Hep. Chapitre court histoire de, quoique il est plutôt long en fait. Bref, le chapitre prochain aura du fluff, du fluff et encore du fluff, alors ne partez pas~


Les rayons de soleil, timides à cette heure de la matinée, transperçaient les feuillages brunâtres, verts et dorés des arbres. La ville semblait plongée dans un océan de quiétude, imperturbable, dans lequel Eren se noyait volontiers. Mikasa était assise à ses côtés, sans un bruit, et le bus n'était animé que du ronronnement du moteur et du craquement des sièges. Eren avait sa tempe appuyée contre la vitre, fermant les yeux quand sa tête se cognait doucement contre le verre froid. Aujourd'hui était un jour étrangement froid et il avait couvert ses oreilles gelées d'un bonnet blanc, simple et abîmé, enfouissant chacune de ses mains frêles dans la poche de son sweat-shirt orange. Mikasa n'avait pas l'air de subir le changement brutal de température et arborait éternellement son foulard rouge, celui qu'Eren lui avait offert le jour de ses sept ans. Les jours où elle ne l'avait pas porté se comptaient sur les doigts d'une main. Elle ne lui avait pas glissé un mot depuis le début du trajet et ils allaient bientôt arriver à l'arrêt habituel, le plus proche de leur lycée. Il restait encore une dizaine d'arrêts et une bonne poignée de feux rouges, avec quelques ronds points sur le chemin. En tous les cas, il lui restait un bon quart d'heure pour ruminer ses pensées et ses angoisses, les choses qu'il avait trop peur de retrouver dans la pénombre de sa chambre, à l'heure de fermer les yeux, et qu'il préférait garder pour la banalité d'un sujet de bus. Et avec Mikasa qui, sur le siège à sa droite, agissait comme un bouclier, muet et intouchable, il avait l'occasion parfaite. Quelques personnes seulement traînaient encore dans le bus: des élèves, des vieilles dames avec leur sac de courses à la main, une mère et son fils, un homme — seul, le visage triste. Des gens pensifs, tout comme Eren. Juste des passagers, humbles et découpés pour la simplicité.

Quand le bus freina, un jeune garçon glissa maladroitement de son siège en hauteur et attendit timidement que les portes ne s'ouvrent. Il sortit avec un "merci" à peine audible et les portes se refermèrent quelques secondes après. Puis quelqu'un appuya sur le bouton et l'icône d'arrêt demandé s'alluma de sa lumière rouge. Un instant, Eren eut l'illusion que Mikasa bougeait, à ses côtés, mais quand il lui jeta un coup d'oeil il ne vit que sa silhouette immobile. Alors il reposa doucement sa tempe contre la vitre, vaguement protégée par quelques mèches brunes et sauvages qui s'échappaient de son bonnet. Il laissa la musique noyer ses oreilles et grimaça quand le fil de ses écouteurs caressa rapidement la peau découverte de son cou; réprimant à grand peine un frisson. Une minute plus tard, ou peut-être plus, il ne savait pas, le bus s'arrêtait à nouveau, au niveau de l'arrêt voisin, de l'autre côté de la route. Eren regarda passivement les gens assis sous l'abri de bus parler, enfouis dans des longs manteaux d'affaire et des écharpes de couleurs unies. C'étaient deux hommes. Eren ne réalisa pas tout de suite leur identité, pas jusqu'à ce que les portes ne s'ouvrent et qu'au même instant qu'un courant d'air froid s'engouffra à l'intérieur du bus, deux yeux perçants ne se posent sur lui, puissants et inévitables.

