Le lendemain, le bus était plein, et lorsqu'Eren, Bertholdt et Mikasa y entrèrent, ils eurent à peine le temps d'accéder à une barre libre que le véhicule avait déjà démarré. Trop de monde, trop de corps – Eren n'aimait pas ça. Il avait encore passé une journée épouvantable et on ne pouvait pas appeler ça un lot de consolation.
Eren avait bousillé la batterie de son téléphone en une seule pause, au lycée, parce que l'ennui lui avait brûlé la peau et qu'il avait cédé à la tentation. Maintenant, il le regrettait : comme à son habitude, Mikasa ne disait rien, quant à Bertholdt, c'était à peine s'il ne s'évanouissait pas face à la proximité dangereuse des autres corps. Ce gars-là était tellement mal à l'aise que c'en était presque irréel. Eren renonça à s'occuper et se laissa pleinement porter par l'ennui. Il commença à observer les gens dans le bus, d'abord par lassitude, puis par curiosité, et se mit à chercher des têtes qu'il avait déjà vues dans le bus. Généralement, dans les bus, il y avait les mêmes personnes, non ?
Dans un coin, au fond du bus, Eren crut reconnaître une vieille dame qu'il voyait souvent – assise à l'avant, d'habitude – et haussa un sourcil compatissant en remarquant qu'elle était entourée de collégiens bruyants et immatures. Au moins, elle n'avait pas l'air de s'en soucier.
Eren soupira, regarda sa montre – encore vingt minutes de trajet. Bien sûr. Ils n'y étaient que depuis quatre minutes.
Ce jour-là, Eren ne croisa pas l'homme de la veille.
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Le jour d'après, Mikasa ne se sentit pas bien et décida de rester à la maison. Eren songea qu'elle exagérait peut-être pour manquer les cours, mais il n'y avait pas besoin d'insister auprès de Mikasa, et de toute manière, ça lui importait peu – alors il était simplement parti sans elle. Il avait un écouteur dans l'oreille, l'autre pendant dans le vide, rebondissant de temps à autres contre sa poitrine quand il esquissait un mouvement. Aujourd'hui, il faisait un peu plus frais que d'habitude, alors Eren avait troqué son éternelle aisance pour un sweat-shirt trop grand et abîmé, donc le vieux bleu délavé lui donnait des airs grunge.
Eren soupira. Le bus n'arrivait que dans deux minutes. En réalité, il était censé arriver maintenant, mais il avait pris l'habitude de rajouter deux minutes car ce bus était toujours en retard. Il était sept heures du matin, le ciel était clair mais sans soleil, c'était une lueur timide, bleuâtre, hypnotique. Eren décida qu'il allait s'occuper – alors il sortait son vieux téléphone de sa poche et, au lieu de zapper les chansons comme il avait l'habitude de le faire pour passer le temps, il envoya un message à Ymir. Comme celle-ci ne répondait pas, il en envoya un à Jean – pour l'énerver, bien sûr, mais celui-là ne répondit pas non plus. « Bordel », souffla Eren en serrant les dents. C'était vraiment ennuyant.
Mais comme si le ciel avait entendu ses prières silencieuses, quelque chose se posa sur le banc à ses côtés, sous l'abri de bus contre lequel il s'était appuyé de l'épaule gauche. Eren tourna vaguement la tête et, presque aussitôt, reporta son attention sur son téléphone, jusqu'à ce qu'il réalise qu'il connaissait la personne à sa droite. C'était l'homme de l'autre fois, dans le bus. Celui à la cravate rouge. Un coup d'œil et Eren nota qu'aujourd'hui, il était vêtu du même ensemble pantalon-chemise noir, d'un gilet de barman noir, et d'une cravate bleu vif. Etrange, comme cravate. Mais le gars en lui-même était une étrangeté. Sans trop s'en rendre compte, il laissa ses yeux vagabonder sur lui et l'inconnu le remarqua.
"Un problème, gamin ?" fit-il, et au lieu d'être surpris par sa remarque, il se contenta de tourner la tête du côté de la route, là où le bus était censé se garer. Eren sentait déjà ses joues rougir violemment ; quelle merde ! Ce type était vraiment mal aimable. Il serra les dents pour la énième fois avant de vérifier qu'aucun de ses amis n'avait répondu, mais, inlassablement, l'écran d'accueil demeurait figé. Et maintenant il était condamné à attendre ce maudit bus avec cet affreux personnage, et il n'y avait même pas Mikasa pour le distraire.
Finalement, après une longue minute durant laquelle Eren ne sentit horriblement mal à l'aise – et l'inconnu ne bougea pas, jambes croisées, attendant le bus comme s'il avait mis son corps et son esprit en pause – le bus se pointa au coin de la rue, et Eren se décolla de la vitre pour monter dans le bus aussi vite qu'il le pourrait.
