J'ai écrit ce chapitre en plusieurs fois mais les trois quarts de ce dernier ont été écrits ce soir, alors vous pouvez me vénérer pour avoir réussi à rester debout (sans avoir mangé) aussi longtemps, parce que vraiment, c'était difficile. Il se passera probablement quelque chose d'important dans le chapitre suivant parce que je suis une impatiente et qu'il est temps que les choses se corsent. (Dans le bon sens, ofc.)

La chanson à la fin du chapitre est When I Grow Up reprise par Mayday Parade, et merci Hitomi au passage parce qu'elle est trop cool. Bon, j'ai vraiment faim et mal au dos, et sommeil, aussi, alors ma mission est accomplie.

Award pour avoir écrit plus de 8k mots attribué à Soko. Je sais, je sais.


C'était déjà fin Novembre et le froid avait repris ses droits sur la nature. Les journées s'enchaînaient les unes après les autres, calmes et silencieuses, bercées par les paumes qui se frottent et les corps qui tremblent, ou les souffles visibles dans l'air glacé et les arbres fatigués par le froid. C'était la période de l'année où la pénombre tombait plus tôt, engloutissant chaque recoin qu'on illuminerait alors de petites lampes, de bougies ou de simples ampoules de lampadaires. Un rien suffisait ; juste une lueur, et la magie était presque déjà là.

Certains sentaient la magie plus que d'autres. Il restait trois jours avant le début du compte à rebours, celui de Noël, bien sûr, ce qui signifiait aussi la libération des vacances qui approchaient. Eren avait du mal à contenir son excitation, et de la manière la plus positive possible, il se levait chaque matin en se disant que c'était "un matin de moins" au total. Il savait que Noël arriverait vite, la magie, les grasses matinées et les cadeaux avec. Bien sûr, avec Grisha, ce n'était qu'un simple repas familial que tout le monde se donnait la peine de préparer – alors que Grisha était constamment absent, qu'Eren mangeait dans sa chambre et que Mikasa ne parlait jamais, ces soirs-là, ils faisaient tous un effort. Pourtant, Dieu savait que rares étaient les soirs où tout se passait bien, où, tout simplement, où Grisha restait, déclinant un appel d'urgence de l'hôpital – que bien sûr, il prendrait, parce que c'était comme ça un point, c'est tout.

Mais Eren avait d'autres raisons d'être excité que les cadeaux. Il s'en fichait. Il avait passé l'âge du mystère, maintenant, il savait que les cadeaux demandaient de l'argent, de l'argent, ils n'en avaient pas. Alors il oubliait. Il n'avait besoin de rien, de toute façon. Non, s'il avait hâte, c'était pour tout autre chose : quelque part entre Levi plongé sur son travail et Eren qui essayait de faire le sien, le plus vieux des deux avait glissé qu'une semaine de repos lui serait accordée durant la période festive. Et ça, ça n'avait pas de prix.

"Pourquoi tu souris ?" grogna Mikasa en plongeant ses mains déjà gantées dans les larges poches de son manteau rouge. Eren haussa les épaules mais son sourire demeurait là, intouchable, invincible, impossible à détacher de son visage peu importe combien il en avait envie. Il ne savait pas trop pourquoi l'idée le réjouissait, pour être honnête: Levi était un homme occupé, vacances ou pas, et il le connaissait assez bien pour savoir qu'il passerait probablement son temps sur son ordinateur à rédiger des documents encore plus longs que la rédaction qu'Armin avait rendu, au collège, et qui lui avait valu un joli 19. Mais tant pis. Il savait qu'il n'était plus question de bus, ni d'horaires, ni de travail. Levi serait chez lui. Et Eren n'avait pas l'intention de le laisser passer ces jours tout seul – même si une part vulnérable de lui espérait férocement que l'envie soit réciproque.

"Pour rien." Et c'était tout. Juste ça. Rien.

Puis, quelques heures plus tard, blotti sous ses draps confortables, Eren sortit ses mains de sa coquille de chaleur pour taper un rapide message à Levi. C'était Levi, toujours Levi, encore Levi, et quelque part il s'étonnait que Mikasa n'ait pas encore fouillé ses affaires pour trouver une trace quelconque de (ce) qui le distrayait à ce point ces derniers temps. Lui qui sortait pour les urgences seulement, se retrouvait constamment dehors (chez Levi, bien sûr, mais ça, elle n'avait pas besoin de le savoir), et elle le surprenait souvent à faire des choses bizarres (comme être de bonne humeur, envoyer des textos en souriant, téléphone planqué sous la table, ou le voir sourire tout court pendant un trajet ennuyeux, voire même laisser Jean lui assener une remarque blessante sans même prendre la peine de relever). La plupart du temps, il était heureux de retrouver la chaleur de son lit, parce qu'il savait que Levi était assis par terre, un thé dans une main, à taper frénétiquement sur le clavier de son ordinateur jusqu'à ce que ses paupières décident de céder à la tentation du sommeil. Il savait qu'il suffisait de lui envoyer un message pour le retrouver, qu'il n'était jamais loin. Et tous les soirs, comme avant, ils s'envoyaient des semblants de mots, des insultes pleines d'affection refoulée, des « bonne nuit » silencieux qu'ils répétaient dans le silence de la nuit, du bout des lèvres.

Il y avait quelque chose de beau et de terrifiant à la fois, dans la manière qu'il avait de poser ses yeux sur Levi, de l'effleurer, osant à peine s'y attarder peu importe combine ses prunelles luttaient. Il avait mémorisé chaque détail, chaque partie de lui, chaque parcelle de la peau qu'il voulait bien lui montrer, même s'il avait déjà eu accès à bien plus qu'il n'était raisonnable de lui montrer. C'était dangereux, il le savait, mais il appréciait assez la chaleur qui se répandait lentement dans son estomac pour s'en moquer et laisser faire. Parce qu'il n'y avait plus que cette solution-là : laisser faire.

[23:11 – Eren] Qu'est-ce que tu fais ?

[23:11 – Levi] Je travaille, gamin.

