Athéna et Arès étaient inquiets. Les attaques des Hommes-titans avaient cessé le lendemain du massacre. Pour Lito et Capheus, cela signifiait qu'Ouranos avait compris qu'ils étaient en mesure de riposter. Mais pour le dieu de la guerre, ce silence renvoyait davantage à un changement de tactique. La déesse de la sagesse partageait cet avis. Elle craignait surtout qu'une alliance entre Ouranos et les piliers ne se produise, et le silence d'Eros ne faisait qu'augmenter ses angoisses.

Prométhée les ayant quitté sans trop d'explications et partageant les inquiétudes de sa soeur, Zeus avait décidé qu'il explorerait avec ses frères la Terre afin de trouver un titan capable de les renseigner.

Les déesses avaient quant à elles fait le choix de demeurer sur l'Olympe en arrière garde.

Une nuit d'encre enveloppait le palais quand les dieux quittèrent l'olympe.

- « Tu restes avec nous ce soir ? » l'interrogea Michana

- « Oui. Il fait froid en Enfer sans Wolfgang » lui répondit Kala

- « Surtout quand Wolfie est absent » plaisanta Krysten « mon frère …c'est le feu sous la glace » poursuivit elle en lui faisant un clin d'œil

Kala rosit

- « Nous sommes contentes que tu restes avec nous en tout cas » fit Riley « Nos connexions sont encore trop sporadiques. Etre sous le même toit est encore la meilleure des stratégies ».

- « La tactique de la tortue comme dirait Yulian » dit Nomi en imitant la voix de son frère « Sacré Arès ! Ses images sont toujours si parlantes… Ceci dit, si nous souhaitons être en capacité de nous battre en cas de problème, je suggère de ne pas la faire trop longue. Je vais me coucher ! » termina-t-elle en se levant pour déposer le livre qu'elle tenait à la main

- « Te coucher ça ne veut pas dire jouer à la bête à deux dos avec Aminata ! » s'écria Krysten

Nomi lui fit un signe de la main et quitta la pièce.

- « Je ferait mieux de faire pareil » dit Kala en souriant « Bonne nuit »

- « Bonne nuit » répondirent en cœur les sœurs.

Le temps s'écoula tranquillement, Krysten et Riley vaquant silencieusement à leurs occupations

- « Brrrr ! » reprit Krysten au bout de quelques heures, en se dirigeant vers une des grandes fenêtres de la salle « Je n'aime pas cette nuit. Il flotte une étrange d'atmosphère, et le ciel est si bas que j'ai l'impression que je pourrais le toucher juste en levant la main au dessus de la tête »

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Kala referma doucement la porte de ses quartiers derrière elle, et une lumière chaude inonda les pièces qu'elle n'avait pas regagnées depuis la nuit où elle s'était donnée à Wolfgang.

Elle expira bruyamment, balaya la pièce du regard et sourit.

Au milieu de la table du salon, trônait une grenade rouge.

Son fruit préféré.

« Wolfgang …» pensa-t-elle avec un sourire en secouant la tête « tu n'as pas le droit de te servir de notre connexion pour explorer mes goûts »

Elle s'empara du fruit rouge et commença à l'éplucher.

Elle savourait le goût acide et acidulés des arilles, lorsqu'on toqua à sa porte.

- « Qui est ce ? » demanda-elle

La porte s'entrebâilla et le visage d'Asmaa apparut.

- « Je te dérange ? »

- « Pas du tout » dit Kala en reposant son fruit « Entre »

Asmaa referma la porte derrière elle, arrangea le voile qui lui couvrait les cheveux et se dirigea d'un pas feutré vers sa nièce.

- « Je me sentais seule » lui annonça-t-elle avec un sourire furtif « depuis que Wolfie et toi êtes ensemble, je n'ai plus personne avec qui partager mon amour des bollywoods. Lito ne veut voir que des films espagnols » continua-t-elle avec une moue boudeuse « Ils sont beaux, c'est vrai, mais je trouve que les bollywoods expriment mieux les tourments de l'amour. »

Kala rit.

