La première chose qu'il vit en déverrouillant son téléphone n'était pas quelque chose à laquelle il s'était particulièrement attendu. Il s'était endormi sans trop s'en être rendu compte, et au final, la conversation singulière qu'il avait eue avec Levi la veille lui était sortie de la tête. Pourtant, dès le réveil, Eren n'eut pas le temps de s'habituer à la lueur du jour que quelque chose le frappa en plein cœur.

De : Levi

Oi, tu dors, morveux ?

Ce message datait d'une bonne dizaine de minutes après sa dernière réponse, et Eren sourit à l'idée que Levi ait pris le temps d'attendre pour lui poser la question. Il ne s'en fichait pas complètement, au fond, sinon, il n'aurait rien envoyé du tout.

Puis, trois minutes plus tard, il y avait encore un autre message.

De : Levi

Idiot et malpoli. Et ça part sans dire au revoir.

C'était le dernier message mais Eren savait qu'il n'était pas en colère. La seule fois où il avait réellement vu Levi sortir de son mutisme était la fois où il l'avait mis à la porte de chez lui, mais chaque fois qu'il y repensait, Eren avait du mal à ignorer la sensation douloureuse qui se logeait dans sa poitrine. Alors il partait du principe qu'il valait mieux ne pas provoquer la colère du petit homme en premier lieu, et même si Eren se conduisait comme un véritable morveux, il n'était pas assez loin pour se faire la nuit passée. C'était une taquinerie, et, il réalisa, un geste d'affection que Levi n'admettrait jamais.

Ce n'est qu'à l'arrêt de bus (désert, hormis une vieille dame assise sur le banc sous l'abri) qu'il se décida à lui taper une réponse, mais avec tout le courage qu'il parvint à trouver, il ignorait si c'était une bonne idée. Sûrement pas.

À : Levi

Je peux passer chez toi, ce soir ?

Ce soir voulait dire "après les cours", mais ça, il n'avait pas besoin de le préciser, car Levi s'en doutait. Eren tapa du pied, impatient, cela faisait déjà trois bonnes minutes qu'il avait tapé son message et qu'il l'avait envoyé. Il était bien trop conscient du coeur qui battait violemment dans sa poitrine, et l'air tiède du matin l'irritait au plus haut point, sans aucune raison valable.

Il aurait pourtant dû se douter.

"Pas si tu reviens trempé comme la dernière fois." La voix était ennuyée et traînante; pas de doute, c'était celle de Levi.

Eren fit volte face et tomba nez à nez avec le petit homme, et un sourire sincère étira ses lèvres. L'irritation accumulée s'envola dans un souffle et il croisa deux prunelles fatiguées. Levi avait dû rester éveillé plus tard que prévu. Il s'en voulut soudainement de s'être assoupi trop tôt; au fond, peut-être que Levi cherchait un peu de compagnie en ses messages. Mais chaque fois qu'il s'imaginait Levi seul, son côté jalousie ne pouvait s'empêcher de mêler d'autres personnages à la réalité, et dans chaque scénario, Levi finissait toujours avec quelqu'un. Pourtant, il était presque sûr que cette nuit, la solitude l'avait guetté.

L'adolescent fit mine de regarder la route, mais son sourire encore demeurait et la présence de Levi à ses côtés rendait les choses soudainement plus légères. C'était un remède instantané.

"Heureusement que je suis arrivé," soupira faussement Levi, et quand Eren fronça les sourcils, il poursuivit d'un ton amusé. "Un peu plus et tu te serais jeté sous un bus, hm ?"

Eren ne prit pas la peine de répondre et lâcha un bref "pff" avant de retenir un sourire. Levi n'avait pas tort, cependant. Il était arrivé au bon moment, car un peu plus, et ce qui n'était qu'une journée banale aurait été un désastre. Non, il ne se serait pas jeté sous les roues d'un bus, mais il aurait laissé la mélancolie prendre possession de lui, et c'était peut-être pire. Alors qu'avec Levi à ses côtés, il ne restait de place que pour les émotions qui en valaient la peine.