[23:12 – Eren] T'es plus rapide pour quelqu'un qui travaille. Tu attendais mon message ?

Dans la pénombre, Eren sourit. Béatement. Puérilement. Et sans gêne. Ses dents pointues s'enfonçaient dans sa lèvre inférieure et il souriait encore et encore, incapable de retenir le flot de douceur qui parcourait sa colonne vertébrale, comme une caresse interdite. Il s'imaginait Levi lever les yeux au ciel en cherchant un moyen de l'envoyer balader, mais il savait qu'au final, Levi abandonnerait. Parce qu'il semblait ne pas le detester assez pour continuer la bataille, quelle qu'elle soit. Et ça, ça ne voulait dire qu'une chose : peu importe les regards, les insultes, peu importe le silence et leur distance dans le bus, comme s'ils étaient venus à un pacte silencieux pour préserver leur amitié, ou peu importe ce que c'était, Levi tenait à lui. Mais ça n'était pas l'affection d'un père pour son fils. Ni d'un ami pour son voisin. C'était quelque chose d'autre, de plus tordu, de plus dangereux, quelque chose d'inhabituel qui n'avait pas vraiment de nom, en tout cas, pas dans son esprit. Il savait qu'il ne pouvait plus se passer de Levi, et si la prochaine étape était de leur donner un nom, il la passerait sûrement en haussant les épaules. Levi était Levi, et lui, il était le gamin collant et insupportable qui toquait à sa toque dès qu'il en ressentait l'envie. C'était peut-être inconscient ou égoïste de sa part, mais il voulait garder ça précieusement.

Intact.

[23:13 – Levi] Crois-moi, tu n'as pas envie de t'engager sur ce terrain-là.

[23:13 – Eren] OK, OK

Il enfouit sa tête dans l'oreiller, doux et moelleux, et après avoir profité du confort presque irréel, il leva son téléphone au niveau de sa tête, plissant légèrement les yeux face à la lumière de l'écran, dont il avait oublié l'intensité. Il entendit Mikasa faire tomber quelque chose dans la salle de bain et se figea un instant pour écouter la suite, qui ne vint pas.

[23:16 – Eren] J'ai une réunion au lycée demain soir, un truc stupide. Je sortirai tard. Je peux quand même venir ?

Il pouvait presque entendre le soupir exaspéré de Levi quand son téléphone vibra entre ses mains.

[23:17 – Levi] Question idiote, réponse idiote.

C'était certainement sa manière de dire "ok, crétin, tu peux venir". Il serait sûrement venu de toute façon. Il voulut lui raconteur sa journée, même s'il n'y avait pas grand chose à dire et qu'il savait que Levi était débordé, mais son visage se déforma soudainement et il lutta un instant contre l'envie violente de bailler. C'était inutile, la fatigue prenait le dessus, et il céda en réalisant qu'il avait sommeil.

[23:18 – Eren] Bonne nuit

[23:18 – Levi] Idiot.

Une dernière fois, Eren sourit devant son téléphone et de bout de l'index droit, pressa le bouton pour le verrouiller. La lueur blanche disparut et il jeta doucement son téléphone à ses côtés, rebondissant légèrement avant de se perdre dans les draps. Eren roula sur le côté et enfouit un bras sous son oreiller, tenant l'autre pressé contre sa poitrine. Il n'eut même pas le temps de réaliser qu'il s'endormait qu'il était déjà inconscient.

Deux semaines plus tard, rien n'avait changé, à part peut-être quelques détails. Le groupe d'Eren avait réussi à trouver sa place au concert du spectacle de Noël, parce que le groupe choisi s'était désisté. Manque de temps, de moyens, mauvaises relations dans le groupe, peu importait, Eren était trop heureux de savoir qu'ils allaient s'y produire pour se pencher sur ceux qu'ils avaient gentiment essuyés de l'évènement. Eren s'imaginait déjà sur scène, derrière sa batterie, à jouer avec colère, violence et joie tout en même temps, son corps électrique répondant à l'appel des notes. Mais ce n'était pas tout. Il avait eu le temps de se rendre à un restaurant, un midi, avec Levi, c'était un mercredi et ses cours s'arrêtaient là, alors que Levi devait y retourner dans l'après-midi. Ils avaient mangé en silence, Eren avait tenu la conversation, comme toujours, sans même se rendre compte que Levi ne lui répondait pas. Mais il l'écoutait. Il l'écoutait toujours après tout ce temps, peut-être même plus attentivement encore. Quelque chose semblait l'avoir adouci, comme si son côté hostile n'était plus qu'une façade de fierté, et qu'il ne restait plus que le sol tiède et reposant d'un endroit familier. Eren était familier. Eren était comme l'odeur familière de son chez soi. Eren était comme la sensation familière des draps froids après une longue journée. Eren était la chaleur familière de ces mêmes draps le matin suivant. Eren était le son familier de la porte qui s'ouvre, qui se ferme, du frigo qui murmure sa mélodie de bonjour, de la sonnerie du four, du ronronnement du bus à l'aller et au retour. Eren était tout, il était n'importe qui – il se fondait dans le paysage avec autant d'efficacité que la nature elle-même. C'était… une évidence.

Les jours passaient, passaient. Eren ne les comptait plus.

"Papa sera là ce soir ?"

Eren haussa les épaules et s'enfonça plus confortablement dans son siège. Il y avait plus de monde que d'habitude et le ciel était sombre, encore sans étoiles, mais prêt à les accueillir. L'irritation de la fin de journée s'élevait dans un soupir commun que chaque passager refoulait tant bien que mal (surtout mal), et Eren ne faisait pas exception. La migraine le guettait, il sentait le monde vaciller autour de lui, et la presence de Mikasa à ses côtés ne faisait rien pour arranger les choses. Il l'adorait, vraiment – mais elle avait tendance à manquer de tact et à trouver des sujets de conversations qu'Eren abhorrait.

Son père, par exemple.

"Alors j'imagine qu'on sera tous les deux."

