- « Shikatsu[1] …» murmura Cronos pour lui même tandis qu'il observait le Goban devant lui « Vie et Mort … ainsi donc vous l'avez convaincue … mais cela ne suffira pas. Nous avons un coup d'avance sur vous, et bientôt … vous ne serez plus. » continua-t-il avec un sourire
- « Père … » dirent des voix derrière lui
Cronos redressa la tête pour regarder ses enfants.
- « Elles viennent d'effectuer leurs mouvements… Grand bien leurs fasse ! » cracha-t-il
- « Nous sommes prêts, nous attendons ton aval » dit Androktasiai[2]
- « Bien » répondit-il le visage de nouveau impassible « les dieux ne tarderont plus à comprendre que les perturbations de leurs Eros viennent de la rupture de leur connexion avec Hadès, et même si cette dernière les affaiblit considérablement, nous ne sommes pas à l'abri. Vous devrez agir vite et méthodiquement.
Ses fils hochèrent la tête et disparurent.
Cronos se tourna vers Hadès et lui demanda
- « Comment souhaites tu déclarer cette guerre ? »
Hadès le regarda un instant, avant de lui répondre d'une voix calme
- « Par le feu. »
Il ferma les yeux, et Cronos sourit.
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Au mexique, Popocatepelt[3] entra en éruption, déversant des flots de lave sur des kilomètres à la ronde.
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Au même instant, Hestia s'effondra sur le sol.
- « Que se passe-t-il ? » lui demanda Zeus inquiet
- « Je l'ignore … » articula cette dernière « c'est comme si on venait de nous arracher une partie de nous-même »
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- « Atekomi[4] … » dit Atropos à l'attention de Kayla qui baissa la tête.
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Les dieux dépensaient une énergie folle pour essayer de mettre le plus d'Hommes à l'abri.
Poséidon avait érigé des murs d'eau pour essayer de contenir les coulées de lave qui s'échappaient des volcans en furie Héphaïstos quant à lui créait, avec l'aide d'Athéna, autant de voies que possible pour les détourner vers les océans. Hestia, Héra, Aphrodite et Hébé soignaient les blessés pendant que les autres dieux déplaçaient les populations et combattaient les légions d'hommes-titans qui étaient de retour.
Sur l'Olympe, Dani, Félix, Hernando et les autres observaient, silencieux et angoissés, la mort et le chaos dévaster le monde.
- « Maintenant » résonna la voix de Cronos dans la tête de Phonoi[5] et Ponos[6] qui se matérialisèrent dans la salle où étaient réunis les humains.
Des cris déchirèrent le silence.
- « Noooooonnnnn ! » hurlèrent Hermès, Athéna et Poséidon de concert en se tenant la poitrine
Aphrodite tomba à genoux en se tenant la tête.
- « Les enfants ! » hurla Héra les yeux emplis d'effroi en se dématérialisant subitement
Zeus tourna la tête, horrifié
- « J'y vais ! » lâcha Dionysos qui s'était également figé sous l'impact
- « Moi aussi » intervint Hébé « Si ils sont sur l'Olympe, tu auras besoin de moi pour te ressourcer »
Hestia tourna la tête vers sa sœur et hocha la tête en signe d'acquiescement. Elle serra la couverture contre le corps du nourrisson qu'elle tenait dans les bras et se retournait vers Aphrodite lorsque Algea[7] se matérialisa devant elle. Un sourire machiavélique déformait son visage. Riley eut un léger mouvement de recul quand le reflet de la dague qu'elle tenait dans sa main l'aveugla.
Elle lui tourna le dos, enveloppant l'enfant de son corps, et une douleur fulgurante traversa le corps des dieux.
Aphrodite releva la tête, les yeux écarquillés.
Et les dieux perdirent l'ouïe un instant
- « Riley ! » hurla Zeus.
Aphrodite ouvrit la bouche, cherchant à aspirer un peu d'air et Hestia tomba à genoux sous l'effet de l'Ether qui s'infiltrait déjà dans ses veines par la dague plantée dans son dos.
Elle sourit faiblement au bébé qui s'était mis à pleurer et le berça doucement.
- « Chut … chut …ça va aller … ça va aller … lui chuchota-t-elle « je ne laisserai jamais personne te faire du mal » lui chuchota-t-elle avant de lui couvrir les yeux de la main et de commencer à lui chantonner une berceuse islandaise.
Mue par la volonté de Zeus, Aphrodite se releva et bondit par dessus sa sœur attrapa Algea par les épaules et la plaqua au mur derrière elles. Cette dernière se tordit sous la pression de leurs corps, mais Aphrodite ne lâcha pas sa prise. La passion exaltait ses sens.
Algea releva la tête, les pupilles dilatées par la rage, le filet de sang qui coulait de son front cachait la moitié de son visage. Elle esquissa une riposte et se figea. Dans ses yeux, il n'y avait plus de pupilles.
Aphrodite avait libéré les torrents de son pouvoir.
Le poison qui coulait dans ses veines exsudait encore de ses pores s'immisçant toujours à travers la peau de son ennemi alors même que son âme n'y résidait plus.
Des larmes coulaient doucement sur ses joues
- « Riley … » murmura la voix de Will « laisse moi me connecter à toi » la supplia-t-il par la bouche de sa sœur.
Hestia qui berçait toujours le nourrisson, agenouillée au sol, secoua doucement la tête.
- « Je ne peux pas faire ça Will …tu mourrais aussi …» murmura-t-elle d'une voix éteinte en bloquant toutes les tentatives de connexions de ses frères.
Aphrodite desserra les mains et relâcha sa proie qui coula doucement le long du mur avant de s'effondrer au sol comme une poupée de chiffon. Elle seule demeurait présente. Elle était son dernier lien avec sa famille.
- « Ils arrivent, Krysten… Tu le sens aussi … tu … » continua-t-elle doucement
- « Non … » la coupa sa sœur d'une voix qui trahissait les sanglots de ses frères
- « Tu dois partir... » reprit-elle d'une voix de plus en plus faible « Krysten … »
- « Non ! » répondit-elle d'une voix plus ferme où se mêlait les sons graves de la voix de Will, toujours immobile face au mur et au cadavre d'Algea.
Le nourrisson s'agita quelques secondes et Hestia pencha la tête pour le regarder. Elle lui sourit et souleva sa main de ses yeux. Il dormait paisiblement dans sa chaleur.