Quelque chose s'anima en lui comme une respiration trop longtemps perdue, ou un souvenir trop longtemps oublié. Levi était assis sur le banc, les yeux rivés sur lui, et s'était visiblement arrêté de parler. Eren ne savait pas à quel point on pouvait le distinguer à cette distance et à travers la fenêtre du bus; mais pour sûr, Levi l'avait reconnu. Il entendit à peine les portes se fermer et Mikasa murmurer quelques mots à ses côtés. Il avait attendu durant tout le trajet qu'elle daigne lui adresser la parole et pourtant désormais ça n'avait plus aucune importance. L'homme aux côtés de Levi était Erwin, nul doute là-dessus, mais celui-là ne semblait pas avoir remarqué combien Eren avait distrait le brun à sa gauche. Erwin était à peine visible dans cette position, plus tourné vers Levi qu'autre chose, si bien qu'Eren ne devinait que son oreille et la silhouette de sa mâchoire. Mais inévitablement, le bus lâcha un soupir familier, signe qu'il reprenait sa marche, et le coeur d'Eren se serra dans un souffle de panique. C'était bête, c'était stupide, mais il aurait supplié les cieux de ne jamais avoir à continuer sa route. Levi le regardait encore, sans bouger, sans rien dire, et Eren nota un léger froncement de sourcils de sa part quand le bus commença à avancer. Eren décolla son visage de la vitre et ignora la voix exaspérée de Mikasa qui l'appelait de l'au-delà, et se contenta de regarder la forme petite et bien distincte de Levi disparaître derrière lui. Au dernier moment, il remarqua qu'Erwin avait tourné la tête vers lui, comme s'il avait finalement noté que le regard de Levi convergeait dans une autre direction, et Eren retint son souffle quand l'abri de bus s'effaça derrière lui.

Il n'aurait pas dû être si mal. Après tout, cela lui évitait l'amère humiliation de faire face à Levi après le moment plein de honte de l'autre midi — la veille. C'était Jeudi matin et il avait déjà la tête pleine de pensées lourdes comme son coeur, pour ne rien arranger. Levi en occupait bien les trois quarts et il ne pouvait se résoudre à en parler ni à pousser ces songes de côté. Tel un masochiste passionné, il mettait toujours un point d'honneur à remettre ce prénom sur le tapis, à l'observer, le contempler, le caresser du bout des doigts, le tenir entre son pouce et son index avec toute la délicatesse du monde, comme si la moindre maladresse le casserait en mille morceaux. La veille, Mikasa avait, sur le chemin du retour, essayé avec détermination de lui tirer les vers du nez, mais Eren était tout aussi têtu que sa soeur et il savait que parler de Levi à cette dernière n'était pas une bonne idée du tout. Il savait que son admiration, sa fascination, son attachement pour cet homme, peu importe quel nom "ceci" portait, vraiment, n'était pas une bonne chose. Ni pour lui ni pour personne. Il en avait honte, en y repensant, songeant que si Levi savait quel temps il gâchait à penser au petit homme brun et acide qu'il était, il lui rirait sûrement au nez avec tout le sérieux du monde. Mais au-delà de la honte et de l'appréhension, ce plaisir coupable demeurait dans sa poitrine, comme un deuxième coeur, alerte à chaque minute, et vibrant d'énergie chaque fois qu'il lisait son nom quelque part, ou qu'il reconnaissait les traits uniques de son visage. Heureusement, ce matin, il n'avait pas de Jean pour l'irriter, ni d'Ymir pour lui cogner son point dans l'épaule, ou bien d'Armin pour écouter des théories scientifiques. Mikasa, elle, avait fini par abandonner l'idée de parler à son frère, et Eren ferma les yeux une dernière fois, ne se privant pas d'un énième soupir alors que sa tempe retrouvait volontiers la vitre glacée.

Ses doigts se nouèrent dans la poche de son sweat-shirt, et il ignora péniblement la douloureuse sensation qui naissait entre les noeuds que formait maintenant son estomac.


Il y avait toujours ces disques que Levi lui avait prêté et qu'il devait lui rendre. Mais quelques uns d'entre eux avaient acquis une valeur importante à ses yeux, comme s'il refusait de s'en séparer — et quelque part, les lui rendre marquerait la fin de quelque chose. Le début d'une autre, aurait aussi pensé quelqu'un de logique; mais puisqu'Eren était pessimiste de nature, contrairement à son ami Armin, il avait décidé d'attendre le moment où le faire serait devenu inévitable. Le visage de Levi était toujours imprimé dans son esprit après l'avoir surpris sur ce banc, et se concentrer toute la journée avait été un calvaire sans nom. Au final, Eren avait renoncé à essayer, et s'était surpris à essayer de dessiner le visage de Levi sur son bloc notes. Au début, les traits étaient gribouillés et inexacts, puis au bout du dixième croquis, il prenait forme, il prenait vie. Il s'animait sous ses yeux émerveillés par le pouvoir qu'avaient ces deux billes grises et l'emprise qu'elles avaient sur lui. Il détestait ça, et en même temps, c'était la chose la plus délicieuse qu'il connaissait jusque là. Rien n'avait jamais égalé ça — ni la sensation de ses doigts sur la guitare, ni le sourire de Mikasa quand elle était vraiment de bonne humeur, ni le rire d'Armin aux blagues d'Eren qui, en passant, étaient toujours trop gores ou noires pour le faire rire, ni même la satisfaction de voir Jean trébucher et finir face contre terre. Même le chocolat n'avait pas un tel goût. Ni le fait de se réveiller durant la nuit et de réaliser qu'il n'était pas encore l'heure de se réveiller. Rien, absolument rien, n'était assez beau pour le battre.

