La première chose qu'il vit fut la lumière, timide et adolescente, qui transperçait l'immense vitre pour noyer la pièce dans une semi-clarté matinale, bleuâtre et irréelle. Il n'avait aucun souvenir de s'être endormi et réaliser qu'il était déjà le matin — enfin, ce qui s'en rapprochait — était surprenant. Il se redressa sur ses coudes, constatant qu'il s'était endormi sur les draps au passage, et ses yeux s'accomodèrent à l'environnement avant de se poser à ses côtés. La table basse n'avait pas bougé, mais le personnage calme et silencieux qu'il avait trouvé devant celle-là la dernière fois n'y était plus. En effet, Levi dormait à ses côtés, et lui non plus n'avait pas pris la peine de se glisser sous les draps. La pluie avait cessé (le réaliser lui coûta un léger pincement au coeur ; Levi avait bien dit qu'il partirait une fois la pluie calmée) et le ciel bleu et sombre dominait la ville, dénué de nuages. Levi s'était changé et il sentit son rythme cardiaque s'accélérer en réalisant combien cet instant était étrange — c'était la première fois qu'il voyait Levi en autre chose qu'un costume dont il ne prenait même pas la peine de deviner le prix exorbitant (seulement vêtu pour le coup d'un short de pyjama couleur taupe et d'un t-shirt gris), et il se réveillait aux côtés d'un type plus âgé, dans le lit d'un inconnu. Certes, Levi n'était plus tellement un inconnu — l'avait-il jamais été ? — mais de l'extérieur, les choses apparaissaient ainsi. Eren déglutit difficilement en posant ses yeux sur le visage paisible et endormi de Levi, incapable de détourner le regard. Il avait l'air tellement serein, tellement calme, c'en était injuste. Levi avait toujours eu cette expression tranquille, mais ses sourcils n'étaient pas froncés, et ses fines lèvres étaient légèrement entrouvertes pour laisser passer un imperceptible sifflement. Eren se perdit dans la contemplation silencieuse de son aîné et se demanda quoi faire.
Si Levi se réveillait et le trouvait encore là alors que la pluie avait cessé, il lui arracherait sûrement les yeux. C'était le deal après tout. Et il avait déjà gaspillé assez de son temps comme ça. Eren sentit une brève panique naître dans sa poitrine, encombrant sa respiration, et sonda le vide autour de lui comme pour en récupérer quelque solution. C'était sans compter sur la personne à ses côtés.
"Oi, gamin," marmonna une voix lointaine.
Eren posa ses yeux sur l'homme allongé à ses côtés et eut presque l'impression d'avoir rêvé. Ses yeux étaient définitivement fermés, et ses lèvres toujours entrouvertes, mais il était certain de l'avoir entendu parler. Parlait-il dans son sommeil ? C'est ce qu'Eren finit par se dire jusqu'à ce que Levi ne continue, fronçant légèrement les sourcils tout en grimaçant, le visage à moitié enfoui dans un des trois oreillers.
"Tu vas arrêter de me regarder fixement ?" Il grogna dans l'oreiller, et l'un de ses deux bras bougea maladroitement. "C'est putain de flippant."
Le rouge lui monta aux joues et il remercia silencieusement le ciel pour que Levi ait les yeux fermés. Il commençait à s'habituer aux répliques acides du plus âgé, il arrivait même à deviner, parfois, ce qu'il dirait devant telle et telle chose, dans telle et telle situation. Mais les circonstances étaient spéciales — il venait de se réveiller à ses côtés et dans sa poitrine grandissait l'horrible réalisation du fait qu'il n'avait pas envie de s'en aller.
Pourtant, il le devait.
"Est-ce que—" il chercha ses mots, de toute évidence mal à l'aise, autant devant sa question stupide que par le manque de réaction de Levi qui, endormi, aurait pu décrocher de la réalité à tout moment sans le prévenir. Ce n'était pas comme si ça changeait de d'habitude, pourtant ; Levi n'était pas le meilleur dans la catégorie "exprimer une émotion". "Est-ce que je dois— heu— m'en aller ?"
