Médiocre; mais on avance.

Confession n° 1 : faite. Menu des prochains chapitres : Confession n°2 et... et... et de la tension sexuelle, eh.


Eren était en retard. Pire encore, il n'avait pas respecté l'unique consigne que Levi lui avait donnée. Mikasa l'avait obligé à rentrer chez eux en sortant du bus, sous prétexte qu'il s'enfuyait déjà assez comme ça. Il avait fallu que cela tombe au mauvais moment, et Eren avait dû attendre que Mikasa retourne dans sa chambre après le dîner pour pouvoir s'éclipser dans la pénombre de la nuit, déjà tombée. Il s'était faufilé hors de la maison et, toujours imprudemment découvert, dans le froid. Pourtant, quand Eren était monté à l'étage, sur le palier de Levi, il n'y avait rien.

Personne dehors, personne dedans.

Levi n'était pas là.

[22:02:45 - Eren] Je suis devant la porte.

[22:04:13 - Eren] Levi ?

[22:07:34 - Eren] Levi, ouvre la porte

Au bout d'un moment, il avait abandonné la ponctuation et s'était fait violence pour ne pas lui envoyer des messages en majuscules. Il s'était demandé si Levi n'était pas endormi à l'intérieur, ou pire, s'il s'était passé quelque chose, mais il n'avait aucun moyen de le savoir. Aucun.

Alors il s'était assis là, par terre, sur le palier. Il avait attendu comme on lui avait demandé d'attendre. Et finalement, il comprit.

[22:24:11 - Eren] Tu veux pas me laisser rentrer parce que je suis en retard, c'est ça ?

[22:24:52 - Eren] C'est stupide

Pas de réponse.

[22:26:03 - Eren] D'accord, je m'excuse. Désolé, ok ? Maintenant ouvre la porte, on se les gèle...

Mais encore une fois, il n'obtint que le silence en retour.

Eren resta assis là encore longtemps, persuadé que Levi finirait par céder et lui ouvrir la porte, de peur qu'il ne s'endorme dans le couloir ou n'attrape froid (parce que bordel, ce couloir était glacé). Une partie de lui savait qu'il avait perdu la bataille au moment où il avait gravi ces marches ; arriver en retard était sa première erreur. En retard ? Il était descendu de ce maudit bus à dix-huit heures à peine et il était bientôt vingt-trois heures. Il savait qu'il n'avait plus d'excuse et s'en mordait les doigts. Mais déterminé comme il était, têtu comme il était, il refusait de décamper.

Enfin, jusqu'à ce qu'il commence à sentir le froid engourdir ses membres, ses orteils se glacer, et ses paupières s'alourdir. Il était clair que Levi ne lui ouvrirait pas.

[23:12:45 - Eren] Bon...

[23:13:08 - Eren] Je sais que t'es là, tu sais. C'est pas grave.

Eren soupira et plongea son téléphone dans sa poche. Il était en colère, encore une fois, et autant contre Levi que contre lui. Il agissait comme un gamin à l'ignorer superbement alors qu'Eren s'était donné tout ce mal pour faire ce qu'il lui avait demandé de faire. Et quelque part, une curiosité maladive lui rongeait les entrailles, parce qu'il savait qu'il n'aurait pas l'occasion de récupérer les mots précieux de Levi, ce soir. Levi allait sûrement lui parler de quelque chose, quelque chose d'important.

Et il avait tout fait foirer.

Une main dans ses cheveux et un autre soupir plus tard, Eren s'apprêtait à se redresser quand un bruit sourd attira son attention en haut de l'escalier. Prudent et alerte, il resta à terre, les muscles tendus, et guetta la dernière marche.

Puis, finalement, il le vit.

Levi.

"Levi ?" Eren n'en croyait pas ses yeux.

Non seulement Levi était là, devant lui, alors qu'il était persuadé qu'il attendait un fantôme ; mais il avait l'air... misérable. Il n'y avait pas d'autres mots. Ses cheveux collaient son crâne et il semblait transpirer malgré la fraîcheur de cette nuit, quant à ses yeux, ils étaient rougis et semblaient prêts à exploser. Pas de cravate, pas de veste, et sa chemise était à moitié ouverte sur le devant, dévoilant une partie de son torse luisant de sueur et Dieu seul savait quoi d'autre.

