J'ai mis plusieurs jours à l'écrire parce qu'il est plutôt long comparé à la moyenne de mots de cette fiction, en général. C'est une seule scène alors c'est long, c'est le cas de le dire, mais pour une fois qu'il se passe quelque chose... bon, eux, c'est que du fluff alors voilà.

Passengers, c'est des chansons calmes, des moments mignons et des trajets en bus, alors si vous voulez un fond musical allez sur 8tracks et rajoutez ça : /helloishipereri/passengers. Bonne lecture!


Toc. Toc. Toc. Trois coups innocents, trois coups qui pouvaient faire toute la différence. Trois secondes silencieuses pendant lesquelles Eren s'arrêtait de respirer. Trois pensées contradictoires — l'envie de fuir, l'envie de rester, l'envie de s'effacer. C'était samedi soir, il pleuvait, et tout Trost s'était fait surprendre par la pluie. Aux alentours de vingt-deux heures, Eren ne faisait pas exception, et son t-shirt trempé faisait maintenant office de seconde peau. Quant au reste de ses habits, il n'avait plus le mérite de lui tenir chaud. La chaleur, d'une manière générale, était quelque chose qu'Eren semblait avoir oublié, et il enserra ses propres bras autour de sa poitrine en les frottant timidement dans l'espoir naïf d'oublier la sensation glacée de la pluie contre sa peau nue. Eren savait qu'il faisait une erreur en se montrant ici une fois de plus, sans prévenir, sans même chercher à obtenir une quelconque permission, d'ailleurs, comment aurait-il pu ? Mais il s'en fichait. Parce qu'il avait réfléchi, il avait réfléchi et il savait qu'il devait essayer. Essayer quoi ? Eren ne savait pas. Mais une audace adolescente l'avait mené jusqu'ici alors que la pluie ruisselait sur son visage comme des larmes ignorées, et il n'y avait plus moyen de faire demi-tour désormais.

La porte s'ouvrit dans un son étrangement familier et laissa apparaître le visage de Levi. Mais cette fois-ci, une lueur différente brillait dans ses yeux, même si l'étonnement, toujours s'y trouvait. En même temps, qui s'attendrait à voir ce gamin débarquer chez soi à une heure aussi indécente et par ce temps ? Personne, et sûrement pas les personnes logiques et indifférentes comme Levi. Toujours était-il qu'il appuya son épaule gauche contre l'encadrement de la porte et fronça les sourcils. "Eren ?" L'adolescent ne répondit pas, se contentant d'abandonner sa coquille de membres pour se redresser poliment. Il traînait encore dans sa gorge l'amertume difficilement oubliable de l'autre fois, et l'écho désagréable des mots qui avaient frappé la paroi de son coeur. Il s'en voulait, il s'en voulait pour s'autoriser à donner autant d'importance à Levi, au moindre de ses mots — des mots même qui n'étaient pas censée avec une quelconque importance pour qui que ce soit, surtout pas pour un adolescent d'à peine dix-sept ans qui peinait à suivre le cours de sa vie à moitié bâtie. "Qu'est-ce que tu fais ici ?"

Ah, cette question — question dont la réponse lui échappait. Que faisait-il ici ? Ses pieds l'y avaient mené. Pourquoi ? Parce qu'il refusait de lâcher prise. Et pourquoi ça ? Parce qu'il était définitivement et irrémédiablement obsédé par cette homme et ses deux prunelles claires, le son de sa voix et la blancheur de sa peau. Ça n'avait pas de nom, ni amour, ni passion, ni rien ; il ne se posait pas de question, il voulait juste avoir une chance de plus de voir ces deux yeux se poser sur lui comme s'il était tout ce qu'il restait de ce monde.

"Bordel, tu as choisi ton moment," grogna-t-il d'une voix pourtant légère, observant le sale état de l'adolescent qui lui faisait face. Il ne daigna même pas lui proposer d'entrer. "Il pleut des cordes et tu sors comme si tu transpirais du cul. Je ne comprendrai jamais les gosses." Il fit mine de grimacer et Eren sentit qu'il allait devoir lui donner une explication.

"J'ai, hm—" il chercha, oui. Mais que pouvait-il bien dire à Levi, qui, il le savait, n'avait aucune envie d'entendre ses théories douteuses et ses excuses à deux sous ? "Je— la pluie m'est tombé dessus—" il se stoppa au double-sens ridicule de sa phrase et sentit un rouge superficiel gagner ses joues, signe qu'il n'aimait pas l'idée de paraître stupide devant Levi. Alors il se reprit et soupira. "Est-ce que je peux entrer ?" Au moins, il allait droit au but. Idiot ou pas, Levi savait qu'Eren s'était fait surprendre, même s'il préférait de loin tourner les choses de manière embarrassante au lieu d'exprimer clairement les faits, et si Eren était ici, ce n'était pas pour rester dans le couloir sur le seuil de sa porte.

Levi sembla hésiter et un instant, Eren se demanda si Levi n'allait pas le laisser dehors en lui fermant la porte au nez. Il esquissa un bref mouvement et son coeur se serra alors qu'il était maintenant persuadé que c'était ce qu'il s'apprêtait à faire — mais tout comme la dernière fois, il fit un pas en arrière tout en tenant la porte, et le laissa passer sans demander d'explication.