C'est peut-être pour ça qu'Eren n'avait pas la force, pas la volonté de lutter contre cette chose sans nom qui s'insinuait dans sa poitrine jour après jour. Il laissait faire, imprudent. Il regardait comme un témoin externe, alors qu'il en était l'acteur principal.

Eren avait froid, trop froid pour une soirée d'Octobre, trop froid pour ce soir. Son sweatshirt ne suffisait pas à lui tenir chaud et malgré son bonnet, il sentait toujours le froid glacer ses oreilles. La journée avait été longue, pénible et difficile, et la faim le tiraillait — pourtant, son estomac refusait de le laisser avaler quoi que ce soit ; il était comme crispé en permanence, planté sur la frontière de la nausée et de la faim lancinante. Le juste milieu n'existait pas, et il balançait sans cesse d'un côté puis de l'autre. Sans oublier le mal de tête assourdissant qui venait noyer ses pensées, faisant taire toute voix assez forte pour animer le silence de son esprit. Il n'y avait plus un bruit. Plus un bruit à part le grognement intense de son estomac et le bruit désagréable d'une nervosité dont il ne connaissait pas l'origine. Il ne faisait que prendre le bus, et pourtant, il se sentait étrangement mal. Comme si ça ne suffisait pas, il était seul, littéralement. Mikasa était rentrée plus tôt et là où ses amis avaient choisi d'aller en ville tous ensemble, Eren avait décliné l'offre avec un sourire faux jusqu'aux orteils. Ils avaient sans doute tous compris que les choses, de ce côté-là, n'allaient pas aussi bien qu'il prétendait, mais personne n'avait rien dit et on l'avait laissé partir, malgré le regard inquiet d'Armin qui avait glissé sur lui dans un vent de tendresse. Jean avait fait une remarque acide, encore, et Sasha l'avait grondé pour préférer le calme de sa maison à la chaleur d'un restaurant étudiant — bien sûr, elle ne voyait là que la différence de la nourriture, mais puisque c'était Sasha, Eren s'était contenté de lever les yeux au ciel. Et maintenant que son ventre semblait se dissoudre dans un bruit inquiétant, il était là, impuissant, à regarder le paysage défiler derrière la vitre, soudainement plus fade que le matin même. La fatigue l'enserrait doucement comme un parent enlacerait son enfant, et il se laissait doucement aller, bercé par les mouvements lents et familiers du bus. La faim, le froid, maux de tête, de ventre — peu importe tout ce qu'il avait, cependant, le destin lui avait réservé un autre sort ce soir. Il n'était pas encore décidé sur le sujet, si c'était une bonne ou une mauvaise chose. Il n'était pas sûr de pouvoir un jour le dire.

Les portes s'ouvrirent pour laisser passer deux hommes, les mêmes que tôt le matin. Cette fois-ci, le bus était davantage désert, il devait y avoir trois passagers maximum, Eren compris. Appuyé contre la vitre sur un siège double, il savourait l'absence de ses amis pour profiter du calme du trajet. Il n'était rare que le bus soit vide à cette heure-là, il était bien dix-neuf heures, s'il ne l'était pas déjà, d'ailleurs, et la plupart des élèves avaient pris le bus précédent, et celui d'encore avant. Parfois, Eren attendait volontairement à l'arrêt de bus, regardant son bus passer, soulagé à l'idée de pouvoir profiter de la quiétude du prochain. Cela uniquement lorsqu'il avait ses écouteurs, ça allait de soi — et puisque le destin s'acharnait sur son compte, la batterie de son téléphone était presque vidée. Ce n'était plus qu'une question de minutes avant qu'il ne s'éteigne, à bout de souffle. Eren savait qu'il garderait tout de même ses écouteurs dans les oreilles pour se murmurer l'illusion que la musique y passait encore. Quoiqu'il en soit, musique ou pas, il était difficile de rater les deux passagers qui entraient dans le bus; celui-là ne s'était pas arrêté depuis une bonne dizaine d'arrêts, et aucun passager n'était sorti non plus.