Après avoir réalisé ce qui se passait, Eren se releva maladroitement et manqua de perdre l'équilibre. Mais si quelqu'un ici manquait d'équilibre, c'était bien Levi, et dans un souffle fatigué, le petit homme se cogna contre le mur avant de porter la main à son épaule en grimaçant.

"Levi..." Eren l'observa sans rien dire, debout devant la porte de son appartement, mais Levi regardait le vide. Le néant devant lui, tout autour. Il ne semblait même pas avoir remarqué la présence de l'adolescent.

Une boule désagréable se forma dans son ventre. Ses membres étaient paralysés, lui tétanisé, et son coeur battait trop vite pour son bien. Il n'avait jamais vu Levi ainsi, il ne l'avait jamais vu autrement que dans sa carapace. Il semblait... fou. Levi semblait totalement fou.

Absent, ce dernier essuya son front du dos de sa main et soupira bruyamment. Il n'avait même plus de souffle, et sa poitrine s'élevait dangereusement. Ce ne fut que lorsque Levi releva la tête qu'Eren la sentit.

L'odeur d'alcool.

"Tu as bu ?" Eren fronçait les sourcils, incapable de contenir sa colère. Il savait qu'il n'avait pas son mot à dire, Levi était un adulte et lui n'avait même pas encore l'âge légal pour boire une goutte de ce breuvage addictif. Mais c'était plus fort que lui. C'était la première fois que Levi semblait glisser hors de sa zone de contrôle, et c'était effrayant. "Levi, est-ce que t'as bu ?"

Bien sûr, il ne lui répondit pas. C'était à peine s'il avait conscience de l'endroit où il était - enfin, ça, c'était ce que pensait Eren. En réalité, Levi était bien ivre, mais il savait où il était, il savait pourquoi, il savait avec qui. Il n'avait simplement pas envie de regarder Eren, parce que la honte lui brûlait les entrailles avec autant de puissance que l'alcool avait écorché sa gorge.

Ce gamin n'avait pas à voir ça.

Et pourtant, quand il releva la tête et croisa les deux prunelles inquiètes qui attendaient un signe, n'importe quoi, il sentit sa volonté s'en aller. Parce qu'Eren était là, Eren était encore là, alors que dans l'histoire, il avait fui pour étouffer ses souvenirs, persuadé que ce gamin n'en valait pas la peine.

Il avait chaud, trop chaud. Il transpirait. Il fondait littéralement.

Sa tête tournait dangereusement et le sol semblait se disloquer sous ses pieds, mais il n'avait pas envie de vomir. Peut-être que si, mais il n'en avait en tout cas pas conscience. Tout ce qui importait était la douleur qui enserrait sa poitrine, celle-là même qui l'avait poussé à boire un vendredi, à boire au lieu de travailler, à boire tout court - et en face de lui, deux yeux verts, brillants, immenses, dans lesquels il se perdait volontiers.

"Tu es ivre," furent les mots les plus silencieux qu'Eren avait jamais prononcés. À peine un souffle, un soupir. Levi l'avait entendu.

Alors il détourna les yeux. Parce que la réalité venait de le frapper, si fort qu'il en avait mal, mal au coeur, mal partout - il sentait le poison de l'amertume couler dans ses veines, le réchauffer, l'endormir. Il était un monstre. Mêler Eren à tout ça avait été une erreur et le laisser s'approcher tout court n'avait jamais été une bonne idée. Ce n'était qu'un gamin ignorant et naïf ; et lui, il avait tout un passé derrière lui. Il avait l'impression d'avoir déjà trop vécu.

"Tu es là."

Eren fronça les sourcils. Lui le réprimandait et tout ce que Levi trouvait à dire était l'évidence ? Bien sûr qu'il était là. Il était là depuis longtemps, déjà.

"Je m'inquiétais."