"Merci," souffla-t-il en le dépassant, et il baissa la tête pour résister à la tentation de croiser ces deux yeux perçants. Il savait que ce qu'il y trouverait n'était pas ce qu'il cherchait, pas encore. Levi n'en avait que faire de ses remerciements, et le fait même qu'il ne lui ait pas encore demandé de rentrer chez lui l'étonnait fortement — mais dans son esprit, cela avait sûrement quelque chose à voir avec son état. Pitié — peut-être était-ce ça, peut-être qu'il avait tout simplement, purement, pitié.

"Alors, tu comptes me dire pourquoi tu viens chez moi à une heure pareille ?" Des explications ; évidemment. Mais c'était une chose qu'Eren n'avait pas. Et une fois planté au même endroit que la dernière fois, trop soulagé d'être entré à l'intérieur pour remarquer que Levi était seul chez lui, il se retourna dans la direction de son hôte qui fermait la porte d'un air ennuyé, et prit une grande inspiration. Ce n'était pas ce que Levi voulait entendre mais il s'était promis d'être honnête.

"Tu ne peux pas me faire ça, tu sais." Sa voix avait tout à coup changé, comme si tout ce qu'il s'était efforcé de masquer était visible ici et là, qu'il était nu, vulnérable, impuissant. Entendre la fragilité de celle-là et son écho plein de rancoeur lui fit presque trop peur pour poursuivre, mais les yeux perdus de Levi qui s'étaient posés sur lui avec toute l'incompréhension du monde le poussèrent à continuer. "Tu ne peux pas me laisser entrer et me faire croire que c'est quelque chose que je peux faire, et ensuite me mettre dehors comme si je n'avais pas d'importance." Il était conscient qu'il suggérait, ici, qu'il en avait, mais c'était le cadet de ses soucis. Les mots volaient hors de sa bouche avec une telle aisance que même la flamme dangereuse qui dansait dans les prunelles grises qu'il défiait sans s'en rendre compte n'étaient pas suffisantes pour l'arrêter. Il était venu pour ça, après tout. Il avait supporté ce froid et cette pluie battante pour ça. Il avait fait tout ce chemin uniquement pour lui dire des choses qu'il aurait pu garder en sécurité jusqu'à leur prochaine rencontre. Mais Eren avait toujours été un brin impatient et il était là, au beau milieu de l'appartement d'un total inconnu, à lui tendre ses sentiments sur un plateau d'argent, en lui confiant de la manière la plus évidente qu'il n'avait plus envie d'être cet inconnu-là. "Je sais que j'ai l'air de me foutre tout, et que je n'ai peut-être pas toujours les pieds sur Terre, mais ça ne te donne pas le droit de me donner des espoirs stupides."

L'eau de sa chevelure trempée gouttait peu à peu, tantôt sur son t-shirt déjà imbibé d'eau comme s'il avait plongé dedans, tantôt sur le carrelage. Il sentait ça, mais était dans l'incapacité la plus totale de s'arrêter pour s'en préoccuper. Levi n'allait pas aimer. Peut-être même que Levi l'avait déjà remarqué — mais tant pis. C'était sûrement ça, finalement, le prix à payer : un carrelage trempé et un coup de pieds au cul.

"Tu sais, je ne suis pas stupide. Je sais que ce que je suis en train de laisser faire n'est pas une bonne chose. Mais t'es bien la seule personne que j'aie encore envie de voir ces derniers temps. La seule qui ait un semblant d'importance à mes yeux, même si ce que je dis peut sonner pathétique." Il fronça les sourcils, chercha quelque chose à fixer, mais revint irrémédiablement à Levi. "Je m'en fiche, que tu aies une fille. Peu importe ton passé, ou ton présent, ou quoi que ce soit, tant que je peux être partie intégrante de ton futur. Ça fait quelques jours que tu me traites déjà comme un inconnu et," ses mots se perdirent quelque part, et Eren sentit la panique grandir en lui en réalisant que ses mots n'avaient pas de sens. Levi allait le trouver idiot, si ce n'était pas déjà fait. Il avait merdé. "— et je ne suis pas sûr de pouvoir le supporter."

Ça n'avait pas la forme qu'il avait voulu lui donner, mais c'était quelque chose quand même. Levi ne bougeait pas, debout devant la porte, et sa stature solide semblait presque aussi vulnérable que la sienne, dans l'instant. Ce n'est que lorsqu'il eut fini de parler qu'il s'autorisa un coup d'oeil plus attentif, et remarqua qu'il était habillé d'un costume, encore une fois, mais qu'il s'était débarrassé de sa veste et que sa cravate était lâche autour de son cou, dont le col avait été déboutonné de quelques centimètres, dévoilant un triangle de sa peau blanche. Puis il finit son inspection en grimpant d'un cran et découvrit les yeux de Levi, toujours posés sur lui comme s'il prenait le temps de réfléchir, et son expression neutre qui ne laissait rien paraître le rendit presque nerveux. Enfin, la nervosité n'avait plus lieu d'être. Il était en train de tremper son sol, de gaspiller son temps précieux et de faire une bêtise monumentale. Où pouvait-elle se trouver un peu de place ? Mais Levi se mit à froncer les sourcils, plus qu'à son habitude, du moins, et quelque chose en lui se brisa si violemment qu'il en eut le souffle coupé. À cet instant, il savait qu'il avait fait un faux pas.

Du moins, c'est ce qu'il croyait.