Il haussa les épaules une seconde fois, mais plus brusquement, plus sec. Depuis quand posait-elle la question, et depuis quand la réponse lui importait ? Elle savait très bien que Grisha ne serait pas là. Il n'était jamais là. En quoi le fait de se retrouver seule avec son frère était quelque chose de nouveau ? Elle n'était pas bête, vraiment ; elle était même plus rusée que la plupart des gens. Mais elle se montrait idiote de croire le contraire. Tant pis, ils n'avaient pas besoin de lui pour grandir. Il était un de ces parents obsédés par leur travail, de la même manière que Levi, mais Levi avait ses raisons, et peu importe le reste, parce qu'il n'avait pas de famille. Il n'avait personne à l'attendre chez lui le soir. À cette pensée singulière, le coeur d'Eren se serra et il détourna les yeux vers la fenêtre, regardant pensivement les immeubles défiler de l'autre côté.

"Eren." La voix de Mikasa était ferme, sévère, presque désapprobatrice. "Eren."

Mais Eren n'écoutait toujours pas. Ou plutôt, prenant soin de l'ignorer. Il ne lui cachait pas à quel point parler de leur père l'avait irrité, et même si ces derniers temps, lui et son père parvenaient à s'entendre, c'était surtout du gâchis, dans l'ensemble. Un énorme gâchis. Mikasa n'avait jamais eu ce problème. Mikasa n'avait jamais de problème avec personne. Au lycée, on la respectait, peut-être même assez pour la craindre; elle avait quelques amis, juste assez, juste ceux qui comptent. Mikasa s'entendait avec tout le monde, Eren compris. C'était le problème. Parce que c'était injuste. Ça semblait si facile, pour elle. Et même si c'était douloureux de l'admettre, Eren l'enviait.

Mikasa s'apprêtait à l'appeler une troisième fois quand quelque chose vibra dans la poche central de son sweat, encore trop grand et humide de la pluie qui les avait tous les deux surpris. Le bus était bruyant et rempli de vagues murmures, de conversations chuchotées, de souffles perdus là où les esprits s'endormaient ; mais le téléphone d'Eren vibrait assez fort contre son estomac pour que le bourdonnement s'élève entre eux. Mikasa le regarda faire tandis qu'il glissait sa main droite dans la fente, d'un geste aussi nonchalant qu'habitué. Puis il déverrouilla son téléphone et quand il reconnut le nom sur l'écran, se cala dans le coin entre son siège et la fenêtre pour que Mikasa ne puisse rien lire. Elle soupira et comprit le message, avant d'observer d'un air ennuyé deux pré-adolescents se chamailler sur une place de quatre.

[19:42 – Levi] T'es dans le bus, gamin ?

Eren fronça les sourcils, mais tapa une réponse. Il y était depuis un quart d'heure, déjà, aucune chance que Levi s'y trouve aussi : il l'aurait vu. Mais dans ce cas-là, il ne voyait pas en quoi sa réponse avait une quelconque importance.

[19:42 – Eren] Plus pour très longtemps. Pourquoi ?

La réponse vint aussitôt.

[19:42 – Levi] Descends à l'arrêt Sina.

Le coeur soudainement paniqué, Eren se redressa et jeta un coup d'oeil rapide autour de lui. Il avait regardé le paysage défiler, mais n'avait même pas fait attention où ils étaient. Le bus s'arrêta au même instant, trois personnes en sortirent, et il reconnut par-dessus une tête rousse le nom de l'arrêt, accroché sur l'abri. Sina était l'arrêt prochain.

Il souffla de soulagement et ouvrit un message pour répondre à Levi. Il ne savait pas du tout ce qu'il était censé faire à l'arrêt Sina, mais si Levi le lui demandait, il le ferait quand même. Sans poser de questions. (Il allait quand même en poser.) Mikasa, en revanche, ne serait pas aussi facile à convaincre. Il décida de ne la prévenir qu'au dernier moment, et se crispa quand le bus repartit, alerte.

[19:43 – Eren] D'accord. Pourquoi ?

Il n'eut pas le temps d'attendre une réponse et fourra son téléphone dans la poche de son sweat, se levant brusquement quand le bus s'engagea dans le dernier virage avant l'arrêt. L'abri se dessina au loin et Mikasa fronça les sourcils.

"Qu'est-ce que tu fiches, Eren ?" Elle grogna. "Rassieds-toi. On n'est pas arrivés."

Comme Mikasa était assise du côté de l'allée, il se glissa sous la barre qui séparait leurs sièges du milieu du bus et lui jeta un coup d'oeil coupable. Il sentait le bus freiner sous ses pieds.

"Désolé," il se mordit l'intérieur de la joue. Elle n'allait pas aimer ça. "J'ai un truc à faire."

Les portes s'ouvrirent et un home descendit, alors Eren se jeta à sa suite, le bus engloutissant un "Eren !" en refermant les portes derrière lui. Il jeta un coup d'oeil par-dessus son épaule, captura la vague image de sa soeur debout devant son siège, la tête courbée pour regarder Eren à son tour, ses sourcils bruns froncés d'une manière trop inquiète pour être charmante.

Il était déjà trop tard pour arrêter le bus.

Eren songea qu'il pouvait au moins lui écrire un message, puis il demanderait à Levi la suite des instructions avant que Mikasa ne débarque, car la connaissant, elle était capable de s'arrêter à l'arrêt suivant et de courir jusqu'ici sans même avoir la garantie qu'il y serait encore.

[19:44 – Eren] Je rentrerai à la maison dès que j'en ai fini. Pardon pardon pardon

Sa main gauche s'enfouit dans la poche chaude de son sweat, et il se retourna pour commencer à marcher, téléphone dans l'autre main.

[19:44 – Eren] J'y suis. Je vais où ?

[19:45 – Levi] Tu vois la Tour de Stohess ? Va devant.

Eren poussa un soupir fatigué et rangea son vieux téléphone dans la poche de son jean. Il faisait froid, très froid, et Eren plissa les paupières quand il sentit d'autres gouttes d'eau lui effleurer le bout du nez. Génial. Et il pleuvait, en plus. Qu'est-ce qu'il ne ferait pas pour Levi ? Il voulut lui demander des réponses, irrité de suivre à l'aveugle des directions confuses, mais il savait que Levi l'ignorerait ou lui dirait simplement de s'y rendre un point c'est tout.