Elle appréciait cette déesse. Sa culture musulmane aurait dû les placer en porte-à-faux, pourtant il n'en était rien. Respectueuse de leurs différences, il leur arrivait fréquemment de discuter religion et même de prier ensemble. De plus, ses choix vestimentaires lui rappelaient son Inde natal et sa mère dont elle était après tout, la sœur.

- « Je trouve aussi. Mais je ne suis pas objective. Pas plus que Lito je suppose »

Asmaa sourit et fit un geste vers le fauteuil face à Kala

- « Je peux ? »

- « Je t'en prie » lui répondit Kala

Asmaa s'installa confortablement, sortit deux pommes de sa poche, en offrit une à Kala, et regarda autour d'elle avant de reprendre.

- « Maintenant que tu connais les tourments de l'amour, nos discussions seront sans doute plus endiablées »

Kala éclata de rire

- « Les tourments de l'amour ? il n'y a aucun tourment entre Wolfgang et moi » lui dit Kala en croquant dans la pomme.

- « Waouh ! quelle force de caractère vous avez » fit Asmaa avec un sourire « il faut bien avouer que votre histoire, à Wolfie et toi, est presqu'aussi tragique que celle de Devdas[1]. Je suis contente que tu aies réussi à lui pardonner d'avoir tué ton fiancé et de te l'avoir caché »

Kala se figea.

- « Oh » souffla Asmaa « je croyais … je veux dire … je pensais que tu le savais. Enfin, même si nous étions tous d'accord pour ta cacher la vérité, je pensais que … puisque vous vous aimez … et bien … euh … tu sais … il n'y a pas de mensonges entre deux personnes qui s'aiment. Aussi terribles que soient leurs secrets.»

Kala ne dit rien

- « J'espère au moins qu'il t'a expliqué pourquoi il avait aussi tué Mrittika. Je veux dire … j'ai déjà du mal à comprendre pourquoi il nous le cache même à travers la connexion, mais … à toi … »

Les doigts de Kala se crispèrent sur sa pomme.

- « ohhh » fit Asmaa dans un souffle « Ca aussi il te l'a caché …Je suis navrée … je ne sais pas quoi dire … tu souhaites peut être que je … »

- « Oui » murmura Kala d'une voix éteinte tandis que ses larmes affluaient « vas-t-en …»

- « Kala … je suis désolée … je … »

- « Vas-t-en ! » dit Kala d'une voix plus forte

- « Bien … comme tu voudras » fit Asmaa en se relevant.

Elle resta debout un instant à contempler Kala en tordant nerveusement ses doigts.

« Je suis désolée, je ne voulais pas te blesser » avoua-t-elle avant de quitter la chambre de Kala, en essuyant ses larmes.

Asmaa referma la porte doucement derrière elle, et s'y appuya un instant.

Elle écouta quelques minutes les sanglots étouffés de Kala derrière la porte.

Elle essuya la larme qui coulait sur sa joue.

Et un sourire radieux apparu sur ses lèvres.

- « Ageishi » murmura-t-elle en faisant glisser le voile qu'elle portait sur ses cheveux.

- « Parfait » résonna la voix d'Ouranos dans sa tête « A-t-elle croqué la pomme ? »

- « A pleine dents »

- « Et ton mensonge ? Y a t elle cru ? »

- « Pourquoi en douterait-elle ? Après tout … les mensonges les plus convaincants renferment toujours une parcelle de vérité» lui répondit Pseudis-Logos[2] en reprenant le visage qui était le sien tandis qu'elle s'éloignait dans le dédale des couloirs en sifflotant.

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Lorsque Wolfgang arriva enfin dans la grande salle de son palais, il était exténué physiquement et moralement.

Leurs recherches n'avaient rien donné. A croire qu'il n'y avait plus de descendants d'Ouranos sur la Terre. Le silence assourdissant de leurs ennemis confortait son opinion et ses craintes les hypothèses d'Athéna et d'Arès pourraient bien être plus réelles que ne le croyaient certains de ses frères.