- « Je n'ai pas pu la sauver tu sais … » murmura-t-elle à l'enfant « … ma fille …mais toi, tu vivras … tu vivras, vous vivrez tous. Car nous … » dit elle à l'attention de ses frères « nous les sauverons tous … et de là haut je sourirai avec vous … » de l'index, elle dessina l'arrondi de la joue du bébé « … ça doit se passer comme ça Will … laissez moi partir … s'il vous plaît… » supplia-t-elle.
Aphrodite, toujours face au mur, hésita un instant, baissa la tête, et ses épaules se détendirent.
Will avait rompu la connexion, mais sa douleur vrillait toutes les fibres de leurs corps.
« Krysten … » appela doucement Riley « Tu lui diras n'est ce pas… Tu leur diras à tous … »
- « …Rien que nous ne savions déjà » l'interrompit doucement Krysten en s'agenouillant à ses côtés.
Riley tourna la tête, leva les yeux vers sa soeur et Krysten écarta d'un doigt, la mèche de cheveu blond et bleu qui lui barrait le visage.
Son teint était cireux.
Riley lui sourit et lui tendit l'enfant.
- « C'est un si joli petit garçon … un vrai petit ange … » murmura-t-elle « protège le, il est notre fils… »
Aphrodite le prit entre ses bras, le regarda un instant et lui sourit, avant de poser à nouveau son regard triste sur sa sœur
- « … Je t'aime » soufflèrent les voix des dieux
Elle ferma les yeux et disparut.
Au même instant, la porte claqua. Une horde d'Homme-titans fit irruption dans la pièce, armée de lances et de couteaux avant de s'immobiliser la terreur peinte sur leurs visages.
Hestia, toujours assise par terre, rougeoyait.
Elle tourna la tête lentement dans leur direction. Son visage était serein.
Dans ses mains, posées sur ses genoux, reposait la dague qui lui avait ôtée la vie.
Un sourire se dessina sur ses lèvres.
- « Dites leur … dites leur que jamais ils ne briseront notre famille … » murmura-t-elle
Avant de s'embraser et d'anéantir toutes vies sur des kilomètres à la ronde.
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- « … C'est pourtant ce que je viens de faire » énonça Cronos à haute voix avec un demi sourire.
Hadès toujours immobile à ses côtés.
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Aphrodite ouvrit les yeux et serra le nourrisson contre son cœur. Le vent lui rabattit une mèche de ses longs cheveux devant les yeux et quelques gouttes d'embruns mouillèrent son visage.
Elle se tourna légèrement et la lame d'Hermès la frôla pour aller se planter dans le torse du Titan qui se tenait à côté d'elle.
Elle caressa le visage du poupon tandis qu'Arès arrachait les entrailles d'un autre de leur ennemi, et l'enveloppa de son amour.
Tout autour d'eux se dressaient les murailles d'eau que Poséidon avait érigées et maintenait à la seule force de sa volonté. Héphaïstos le couvrait de son tomahawk.
Ils étaient l'œil du cyclone.
- « C'est pas possible » hurla Arès la voix vibrante de rage « ils ont passé leur vie à copuler ou quoi ? »
- « Attention ! » cria Poséidon en se penchant simultanément à Héphaïstos qui le tenait par l'épaule.
Volant au milieu d'Alecto, Tisiphoné et Mégère[8], Ocypété[9] « au vol rapide », venait de les frôler de ses serres aiguisées et cruelles.
- « Il ne manquait plus qu'elles … » soupira Hermès d'un air las, en tranchant des gorges à la volée.
Bien qu'il se battait encore avec toute la fureur du désespoir, la mort de sa sœur et celles d'Hernando et de Dani sourdaient dans son âme et sa douleur faisait écho à celle de ses frères.
- « Arrimoana ! » cria Arès
Poséidon leva la tête vers le ciel, et des trombes d'eau salée s'abattirent ici et là, manquant de peu le vol de la Harpye, qui les narguait de son rire hystérique.
Aphrodite protégea les oreilles du bébé, le rire de ces femmes constituait à lui seul une torture pour l'âme.
Hermès s'éleva dans les airs en tournoyant et lança ses tantos. La première lame rata sa cible. La seconde, en revanche, pénétra profondément son épaule gauche, lui arrachant un cri de douleur, et Ocypété chuta dans la bulle d'eau que Poséidon avait préparé à son attention.
Aello « aux pieds rapides » jeta un œil vers sa sœur qui se débattait telle une furie dans sa bulle et s'élança vers Arès. Celui ci se retourna brusquement et bloqua son attaque de son épée.
- « Méfiez vous de la troisième ! » prévint-il juste au moment où Célaeno « la sombre » se matérialisa au côté d'Aphrodite.
Krysten lui saisit la gorge d'un geste preste l'arrêtant dans son mouvement.
Elle tourna la tête vers la Harpye et libéra brutalement son pouvoir figeant cette dernière sur place.
Un cri s'éleva entre elles et la tira de sa jouissance.
Elle écarquilla les yeux et les baissa vers le bébé.
Une goutte du sang de l'enfant tomba sur le sol.
- « Non ! pas toi … » hurla-t-elle
Les dieux tournèrent la tête ensemble. Et Aphrodite baissa la tête vers le bras de l'enfant.
La pointe de la dague trempée dans l'Ether de la Harpye n'avait fait qu'effleurer son avant-bras.
Arès serra les dents et Hermès tomba lourdement sur le sol tandis qu'Aello tenta de se dégager d'un geste rapide.
Arès la retint par la gorge, et soupira.
- « Tu es certaine de ton choix ? » demanda-t-il
Poséidon et Héphaïstos tournèrent la tête vers leur sœur, sans un mot.
- « Riley voulait que je le sauve … que nous les sauvions tous … Ils sont beaucoup plus nombreux que nous et pas seulement ici avec nous. Avec la mort de Riley et de Déméter nous sommes affaiblis. Mais je peux encore distinguer la majorité de leur Eros. Tu es le seigneur de la guerre. Tu vois une autre solution ? »
- « Je ferai bien appel à Wolfie, histoire de semer la mort parmi eux, mais pour une raison que j'ignore je ne le sens plus … » répondit-il simplement
- « Cela impliquerait de briser nos coquilles … » énonça Héphaïstos
- « Que nous reste-t-il d'autre à perdre ? » questionna Hermès en se relevant.
Les dieux baissèrent la tête.