Alors c'est ce qu'il fit. Le temps qu'il contourne la rue et traverse, puis rejoigne l'autre coin, la pluie avait pris une allure rapide et les gouttes étaient devenues épaisses, s'écrasant sur le tissue de son sweat sans la moindre hesitation, et roulant sur ses joues comme d'énormes larmes oubliées. Il avait sa capuche flanquée sur la tête, mais comme toutes les capuches de sweat, celle-là ne servait pas à grand chose, et au final, il se trouvait mouillé quand même, essuyant frénétiquement l'eau qui perlait sur le bout de son nez et le creux de ses joues avant de l'enfoncer rapidement dans la poche de chaleur contre son estomac.

Puis il leva les yeux, de longues mèches brunes effleurant ses paupières, le forçant à les plisser. De l'eau coulait sur son visage, et sa capuche semblait le garder prisonnier. Mais là, sur les marches, appuyé contre une rambarde, Levi était en train de fumer comme si de rien n'était. Les marches se trouvaient abritées par l'immeuble lui-même, alors il était sec et propre sans l'ombre d'un doute, mais il était infiniment seul et blotti dans son maigre costard, Levi avait l'air… irréel.

Il s'arrêta en bas des marches, mains dans les poches, visage sous la capuche, et se contenta de regarder Levi fumer, un bras barrant son estomac comme pour s'enlacer tout seul. Il regarda comment Levi rejetait doucement sa tête vers l'arrière en expirant la fumée, et la manière qu'avaient ses doigts de danser sur la cigarette comme si elle était brûlante et qu'il ne pouvait pas la garder dans ses mains trop longtemps. Puis, au bout d'un moment, il tourna la tête vers lui, et après avoir vu plusieurs émotions indistinctes traverser son visage, Eren le vit ouvrir les yeux un peu plus grand.

"Eren."

Son nom n'avait jamais semblé si beau.

"Levi," chantonna-t-il en retour, et comme pour lui répondre, Levi se décolla de la rambarde, cigarette en main.

Prudemment, Eren monta les marches une à une. La pluie disparut derrire lui et il savoura le confort que ce nouvel abri lui offrait. Puis il s'arrêta deux marches en dessous de Levi et lui jeta un coup d'oeil nettement amusé, tandis que celui-ci portait sa cigarette à ses fines, pâles lèvres.

"Ne t'y habitue pas trop."

Levi fronça les sourcils mais quand il comprit la blague, le regarda de haut, mitigé par l'envie de lui tendre un sourire narquois et celle de lui marmonner une insulte. Il fit les deux.

"Merdeux."

Pour toute réponse, Eren sourit.

Un sourire sincère et innocent, plein d'ignorance, plein de stupidité, parce qu'Eren était encore un adolescent sans expérience, sans rien, avec juste des vêtements trop grands pour lui et une bouche qui disait trop de choses sans réfléchir. Des doigts vagabonds, aussi. Mais ça, ça ne le dérangeait pas.

"Pourquoi tu m'as demandé de venir ici ?"

"Parce que j'ai encore du travail à faire ici et que je ne veux pas le faire chez moi." Il se tut, expira, et guetta du coin de l'oeil la réaction du plus jeune. Quand son village s'illumina en silence, les mains toujours impoliment fourrées dans sa poche, Levi haussa un sourcil moqueur. "Oui, abruti, ça veut dire que tu vas me tenir compagnie."

Il jeta finalement sa cigarette, ignorant le sourire simplet que lui offrait Eren avec des yeux tendres, et écrasa ce qu'il venait de jeter d'un coup de talon. Eren monta une autre marche, et il n'en restait plus qu'une entre eux. Son sourire était encore là, figé sur son visage, comme un tatouage sur sa peau.

"Alors, tu travailles ici."

Levi ne répondit rien, yeux dans les yeux. Répondre était une perte de temps, de salive et de souffle. La réponse était évidente.

"D'où le costume costard-cravate." Comme Levi ne répondit rien, il haussa les épaules malicieusement et se pencha légèrement, de manière à combler l'espace que la marche entre eux avait créé. Une main prudente sortit de sa poche pour se tendre vers Levi, et il agrippa sa cravate avec la même nervosité qu'un gamin face à son père. Finalement, jouant avec le tissue sombre dans sa main, il leva les yeux vers Levi, qui l'observait sans rien dire. Il ne protesta même pas. "Les cravates te vont bien."

Il sourit, mais cette fois-ci, ses dents furent dévoilées, tranchantes mais délicieuses, et Levi ne put s'empêcher de regarder celle, légèrement cassée, qu'il avait remarquée quelques semaines plus tôt. Elle lui donnait un charme, sans l'ombre d'un doute. Alors l'espace d'un instant, Levi se crispa ; il avait tendance à oublier combine Eren était séduisant, et à quel point le lycée regorgeait de personnes capables de le remarquer. Il suffisait d'avoir des yeux. Pris d'un élan de jalousie qu'il ne parvenait pas à contrôler, Levi fronça les sourcils et détourna les yeux.

Alors Eren tira légèrement, très légèrement sur sa cravate, et Levi fut ramené quelques centimètres plus près. Son visage se détendit presque instantanément, comme remis à zéro.

"Ma soeur va sûrement arriver dans la minute pour me ramener à la maison par la peau des fesses. Alors si tu veux vraiment de mes mauvaises blagues et de ma mauvaise humeur, emmène-moi à l'intérieur."