Les portes s'ouvrirent, Eren s'y engouffra – et il sentit, gêné, l'homme le suivre de près. C'était stupide mais il avait besoin de mettre de la distance, de relâcher la respiration qu'il retenait sans s'en être même aperçu. Le type n'avait même pas daigné lui accorder un regard. Il s'était contenté de le balayer par de simples mots, sans bouger.
Comme il était seul et que le bus, par miracle, était vide à cette heure matinale, Eren alla s'asseoir sur une place solitaire, et mit son second écouteur dans son oreille. Il baissa les yeux vers son téléphone, s'apprêtant à le déverrouiller, quand l'inconnu le dépassa et il le suivit du regard jusqu'à ce que celui-là s'assoie au fond du bus, de l'autre côté, comme en diagonale. D'ici, il ne pouvait pas le rater. Décidément. Eren soupira et reposa sa tempe contre la vitre du bus. S'il y avait une chose pire que de prendre le bus avec Mikasa, c'était de prendre le bus tout seul.
Du coin de l'oeil, il vit l'homme en costard observer son propre téléphone, d'un air absolument ennuyé, et se demanda s'il arborait toujours cette expression dénuée de vie et d'émotion. Le personnage avait l'air simple et austère, et d'un autre côté, tout l'opposé. Un véritable paradoxe. Curieusement, il alla même jusqu'à se demander quel âge il avait ; après tout, il ne faisait pas si vieux que ça. Non, il faisait même jeune. Oui, il en était certain, il était jeune. C'était d'autant plus offensant de se faire appeler "gamin" dans ces circonstances. Eren détourna les yeux encore une fois pour empêcher ses joues de rougir derechef, mais même lorsqu'il observa le paysage défiler de l'autre côté de la vitre, il songeait aux milles réponses qu'il pouvait obtenir de ses mille questions à son sujet.
Ce matin-là, le trajet passa étonnamment vite, et ce fut Eren qui descendit le premier. Gêné mais pressé de sortir, Eren se leva avant même que le bus n'arrive à son arrêt, et flanqua avec maladresse son sac à dos sur son épaule. Il rattrapa de justesse un de ses écouteurs qui tombait dans le vide et le replaça correctement dans ses oreilles, profitant du groupe pop punk qui chantait dans ces dernières pour se protéger de ses propres battements de coeur – là, juste derrière lui, l'homme en costard était assis, et il ne put s'empêcher de se demander s'il l'avait regardé. Probablement pas.
Le bus freina brusquement, mais Eren resta stable – par le fruit d'un effort absolu ; ses phalanges s'accrochaient tellement à la barre qu'elles en étaient blanches, mais il espérait que cela passerait inaperçu –, et les portes s'ouvrirent, alors Eren sortit du bus sans même remercier le conducteur. Le contact de l'air ne fut jamais aussi agréable, et Eren regarda le bus s'éloigner, comme s'il venait de retrouver sa liberté.
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Malgré tout ce qui avait traîné dans sa tête, Eren s'était surpris à espérer le revoir le soir-même. Par curiosité ou ennui, peut-être même les deux – toujours était-il qu'aujourd'hui, aucun de ses amis ne prenait le bus aux mêmes horaires et Mikasa était bel et bien restée à la maison toute la journée. Eren marchait dans la rue près de son lycée tout en contemplant l'horrible note à son contrôle de maths, qu'il tenait dans ses mains. Décidément.
Quand il eut atteint l'arrêt de bus, il y jeta un dernier regard et tout en ouvrant son sac, vérifia que le bus n'arrivait pas. Il y avait deux élèves sous l'abri de bus, qu'il ne connaissait pas, ou de vue, peut-être. Eren ficha négligemment son test dans son sac, sachant pertinemment qu'il allait le froisser, et ferma la poche après ça. Il replaça correctement son sac à dos sur son épaule et plongea ses mains dans ses poches, renonçant à sortir ses écouteurs, qu'il savait emmêlés – il les avait sortis un peu plus tôt et n'avait pas eu la volonté suffisante pour les démmêler et les mettre.
Eren plongea alors dans ses pensées, pendant les quelques minutes qui suivirent, si bien que lorsque le bus s'arrêta devant lui, il n'en eut pas conscience. C'est le mouvement à sa droite, celui des deux élèves – qui prenaient visiblement ce bus-là – qui l'alerta. Alors il leva brusquement la tête et se précipita à leur suite, enjambant la marche et sentant les portes se fermer derrière lui.
Le bus était plein ; il allait devoir rester debout.
