Les fronts quant à eux semblaient se multiplier à l'infini et les dieux ne savaient plus où donner de la tête.
Hestia, Apollon, Héra, et Prométhée luttaient sans cesse aux côtés des Lares[1] compitales et familiares pour protéger les humains des attaques des Hommes-Titans.
Aphrodite, Héphaïstos, Perséphone et Athéna rivalisaient d'ingéniosité pour soigner les blessés.
Les autres : Zeus, Arès, Hermès, Dionysos, Poséidon, Artémis et Hadès luttaient nuit et jour contre les descendants d'Ouranos qui déferlaient sur toute la Terre semant partout le chaos et la désolation. L'espoir d'une victoire s'amenuisait de jour en jour et, lorsque le loup de Sun fut blessé, il faiblit un peu plus.
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La nuit était tombée depuis longtemps lorsque Kala entrebâilla la porte d'une main hésitante. Sun était assise au chevet de son loup. Le couple baignait dans la lumière argentée de la lune à son dernier quartier.
- « Tu peux t'approcher. » lui fit Sun doucement sans se retourner.
Kala pénétra dans la pièce et referma la porte derrière elle.
Elle s'approcha doucement du lit où l'animal reposait. Sa respiration semblait laborieuse. Elle posa sa main sur son poil et sursauta.
- « Il est brûlant » constata-t-elle
- « Je sais » répondit simplement Artémis.
Kala tourna la tête pour regarder la déesse lunaire. Sa peau était encore plus pâle que d'habitude et le contraste avec ses cheveux de jais était fascinant. Sa main était délicatement posée sur les pattes de son animal.
- « Je ne sais pas quoi dire … » commença Kala en posant la main sur l'épaule de Sun lorsqu'elle se figea et la retira prestement « mais tu es brûlante toi aussi ! » s'exclama-t-elle.
- « En effet » répondit Sun sans quitter son loup du regard.
- « Comment … » commença à interroger Kala lorsqu'elle s'interrompit « Vous êtes connectés ! … Je le sens maintenant… »
Sun ne répondit pas.
Kala s'assit à ses côtés et observa le loup grâce à son Eros.
- « Je perçois un écho de Jonas dans son âme » s'étonna-t-elle en secouant doucement la tête « C'est n'est pas un loup ! » s'écria-t-elle en regardant Sun.
Cette dernière resta muette, et se contenta d'attraper et de serrer de sa main libre, le pendentif en forme de goutte d'eau que Wolfgang lui avait offert et qui désormais ornait son cou délicat.
- « Mon dieu ! » fit Kala les larmes aux yeux « Tant d'amour … tellement de souffrance …» un sanglot lui échappa « comment peux tu continuer à vivre ? »
- « L'espoir … » murmura Sun avec un sourire mélancolique sur les lèvres « celui qui, comme les iris bleus que mon frère dépose chaque nuit à tes côtés, ne s'épanouit que sous la pluie … »
« … Sous la pluie ou dans le sang ».
Elle releva la tête, fixa le vide un instant, et son regard se fit lointain.
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Submergés par la douleur et la rage de leur sœur, l'angoisse et le désespoir des dieux s'étaient combinés en un sentiment qui les avait conduit aux portes de la folie.
La volonté de Zeus n'était plus qu'une soif intangible à laquelle s'étaient mêlés le goût du sang d'Arès et l'immensité de Poséidon la frénésie de Dionysos avait épousé la célérité d'Hermès et se confondait avec le désir de mort d'Hadès.
Cette nuit, la mort était leur. Apollon dessinait les contours de l'œuvre d'art que la précision d'Héphaïstos modelait sous l'œil aiguisé d'Athéna.
Pas un seul de leurs ennemis ne verrait l'aurore car cette nuit, la mort était la raison de vivre des dieux le sang qui coulait dans leurs veines exalté par la passion d'Aphrodite.
Ils évoluaient entre apesanteur et fulgurance. Apparaissant tantôt dans la lumière du clair de lune et tantôt dans l'obscurité annihilante de la mort.
Cette nuit, leur vengeance n'aurait aucune limite. Ils tueraient. Ils verseraient des torrents de sang, se saouleraient de l'agonie et des râles de leurs gibiers.
Cette nuit, la terreur et l'horreur seraient leur hymne car la vengeance de leur sœur était la leur.