Au début, Levi ne dit rien. Il ne bougea même pas. Puis sa main se posa sur celle d'Eren, maintenant toujours fermement la sombre cravate entre ses doigts gelés, et son pouce dessina des forms indistinctes sur cette dernière. Une minute plus tard, Levi sembla céder, car sa main tomba dans le vide et Eren le lâcha à son tour. C'était quelque chose qu'ils avaient pris l'habitude de faire, peu importe combien c'était étrange : s'arrêter, prendre le temps, se toucher en silence comme pour s'assurer que l'autre était bien réel. Eren l'était toujours plus que Levi, il cédait toujours plus rapidement à l'envie tactile qui lui brûlait les tripes. Il était toujours le premier à baisser la garde, à abandonner son bouclier invisible, celui-là même qu'il portait en présence de ses amis, de sa famille, de ses voisins. Levi était sûrement le plus étranger de tous, mais parce que chaque belle chose vient avec une contradiction, il savait que Levi était aussi le plus précieux.

Il y a différentes manières de connaître quelqu'un. Les habitudes, les souvenirs; une odeur ou un geste; les mots… Et puis, il y a autre chose. Cette chose-là. On n'en parle pas, mais c'est bien là, quelque part. On l'ignore, mais elle demeure toujours ici. Le temps qu'on mette le doigt dessus, elle est déjà incrustée trop profondément dans votre peau pour que vous n'espériez l'y déloger.

"Si tu m'attires le moindre problème, gamin, je te botte le cul."

Eren ne chercha pas à protester, parce qu'il était trop heureux d'avoir accès à cette partie silencieuse et secrète de Levi, de s'y glisser sans en avoir fait la requête. Levi l'y avait invité sans vraiment lui poser la question, parce qu'il savait de toute façon qu'Eren n'attendait que ça. Il n'était pas là pour en apprendre plus, il n'était pas là pour voler les détails futiles de son quotidien, dont il savait déjà bien plus que nécessaire. Mais laisser Levi l'attirer là-dedans était une récompense, un merci silencieux, n'importe quoi. Alors Eren gravit les dernières marches qui les séparaient, et retint un sourire malicieux quand il reprit l'avantage de sa taille. Levi était tellement petit, si étonnamment petit, et pourtant, il avait toute la grâce qu'il ne pouvait que rêver d'avoir. Il avait même plus que ça; chaque geste, chaque clignement de paupière, chaque mouvement imperceptible de ses lèvres renfermait le plus beau secret, dont, il en était certain, personne n'avait encore eu le privilège de connaître les formes. Levi avait ses défauts, bien sûr. Mais il était tellement facile de les ignorer quand ses prunelles claires balayaient les siennes.

Ils laissèrent le bruit de la pluie derrière eux et Levi s'engouffra à l'intérieur en premier, guidant l'adolescent trempé sans un mot. Levi esquissa un bref geste de la main en direction d'un homme, debout derrière un double comptoir, qui hocha la tête en retour. "Il est avec moi." Silencieux, inexistant, et pourtant ce geste venait de lui donner la permission d'entrer dans la zone inhabitée de la vie de Levi. Levi n'avait sans doute pas le droit d'amener des étrangers dans les locaux, surtout à cette heure-là, où tout le monde était déjà parti, et qu'il ne restait plus que les personnes accrocs à leur travail ou décidées à ne pas passer la soirée seuls chez eux. Mais le type de l'entrée était resté là où il était, les yeux déjà baissés sur peu-importe-ce-qu'il-était-en-train-de-faire. Il observa l'étranger tout en suivant Levi d'un air distrait, trop distrait pour jeter un coup d'oeil autour de lui, et remarquer à quel point le plafond était haut, très haut, immense, même. Les énormes baies vitrées étaient fidèles à la façade de l'immeuble, et Eren se souvint qu'il n'y était jamais entré. C'était quelque chose d'habituel dans son paysage, il y passait parfois devant, en bus ou peu importe, et souvent, voyait des gens en sortir, mallettes à la main. Mais jamais il n'avait songé y entrer, pour la bonne raison qu'un adolescent de ans n'avait rien à faire ici. Il le savait, et pourtant, ça ne l'empêcha pas de s'arrêter devant l'ascenseur, aux côtés de Levi, se grattant nerveusement l'arrière du crâne parce que tout lui semblait étranger.

Levi avait ses mains dans les poches, et quand les portes s'ouvrirent, s'engagea sans hésitation. Eren le suivit après quelques secondes, l'allure maladroite et enfantine, malgré les quelques centimètres qui le distinguaient de Levi. Il regarda du coin de l'oeil Levi appuyer sur un étage, mais il était trop dans la lune pour remarquer lequel. Et ce n'est que lorsqu'il sentit Levi le regarder en retour qu'il laissa sa main droite jouer timidement avec son piercing au septum. Quel idiot il faisait, après tout ce temps de regards et de questions, il avait l'air sur le point de faire demi-tour, même si son sourire menaçait de déchirer son visage en deux.

"Eren."

Ses doigts se figèrent sur le bijou qui transperçait ses narines, et il regarda Levi avec des yeux d'enfants, de peur d'avoir fait une bêtise quelque part. Mais il n'y avait rien sur le visage de l'autre homme, du moins, rien d'autre que l'irritation habituelle et une pointe d'ennui dans les yeux. Rien d'anormal jusque là. Mais ses yeux étaient là, grand ouverts, immenses même, par rapport à la minuscule coquille grise qu'Eren avait toujours l'habitude d'apercevoir. Et ils ne le quittaient pas des yeux, attentifs, alertes, minutieux. Levi avait toujours ses mains glissées dans les poches de son pantalon, et il n'y avait plus que sa poitrine qui bougeait, s'élevant doucement au rythme de sa respiration quasi-inexistante. Eren regardait simplement, le coeur battant, et sa main quitta finalement son piercing pour tomber dans le vide. Une vague d'adrénaline le submergea sans raison mais avant qu'il ne puisse dire quoi que ce soit, un tintement aigu retentit et les portes s'ouvrirent à nouveau.

Instantanément, Eren tourna la tête vers le nouvel arrivant, un homme, la quarantaine, au visage fatigué et à la cravate lâche. Mais il pouvait encore sentir les yeux de Levi s'attarder sur lui comme si rien ne s'était passé, comme si les portes ne s'étaient pas ouvertes et qu'Eren n'avait pas détourné les yeux. Par réflexe, peut-être, Eren fit un pas de côté pour laisser l'homme entrer dans l'ascenseur, et il ouvrit brusquement les yeux quand il sentit sa main frôler celle de Levi. Sans trop savoir pourquoi, il lui jeta un regard rapide, mais Levi regardait ailleurs, et Eren déglutit en silence en décidant, fidèle à son insolence maladroite, de ne rien faire pour l'en empêcher.