"Tu n'es vraiment qu'un petit merdeux, hein ?" Eren ne dit rien, la bouche entrouverte et le coeur battant, incapable de penser à quoi que ce soit d'autre que le trou immense dans sa poitrine, qui s'agrandissait à vue d'oeil. "Fais chier," marmonna le petit homme avant de disparaître dans une autre pièce, la plus proche de la porte d'entrée, et Eren regarda avec des yeux horrifiés l'objet de ses désirs s'effacer de sa vision. Où allait-il ? Que faisait-il ? Mince, c'était peut-être le signal pour s'en aller.

C'est à cet instant qu'il pensa aux alentours et un vague coup d'oeil à droite, à gauche suffit à l'assurer qu'ils étaient seuls. Où était sa fille ? D'ailleurs, où était-elle la dernière fois ? Rien de tout ça n'avait de sens. Il n'aurait pas dû venir.

Mais au moment où il s'apprêtait à faire un pas en avant — pour s'enfuir, certainement — Levi réapparut par la même porte et la ferma derrière lui. Il ne distinguait toujours rien sur son visage, rien d'autre que son ennui habituel, et la lueur amusée qui parfois brillait dans ses yeux n'existait plus. Il lui sembla ne pas l'avoir vue depuis des vies et des vies, et son coeur se serra à l'idée de ne plus jamais pouvoir la voir. Il fut tellement troublé par Levi qu'il ne remarqua pas que celui-là s'avançait — son rythme cardiaque, lui, s'en aperçut — avec quelque chose à la main. Il ne s'arrêta qu'à un mètre de lui et après avoir posé quelque chose sur le tabouret à ses côtés, laissa tomber le reste à ses pieds.

Eren suivit le mouvement des yeux pour réaliser qu'il venait de "poser" des serviettes de bain par terre, pour réparer ses dégâts. Ses joues brûlèrent vaguement de gêne mais quand il releva la tête, Levi avait posé ses pieds sur la serviette en question, et il en oublia même de respirer. Levi était proche. Plus proche qu'il ne l'avait été depuis longtemps. Longtemps — quelques jours ? C'était suffisant pour lui. Il regarda Levi tendre le bras pour attraper sa main gauche et observa en silence le petit homme ouvrir sa paume. Ses doigts dépliés, il enveloppa sa main froide de ses deux paumes chaudes et une bulle de plaisir naquit dans son estomac. Il devait baisser la tête pour regarder Levi, mais il était stupide de dire que Levi n'était pas en contrôle des choses. Il l'avait toujours été.

Levi retira la paume qu'il avait posée contre la sienne, tenant toujours sa main dans son autre paume, et enroula ses doigts autour de son poignet, son pouce sur la partie intérieure. Il ne disait toujours rien, ne daignait même pas lui jeter un regard, alors Eren se contentait de le regarder faire sans briser la quiétude troublante qui régnait sur l'endroit. Son coeur était loin de lui, cependant, et il fut trahi de la manière la plus inattendue qui soit.

"Ton coeur bat trop vite," constata-t-il en réajustant son pouce sur la surface de peau — celle qu'il réalisa, était une veine. Il prenait son pouls. Au même moment, il garda cette main sur son membre et retira l'autre tout en s'approchant légèrement, juste assez pour qu'il ne pose sa main libre sur le front du gamin. Eren eut un bref mouvement de recul, stoppé court par l'emprise que Levi avait sur son bras, qui le retenait avec aisance, et chercha les deux yeux de Levi — des yeux qui ne le regardaient pas. Il finit par fermer les yeux, savourant la proximité de Levi et la sensation de sa peau chaude contre la sienne. Il en oublierait presque le froid qui l'enveloppait s'il laissait sa paume ici. "Tu as de la fièvre. Tu devrais rentrer chez toi."

Ah. La voilà, la chute qu'il avait attendue. Il lui demandait de partir… encore.

Eren fit mine d'ouvrir la bouche pour protester mais déjà il retirait sa main et reprenait sa position initiale, fuyant son regard comme si c'était son but.

"Mais je n'ai pas de voiture et te laisser rentrer chez toi sous cette pluie serait purement égoïste de ma part." Il s'arrêta, soupira, et — enfin — croisa son regard. "Tu sais, tu es vraiment un emmerdeur."

Il lui fallut quelques secondes pour réaliser le sens de ses mots, outre les doux compliments que Levi avait l'habitude de lui faire, et fut trop pris par ses pensées pour protester quand il sentit la main de Levi l'attirer dans la pièce qu'il avait quittée quelques temps plus tôt. Il leur fallut deux secondes pour s'y rendre, et une fois à l'intérieur, Levi ferma la porte derrière lui. C'était sa salle de bain.

"Déshabille-toi."

La voix de Levi était sèche et sans appel, comme toujours. Alors il ne s'opposa pas à son ordre, et perdu, sans la moindre idée de ce qu'il était en train de faire, il fit glisser son t-shirt mouillé par-dessus sa tête. Quelques secondes plus tard, il se retrouvait en sous-vêtement devant Levi, ses chaussettes, son t-shirt et son pantalon posés sur une même pile devant ses pieds. Ses chaussures, il les avait poussées sur le côté. Levi soupira à cette vue mais tout en passant une main fatiguée dans ses cheveux — geste qu'Eren ne manqua pas de remarquer — s'avança vers la baignoire pour la remplir d'eau chaude.