"Pas la peine de s'envoyer des fleurs."

Levi ricana silencieusement et il sentit son coeur s'échauffer dans sa poitrine. Peu de temps après, le bus arriva et freina doucement à leur hauteur; mais la vieille dame resta assise et ils furent les seuls à monter dans le véhicule. Mais par une malchance inouïe, toutes les places assises étaient déjà prises et Eren traîna les pieds jusqu'au centre du bus, soulagé d'avoir au moins une barre à lui tout seul.

Jusqu'à ce que les doigts de Levi s'enroulent autour de celle-là, quelques centimètres à peine au-dessous des siens. Il rougit sans raison, baissa les yeux pour trouver Levi coincé entre lui et la barre, et un sourire moqueur éclaira son visage.

"Enlève-moi ce sourire de là, morveux," marmonna Levi en soupirant.

Leur différence de taille était difficile à nier dans une position pareille, quand Eren surplombait Levi de toute sa taille. Il ne le dépassait pas de beaucoup, mais de suffisamment pour que la proximité de leurs corps soit presque gênante. Son bras était tendu au-dessus de l'épaule de Levi, et à chaque virage, il manquait presque de basculer sur lui. De même, dans les virages contraires, c'était Levi qui était poussé dans sa direction, et quand le chauffeur fit une combinaison maladroite, Eren posa sa paume libre sur son épaule juste à temps. Mais même après que Levi se soit figé, son équilibre repris et l'irritation visible sur son visage, la main d'Eren demeura, et dans le silence du trajet, il ne lui demanda pas de l'enlever.


Il faisait encore jour mais le Soleil n'était plus là pour très longtemps. Quand Levi ouvrit la porte, Eren remarqua qu'il avait fermé la plupart des volets à l'intérieur, et qu'il avait troqué sa chemise de costume contre un t-shirt gris, lâche et banal, et son pantalon coûteux contre un bas de survêtement trop grand pour lui, et l'espace d'un instant, Eren se demanda s'il l'avait interrompu durant une séance de sieste. Mais Levi n'avait pas l'air endormi, au contraire – et il s'écarta sans attendre un seul mot de sa part.

Eren trouva son chemin à l'intérieur, ce n'était pas la première fois, après tout. Il retira ses chaussures en silence et s'avança dans le petit couloir, mais lorsque Levi le dépassa et s'engouffra dans sa chambre, Eren le suivit sans rien dire. Son ordinateur portable était posé au bout de son lit et son store était à moitié fermé, ce qui laissait une semi-pénombre reposante dans la pièce. Nonchalamment, Levi s'assit en tailleur devant son ordinateur, et Eren sentit qu'il avait carte blanche. Alors il posa son sac à dos au pied du matelas, grimpa sur le lit à son tour et s'allongea près du mur, enfouissant la moitié de son visage dans l'un des oreillers moelleux.

"Tu bosses sur quoi ?"

En silence, Levi lui jeta un regard par-dessus son épaule, et la seconde d'après, il se penchait au bord de son lit pour attraper quelque chose de posé sur la table où son ordinateur était habituellement posé. Le temps qu'Eren comprenne de quoi il s'agissait, il avait déjà glissé une cigarette entre ses lèvres et son pouce s'activait sur le briquet pour produire une étincelle.

Levi inspira bruyamment et après avoir jeté son briquet sur la table d'où il venait, coinça sa cigarette entre son index et son majeur.

"Des conneries, encore et encore."

Levi avait l'air profondément irrité par son travail, et après avoir fixé ses épaules durant plusieurs secondes, Eren se redressa, pris d'un élan d'audace qu'il ne soupçonnait pas. Il rampa jusqu'à Levi et croisa ses jambes une fois assis derrière lui, si proche que ses jambes frôlaient son dos. Et comme ça, avec toute la nonchalance du monde, il posa ses paumes sur ses épaules et émit une pression, hésitante, mais suffisante pour que Levi baisse la tête dans un grognement étouffé.