Autour d'eux, les rangs de leurs ennemis se resserraient.
- « Non ! » intervint Apollon dans leur tête tandis qu'il se figeait sur un autre continent.
- « Il y a bien pire que la mort … » dit Artémis en essuyant le sang qui gouttait de sa bouche d'un revers de main.
Zeus et Athéna froncèrent les sourcils et les dieux secouèrent doucement la tête.
- « Alors, c'est ça ? Nous nous battons pour mourir ? » interrogea Apollon
- « Nous mourrons pour que les Hommes vivent » lui répondit tristement Athéna.
- « Barbie a raison » reprit Arès « Notre sacrifice réduira considérablement le nombre de vos ennemis. Si Ouranos ou les piliers manquent de pantins, ils seront bien obligés de sortir du bois. Nous aurons de meilleures chances de couper la tête du serpent ».
Nomi secoua la tête en la baissant. Elle avait dépensé l'énergie de toute une vie à tenter de s'expliquer le dieu de la guerre et sa cruauté…
Capheus posa les yeux sur sa sœur qui tirait un rayon de lune dans le corps de son adversaire.
- « Nomi… » reprit Yulian après quelques minutes de silence « je veillerai … sur notre princesse nubienne … Tu sais … je me suis toujours dit que si je devais renaître un jour comme nous le racontait Mittrika, je pourrai … peut être me joindre à vous … être apprécié rien qu'une fois dans ma vie… Nita et moi pourrions devenir un … nous veillerons sur toi, partageant tes victoires …».
Un sourire amer passa sur les lèvres de la déesse…
« J'ai pensé que Niké[10] sonnerait assez bien comme nom … »
Que de temps perdu qui aurait pu lui permettre de simplement comprendre son frère…
- « Yulian … » murmura-t-elle des sanglots dans la voix
Sa main frôla la cicatrice qu'il portait à son arcade sourcilière.
Avaient-ils seulement adoucit les ravages que la Sibérie avait laissé dans son cœur avant qu'elle ne le délivre songea-t-elle
Et elle ? Combien de temps encore pourrait-elle continuer sans que sa raison déjà vacillante ne cède complètement ?
Dionysos soupira.
Et le voile d'Hébé essuya les larmes de sa sœur.
Arès hocha doucement la tête.
- « Coupez toutes connexions ! » ordonna Athéna d'une voix faible
- « Hermès, éloigne le » supplia Aphrodite en lui tendant le poupon qui hurlait « Par ta célérité, mets le à l'abri avant qu'il ne soit trop tard. »
- « Tu as entendu ? » demanda Arès en tournant la tête vers Aello qu'il tenait toujours à la gorge « mes sœurs veulent que les Hommes vivent » dit-il en resserrant sa prise sur la gorge de sa victime désormais inconsciente « et tu connais le dicton ? Ce que femme veut, dieu veut ! Qui suis je pour le leur refuser ? Je ne suis qu'un homme après tout ! ».
Il tourna la tête en direction des Erinyes qui s'étaient posées au sol et avançaient vers eux d'un air menaçant.
« Ne soyez pas jalouses mes dames ! » leur dit il, en leur faisant un clin d'œil, « vous aussi serez du voyage » avant d'éclater de rire.
Les Erinyes se figèrent.
Un léger frémissement parcourut les murs d'eau qui les entouraient, et Hermès se volatilisa.
Aphrodite bascula la tête en arrière et entra en transe, son corps se mit à vibrer au même rythme que celui qu'elle imprimait à ses frères.
Une légère pellicule de sueur la couvrit, et la densité de l'air augmenta jusqu'à atteindre celle des plus profonds abysses de l'océan. Un étrange sentiment de bien être les envahit, mêlé à une rage sourde et à une peur sans nom.
La crainte de se noyer envahissait leurs ennemis où qu'ils soient.
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Hermès s'arrêta et déposa le bébé dans l'herbe drue qui avait poussée à l'abri d'une grotte qui s'était formée devant lui.
Il le regarda un instant et lui sourit.
Sa peau était pâle et ses cheveux blonds étaient bouclés.
Loin derrière eux, une onde de choc avait commencé à se répandre, immense, aussi tranchante qu'un scalpel, débordante de rage et belle à en mourir.
- « Comme tu es beau … … il ne te manque plus que des ailes pour faire de toi un dieu » lui murmura Lito « Hernando et Dani t'auraient tellement aimé … » un sourire triste passa sur ses lèvres lorsqu'il repoussa une boucle blonde du front du bébé, et y déposa un baiser « va, vis, aime et deviens. Que ta vie soit éternelle hiro de la luna.» lui chuchota-il enfin, avant de fermer les yeux et de disparaître dans un souffle.
La vitesse de l'onde qui balayait la Terre et l'Olympe gagna en vitesse, emportant avec elle l'âme de leurs ennemis sur son passage.
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Dans le calme de la grotte qui s'était refermée, le gazouillis du bébé s'éleva de nouveau et remplit l'espace.
- « Allons … » résonna une voix
Un sourire se dessina sur le visage de l'enfant
« Qui charmes tu, Cupidon[11]? » lui demanda Eros
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Hadès se retourna brusquement et fouilla l'obscurité du regard ...
L'écho des vers d'un poème allemand qu'un garçon débraillé avait l'habitude de conter résonna dans sa tête.
La Loreleï[12] se rappela-t-il
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Apollon contempla d'un air absent son javelot planté dans le corps du cadavre effondré devant lui.
Sept …
Il avait vécu sept morts …
« Est ce à cela que ressemble ton royaume mon frère ? … Supportes tu mieux que nous ces morts inutiles ? …» demanda-t-il
Le souvenir du rire cristallin de Krysten résonna dans sa mémoire
- « Que fais tu couchée sur le parquet ? »
- « Je m'endors »
- « Couverte de craie ?! »
- « Ce n'est pas de la craie, ce sont les bras de ma mère, idiot !»
- « qu'est ce que tu racontes ? »
- « Je n'ai jamais connu ma mère. Elle est morte à ma naissance … mais j'ai trouvé ceci ! Viens voir c'est une vieille photo d'elle. Elle est belle tu ne trouves pas ? Camille m'a aidé à la dessinée. Amarok dit que si j'y crois assez fort, je sentirai sa chaleur. Il a raison tu sais. Je la sens ! Viens … on va s'endormir ensemble… Demain, si tu veux, on pourrait dessiner ta mère et ta sœur… »
Il secoua la tête
Combien encore ? … se demanda-t-il
Artémis se jeta sur lui.