Alors ils restèrent ainsi, dans le silence inconfortable de l'ascenseur, l'inconnu de l'autre côté, et leurs mains qui se frôlaient dangereusement. Puis, comme le réveil qu'il attendait, Eren sentit quelque chose caresser le dos de sa main, et c'était plus qu'un simple contact fantomatique. C'était volontaire. Il l'observa du coin de l'oeil, encore une fois, mais Levi regardait toujours droit devant lui, sourcils froncés et lèvres éternellement scellées dans une ligne passablement ennuyée. Il fixa les portes à nouveau et deux secondes plus tard, l'imita, cherchant à l'aveugle le bout de ses doigts, avant de ramener sa main contre sa jambe, comme si de rien n'était. Et, encore, Levi fit de même.

Il y avait quelque chose d'incroyablement excitant à partager un moment pareil avec Levi. Partager. L'homme à leurs côtés ne semblait pas avoir remarqué la danse presque puérile de leurs doigts, comme deux chats se courant après, mais la présence de l'inconnu suffisait à ajouter quelque chose, peu importe ce que c'était. Eren sentait qu'il n'était plus seulement question d'un silence poli dans le bus ou d'un échange d'écouteurs sous l'abri de bus, ni d'une double vie presque coupable dans l'appartement confortable de Levi ; il était sur son lieu de travail et c'était sa main qu'il touchait malicieusement.

Les portes s'ouvrirent et le type sortit sans un mot, sans un regard. Les fins de journée semblaient difficiles ici. Il comprenait mieux pourquoi Levi préférait travailler chez lui, qu'il s'y trouve ou non. Puis les portes se scellèrent enfin, l'ascenseur reprenant son itinéraire initial, et leurs mains se figèrent l'une contre l'autre, se touchant sans jamais s'accrocher. Eren souriait comme un idiot, mais ça, c'était quelque chose dont Levi avait l'habitude. En tout cas, il ignorait peut-être la chaleur qui se répandait dans son corps, délicieuse et pénible à la fois.

Quand ils arrivèrent à leur destination, Eren réalisa qu'ils étaient au dernier étage. Il eut le temps d'apercevoir le numéro, le tout dernier de la liste, avant de sortir de l'ascenseur, suivant Levi à la trace parce que ce dernier n'avait pas l'attention de l'attendre. L'horloge accrochée sur l'un des murs blancs lui indiqua qu'il était 20h7 et il accéléra pour rattraper Levi, qui ne semblait pas décidé à s'arrêter à aucun des bureaux. Quand Eren comprit ce qu'il faisait, il fronça les sourcils.

"Levi, où est-ce qu'on va ?"

Il n'y eut pas de réponse, cependant, et Eren n'eut pas d'autre choix que de suivre son aîné là où il voudrait bien le mener. Après avoir vérifié que la pièce était vide, que les box étaient dénués de vide et que les lumières étaient toutes éteintes, Levi poussa une immense baie vitrée, coulissante, et s'engouffra sur le semblant de balcon. Eren le suivit, hésitant, sans prendre la peine de fermer derrière eux. Mais quand il tourna la tête vers Levi, il le trouva en train d'escalader la barrière de métal, un pied en l'air, et l'autre déjà réceptionné sur les deux mètres de plateforme qui dépassaient (question de sécurité).

"Qu'est-ce que tu fais ?"

"Tu viens ou pas ?"

Eren passa une main dans ses cheveux, réalisant que ce n'était pas vraiment une question, parce que s'il ne venait pas, Levi ne viendrait certainement pas le chercher. Cela étant dit, il ne comprenait toujours pas pourquoi Levi avait soudainement ordonné sa présence au bureau, surtout lorsqu'il était certain de l'ennuyer. Il l'ennuyait certainement.

Alors il y alla quand même, décidé à sauter si Levi le lui demandait ; mais heureusement, il n'en fit rien, car il était déjà assis sur le rebord de la plateforme, les jambes dans le vide, les paumes contre le sol froid. Eren escalada facilement, à sa surprise, avec l'avantage d'avoir de longues jambes (qui malgré tout lui faisaient toujours défaut le moment venu, comme dans les escaliers, dans la douche glissante ou en cours de sport, ou Dieu savait quoi d'autre encore), et se posa prudemment à la gauche de Levi. Une fois assis et son rythme cardiaque revenu à la normale, il s'autorisa un coup d'oeil en face de lui…

…et resta bouche bée.

La ville s'animait sous ses pieds, éternelle et insomniaque. S'il avait eu l'impression qu'elle s'endormait, un peu plus tôt, il avait maintenant la preuve qu'un tout autre monde puisait son énergie quand les lumières s'éteignaient, car d'autres s'allumaient, encore plus claires et puissantes, et il resta subjugué par une vue qu'il n'avait jamais eu le privilège de voir. Levi ne disait rien, assis à ses côtés, comme si c'était un rituel qu'il faisait tous les soirs. Il ne sortit pas d'autre cigarette de sa poche, et se contenta de regarder, à l'instar d'Eren, ce qui lui était offert. La pluie continuait de tomber, encore et encore, mais le toit qui recouvrait l'immeuble était d'un mètre plus long que la plateforme qui dépassait du balcon, alors ils étaient à l'abri de tout. Sauf du vide.

"Tu viens souvent ici ?"

"Parfois."

Eren hésita. Mais puisqu'il était passé maître dans l'art de parler sans réfléchir, il continua quand même.

"On a le droit d'être ici ?"

Levi garda le silence et il devina que d'après les regards prudents que Levi avait jetés avant de sortir de la pièce, signifiaient un grand, massif "non". Enfin…

"Techniquement, oui."