Jouant des bras et des coudes, Eren parvint à se frayer un chemin jusqu'à une barre verticale où peu de mains traînaient déjà, et ne put s'empêcher d'examiner le reste du bus à la recherche d'une chevelure noire et d'une cravate bleue. Le coeur battant, il s'attendit à tomber sur cette même expression ennuyée qu'il avait observée ce matin, mais en vain : il n'était définitivement pas là.
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Après le week-end, le lundi matin, Mikasa avait décidé de retourner en cours, mais ses cours commençant plus tard, elle n'allait pas se rendre au lycée tout de suite. Alors, une fois de plus, Eren se retrouva désespérément seul. Il maudit le hasard de toujours le rendre seul alors que ses amis, pour une obscure raison, prenaient cette ligne, eux aussi. Mais quelque chose qui l'avait oublié s'éveilla en lui. Adieu les fous rires avec Connie, les batailles de nourriture avec Sasha, ou les débats enflammés avec Armin ; il entamait une seconde vie, celle du bus, qu'il cachait aux autres comme un secret.
C'est vrai, c'était insignifiant, alors il n'en parlait pas. À personne. Ça aurait revenu à dire au monde ce qu'il avait mangé le matin-même ou combien de fois il était allé aux toilettes, et pour y faire quoi. Dénué d'intérêt, étrange. Inutile.
Encore une fois, quand les portes du bus s'ouvrirent, Eren sentit l'appel aveuglant de l'espoir résonner en son être. Il allait peut-être enfin avoir une chance de croiser ses yeux – même s'il n'était pas sûr de le vouloir vraiment, à en juger par le nombre de fois où il rougissait en repensant à la scène de l'autre matin. Ce type était tellement intimidant que l'effet se maintenait toujours après plusieurs jours. Ridicule.
Cependant, contre toute attente, il était bien là. Assis sur le premier rang qui séparait les deux parties du bus, le rang juste devant les barres verticales du centre du bus, là où les gens qui arrivaient trop tard restaient par défaut, parce qu'il y avait plus de place et qu'on ne risquait pas de s'étaler contre les portes.
Eren sentit son coeur bondir de surprise, et détourna les yeux en cherchant quelque chose à faire. Mais les sièges étaient tous pris, sauf deux. L'un à côté d'un vieillard louche – qu'il avait d'ailleurs aperçu plusieurs fois dans le passé – et l'autre, comme si le destin lui voulait du mal, aux côtés de l'homme en costard. Le choix était vite fait : aucun des deux.
Alors, bêtement, Eren dut s'avancer jusqu'aux barres verticales et sentit tout son corps s'éveiller de nervosité quand il comprit à quel point il était proche de l'homme. Un mètre à peine les séparait et c'était déjà presque trop. Zut, pourquoi ne prenait-il pas le risque de s'asseoir à côté de lui ? Après tout ce n'était qu'un siège. Mais Eren ne pouvait s'empêcher de songer à tout – s'il descendait à un arrêt avant lui, Eren devrait se lever, le laisser passer, puis se rasseoir, et pour sûr, s'il restait là, il allait faire quelque chose de maladroit, comme rester coincé dans la lanière de son sac, pied condamné, ou trébucher et chuter, voir se montrer trop lent et provoquer son agacement.
Non, il était bien debout. Quant à l'homme louche, eh bien… il était louche.
Eren déglutit.
Puis, quelques temps après, l'homme se leva, attrapa son cartable de cuir, et dépassa Eren avec nonchalance pour sortir du bus. Eren nota à quel point il était petit face à lui et combien il se déplaçait avec grâce et aisance, comme s'il flottait. De toute façon, léger comme il avait l'air de l'être…
Les portes se refermèrent sur un manteau noir et l'homme commença à marcher vers l'avant ; alors quand le bus avança à son tour, il eut le temps de voir l'homme progresser sur quelques mètres avant que le bus n'ait suffisamment accélérer pour le dépasser. Soulagé, Eren alla s'asseoir à sa place et se prit la tête entre les mains.
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Le soir-même, alors qu'une chaleur rassurante s'était installée, Eren posa son pied dans le bus et sentit que quelque chose n'allait pas. Enfin… "n'allait pas". Tout était relatif.