- « Tu ne mourras que lorsque je mourrai ou quand je te le dirai ! » lui cria-t-elle « et pour l'instant je t'interdis de crever sous les attaques de ces dégénérées consanguines ! »
Capheus sursauta et tourna la tête. La vouge d'Até[13] venait de se figer à quelques centimètres d'eux.
- « Voyez vous ça ? » ricana la déesse des illusions « Ebène et Ivoire qui se roulent ensemble dans la fange. Ca m'inspirerait presqu'une petite chanson, pas toi Androktasiai[14] ?
- « si c'est un requiem ça me va ! » cracha cette dernière
- « nous ferons les chœurs » rétorqua Artémis qui s'était déjà relevée pour lui faire face.
Androktasiai sourit
- « Je suis sûre que tu as une voix mélodieuse quand tu cries » susurra-t-elle
Artémis la regarda et lui rendit son sourire
Dos à sa sœur, Apollon se relevait lentement.
Dans le ciel, la lumière du soleil diminua encore.
Até leva les yeux.
- « une éclipse … » constata-t-elle nullement impressionnée « au moins nous nous battrons à l'ombre » conclut elle en se rapprochant des dieux en miroir de sa sœur
Artémis balaya les sœurs du regard et arrêta son regard sur Até qui se tenait face à elle.
D'un coup, son sourire s'effaça et elle lui balança un coup de pied dans le plexus solaire.
Até perdit son souffle et se plia de douleur, tandis qu'Androktasiai crachait du sang à la suite du coup de pied qu'Apollon lui avait infligé au même endroit sans relever la tête.
Artémis s'accroupit, et lui enroula la cheville gauche de son avant-bras droit avant de faire levier et de la déséquilibrer en l'envoyant tournoyer dans les airs. De la main gauche elle attrapa son poignard pendant que de l'autre main, elle rattrapait au vol Até pour la ramener d'un coup sec vers elle. Lorsque leurs corps se heurtèrent, elle lui enfonça la lame dans le creux des reins et tourna la tête vers Androktasiai qui était toujours agenouillée aux pieds d'Apollon.
Des applaudissements retentirent, et les frères tournèrent la tête.
- « Impressionnante ! aussi vive que dans mes souvenirs … » dit Ouranos en se matérialisant à quelques pas du groupe.
Apollon regarda sa sœur.
- « Ta sœur vous a caché que nous nous étions déjà rencontré je parie ? »
Apollon ne broncha pas
- « Charmante histoire … » poursuivit-il « elle m'a laissé un souvenir cuisant … tout comme son frère … une histoire de famille dirait on » poursuivit-il en caressant sa cuisse et en se rapprochant d'eux « j'ai donc pensé qu'il était plus que temps pour moi de te rendre la monnaie de ta pièce. »
Artémis le suivit du regard en se déplaçant de manière à rester face à lui, Até toujours placée entre eux.
« Ton chien n'est pas avec toi ? » demanda-t-il faussement intéressé
Sun fronça les sourcils
- « N'ai de crainte chasseresse! Je n'ai pas touché à ton toutou. Je trouve sa condition infiniment plus intéressante ainsi, surtout depuis que je me suis assurée que Prométhée ne puisse jamais remplir sa promesse »
Apollon tourna la tête vers sa sœur, la surprise marquée sur son visage
- « Les secrets sont décidément le lot de toutes les familles » ricana-t-il « Discrète Sun Bak … si secrète … » continua-t-il perfide « Mon fils s'était fourré en tête de ramener à cette poupée de porcelaine de quoi rendre forme humaine à son amour perdu … » il éclata de rire et Sun serra les dents « pure folie si vous voulez mon avis »
- « Sun … » commença Apollon en secouant doucement la tête « pourquoi ne nous… »
- « Occupe toi de l'autre » le coupa Artémis en lâchant Até sur le sol « je vais compter jusqu'à trois … file, le plus vite possible »
« Quant à toi … » reprit elle à l'attention d'Ouranos « on ne peut pas dire que tu manques d'éloquence … mais tes belles paroles … tu vas très bientôt pouvoir les dispenser en enfer » cracha-t-elle fielleuse
Elle inspira profondément, et Apollon attendit le décompte
« 1 … 2 …. 3 ! » cria-t-elle.
Il détala en direction de son javelot pendant qu'elle se précipitait vers la vouge[15] qu'Até avait perdu lors de leur court affrontement.
Elle attrapa l'arme et contra l'attaque d'Ouranos qui la talonnait
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Son loup toujours alité dans leur chambre leva brusquement la tête, les oreilles à l'affût.
Des pas arrivaient dans sa direction
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Sous l'impact du blocage, Ouranos recula de quelques pas.
La garde droite, Artémis fonça vers lui et piqua. Il para l'attaque. D'un coup sec, elle dégagea son arme et se retourna pour le frapper par la gauche mais il parvint de nouveau à bloquer le coup. Elle piqua vers le haut et prit appui sur son blocage pour l'attaquer de l'autre côté. Il dévia la lame qui fendit un rocher à proximité et recula de plusieurs pas sous l'impact du choc en la fixant incrédule.
Artémis qui était légèrement penchée redressa lentement la tête, une mèche de ses cheveux d'ébène tombait sur ses yeux débordant de haine.
Il s'avança lentement pour lui faire face et ils adoptèrent tous les deux leur position d'attaque.
Ouranos jeta un œil en direction d'Apollon qui leur faisait dos tandis qu'il se battait avec Androktasiai, et détala brusquement dans sa direction, Artémis sur ses talons.
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Héra déboula dans la chambre de Sun couverte de sang et les cheveux en bataille.
Elle s'était battue comme une furie pour sauver les enfants qu'elle avait ramenés de son île natale et de celle d'Arrimoana. Mais rien n'y avait fait… Hysminai[16] les avait massacrés avant qu'elle ne parvienne à la vaincre.
Affaiblie par les morts de ses frères, elle était parvenue à lui planter sa propre lame dans le corps, mais cette dernière avait réussi à lui entailler l'abdomen dans l'attaque avec son poignard trempée dans l'Ether.
Elle sentait encore pulser l'écho des Eros de ses frères grâce à leur connexion et sentait vaguement leurs ondes l'encourageant à tenir mais à quoi bon se demandait elle ?