Eren le regarda faire, accroupi près de la baignoire pour tester la température, ses manches retroussées à ses coudes et sa cravate penchant dangereusement vers l'avant. Il avait l'air idiot, à se tenir de la sorte, si nu dans la salle de bain d'un inconnu, et sa présence même ici lui sembla insensée. Encore une fois, il eut envie de fuir, mais quand Levi tourna la tête de son côté, l'envie disparut aussi vite qu'elle était venue. Non.

"Entre là-dedans," fit-il.

Des gouttes coulaient le long de son torse, tombant de ses mèches brunes de tous les côtés, et il commençait à ressentir le froid attaquer sa peau sans pitié. Alors, sans même penser à ôter son sous-vêtement — chose que Levi ne lui fit pas remarquer — il plongea son pied dans la baignoire, rencontrant le liquide déjà tiède, et y entra pour de bon la seconde suivante. Il attendit les ordres de Levi, mais celui-là semblait trop occupé à régler l'eau pour faire attention à lui. Prenant ses libertés pour se donner une contenance, Eren s'assit à l'intérieur de la baignoire — qui lui sembla plus large et plus longue que la moyenne. Il n'avait pas tort. Il se pencha en avant et ramena ses genoux contre les lui avant de les encercler de ses bras frêles attaqués par le froid. Être dénudé si brusquement n'allait pas arranger la sensation — mais l'eau dans laquelle il était au quart plongé arrangeait déjà les choses. Sans rien dire, il posa son menton entre ses deux genoux et regarda Levi se lever sans un mot, avant de disparaître de la pièce et de laisser la porte entrouverte derrière lui.

Il s'accorda quelques minutes pour penser ; de longues minutes durant lesquelles Eren se perdit à plusieurs reprises. Il regardait son reflet dans l'eau chaude dont le niveau montait de minute en minute. Plus les secondes filaient plus le haut de son corps était assailli d'un froid immense, et maintenant qu'il était seul, il réalisa combien il avait mal à la tête. Il sentait des aiguilles transpercer son crâne et l'empêcher de penser correctement, même s'il soupçonnait Levi d'en être la cause. Peu à peu, sa tête se fit plus lourde, et il ferma les yeux pour oublier la sensation, bercé par l'eau du robinet de la baignoire.

"Ne t'endors pas dans la baignoire, gamin," marmonna une voix si proche qu'il sursauta légèrement, ouvrant les yeux pour tomber nez à nez avec Levi. Sa cravate était encore plus lâche qu'avant, et ses cheveux un peu plus en désordre. Quant à ses yeux, ils ne laissaient toujours rien passer.

Ses yeux se posèrent devant lui, contemplant les légères vagues de l'eau dans laquelle il était plongé, et reposa son menton dans le creux de ses genoux. Il ne sentit même pas Levi se pencher et de l'eau chaude couler agréablement le long de son dos. Ses paupières lourdes se fermèrent malgré l'avertissement de Levi, incapables de lutter face à la chaleur qui l'encerclait — et Levi. Levi. S'il suffisait de lui dire qu'il ne voulait pas redevenir un inconnu pour finir dans sa baignoire, il doutait en revanche que les choses ne soient définitives. Après ça, il le renverrait chez lui, et Levi oublierait sûrement tout. Quant à lui, son bagage émotionnel aurait doublé d'ampleur et l'oublier serait une double tâche. Quel idiot il faisait.

Durant quelques minutes, il savoura le contact de l'eau, que Levi faisait couler, encore et encore, le long de son dos, sur ses épaules, dans le creux de son cou, glissant jusqu'à retrouver le reste de l'eau. Une sensation pénible subsistait dans son ventre, mais il l'ignorait en silence, trop occupé à profiter des secondes volatiles que Levi lui accordait. Mais bien vite, l'envie de parler lui vint — ou plutôt, celle de poser des questions qui demeuraient sans réponse. Il devait savoir.

"Dis, Levi." Il savait qu'il allait avoir l'air idiot mais rien ne pouvait plus l'arrêter, c'était trop tard de toute façon. Levi continuait à faire couler de l'eau chaude dans son dos, et Eren, quant à lui, n'avait pas bougé d'un pouce, le regard vide. "Si Petra est ta fille…" aucun bruit ; il chercha la suite d'une voix calme et presque inaudible, "qui est la mère ?"

Pendant une minute, il ne se passa rien. Levi avait ignoré sa question comme il était capable de le faire. Puis, finalement, il soupira et Eren nota qu'il avait cessé de verser de l'eau sur sa peau. Il sentait d'ici, sans même regarder, ses avant-bras appuyés contre la paroi de la baignoire et le regard fatigué.

"Petra n'est pas ma fille."

Eren fronça les sourcils mais, toujours plongé dans cet océan de quiétude, parvint à articuler, "tu l'as adoptée ?"

"Tu entends ce que je te dis ?" répondit Levi un peu plus sèchement. "Ce n'est pas ma fille." Plus tard, tout bas, il ajouta, "idiot."