Il souffla bruyamment, posa son katana et commença à se déshabiller, il ne voulait plus retourner en vain ce problème dans sa tête, il souhaitait seulement retrouver Kala.

Le parfum des iris emplit la pièce et il sourit.

- « Tu les as tué » fit la voix de Kala derrière lui

Wolfgang se figea

- « Tu as tué Rajan et tu as laissé mourir ma mère » reprit elle

Son cœur manqua un battement.

Il se retourna lentement pour lui faire face.

- « Vous me l'avez tous caché ! » lâcha-t-elle d'une voix plus forte où la colère perçait « Et toi ! Toi ! Tu as continué à me mentir, même après que … »

Wolfgang sentit son cœur se serré.

- « Je ne voulais pas … » commença-t-il d'une voix basse « nous pensions que … »

- « Que quoi ? que je ne méritais pas de savoir ? » cria-t-elle

- « Non … » répondit il en s'approchant d'elle pour la prendre dans ses bras

- « N'y pense même pas ! » lui cracha-t-elle tandis qu'elle se mettait à faire les cent pas « Je n'arrive pas à y croire … »

- « J'ai tué Rajan, c'est vrai » avança-t-il en tendant la main « mais je l'ai fait parce qu'il était un homme-titan et qu'il nous menaçait. Il nous aurait tué et… »

- « Et ma mère ? elle aussi était une menace ? il fallait l'éliminer ? » lui rétorqua-t-elle furieuse

Wolfgang eut la sensation de recevoir un soufflet en pleine face

- « Bien sûr que non ! » répondit-il « c'était ma sœur » il baissa la tête, submergé par les souvenirs de cette nuit de cauchemars « je suis arrivé trop tard … j'ai essayé… j'ai essayé de toutes mes forces, je te le jure Kala, mais je n'ai pas été assez rapide … je n'ai pas pu … »

- « Quoi ? la sauver ?! c'est ce que tu allais dire n'est ce pas ? »

Kala ricana

« Comme c'est pratique » ironisa-t-elle « le dieu de la mort qui ne parvient pas à empêcher la mort de sa soeur, le maître de l'éternité qui arrive trop tard. J'ignore encore si je dois en rire ou en pleurer »

Wolfgang demeura interdit. Combien de nuits s'était-il répétés ces mots ? Il en avait perdu le compte.

« Et moi alors ? Quelle est ma place dans votre jeu ? Hein ?! Je suis quoi ? » Hurla-t-elle « un pion qu'il fallait séduire pour pouvoir l'utiliser dans votre guerre ? J'espère que tu t'es bien amusé Wolfie » continua-t-elle la bouche pleine de fiel « j'espère que j'étais bonne. Je comprends maintenant les plaisanteries de Yulian et de Camille, sans parler des questions de Nomi sur notre connexion. Comment ai-je pu être aussi bête de penser que peut être, je dis bien peut être, tu m'aimais ? Tout ce qui vous intéresse, tout ce qui compte pour toi c'est notre connexion. Pas moi ! Juste votre foutue guerre et l'arme que nous représentons ».

Wolfgang secoua la tête, ce n'était pas possible. Il devait être en train de rêver. Il avança vers elle

- « Kala … » l'implora-t-il, la main levée

- « Stop » lui fit elle en levant un doigt, le regard débordant de mépris, « tu te vois comme un assassin, et bien tu sais quoi ? Tu as raison ! C'est tout ce que tu es, un assassin et un imposteur. Un monstre ! Le monde des ténèbres te colle à la peau, il suinte à travers tes pores. Tu salis tout ce que tu touches. Les Hommes t'appellent le démon. Et ils ont raison parce que c'est tout ce que tu es, un démon ! ».

L'âme de Wolfgang se fractura

« C'est terminé ! » lâcha-t-elle dans un murmure « mon aide dans cette guerre, cette mascarade que vous appelez famille. C'est fini. Je ne joue plus. Tout est terminé. J'en ai fini de tous vos mensonges. Tu n'as pas eu assez de temps et bien tu en auras à loisir désormais, et pendant tout ce temps tu pourras te délecter des âmes que tu vides. Mais la mienne ne fera plus partie de ton harem. Ca c'est terminé ! » elle marqua une pause, le regarda dans les yeux, et essuya d'un geste rageur la larme qui coulait sur sa joue.