Au début, Eren ne réalisa pas vraiment. Il était dans cette phase brumeuse de la fin de journée, une phase de semi-conscience dans laquelle la plupart des détails lui échappaient, hors d'atteinte. Mais quand les portes se fermèrent et qu'une main s'écrasa autour du poteau au centre du bus, à un mètre à peine d'Eren, le bruit attira immédiatement son attention; plus par réflexe qu'autre chose. Il croisa deux yeux clairs, imprénétrables, et fut incapable de détourner le regard, malgré l'envie violente qui lui brûlait la peau. L'humiliation de la veille était encore fraîche et pour une raison qu'il ne s'expliquait pas, l'avoir vu le matin l'avait troublé. C'était stupide pourtant, ils se voyaient souvent, ne serait-ce que quelques minutes. Même en silence, même de loin. Il était toujours là, quelque part.

Il ne disait toujours rien, et Eren commençait à se demander si Levi attendait de lui qu'il prenne la parole. Problématique, puisqu'il n'avait rien à dire — que pouvait-il, de toute manière? Les mots ne venaient pas, ils ne se formaient même pas, mais tant pis, car Eren ne voulait pas l'ignorer pour autant. Il n'en avait tout simplement pas envie. Alors il maintint le regard de Levi, autant gêné que soulagé de le trouver, jusqu'à ce que, comme un verre qui se brise sur le carrelage d'une cuisine, une deuxième fois ne s'abatte sur le poteau, et ne le tire de ses songes silencieux. Son coeur sembla s'affoler avant de se taire totalement, regardant avec déception les yeux de Levi migrer de lui vers Erwin. Ils échangèrent un regard sans but ni consistance et Levi tourna aussitôt la tête Eren, comme pour vérifier qu'il était toujours là, qu'il n'avait pas rêvé. Oui, Eren était toujours assis sur son siège, aussi mal à l'aise qu'un garçon dans une foule de filles. Mais il n'y avait aucune foule, et l'intensité du regard de Levi était bien pire encore.

À un certain moment, d'un commun accord, peut-être, les deux garçons se lâchèrent du regard et quelques minutes plus tard, se retrouvèrent inévitablement. Levi était dans son champ de vision et d'une manière tout à fait évidente il était impossible de ne pas poser ses yeux sur lui — mais Levi pivotait volontairement pour croiser ses prunelles émeraude. Erwin ne semblait pas s'en intéresser, plus occupé par son téléphone que par ce que faisait Levi.

"Tu m'écoutes ?" fit le blond au bout de plusieurs minutes. Eren n'avait même pas remarqué qu'il parlait.

Levi lâcha un vague grognement en guise de réponse et détourna les yeux pour les poser sur Erwin. Celui-là continuer de parler, il parlait d'affaire, de réunion, de contrats. Au même instant les portes s'ouvrirent et Erwin s'avança machinalement vers elles, Levi sur les talons. C'était comme s'il venait de se souvenir qu'il n'allait pas rester éternellement dans ce bus. Eren sentit une légère vague de panique monter en lui, déferlant sur la calme prairie qu'était son coeur fatigué. Mais au dernier moment, au tout dernier moment, le moment même où les portes se refermaient devant le visage troublé de Levi, il croisa son regard une dernière fois. Erwin continuait de parler, visiblement, mais déjà Levi n'écoutait plus. Il s'était arrêté, et quand le bus fit marche avant, il ne quitta pas Eren des yeux non plus. Puis quand il fut évident qu'on ne pouvait plus soutenir aucun regard, ils brisèrent le contact visuel et chacun d'eux disparut de son côté.

Eren sentait son coeur battre vite, trop vite peut-être pour quelque chose d'aussi banal et dénué d'importance. S'il avait frôlé la mort, d'accord, s'il avait trébuché, d'accord, s'il venait de réaliser quelque chose d'une importance capitale, d'accord. Mais ça, ça n'avait pas de sens. Eren baissa la tête et observa ses genoux pendant le reste du trajet. Ce jour-là Erwin n'avait plus de valeur à ses yeux; seul Levi comptait. Levi qui s'était montré anormalement muet, Levi qui l'avait fixé sans ciller, Levi qui ne semblait pas décidé à le laisser partir. Il ne savait pas trop quoi penser, ni même si cela avait une quelconque explication, mais une part de lui se laissa couler dans un océan d'euphorie silencieuse. Il ferma les yeux, laissa la fatigue le gagner, et se remémora sans mal la lueur qui brillait dans les yeux de Levi.