Une, deux, trois secondes ; c'est tout ce qu'il fallut pour qu'Eren relève légèrement la tête et la tourne dans sa direction. Il eut le temps de voir Levi regarder son propre reflet dans l'eau, avant qu'il ne lève les yeux vers lui et ne croise ses prunelles émeraude. Cette fois, son coeur ne partit pas au galop, sa respiration se ne coupa pas, rien n'éclata. Il n'y avait que lui, Levi, et le silence autour d'eux. L'eau chaude, la fatigue et ce nuage de flou qui l'enlaçait suffisaient à faire d'Eren un être apaisé, et faire face à Levi semblait tellement plus facile de cette manière. Il ne bougea pas, figé dans l'eau, et l'instant d'après, Levi se penchait pour poser son front contre l'épaule nue de l'adolescent. Devant le vide qui lui faisait maintenant face, il chercha quelque chose d'autre à regarder, alors que la chaleur qui émanait du front de Levi se mêlait aux perles d'eau encore présentes sur sa peau. Il sentait le souffle de l'homme dans son dos. Et ferma les yeux.

Eren ne comprenait pas qui était Petra, si elle n'était rien de tout ça. Mais pour l'instant, ça lui suffisait. Il avait dit qu'il s'en fichait, que Petra soit là — il était prêt à jouer les baby-sitters si cela pouvait lui permettre de rester près de Levi. Mais maintenant que les choses étaient plus ou moins claires, il ne ressentait plus rien ; rien qu'une brise de bien-être et la certitude que son coeur battait bien, dans sa poitrine, réagissant à la proxmité de Levi. Il réagit aussi quand il sentit Levi se détacher, mais avant qu'il ne puisse protester ni même ressentir l'horrible absence de sa peau contre la sienne, Levi posa ses lèvres contre cette même épaule et Eren ouvrit grand les yeux.

"Tu n'es pas un étranger," dit-il.

La voix était lointaine et presque trop basse pour être entendue, si bien qu'un instant, Eren se demanda s'il était censée être témoin de ces mots. Mais paisible, il laissa ses lèvres s'étirer en un fin, presque imperceptible sourire, et reposa son menton à l'endroit qui l'attendait. Une vague de chaleur monta en lui quand Levi embrassa son épaule une seconde fois, puis une troisième, un peu plus bas, et l'instant d'après, il appuya sa joue contre elle, posant une de ses paumes dans son dos. Levi ne s'excusa pas de l'avoir mis dehors, ni de l'avoir fait entrer en premier lieu. Il ne s'excusa de rien. Mais ce n'était pas nécessaire. Ce qu'ils avaient là, maintenant, suffisait à effacer toutes les peines du passé, peu importe à qui elles appartenaient.

Il savait qu'il aurait dû se sentir gêné, ou nerveux ; mais il était anormalement calme, et dans le silence, retrouvait son souffle dans celui de Levi. Eren avait toujours été l'adolescent fier mais indécis, celui qui n'avait jamais trop la sensation d'être au bon endroit, même si au bout du compte, il y restait. Il était une étoile et il était certain que Levi était son ciel, sa nuit — peu importe les circonstances, ils se retrouvaient, indissociables l'un et l'autre. Ce n'était que sa version des choses, mais une étrange sensation le poussait à espérer, espérer quoi ? Il ne savait pas, mais il espérait quand même. Que le jour n'arrive pas. Qu'il brille encore. Que Levi soit là la nuit suivante. Qu'à l'aube, tout recommence. Ce n'était que maintenant que Levi avait une place, même moindre dans sa vie, qu'il réalisait combien la sienne avait été vide avant qu'il n'y rentre. Pas forcément mauvaise, non. Il avait des amis. Une famille. Les problèmes de l'adolescent type. Les aléas du lycée. Les angoisses d'un jeune de son âge. Les disputes avec un tel, ou un autre. Mais rien de tout ça n'avait de réel sens, sans lui. Il marchait sans savoir où aller et désormais, il savait sur quel seuil s'arrêter. Et il savait qu'il y aurait quelqu'un pour lui ouvrir la porte.

Peu à peu, Levi se détacha et il releva la tête pour le trouver redressé près de la baignoire. C'était fou, mais il n'avait pas l'air différent. Pas d'un détail. Alors qu'en fermant les yeux, en écoutant sa voix calme et contrôlée, en sentant sa peau contre la sienne, il voyait un tout autre monde, un monde qu'avec un peu d'entraînement, il retrouverait sans doute dans ces prunelles grises qui brûlaient sa peau.

Il ne quitta pas Levi des yeux alors que celui-là attrapa le pommeau de douche et tourna le robinet pour verser de l'eau chaude sur ses cheveux. Il ferma les paupières juste le temps d'éviter de recevoir des gouttes dans les yeux, puis les rouvrit pour directement les poser sur lui. Les mains de Levi travaillaient d'un geste expert, caressant ses cheveux d'une main, les trempant d'une autre, nettoyant sa peau de tous mauvais souvenirs. Levi avait presque l'air de l'avoir oublié, et pourtant, il s'occupait de lui avec un soin précis, comme s'il avait peur de le briser entre ses doigts. C'était une douceur qu'il n'avait jamais vue chez lui, en tout cas, pas sur son visage. Au fond, cet homme avait mille manières de s'exprimer, des manières que le reste du monde ne pouvait pas soupçonner. Eren se sentit privilégié, comme si être témoin de cette facette plus qu'humaine, presque vulnérable, même, était la seule chose qui lui donnait vie. C'était un souvenir, mais une motivation. L'espoir de retrouver cette tendresse plus tard, n'importe quand.