Eren sourit dans son dos – Levi avait réellement besoin de ça. Passée la fierté d'avoir eu cette idée brillante, Eren se concentra, et quelques minutes plus tard, il se creusait de plus en plus la tête pour trouver des figures à dessiner sur la chair crispée de ses épaules. Bien vite, elles dépassèrent, et il finit par les élargir jusque dans son dos, mais Levi ne protestait toujours pas. Parfois, quand il appuyait suffisamment pour créer un effet là il semblait tendu, Levi se figeait, ses doigts se suspendaient dans l'air, au-dessus de son clavier, et Eren était certain qu'il fermait les yeux.

Levi attrapa sa cigarette entre ses doigts, fit mine de le regarder par-dessus son épaule, et Eren immobilisa ses paumes au milieu de son dos.

"Tu n'es pas bavard, aujourd'hui."

"Oui," souffla Eren d'une voix plus sereine qu'à l'accoutumée, "quelqu'un m'a confié que j'étais particulièrement malpoli, alors j'ai pensé que le silence valait mieux."

Il vit le coin de sa bouche se relever et Levi tourna la tête vers son ordinateur.

"Soif ?"

"Négatif," répondit Eren.

En réalité, il avait soif, juste un peu – mais il refusait de laisser Levi s'échapper de là. Ses mains étaient bien où elles étaient, (et puis, il aimait écouter la respiration du petit homme tandis qu'il cherchait les mots à taper sur son clavier), et par un miracle sans nom, Levi ne lui avait pas encore demandé de les enlever.

Pensif, Eren décrocha, et alors que Levi ferma ses lèvres autour de sa cigarette presque finie et qu'il recommença à taper, il s'autorisa à descendre ses mains un peu plus bas. Il semblait dessiner des formes indistinctes sur le doux tissu de son t-shirt, mais il était trop ailleurs pour vraiment réaliser ce qu'il faisait. Et quand la fatigue pointa le bout de son nez, car mine de rien, cette pénombre et ce silence faisaient leur effet, il ne réfléchit pas avant de poser son front contre le haut de son dos.

Il sentit Levi se figer une nouvelle fois sous lui, mais il était trop épuisé pour s'en soucier. Tant que celui-là ne l'envoyait pas balader, c'était que tout n'était pas encore catastrophique. Et Levi ne semblait pas d'humeur particulièrement mauvaise. Et Ymir avait lu l'horoscope, aujourd'hui. On avait prévu de la chance pour les Béliers. (L'aubaine.)

"Si tu t'endors, tu seras impossible à réveiller," grogna Levi et Eren sourit contre son dos.

Il ne l'avait pas repoussé, alors.

"Je ne m'endormirai pas."

Levi répondit par un "hm" hésitant, et il inclina la tête pour regarder son travail sur l'ordinateur, au moment même où les mains d'Eren se glissaient autour de sa taille pour se nouer devant son estomac. Cependant, le silence demeura et aucun d'eux n'ajouta quoi que ce soit. Et, comme si l'horoscope d'Ymir disait vrai, Levi ne le repoussa pas non plus. Il devrait peut-être lire l'horoscope plus souvent, après tout.


Une vingtaine de minutes avait passé et Eren avait toujours sa joue d'appuyée contre son dos. Levi était penché en avant, et même si ce n'était sûrement pas une position recommandée pour son dos, c'était assez confortable pour Eren. Au moins ça profitait à l'un d'eux.

Le Soleil avait disparu mais l'on devinait encore les vestiges du jour.

"Tu restes manger ? Le service n'est pas de très bonne qualité mais je crois savoir qu'il y a pire."

Eren releva sa tête sans dénouer ses mains et posa son menton près de sa nuque. Son souffle aterrissait dans son cou mais Levi ne semblait pas en tenir compte. En silence, Eren pesa le pour et le contre. Il n'avait pas envie de s'en aller, et que Levi lui propose une chose pareille était une occasion en or. L'idée même de partager un repas avec lui était tentante. Il pouvait toujours envoyer un message à Mikasa et lui dire qu'il mangeait chez Connie. Oui, c'était bien, ça.