Il savait qu'il mettait les pieds hors de sa zone de confort mais c'était tout simplement plus fort que lui. Il fallait qu'il le fasse, qu'il essaie, qu'il toque à la porte et si personne ne lui ouvrait, alors tant pis. Tant pis.

Toc. Toc. Toc.

Eren resta planté devant la porte de Levi, c'était vendredi soir, il était environ dix-neuf heures et un soleil agréable brillait dehors. Eren n'avait pas vu Levi depuis la veille et avait passé tout le temps à se torturer à son sujet. Il n'avait jamais cru être capable d'une telle chose mais il était là, sur le seuil de sa porte, à quelques secondes d'une nouvelle humiliation. Il avait apporté presque tous les disques que Levi lui avait prêté, presque car ceux qu'il avait laissés chez lui avaient pris une valeur inattendue à ses yeux et il n'était pas encore prêt à les lui rendre. Ces disques signifiaient Levi, ils lui ramenaient l'odeur familière de toutes ces soirées tièdes et silencieuses durant lesquelles, assis sur son lit, il sondait le vide à la recherche de deux prunelles grises. Non, il n'était pas encore prêt.

Toc. Toc. T—

La porte s'ouvrit avant que son poing ne s'abatte une nouvelle fois sur le bois et il leva les yeux pour faire face à Levi, qui ne cacha pas sa surprise. L'étonnement avait une drôle de forme sur son visage, et Levi semblait un peu plus humain quand il laissait la surprise le gagner. Mais il se reprit bien vite et après avoir scanné le visage adolescent qui lui faisait face, il baissa les yeux jusqu'aux grands disques qu'Eren tenait sous son bras.

"Oi, gamin, qu'est-ce que tu fais ici ?" La réponse était évidente et il le savait, mais il s'était senti comme étrangement obligé de la poser. Eren réalisa que pour une fois il n'était pas celui qui posait une question stupide et ce constat l'aurait fait sourire s'il n'était pas aussi pétrifié. Il avait de l'audace en sa présence, une sorte d'audace dont, avant de faire sa rencontre, il n'avait pas soupçonné l'existence, pas en lui. Mais à la même hauteur, il se découvrait lâche en la présence de Levi, et ne parvenait plus à penser correctement. Son coeur n'osait plus battre et sa respiration se perdait quelque part entre ses mots — enfin, ceux qu'il arrivait à prononcer.

"Hm…" commença Eren, mais quelque chose attira son regard et il baissa le regard vers les jambes de Levi, uniquement pour découvrir une petite fille cachée derrière, un bras frêle enserrant l'un de ses membres et déterminé à ne pas lâcher prise. "Oh." Ce fut tout ce qu'il put dire, alors Levi soupira quand leurs yeux se croisèrent à nouveau. Et la seconde d'après, emportant la gamine avec lui dans son geste, il se recula juste assez pour le laisser passer.

Il ne dit rien d'abord et Eren entra en silence, essayant dans la foulée de trouver des explications plausibles et raisonnables à la présence d'une gamine dans l'appartement de Levi. Dans l'instant, il n'y en avait pas des masses.

"Tu ne devrais pas être chez toi ?" demanda Levi d'un ton plutôt sec, qui suffit à crisper Eren plus qu'il ne l'était déjà.

"J'ai dit à Mikasa que j'avais raté mon bus." C'était bien ce qu'il avait dit à sa soeur mais c'était un mensonge en soi — Mikasa était restée plus longtemps au lycée et Eren avait sauté sur l'occasion pour rentrer chez lui et récupérer tous les disques qu'il était prêt à lui redonner. Il avait filé chez lui dans cette brume euphorique qui le rendait tantôt excité, tantôt peureux, et s'était retrouvé sur le seuil de sa porte.

