Héphaïstos et Arès avaient remarquablement bien travaillé songea Wolfgang tapi dans une ruelle sombre alors qu'ils observaient un groupe d'hommes avancés. Les armes qu'ils avaient pensées et forgées pour lui épousaient parfaitement les formes de ses avant-bras. La matière évoquait le cuir, mais elle était si finement travaillée et ciselée de runes celtiques évoquant la mort qu'elles les couvraient comme une seconde peau mieux, elles constituaient une extension de sa personne.

Il étira pensivement son poignet vers l'arrière et le mécanisme silencieux de ses armes de poings s'actionna en synergie avec les tendons situés à l'intérieur de ses avant-bras. Deux lames courtes apparurent, mortellement tranchantes, au creux de ces mains absorbant la lumière de l'astre nocturne avant que les nuages ne masquent la lune, puis se rétractèrent lorsqu'il ramena son poignet.

« Parfait » songea Wolfgang.

Amarok et Yulian avaient également conçu, en complément de ses armes de poings, un Katana digne du seigneur des Enfers. Rangée dans son fourreau, elle pendait nonchalamment à son dos. Le saya[1] et le tsuka[2] étaient constitués d'un bois de magnolia qui avait été transformé par la magie du dieu forgeron en une matière si dense qu'aucune lumière ne s'y reflétait, des runes mystiques y avaient aussi été gravés et chantaient elles aussi une ode à la mort, son porteur.

A l'intérieur du fourreau reposait le soril[3], une véritable merveille – si tant est que l'on puisse parler ainsi d'une lame. Wolfgang qui avait, dans sa vie d'homme, été un voleur n'avait jamais contemplé d'objet aussi fascinant. Le Dieu forgeron y avait déversé, par une magie connue de lui seul, toute la noirceur enfermée dans le royaume des ombres. Ceux qui avaient eu le malheur de le contempler avant de mourir avaient hurlé de terreur.

Et pour cause ! Cette lame semblait dotée d'une vie propre. Sa couleur noire absorbait toute lumière qui se trouvait à proximité, dès lors qu'elle était sortie de son fourreau, et le hassaki[4] s'abreuvait littéralement de l'âme de ses victimes lorsqu'il traversait leurs chairs en émettant une note métallique incomparable. « Le chant de la mort » avait plaisanté Arès. « J'ai suggéré à Amarok deux ou trois petits éléments. Après tout, si on doit faire la guerre autant l'élever au rang d'art » avait-il expliqué.

« Un travail d'orfèvre » pensa Wolfgang en dirigeant son regard vers la véranda situé au dessus de la porte que le groupe d'individus venait de franchir.

- « Tu es prêt ? » l'interrogea Sun derrière lui.

Elle était à l'instar de son frère entièrement vêtue de noir. Son katana disposé comme celui de son frère était le jumeau de l'arme d'Hadès ; exception faite de sa couleur et des motifs dessinés sur l'arme qui, pour leur part, évoquaient une scène inconnue et mystérieuse pour Wolfgang.

Bien qu'elle soit en mesure de manipuler toutes les armes, le dieu forgeron avait choisi d'armer Sun d'un flatbow[5].

Il avait conçu ses branches à partir d'un savant dosage d'essences de bois d'If, de Frêne et de Robinier dont il avait sublimé les couleurs claires jusqu'à atteindre les teintes de la pleine lune par une nuit claire. La corde était aussi fine que celle qui ornait les harpes et aussi tranchante qu'un rasoir. Lorsque Sun la relâchait, pour libérer ses traits de lune, elle émettait une note délicate et aigue qui évoquait la plainte d'un loup.

Le corps de l'arc, quant à lui, avait été travaillé dans l'objectif de ne connaître dans ses allonges que les limites de la volonté de sa maîtresse.

Enfin, Arès, avait opté pour garnir les poupées[6] de petites lames tranchantes faisant ainsi de l'arc de Sun un outil polyvalent à l'image de la chasseresse.

Un sourire flotta sur le visage de Wolfgang. Artémis méritait d'être la gardienne de la lune. Mystérieuse et évanescente, elle était comme l'astre qui trônait au dessus de leur tête capable de se fondre dans l'obscurité ou de briller de mille feux. C'était sans nul doute pour cette raison, « et aussi parce que ton loup blanc ne sera pas la seule tâche que tu traîneras derrière toi » avait plaisanté Lito, qu'Héphaïstos et Arès lui avait forgé des armes de ce blanc lunaire.