Il hocha doucement la tête et Levi le sentit.

Levi ferma son ordinateur portable et poussa un long soupir. "Hey," chuchota-t-il en tapotant le noeud que formaient ses mains au niveau de son estomac. Instantanément, Eren se redressa pour le laisser partir et Levi se jeta hors du lit avant de s'étirer.

Eren eut juste le temps de capturer une brève image dudit estomac, laissé à découvert par le t-shirt qu'il avait relevé en s'étirant. Eren l'imita et attrapa son sac à dos qu'il avait posé par terre. Puis tous deux marchèrent jusqu'à la cuisine, et puisque la pénombre avait bonne allure, Levi n'alluma qu'une seule ampoule, celle qui surplombait le plan de travail. Eren se glissa sur un tabouret et posa son sac sur celui d'à côté. Il l'ouvrit alors que Levi commençait à ouvrir le frigo, et il posa lourdement son bloc notes sur l'îlot de la cuisine.

"Je ne pensais pas que tu étais du genre à faire tes devoirs," chantonna Levi en fermant la porte du frigo d'un coup de coude.

"Moi non plus," avoua Eren. Il ne mentait pas. C'était Levi qui agissait de cette manière autour de lui, comme s'il avait une influence, bonne ou pas, peu importait. Mais regarder Levi travailler lui donnait presque envie de faire la même chose en sens contraire. Il s'imaginait Levi entourer sa taille de ses bras et poser son visage contre son épaule. Difficile d'effacer cette vision de son esprit.

Levi posa deux verres sur l'îlot et deux assiettes suivirent. C'était étrange de voir le salon sous un tout autre aspect, alors que l'obscurité avait pris ses marques. Rien n'avait plus la même couleur et Eren réalisa pourtant qu'il commençait à devenir plutôt familier avec l'endroit. L'idée ne lui déplaisait pas.

Eren s'affala sur son bloc notes et enfouit son menton dans le creux de ses bras, les yeux levés vers Levi qui s'activait de l'autre côté. Il allait d'un bout à l'autre de la cuisine, les mains toujours pleines, sans jamais s'arrêter. Pas étonnant que ce type se retrouve avec un mal de dos.

"Tu n'as aucune photo ?" demanda Eren en fronçant les sourcils.

"Quoi ?" fit Levi en s'arrêtant soudainement pour lui jeter un regard agacé.

"Des photos. Tu n'en as aucune."

Levi haussa les épaules et il le regarda reprendre son activité. Bientôt, il sortit un sac de tomates du frigo et le posa dans un récipient sur le plan de travail, à côté d'une planche à découper et d'un couteau assez dangereux pour que la moindre pression ne lui coupe un doigt. Il savait qu'irriter Levi alors qu'il tenait un tel instrument n'était pas l'idée du siècle, mais il ne pouvait pas s'empêcher d'essayer d'en savoir plus.

"Tu ne t'entends pas avec ta famille ?"

Un soupir exaspéré lui répondit et Eren observa le dos de Levi qui lui faisait face. Ses muscles se crispaient à chaque mouvement à travers le tissu gris de son t-shirt.

"Tu ne sais pas de quoi tu parles, gamin."

"Alors dis-moi," répondit finalement Eren après une minute.

Il ne savait pas où il mettait les pieds, mais quelque chose lui disait qu'il pouvait s'autoriser un peu d'audace. Levi l'avait laissé entrer et il était presque certain qu'il ne le mettrait pas à la porte. Du moins, pas tout de suite. Mais Levi ignora sa question et il douta même de l'avoir posée assez fort ; le petit homme continuait de couper les tomates sans lui accorder le moindre regard. Eren soupira à son tour, assez bruyamment pour que Levi ne l'entende, mais celui-là ne réagit pas. Alors Eren ouvrit son bloc notes et contempla les dernières phrases écrites sur le papier. Aucune d'elles n'avait de sens à ses yeux.