Les bras nus avaient brûlé sous le soleil et il sentit un frisson de plaisir parcourir sa colonne vertébrale en constatant combien l'appartement de Levi était frais et aéré, couvert d'une ombre bienfaisante. Les fenêtres étaient toutes ouvertes, et il lui apparut dans la lumière du jour que l'endroit avait des airs de loft d'artiste, le type d'endroit inspirant dans lequel les âmes sensibles laissaient leur talent fleurir. Levi n'était peut-être pas un artiste, il n'en savait rien — en réalité, il savait si peu de choses sur lui — mais l'endroit respirait quelque chose de beau et d'indescriptible, par sa simplicité et sa réalité. Ses yeux scannèrent les environs et il nota bien plus de choses qu'il n'en avait fait la dernière fois. Puis, quand il se retourna, il vit Levi croiser ses bras sur sa poitrine, la petite fille toujours cachée derrière lui. Ses yeux vagabondèrent vers celle-là, presque naturellement, et Levi le remarqua.

"Eren, voici Petra. Petra, voici Eren." Son ton était dénué d'amusement, dénué de tout, il semblait même profondément irrité, mais son visage ne laissait rien transparaître. Ces présentations banales étaient une étape indispensable et il semblait satisfait d'avoir fini la besogne, car sans demander l'avis de l'enfant, il décroisa ses bras et s'avança en direction de la cuisine, laissant un corps fragile et paralysé se tenir raide à quelques mètres d'Eren qui, instinctivement, l'imita.

"Hm…" fit-il, mal à l'aise. "Salut ?" Il se gratta l'arrière du crâne et la petite fille, dont il vit maintenant l'habit entier — une salopette bleue sur un t-shirt jaune, avec des chaussettes blanches, ne lui répondit rien. Ses cheveux caramel lui tombaient aux épaules, ils les frôlaient, même. Son visage doux était sans aucun doute possible celui d'une fille, et ses traits délicats semblaient être ceux d'un ange.

"Te fatigue pas," lui lança une voix de la cuisine, et Eren n'aperçut que le dos de Levi. "Elle ne parle pas aux inconnus."

Eren se sentit vaguement offensé d'être considéré comme un inconnu, mais s'en s'entir blessé était tout aussi stupide. Après tout il n'avait parlé à Levi que quelques fois, et cette fillette, il ne l'avait jamais vu. En fait, il ignorait jusqu'à son existence avant… maintenant. Les questions fusaient dans son esprit mais aucune ne voulait passer la barrière de ses lèvres, et une partie naïve de lui voulait rendre Levi de meilleure humeur. Quant à la petite fille, il l'examinait en silence, cherchant dans ses yeux noisette une lueur familière, un indice, quelque chose — peu importe quoi. Au bout d'une dizaine de secondes, Eren se sentit assez mal à l'aise pour s'avancer vers l'un des fauteuils et poser les disques de Levi dessus. L'instant qui suivit fut tout aussi gênant — il ne savait pas s'il devait s'en aller, ou attendre, ou même prendre la parole. Quand finalement Levi se retourna, une tasse de café à la main (le sachet d'infusion dépassait encore), Eren se demanda si venir ici était une bonne idée. Il n'avait eu de cesse de se faire surprendre : Levi de mauvaise humeur, puis cet enfant mystérieuse dont il ignorait la raison de sa présence ici. Était-ce… non, impossible. Mais —

"Levi —"

"Tu devrais t'en aller."

Eren se retrouva bouche bée, à mi-chemin entre la porte et le petit homme brun. S'il était surpris, néanmoins, c'était bien la douleur qui dominait, il pouvait la sentir brûler en lui, couler dans ses veines comme un poison mortel. Il en reconnaissait le goût amer dans sa gorge, et la sensation irritante de son toucher sur sa peau. Les mots de Levi avait le pouvoir de lui faire mal s'il le désirait, il avait, quelque part, toujours eu cette emprise sur lui. Ce qui était fou, puisqu'Eren n'accordait d'importance qu'à ses deux amis : sa soeur et Armin. Son groupe, le reste… ça n'avait pas d'importance. Pas autant du moins.

Il ouvrit la bouche pour protester, mais aucun son n'en sortit, et Levi appuyé contre le plan de travail, un bras barrant son torse et l'autre portant la tasse fumante à ses lèvres, n'avait pas l'air de vouloir ajouter quoi que ce soit. Il regardait par terre, quelque part entre Eren et la fenêtre la plus proche, et le léger courant d'air qui s'engouffra par cette dernière fut assez puissant pour faire danser une des mèches habituellement figées sur son front. De la déception, c'était peut-être ce qui enlaçait douloureusement Eren à cet instant. Il se sentait trahi sans en avoir le droit ; trahi pour ne pas avoir été au courant de l'existence de Petra, de sa fille, à l'évidence, trahi de se faire jeter à la porte alors que Levi était tout ce à quoi Eren était capable de penser. Ce n'était pas juste. La vie ne l'avait jamais été.

