Le jour suivant, l'inconnu était seul. Mais ce n'était pas ça le plus important.
Le plus important, c'était qu'Eren, lui aussi, était seul. Mais le bus était plein, et la seule place de libre, comme si destin s'acharnait, était celle à côté de la sienne – et dans ces moments-là il se maudissait de ne pas s'être assis à une place seule quand il en avait eu l'occasion. Et c'est le cœur battant qu'il sentit l'inconnu se glisser à ses côtés pour se poser délicatement sur le siège, comme s'il n'était jamais arrivé. Il n'avait pas hésité une seule seconde, la preuve qu'il préférait le confort au reste, mais Eren ne put s'empêcher de se rappeler à quel point ses yeux gris l'avaient transpercé. Et ce blond, qui était-ce ? Il voulait tellement le savoir que c'en était pénible.
Durant tout le trajet, Eren n'arrêta pas de triturer ses doigts et porter son index au piercing qu'il avait au nez, entre les deux yeux, touchant nerveusement les deux boules qui sortaient de part et d'autre du pont de son nez, froissant le bout de son débardeur entre ses doigts moites ou plissant le nez dans une moue enfantine. L'inconnu sembla le remarquer, il ne sut trop comment, mais il le devina.
Il remercia le ciel qu'il n'eut pas à lui demander de s'écarter, car il descendit à l'arrêt juste avant le sien, mais même une fois que l'homme, toujours vêtu d'un costume noir, soit sorti du bus, il avait toujours cette étrange sensation de malaise, mêlée à de l'excitation pure et dure.
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Eren faisait partie d'un groupe de pop punk, dont Ymir était la guitariste principale, Bertholdt le bassiste, et Jean, le chanteur principal et guitariste secondaire. Lui occupait la place de batteur, et son énergie retenue sans cesse en lui avait l'occasion de s'échapper quand il jouait. Et même s'il avait toujours cette rivalité ou plutôt, cette amitié trouble avec Jean, qui les menait toujours à se taquiner l'un l'autre, l'ambiance du groupe était plaisante et Eren était content d'en faire partie. Ils ne répétaient que dans les garages pour l'instant – principalement celui d'Eren, où sa batterie restait, et celui de Bertholdt, qui en possédait une aussi – mais n'en jouait pas. Quoiqu'il en soit, ce mercredi-là, ils avaient prévu de répéter chez Eren, et ils avaient pris le bus tous ensemble.
Ils attendaient sous l'abri, se protégeant du soleil agressif, et tandis qu'Ymir leur racontait une histoire gore, Eren souriait à la blague précédente qu'elle avait faite. Ses amis savaient se montrer drôles quand ils le voulaient, et Ymir, elle, préférait l'humour noir et gore, sanglant, ce qui déplaisait généralement aux autres. Eren l'entendit grogner tout bas quand elle réalisa que Jean n'avait pas compris sa blague, et cela suffit à le faire exploser de rire, suivi par Bertholdt qui, timide, se contenta de crisper un peu son corps et de détendre son visage dans une expression amusée.
Au moment où son rire allait s'éteindre, cependant, Eren tourna la tête vers la gauche et croisa l'inattendu – enfin, presque.
L'inconnu était sur le point de s'arrêter, marchant dans leur direction, et juste au moment où il cessa d'avancer, il croisa le regard d'Eren. Durant deux secondes, l'adolescent ne sut pas quoi faire. Bertholdt, le grand timide qui dépassait tout le monde de deux têtes, fin et muet, se contentait d'écouter en souriant, Jean aboyait à tout va que la blague était débile, et Ymir faisait la grosse voix pour se moquer de Jean. Ça, c'étaient ses amis. Les gens avec qui il traînait. Et réaliser subitement qu'il en avait honte en face de lui, il se tut immédiatement.
L'homme finit par froncer un sourcil et Eren crut bon de faire un geste, n'importe quoi, mais quelque chose. Alors, troublé, il se contenta d'hocher légèrement la tête en signe de salut, salut auquel – à sa plus grande surprise – il répondit.