Lito dégaina lentement les tantos qu'Héphaïstos avaient crées pour lui et qu'il portait accrochés à son dos au niveau de sa ceinture, et les fit tournoyer autour de ses poignets avec souplesse et laissa retomber ses bras, positionnant les lames vers l'arrière. Il releva lentement la tête, puis l'inclina sur le côté révélant la folie de son regard sombre. Lentement, il se mit à courir vers ses ennemis. Le filet de sang qui coulait de sa tempe suinta jusqu'à la commissure de ses lèvres, et Camille se passa la langue au coin des siennes pour en savourer la tiédeur. Un sourire s'y dessina tandis qu'il jouissait du plaisir qu'éprouvait Wolfgang alors qu'il plantait son katana dans les entrailles d'un Homme-Titan. Will tourna la tête dans un rictus démoniaque lorsqu'il sentit, à travers sa connexion avec Wolfgang, son poignet faire tourner la lame dans le corps d'un être dont la vie ne lui appartenait déjà plus, et lorsqu'il arracha sa propre lame du corps d'une autre de leur proie et que le sang gicla sur la joue de Capheus, son rire se répercuta dans la gorge d'Apollon. Poséidon, bascula sa tête en arrière pour jouir de la fulgurance avec laquelle Hermès tranchait les gorges de leurs gibiers, et son râle guttural franchit les lèvres d'Yulian qui se délectait de sentir les entrailles de son ennemi fumer à ses pieds.
Cette nuit les dieux étaient un et ils dansaient, sous le clair de lune, au banquet de la mort.
Le voile de la jeunesse éternelle les nimbait, et Hébé les dotait des milles et un visage de la mort, tandis qu'Hestia attisait les flammes de leur rage.
Les déesses étaient les Walkyries de ce festin. Leur haine avait déjà désigné les âmes qu'elles emporteraient avec elles. Et les hurlements terrifiants qu'elles poussaient à travers les gorges de leurs frères dévoraient l'essence de leurs adversaires leur interdisant à jamais le repos éternel.
Cette nuit, le temps était Eros, et Eros était haine.
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Lorsqu'ils s'immobilisèrent enfin, pas une âme ne vivait.
Le soril de Wolfgang se posa sur le sol absorbant les dernières gouttes de vie qu'elle avait moissonnées ; Lito immobile, enserra sa tête dans ses mains en tenant toujours fermement ses tantos Will fit quelques pas en titubant, et essuya le sang qui coulait de sa tempe de la paume de la main Yulian s'accroupit et se retint de s'effondrer en s'accrochant à son sabre Camille bascula la tête en arrière et expira les mains en appui sur son fleuret Capheus tourna la tête et se délecta du sang qui restait sur ses lèvres tandis que Ariimoana regardait le corps de leur dernière victime percuté le sol.
Le sang ruisselait sur leurs corps.
Ils rentrèrent chez eux, hagards et repus.
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Toujours installée au chevet de son loup, Sun pencha la tête, et replaça une mèche de ses cheveux de jais derrière ses oreilles.
Elle cligna des yeux et un rictus se dessina au coin de ses lèvres devenues écarlates.
Dans son regard dansait une flamme.
Ils étaient ivres de sa folie et le sang qui avait giclé sur le corps de ses frères coulait dans sa gorge.
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Sun écrasait le mégot de cigarette qu'elle venait de fumer lorsqu'elle entendit Prométhée approcher.
Le géant s'appuya contre le mur derrière elle, et contempla un instant la silhouette de la jeune femme.
Sun ne se retourna pas.
- « Ainsi donc c'était toi »
La jeune femme ne répondit pas
- « Depuis la nuit des temps, il n'y a eu qu'un seul autre massacre de cette ampleur parmi les nôtres. Ce jour fut marqué d'une pierre noire, pour nous, tant pas le nombre de morts que par la cicatrice que tu as laissée sur le visage de notre père. Cette bataille annonçait la fin d'une époque, celle où nous nous pensions invincibles. » il ricana, et se tut un instant s'abandonnant aux souvenirs, puis il repris « Des histoires ont circulé tu sais, la terreur sur le visage des morts a même laissé penser que Méduse était à l'origine de cette ignominie. Et puis … des bruits ont commencé à se répandre parmi les Hommes surtout parmi les Ojibwas dont il était originaire. Vous êtes devenus légende[2] là bas. »
Sun baissa la tête.