Techniquement, ha. C'était sans doute sa manière de dire que les suicidaires et les fous qui escaladaient le balcon n'avaient pas le droit de se trouver là. Mais Eren, au lieu de prendre peur, sentit une vague d'excitation le parcourir, suivie d'un sourire presque dingue qu'il offrit à Levi – et il le fixa si bien que Levi tourna la tête vers lui.

"Tu sais, ils te mettront pas en prison pour ça, alors arrête de sourire comme un abruti."

Il tourna la tête derechef, désireux d'observer la ville s'agiter sous eux, mais Eren ne détourna pas les yeux, et continua de sourire, sinon plus. Il y avait quelque chose chez cet homme, d'indescriptible, de presque illégal, qu'il adorait. C'était sûrement parce que Levi n'était plus un espoir léger mais un but. Le matin, il ne se réveillait plus en espérant le croiser; il savait qu'il allait le croiser, et si ça n'arrivait pas, alors il ferait tout pour que ça arrive quand même. Parce que cet homme était étrangement addictif et qu'il était faible face à la tentation. Doucement, ses lèvres se fendirent pour laisser entrevoir ses dents, et du coin de l'oeil, pour la deuxième fois de la soirée, Levi regarda discrètement la dent cassée qu'on ne remarquait que si l'on faisait vraiment attention. Dans l'angle, il manquait un morceau, infime, qui rendait son sourire infiniment plus réel. Il était beau, à sa manière. Insolent, insouciant, mais de la manière la plus abrutie qui soit : celle d'un adolescent.

"Je croyais que tu devais travailler ?"

"En effet."

Un autre sourire, et Eren croisa les bras tout en observant la ville lui glisser ses secrets à l'oreille.

"Alors, c'est comme ça que tu travailles."

"La ferme."

Encore un sourire.

Parce qu'Eren sentait l'irritation disparue, totalement inexistante, comme si elle n'avait jamais été là. Aussi grand était le pouvoir qu'avait Levi, et dont il ignorait l'existence, mais Eren n'allait certainement pas le lui dire. De toute façon, il était trop occupé à retenir ses rires euphoriques. Être ici, sur le bord d'une plateforme à deux pas du vide, aux côtés d'un Levi qui avait ordonné sa présence, c'était comme un rêve dont il n'avait pas encore déterminé l'issue.

Il avait simplement trop peur de se réveiller avant de savoir comment il allait se terminer.

"Levi."

Un vague "hm" lui répondit et il prit le grognement comme un feu vert.

"C'est Petra, n'est-ce pas ?"

Pas de réponse. C'était positif.

"C'est Hanji qui en a la garde ?"

Il jeta un coup d'oeil à Levi pour guetter sa réponse, mais celui-là se contenta d'hocher la tête dans une tournure négative.

"Non, il s'appelle Erd."

Eren l'imita et hocha doucement la tête pour lui dire qu'il comprenait. Mais là, quelque part, il sentait à quel point Levi s'en voulait. Apparemment, l'accident s'était soldé par les morts inutiles de ses deux meilleurs amis, mais il avait réussi à échapper à la prison, malgré qu'il ait bu, ce jour-là. Peut-être la justice ignorait-elle ce détail. Eren préférait ne pas y penser, et de toute façon, s'il avait questionné Levi au sujet de sa peine ou peu importe ce qu'il avait récolté après l'incident, il savait que le petit homme ne lui répondrait pas. Mais ça restait douloureux, d'y penser, car il savait qu'ils avaient formé un trio solide et que Levi était la personne la plus proche qui venait après les parents de Petra. Et Levi ne semblait pas décidé à s'en occuper, non seulement parce qu'il n'aimait pas les gosses, mais parce que la culpabilité brûlait dans ses yeux et qu'il connaissait déjà la réponse à sa prochaine question.

"Pourquoi tu n'en as pas pris la garde ?"

Voilà, c'était dit. Levi ne bougea pas, il ne semblait même plus respirer, mais Eren savait qu'il y répondrait. Une dizaine de secondes plus tard, qui lui semblèrent comme l'éternité, il prit une grande inspiration.

"Je ne peux pas être une figure parentale pour cette gamine, Eren." À son nom, Eren sentit son coeur s'emballer puérilement, et se mordit l'intérieur de la joue. "J'ai déjà assez détruit sa vie comme ça."

"Est-ce qu'elle sait ?"

"Non." Il fit une pause, puis ajouta, "le jour où elle l'apprendra, elle me détestera probablement. C'est ce que les gens sont censés faire. Détester ceux qui ont tué leurs parents. Batman. Capitaine Flam."

Il savait que c'était mal, mais sur ses derniers mots, Eren ne put s'empêcher d'éclater de rire.

"Capitaine Flam ?"

Levi lui jeta un regard étrange. "Un problème avec ça, gamin ?" Mais il était évident, trop évident, que Levi retenait un sourire amusé. Ses lèvres luttaient en silence et Eren se mordit la lèvre inférieure, trop satisfait d'avoir vu à travers son masque pour continuer à le taquiner. "Ce que j'essaie de dire, c'est que je serais pas un bon père. J'ai perdu le droit d'être père le jour où je l'ai privée du sien."

Eren l'observa en silence. Il n'y avait rien à dire. Il souriait toujours, mais c'était un sourire apaisé, un sourire compréhensif, un sourire qui dit "je ne comprendrai sans doute jamais, mais tout le monde s'en fout". Levi, lui, continuait de regarder la ville, fasciné par le vide qui les séparait du reste du monde. Il pouvait encore toute la ville s'animer, grogner sous leurs pieds, et pourtant, il ne se sentait jamais aussi protégé.

Dix minutes plus tard, Eren commençait à ressentir le froid de nouveau. Garder son sweatshirt trempé n'était pas l'idée du siècle mais il n'avait rien d'autre à porter, alors tant pis. C'est sans doute pour ça que, l'air de rien, il se rapprocha de Levi, et discrétion n'était pas le mot clé. Mais encore une fois, Levi ne protesta pas, ni lorsque leurs épaules se touchèrent finalement, ni lorsqu'Eren laissa sa tête fatiguée reposer contre cette dernière. Levi ne bougea pas, mais il ne se crispa pas non plus, et Eren s'autorisa à fermer les yeux.