Quelques minutes plus tard, Levi se pencha au-dessus de l'îlot et instinctivement, Eren se redressa. Des bouts de tomates finirent leur course dans l'assiette d'Eren, puis dans celle de Levi, et ce dernier retourna près de l'évier pour reposer le récipient encore plein. Il ramena deux fourchettes et s'assit de l'autre côté de l'îlot, juste en face d'Eren. Celui-là ferma son bloc notes d'un air excédé et le repoussa plus loin. Il n'avait même pas remarqué que son verre s'était rempli d'eau. Quand Levi l'avait-il fait ?

"Oi, arrête de me fixer comme ça et mange, morveux."

Eren s'exécuta mais une partie de lui ne put s'empêcher de lui glisser des coups d'oeil répétitifs. Il n'avait jamais vu Levi manger et c'était une expérience étrange. Même lorsqu'il l'avait croisé l'autre jour, dans ce restaurant rapide, il n'avait pas eu l'occasion de surprendre Levi avec de la nourriture. C'était à se demander s'il ressentait la faim. Il mangeait avec précaution et lenteur, comme si chaque geste devait être d'une minutie préparée à l'avance. Chaque bout de tomate était précisément transpercé par les dents de sa fourchette, et passait, comme avec la justesse d'un calcul mathématique, entre ses lèvres. Il mangeait sans bruit, et l'espace d'une seconde, Eren se demanda si Levi procédait à la même analyse. Mais celui-là était concentré sur sa nourriture et nul doute qu'il ne s'intéressait pas assez à Eren pour observer sa manière de déguster des fruits. Intérieurement, il riait, mais il était soudainement trop nerveux pour laisser le moindre son passer ses lèvres.

"J'ai eu un 9 en mathématiques," glissa Eren comme s'il était à table avec ses parents.

Fourchette proche de sa bouche, Levi leva les yeux vers lui et ne cilla pas. Il mâcha avec prudence, mais ne lui répondit rien. Eren aurait sûrement cru, autrefois, que le petit homme était trop irrité pour lui répondre, mais il n'en était rien. Levi ne parlait que lorsqu'il songeait que c'était nécessaire. Alors Eren poursuivit avec nonchalance.

"Jean a eu 10 et n'arrête pas de s'en vanter. Non seulement il a eu la moyenne, mais il m'a battu d'un point. Quel imbécile."

Dans le silence qui suivit, Levi tiqua à l'entente du prénom de Jean. Ce n'était pas la première fois, et il était difficile d'oublier la proximité presque innocente qu'il entretenait avec Eren durant leurs trajets de bus.

Eren joua avec un bout de tomate du bout de sa fourchette. Ses sourcils s'étaient froncés sans qu'il s'en rende compte et il commençait à s'énerver en se remémorant le sourire moqueur de Jean, assis à sa droite en cours, lorsque les copies d'examen avaient été rendues. Aucun d'eux n'était une flèche, et c'était souvent la compétition entre eux. À celui qui aurait la meilleure des deux exécrables notes. Inutile de préciser qu'Eren était trop fier pour accepter la défaite.

"Les mathématiques sont des salopes. Et Jean est un idiot."

Eren sembla s'éveiller tout d'un coup, stoppant le moindre de ses gestes pour regarder Levi avec surprise. Non seulement il lui avait répondu, mais il l'avait écouté, et comme toujours, il rajoutait sa touche personnelle à la tournure de sa phrase. Sa grossièreté aurait sûrement choqué Armin, lui qui trouvait absolument inutile de gaspiller sa salive pour des mots vulgaires, mais c'était un trait chez Levi qu'Eren commençait à fortement apprécier. Non qu'il eût un amour prononcé pour les injures et le vocabulaire peu recommandable du brun, quoiqu'il n'était pas mieux non plus, mais c'était quelque chose d'indissociable de Levi et il l'avait accepté. La surprise passée, il y avait l'analyse de ses mots. C'était un code que Levi utilisait pour dialoguer, et seules les personnes qui s'y penchaient d'assez près pouvaient comprendre ce qu'il voulait dire. Ici, Eren devina que Levi avait sûrement eu le même passé d'écolier que lui, à quelques détails près, et lorsqu'il réalisa qu'il avait une conversation tout à fait banale, à table, avec l'homme qui hantait insidieusement ses pensées, il ne put s'empêcher de sourire. Stupidement, comme d'habitude. En plus de ça, Levi ne semblait pas porter Jean dans son coeur et le souvenir de l'avoir vu un brin jaloux dans le bus lui chauffa les joues.