Les choses étaient inattendues, tordues, étranges — tout ce que vous voulez. Mais c'était tout ce qu'Eren voulait. Il savait qu'il s'en contenterait infiniment. Qu'il n'avait pas besoin de plus. Juste Levi. Il était la seule personne qui lui apparaissait réelle. Brute, grossière, honnête. Mais douce, humaine, avec une vie dont il ne savait rien — et chaque recoin était quelque chose à découvrir. Il avait l'avenir pour lui ; Levi avait déjà presque tout vécu, il le sentait dans la manière qu'il avait d'agir. Peut-être pas tout, ni le pire — mais il avait vécu plus que la plupart des gens autour de lui. Son calme, son silence, tout était quelque chose qu'Eren souhaitait apprivoisier. Il voulait dompter ce regard impitoyable qui se posait sur lui, lui apprendre à le laisser voir au-delà de cette carapace qu'il gardait près de lui. Pour la première fois de sa vie, il avait l'impression de vivre pour essayer quelque chose, quelque chose qu'il n'était même pas sûr d'avoir un jour conquis.

"Personne ne s'inquiètera pour toi ?" demanda la voix de Levi, et Eren, qui avait gardé ses yeux sur lui, vit à peine ses lèvres bouger.

"Mikasa n'est pas à la maison."

"Mikasa ?"

Pour la première fois, il sentit quelque chose dans sa voix, ce n'était pas tout à fait de la curiosité, mais c'était la chose la plus proche. Eren prit une grande inspiration, prenant compte d'absolument tout — la chaleur de l'eau, les mains de Levi dans ses cheveux, le torrent qui glissait dans son dos, la douceur de ses gestes, le silence de l'endroit, son rythme cardiaque étrangement calme, et les papillons qui s'envolaient dans son ventre.

"Ma soeur."

Il ne répondit pas, continuant sa tâche en silence, et quelques minutes plus tard, alors qu'Eren le regardait toujours sans tourner la tête, et que Levi était toujours aussi concentré, trop concentré pour lui rendre la pareille, l'eau se coupa. Levi reposa le pommeau de douche et se releva, laissant Eren recroquevillé sur lui-même alors qu'il s'approchait de l'évier sur lequel une seule brosse à dents était posée dans un verre. Alors, comme ça, Levi vivait seul. Il aurait pu s'en douter, mais d'une certaine manière, en avoir la certitude le rassurait quelque peu. Certes, il y avait Erwin, et l'étrange hypothèse que ce type aux cheveux blonds et à la carrure séduisante soit plus qu'un simple collègue, ou peu importe ce qu'il était. Mais il était trop soulagé d'avoir Levi à ses côtés pour s'en préoccuper. Après tout, chaque minute passée avec Eren était une minute qu'il ne passait pas avec Erwin. Voir les choses de cette manière était nettement plus plaisant, en tout cas.

Levi ouvrit un placard pour en sortir une nouvelle serviette de bain et s'approcha de la baignoire en la lui tendant. Eren n'attendit pas une seconde de plus et se releva, suivi par le bruit familier de l'eau qui dansait. Il attrapa la serviette et la seconde d'après, Levi était déjà retourné. Eren s'essuya le visage, calmement, sans rien dire. Il ressentait toujours ces flammes dans son estomac, mais sa nervosité avait bel et bien disparu. Alors il savoura cet instant pur durant lequel il s'autorisait à être lui-même, et tout en tamponnant le doux tissu contre sa peau mouillée, jeta un coup d'oeil en direction de Levi, qui avait ramassé ses habits pour aller les laver — ce qu'il avait déduit, du moins. Encore une fois, l'homme disparut en sortant de la pièce, laissant à Eren quelques minutes pour faire le reste, et il déboucha la baignoire avant d'enrouler la serviette autour de ses épaules. Après avoir vérifié que ses pieds étaient secs, il frotta ses cheveux dans ses paumes et se fraya un chemin hors de la pièce, autant par curiosité que par envie. Ce n'est qu'en sortant qu'il réalisa combien l'air à l'intérieur avait été lourd et chaud, et une fois dans la pièce principale de son appartement, Eren resserra la serviette contre lui.

"C'est le plus grand que j'ai mais je ne promets rien," fit Levi sans lever la tête, occupé à faire quelque chose derrière le comptoir qu'Eren ne voyait pas. Il pointa du menton un vêtement plié sur un tabouret et Eren s'approcha prudemment.

Tout en faisant attention à ne pas faire glisser la serviette de ses épaules, il attrapa le vêtement que Levi, de toute évidence, voulait qu'il mette, et le déplia avec soin. C'était un t-shirt large, étonnamment large, oui — d'une blancheur parfaite. La peau de Levi était déjà pâle, presque cadavrérique à certains instants, mais celle d'Eren, au contraire, était dorée et chaude, elle sentait l'été, le soleil, le doux contact de l'eau salée. Trost avait du succès durant l'été, mais c'était bientôt l'hiver et Eren se sentait comme un poisson hors de l'eau, se cantonnant aux sweatshirts pour ne pas avoir à sortir de sa zone de confort habituelle.

