Eren en était venu à la conclusion que la jalousie était dangereuse, surtout lorsqu'elle s'appliquait dans des circonstances particulièrement inhabituelles. D'abord, Eren ne savait rien de ce type, Levi, et ensuite, il y avait l'horreur de leur différence d'âge, que même s'il essayait de se convaincre du contraire, ne pouvait pas ignorer. Levi travaillait, il avait un appartement, une vie, tout était déjà établi pour lui. Quant à Eren, il essayait encore de combattre ses pulsions adolescentes, ses coups de colère, son immaturité permanente. Certes il n'était pas le pire — il n'y avait qu'à regarder Jean — mais il était loin d'avoir la maturité nécessaire pour faire quoi que ce soit. Il n'avait pas non plus le droit d'y penser. Oui, Eren en était venu à la conclusion qu'il n'y avait qu'un mot pour décrire les faits : la jalousie. Elle était brûlante, féroce et sauvage, elle décimait ses entrailles avec la même ferveur que les yeux de Levi ne pouvaient le faire. Les choses prenaient des proportions étranges, et il n'en avait encore parlé à personne.
Il s'était écoulé quelques jours depuis la dernière fois. Absolument rien n'avait changé, le paysage était toujours le même, inlassablement, et la frustration qui grandissait en lui n'avait pas d'égal.
"J'espère que ce n'est pas pour tes céréales que tu tires une tête pareille," grogna Mikasa du bout des lèvres. Ils étaient seuls sous l'arrêt de bus, et comme d'habitude, ce dernier était en retard. Un peu plus tôt dans la matinée, Mikasa avait terminé le paquet de céréales d'Eren et celui-là s'était retrouvé à jurer pour la journée qui s'annonçait mal. Après s'être réveillé avant son alarme, avoir glissé dans la douche et avoir totalement oublié le test de mathématiques en première heure — à ce point-là, il était inutile de réviser, s'était-il dit —, son estomac grognait de mécontentement et Mikasa n'avait pas l'air d'humeur à supporter son attitude bien longtemps. Eren savait, il savait qu'il se comportait comme l'enfant qu'il était, mais il n'y avait aucun moyen de dire à Mikasa ce qui se passait dans son fort intérieur, et il n'avait pas besoin d'essayer pour savoir qu'elle ne perdrait pas une seconde pour aller toquer à la porte de Levi et passer à l'action. Si Mikasa était facile à irriter, elle n'en était pas moins protectrice envers lui, et Seigneur, c'était quelque chose qu'il détestait.
Eren ne répondit rien, trop occupé à fixer la route et les rares voitures qui les dépassaient. Mikasa s'était adossée contre la vitre, et lui s'était assis sur le banc, prenant ses aises, s'accoudant sur ses genoux pour passer le temps. Il avait ses écouteurs dans les oreilles, mais Mikasa savait très bien qu'il l'entendait, et Eren aussi. Leur silence mutuel était sûrement le signal qu'ils n'allaient plus en parler; affaire classée. C'est sûrement pour ça que Mikasa prit la parole, vaguement ennuyée.
"Tu comptes y aller ?"
Eren fronça un sourcil. "Euh, où exactement ?"
Mikasa fit son possible pour retenir un soupir et croisa ses bras sur sa fine poitrine avant de fixer un passant qui, malheureusement, n'avait rien demandé. Il accéléra visiblement l'allure en sentant son regard intense sur lui, et Eren eut un sourire en coin. "Tu sais, cette histoire de match."
"Ah, ça." En effet, Jean avait proposé au groupe tout entier d'aller à un match de baseball, mais Eren n'était pas certain de vouloir risquer une sortie avec Jean. Ces derniers temps, ils n'arrêtaient pas de se taper dessus, et même si c'était toujours plus ou moins amical, dans un lieu public, les risques que leurs taquineries ou leurs mauvais tours se finissent en bagarre étaient triplés. De toute façon, Eren n'était pas sûr d'avoir envie d'assister à un match de baseball. Ce n'était pas la faute du baseball, non, au contraire — et son équipe préférée, les Titans, avait toute son estime. C'était plutôt la faute qu'un petit homme brun dans son costume impeccable, la cigarette aux lèvres. "Je ne sais pas."