"Mange," ordonna Levi d'un coup de menton en direction de son assiette, et Eren s'exécuta.

Ils mangèrent en silence durant quelques minutes, et Eren s'étonna de sa capacité à manger lentement. Peut-être qu'il n'avait pas envie d'en finir et de se voir jeté à la porte, ou peut-être prenait-il simplement soin de ne pas manger avec la même liberté que chez lui ou avec ses amis. Partager un repas avec Armin n'avait pas la même allure; et le contraste entre ces deux situations lui fit presque penser qu'il était quelqu'un de littéralement différent à l'instant. Mais sa maladresse demeurait dans chacun de ses gestes et l'espace d'un instant, il laissa son cerveau fatigué s'imaginer le scénario de panique dans lequel il catapulterait accidentellement un bout de tomate vers la figure de Levi. Lui qui semblait si à cheval sur la propreté et l'hygiène, c'était certainement, à côté de renverser du vin sur son tapis et d'écraser des cerises sur son canapé, la pire erreur qu'il puisse faire. Au moins, la tomate partait au lavage.

"À quoi tu penses ?" demanda soudainement Eren.

Il ne se sentait pas gêné dans ce silence, quoiqu'à des moments, il devenait lourd et trop évident. Mais il s'était demandé, dans un coin de sa tête, si Levi se laissait aller au même jeu dangereux en s'inventant les scénarios les plus foireux. Peut-être qu'il s'imaginait en train d'égorger Eren et de couper son corps inanimé pour le faire disparaître par la cuvette des toilettes. Macabre, mais plausible.

Levi lui jeta un regard de travers et cessa de mâcher. Il fronçait les sourcils, et Eren pouvait sentir l'irritation naître dans sa chair, couler le long de sa peau comme un poison liquide. Mais Levi soupira et avala ce qu'il restait dans sa bouche.

"Au boulot qu'il me reste encore à faire." Après une seconde sceptique, il ajouta, "pourquoi ?"

"Je me demandais," répondit Eren en haussant innocemment les épaules. Lui confier son scénario d'horreur était hors de question – et de toute évidence, il était le seul à avoir divagué. Il ne savait pas trop s'il devait s'en réjouir ou s'en inquiéter ; les scénarios de Levi auraient été sanglants, pour sûr, mais quand même. "Tu travailles sur quoi ?" tenta Eren une nouvelle fois.

Il s'attendait à un silence ou un "du travail", tandis que Levi levait les yeux au ciel, mais rien ne vint. Levi reposa sa fourchette et croisa les bras sur l'îlot de la cuisine.

"Gamin, si tu t'attends à ce que je te raconte ce que je fais pour gagner ma vie, tu te fourres le doigt dans l'oeil, et crois-moi, ça fait mal. Ça n'a pas d'importance, de toute façon."

Levi l'observa sans rien ajouter comme s'il attendait qu'Eren hoche la tête ou quelque chose, mais Eren demeura immobile et ils se regardèrent pendant quelques secondes comme si parler était devenu étrange. Quand Levi comprit qu'il ne répondrait pas, il se pencha au-dessus de l'îlot et attrapa une bouteille d'eau qu'il avait sortie du frigo quelques minutes auparavant. Il en versa dans le verre d'Eren, puis dans le sien, et après avoir fermé la bouteille, la reposa d'où elle venait. Deux yeux verts le fixaient encore et il prit soin de les éviter.

"Pourquoi tu m'as laissé entrer ?"

"Parce que tu m'as demandé de venir. Imbécile."

Eren ignora l'insulte et reposa sa fourchette.