« J'ignore son nom, mais je sais que pour eux il est Tooth : l'esprit du loup qui les guide, et toi Nanabush, fils du vent d'ouest et d'une mortelle Un demi dieu » Il sourit « au moins ils ne sont pas trompés sur ton ascendance divine. J'ai longtemps cherché le dieu-humain qui avait réussi un tel tour de force et était tombé amoureux d'un simple mortel. En vain … et pour cause, je cherchais un homme. »
- « Et pourquoi donc ? » lui demanda Sun
- « Le grand Manitou dont parlent les Ojibwas c'est Ouranos n'est ce pas ? » devant le silence de Sun, le géant poursuivit ses déductions « Et celui qui l'a ramené à la vie c'est Jonas. Malheureusement, il n'a pu rattraper qu'une partie de son âme au moment où elle quittait son corps pour le royaume des Ombres, n'est ce pas ? »
- « Un mirage … » murmura Sun
Le géant éclata de rire.
- « Vraiment ? Tu crois qu'à tes côtés demeure une illusion ? Allons guerrière, pourquoi crois tu que les loups hurlent à la lune ? L'homme qu'il était, la partie qui t'aimait est demeurée à tes côtés et tu n'as rien vu toutes ces années. »
Sun serra la rambarde jusqu'à faire blanchir les jointures de ses doigts.
Prométhée s'approcha d'elle d'un pas posé, s'appuya sur la rambarde et contempla les jardins quelques instants. Lorsqu'il reprit la parole, sa voix était voilée par l'émotion.
« J'ai cherché ce dieu car son histoire m'a touché au plus profond de mon âme. Il ne pouvait pas aimé un humain avec autant de force et être aussi mauvais que le prétendaient les miens. Je voulais lui faire don de quelque chose … »
Sun tourna la tête dans sa direction. Elle leva les yeux à la rencontre des siens
« Il existe un moyen de lui rendre son apparence » lui confia-t-il avec un sourire « la partie qui réside chez ton frère n'est que la partie liée à son peuple, mais il ne me semble pas si attaché à ce passé puisqu'il a choisi de rester à tes côtés depuis des siècles. »
Sun le contempla interdite.
- « Il n'y a qu'un souci » continua-t-il « c'est que ce moyen est caché chez Cronos et…»
- « J'irai » le coupa Sun avant qu'il n'ait eu le temps de terminer sa phrase « j'irai tuer Cronos moi même si il le fallait »
- « Je n'en doute pas une seconde » ironisa Prométhée « mais mes chances de parvenir jusqu'à l'objet sont infiniment plus grandes que les tiennes. Je m'étais fait la promesse de vous faire ce cadeau, l'heure est venue. Quoiqu'il m'en coûte je vous le ramènerai ». conclut-il
- « Pourquoi ? » demanda Artémis
- « Parce que … » il s'arrêta quelques secondes et se retourna pour contempler les jardins « … j'ai compris que l'amour ne souffre aucune limite ».
[1] Dieux protecteurs des lieux habités. Ils sont généralement placés aux carrefours et dans les enclos privés.
[2] Dans la mythologie des Ojibwas (Amérindiens), ce sont les loups qui ont appris à chasser à Nanabush, fils du Vent d'ouest et d'une mortelle. Il apprit leurs méthodes, mais aussi le tabou interdisant de tuer inutilement le gibier. Comme Nanabush était incapable de suivre la meute qui poursuivait un caribou, il fut laissé avec Tooth, le petit-fils de la louve qui menait la meute. Elle leur dit d'aller chasser l'élan dans la vallée mais de ne prendre que la viande qu'ils pourraient manger. Grisés par la chasse, ils oublièrent la mise en garde de la louve. Pour les punir, Manitou, le Grand Esprit, se lança à leur poursuite. Tooth, le jeune loup impétueux, fut pris et tué, mais Nanabush vola la peau de Tooth aux esprits. Comme il était lui-même un demi-dieu, il ramena le loup à la vie. Tooth avait parcouru les chemins de la mort et il en instruisit Nanabush afin qu'il transmette ce savoir à son peuple. Lorsque Tooth lui eut décrit les traîtres chemins du paradis, Nanabush le renvoya au pays des morts où, depuis, il guide les âmes qui entreprennent le voyage vers un monde meilleur.