« Et nous aussi » lui souffla-t-elle en disparaissant.

Le sang dans les veines de Wolfgang se glaça.

Le verre de Camille se brisa le livre que lisait Krysten heurta le sol alors qu'elle contemplait le sang qui coulait de son doigt Riley fut saisi d'un vertige et Will leva les yeux vers elle le marteau Amarok ripa sur l'établi et Yulian le regarda hagard Nomi serra plus fort la main de Lito Michana chercha des yeux Asmaa Capheus retint Arrimoana à l'épaule pour éviter qu'il ne s'effondre et Sun porta une main tremblante à sa gorge.

Les dieux manquaient d'air.

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Wolfgang était toujours immobile dans la salle où le parfum des iris avait depuis longtemps disparu, mais cela lui était égal. Il se tenait par il ne savait quel miracle encore debout, seul et incrédule. Il respirait par sa connexion avec ses frères, mais son corps n'avait toujours pas inspiré.

Les mots de Kala tournaient en boucle dans sa tête. Il n'avait pas réussi à sauver sa sœur, lui, le maître de l'éternité, le seigneur de la mort, avait échoué. Il ne s'était jamais pardonné cette erreur. Pas plus qu'il ne le ferait de son silence face à la décision de ses frères et sœurs de taire la vérité. Après tout, même par omission pour une soit disant bonne raison, un mensonge restait toujours un mensonge.

« L'enfer est pavé de bonnes intentions » dit l'adage, comment avait il pu accepter d'y scellé le sien sans broncher ?

Aujourd'hui il venait d'en payer le prix. Il venait de perdre sa raison de vivre. Il se sentait mort.

Des échos remontèrent à sa mémoire :

« La mort ne t'irait pas bien au teint » lui avait dit Nomi à leur première rencontre il avait sourit. Ne pensait-il pas alors qu'il existait de choses bien pires dans la vie ?

« La vie est dure » lui avait dit Kala un jour où ils discutaient.

Il ferma les yeux.

- « Je crois qu'on peut dire que la Vie est … mortelle » résonna une voix derrière lui

Wolfgang ne broncha pas.

« Allons, allons … plaie d'amour n'est pas mortelle » poursuivit l'homme aux cheveux argentés en se plaçant face à lui, un sourire plaqué sur le visage.

Wolfgang plissa les yeux

- « Qui es tu ? » lui répondit il glacial « et que fais tu dans mon royaume ? »

- « Est ce comme cela que l'on salue un membre de sa famille ? » lui demanda l'inconnu « tes mères t'ont sans doute mieux élevés que ça » continua-t-il avec un petit rire

« Je suis Cronos. Mais tu peux m'appeler tonton si tu le désires »

Wolfgang le dévisagea en serrant les mâchoires et le sourire de Cronos s'élargit

« Hum... je sens d'ici tes envies de meurtre me concernant. » il se détourna de lui et se dirigea vers la table qui trônait au milieu de la pièce « et dire que je suis venu en toute amitié rendre visite à mon neveu qui est affligé par une peine de cœur …» poursuivit-il en effleurant le saya[3] de son katana du bout des doigts

« De l'excellent travail … Héphaïstos est vraiment un maître forgeron … »

- « Comment es tu arrivé ici ? » le coupa Wolfgang en se retournant pour le suivre du regard

- « Tu crois vraiment que ton toutou tricéphale aurait pu m'arrêter ? » l'interrogea Cronos amusé « Voyons, je suis un pilier de la création. Comme l'était ta mère et comme l'est Jonas. Mon essence coule en partie dans tes veines. Pour lui, je ne suis qu'une partie de toi et inversement. D'autant plus que nous partageons une partie de mes pouvoirs : à toi l'éternité de la mort, à moi l'infini du temps. »

Wolfgang s'approcha de la table en gardant les yeux fixés sur son ennemi.