- « Yep » répondit Wolfgang « Je vais passer par le haut. Il ne nous en faut qu'un seul de vivant. Le petit qui est en rentré en dernier. » désigna-t-il « Il a l'air teigneux, mais je sens d'ici sa crainte de séjourner dans mon royaume, il ne fera pas de difficultés ».

- « Dans ce cas, puisqu'il craint la mort, la mort ira à lui. Je me charge des autres. Moins de 15 mn. On se retrouve au point de rencontre que Mrittika nous fera connaître.».

Wolfgang hocha la tête, et observa le loup blanc se lever et suivre sa maîtresse. Tout deux disparurent dans la nuit comme la lune le fit derrière les nuages.

Wolfgang releva la capuche qui dissimulait son visage et commença à se diriger vers la bâtisse d'un pas félin. Il allait tuer et il savourait l'instant…

Il escalada la façade sans aucune difficulté, son ombre se fondant dans les jeux de lumière et se glissa à l'intérieur du bâtiment par le toit. Là, il se laissa guider par l'éclat des voix.

Quand il parvint derrière la porte d'où provenait des voix, il s'arrêta un instant et écouta. La connexion qu'il partageait avec Mrittika lui permettait de comprendre l'hindi, mais les sons qui parvenaient à ses oreilles étaient étouffés par la porte, il n'en saisit que des bribes indistinctes :

« … On ne peut pas laisser les choses se faire … Eros problématique … la tuer … temple de Ganesh »

Un bruit surgit derrière lui, il tourna la tête.

Le loup de Sun le regarda puis disparut.

Le signal comprit-il.

Il se dirigea vers la pièce adjacente à celle où se tenait la réunion, s'approcha de la fenêtre et l'ouvrit. L'air humide de Bombay s'y engouffra, et il le respira.

L'heure de son festin venait de sonner.

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Le demi Titan courait à perdre haleine dans les ruelles sombres, se retournant sans cesse pour vérifier où en était son poursuivant. L'ombre qui le suivait gagnait du terrain, c'était indéniable. Il accéléra la cadence jusqu'aux limites de ses forces et s'engouffra sans ménagement dans une ruelle perpendiculaire.

Puis, après avoir repris son souffle, il jeta un œil à la dérobée.

Vide.

Un chien aboyait dans le lointain.

L'Homme jura puis sourit. Il avait réussi à semé ce fils de …

Soudain, il écarquilla les yeux.

Du toit de l'immeuble situé en face du mur où il était adossé, une silhouette sombre venait de plonger vers lui, ramassé sur elle même, les genoux ramenés au niveau du torse et la face cachée par une capuche.

Le bras droit de la silhouette s'écarta, son coude se releva vers l'arrière, sa main s'écarta vers l'extérieur, et une ombre semblable à celle que l'on rencontre dans le royaume des morts à en croire les contes pour enfants déchira l'horizon.

Il n'eut pas le temps d'esquisser un mouvement, pas même celui de penser, que la lame d'Hadès s'enfonça dans sa jugulaire, tandis que le corps de son assaillant s'abattait sur le sien comme un aigle qui fond sur sa proie.

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Le visage toujours caché sous la capuche, Hadès lui sourit et murmura

- « Voyons, voyons, ce n'est pas très élégant d'essayer de fausser compagnie à la mort et de lui refuser une réponse alors qu'elle est gentiment demandée. Te voilà dans une situation épineuse maintenant… Mais je suis magnanime et je te laisse encore une petite chance. Si tu réponds à ma question, je retirerai ma lame, tu te videras de ton sang et tu mourras rapidement, posant enfin tes valises chez moi comme tu aurais du le faire il y déjà 10 mn. Si tu refuses … tu finiras par mourir quand même c'est vrai … mais ta mort sera … » Hadès hésita quelques instants, plissa les yeux et ses pupilles prirent une teinte métallique « …je crois que ton karma ne se renouvèlera pas de si tôt dirons nous. Es tu certain que tu as envie de jouer à ce petit jeu ? » l'interrogea-t-il tandis qu'il tournait lentement la lame dans la gorge du titan

- « grbbbb … »

- « Je n'ai pas très bien compris … » répondit Hadès « c'est ennuyeux … » il tourna encore la lame l'enfonçant un peu plus loin dans la gorge du demi Titan.