Ses mots lui semblaient stupides comme ce n'était pas permis mais il avait besoin de savoir. Rester à ses côtés sans en avoir la permission était la pire des fautes. De celles à ne pas commettre. Et même s'il savait qu'il devrait rentrer chez lui, pour éviter de tomber sur sa soeur, par exemple, et de lui devoir une explication, son côté faible refusait de le laisser s'éloigner de ce visage assoupi qu'il observait malgré tout ce que Levi lui avait dit.
Comme Levi ne répondait pas, il attendit, mais toujours rien. Il finit par se convaincre que Levi s'était endormi et une vague de déception déferla dans son ventre, éclaboussant la jeune panique d'un peu plus tôt. Mais alors qu'il avait jeté ses jambes hors du lit, prêt à sortir de la pièce pour retrouver ses habits de la veille, une poigne incroyablement forte attrapa son bras et il gémit de douleur autant que de surprise. Ses yeux glissèrent derrière lui et il trouva Levi semi-redressé, appuyé sur un coude, et l'autre bras tendu pour le rattraper. Ses yeux étaient grands ouverts, ils ne cillaient pas, si bien qu'Eren eut l'impression qu'il ne s'était jamais endormi. Pouvait-il vraiment sortir de cette brume de sommeil quand il le souhaitait ? Est-ce qu'un corps humain pouvait vraiment réagir aussi vite ? Visiblement, oui, et puisque Levi ne désserra pas son emprise sur lui ni ne dit mot, il se perdit sous le rythme effréné des battements de son propre coeur. Une chance que Levi ne les entende pas.
Un instant, Eren pensa qu'il allait dire reste encore ou ne pars pas, mais Levi, fidèle à lui-même, se garda d'exprimer la moindre émotion. Ce visage intimidant l'observait sans fléchir, et Eren finit par reposer ses jambes sur le matelas. Comme s'il avait attendu ce geste depuis le début, les doigts de Levi quittèrent peu à peu le bras qu'il gardait prisonnier et se rallongea doucement, comblant le faible espace qui séparait encore sa tête de l'oreiller. Eren s'appuya sur le matelas de sa main droite, et, tête inclinée, regarda Levi alors que celui-là l'imitait. Il savait qu'il devrait détourner les yeux ou simplement s'en aller quand même, mais c'était trop tentant. Aucun d'eux ne bougea, aucun d'eux ne brisa le silence. Levi l'observait avec l'intensité d'un félin immobile, des billes alertes à la place des yeux, et Eren lui rendait un regard troublé, mêlant trop d'émotions pour que Levi ne puisse en lire ne serait-ce qu'une.
Un élan d'inconscience, peut-être, de la folie, sûrement aussi, toujours était-il qu'Eren sentit l'audace lui brûler les doigts et il se pencha légèrement en avant, tendant le bras avec douceur pour ne pas esquisser de geste brusque. Il traitait Levi comme le félin qu'il semblait être, et en contrepartie, Levi se comportait avec une méfiance singulière, indéfinissable. Ce n'était pas vraiment de la méfiance, mais Eren était incapable de mettre un doigt dessus. Ses doigts trouvèrent un chemin jusqu'au visage de Levi, du moins, la partie qui était exposée, l'autre étant profondément enfouie dans l'oreiller que ses deux bras enlaçaient froidement. Levi ne cilla pas, et Eren sembla hésiter, mais le coeur battant violemment dans sa poitrine, il posa ses doigts sur la joue du plus âgé.
Et alors qu'il pensait que Levi repousserait sa main d'un geste dégoûté, ou qu'il recevrait une menace supplémentaire, Levi ne fit que fermer les yeux. Quelque chose éclata en lui, mais de la bonne manière. C'était plus intense que le soulagement, plus fort que l'espoir; c'était la certitude qu'il pouvait tout faire en cet instant. C'est sûrement ce qui le poussa à caresser sa joue du bout de son pouce, respirant chaque seconde un air encore plus pur que la seconde précédente. Levi rouvrit finalement les yeux, plus calme que jamais, et il constata que son froncement de sourcils avait disparu à nouveau. Quelque part, il avait l'impression de faire face à un inconnu, mais d'un autre côté, ces deux yeux gris étaient tout ce qu'il savait reconnaître ces derniers temps. Doucement, Levi posa sa propre main sur la sienne et des minutes s'écoulèrent ainsi. Eren avait mal au poignet sur lequel il appuyait tout son poids, mais il s'en fichait. Seigneur, il s'en fichait tellement tant que Levi était là.