Levi sembla s'assombrir à ces mots. Non seulement il avait cru qu'Eren ne viendrait pas, mais il avait pris la tengeante pour se soûler et avait laissé le gamin s'inquiéter gratuitement. Pas de mots, pas de messages. Il n'avait rien laissé.

"Je t'ai envoyé des tas de messages mais tu ne répondais pas."

Levi resta silencieux. L'alcool l'avait rendu encore plus épuisé qu'il ne l'était déjà, et chaque seconde passée debout était une seconde qu'il risquait de terminer à terre.

Il ne remarqua pas même pas qu'Eren s'était approché. Trop approché. Comme toujours.

"Hey." La voix d'Eren ne chercha même pas à cacher son inquiétude encore présente, il la lui offrait sur un plateau d'argent. "Hey, Levi."

Levi releva les yeux et croisa les siens. Sa peau le brûlait. Les yeux d'Eren aussi.

Et juste comme ça, comme si c'était la chose à faire, Eren posa sa paume contre sa joue chaude. Timidement, d'abord, comme s'il attendait une réponse, une permission ou simplement le coup de paume qui l'éloignerait de sa joue. Mais rien n'arriva, et au lieu de se défaire du contact, Levi inclina la tête avant de couvrir sa paume de la sienne. Eren eut un moment de surprise ; il était vraiment brûlant. Son front ruisselait.

Pensivement, son pouce caressa la peau humide de son visage, laissant sa paume emprisonnée par celle de Levi. L'homme ne disait toujours rien, mais c'était tout aussi bien ainsi. Doucement, Levi se pencha, et posa son front glissant contre le bout du nez d'Eren. Il n'essaya pas de se dégager, tout simplement parce qu'il n'en avait pas envie, et qu'il savait que c'était inutile d'essayer de toute façon.

Alors ils restèrent ainsi en silence, pendant deux longues minutes, et Eren commençait à sentir une douleur vive dans le creux de son dos. Quant à Levi, sa tête tournait trop pour qu'il n'ose bouger; mais quelque part, il savait que s'il restait ici, ainsi, même dans cette position aussi inconfortable et embarrassante, il finirait par s'endormir contre le gamin.

"Eren..." Sa voix n'était plus la sienne, elle était celle, rauque et éraillée, de la personne qu'il avait pris soin de ne pas devenir. Il se sentait faible, dans tous les sens du termine. Physiquement, c'était une chose - mais il sentait sa volonté, son orgueil, son envie de se battre s'étouffer minute après minute. C'était tellement, tellement plus facile de se laisser aller. D'accepter en blâmant. De céder.

"Shh," murmura l'adolescent, et l'instant d'après, sa main encore libre était posée dans la chevelure à moitié humide de Levi, la caressant avec la douceur d'une mère, avec la bienveillance d'un ami. Mais Eren n'était rien de tout ça. Il était le gamin.

Ça suffisait.

Eren commençait à fatiguer, cependant. Et il n'était plus question de rester une minute de plus dans ce couloir froid, peu importe combien le toucher de Levi le réchauffait. Alors doucement, il se détacha, et quand il fut évident qu'Eren allait s'écarter, Levi le laissa partir.

Eren demanda les clés, et Levi lui indiqua sa poche droite, celle de son pantalon de costume odieusement coûteux. L'adolescent rougit violemment quand il y glissa sa main, mais Levi était trop ivre pour s'en préoccuper et il échappa de peu à une remarque moqueuse.

Puis un clic familier, une porte qui s'ouvre, et un bras qui se referme autour de ses épaules.


"Gamin, tu sais pourquoi je n'ai pas de voiture ?"

Allongé sur le canapé, Levi n'avait jamais eu l'air aussi épuisé. Ses paupières étaient mi-closes, mais cette fois, son froncement de sourcils laissait place à une expression vide, dénuée d'irritation, d'ennui ou de colère constante. Il n'y avait plus rien ; juste de la fatigue et du silence.

Doucement, assis par terre au pied du sofa, Eren secoua la tête. Il n'osa pas troubler la quiétude impressionnante de la pièce, et de toute façon, il n'était plus sûr d'être capable de parler.