C'est à ce moment-là qu'il comprit. Il comprit quand l'inconnu détourna les yeux et qu'il fit de même vers ses amis, se protégeant de son regard, et qu'un sourire insoutenable étirait ses lèvres comme celles d'un fou, qu'il avait envie de le revoir, ne serait-ce que pour essayer de lui dire « bonjour » la prochaine fois. Essayer.
Le bus arriva, Ymir attrapa sa guitare, Bertholdt sa basse, et Jean son sac à dos – Eren, lui, avait toujours le sien balancé sur son épaule. Ils rentrèrent tous dans le bus et restèrent debout, au milieu, mais Eren n'écoutait déjà plus ce qu'ils disaient – il se contentait d'observer l'inconnu, assis au fond du bus, qui était désert et uniquement animé des voix bruyantes de son groupe, et qui semblait en pleine lecture d'un… livre. Un livre ? Il lisait, alors. L'homme lisait.
Eren sourit, le regard perdu dans le vague, et sentit son cœur s'échauffer d'excitation. C'était comme une énigme, que chaque jour le rapprochait de la résolution.
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Deux jours plus tard, Eren commença à se demander pourquoi il ne croisait plus l'inconnu du bus. C'était une déception presque insupportable, chaque fois qu'il rejoignait l'arrêt de bus et ne l'y trouvait pas se retournait et ne voyait personne le surprendre ou entrait dans le bus et ne croisait pas ses yeux gris dangereusement calmes.
Puis, ce soir-là, alors que la nuit commençait à doucement tomber, Eren monta dans le bus sans le moindre espoir de tomber sur l'inconnu. Il était incroyablement fatigué et sa journée avait été trop longue, et il décida de ne pas s'asseoir, tout simplement parce que les seules places libres étaient sur des places à deux et il voulait désespérément être seul.
S'appuyant à la barre centrale, il vacilla un peu, s'y raccrocha, parvint à rester debout jusqu'à ce que le trajet touche à sa fin. Il avait fermé ses yeux tout du long, sauf lorsqu'un bruit inhabituel avait lieu et que par réflexe, il les rouvrait. Eren avait ses écouteurs, et la musique si forte qu'il se protégeait du reste du monde.
Quand ils arrivèrent à son arrêt, Eren quitta pour la barre pour attraper celle près de la porte, mais le chauffeur décida à cet instant précis de freiner brusquement – et ce fut si rapide qu'Eren ne réalisa rien. D'abord, il se sentit glisser de là, perdre le contrôle, d'une manière presque imperceptible. Ensuite, il se sentit basculer, dangereusement basculer, et il commença à comprendre que c'était mauvais. Mais avant qu'il ne chute pour de bon, penché en avant et près à s'aplatir, quelque chose le retint, avec une force qu'il n'avait pas prévue. En effet, comme une barrière de sécurité, un bras avait enserré sa taille et une main en bas de son dos, pour être sûr qu'il ne tomberait pas.
Eren, trop brumeux pour prendre conscience de ce qui venait de se passer, baissa les yeux et nota un avant-bras dénudé directement en contact avec la peau de son abdomen, à travers le tissu fin de son t-shirt rouge. Eren releva la tête jusqu'au bras en question, dont la manche de chemise noire avait été retroussée jusqu'au coude, et il reconnut avec horreur – et excitation – une cravate bleue sur un fond tout aussi sombre que le reste. Quand il leva sa tête encore un peu, son cœur lâcha.
L'inconnu le tenait fermement, les sourcils froncés, comme s'il essayait de comprendre ce qui se passait, lui aussi. Mais c'était sûrement sa manière de lui demander de se redresser – ce qu'il fit maladroitement, autorisant l'inconnu à retirer ses bras de lui. Il croisa son regard, dans lequel brillait une étrange lueur, et avant qu'il n'ait pu le remercier ni faire quoi que ce soit, il descendit du bus et s'éloigna sans attendre, Eren toujours planté au milieu de la sortie alors que les gens le coutournaient en grimaçant pour s'extirper hors du bus.
Eren finit par les suivre, sa main frottant lentement la peau de son cou. La sensation de son bras contre son ventre demeurait malgré tout.