Une lumière bleue — celle du ciel endormi — tombait sur le visage de Levi et Eren était incapable d'en détacher les yeux. Il ne savait pas quels mots il avaient dits, quel chemin il avait pris pour arriver ici, pour aller si loin, mais il était satisfait de ce qu'il avait, jusqu'ici, accompli. Ce qu'était Levi ? Il ne savait pas. Mais malgré le tourbillons de questions qui criaient dans son tête, il sentait qu'il n'avait pas besoin de réponses, pas tout de suite, pas encore. Hésitant, Eren lui sourit et ne fut pas surpris que Levi lui réponde en levant les yeux au ciel. Puis ce fut au tour de Levi de caresser sa main, et Eren le regarda faire en silence.
"Je vais devoir aller travailler."
Sa voix était sérieuse, basse, lointaine — mais quelque part Eren sentit que c'était presque une plainte. Quand il réalisa que Levi n'avait aucune envie de se lever, et que cela avait peut-être — peut-être — quelque chose à voir avec sa présence à ses côtés, il ne put s'empêcher de sourire timidement une nouvelle fois. Il entendit Levi claquer un "tsk" exaspéré sur sa langue et attraper sa main pour la détacher de son visage, mais au lieu de la repousser simplement, il les posa sur le matelas et encercla ses longs doigts des siens. Eren se sentit voler.
"Ah oui…" fit Eren d'une voix interrogatrice et pensive, aérienne, mais ce n'était pas tellement une question.
"Hn," confirma Levi en hochant doucement la tête dans son oreiller.
Une minute plus tard, les doigts de Levi glissèrent hors de sa portée et il regarda le petit homme se redresser sur le matelas avant de se lever et de s'arrêter devant la grande commode en bois noir au fond de la pièce. Il tira un tiroir, changea d'avis, en tira un deuxième, et en sortit une chemise impeccablement pliée, d'un noir impénétrable. Eren le regarda faire, immobile sur le lit, alors que Levi retirait son t-shirt. Il ne vit que ses épaules et les muscles de son dos répondre à ses gestes, mais c'était suffisant pour qu'il déglutisse difficilement, conscient que c'était la première fois qu'il avait un aperçu de la peau nue de Levi. Il l'observa boutonner sa chemise en lui tournant le dos, puis faire glisser son short de coton le long de ses cuisses, avant de le récupérer d'un bras habile et de le plier correctement, l'échangeant dans le tiroir contre un pantalon de costume tout aussi noir que sa chemise. Quand Levi eut finalement terminé son affaire, il se tourna vers Eren et croisa les bras contre son torse.
"Qu'est-ce que tu attends ?" fit-il d'une voix presque exaspérée.
Levi fronçait les sourcils alors qu'Eren semblait sortir d'un long songe lointain. Il secoua doucement la tête pour lui-même, rampa hors du lit et pris soin d'éviter de marcher sur les livres posés à même le sol, avant de dépasser Levi d'un air timide, tirant nerveusement sur le bas du T-shirt pour couvrir ses cuisses. Une fois dans la cuisine, il trouva ses affaires pliées sur le comptoir et le soulagement lui vint comme une claque ; il se voyait mal fouiller tout l'appartement alors que Levi l'attendait impatiemment. Dans sa bulle solitaire, il n'entendit pas Levi arriver derrière lui et se raidit de surprise quand il sentit deux lèvres effleurer son épaule dans un vague baiser. Ses joues chauffèrent presque instantanément et il s'autorisa à regarder par-dessus son épaule, mais déjà Levi s'éloignait en direction du salon, sans lui accorder un seul regard. Eren l'observa s'en aller avant de troquer le t-shirt de Levi contre ses propres habits. Ils avaient séché depuis le temps, et quitter le confort du vêtement trop grand pour lui était presque pénible. Alors qu'il ajustait son t-shirt sur son estomac, les yeux rivés sur le tissu blanc plié sur le comptoir, la voix de Levi lui parvint.