"Tu dois penser que c'est étrange. Après tout, mon appartement a plus l'air d'un atelier d'artiste riche et arrogant que du refuge d'une personne qui ne peut même pas se payer une voiture." Il fit une pause, les yeux perdus dans le vague, et sa voix était si basse, si calme, si rauque - qu'Eren ne pouvait faire autre chose que l'écouter avec attention. Quand Levi parlait, les mots retentissaient avec douceur. "Je n'ai pas de problème avec l'argent, gamin."

Il leva les yeux vers Eren, cette fois, sans bouger. Les deux se regardèrent intensément, Eren accroché à ses mots, et Levi accroché à ses yeux.

"Je m'achète des costumes qui coûtent la peau du cul, j'ai un appartement trop grand pour moi et mon égo, et mon frigo est toujours plein."

Une pause, encore. Ses sourcils semblèrent se tordre légèrement, comme si la véritable réponse commençait maintenant. Eren allait lui dire qu'il n'était pas obligé d'en parler, mais là, assis par terre à un mètre de lui, il était bien conscient que Levi ne parlait que lorsqu'il en avait envie.

"J'avais une voiture, avant."

Un bruit indistinct résonna dehors, mais aucun d'eux ne brisa le contact visuel.

"Une putain de voiture. Belle carrosserie, super moteur, des sièges en cuir et tout ce qu'il faut. À cette époque, c'était il y a quelques années, je la conduisais sans cesse. Au téléphone, ivre, en retard - tant que j'étais au volant, je m'en fichais bien. Je savais que j'étais imprudent, mais... ça n'avait pas l'air de compter."

Eren le laissa reprendre son souffle alors que Levi fixa quelque chose entre la table basse et le sol impeccable.

"J'ai eu une enfance singulière, tu sais. Pas franchement d'amis, non que j'en avais besoin, parce que la solitude m'allait bien. Mon père était strict et souvent absent, et il aimait penser que je m'éduquais moi-même. Selon lui, c'était le meilleur moyen de devenir indépendant et adulte. Mais j'avais deux bons amis. Ennuyants et bruyants, c'est vrai, mais ils ne faisaient pas de mal."

Eren baissa les yeux, lui aussi.

"Isabel, elle s'appelait. Et l'autre abruti, c'était Farlan. De vrais phénomènes, ces deux-là," glissa Levi, presque léger, et l'espace d'un instant, Eren reconnut comme de la nostalgie dans sa voix habituellement claire.

Mais il était humain, lui aussi.

"Ces deux idiots ont commencé à sortir ensemble durant la période du lycée. Puis encore après. Et au bout d'un moment, l'inévitable s'est produit, et ils se sont installés ensemble."

Eren se sentit doucement décrocher.

"L'inévitable ?"

"Un enfant," répondit Levi, comme si ce simple mot résumait tout.

Eren se tut, cherchant, tout comme Levi, quelque chose à fixer pendant qu'il continuerait son récit.

"Farlan, un soir, a insisté pour qu'on sorte dîner tous les trois. J'étais pas d'accord, mais ils ont fini par me convaincre. Alors on a pris ma voiture, Isabel a laissé la petite chez un de mes collègues, et on est repartis."

Levi s'arrêta là, et Eren lui jeta un coup d'oeil curieux. Il était certain que la suite était pénible, qu'elle avait rarement été dite à voix haute. Que c'était un secret de plus que ces murs pâles renfermaient.

Il bougea légèrement pour mieux s'allonger, toujours sur le flanc, la joue contre un coussin qui laisserait probablement des traces. Eren avait posé une couverture sur lui, et même s'il avait trop chaud, il y engouffrait ses membres comme si elle pourrait les protéger de la réalité.

Levi était sale et toujours dans les vapes, il n'avait pas la force de se laver, pas la force de manger, rien. L'odeur de l'alcool était toujours présente mais Eren s'y était habitué depuis la demie heure qui avait passé. Ce n'était plus qu'un question de minutes avant que Levi ne s'endorme, et phrase après phrase, sa voix se faisait plus lente et confuse.