Il fit mine de soupirer, mais même ce soupir n'avait pas l'air convaincant. Il était dénué de volonté, dénué d'espoir — et le trou dans sa poitrine grandissait à chaque seconde silencieuse qui les séparait. Ses yeux cherchèrent les siens, en vain, puis tombèrent sur ceux, innocents et brillants, de Petra, qui lui racontèrent le même silence infini — et il sonda le vide avant de se frayer un chemin jusqu'à la porte, s'arrêtant au moment où sa main droite se repliait sur la poignée pour l'ouvrir.

"Je te ramène le reste dès que possible."

Eren laissa une marge à Levi, pour qu'il réponde, pour qu'il réagisse, peu importe. Il semblait être arrivé au mauvais moment et s'en voulait, mais bien plus encore, il en voulait à Levi de ne pas essayer. Il n'avait pas le droit de lui en vouloir, il n'avait pas assez d'importance pour s'en donner lui-même le droit non plus ; mais c'était plus fort que lui et son coeur saignait. Mais Levi ne répondit rien, les lèvres posées contre la tasse mais sans jamais boire son liquide, et le regard perdu dans le vague. Il ne chercha pas à attirer son attention, il ne chercha pas à le faire réagir davantage, parce qu'il en avait déjà assez vu. La petite fille s'était retournée dans sa direction et ses chaussettes blanches furent les dernières choses qu'Eren vit avant de fermer la porte.

Finalement, il aurait pu, il aurait dû attendre avant de lui rendre les disques. C'était une excuse de gaspillée, une occasion de jetée au vent, un moyen temporaire de venir jusqu'à lui d'oublié. Certes il avait encore une bonne raison de frapper à sa porte — les disques qu'il avait gardés, mais au-delà de ça ? Une fois rendus, il n'aurait plus rien.

Et ils seraient étrangers à nouveau.

Eren laissa son front se cogner doucement contre le mur et souffla longuement. Alors que Mikasa n'aurait pas pu lui faire autant de mal en lui arrachant la peau ou en lui brûlant les yeux, Levi venait de lui ouvrir le crâne avec une poignée de mots et des prunelles fuyantes. Et comme si ça ne suffisait pas, il venait d'apprendre que Levi avait une fille. Une fille. Une fille voulait dire qu'il avait un jour aimé une femme, assez pour s'unir avec elle, peut-être même était-il marié ? Et Erwin, dans tout ça ? La confusion agissait comme un air toxique et Eren dut s'arrêter au milieu de l'escalier pour reprendre le souffle qu'il avait perdu dans sa réflexion. La fraîcheur de son appartement lui semblait inconnue, oubliée, du passé — et la lourdeur de l'air ici était étouffante. Levi. Marié, lui ? Impossible. Mais cette fille… se pouvait-il que… oui, c'était sa fille, pas le moindre doute là-dessus. Et pour une raison inexplicable, peut-être aussi naïve que les espoirs qui la constituaient, il se sentit en train d'échouer, comme si l'illusion agréable que son esprit avait forgée s'étouffait de seconde en seconde, irréalisable. Bordel, cette fille aurait pu être sa soeur. À quoi jouait-il ? Bien sûr, ça n'avait pas de sens. Ça n'en avait jamais eu. Et il ne s'en rendait compte que maintenant.

Ils avaient échangé à peine quelques mots, c'était une discussion bien pauvre pour autant d'attentes — mais Eren ne se cantonnait pas qu'à ses mots. Il y avait tout ça, tout cet ensemble, l'idée même d'avoir été assez stupide pour, il ne savait pas trop, peut-être essayer d'entrer dans la vie de cet inconnu. Grossier, impoli, singulier, imprévisible. Mais le seul qui ait jamais retenu son intérêt. La déception se mua finalement en colère et il serra les dents, confus. Il s'en voulait tout autant qu'il en voulait à Levi, et le pire était qu'il ne pouvait en parler à personne. Ça n'avait même pas d'intérêt à être raconté. Qu'y avait-il à raconter d'abord ? Absolument rien, rien.

Il lui avait demandé de partir.

Un inconnu, un autre inconnu. Deux passagers d'un même bus. Ou plus exactement, un adolescent plein de rêves et d'attentes illusoires, et un type aux prunelles d'acier qui avaient lacéré son coeur.