- « Que me veux tu ? » lui demanda-t-il

- « Discuter je te l'ai dit. Voir comment tu vas… »

- « Vraiment ? » ironisa Wolfgang « Dans ce cas cher oncle, je t'en prie, assieds toi. Quel mauvais hôte fais-je ? Tssss » siffla-t-il entre ses dents « J'ai si peu de visiteurs que j'en oublie mes bonnes manières. Un fruit ? » lui proposa-t-il en lui tendant une grenade juteuse.

Cronos éclata de rire.

- « Je comprends maintenant pourquoi tu étais le fils préféré de ta mère. Même au plus fort de ta douleur tu restes un guerrier. Je suis ton oncle et ça » fit il en désignant le fruit « c'était un des tours préférés de ta mère. Crois tu que j'ignore que quiconque, homme ou dieu, goûte à ta nourriture est à jamais enfermé dans ton royaume ? Fixé pour l'éternité ? Je ferai un bien piètre pilier si je ne connaissais pas les pouvoirs de ma soeur. »

Il prit le fruit des mains de Wolfgang et le reposa dans la coupe de fruits

« Je sais que nous sommes en guerre. » continua-t-il « Mais ce soir, je fais une trêve … pour toi. »

Il le regarda un instant et le bleu de ses iris se nuança

« Je souhaite mettre un peu de baume sur ton cœur en miettes. Je pense être le mieux placé pour cela. Après tout … Peu de tes frères comprenne ton rôle et ta Kala ne l'a pas compris du tout visiblement. Que de reproches dans ses accusations … les mêmes sans nul doute que dans les silences de tes frères. De mon point de vue, ils sont tous, au moins en partie, responsables de la perte de la femme que tu aimes ? »

Wolfgang serra la mâchoire et un sourire fugace passa sur les lèvres de Cronos

« C'est un fait, tu prends des vies, mais aussi douloureux que cela soit, en le faisant tu améliores la vie de ceux qui restent. Un mal pour un bien en quelque sorte… Kala … Kala pense que tu aurais pu sauver sa mère, mais qui sait quel dessein sert vraiment sa mort ? Sans son décès, vous ne vous seriez jamais rencontrés, vous ne vous seriez jamais aimés, vous ne vivriez pas cette connexion … ésotérique. Vois tu l'ironie de la situation ? »

Wolfgang tiqua et Cronos eut un rire bref

- « Allons, ne ferme pas ton esprit, Wolfie, c'est ce que tes semblables font de mieux dans leur grande ignorance, mais toi … » fit il en les désignant du doigt successivement « Toi et moi … nous sommes pareils, ne le vois tu pas ? »

Un sourire de compassion se dessina sur ses lèvres tandis qu'il posait sa main sur l'épaule nue de son neveu

« Non ? Non. Il me semble que non. Mais ça viendra … » continua-t-il en s'éloignant de lui nonchalamment

« Je suis patient. Après tout … » termina-t-il dans un grand éclat de rire tandis qu'il quittait la pièce « Ne suis je pas le temps ? »

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Wolfgang erra des heures durant à travers les catacombes de son palais, refusant la connexion avec ses frères angoissés. Les plaintes des âmes perdues qui résidaient dans ces cachots faisaient écho à celles de son âme.

Beaucoup aurait sans doute trouvé cela effrayant, mais pas lui. Lorsqu'il se laissait enveloppé par cette mélopée lancinante, un étrange sentiment l'envahissait, apaisant ses tourments et l'aidant à réfléchir.

Le fantôme d'un loup blanc le rejoignit et marcha à ses côtés quelques instants.

- « Tooth … » murmura Wolfgang « toi non plus je n'ai pas réussi à te ramener à ma sœur » lui dit il d'une voix basse en lui caressant l'encolure « un échec de plus à mon actif »

Le loup le fixa quelque instant, lui flatta la main de la truffe, et la lécha

- « Tu dois bien être le seul à ne pas m'en vouloir. Pourtant tu en aurais tous les droits » continua-t-il d'une voix éteinte

Le loup se frotta à lui, fit quelques pas en direction de la sortie, s'arrêta, et le fixa de nouveau.

