La bataille faisait rage lorsque Wolfgang arriva au temple. Artémis virevoltait parmi une nuée d'Hommes-Titan dont l'Eros vibrait de haine. Les cadavres qui jonchaient le sol étaient percés des rayons lunaires que la chasseresse avait décochés de son arc. Elle exécutait avec ses ennemis une valse mortelle où chacune de ses dérobades s'accompagnaient d'un tourbillon de sang.

Son loup blanc semait pareillement la mort parmi leurs ennemis. Sa robe immaculée était désormais mouchetée de rouge, et ses crocs dégoulinaient de sang. Ses yeux sombres évoquaient le royaume de Wolfgang. Cet animal était terrifiant.

Plus grand, et plus féroce que les loups que l'on rencontrait habituellement, il faisait preuve d'une rapidité et d'une efficacité aussi mortelle que sa maîtresse. Il filait entre ses proies, insaisissable et silencieux comme la brise que soulevait Sun en déplaçant son arc dans les airs. Ensemble, ils évoluaient comme un seul et même corps au son des notes de l'arc d'Artémis elle toute de noir vêtue, et lui entièrement blanc. Le Ying et le Yang …

« Déméter poursuit un groupe à l'extérieur » lui cria Sun avant d'arquer son corps vers l'arrière pour éviter la lame qui lui frôla sa gorge en arrachant, au passage, quelques mèches de cheveux qui tombèrent sur le sol poisseux de sang. L'homme qui tenait la lame s'apprêtait à modifier son mouvement, lorsque le loup bondit par dessus la poitrine de la déesse dont le corps était toujours courbé et saisit la gorge de l'assaillant dans ses mâchoires puissantes, lui arrachant la trachée artère d'un coup sec, libérant ainsi un geyser de sang « Prométhée est parmi eux, il nous le faut vivant » poursuivit Sun avant de se relever pour lancer un poignard dont elle s'était saisie auparavant entre les yeux d'un autre ennemi.

Vif comme l'éclair, Wolfgang dégaina son katana et traversa la vaste salle de prière pour débouler dans les jardins qui courait sur des plusieurs hectares à l'arrière du temple. La bataille qui s'y était déroulée avait été au moins aussi sanglante que celle qui se jouait à l'intérieur.

Partout, le sol était défoncé par les racines de figuiers géants que Déméter avait fait pousser dans sa lutte contre les assaillants. Des lianes plongeaient des branches de ces arbres étranges et transperçaient de part en part le corps de plusieurs hommes-titans. D'autres les enserraient lentement et leurs plaintes déchiraient la nuit ici et là. L'agonie intolérable à laquelle ils étaient soumis se lisait sur leur visage car elle était augmentée par la pression croissante des racines qui s'abreuvaient du sang qui dégoulinait de leurs blessures à mesure qu'elles les déformaient.

Déméter pliait les forces de la nature à volonté, et ce qu'elle en faisait pouvait glacer le sang.

« Déméter ! » Cria Wolfgang

Aucune réponse.

Il tendit l'oreille. Puis détala en direction du bruit provoqué par la bataille qui se déroulait plus loin, enfonçant au passage sa lame sombre dans la nuque d'ennemis qui, trop hardis ou trop désespérés, tentaient de s'accrocher à lui.

Tranchant les lianes d'une végétation dense et impénétrable à l'aide de sa lame, il finit par déboucher difficilement dans une clairière. Au centre, sa sœur vêtue d'une combinaison vert émeraude venait de relâcher la gorge d'un homme qui s'effondra les yeux exorbités et le crâne défoncé par une branche d'ébène.

Autour d'elle, cinq hommes se tenaient encore debout et se débattaient avec la végétation qui lentement s'enroulait autour de leurs chevilles.

Un peu plus loin un géant aux couleurs bleues et aux multiples bras rampait sur le sol en tenant sa hanche avec l'une de ses mains.

Hadès cherchait du regard le visage de celui qu'il avait aperçu à travers les yeux de Déméter quand elle avait noté pour la première fois la dague forgée dans l'Ether, quand son regard fut attiré par un mouvement suspect en provenance de l'homme qui se dirigeait vers sa soeur. Un frisson glacé lui parcourut la nuque.

Ils semblaient se connaître…

- « Pas toi … » murmura Mrittika alors que des larmes affleuraient ses grands yeux sombres « je te connais depuis que tu es né, ta mère et moi vous avons élevé Kala et toi ensemble. Tu étais promis à ma fille » une larme coula le long de sa joue « vous deviez vous mariez dans huit jours ! » cria-t-elle.

L'étranger continua de rapprocher lentement de Mrittika. Sa main gauche était tendue vers la déesse en signe d'apaisement. Dissimulés dans son dos, les doigts de sa main droite semblaient s'être resserrés autour d'un objet.