"Garde-le."
Eren se tourna légèrement dans sa direction, Levi était assis sur le canapé, une cigarette à la main, occupé à lire quelque chose dans la semi-obscurité du matin.
"Il te va bien." Sur ces mots, il releva la tête et croisa ses yeux émeraude, juste assez longtemps pour qu'Eren sente son coeur partir au galop. Mais avant qu'il ne puisse dire quoi que ce soit, il avait déjà baissé la tête, porté la cigarette à sa bouche, et d'autres mots emplissaient la pièce dans un murmure apaisant. "Le blanc va bien avec ta peau dorée," répéta-t-il comme pour se donner une explication, mais pourtant, il n'avait pas l'air d'y porter le moindre intérêt.
Eren lutta en silence pour réprimer un sourire idiot qui perçait sur le bout de ses lèvres. Dieu savait qu'il était toujours amer et agressif avec ses amis, mais en présence de Levi, il avait l'impression d'être quelqu'un d'autre. Quelqu'un de tout aussi vulnérable, mais qui ne se cachait plus derrière une façade féroce pour tenter de l'ignorer. Il était un adolescent stupide et nerveux, gêné pour un rien, plein d'espoir illusoire et de rêves étouffés. Avec Levi, il était lui-même, et même s'il n'aimait pas tout ce qu'il voyait, c'était toujours préférable. Eren baissa les yeux sur le tissu qu'il tenait maintenant entre ses mains, comme un enfant regarderait sa peluche, les yeux pleins d'amour et de confiance. Non seulement il allait ramener un morceau de Levi chez lui, mais Levi était sincère — il trouvait réellement que cette couleur (le blanc, la pureté, disait-on) lui allait bien. Avec des origines turques, Eren avait une peau hâlée et pleine de merveilles, et la blancheur immaculée du T-shirt apparaissait dans un contraste époustouflant. Il était certain que sur Levi, il serait d'un blanc similaire. Hivernal. Alors que sur lui, c'était un blanc d'été, un blanc chaud.
Le coeur lourd et plein de mélodies, il tint le tissu contre sa poitrine tout en cherchant ses chaussures dans l'entrée. Il les enfila maladroitement, et Levi, quant à lui, s'était rendu dans la cuisine entre temps pour se servir un café noir (alors, il les buvait ainsi). Sans doute Eren était-il prévisible pour un garçon de son âge, c'était sûrement pour ça que Levi avait deviné à l'avance qu'il n'aimait pas ce café. Alors, sans rien dire, il fit glisser un verre d'eau le long du comptoir et Eren, de l'autre côté, l'observa curieusement deux, trois secondes avant de l'attraper.
Quelques minutes plus tard, ils étaient en bas du bâtiment, à l'endroit exact où ils s'étaient arrêtés la dernière fois. Cette fois où Eren avait fumé une cigarette avant de s'en aller dans la pénombre, laissant un Eren troublé et persuadé qu'il allait rejoindre le dénommé Erwin. Il y avait encore tant de choses qu'il ne pouvait pas atteindre…
"La prochaine fois, prends un parapluie," souffla Levi en secouant doucement la tête, réajustant correctement sa veste de costume.
Le temps s'était calmé, on entendait même les oiseaux les plus braves chanter à cette heure timide. Toujours aucune trace du soleil mais le bleu du ciel s'éclairait légèrement, percé de-ci de-là par des teintes pâles, jaunes et roses. On pouvait aisément deviner la trace de la pluie mais elle avait cessé suffisamment longtemps auparavant pour que la nature se soit calmée et remise. Levi plongea sa main dans sa poche et en sortit son Blackberry, sous les yeux attentifs d'Eren qui attendait le signal pour s'en aller.
L'arrêt de bus était juste là, à quelques mètres. Et Eren n'avait pas envie de rentrer chez lui si cela voulait dire sacrifier quelques minutes précieuses aux côtés de Levi. Alors il attendait, l'air de rien, alerte du moindre bruit, du moindre geste — mais l'endroit était désert, il n'y avait qu'eux. Seuls au monde.