- « Je sais… Je ne peux me cacher ici éternellement » il eut un rire amer « tout est une question de temps, finalement, même dans la mort. Et voilà que moi qui suis éternité, je viens à en manquer »

Le loup lui répondit par un jappement plaintif et regarda de nouveau la sortie. Wolfgang sourit et le rejoignit

- « Comme je voudrais être en mesure de changer les choses du passé. Mais le temps …» poursuivit il tristement « le temps est une chose bien étrange… et je ne cesse de me demander …»

Il se tut quelques secondes pour réfléchir à la formulation de sa question

« Comment, comment tuer le temps sans blesser l'éternité ? »

Sa question se perdit dans le vide.

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Lorsqu'il rejoignit sa chambre, sa douleur ne fit qu'augmenter. Tous les objets de cette chambre lui rappelaient Kala.

Son odeur était partout, et il lui semblait même percevoir ses éclats de rire et le parfum enivrant des iris bleus du Japon.

Les murs se resserraient autour de lui

- « Maître, Vous m'avez appelée ? » fit une voix derrière lui

Debout dos à la porte, les mains dans les poches de son jean, Wolfgang tourna légèrement la tête.

Une nymphe entièrement nue et faite d'eau verte le regardait d'un air interrogatif.

- « Non Léthé, je ne t'ai pas appelée » répondit-il d'une voix lasse

- « Pourtant, vous avez besoin de moi » lui répondit-elle

- « Que pourrais tu faire pour moi ? » la questionna-t-il avec un rire triste

- « Vous aidez à oublier, puisque c'est ce que votre cœur désire. »

Wolfgang ne répondit pas.

Léthé s'approcha de lui et lui posa la main sur son bras gauche.

Wolfgang tressaillit.

Il baissa les yeux et leur teinte bleuâtre se ternit un peu plus à mesure qu'il suivait, le long de son bras, les ramifications du lierre que Kala avait planté dans son cœur.

Il ferma les yeux.

« J'ai déjà accueilli tant de vos chagrins. Accordez moi de vous soulager aussi de celui là. Je suis fleuve. Je pourrai héberger votre peine » poursuivit-elle en le contournant. « Je vous en prie, laissez moi vous aimez comme je l'ai déjà fait tant de fois. Donnez vous à moi et je garderai par devers vous cette blessure … »

Wolfgang soupira.

Il lui était impossible de changer le passé ou de tuer le temps, mais l'oubli … l'oubli était un soulagement comme un autre, même pour un instant.

Il hocha doucement la tête et s'abandonna sans limites dans les bras de Léthé.

Il dormait encore, lorsque Léthé se glissa hors du lit, quitta la chambre et disparut dans le Néant.

- « As tu ce que je t'ai demandé ? » l'interrogea Cronos

- « Oui, père » répondit la nymphe d'eau verte en lui tendant une fiole verte « tous les souvenirs de mon maître »

Cronos saisit délicatement l'objet

- « A t il mangé la pomme que tu lui as proposé ? » lui demanda-t-il ensuite

- « Oui père. Quelques bouchées … » elle se tut un instant, frottant son bras droit de sa main gauche « Vous ne lui ferez aucun mal n'est ce pas ? C'est un bon maître… » l'interrogea-t-elle

- « Pourquoi lui en ferais je ? Voyons Léthé, il est de notre famille » lui répondit Cronos avec un sourire bienveillant. « Plus que cela … il fait partie de moi »

Elle le fixa encore un instant avec ses grands yeux verts pâle, inclina la tête et disparut.

Cronos la suivit un moment avec son esprit. Puis, il se dirigea vers la pièce adjacente à celle que venait de quitter Léthé.

Son sourire bienveillant disparut et son visage redevint impassible.