Il savait que sa soeur n'allait pas le forcer, c'était à peine si elle aussi sortait, en dehors de ses activités et du lycée. Il le savait parce que Mikasa avait de toute façon toujours préféré le savoir en sécurité à la maison que dehors avec les autres, et si son attitude maternelle étouffait Eren, il l'arrangeait plutôt dans l'instant.
"Si tu y vas, j'y vais aussi." Soupir. Il fourra sa tête dans ses paumes, désireux, l'espace d'un instant, de disparaître de la surface de la planète. Plus rien n'allait : ses notes allaient en chute libre, Ymir était de plus en plus sarcastique, la dernière tête familière qu'il avait vue dans le bus était celle d'Erwin, son épaule droite lui faisait étrangement mal — sûrement la position farfelue dans laquelle il avait dormi; raison de plus pour appeler ça une mauvaise journée — et il mourait de faim. Mais bien sûr, ce n'était rien en comparaison du vrai problème : il voulait voir Levi, et il n'y pouvait rien faire. L'impuissance avait eu raison de lui, et la frustration au passage. Il n'avait, malheureusement, pas encore le pouvoir de le faire apparaître au coin de la rue, et passée l'inquiétude qu'il lui soit arrivé quelque chose, Eren commençait à se demander s'il n'avait pas tué quelqu'un et décider de migrer au Brésil.
"Tu détestes le baseball."
Il n'obtint aucune réponse, cependant, car Mikasa était trop occupée à regarder l'inconnu s'éloigner et à chercher une nouvelle cible à effrayer pour tuer les minutes. Le bus n'était toujours pas là, mais ils avaient l'habitude. C'était un mercredi matin, ils n'avaient que quelques heures de cours, Mikasa, elle, n'en avait qu'une. Chanceuse. Il aurait volontiers échangé leurs emplois du temps. Mais à quoi bon passer des heures à ruminer sur un trentenaire aux yeux meurtriers ? Ce n'était pas comme si, du haut de ses dix-sept ans et de ses sourires maladroits qu'il allait changer quoi que ce soit. Sa curiosité envers Levi n'avait pas de prix, mais il savait d'expérience que l'espoir avait un goût amer.
"Debout," lâcha Mikasa en se détachant de la vitre, quand un véhicule s'avança vers eux.
Il ralentit jusqu'à se stopper, puis ouvrit les portes. Mikasa ne l'attendit pas et monta à l'intérieur de leur bus, dénuée de la moindre expression. Passant une main ennuyée dans ses cheveux, Eren soupira et attrapa la lanière de son sac avant d'imiter sa soeur. C'était une longue, longue journée qui s'annonçait.
"T'as mauvaise mine, Jaëger," ricana Jean.
"Ferme-la, Jean."
Celui-là ne lui répondit qu'en riant derechef, décidé à profiter de l'occasion pour embêter Eren au plus haut point. Jean Kirschtein n'était pas doué pour grand chose, mais il était définitivement doté d'un don certain pour amener Eren de l'autre côté de la frontière, celle qui sépare la colère humaine de la colère divine. Et même s'ils étaient ce qu'on pouvait appeler des amis, eh bien, ils se le montraient à leur manière.
"Je comprends pourquoi tu es célibataire," continua l'autre. "C'est parce que tu n'attires que les moins de six ans, c'est ça ? Oui, c'est ça."
Eren prit une grande inspiration, décidé à faire de son mieux pour l'ignorer. Mikasa était à leurs côtés, silencieuse, et tous trois attendaient Armin devant un restaurant, à côté du stade de baseball, duquel ils sortaient tous. Armin était resté derrière pour ils ne savaient quelle raison et leur avait intimé de ne pas l'attendre, et ainsi se retrouvaient-ils à devoir l'attendre, cette fois-ci, pour manger. Eren avait du mal à retenir les cris affolés de son estomac qui commençait à perdre son calme, et Mikasa ne laissait toujours rien paraître. Quant à Jean, il avait trouvé en Eren la manière idéale d'oublier la faim qui les assommait. Et dire qu'au début du match, Armin leur avait conseillé d'aller s'acheter à manger, et qu'ils avaient tous décliné, certains qu'ils tiendraient le coup.