"Donne-moi ton téléphone."
Eren ouvrit grand les yeux de surprise mais il obéit rapidement, tendant l'appareil sorti de sa poche en direction de Levi. Il regarda son aîné glisser son regard d'un téléphone à l'autre, tapant sur les touches des deux mobiles, avant de verrouiller le sien et de tendre à Eren son téléphone. Eren laissa un sourire étirer ses lèvres.
"Pour les urgences," ajouta Levi devant son air satisfait.
En guise de réponse, Eren leva sa main, qui tenait son téléphone, et avant que Levi ne comprenne ce qui se passait, le bruit d'un cliché retentit doucement. Levi fronça les sourcils et se pencha en avant mais Eren avait déjà amené son téléphone hors de sa portée, et son sourire grandissait de seconde en seconde.
"C'est juste une photo." Ses lèvres se retrouvèrent, amusées. "Mais tu aurais pu sourire."
Il entendit Levi lâcher un vague "tsk" avant de croiser les bras sur sa poitrine.
"Est-ce que tu—" mais Levi n'eut pas le temps de finir sa phrase car déjà un véhicule imposant s'arrêtait à leurs côtés.
Eren ne l'avait même pas entendu arriver. Il sentit son coeur paniquer dans la seconde et ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais rien ne sortit.
"Oublie," marmonna Levi d'un air ennuyé. Il commença à s'éloigner sans un mot puis, finalement, juste avant d'entrer le bus, il se tourna vers Eren et lui lança un sourire moqueur. C'est à ce moment-là qu'il leva sa main, à son tour, et il n'eut pas besoin d'entendre la confirmation pour savoir que Levi venait de lui rendre la pareille en lui volant une photo en retour. Justice. Puis il se passa quelque chose — Levi éclata de rire. Ça ne dura qu'une, deux secondes, à peine ; mais c'était bien là, emprisonné dans la poitrine d'Eren comme un écho sans fin. Il voulut fermer les yeux pour savourer cette douce mélodie mais il était trop occupé à voler le sourire de Levi, sourire qui disparut aussi vite qu'il était venu.
"À plus, gamin," lâcha Levi tout en montant dans le bus.
L'homme disparut et Eren n'attendit pas davantage pour se retourner vers le bâtiment qu'il venait de quitter, et porter le bout de ses doigts jusqu'à ses lèvres, songeur. Levi allait être sa mort, il le savait. Mais dans un dernier sourire, il déverrouilla son téléphone et tomba nez à nez avec la photo de Levi, capturant un visage calme et serein, légèrement ennuyé. Deux prunelles grises perçantes et intenses. Une peau de poupée, parfaite. Et des cheveux sombres dont il rêvait maintenant de glisser ses doigts dedans.
Dimanche soir, Eren s'allongea sur son lit avec un vague sourire aux lèvres. Les événements de la veille et de la matinée avaient été comme un rêve, et quelque part, il n'avait qu'une seule preuve de leur réalité : la photo qu'il avait prise de Levi avant qu'il ne monte dans le bus. Une part de lui se demanda égoïstement si Levi avait regardé, de son côté, celle qu'il avait volée de lui, et il reconnut sans mal la chaleur qui enserra son coeur. Il ne faisait même plus attention aux papillons dans son ventre. Mais il en rougissait toujours.
Quelques minutes plus tard, alors qu'il s'apprêtait à s'abandonner au sommeil, Eren sentit quelque chose vibrer à ses côtés, et tâta les draps dans l'obscurité pour trouver l'objet de ses désirs. Quand enfin ses doigts se refermèrent sur son téléphone il retint à grand peine la course folle qu'entreprenait son coeur, et déverrouilla l'écran en plissant les yeux face à la lumière aveuglante. Quand un nom familier s'afficha à l'écran, ce fut définitivement son dernier souffle.
Levi. C'était Levi.
De : Levi
Il pleut demain. N'oublie pas ton parapluie, gamin.