Il ne restait plus rien …
Elle avança de quelques pas, tituba un instant et s'effondra sur le sol.
Le loup de Sun, se releva difficilement et s'approcha d'elle pour lécher ses blessures.
- « Fuis ! » lui murmura-t-elle « car ils viennent aussi pour toi … tu es sa seule faiblesse » avant de perdre conscience.
Le loup tourna la tête en direction de la porte et dévoila ses canines aiguisées, Makhai[17] avait enfin débusqué celui qu'elle était venue chercher
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Artémis poursuivit Ouranos sur quelques mètres en criant à son frère de faire attention. Mais ce dernier, pris dans la fureur de sa propre bataille, n'entendit pas sa sœur.
Artémis jura. Depuis qu'ils n'arrivaient plus à contacter Wolfgang - pour dieu sait quelle raison - leurs connexions étaient problématiques. Elle se ramassa donc sur elle même et pris suffisamment d'élan pour sauter par dessus Ouranos, elle plaça sa vouge en garde haute et l'abattit vers le sol juste devant lui pour lui couper toute retraite.
Il s'arrêta avant et la regarda plein de mépris.
Elle redressa sa garde et fonça de nouveau sur lui, en multipliant ses attaques. Elle utilisait chaque parade d'Ouranos pour augmenter la vitesse avec laquelle elle portait le coup suivant. Ils évoluaient tels deux danseurs de tango, au rythme du bruit que leurs armes faisaient chaque fois qu'elles se touchaient.
L'accumulation d'énergie emmagasinée dansa cet échange se libéra au dernier blocage, et la force qu'elle dégagea fut telle qu'elle les fit reculer de plusieurs pas vers l'arrière.
Ils s'immobilisèrent, leurs armes basses et reprirent leur souffle en s'observant avec méfiance.
Ouranos se replaça en position d'attaque, et Artémis se précipita vers lui, la lame de sa vouge dirigée vers le bas creusait un sillon sur son côté. Quand elle arriva presqu'en face de son adversaire, elle balaya le sol de sa lame et souleva un nuage de poussière qui aveugla son ennemi. Ouranos détourna la tête et se protégea les yeux de sa main libre. Elle attaqua encore une fois, mais il bloqua son attaque. Profitant de l'élan elle virevolta pour l'attaquer sur son côté opposé. Il para l'attaque et tournoya dans le sens opposé en se baissant pour éviter le retour de sa vouge qui trancha net un arbre. Artémis ramena sa vouge en garde droite et sa lame entama une coupe basse lorsqu'Ouranos l'attaqua de front.
Un hurlement de loup déchira son âme et Sun ralentit son mouvement
- « Nayati[18] » gémit-elle, à bout de souffle
En posant sa lame sur la gorge de son ennemi
- « Pauvre ignorante … Ne t'avais pas dit « pas encore » ? » lui murmura Ouranos en retroussant ses lèvres dans un sourire carnassier.
Un filet de sang s'échappa de la bouche d'Artémis.
Elle baissa lentement les yeux, et contempla l'épée qui était plongée dans son abdomen avant de les relever vers le visage de Whispers.
- « Ce sont toujours les ignorants qui sont les plus forts » lui répondit elle en souriant
Whispers fronça les sourcils.
« ça t'amuse tant que ça de tuer ? » reprit-elle d'une voix basse « Voyons si tu apprécieras autant de mourir … » termina-t-elle dans un souffle tandis qu'Apollon enfonçait le poignard qu'il avait arraché des mains d'Androktasiai dans son dos.
Whispers eut un hoquet de surprise avant de se retourner et de chuter sur le sol.
- « Je suis désolé » murmura Capheus avant de s'effondrer à son tour mortellement blessé par son propre combat.
Il n'avait vécu que pour sa mère et ses frères.
Mais il avait échoué à sauver sa jumelle…
« Puisses tu trouver le bonheur dans l'au delà petite soeur» pria-t-il avant de fermer les yeux pour toujours.
A son tour, Sun trembla sur ses appuis et tomba à genoux. Son menton heurta son torse.
Elle respira lentement par la bouche et saisit de ses mains ensanglantées son médaillon.
Ses doigts tremblants le caressèrent doucement et un éclat de rire jaillit de sa gorge lorsque celui ci redevint liquide et lui coula entre les doigts
- « Parfois, on ne peut tout simplement pas oublier »
Un sourire triste se dessina sur ses lèvres écarlates.
Elle saisit des deux mains le manche de l'épée d'Ouranos et l'enfonça dans son corps jusqu'à la garde.
- « Et comme pour tout le reste, on en paie le prix »
Hadès baissa la tête, et ferma les yeux.
La chaleur du soleil réchauffait son corps. Une douce brise caressait sa nuque … non loin de lui, baignant dans la lumière du jour, une femme aux longs cheveux noirs était assise dans l'herbe, un chat ronronnait sur ses genoux. Elle tourna légèrement la tête laissant apparaître son profil délicat.
- « Tu comptes rester longtemps à m'observer dans la pénombre ? » le questionna-t-elle
Il secoua la tête et rouvrit les yeux.
Cronos se tenait devant lui et le fixait de ses prunelles sans âge
« Je sais ce que tu ressens …» lui dit-il
Hadès ne répondit pas
« Je connais cette mélancolie qui t'enveloppe et t'emporte comme le ferait le chant des sirènes … » la teinte de ses yeux s'assombrit et son regard se fit lointain « le désir d'amour est un poison bien souvent mortel pour les immortels que nous sommes, et pourtant nous rêvons tous d'y tremper, au moins une fois dans notre vie, nos lèvres … nous serions même prêts à en mourir si cela signifiait pour nous de pouvoir y vivre éternellement … son ombre hante nos pensées … on se rappelle des choses qu'on s'était dites … des promesses que l'on croyait éternelles … mais j'ai appris à mes propres dépens que bien souvent … il est écrit par d'autres que nous, qu'on ne les tiendra pas … »
Il s'interrompit, posa une main sur l'épaule du seigneur des Enfers et ancra son regard dans ses prunelles claires. Une étrange lueur dansait dans les siennes.
- « … tu fais partie de moi de tant de manières … » murmura-t-il avant de se taire.
Il tourna la tête, recula de quelques pas, et pris une profonde inspiration
« Ce sera bientôt terminé » lui dit-il d'une voix plus ferme, avant de jeter sur lui un dernier regard, le visage de nouveau impassible, et de disparaître.