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Le week-end se passa sans encombres, entre les répétitions avec son groupe, les devoirs qu'il n'avait pas faits, la discussion hilarante qu'il avait eue avec Mikasa et la sortie en ville qu'il avait fait avec Ymir – c'était un week-end banal et agréable, parfait pour le mettre de bonne humeur un lundi matin.
C'est sûrement ça qui le poussa à se montrer audacieux et, remarquant un homme vêtu de noir assis sur le banc, sous l'abri de bus désert, à s'asseoir à ses côtés. L'homme ne remarqua presque rien, mais il le vit lui jeter un regard du coin de l'œil, suffisamment pour prouver qu'il avait attiré son attention. Mais Eren, même si la situation était embarrassante, ne pouvait s'empêcher de sourir. Il était tellement content, il ne savait même pas pourquoi. Eren vit qu'il ne portait pas d'écouteurs et une pensée étrange naquit dans son esprit c'était l'occasion rêvée de lui parler, ou mieux, de le remercier, chose qu'il n'avait pas eu le temps de faire le vendredi. Mais le remercier ainsi, aussi brusquement, c'était bien trop étrange. Oui. Mais il devait faire quelque chose. Il le devait parce qu'il n'en aurait pas éternellement l'occasion.
D'une manière peu subtile, Eren se tourna dans sa direction et il sentit ses yeux l'observer du coin de l'œil, comme un chat alerte mais figé. Il déglutit.
"Euh…" commença-t-il en réalisant qu'il ne savait pas quoi lui dire. "Merci."
L'autre sembla soupirer, enfin, c'était un mélange en un soupir et un baillement discret. "Pas de quoi," se contenta-t-il de lui répondre. Sa voix était toujours aussi grave et brusque, honnête, directe, sans aucun tact. Soudain, Eren eut l'envie de poursuivre la conversation. Il avait envie de le connaître. De croiser son regard encore une fois, même si ça voulait dire rougir et prendre peur, même détourner les yeux. Il avait une manière de le regarder qui l'électrifiait.
"Je m'appelle Eren," continua-t-il, et ce fut si bizarre qu'il regretta presque de l'avoir dit.
Presque.
Parce que contre toute attente, l'inconnu resta silencieux quelques instants et, comme s'il avait hésité, pivota légèrement de son côté et croisa ses yeux pour lui répondre. "Levi." Ainsi, il lui disait son prénom ? Alors, c'était déjà ça. Devait-il le tutoyer, le vouvoyer ? De toute manière, ils n'allaient pas échanger grand chose – non, parti comme c'était, c'était déjà la fin. Pourtant les yeux gris et froids de Levi s'étaient posés sur lui et Eren eut l'impression inexplicable qu'il devait continuer. Comme si c'était un ordre.
Que c'était censé se passer ainsi.
"Vous habitez ici ?" demanda-t-il.
L'homme haussa un sourcil. Il y avait mieux comme question. Eren eut l'impression d'être… testé. Mais ça ne le dérangeait pas tant que ça – passée la chaleur de ses joues, la douleur délicieuse qui grandissait dans son estomac était une compensation suffisante. "Si on veut," fit-il.
On ne pouvait pas dire qu'il l'aidait. Alors Eren entreprit de continuer sur la même lignée des questions stupides, puisqu'il était, de toute manière, déjà parti. "Vous êtes avocat ?"
'Levi' secoua la tête. "Je travaille dans des bureaux. Toute la journée. C'est usant." Ainsi, il était capable de faire des commentaires sur ce qu'il disait ? Eren se sentit bouillir. C'était un progrès, à ses yeux. Il passait des phrases constituées de trois mots aux répliques constituées de trois phrases. Désormais, il voyait sa 'relation' avec l'inconnu comme quelque chose à entretenir, un défi, un objectif. Oui, un putain d'objectif.
Eren avait l'impression de ressembler à un robot, mais il ne pouvait plus s'arrêter. Pas aussi proche d'en apprendre plus, tandis qu'il lui en avait donné l'opportunité. "Vous êtes PDG ?" demanda Eren, moitié impressionné, moitié perdu. Les bureaux, c'était vague.