Un rire grave naquit au fond de sa gorge et il relut le message une bonne dizaine de fois. Il était court, mais ça lui ressemblait. Habituellement, Eren ne prenait pas la peine de bien écrire quand il envoyait des messages, mais puisque c'était Levi, il voulait bien paraître. Alors, avec tout le soin du monde, il appuya sur "répondre" et prit une grande inspiration.
À : Levi
Bonne nuit.
Il rougit dans le silence de sa chambre, retenant un rire gêné face à ce qu'il venait d'envoyer sans réfléchir. Si Levi le prenait déjà pour un idiot, maintenant, ça n'avait plus de limites — et il roula sur son ventre pour enfouir son visage dans son énorme oreiller. Il avait un lit double, mais plusieurs oreillers, parce qu'Eren était un adolescent et que rien ne lui suffisait jamais. Une sensation désagréable se forma dans son estomac et il prit une autre inspiration pour tenter de la chasser; en vain.
Ce n'est que lorsque son téléphone vibra une deuxième fois, le faisant presque sursauter, qu'il parvint à oublier son malaise.
De : Levi
Idiot.
Eren se mit à sourire dans l'obscurité, conscient que Levi devait lever les yeux au ciel au moment même. Il était si près et pourtant si loin… Peu désireux de s'enfoncer davantage, Eren décida de ne pas répondre (de toute façon il était presque sûr que Levi n'aurait pas répondu à un message de plus), et posa son appareil, soudainement précieux, à ses côtés. Son souffle s'apaisa alors qu'il se remémorait le doux écho du rire de Levi, celui qu'il voulait avaler encore et encore, sans jamais s'arrêter. Pouvait-on un jour s'en lasser ?
Il entendit quelqu'un passer dans le couloir et des bribes de voix à l'extérieur de sa chambre, mais déjà Eren fermait les yeux et tout comme la veille, il ne réalisa même pas qu'il s'endormait, un sourire béat sur le visage.
Jean s'agitait à ses côtés et Eren l'écoutait à peine déblatérer sur la manière qu'avait eue Mikasa de l'ignorer lors de leur dernière rencontre. Il n'en avait que faire, vraiment, et feindre l'intérêt ne servait à rien, alors il se contentait de regarder au-delà de la vitre du bus, toujours satisfait de s'asseoir près de la fenêtre. Même si Jean lui bloquait la sortie, il était coincé ici de toute façon. Il laissa Shooting Star d'Owl City détendre ses nerfs alors que Jean ne semblait même pas remarquer qu'il portait ses écouteurs, trop occupé à se plaindre à voix haute. Dieu merci, le bus était quasiment vide à cette heure-là. C'était environ treize heures et Jean et lui avaient exceptionnellement fini les cours plus tôt, alors ils rentraient chez Eren pour s'entraîner à la batterie (et au chant, pour Jean). Certes, Bertholdt et Ymir ne pouvaient pas venir, Bertholdt car il était à un entraînement de tennis, et Ymir parce qu'elle traînait encore avec Christa, mais ils pouvaient très bien s'en sortir à deux étant donné qu'ils étaient maîtres dans l'art de procrastiner (au fond, aucun d'eux n'avait eu l'intention de travailler, et ce à partir du moment où ils étaient montés dans ce bus).
Eren cherchait un moyen d'échapper au brouhaha lointain de la voix de Jean quand soudain, il remarqua que trois passagers étaient entrés dans le bus. Et puisque le hasard ne faisait pas les choses à moitié, c'est au moment même où Jean décida d'attraper le visage d'Eren entre ses mains (seul moyen possible pour attirer son attention, et encore, c'était un échec cuisant) qu'Eren croisa le regard de Levi. Il fronça les sourcils avant toute chose, ses yeux glissant des mains de Jean jusqu'à son propre visage, l'air profondément irrité. Eren lui rendit un regard surpris, comme s'il ne s'était pas attendu à le trouver là, ce qui était stupide puisque c'était toujours quand il s'y attendait le moins qu'il croisait Levi. Mais comme si ça ne suffisait pas, alors qu'il était presque certain de déceler une lueur désapprobatrice dans les yeux de Levi (et une pointe de possessivité), Eren regarda aux côtés du petit homme pour y trouver une femme brune à lunettes qu'il lui semblait avoir déjà vue auparavant, et… Erwin. Le grand type blond séduisant, celui qui un jour avait posé sa main sur celle de Levi. Accident, peut-être — mais ça n'avait pas d'importance : le fait été que ça s'était passé, et chaque fois qu'il songeait à ce soir où Levi s'était éloigné dans la nuit, sûrement pour aller le retrouver, son coeur se serrait douloureusement dans sa poitrine.