- « Où en étions nous déjà ? » demanda-t-il au géant bleu, sanguinolent, qui pendait inconscient au mur

« Ah oui ! Quelque part où je m'étonnais de voir un Titan fricoté avec l'ennemi et oser venir me défier »

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- « Pourquoi m'avez vous convoqué » demanda Ouranos qui venait d'apparaître derrière lui

- « Parce que je crois, dans ma grande bonté, que les réunions de famille sont excellentes pour maintenir les liens entre ses membres » ironisa-t-il en s'écartant pour dévoiler à Whispers la présence de Prométhée « je crois que tu l'as longtemps cherché n'est ce pas ? Alors le voilà : ton fils prodigue ! »

Ouranos plissa les yeux, et serra les poings

« Ce cher enfant, a tenté de me dérober un objet … précieux. Un objet susceptible d'aider la chasseresse et son loup. Tssss… je croyais que tes enfants t'étaient plus fidèles que cela Ouranos » fit il avec un rire caustique « c'est à croire que le temps passé dans les entrailles de la Terre ne leur pas mis de plombs dans la tête. Que souhaites tu faire de lui ? »

- « Peut-il nous être encore utile ? » l'interrogea Ouranos tandis qu'il fixait son fils d'un regard haineux

- « Pas aux piliers en tout cas. J'ai tiré de lui tout ce que je voulais savoir malgré sa coopération toute … relative » répondit-il avec un rictus

- « Bien. Alors tuez le ! » cracha Whispers

- « Comme tu le souhaites » répondit Cronos qui s'empara de la dague forgée dans l'Ether qui reposait sur la table basse à côté de lui en se dirigeant vers le géant

- « Non ! » se rétracta Ouranos

Cronos arrêta son geste.

- « Des remords ? » Interrogea Cronos avec un sourcil levé

- « Non. Je souhaite finalement que son sort puisse servir d'exemple. Je VEUX que le destin que je lui réserve fasse comprendre à mes autres enfants que si il est écrit dans l'histoire des dieux que les enfants tuent leur père, mon chapitre sera différent. Il vivra ! Mais je le veux agonisant pour l'éternité car c'est le prix à payer pour me trahir. »

Il réfléchit quelques minutes et reprit

« Il sera attaché au sommet d'un rocher où chaque matin, je me délecterai de voir un aigle dévorer son foie, en sachant que chaque soir, lorsque je me coucherai, celui ci repoussera. » répondit-il avec un sourire machiavélique

Cronos posa sur lui ses prunelles sans âge où il était impossible de lire ses pensées, cligna des yeux et reposa la dague sur la table.

- « Accordé » fit il enfin

Après que Whispers se fut retiré, il s'approcha du géant toujours inconscient, lui caressa doucement le visage pour essuyer le sang qui coulait encore, et lui murmura à l'oreille.

- « Mon pauvre ami, ta mort aurait été une fin bien plus douce … puisses tu trouver un soulagement dans tes rêves ».

En lui posant une fleur de Lotus sur le nombril.

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- « comment se déroule notre plan ? » résonna la voix de Chaos dans le Néant

- « Sans aucune fausse note, père » lui répondit Cronos en se dirigeant vers le sablier contenant les sables du temps un sourire sur les lèvres.

Chaos eut un frémissement de plaisir et retourna au Néant

« Les humains se plaisent à dire que le temps est un grand maître » continua Cronos à haute voix en se parlant à lui même « le malheur… » Poursuivit-il « c'est qu'il tue ses élèves »

« Atari [4] » souffla-t-il en posant ses mains sur l'ampoule haute du sablier

Une esquisse de sourire flottait sur ses lèvres

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A l'instant où les doigts de Cronos touchèrent le verre de l'ampoule, sur l'Olympe et aux Enfers, les dieux s'effondrèrent sans connaissance.

Dans la chambre vide de Kala, une grenade roula sur le sol.

Sept grains manquaient.


[1] Bollywood réalisé par Sanjay Leela Banshali sorti en 2002 en Inde

[2] La déesse du mensonge

[3] Fourreau

[4] Pierre en prises. Se dit d'une pierre qui n'a plus qu'une seule liberté de mouvement