Eren ne prit pas la peine de frotter son sous-vêtement pour le faire sécher et se glissa à l'intérieur du t-shirt, étonnamment trop grand pour lui. Etant donné que Levi était plus petit que lui, il se demanda silencieusement comment il s'était retrouvé avec un habit aussi large, mais ne voulut pas s'attarder sur la question, au cas où la réponse n'était pas quelque chose qu'il voulait entendre. Levi le regardait faire, attentif, comme s'il attendait le moment où Eren ferait un faux pas. Eren lissa le tissu le long de son estomac et constata qu'il lui arrivait jusqu'en haut des cuisses, si bien qu'on ne distinguait que le bas de son caleçon. Dans quelques minutes, il serait sûrement humide aussi, mais tant pis. Il était trop content d'être là pour en tenir compte.

Sans trop attendre la permission, l'adolescent s'assit sur un des tabourets, en face de Levi qui, debout de l'autre côté du comptoir, avait l'air de préparer à manger. L'homme avait cessé de l'observer pour vaquer à ses occupations, et le silence était tel qu'un instant, Eren pouvait même oublier qu'il respirait. C'était étrange, mais l'appartement de Levi avait quelque chose d'incroyablement apaisant, et il ne le remarquait que maintenant. Pourtant il y était déjà venu. Mais rien n'était comparable — la pluie s'abattait paisiblement contre ce qu'il reconnut comme un toit de verre, détail qu'il n'avait pas vu non plus la dernière fois. Le jour, la lumière qui s'y engouffrait devait être douce et agréable. Il se surprit à avoir envie d'en être témoin et après avoir regardé la pluie tomber au-dessus de sa tête — impression vraiment troublante puisque jamais les gouttes n'arrivaient sur lui — il s'autorisa un vague coup d'oeil autour d'eux. C'était aux arrêts de bus, et dans le bus lui-même, que Levi et Eren avaient partagé des moments réels ; mais ici, tout de suite, rien n'avait l'air plus réel que ça. Il ressentait tout en même : la tiédeur de la pièce, tantôt agréable, tantôt porteuse de frissons, le toit de verre et le murmure de la pluie, comme un secret, les lumières fanées et timides qui éclairaient la pièce ici et là, avec l'intimité d'un soir d'été, le doux contact du coton contre sa peau, celui du T-shirt de Levi, malgré les gouttes d'eau qui encore subsistaient sur son corps, l'enveloppant d'une couche humide et presque collante, ou encore le bruit lointain de la circulation — qui en fait n'était qu'en bas de la rue — et la respiration impeccable du petit homme aux cheveux de jais qui lui faisait face. Ses yeux s'attardèrent sur sa cravate lâche, ses manches retroussées, la brève parcelle de peau dévoilée par ses boutons défaits. Ses mèches sombres qui dansaient devant son front. Ses prunelles grises, alertes et intouchables.

Il ne savait pas quoi faire, ni quoi dire, mais il était sûr d'une chose; il n'avait pas envie de partir. Pas tout de suite.

"Quand —" commença finalement Eren après avoir longuement réfléchi quant à la formulation de sa phrase.

"Tu partiras quand la pluie aura cessé," répondit Levi en le coupant brusquement.

Eren fronça les sourcils. Il n'avait même pas terminé sa question. Il devait être horriblement prévisible, ou bien était-ce Levi qui avait une longueur d'avance sur lui. Dans tous les cas, sa réponse fut un soulagement. Bref, cependant, puisque Levi cessa ce qu'il était en train, fit une pause dans ses gestes et leva les yeux pour attraper ceux, verts et vifs, d'Eren.

"Enlève-moi ce sourire idiot de ton visage ou je l'effacerai moi-même."

Une partie d'Eren fut curieuse de savoir comment il s'y prendrait, mais à en juger par l'air sérieux de Levi et sa voix presque menaçante, il ne voulut pas tenter le diable. De plus, obéir à Levi lui apportait une drôle de satisfaction, comme s'il savait que, pour une fois, il faisait la bonne chose. Qu'il prenait la bonne décision. Certes, sortir à une heure pareille pour toquer à la porte d'un inconnu ne semblait pas raisonnable, mais quand il n'était question que de Levi, lui obéir semblait être la chose à faire. Ça lui suffisait.

Levi finit de couper peu importe ce qui était sur son plan de travail et d'un geste expert, fit glisser le couteau le long de la planche en bois pour ramener les petits morceaux colorés jusqu'au bord, où il tenait un récipient vide. Ils tombèrent d'un seul coup, c'était net et précis, et aucun doute là-dessus, Levi avait des mains expertes. (Surtout comparées à celles, maladroites et peu habiles, d'Eren.)

"Tu as faim ?" demanda Levi d'une voix neutre. Comme toujours, elle était dénuée d'intérêt ; il posait la question comme si c'était une contrainte et n'ajouta rien d'autre.

Eren réfléchit rapidement. Il n'avait pas mangé mais la sensation de faim était inexistante, remplacée par des bulles délicieuses qui naissaient dans son estomac à chaque minute. Il savait que s'il essayait, il ne pourrait pas manger. Alors il se contenta de secouer la tête et même si Levi ne le regardait pas, il savait qu'il l'avait vu. Senti. À sa surprise, Levi contempla le bol qui contenait ce qu'il avait préparé et après quelques secondes de réflexion, s'avança en direction du réfrigérateur pour le mettre au frais. Eren conclut qu'il n'avait pas faim non plus.