C'est pire qui se passa en cet instant. Il sentit presque de la colère monter en lui. Pourquoi ? Parce qu'il refusait catégoriquement de partager, même si Levi ne lui appartenait pas. Il n'avait jamais été question de quoi que ce soit. Mais puisque Levi avait décidé d'amener Erwin par ici, alors Eren décida de lui rendre la pareille, et après avoir soutenu ses prunelles grises quelques secondes, il attrapa les mains de Jean (qui se tut aussitôt) pour les retirer de son visage, et après les avoir doucement quittées, se pencha vers son ami pour attraper un cil sous son oeil gauche. Jean le regarda sans rien dire, trop surpris pour protester, et sûrement coupé trop court dans ses pensées pour pouvoir reprendre le fil de sa plainte de sitôt. Il jeta un drôle de regard à Eren mais celui-là l'ignora superbement, impatient de croiser celui de Levi pour guetter sa réaction. Il ne fut pas déçu : ses fines lèvres semblaient indissociables et ses sourcils froncés ne révélaient plus seulement de l'ennui, mais de la frustration.
Jean lui parlait, tout autant que la femme brune parlait à Levi, mais aucun des deux intéressés ne se donnait la peine de rendre un regard ni d'écouter un seul stupide mot. Et quand, finalement, Levi brisa leur contact visuel, ce fut pour sortir son téléphone de sa poche, et l'estomac retourné, il sut ce qui l'attendait — une minute plus tard, son propre téléphone vibra et il retint un sourire. Levi l'observait avec un air de défi sur le visage et quand il ouvrit le message, il en sentit toute la fureur.
De : Levi
Préviens ton ami qu'il surveille ses mains s'il ne tient pas à les perdre. Un accident est vite arrivé.
C'était une menace en l'air mais quelque part, la manière qu'avait Levi de la poser était tout à fait sérieuse. Il ne lui couperait peut-être pas les mains, mais il sentait que d'une manière ou d'une autre, Levi était capable de le lui faire payer. Le coeur battant, il laissa ses doigts maladroits taper une réponse sous les yeux impatients de Levi.
À : Levi
Seulement si tu préviens ton ami de la même chose.
Quand Levi reçut la réponse, il ouvrit le message et un sourcil se haussa, joueur. Il jeta un bref coup d'oeil à Erwin, puis à Eren, puis à son téléphone.
De : Levi
Jaloux ?
Eren sentit son coeur se bloquer dans sa cage thoracique. Oui, il était jaloux, il le savait, mais le fait que Levi le sache désormais avait une couleur différente. Tant pis — de toute manière il n'avait jamais été doué pour garder ce genre d'émotions pour soi. Son corps parlait pour lui. Et sa langue fourchait aisément, aussi.
À : Levi
La balle est dans ton camp.
Il vit Levi relever la tête de son téléphone avec un vague sourire aux lèvres et au même moment, Erwin appuya sur le bouton de l'arrêt. Levi eut juste le temps de lui taper un autre message avant que le bus ne s'arrête à nouveau.
De : Levi
Forneret a dit que la jalousie voit tout, excepté ce qui est.
N'oublie pas de mettre en garde ton ami.
Quand Eren finit de lire le message, Levi était déjà sorti du bus. Il n'eut même pas le temps de chercher son regard de l'autre côté de la vitre que déjà le bus reprenait sa route, et c'est une drôle de sensation dans le ventre qu'il verrouilla son téléphone, remarquant pensivement que Jean avait repris son monologue.
"Eren, tu m'écoutes ?"
Troublé, Eren croisa son regard et ouvrit la bouche sans rien dire. Non, il ne l'écoutait pas, pas même une seule seconde, parce qu'il était trop occupé à ancrer les faits dans sa mémoire.
Levi était jaloux.