Le brun ne retint pas son soulagement quand il vit une figure blonde apparaître derrière un type et fondre sur eux.
"Armin, tu étais passé où ?"
Il s'apprêtait à répondre, bouche ouverte et souffle court, mais Jean balaya sa réponse d'un geste de la main. "Peu importe. Je crève de faim." Et tout en se retournant vers l'entrée de la cafétéria, ses épaules se secouèrent doucement dans un rire. "Tu as manqué quelque chose; Eren a vécu sa première confession d'amour."
Eren eut pour réaction de se renfrogner et ses doigts nerveux trouvèrent une mèche de cheveux pour se calmer. Il ressentait trop de choses à la fois - de l'agacement, de l'irritation, de la faim et une appréhension naturelle qu'il ne pouvait contrôler. Tout ça mélangé n'était pas forcément une bonne idée, mais il n'y avait malheureusement aucun remède. Jean n'arrangeait pas les choses, mais Armin lui glissa un regard compatissant et amical, et Eren se détendit légèrement. Mikasa n'avait pas l'intention de parler, alors il pouvait s'avérer heureux de bénéficier de la présence de son ami, car sans celle-là, il aurait été condamné à entendre Jean déblatérer durant tout le déjeuner. Comme si le match n'avait pas suffi…
"Où sont passés les autres ?" fit-il.
"Ils sont rentrés," répondit Jean avec nonchalance. Quand Armin lui jeta un regard interrogateur, il haussa les épaules en poussant les portes du restaurant. "Ymir a dit qu'elle avait du travail et Bertholdt n'osait pas nous dire qu'il voulait s'en aller—alors elle l'a emmené avec elle."
Armin hocha la tête et le suivit de près, Mikasa et son frère sur les talons. C'était un restaurant aéré et pourtant l'espace était réduit. Il n'y avait pas beaucoup de clients, et la plupart, d'ailleurs, étaient des étudiants ou des hommes d'affaires en pause déjeuner. Il était un peu tard pour une pause, presque trois heures de l'après-midi ; mais ils constituaient toujours une bonne partie de la clientèle, assis à une table avec leur ordinateur portable ou à discuter, téléphone à la main. Il y avait une queue minuscule devant un long comptoir — d'abord on annonçait son menu, puis on constituait son repas des plats choisis, et on payait. C'était rapide, pratique, c'était compréhensible que cet endroit soit fréquenté par des gens pressés et peu désireux de se perdre dans la foule.
"Comment vous connaissez cet endroit ?" demanda Armin, surpris.
"C'est Mikasa qui l'a proposé."
Il jeta un coup d'oeil étonné Eren, qui lui avait répondu, mais celui-là se contenta d'hausser les épaules. Mikasa ne sortait pas beaucoup, c'est vrai, mais il arrivait qu'elle sorte déjeuner avec Annie Leonhart, sa rivale — et pourtant camarade — une fille silencieuse et tout aussi secrète que Mikasa. Pourtant, l'endroit était loin du lycée, et Mikasa ne se rendait jamais au stade (du moins, jamais sans Eren).
Les quatre adolescents s'avancèrent dans la file, qui, à leur plus grand bonheur, avançait à bonne allure. Eren et Jean optèrent pour le même menu, un plat épicé, malgré le soupir exaspéré d'Armin et Mikasa qui leur conseillait de ne pas se défier quand des épices fortes étaient en jeu. Bien entendu, ils ne l'écoutèrent pas, fierté dans les yeux. Armin et Mikasa hésitèrent un moment avant de prendre des plats relativement basiques, Mikasa une salade estivale et Armin des pâtes italiennes. Une fois la première caisse passée, puis leurs plateaux remplis à la deuxième, ils payèrent tous à la dernière et seul Armin répondit au poli "bon appétit" que l'employé leur lança, Mikasa trop occupée à plisser les yeux en direction des deux autres garçons qui, déjà, couraient en direction d'une table ronde pour commencer leur défi. Au moins, dans ce monde de constant changement, il y avait certaines choses qui ne risquaient pas de changer.