Il resta assis là quelques minutes à regarder Levi nettoyer sa cuisine avec soin. Il avait cru comprendre que Levi attachait une importance considérable à la propreté et à l'hygiène, et sentit une vague de malaise l'envahir en réalisant que sa maladresse conduisant, le plus souvent, à salir tout ce qui l'entourait. Il espérait ne pas en faire la démonstration de sitôt — mais quelque part, il ne savait pas s'il aurait l'occasion de revenir ici. Dans ce lieu presque sacré, bercé par la pluie et le silence, apaisé par la blancheur des murs et la transparence parfaite des grandes vitres, donnant un aperçu du monde au-delà de ces murs. Mais rien, dehors, ne semblait mieux que l'endroit où il se trouvait dans l'instant.

Levi lui indiqua sa chambre et tandis qu'il était parti dans le salon récupérer des affaires (il le sut au bruit qu'il fit), il s'autorisa à regarder à droite à gauche. Sa chambre était sobre, c'était même la chambre la plus sobre qu'il ait jamais vue. Son lit double n'était constitué que de deux épais matelas superposés, et le drap et les oreillers étaient d'un gris monotone — quant au drap principal, il était d'une blancheur aussi impeccable que celle du t-shirt de Levi. Le lit était placé en diagonale dans la pièce, occupant l'espace de manière judicieuse, et derrière le matelas, dans le coin du mur, il y avait un lampadaire de couleur rouge, déjà allumé. Le reste de la pièce n'était constitué que d'un fauteuil, dans un des trois coins restants, d'une large et grande fenêtre qui prenait presque tout un mur, et d'une petite table basse sur laquelle était posé un Macbook gris. Il nota une pile de dossier impeccablement superposés à la droite de son lit, juste à côté de la petite table, et une commode près du fauteuil, sur laquelle était posée une boîte de rangement et une bougie éteinte. Aussi, sur le sol près du lit, étaient posés plusieurs livres abîmées, négligemment posés les uns sur les autres, et dont il n'eut qu'un aperçu des titres. L'un d'eux était écrit en français, il eut le temps de le remarquer, mais avant qu'il ne puisse étendre ses recherches, les pas de Levi retentissaient derrière lui, si fort qu'il sentit sans le moindre mal qu'il était dans la même pièce. Il regarda par-dessus son épaule et remarqua que les lumières du couloir étaient éteintes, comme le reste, d'ailleurs, et Levi ferma la porte derrière lui. Il portait toujours ses habits de travail mais ne semblait pas décidé à se changer tout de suite, et Eren se contenta de se tenir debout au milieu de la chambre, embarrassé et mal à l'aise, tentant de se concentrer sur le bruit de la pluie contre la large fenêtre pour oublier sa gêne.

"Repose-toi," lâcha Levi. C'était un ordre, Eren le sentit, et il n'avait pas envie de protester. La fatigue l'engourdissait presque, rendant ses gestes lents et laborieux, et l'océan de calme qui l'étourdissait commençait à prendre le dessus, alors, sans rien dire, il s'assit sur le lit de Levi et après avoir balancé ses jambes sur le matelas, se laissa tomber en arrière, les bras écartés. Il entendit Levi ricaner à cette vue et un vague sourire naquit sur ses lèvres à l'entente de ce son particulier. Ce n'était pas un rire léger, il était moqueur, mais la manière qu'il avait de vibrer dans la gorge de Levi était délicieuse.

Il se tourna sur le flanc et observa Levi tandis que celui-là s'asseyait devant son lit, appuyant son dos contre les matelas, et tirant légèrement la table basse dans sa direction. Il alluma l'écran de son ordinateur portable et attrapa un dossier en l'ouvrant d'un geste expert, et ses doigts habiles coururent le long de la page à la recherche de l'information qu'il cherchait. Eren se posait des tas de questions sur son compte. Il ne se rappelait pas avoir un jour été aussi curieux à propos de quelqu'un d'autre que lui. Mais Levi n'était pas une simple question avec une simple réponse — il était un millier de questions qui demeuraient sans réponse. Il était un mystère avec un coeur, un point d'interrogation avec des secrets. Eren voulait tout savoir — comment il aimait son café le matin, quel métier il pratiquait, qui il fréquentait, quels étaient son passé et son présent avec Erwin, où avait-il grandi, quelle était sa couleur préférée, s'il préférait l'été ou l'hiver, la chaleur ou le froid, le jour ou la nuit. Mais Eren était trop occupé à regarder les muscles de ses épaules se contracter à chacun de ses gestes pour lui poser la moindre question.

Levi lui jeta un bref coup d'oeil sur le côté et continua son travail en silence. Eren pouvait déjà sentir sa respiration s'effacer sous le poids de ses songes éveillés. Durant plusieurs minutes, Eren ne dit rien, calmé par la simple présence de Levi et la mélodie reposante de la pluie dehors. Il savourait l'odeur fraîche de la pièce et la douceur du t-shirt de Levi, le confort de ses draps, l'obscurité parfaite de sa chambre alors qu'au dehors un ciel bleu sombre commençait à éclairer les alentours — puis Levi se mit à faire danser ses longs doigts fins sur le clavier de son ordinateur, et Eren s'autorisa à fermer les yeux deux petites secondes. Juste deux secondes.

Il ne réalisa même pas qu'il les avait fermés qu'il était déjà emporté par le courant du torrent de ses rêves, celui qui l'emportait loin d'ici, mais toujours, toujours près de Levi. Au loin, il entendait encore la litanie merveilleuse de ses doigts sur les touches.