- « Prrr.. mm…grbrb »

- « Hum … comment dis tu ? … peut être que si je dégageais quelque peu tes cordes vocales …après tout » dit il « Tu sembles faire preuve de bonne volonté… »

Wolfgang dégagea légèrement sa lame. Un filet de sang s'écoula de la plaie.

L'Homme bien que plus mort que vif, sourit mesquinement et balbutia

- « Hadès …l'un des dieux les plus cruels de la sainte trinité. Celui qui renverse les cités et assassine ceux qui se dressent contre lui. Quel plaisir de te rencontrer… ».

Le plaisir était partagé.

L'homme tenta maladroitement un ricanement mais la lame dans sa gorge ne lui facilitait pas la tâche

- « Tu as bien hâte de nous éliminer, nous qui ne sommes pourtant pas si différents de toi … argh ... » Wolfgang leva un sourcil. De quoi parlait il ?

- « Un nom ! » lui ordonna-t-il plutôt en réponse.

Le demi titan sourit de plus bel dévoilant ses dents rougis par le sang

- « Il faut bien reconnaître que toi et ta maudite sœur avez fait échouer nos plans ce soir ... grmpfff …Vous avez bien failli parvenir à vos fins … » continua il de plus en plus énigmatique.

- « Un nom ! » cria Hadès plus fort en enfonçant de nouveau sa lame

- « Puisque tel est ton désir … » il toussa et cracha du sang « … Prométhée … » lâcha l'homme dans un souffle, avant de rendre l'âme.

- « Bien… » sourit Wolfgang « Mrittika à toi de jouer ! »

- « Compris » répondit la déesse

Wolfgang retira lentement sa lame de la jugulaire de sa victime, l'essuya sur le corps de sa victime avant de la rétracter, et se releva.

Son visage était calme, l'éclat bleu de ses yeux seul trahissait son festin. Il jeta un dernier regard au corps d'où s'écoulait maintenant le sang à flot.

Une âme de plus pour son royaume pensa-t-il.

Il avait tué ce soir et il avait aimé ça.

Lui, Le monstre…

Il se retourna et se dirigea vers la rue principale.

Les paroles du mort tournaient en boucle dans sa tête. Il n'avait peut être pas rêvé après tout pensa-t-il. Un autre Dieu se trouvait bien dans la pièce où il avait dépecé les compagnons de sa dernière victime …

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Wolfgang déambula plusieurs heures dans les rues du Bombay, se laissant porter par le flot incessant des habitants.

« C'est une bien étrange ville …» pensa-t-il en écho avec Sun qui était attablée quelque part ailleurs à un boui-boui où elle dégustait en compagnie de son chien quelques bouchées épicés.

« … Et de bien étranges habitants » pensa-t-il pour lui même. Les couleurs étaient partout éclatantes et la misère côtoyait à chaque coin de rue la richesse la plus extravagante. Les habitants s'y adonnaient à des croyances étranges, adorant des rats, et des dieux avec des têtes d'animaux et de multiples bras. Même sa sœur, pourtant déesse, passait de longues heures penchée la tête contre le sol devant une stupide statut d'éléphant avec une trompe difforme.

« Cette ville devrait pourtant te plaire » pensa Sun, « la mort y vit à visage découvert. Tu devrais penser à en faire un pied-à-terre » ironisa-t-elle en mâchant rêveusement sa bouchée pendant qu'elle regardait un cadavre non loin. « Remarque… » continua-t-elle « Ta garde robe jurerait un peu dans le décor ».

Wolfgang sourit et observa à son tour les passants qui s'écartaient sur son passage, lui, un européen blond et athlétique dont les vêtements noirs contrastaient fâcheusement avec les couleurs chatoyantes qu'ils arboraient.

- « Je l'ai localisé »

La voix de Mrittika fit irruption dans leur tête. Les deux dieux se figèrent.

- « Où ? » l'interrogea Sun

- « Le temple de Ganesh. Cette ordure n'a rien trouvé de mieux à faire que de se terrer dans mon sanctuaire ». répondit la jeune femme.

« Sois proche de tes amis et plus proche encore de tes ennemis … » pensa Wolfgang.