"Ils sont sérieux ?" s'écria Eren, déjà installé, alors que Mikasa s'asseyait à ses côtés. "Ils se sont trompés de boisson…"
Jean éclata de rire, ravi qu'Eren soit encore une fois victime de sa propre malchance, tandis qu'Armin se penchait au-dessus de son plateau pour échanger leurs boissons respectives. Eren lui lança un sourire reconnaissant et Jean se tut, grimaçant pour la énième fois depuis le début de la journée. Eren ne méritait pas Armin, selon lui. Il ne méritait pas Mikasa non plus, d'ailleurs — mais personne ici n'avait assez d'esprit pour s'en rendre compte, ainsi était ce que Jean disait.
"Jean, j'ai une blague pour toi." Mikasa planta sa fourchette en plastique dans une feuille de salade et leva ses yeux vers Jean, qui portait son verre de limonade à sa bouche. Eren se pencha, à l'écoute, conscient que Mikasa ne lui adressait la parole que lorsqu'elle avait un but précis en tête. Armin, quant à lui, tentait de se concentrer sur son plat — parti comme c'était, le déjeuner allait être agité de toute façon. "Pourquoi dit-on que la masturbation rend sourd ?"
À cet instant, Jean, assis en face d'Eren, cracha tout ce que sa bouche contenait jusque là. Armin éclata de rire, même si son regard trahissait la légère horreur de la situation, et Mikasa haussa un sourcil dubitatif, ses fines lèvres s'étirant en un sourire imperceptible alors qu'elle savourait les joues écarlates de Jean. Eren, qui n'avait pas été épargné, se mit à marmonner tout bas en jurant à l'attention de Jean, parcourant les étendues des dégâts de ses doigts maladroits.
"Je-je sais pas," lâcha Jean, mal à l'aise.
Mikasa haussa les épaules, l'air déçue. "Dommage." Ah, c'était bien elle — commencer une devinette et ne pas la finir. Ce n'était pas qu'elle ne connaissait pas la réponse; avec Eren qui s'entraînait à l'humour du matin au soir, elle avait de quoi porter un lourd bagage humoristique — enfin, plus ou moins. Cette blague était stupide, mais elle connaissait assez Jean pour savoir quel effet elle aurait sur lui, et puisqu'elle n'avait toujours pas pardonné le croche-pied que Jean avait réservé à Eren en sortant des tribunes, elle avait décidé d'attendre le bon moment. Satisfaite, elle porta sa fourchette à sa bouche et croqua dans sa feuille de salade, ignorant le regard perdu que Jean lui lançait.
"Fais chier !" s'énervait Eren de son côté, alors qu'Armin se penchait au travers de la table pour tamponner son t-shirt de serviettes en papier. Mais même si les intentions de son ami étaient honorables, son geste avait peu d'utilité et déjà les serviettes utilisées étaient toutes gâchées. "Nah, t'en fais pas pour moi, je vais aller en chercher d'autre," fit Eren en grimaçant.
Sa chaise grinça et il disparut dans l'entrée du restaurant, là où la première caissière distribuait les serviettes pour chaque client. La file était inexistante, maintenant, et il ne restait que quelques tables inoccupées. Eren posa ses mains sur le rebord du comptoir et attendit que la caissière lui accorde un peu d'attention.
"Excusez-moi, je pourrais avoir des serviettes supplémentaires ?" Il ne prit pas la peine de dire "s'il te plaît", trop préoccupé par ce que venait de faire Jean, même si c'était involontaire — et il était inexact de supposer qu'il l'aurait regretté de toute façon —, et l'employée se retourna en souriant pour aller chercher un nouveau paquet. Il n'en restait que deux, sur le comptoir, et ce n'était de toute évidence pas assez. De la limonade flottait encore sur son plateau, et son t-shirt rouge avait un large tache sombre en son milieu. Bordel, ça lui collait à la peau — qu'est-ce que c'était désagréable !
