Les discussions avaient été âpres sur le comportement à adopter face à l'amnésie de Kala. Prométhée, et étonnement Yulian étaient les portes paroles du groupe qui défendait l'idée qu'il fallait tout lui raconter pour pouvoir ensuite se consacrer à la compréhension du lien qui avait uni Kala et Wolfgang et en faire une arme pour détruire leurs ennemis.

Riley et Capheus défendaient quant à eux l'idée que seule la construction d'une confiance saine et profonde pourrait actionner ce lien et qu'il fallait éviter de lui raconter les faits en totalité et dans l'immédiat si l'on voulait diminuer les risques qu'elle ne se retourne contre eux.

- « Qu'est ce que tu en penses Nomi ? » interrogea Will qui sentait poindre une migraine

- « Les deux raisonnements se tiennent. » Répondit simplement Athéna « Si les piliers de la création n'ont pas encore réagi, je doute fortement qu'ils soient restés à ne rien faire. Je mettrai ma main à couper qu'ils sont en train de faire avancer leurs pions. Nous ignorons le temps dont nous disposons. Mais si nous braquons Kala, nous risquons de perdre une alliée précieuse ».

- « Un membre de notre famille » corrigea Amarok « elle est notre nièce ».

- « En effet » répondit Will en soupirant et en se massant les tempes « … le choix est cornélien, et nous n'avons pas droit à l'erreur… »

Il leva les yeux et les plongea dans ceux de Riley s'y perdant un instant

« Notre foyer est précieux. C'est tout ce qu'il nous reste et nous avons déjà perdu un membre de notre famille. Nous tairons ce secret, pour le bien de notre nièce. »

Riley sourit.

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Wolfgang avait choisi de ne pas se rendre à la réunion. Il ne souhaitait pas participer à la discussion qui scellerait le sort de Kala. Il en avait déjà assez fait. De toute façon, il n'était pas très doué pour décider de comment telle ou telle personne devait vivre sa spécialité était plutôt de savoir comment elle mourrait.

Ayant perdu depuis longtemps toute notion du temps, il était appuyé contre un arbre et observait sous le couvert de la frondaison, Kala, assise dans l'herbe, qui conversait avec le chat d'Aphrodite lascivement installé sur ses genoux.

Les rayons du soleil faisaient miroiter les reflets ambrés de sa peau en la pailletant d'or, et ajoutait des nuances infinies à la couleur ses cheveux. Le parfum entêtant des iris qu'elle avait fait poussé tout autour d'elle emplissait l'atmosphère.

Il expira lentement la bouffée de nicotine qu'il venait de tirer de sa cigarette. Une étrange lueur brillait dans son regard.

- « Tu comptes rester longtemps à m'observer dans la pénombre ? » le questionna-t-elle sans se retourner

Wolfgang sursauta. Habituellement, personne ne remarquait jamais sa présence.

- « Je ne l'ai pas remarqué » répondit-elle comme si elle avait lu dans ses pensées « c'est plutôt comme si je te sentais, comme si j'étais une partie de toi et toi, une partie de moi ».

Wolfgang s'avança lentement dans la lumière.

Elle continua de lui parler sans esquisser de mouvement

- « … C'est étrange qu'une alchimie aussi forte existe entre nous et que tu me restes totalement étranger. Tu sais j'arrive parfois à me connecter avec les autres. La connexion est brève mais nous y arrivons. Avec toi … c'est impossible. Par exemple, je pensais à toi là, mais mon esprit ne parvenait pas à te rejoindre, j'avais envie de te voir … ».

- « Et me voilà » lui offrit Wolfgang en réponse.

- « Oui … » souffla Kala avec un demi sourire.

Elle leva les yeux vers lui, et lui fit signe de s'asseoir en tapotant le sol à côté d'elle.

Il s'exécuta. Il plissa les yeux lorsqu'il leva son visage vers le soleil pour en savourer la chaleur.

- « Etrange que les choses soient aussi calmes en pleine guerre » reprit-elle comme si elle lisait dans son esprit « je crois que c'est un des grands mystères de la vie, parvenir à l'équilibre des choses, même si cela passe souvent par un combat titanesque »

Elle rit.

Wolfgang tourna la tête pour la regarder. Son rire lui était mélodieux. Elle était si belle sous le soleil, irradiant de vie à ses côtés. Lui qui était froid, un assassin, un monstre … Il la contempla un instant. Elle tourna la tête pour le regarder et il baissa les yeux. Son corps vibrait quand il était à ses côtés.