Là, sur une place de deux, il était assis – mais pas seul. Non, pas seul. À ses côtés, comme un cauchemar dont on ne savait trop la nature, était assis un grand homme blond, séduisant et à l'air sévère, vêtu, comme lui, d'un costard hors de prix. Il nota que tandis que la cravate de Levi était d'un blanc pur, celle du blond était noire, sur une chemise blanche. Le contraste entre eux deux était presque risible. L'un petit, l'autre grand ; l'un brun, l'autre blond ; l'un vêtu de noir, l'autre de blanc ; et leurs cravates mêmes avaient des couleurs contraires. Eren en aurait ri volontiers s'il ne s'était pas senti aussi déçu. Qu'espérait-il ? c'était ridicule. Que faisait-il là, à faire la gueule comme si on l'avait trahi, alors qu'il n'en était rien ? Eren, de toute façon, n'avait aucune envie de s'approcher de cet homme amer, pas si c'était pour récolter des "gamin" froids et moqueurs, sans même recevoir de coup d'oeil, parce qu'Eren n'en valait tout simplement pas la peine.
Eren trouva une place assise, seul, à l'avant du bus – mais tourné dans leur direction. Il vérifia qu'aucun n'était libre, et malheureusement, c'était le cas. Il n'avait pas le choix ; s'il voulait s'asseoir c'était ici ou rien. Il plissa le nez, peu enchanté à l'idée de supporter ce blond que, pour une raison obscure, il n'appréciait pas.
D'une manière presque perverse, Eren les observa parler. Le brun ne faisait que montrer quelques brefs signes d'intérêt, mais si pauvres qu'il donnait l'air de s'en fiche royalement, tandis que le blond parlait clairement, et avec une aisance qui lui valait sûrement bien des conquêtes féminines. Il fit ça pendant tout le trajet, les observer, relever légèrement la tête dès qu'il les sentait bouger, comme s'il avait peur qu'ils s'en aillent mais que d'un autre côté, il n'attendait que ça. Il vit l'inconnu rester toujours stoïque, et le grand blond semblait partir dans une discussion profondément sérieuse. Pourtant, à quelques reprises, il l'entendit rire – non suivi par le brun qui, toujours ancré dans sa véritable bulle d'ennui, ne faisait que lui jeter un regard curieux, signe qu'il l'écoutait tout de même. Si le brun, lui, semblait compact et efficace, le blond semblait écarter un peu plus les jambes, et de toute manière, il était plus imposant que ce dernier.
Au bout d'un moment, et le coeur serré, Eren nota qu'ils se levaient. Le blond, d'abord, puis le brun, et ils s'extirpèrent du rang pour s'avancer dans la zone centrale du bus – encore plus près d'Eren. D'ici, il put presque sentir leur odeur – un parfum sûrement hors de prix mais, il devait le reconnaître, qui sentait infiniment bon. Au blond, au brun – peu importait ; c'était l'odeur d'un homme riche. Et c'était plaisant.
Puis quelque chose d'étrange se passa. Tout d'abord, le chauffeur, qui semblait particulièrement maladroit, freina brusquement, et le brun se rattrapa à la barre en la serrant habilement de ses longs doigts fins. Mais le blond, qui mit un peu plus de temps à se stabiliser, posa violemment sa main à l'endroit exact où celle de l'inconnu était posée, et leurs mains étaient littéralement couvertes. Les deux retrouvèrent leur stabilité mais aucun deux ne retira sa main, et Eren nota le coup d'oeil presque contrarié que le brun jeta à l'étrange spectacle de leurs mains. Finalement, le bus s'arrêta pour de bon et les portes s'ouvrirent, et Eren eut presque l'impression que le blond attendait le dernier moment pour se séparer de lui. Il s'écarta et commença à sortir du bus, et c'est à ce moment-là, précisément, sa main toujours collée sur la barre, qu'il croisa son regard.
Un regard intimidant, puissant, incroyablement puissant, oui. Deux yeux gris, petits et perçants, qui avaient suffi à brûler sa peau. Le brun l'observait, si brièvement que ce qu'il s'imaginait dans sa tête était ridicule – il avait l'impression que c'était une éternité. Au bout de deux secondes, il rompit le contact et sortit à son tour, et de l'autre côté de la fenêtre, il le vit rejoindre le blond qui l'attendait. Les rayons calmes du soleil retombaient sur eux avec douceur, et ils avaient l'air sereins.
Pourtant, avant que le bus ne redémarre, le brun leva les yeux à l'exact endroit où ceux d'Eren le regardaient, et un second contact se créa, bien plus fugace. L'inconnu les détourna aussitôt, comme s'il avait jugé que ça n'en valait pas la peine, mais il eut bel et bien le pire de confirmer qu'il l'avait regardé lui. Les deux hommes firent volte face, le bus continua son chemin, et Eren se pencha un peu plus près de la vitre pour tenter de gagner qulelques secondes et les regarder plus longtemps.
Mais déjà leurs silhouettes s'effaçaient au loin et il ne les distinguait plus, même s'il aurait juré toujours sentir ce troublant regard gris posé sur lui et dévorer sa chair.