"Tenez," fit la femme en revenant, tendant une bonne dizaine de serviettes en sa direction. Elle se retenait toujours de rire, mais son visage était éclairé d'un vague sourire ; au moins, Eren l'avait mise de bonne humeur. Si ça pouvait profiter à quelqu'un…
"Oi, gamin," fit une voix en se glissant à ses côtés, "qu'est-ce qui t'es arrivé ?"
Levi. Sa voix ne trahissait aucune surprise ni aucun intérêt particulier, simplement son ennui habituel teinté d'un léger amusement. Accoudé à sa gauche sur le même comptoir, il inclinait sa tête sur le côté pour mieux observer les dégâts. Eren sentit ses joues rougir en croisant les yeux du petit homme, et baissa immédiatement les siens en direction de son t-shirt. Non. Impossible. Il ne pouvait pas tomber, de toutes les personnes qu'il connaissait, sur Levi en cet instant même. Pas lui ! Et pourtant, le type se trouvait toujours à ses côtés, et la caissière s'était retournée pour s'occuper des boissons que Levi semblait avoir commandées.
Gêné plus qu'autre chose, Eren gratta l'arrière de son crâne en cherchant le moyen le plus efficace de disparaître six pieds sous terre. Comment avoir un peu de crédibilité auprès d'un homme aussi intimidant, après avoir été surpris trempé par de la limonade — crachée, qui plus est, mais ça Levi n'avait aucun besoin de le savoir. Une pensée lui vint à l'esprit : et s'il s'imaginait qu'il s'était lui-même craché dessus ? Arh, non, ça ne pouvait pas être réel ! Et pourtant les sourcils légèrement haussés de Levi criaient le contraire. Enfoui dans son masque d'indifférence, il semblait peser l'exaspération et la réjouissance.
"C'est pas ce que tu crois," glissa-t-il maladroitement.
"Je ne crois rien."
Eren grimaça, conscient que Levi ne comptait pas lui poser davantage de questions, mais à sa grande surprise, il le fit.
"Qu'est-ce que tu fais là ?"
Son visage s'était presque assombri, comme si sa présence ici était la chose la plus inattendue. C'était peut-être le cas, d'ailleurs — c'était bien trop loin du lycée pour être un endroit de déjeuner habituel, et tous les étudiants présents venaient d'universités proches. La clientèle avait en moyenne une vingtaine d'années et le reste était entièrement constitué de types comme lui, habillés impeccablement, cravate au cou, sacoche en main, et leurs longues chaussures en cuir brillant sous le soleil timide. Personne n'attendait un adolescent au t-shirt puérilement taché et aux yeux verts trop vifs pour un garçon de son âge. Surtout pas Levi.
"On est allés voir les Titans, alors—"
"Les Titans ?"
"Hm, oui, l'équipe de baseball—"
"Oui, je sais qui sont les Titans," soupira Levi, "Eren."
L'intéressé fit une moue embarrassée, ses serviettes dans la peau, et jugea le moment opportun pour s'en servir comme distraction. De sa main libre, il en attrapa une et commença à la presser contre son abdomen, où la zone plus sombre que la normale collait désagréablement sa peau. Levi le regarda faire, inexpressif, et finit par avoir l'air profondément dégoûté.
"C'est immonde."
"C'est Jean," corrigea Eren.
Levi redressa légèrement la tête, surpris. Jean, qui était-ce ? Ah, si Eren commençait à lui parler de ce type, il n'en aurait pas fini de sitôt. Jean et lui étaient ensemble depuis la primaire, et Dieu savait qu'ils avaient vécu beaucoup de choses depuis. Étonnamment, ils fréquentaient toujours le même cercle d'amis, et leur rivalité permanente n'empêchait pas le fait qu'ils se côtoient sans cesse. Mais s'exposer à autant de risques signifiait qu'on s'exposait aussi à ce genre d'imprévu, et Eren qui avait tant espéré tomber sur cet homme rêvait maintenant de se rendre invisible. La stupidité de Jean ne suffirait pas à effacer son image maintenant tachée dans l'esprit de Levi — enfin, selon lui. Il n'était plus l'adolescent naïf qui lui avait partagé ses écouteurs avec lui, il était celui qui s'était littéralement renversé de la limonade dessus.