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Athéna éclata d'un rire hystérique entre deux crises de larmes. Peut être bien qu'elle avait perdu la raison après tout. Qui pourrait conserver toute sa tête après avoir vécue dix morts pensa-t-elle.
Ils avaient vaincu Ouranos, contenu la colère des éléments que les piliers avaient déclenchée. Mais elle avait perdu sa famille, ses amis et plus que tout la femme qu'elle aimait sa raison de vivre.
Coup sur coup, elle perdait maintenant Sun, son loup, Capheus et Michana …
Elle avait envie de hurler, mais elle vomit à la place.
Pourquoi ?
Ils n'avaient jamais voulu cette guerre qui les dépassait.
Pourquoi les piliers étaient-ils si cruels ? Etait ce leur façon de se divertir ?
Jouer avec la vie des autres ?
Ils ne méritaient que la mort pour avoir arraché toutes ces vies …
Ces mots tournaient en boucle dans sa tête lorsqu'elle se figea brusquement
« Vie et Mort » répéta-t-elle à haute voix.
« Si je devais passer par une image je dirai que ce jeu symbolise la lutte de la vie et de la mort. Chaque coup devient ainsi une parade semblable à celles que l'on observe chez les espèces vivantes qui combattent pour préserver leur espace vital dans le monde réel. Les chinois racontent que les dragons Blanc et Noir, immortels et infiniment patients y jouent depuis l'aube des temps. »
Athéna éclata de nouveau de rire.
Zeus tourna la tête vers sa sœur et la regarda perplexe.
« L'espoir vit encore » lui cria-t-elle « Nous devons avoir la volonté de mourir pour cela »
Zeus secoua la tête en signe d'incompréhension et fit quelques pas vers elle
- « Que dis tu ? » l'interrogea-t-il
- « Wolfgang est la clé pour notre survie, nous devons… » commença-t-elle lorsque vit l'horreur s'afficher sur le visage de son frère.
Derrière elle, un homme à la chevelure argentée venait de se matérialiser. Ses cheveux ondulaient alors que le vent était tombé autour d'eux. Son Eros comprit Zeus …devait être phénoménal.
Le temps ralentit sa course jusqu'à atteindre l'éternité qui existe entre deux battements du cœur.
Cronos comprirent ils tous les deux en écarquillant les yeux.
La terreur s'empara du cœur d'Athéna et elle tourna lentement la tête dans la direction du pilier de la création qui la regardait avec sourire doux sur le visage. Il enveloppa les épaules de la déesse de son bras droit
- « L'espoir ? Je n'en vois aucun car rien ne résiste au temps » lui murmura-t-il en attrapant délicatement son menton de la main gauche avant de lui imprimer un mouvement de rotation contraire à ses épaules.
La nuque de la déesse émit un craquement sec et Will se pétrifia, hébété.
Les yeux de Nomi se figèrent en exprimant de la surprise et de la tristesse.
« Je vous en prie faites qu'ils comprennent … » pria-t-elle à qui pouvait l'entendre avant de fermer les yeux
Cronos releva la tête vers Will, posa sur lui un regard empreint de satisfaction et relâcha le corps de la déesse à ses pieds.
Le corps de Nomi tomba lentement vers le sol dans un mouvement tournoyant.
- « Pourquoi ce choix de prénom pour ta renaissance ? »
- « Nomi ? un jeu de mots qui m'a toujours parlé. Tu sais … « Know Me », connais moi ainsi, je ne perds jamais de vu mes limites …. »
- « Tu crains d'affronter l'impossible ? »
- « L'impossible ?… qu'est ce que l'impossible ? si ce n'est un baiser que nous envoie la réalité d'un peu plus loin. Nous, Will … il n'y a que qui créons nos limites … mon prénom est aussi une invitation qui est faite à l'autre … connais toi aussi … »
Dionysos vacilla sur ses pieds un instant et Hébé perdit l'équilibre lorsque le corps de sa sœur toucha le sol.
Pas un son ne sortit de leurs gorges
- « Nommmmmiiiii ! » hurla Will,
Des larmes inondèrent le visage d'Hébé
L'espoir n'était plus
Hadès s'arrêta brusquement saisi de convulsions
« Je ne te lâcherai pas, jamais tu ne t'effondreras tant qu'un souffle de vie m'animera. Jamais tu ne te perdras, ou ne sera effrayé. Je respire pour nous » résonna une voix dans sa tête
Il s'appuya contre le mur un instant, passa sa main droite dans ses cheveux courts, et inspira profondément.
- « Wooolllfffgggggaaaaannnnnggg ! » hurla Will dans sa tête
Il se redressa, saisit son katana de sa main gauche et regarda un instant, le lierre dessiné sur sa peau.
Zeus appelait la mort et on ne pouvait résister à la volonté du dieu tout puissant.
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Hébé balaya du regard le carnage qui régnait dans la pièce.
Le combat qui s'y était déroulé avait du être d'une violence colossale.
Elle posa ses mains sur le sol où elle s'était effondrée pour se relever et ses doigts glissèrent sur le sang qui maculait le sol.
« Michana … » murmura-t-elle
- « la chaleur des îles te manquent parfois ? »
- « Non … ce dont je craignais de manquer c'était le calme qui s'y dégage … avant de renaître avec vous, chaque soir, au coucher du soleil j'avais l'habitude de m'asseoir sur la plage et de regarder l'océan. Il s'étend à perte de vue là-bas, tout autour de vous et si nous le vénérons nous le craignons aussi car il peut détruire si rapidement … et pourtant … le soir, si l'on est suffisamment patient, on peut apercevoir le moment où le monstre s'endort. Il se transforme semblable à une nappe d'huile, tandis que dans les airs flotte encore l'odeur des épices qui ont cuit toute la journée, et que le ciel s'illumine de milles tons violacés… à cet instant on sait que nous sommes à notre place … c'est ce que j'ai trouvé avec vous tous, ma famille … vous êtes cette nappe d'huile dans laquelle je me plais à reposer le calme d'Arrimoana, les gestes répétitifs et silencieux d'Amarok, ton sourire … chacun de vous êtes ma force et parmi vous je suis à ma place »
Le corps de sa sœur reposait dans un coin de la pièce, blottit contre le loup de Sun dont la robe blanche avait disparut au profit de la couleur écarlate de leur sang.