- « shhhh ….shhhh » chuchota-t-il tout en continuant de s'avancer prudemment « tu ne comprends pas. Mon père est un des fils d'Ouranos, j'ai été obligé de le suivre, mais je ne suis pas comme lui, je ne suis pas comme eux ! » continua-t-il doucement en faisant un geste circulaire de la main gauche « eux … eux, ils veulent vous anéantir. Pas moi. J'aime Kala, je l'ai toujours aimé. Je les ai suivi pour vous protéger Kala et toi. Maintenant c'est fini. Allons …Viens. Fais moi confiance » continua-t-il suppliant alors qu'il lui tendait la main.

Les poils de la nuque de Wolfgang se hérissèrent.

Il s'élança dans la clairière au moment même où les quatre compagnons de l'homme qui parlait avec Déméter l'aperçurent.

Sa lame racla le sol dans sa course absorbant la vie de la végétation qu'elle tranchait. Il fonça vers son ennemi le plus proche, releva l'arme, positionna convenablement son poignet et plongea directement sa lame dans le thorax de son ennemi. Celui ci fut saisi d'un frisson. Ses yeux s'agrandirent lorsqu'il entendit la note si caractéristique du katana, et la décomposition commença à ronger son corps à partir du point d'impact du katana. Wolfgang lui sourit, tout en parant du bras gauche la dague que le second assaillant tentait de lui planter au visage.

Il commença à repousser le squelette encore embroché à sa lame lorsque le troisième homme-titan se jeta sur lui, les envoyant bouler quelques mètres plus loin. Atterrissant à califourchon au dessus de Wolfgang, son ennemi tenta de l'étrangler, Wolfgang voulut le repousser mais sa main ripa sur l'épaule de l'homme. Il accrocha de nouveau au col de sa chemise et cette fois, le tira vers lui. Le mouvement décala naturellement son poignet et la lame de son arme de poing s'enfonça dans la gorge de l'homme-titan qui s'effondra sur Wolfgang en l'inondant de son sang.

Ce dernier le repoussa sur le côté, et se releva rapidement pour se précipiter vers son katana qui, après avoir consumé entièrement sa victime, était désormais planté dans le gazon qu'il commençait à ronger. L'assassin que Wolfgang avait repoussé plus tôt fonça de nouveau vers lui il esquiva son attaque en se baissant et se releva rapidement, en appliquant à sa main droite le même mouvement que son corps, le poignet basculé vers la l'arrière. La lame pénétra le bas du visage de son ennemi qui s'effondra sur le sol avec un bruit sec.

Wolfgang tendit la main vers son katana s'apprêtant à le saisir, lorsqu'un étau saisi brusquement son cœur. Il releva la tête.

Un éclair argenté venait de déchirer le champ de vision de tous les dieux où qu'ils fussent.

La sidération apparut sur leur visage.

- « … Même les dieux meurent … » susurra Rajan à l'oreille de la déesse.

- « Rajan … » murmura Déméter dans un souffle en baissant les yeux sur la dague plantée dans son cœur.

Une douleur intolérable naquit dans la poitrine des dieux et leur arracha un cri d'effroi.

Hadès, serra la mâchoire, pivota sur lui même et plaqua son corps contre celui de Mrittika, sa main gauche vola au dessus de la tête de sa sœur et il saisit la gorge de Rajan. Le rictus victorieux de ce dernier s'effaça lorsque ses yeux furent capturés par les prunelles ténébreuses d'Hadès.

Désormais, plus rien autour ne comptait pour le seigneur des ombres, excepté l'âme de celui qui pendait à l'autre bout de sa main tel un pantin entre les mains d'un marionnettiste. Cette âme était sienne, et il la voulait figée pour l'éternité dans l'agonie de ce moment.

« On voit sa vie entière défilée à l'heure de sa mort » lui racontait sa mère lorsqu'il était enfant « mais cette éternité ne dure que le temps du dernier battement de ton cœur. »

« Comme elle avait tort … » songea-t-il, alors que la sombre lame du seigneur des Enfers pénétra lentement sa gorge.

Autour d'eux, un rideau de feuilles se mit à tomber silencieusement des branches flétries des figuiers.

Lorsque la lame regagna sa niche au creux des avant-bras d'Hadès, quelques gouttes de sang éclaboussèrent la joue de Wolfgang.

L'assassin pendait toujours au bout de sa main.

- « Mrittika … » murmura-t-il plaintif en baissant les yeux vers sa sœur blottie contre lui « souris moi et chante encore pour moi … une dernière fois … ».

Une larme courut sur la joue du dieu blond.

La déesse se tenait toujours immobile contre son torse, la tête baissée, les bras le long du corps, ses longs cheveux sombres cachaient son visage.