- « L'équilibre c'est la mort » choisit-il de répondre plutôt « tous les organismes vivants luttent sans cesse durant la vie pour éviter l'équilibre et son immobilité. Par exemple, si un homme ne parvient pas à maintenir sa température par grand froid et que l'équilibre s'installe entre l'extérieur de son corps et l'intérieur de son corps. Il y a de grandes chances qu'il se réveille au royaume des morts ».

Kala sourit et pencha la tête.

- « C'est une façon de dires les choses. Pour toi, l'équilibre est la résultante de la répartition de charges identiques des deux côtés de la balance. Pour ma part, je vois l'équilibre comme le résultat du combat de deux forces opposées. C'est vrai qu'il existe un équilibre dans l'exemple que tu as cité puisqu'il fait aussi froid à l'extérieur qu'à l'intérieur de corps de cet homme. Mais il n'y a qu'une seule donnée en jeu : le froid. Dans ma vision, l'équilibre réside dans la bataille que mène chaque fibre de son corps pour produire la bonne dose de chaleur celle qui sera l'exact opposé du froid extérieur. Voilà pourquoi, je considère que la vie est équilibre je le fais parce qu'elle est homéostasie. Une lutte entre deux forces opposées. La danse éternelle de la vie et de la mort. ».

La conception des choses que Kala lui exposait réveillait chez lui, le souvenir des longues discussions qu'il avait avec sa sœur Déméter.

- « La mort gagne quand même à la fin » fit Wolfgang avec un sourire triste.

- « Ou peut être la vie » lui retourna Kala « Peut être qu'en mourant, on ne fait que rejoindre un grand tout, et que l'on se fond dans le bouillon de la vie pour réapparaître ailleurs, plus loin, peut être sous une autre forme. En Inde, les fleurs de Lotus poussent sur nos morts, pour nous rappeler que la mort n'est que la face cachée de l'infini de la vie »

Wolfgang releva la tête, et ses yeux croisèrent ceux de Kala aussi sombres que son royaume. Il laissa glisser son regard sur ses lèvres pulpeuses et son cœur manqua un battement. Plus ne lui était rien. Elle était son abyme, et il se consumait de s'y noyer.

- « Kala ! Wolfie ! je vous cherche depuis trois plombes» Cria Hébé qui arrivait en courant vers eux, brisant ainsi le moment.

Elle s'arrêta devant eux et se pencha pour reprendre son souffle.

- « Il paraît que tu es fan des bollywoods Kala? » lui demanda t elle toujours à bout de souffle

- « C'est exact » lui répondit cette dernière avec un sourire

- « Ca te dirait qu'on aille s'en mater un ? Il paraît que « Kal Ho Naa Ho »[1] est capable de faire pleurer les pierres » plaisanta-t-elle

- « Avec plaisir » lui répondit Kala en se relevant.

Hébé fit un signe à Wolfgang, se retourna et commença à rebrousser chemin.

Kala qui s'était relevée la suivit sur quelques pas, s'arrêta, puis tourna légèrement la tête en direction de Wolfgang.

- « Ca m'a fait plaisir de discuter avec toi » lui dit elle

Wolfgang sourit

- « Moi aussi »

- « Quel dommage que je ne puisse pas me connecter avec toi » reprit elle d'une voix triste

- « Pourquoi faire ? » lui répondit il « Il semble que tu n'as qu'à désirer pour que j'apparaisse »

Kala sourit délicatement, puis tourna la tête, et repartit en direction d'Hébé, en sentant peser sur sa nuque le regard de Wolfgang.

Dans les prunelles claires d'Hadès, dansait une flamme sombre.

- « Je crois que techniquement, ce à quoi tu penses s'appelle de l'inceste » fit une voix derrière lui.

Wolfgang ferma les yeux mais ne se retourna pas.

Lito passa devant lui en mordant à pleine dent dans l'épi de maïs luisant de beurre qu'il tenait à la main l'autre conservant par devers lui un pot encore plein d'épis. Il était habillé d'un simple T-shirt qui moulait son torse, d'un caleçon, d'une tong et d'une chaussette.

Le « fléau de la passion » comme il se plaisait à se surnommer lui-même venait de débarquer dans les pensées de Wolfgang.

Il expira.


[1] Bollywood aussi connu sous le nom de « New York Massala », sorti en 2003 en Inde.