- « On arrive » répondit Sun

- « Faites vite dans ce cas, j'ignore s'ils vous restera de quoi festoyer lorsque j'en aurai terminé avec eux … » plaisanta Déméter lorsqu'elle se figea les yeux écarquillés.

Une lueur argentée venait de traverser leur champ de vision.

Un frisson d'horreur parcourut leurs échines.

- « Vas-t-en ! » hurla Sun dans sa tête « Cette lame a été forgée dans l'Ether ! »

Artémis détala, son loup sur les talons, en direction du temple de Ganesh.

Depuis l'autre bout du quartier, Hadès avait lui aussi commencé à courir.

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- « C'est pas vrai ! » jura Wolfgang alors qu'il s'engouffrait dans une rue en retrait « jamais ils ne font les choses logiquement dans cette ville de merde ! »

Si il avait, grâce à sa connexion avec Déméter, une connaissance du quartier où il se trouvait, l'urgence de la situation l'avait amené à se tromper d'intersections deux rues plus tôt. Il essayait maintenant de regagner la bonne trajectoire le plus vite possible sans avoir à grimper sur les toits ou à user de ses pouvoirs afin d'éviter de créer une émeute dans les rues bondées de la ville. Toutefois, l'agacement et l'angoisse de perdre sa sœur rongeant ses limites, il commençait sérieusement à envisager l'option de tous les envoyer en villégiature aux enfers.

Alors qu'il accélérait encore sa course dans la ruelle, son cœur manqua un battement.

Le cerf volant qu'un enfant s'amusait à faire tournoyer au dessus de sa tête un peu plus loin arrêta sa course.

Ses parents, attablés au restaurant où ils dégustaient des nans au fromage, s'immobilisèrent.

Le chat qui rongeait le cadavre d'une souris se fixa.

Le temps lui même se figea et l'univers disparut l'espace d'une seconde qui dura une éternité.

L'Eros le submergea et il perdit pied.

« Wolfgang ! » cria Sun.

Wolfgang cligna des yeux, et revint à lui.

Il regarda autour de lui.

Des gouttelettes de sang perlaient de sa main droite et tombaient doucement sur le sol.

Il leva les yeux sur la maison plongée dans l'obscurité en face de lui. Elle ne lui était pas inconnue.

La maison de Déméter …

- « Qu'est ce qui … » commença-t-il à penser

- « Wolfgang ! » cette fois Sun hurlait dans sa tête « ce n'est pas le moment de faire de l'art floral ! » cria-t-elle pendant qu'elle courait à perdre haleine.

Il secoua la tête et reprit sa course, un parfum étrange et entêtant flottait dans ses narines …

« Le parfum des iris bleus du Japon » l'informa Sun.

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Au même moment, Kala poussa un cri de surprise.

« Qu'est ce qui vient de se passer ? » s'interrogea-t-elle à haute voix avant de jurer devant le spectacle désolant qu'offrait le verre brisé et les fleurs écrasées.

Mrittika, sa mère avait tenu à ce qu'elle acquière les principes de l'art floral pour son mariage avec Rajan.

Elle tentait de son mieux de satisfaire à ses désirs mais, si elle avait une alchimie certaine avec la nature, elle n'en possédait aucune avec l'art de l'ordonner tel que sa mère l'entendait. Un comble quand sa mère l'avait ainsi prénommée en hommage … à l'Art.

Elle soupira, puis porta les doigts de sa main droite à la bouche buvant le sang qui en goûtait encore et jura.

Les iris bleus qu'elle adorait étaient tâchés de son sang…

Elle pencha la tête légèrement sur le côté pour les observer et un frisson glacé lui parcourut la nuque lui laissant une impression semblable à l'empreinte d'un baiser de la mort.

Elle tourna la tête vers la fenêtre qui donnait sur la rue.

En contrebas, un chat rongeait le cadavre d'une souris des parents attablés au restaurant, dégustaient des nans au fromage un peu plus loin, un enfant s'amusait à faire tournoyer au dessus de sa tête un cerf volant.


[1] Le fourreau

[2] Manche

[3] La lame

[4] Tranchant de la lame

[5] Arc de chasse court dont les branches sont plus larges que longues et qui est souvent utilisé par les indiens d'Amérique

[6] Extrémités de l'arc