Lentement, elle glissa le long du corps de son frère, délicate et frêle comme les feuilles qui se détachent des arbres lorsque l'hiver les enveloppent, et atterrit à ses pieds.

Son menton retomba doucement sur son torse. Une mèche de ses longs cheveux noirs glissa le long de son épaule, et la larme qui était née dans les yeux de son frère, mourut sur ses lèvres.

Les dieux primordiaux hurlèrent.

Hurlèrent à s'en briser les cordes vocales.

Pas un son ne sortit de la bouche d'Hadès.

Wolfgang lâcha la gorge de Rajan qui bascula vers l'arrière, les yeux révulsés.

Quand son corps heurta le sol, il tenait encore à la main, la dague qui avait arraché l'essence de sa sœur.

Wolfgang était atterré.

Il avait envie de vomir. Il avait envie de hurler, que ses cris se perdent dans le tumulte de celui de ses frères. Il avait envie de jeter à la face du monde sa douleur celle d'avoir échoué celle d'être arrivé trop tard sa culpabilité d'avoir réagi top lentement et d'avoir laissé mourir sa sœur, une partie de lui même… Il avait envie de mourir, lui le dieux des morts, le monstre …

Mais, il demeura là, immobile et incapable devant le corps sans vie de la Déesse-mère.

Au bout d'un moment, il recula, ramassa son katana planté au centre d'un cercle de végétation desséchée, releva sa capuche, et commença à se diriger vers l'obscurité rassurante des arbres moribonds, sans un regard pour le géant évanoui.

Une fine pluie commença à tomber.

« Qui m'a convoqué ? » fit soudain une voix faible dans son dos.

Hadès s'immobilisa puis se retourna.

Une jeune femme, vêtue d'une longue robe blanche se tenait au milieu de la clairière. Ses cheveux étaient sombres et cascadaient le long de son dos, en boucles soyeuses. Le contraste entre sa peau couleur miel et sa robe immaculée était saisissant et l'étole bleue saphir qui couvrait ses épaules le renforçait encore.

Elle, pencha légèrement la tête sur le côté et balaya la scène d'un regard incertain. Ses yeux s'écarquillèrent et la tristesse la submergea lorsqu'ils se posèrent enfin sur le corps sans vie de Déméter.

« Mère … » lâcha-t-elle doucement.

Wolfgang sursauta.

Kala … comprit-il

La jeune femme reporta son regard voilé de larmes sur le seigneur de la mort et avança vers lui d'un pas mal assuré.

« Vous saignez ? » l'interrogea-t-elle

Wolfgang fronça les sourcils. Ce n'était pas son sang, mais celui de son fiancé qu'il avait assassiné et condamné à des tourments éternels.

Elle semblait si fragile, à peine plus solide qu'un frêle matin de printemps qui frissonne encore d'un hiver trop long.

Elle leva la main vers le visage de Wolfgang et son étole glissa le long de ses bras.

« Pourquoi faites vous pleuvoir sur nous une pluie de sang ? » l'interrogea-t-elle doucement.

Wolfgang se figea.

La main de la jeune femme frôla sa joue ensanglantée. Sa peau était douce et chaude. Elle exhalait le parfum délicat et entêtant des iris.

Elle leva son visage vers le sien.

Ses yeux sombres plongèrent dans les yeux bleu-gris de Wolfgang, et l'Existence se figea.

Dans cette parenthèse d'éternité, plus rien n'existait. Immergés dans ce cocon de silence, hors du temps, leurs Eros ne firent plus qu'un.

Un roulement de tonnerre silencieux éclata.

L'onde de choc balaya la végétation des jardins du temps sur des lieues à la ronde, envoyant bouler le Titan, Sun et son loup, et poursuivit sa course pour se propager à travers les dimensions, déstabilisant l'univers jusqu'aux confins du Néant.

Hommes et Dieux s'effondrèrent dans un silence assourdissant et des plaintes remontèrent du royaume des morts.

Chaos et Néant se figèrent. Pour la première fois de leur vie, ils venaient de ressentir dans leur âme la morsure de l'angoisse.

Lorsque le temps reprit son cours, l'étole terminait délicatement sa chute pour se poser sur le corps de Wolfgang qui reposait inconscient sur le sol, Kala entre les bras.

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Au même moment, le Dieu dont la coupe venait de se briser sur le sol en éclaboussant le marbre blanc et en le parsemant de milliers d'éclats de verre retrouva ses esprits.

« Cela ne se peut …» murmura Cronos pour lui même.

Il se leva et s'approcha du sablier d'où s'écoulait jusqu'alors les sables du temps mus par sa seule volonté.

Il observa l'ampoule inférieure.

Au sommet des grains noirs qui y tombaient depuis les premiers âges, se trouvait un grain de sable de couleur blanche.

Il se figea.

Le temps lui avait échappé ...