"Si je t'ennuie, pourquoi tu fais tout ça ? Le téléphone, et la dernière fois, quand j'étais trempé…" Il voulut continuer, poursuivre encore et encore, laisser la frustration s'en aller, mais Levi le coupa. C'était mieux ainsi de toute façon – Eren avait la fâcheuse tendance de ne jamais réfléchir avant de parler, et froisser Levi n'était pas son objectif.

"Tu m'ennuies moins que le reste."

Avec ça, Levi haussa les épaules et Eren chercha nerveusement son verre d'eau. Levi ne semblait pas un brin gêné par la conversation, et s'il était quelque chose, c'était plus agacé que nerveux. Pourtant, il était presque sûr qu'il ne devait pas souvent avoir de telles conversations, surtout pas avec des gamins de son âge.

Tous les deux continuèrent de manger en silence, et le repas ne fut animé que du tintement métallique des fourchettes contre la porcelaine des assiettes, ou du bruit machinal des mâchoires en plein travail. Eren s'en serait senti mal à l'aise dans bien des situations, il arrivait même qu'il ressente cette gêne passagère chez l'un de ses amis, ou à table avec les parents de l'un d'eux. Pourtant, curieusement, ce n'était pas tant le silence qui le mettait mal à l'aise; c'était la présence de Levi en elle-même, parce qu'il l'avait désirée dans la pénombre de sa chambre et qu'il semblait pouvoir en profiter si facilement que c'en était irréel.

Au bout de ses pensées incohérentes, Eren laissa un sourire idiot étirer la fine ligne que formaient ses lèvres, et baissa la tête vers ce que son assiette contenait encore pour terminer le repas rapide que Levi lui avait cuisiné. Ce n'était vraiment pas mauvais, et pour sûr, c'était plus sain que les choses qu'il mangeait chez lui avec Mikasa; rares étaient les soirs où ils ne finissaient pas par commander des pizzas ou de la cuisine chinoise, ou simplement flanquer des plats à réchauffer au micro-ondes. Grisha Jaëger n'était pas souvent chez eux, et lorsqu'il y était, on pouvait l'apparenter à un fantôme. Honnêtement, les dîners, en semaine, qu'ils passaient tous trois à table en mangeant un véritable repas, se comptaient sur les doigts de la main. Mais Levi n'avait rien d'un père, même si à ses côtés, il retrouvait ce sentiment de sécurité que tout enfant se doit de ressentir auprès de ses parents. Non, Levi n'était pas son père; il le traitait d'idiot et collectionnait les injures, il ne souriait ni ne riait, et la plupart du temps, faisait comprendre à Eren qu'il n'était qu'un gamin ennuyeux qui lui faisait perdre son temps. Pourtant, il se trouvait là, en face de lui, à manger chez lui comme si c'était la chose qu'il était censé faire. Comme si c'était… logique.

Tandis qu'il fourrait un nouveau bout de tomate dans sa bouche, Eren se surprit à se sentir exagérément bien. Il savait qu'il allait devoir rentrer chez lui, retrouver le bazar de sa chambre qui lui semblait toujours presque étranger après être passé par l'appartement impeccable de Levi; retrouver les râles familiers de Mikasa, lui glissant toujours de ne pas éteindre trop tard ou de ramasser ses sous-vêtements dans la salle de bain avant de s'enfermer dans sa propre chambre et de lire un film avec la musique à fond. Lui, généralement, se contentait de s'allonger en travers de son lit, les pieds reposés contre le mur et la tête dans le vide, les paumes sur son ventre, se berçant lui-même au rythme de sa propre respiration, et bénissant chaque seconde d'en avoir conscience. Conscience de ces nuits, longues et profondes, qui renfermaient autant de pensées noires que de sourires discrets; conscience que le matin, peut-être, il croiserait Levi une nouvelle fois ou, s'il avait vraiment de la chance, se réveillerait en voyant son nom d'affiché sur l'écran de son téléphone. Les journées étaient toujours aussi pénibles et sans fin, mais au moins, il pouvait entrevoir la promesse d'un atterrissage en douceur, guidé par la voix du petit homme qui lui faisait face.