"C'est drôle, j'ai toujours détesté l'alcool. Et pourtant, ce soir, ça m'est apparu comme la solution."

Eren n'osa pas intervenir, mais il ne comprenait pas ; parlait-il du soir de son récit, ou de la nuit qui filait entre leurs doigts ? Toutefois, il laissa Levi continuer.

Sauf qu'il avait fermé les yeux, et qu'il ne disait plus rien.

Eren attendit quelques secondes, mais après être certain que la suite ne viendrait pas sans être sollicitée, il s'agenouilla devant le canapé, à la hauteur du visage de l'homme qu'il pensait endormi, et fronça les sourcils dans une expression profondément inquiète.

"Levi ?"

À ces mots, ou plutôt, la proximité soudaine du garçon, Levi ouvrit les paupières si rapidement qu'Eren en sursauta presque. Mais il resta là, si proche qu'il sentait l'alcool comme s'il en avait lui-même bu. Si proche qu'il était difficile d'ignorer combien les yeux de Levi étaient rouges et embués, comme si... comme si...

Comme s'il pleurait en silence.

C'est là qu'il comprit. Alors, son visage se déformant brusquement sous la douleur de la réalisation, il détourna les yeux pour nicher sa tête dans ses bras, ses jambes encore nonchalamment étalées sur le sol, et Levi entoura les épaules du garçon d'un geste affectueux. Au moment où le bout des doigts du plus âgé caressèrent sa joue, Eren ferma les yeux.

Son coeur battait trop vite. Il savait.

"Je les ai tués."

Le silence.

Il n'avait jamais été aussi douloureux, aussi violent. Eren savait qu'il ne pleurerait pas, car il ne pouvait tout simplement pas comprendre, mais l'horreur était là, enfoncée dans sa poitrine avec la même vivacité qu'un poignard, et il était impossible d'ignorer combien Levi était tendu autour de lui, comment ses doigts, doux et lents, luttaient pour ne pas se crisper.

Eren rouvrit les yeux pour faire face au tissu sombre du t-shirt propre qu'Eren lui avait fait mettre. Levi sentait l'alcool et la sueur, il avait l'odeur de quelqu'un de perdu, dans tous les sens du terme.

Levi n'avait pas besoin de donner plus de détails. Eren s'imaginait sans le moindre mal la scène, les débris de verre, le crissement des pneus, la pénombre autour d'eux, la nuit qui avalait les rires et les éclats de sourire, qui absorbait la vie hors de leurs corps. Des yeux vides qui fixent le vide, incapable de bouger, plus maintenant. Des gémissements, des sanglots paniqués, des doigts qui tremblent sans parvenir à esquisser le moindre mouvement. Des os brisés, des os cassés, le sang sur leur peau, à tous.

Le chaos du passé.

"Ils sont morts."

La voix de Levi était toujours aussi monotone, et Eren était certain qu'il finirait par entendre un sanglot, quelque chose ; pourtant, rien ne vint. Les larmes silencieuses qu'il s'imaginait rouler le long de ses joues devaient être aussi chaudes que la paume posée contre sa joue, et Eren s'en voulut d'être arrivé avec tant de retard.

D'avoir laissé Levi faire la bêtise de retourner dans son passé. Même d'essayer de l'oublier avec la boisson, en premier lieu.

Au bout d'un moment, calmé par la respiration de Levi et par le mouvement régulier de ses doigts sur son visage, Eren s'éclaircit doucement la gorge.

"Je suis resté coincé entre les portes du bus, un jour."

Il ne savait pas pourquoi il lui disait une chose pareille. Une chose stupide, insignifiante, irrespectueuse après ce que Levi venait de lui confier. Il était immature.

Mais il continua quand même.

"Pendant dix secondes."

Et là, il y eut ce bruit. Incroyable.