Elle tenait à la main le poignard avec lequel elle avait abrégé la souffrance de l'amour de sa sœur.
Non loin, était jeté le corps désarticulé de Makhai.
Sa gorge était déchiquetée.
Elle tourna la tête vers Dionysos qui pénétrait à son tour dans la pièce.
Ses longs cheveux bleus ondulaient autour de son visage et il posa sa main ensanglantée sur sa bouche.
Ils avaient vécus par le biais de leur connexion toutes les morts de leur famille.
Chacune d'elle avait emportée une partie de leur âme.
Le bruit d'une goutte de sang sur le sol résonna dans leur tête, et ils tournèrent leurs regards vers le dernier de leur frère.
Will combattait Cronos et celui qui était toujours leur frère avec toute la volonté dont il était capable.
Il virevoltait sur la Terre au bruit des éclairs que produisait sa volonté. Son glaive luisait sous le ciel bas éclairé par les rayons de la lune et du soleil. Ses pieds foulaient l'herbe drue où des perles d'eau salée s'étaient déposées.
Il se battait pour eux et pour les Hommes, il se battait pour la Vie en tournoyant sous le vent et celui ci séchait ses larmes emportant avec lui leur douleur. Il croisait le fer avec eux pendant qu'il enveloppait Hadès de toute la palette des émotions qu'ils avaient tous partagée faisant vibrer à travers leur connexion toutes les fibres de leurs âmes.
Il était Zeus, celui qui met de l'ordre dans l'univers en luttant contre l'informe et l'innommé, contre les monstres extravagants et les éléments révoltés. Il était celui qui donnait une direction et ouvrait le chemin vers l'harmonisation.
Il avait entendu sa sœur, et il exaucerait son dernier vœu de fondre leurs essences dissoutes dans celle du Dieu de la Mort.
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- « Chinshinto[19] » murmura Kayla …
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Dionysos sourit.
Il avait toujours aimé se vautrer dans l'anarchie, mais Will lui avait redonné le respect de la hiérarchie.
Eux aussi exauceraient le vœu de leur sœur
Il posa la pointe de son fleuret au sol lorsqu'Horkos[20] se matérialisa devant lui et le salua d'un signe de tête.
Quelle ironie songea-t-il quand son assassin le poignarda au cœur de sa lame empoisonnée, que celui qui le tue puisse être le porteur des serments …
Le cri d'Asmaa retentit dans ses oreilles, et il sentit l'herbe grasse sous les doigts de Will.
Il tomba sur ses genoux et ils perdirent leur souffle.
Horkos sourit rasséréné, il sentait leur Eros qui s'éteignait. Il jeta un regard suffisant à Hébé qui s'était précipitée pour soutenir son frère. Il évalua ses maigres chances de survie après toutes ces morts et disparut.
Camille s'accrocha au tranchant de son fleuret. Le sang qui coulait de ses mains la colora de rouge.
Ses longs cheveux bleus glissèrent devant son visage, et un filet de sang coula de sa bouche.
Asmaa se précipita vers lui et tomba à genoux devant lui
- « Non ! non ! » cria-t-elle paniquée en secouant la tête « pas comme ça! Non ! ».
Un faible sourire se dessina sur les lèvres de son frère, et il fut saisi d'une quinte de toux qui éclaboussa le sol de gouttes de sang
- « Princesse … » souffla-t-il « Sont ce des larmes de chagrin que je sens couler sur tes joues ? »
- « Camille …» dit Asmaa en pleurant, tandis que le goût du sang de son frère remplissait la bouche « pas comme ça… Non » dit elle d'une voix plaintive
Un sanglot lui échappa, elle secoua de nouveau la tête. Elle ne pouvait pas le perdre maintenant. De ses petites mains délicates, elle souleva le visage de son frère.
- « Allons ma tendre amie » il toussa « souris donc que je n'emporte pas avec moi le souvenir de ton visage baignée de larmes dans l'au delà ».
Les larmes d'Asmaa redoublèrent
- « Non… » murmura-t-elle « ne pars pas sans moi …»
Les iris lilas de Camille frémirent et se teintèrent de tristesse
- « …tant de fois j'ai dessiné ton visage. Je te savais avant même de te connaître ou de renaître à tes côtés … Asmaa …» murmura-t-il « comme je regrette de ne pas avoir eu la force ou la faiblesse de laisser parler mes sentiments comme Wolfgang … »
Les yeux noirs d'Asmaa s'agrandirent et une larme roula sur sa joue
- « Camille … »
Dionysos sourit
- « Lorsque je t'ai vu la première fois, ton voile flottant dans le vent, j'ai su que je mourrais dans tes bras. Combien de fois ai je rêvé de laisser libre cours à mes sentiments … » il toussa « toi seule me regardait comme un être humain … pas comme mes parents qui n'ont jamais vu en moi qu'une tâche dans la pureté de leur famille … même si ce rêve ne s'épanouira jamais, je serai au moins parvenu à ce que s'accomplisse celui-là »
Un sourire fugace passa sur ses lèvres, et celles d'Asmaa tremblèrent
Elle ferma les yeux
- « Camille… » un sanglot déchira de nouveau sa voix
Camille baissa la tête, son corps s'affaissa et ses doigts glissèrent un peu plus, augmenta la quantité de sang qui coulait le long de son fleuret.
Asmaa l'effleura de son Eros agonisant et un sourire apparut sur ses lèvres
- « Alors je mourrai comblé… car j'aurais été aimé une fois dans ma vie »
Les yeux de Camille s'agrandirent, et une larme coula sur sa joue tandis qu'Asmaa s'agenouillait derrière lui.
Elle le blottit contre son torse et lui releva la tête pour le placer contre elle.
Elle caressa son visage d'un geste doux pour ôter les mèches poisseuses de son visage et plaça ses bras de part et d'autre du corps de celui qu'elle avait aimé sans jamais le lui dire avant de poser ses mains sur le pommeau de la dague.
Un râle s'échappa de la bouche de Camille.