Levi ricana sèchement. "Ah, ça, non. Ça se saurait autrement." Il fit une pause, regarda ailleurs, puis regarda Eren à nouveau. Ses yeux étaient tellement intenses… "Disons que je suis relayé à la case administration. Je trie des dossiers, des papiers. Ce genre de trucs emmerdants qui me prennent des putains d'heures de ma vie." Eren ouvrit grand les yeux.
Levi n'avait même pas l'air énervé. Et s'il n'avait pas l'air énervé, cela voulait dire qu'il disait ce genre de choses naturellement. Des gros mots et injures qu'il avait rarement entendus chez les adultes, trop occupés à se donner une façade pour le faire. Eren se sentit soudain plus proche de lui, comme si son attitude pessimiste et un peu rebelle, ainsi que l'usage des expressions préférées des jeunes faisaient d'eux des complices. Et quelque part, il sentit que Levi était quelqu'un de réel, qui ne faisait pas semblant. Sous aucun prétexte.
Il aurait voulu lui demander son âge, mais cette question ne se posait pas. Sa condition, mais ses doigts étaient dénués de bague et de toute façon, il n'avait pas l'air de quelqu'un qui aimait les relations, quelles qu'elles soient. Mais il sentait qu'il ne devait pas s'arrêter là, peu importe pourquoi, ou comment. Il devait continuer.
A cet instant – sûrement à cause de son euphorie qui grandissait de seconde en seconde –, il sentit quelque chose naître dans sa gorge, de telle manière qu'il ne put le retenir. "Vous connaissez All Time Low ?"
Ça y était. Il était passé d'idiot à abruti complet. Pourtant, quand il vit secouer légèrement la tête, il sentit son coeur battre plus vite. C'était l'occasion – il n'aurait sûrement plus l'audace pour le refaire. Alors, sans trop réfléchir, il attrapa ses écouteurs (la musique était déjà en marche mais il n'avait pas mis ses écouteurs), et en flanqua un dans l'oreille de Levi. Celui-là ne manqua pas d'être surpris, l'étonnement était incroyablement visible sur son visage, si bien qu'il avait eu l'air de quitter son ennui habituel. Mais alors qu'Eren sentait la honte lui venir, et que les doigts de Levi se posèrent sur l'écouteur qu'il avait maladroitement coincé à l'entrée dans son oreille, ceux-là ne l'enlevèrent pas – ils le réajustèrent. Eren sentit ses yeux s'ouvrir immensément, et son coeur, à cet instant, se perdit quelque part.
Il resta silencieux quelques secondes, peut-être même plus d'une minute, Eren ne savait pas. Il était trop occupé à regarder le vide, son propre écouteur dans son oreille gauche, ne pouvant ignorer le fait que l'autre écouteur était dans l'oreille droite de Levi, juste à côté. Ils écoutaient de la musique ensemble. Paint You Wings continuait de passer et au bout d'un certain temps, sans pour autant retirer l'écouteur – et ce n'était définitivement pas une question de politesse, car il avait l'air d'être l'humain le moins poli au monde –, lâcha, impassible, un "pas mal" neutre.
Mais dans son esprit, c'était tellement plus. Tellement plus, bordel. Et puis quoi ? Un adulte qui aimait ce groupe ? Pas moyen. C'était irréel.
Le bus arriva néanmoins au bout de la rue et Eren paniqua. Il tira délicatement sur le fil, et l'écouteur partit de lui-même. Il récupéra ce dernier, sortit sa carte de bus et se leva en même temps que Levi, encore euphorique de ce qui venait de se passer. C'était comme gravir des marches, peu à peu, jusqu'au sommet – et Levi était un mystère qu'il voulait découvrir. Chaque seconde passée en sa compagnie était un triomphe.
Comme il ne voulait pas rendre les choses plus bizarres qu'elles ne l'étaient déjà, Eren choisit exprès une place seule à l'avant du bus. Levi, comme à son habitude, continua donc son chemin jusqu'à un duo de sièges, et posa son cartable de cuir à côté de lui. Aussitôt, il leva les yeux vers Eren, sans même bouger son visage, et cela lui fit l'effet d'un choc électrique plus vivifiant et agréable qu'effrayant. Il s'y faisait. Et même s'il avait l'air d'un parfait idiot à cet instant, il fit ce qu'il s'était promis de ne pas faire : lui sourire.