Malgré tout, Levi ne posa pas de question sur Jean et soupira, la caissière s'avançant avec deux cafés à emporter dans la main.
"Tu devrais te changer, gamin."
"Je n'habite pas ici," fit-il remarquer. Entre ici et sa maison, il y avait de quoi faire.
"C'est vrai."
Levi l'observa en silence et attrapa les boissons que la caissière lui tendait, avant de jeter un coup d'oeil bref en direction d'une table dans le fond. Eren se fit violence pour ne pas suivre son regard, désireux de savoir avec qui Levi s'était rendu ici, et pour qui était ce deuxième café qu'il tenait dans ses mains. Une vague fumée s'élevait au-dessus des deux cafés et les yeux d'Eren passèrent de ceux-là aux longs doigts de Levi, enroulés autour du plastique. Sans raison, il rougit derechef et stoppa son geste, immobilisant sa propre main contre son abdomen, la serviette entre celle-là et le tissu.
"Hm, je vais—" commença Eren en pointant vaguement du doigt la table de ses amis — depuis laquelle Mikasa suivait la scène d'un air menaçant, prête à bondir si Eren avait d'ennuis —, mais les mots ne vinrent pas et sa capacité à parler s'éclipsa totalement quand il croisa à nouveau les yeux de Levi.
Il ne répondit pas, comme s'il attendait que le gamin parle. C'était injuste.
"Hm…"
"Oui," fit-il finalement. Eren releva brusquement la tête et son expression se détendit. "La prochaine fois, prends des vêtements de rechange."
Et presque aussitôt, Levi tourna les talons, lui laissant à peine le temps de distinguer la lueur joueuse dans ses yeux avant qu'il ne quitte l'adolescent du regard. Il savait qu'Eren ne s'était pas taché tout seul — même pour ça, le pauvre avait besoin d'aide — et il savait aussi qu'Eren penserait le contraire, chose qui était parfaitement amusante à ses yeux. Maintenant qu'il s'éloignait vers le fond du restaurant, dépassant la table de Mikasa qui, toujours, le suivait des yeux en plissant les paupières, il laissait un fin sourire satisfait étirer ses lèvres et Eren le regarda lui montrer son dos, jusqu'à ce que ce dernier ne s'assoie - et là, il nota qu'Erwin était avec lui ; mais pas seulement. Il y avait deux femmes à leurs côtés, et même si la présence d'Erwin suffisait à faire naître une jalousie brûlante dans son estomac, celle des deux autres personnages n'arrangeait rien. Surtout quand l'une d'elles se pencha en direction de Levi, ses lunettes sur le nez, et fit un geste du menton dans la direction d'Eren, sourire aux lèvres.
C'était le signal — et Eren, horrifié de se rendre compte qu'ils parlaient de lui, détourna les yeux en marchant nerveusement jusqu'à sa table. De là où il était, Levi était de dos et il ne distinguait que les sourires de l'étrange femme, suivis par ceux de la seconde. Erwin, quant à lui, semblait lever les yeux au ciel. Oh mon dieu, Eren paniquait. Il tira sa chaise et se laissa lourdement tomber, plus pressé de disparaître derrière Jean que de paraître grâcieux.
"Qui c'était ?" s'empressa Mikasa, sèche et méfiante.
"Personne," lâcha Eren en rougissant autant qu'il en était humainement possible.
Jean pouffa et Armin secoua doucement la tête, exaspéré. Mikasa reprit son jeu de regard en fixant Levi, dans le fond de la salle, espérant sûrement finir par brûler sa peau à travers sa chemise. La femme aux lunettes sembla remarquer la chose mais ne dit rien, et Eren, quant à lui, sentit les yeux curieux d'Armin se poser sur lui.
Il était évident que personne à cette table n'était disposé à avaler son mensonge.
C'est à ce moment-là que Jean porta une nouvelle fois son verre à sa bouche, et Mikasa, sans quitter Levi des yeux, soupira.
"Jean, tu sais à quoi sert un pénis ?"
La seconde suivante, il crachait de nouveau et la voix d'Eren retentissait comme un boulet de canon.