- « Camille …chante avec moi, Camille … » lui murmura-t-elle en étouffant un nouveau sanglot « chantons l'hymne que tu m'as si souvent fredonné à l'oreille afin qu'ils l'entendent jusqu'aux tréfonds du Néant »
Camille sourit et commença à fredonner d'une voix faible
- « Le roi et ses pairs ont enfermé la reine
A bord d'un bateau de plomb
Nous naviguons et par ses pouvoirs
Mes frères et moi vogueront »
Sa voix se flétrit, il ferma les yeux quelques instants,
La fureur des éléments retomba doucement,
et Asmaa reprit
- « Yo yo sur l'heure
Hissons nos couleurs
Hissez haut, l'âme des pirates
Jamais ne mourra »
Le glaive de Zeus se planta dans l'herbe et il tomba sur le sol tandis que les Hommes survivants entendirent et reprirent en cœur l'air qui enflait dans leur tête
Camille et Asmaa tressaillirent un instant avant de poursuivre
« Il y a les morts il y a les vivants
On ne peut pas fuir le temps
Grâce aux clés de la cage
Il faut payer le diable
Et piler le levant
Les morts ne peuvent pas, faire voile vers les mystères, du funeste océan
Mais nous ne sommes, et soyons forts, et rentrons au port »
Les yeux de Will se posèrent sur la lame sombre qui transperçait son coeur et remontèrent jusqu'à la main qui le tenait.
Des feuilles de lierre étaient dessinées sur sa peau… identiques au jour où il les avait aperçu la première fois, et il sourit.
Il ferma les yeux et mêla sa voix à celle de ses frères,
- « Yo yo sur l'heure
Hissons nos couleurs … »
Chantonna-t-il doucement à l'attention de Wolfgang, avant de briser sa coquille et de se dissoudre.
Camille murmura à son tour « … Hissez haut … l'âme des pirates … »
Il sourit encore, et se tut à jamais
Une larme roula une dernière fois sur la joue d'Asmaa et elle enfonça jusqu'à la garde la dague dans le cœur de son frère.
La lame traversa le corps de son frère et transperça son propre cœur, elle trembla légèrement savourant l'ultime battement de son cœur et fredonna dans un souffle « … Jamais ne mourra … »
Se tête retomba lentement sur l'épaule de Camille
Son voile claqua un instant dans le vent soulevé par la brisure de leurs coquilles et les enveloppa de son linceul tandis que leurs essences s'unirent avant de se fondre dans celle de leur frère.
Un frémissement parcourut le bras d'Hadès
« Tu n'es plus juste toi … »
Il pencha la tête de côté, et fronça les sourcils.
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- « C'est la fin » murmura Lachésis, en fermant les yeux.
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Les dieux étaient morts.
Un sourire satisfait se dessina sur le visage de Cronos.
- « Enfin ! » exulta-t-il
[1] Vie et mort
[2] Déesse des tueries, fille d'Eris (la discorde)
[3] Dans la mythologie aztèque, Popocatépetl était un guerrier amoureux d'Ixtaccíhuatl. Le père d'Iztaccíhuatl l'envoya guerroyer en Oaxaca en lui promettant la main de sa fille s'il revenait, le père pensant que cela était impossible. Popocatépetl s'en alla, et on affirma à Iztaccíhuatl qu'il était mort elle en mourut de chagrin. Quand il revint, il mourut lui aussi de chagrin en apprenant la perte de son aimée. Les dieux recouvrirent leurs corps de neige et les changèrent en montagnes. Iztaccíhuatl fut appelée "femme endormie", à cause de sa ressemblance avec un corps de femme allongé. Popocatépetl devint le volcan du même nom, faisant pleuvoir le feu sur terre, mis en rage par la mort de son amante.
[4] Coup en contact des deux pierres d'un Kosumi (il s'agit d'un coup lent mais solide qui ne peut être coupé en un coup) adverse
[5] Dieu des meurtres, fils d'Eris (la discorde)
[6] Dieu de la peine, fils d'Eris
[7] Déesse de la douleur, fille d'Eris
[8] Les Erinyes, filles d'Ouranos et d'Eris et incarnation de la vengeance
[9] Une des trois Harpyes
[10] Déesse de la victoire. Selon l'hymne Homérique elle serait née d'Arès
[11] Dieu de l'amour, fils d'Aphrodite, époux de Psyché (l'âme)
[12] Selon le poète romantique allemand Clemens Brentano, la Lorelei était une sirène qui apparaissait assise sur le rocher dès que la nuit tombait, peignant ses longs cheveux d'or et chantant des mélodies envoûtantes. Les marins qui passaient trop près du rocher étaient complètement ensorcelés par la beauté de la sirène et par ses chansons. Ils perdaient le contrôle de leurs bateaux qui se brisaient sur le rocher, causant ainsi la mort de nombreux marins. Ronald, jeune et courageux guerrier, fils du comte palatin du Rhin, entendit un jour parler de la beauté divine de cette femme. Il brûlait d'envie d'aller la contempler. Ainsi, il fit semblant de partir à la chasse pour s'embarquer en réalité sur un bateau qui devait le conduire au rocher de la Lorelei. Lorsqu'il aperçut la fille à la tombée de la nuit, qui le regarda en chantant ses douces mélodies, il en fut tellement ébloui qu'il se jeta par-dessus bord pour la rejoindre. Il fut aussitôt englouti par le fleuve, tandis que le chant mystérieux de la sirène reprit, un peu plus tristement. Lorsque le comte palatin apprit la mort de son fils, il décida de mettre fin au charme destructeur de la Lorelei. Armé d'un puissant équipage, il descendit le Rhin afin de s'emparer de la sorcière. Pendant que des hommes armés cernaient le rocher, d'autres le gravirent jusqu'à ce qu'ils virent l'apparition au bord de la falaise. Mais leur plan de la jeter dans le vide échoua : la jeune fille, menacée, appela d'un chant son père, le Rhin, pour qu'il vienne la chercher. Et aussitôt, une tempête s'éleva faisant monter des vagues jusqu'au sommet du rocher, en emportant la sirène. Depuis ce jour, elle ne fut plus jamais revue. Mais son charme agit toujours : on dit que parfois, la nuit, une étrange voix de femme se fait entendre près du rocher, douce et captivante…«
[13] Déesse des illusions, fille d'Eris (la discorde)
[14] Déesse des tueries, fille d'Eris (la discorde)
[15] Sorte de lance qui se compose d'une lame tranchante, montée sur une hampe longue d pieds
[16] Déesse des mêlées, fille d'Eris (la discorde)
[17] Déesse du Combat, fille d'Eris (la discorde)
[18] Prénom amérindien signifiant Lutteur
[19] Séquence de capture d'un groupe en ne lui laissant à chaque tour qu'une seule liberté
[20] Dieu des serments, fils d'Eris (la discorde)