Levi riait sous lui, et les secousses le faisaient rebondir contre sa poitrine, chaude et pleine de vie, contre laquelle sa joue pressée devinait le battement accéléré de son coeur. La main de Levi se figea sur sa tête, perdue quelque part entre ses cheveux et son oreille, et il ferma les yeux en écoutant la mélodie inhabituelle du rire de Levi.

Et contemplant la pénombre à travers ses paupières closes, Eren se mit à rire aussi, parce que c'était bon, de le sentir s'éveiller sous lui, d'entendre le coeur de Levi redémarrer dans sa poitrine comme un nouveau compte à rebours.

Au bout d'un moment, le silence revint, son coeur se calma, et les joues d'Eren étaient écarlates. De rire, de gêne, peu importe. Parce que dans la quiétude de leur étreinte, Levi posa son menton contre le sommet de son crâne et murmura des mots importants. Un mot.

"Merci."


Quand Eren rouvrit les yeux, il était toujours blotti contre Levi, la moitié de son corps hissée sur le canapé, et son autre traînant minablement sur le sol. Comment avait-il pu s'endormir dans une position pareille ? Il se dégagea doucement de l'emprise de Levi, et quand la main logée dans ses cheveux tomba mollement contre le sofa, il eut la certitude qu'il dormait.

Dehors, il faisait encore sombre, mais le noir impénétrable avait laissé place à un bleu matinal, ce laps de temps brumeux et silencieux durant lequel le Soleil n'est pas tout à fait levé, mais que la nuit s'en va à pas feutrés. Il aimait bien cette heure-là.

Pensivement, Eren jeta un coup d'oeil à Levi. Ses paupières fermées semblaient calmes et en paix. Sa respiration régulière se bloquait à certains moments, pour repartir aussitôt. Et parfois, sa main tremblerait comme un spasme, avant de se figer dans son sommeil. Il observa tout. La courbe de ses lèvres, la courbe de son visage, de son menton, son nez élégant et timide à la fois, l'espace imperceptible entre ses deux lèvres, par lequel il inspirait l'air frais de la pièce. Sa peau pâle. Ses cils sombres. La ligne parfaite de ses sourcils. Le creux de ses joues.

Bordel.

Eren détourna les yeux et s'éclaircit doucement la gorge, prenant soin de ne pas réveiller Levi. Mais le temps qu'il se débatte avec lui-même et se relève, une main molle s'était refermée autour de son poignet. Il aurait pu s'en détacher s'il souhaitait ; il suffisait de pousser un tout petit peu. À peine. Mais il ne le fit pas. Au lieu de ça, il regarda les paupières presque closes qui laissaient entrevoir une petite partie de ses yeux endormis.

"Reste."

Eren hésita, regardant autour de lui. Il était presque l'heure de se lever, pour Mikasa et pour le reste du monde. S'il rentrait habillé comme la veille après le lever du soleil, Mikasa saurait.

Mais tant pis.

Il plongea ses yeux dans ceux de Levi, ouverts uniquement pour guetter sa réaction. Il savait que s'il s'en allait, Levi ne chercherait pas à le retenir. C'était sans importance. Mais s'il restait, alors tant mieux.

Prudemment, Eren s'assit sur le bord du canapé, et comme instinctivement, Levi se blottit au fond, tout au fond. Eren s'allongea sur la partie libérée, encore chaude, et offrit son dos à Levi.

Quand un bras possessif se referma autour de son taille et que son dos se retrouva plaqué contre sa poitrine, Eren sentit son souffle se couper. Il avait chaud, très chaud ; et regarder dans le vide en face de lui, ou les dossiers soigneusement empilés sur la table basse ne semblait plus suffire. Mais il ne se dégagea pas. Voir Levi tendre la main pour créer le contact était une chose qu'il ne verrait probablement plus.

Une minute plus tard, leurs jambes étaient emmêlées les unes aux autres, Levi avait enfoui sa tête dans le creux de son cou, et le bras qui recouvrait Eren avait entrelacé leurs doigts.

Il rêvait peut-être ? Peu importe.

Aucun d'eux ne dit rien.

Pour la deuxième fois, Eren s'endormit contre lui. Il pourrait bien s'y faire.