"Hanji n'arrête pas de me parler de toi."

Eren sourit, sa joue contre son épaule.

"Elle veut que tu viennes déjeuner avec nous un de ces jours."

Eren sourit de plus belle.

"Elle insiste."

"Pourquoi tu me poses pas la question une bonne fois pour toutes ?"

À ça, il sentit Levi tourner la tête de l'autre côté, et il le connaissait assez pour savoir qu'il avait levé les yeux au ciel. Mais il le connaissait aussi assez pour savoir qu'il se sentait gêné, et ce n'était pas dû à leur proximité, mais simplement à la manière, digne d'Eren, de lui demander de déjeuner avec eux. Il n'était plus si sûr de la véracité de ses mots, maintenant : était-ce vraiment Hanji, qui avait insisté, ou était-ce sa façon de l'inciter à dire oui ?

"Merdeux."

Eren éclata de rire et le son apaisant de ce dernier s'éleva dans les airs avant de se fondre dans le brouhaha de la ville. Ils restèrent ainsi, silencieusement blottis l'un contre l'autre, Levi tournant la tête le plus loin possible pour s'autoriser un sourire fantôme qu'Eren ne capturerait pas (Dieu savait qu'il en serait trop content). Et Eren resta là, son visage affectueusement appuyé contre son épaule, comme si c'était l'endroit où il était censé être.

Ils finirent par rentrer, Levi s'assit à son bureau et Eren dans une chaise voisine, jouant avec la chaise dactylo comme un enfant de six ans. Mais Levi était concentré, les mains au-dessus de son clavier, et ne porta pas attention à Eren, qui lançait des boules de papiers dans la poubelle du box d'en face, jusqu'à ce que l'une d'elle n'atterrisse sur son bureau. L'incident se solda par un duel de paniers, et Levi s'avéra être plus habile (et un meilleur lanceur) qu'Eren, mais tant pis. Eren savait faire deux choses : avoir la poisse et jouer de la batterie. Tant pis pour le reste.

Ce fut un peu avant minuit qu'ils quittèrent le bâtiment, et le type de l'accueil avait disparu, laissant place à une jeune femme qui ne daigna pas leur accorder un regard. Ils poussèrent les portes, descendirent les marches, et même si Eren avait suggéré cette éventualité, Levi ne s'arrêta pas pour une cigarette, et ils marchèrent en silence jusqu'à l'arrêt de bus où Eren était descendu. Ce ne fut qu'assis qu'il décida de sortir le paquet de sa poche, et Eren prit l'initiative d'enfoncer doucement un écouteur dans l'oreille la plus proche qu'il lui offrait, avant de faire de même avec l'autre. Ils écoutèrent une musique calme, Levi fumant sa cigarette et Eren observant les voitures qui les dépassaient, profitant tous deux de la tranquillité d'un vendredi soir et d'une ligne de bus nocturne. Quand le bus arriva, Eren reprit son écouteur, uniquement pour que Levi (à sa grande surprise) le lui réclame une fois assis l'un à côté de l'autre au fond du bus. Il n'y avait qu'une vieille dame assise à l'avant, mais ils pensaient que l'arrière était a) plus intime et b) plus spacieux. Alors ils avaient pris les places à quatre, reposant leurs pieds sur les sièges d'en face, Eren bougeant doucement sa tête au rythme de la musique. Pop punk, encore. Mais Levi ne semblait pas s'en plaindre, vérifiant sur son téléphone ses e-mails et ses messages, alors il ne changea pas. Si un jour on lui avait dit qu'il écouterait une reprise d'une chanson des Pussycat Dolls avec un trentenaire allergique aux relations humaines…

Mayday Parade chantait bruyamment les paroles de la chanson mais Eren prit soin de régler le volume à chaque fois que le refrain apparaissait. Ils étaient tous les deux fatigués et titiller leurs tympans n'était pas l'idée du siècle. Eren tapait doucement son pied contre le siège d'en face, ses mains esquissant les gestes de la batterie. Mince, il fallait qu'il apprenne à jouer cette chanson.

Levi l'observait du coin de l'oeil mais daigna à peine tourner la tête.

"Tu joues ?"

Eren hocha la tête avec un sourire, et il sentit Levi l'imiter à ses côtés. Il n'y avait que la batterie pour contenir ses problèmes de colère, mineurs mais assez importants pour sortir du cadre défini par les normes adolescentes. Violent, rapide, brusque et transpirant d'énergie – c'était comme ça qu'il jouait. Parfois, Jean le menaçait de trouver un autre batteur, mais ils savaient tous qu'ils ne trouveraient pas mieux qu'Eren. Il était assez sauvage pour maîtriser le tempo, assez colérique pour vivre la chanson au lieu de simplement se contenter de la jouer. C'était pour ça que Jean n'avait jamais rendu ses menaces réelles, et que sa place dans le groupe, quoi qu'il arrive et peu importe le nombre de répétitions qu'il manquait (il parvenait toujours à rattraper plus vite qu'eux, de toute façon) était chaude et garantie.

"On a été pris pour le concert de fin d'année. Enfin… disons qu'on était sur la liste et qu'on a eu de la chance."

Il croisa les yeux de Levi, attentifs mais passifs, et Eren lui offrit un autre sourire. Sourire semblait être la chose à faire à ses côtés. Si Mikasa le voyait…

En toute réponse, Levi leva les yeux au ciel et lui donna un bref coup d'épaule, auquel, étonnamment, Eren ne répondit pas. Un rire léger envahit le bus silencieux et son pied reprit le tempo.

Quand ils arrivèrent à leur arrêt, Eren reprit ses écouteurs, coupa sa musique et plongea le tout dans la poche de son sweat avant d'y fourrer ses mains, peu désireux de retrouver le froid engourdissant d'un peu plus tôt. Il faisait nuit depuis déjà un bon moment, de longues heures, même, mais le manque cruel de lampadaires ici rendait l'atmosphère encore plus sombre. Levi commença à marcher en direction du bâtiment qui contenait son appartement, et sans trop réfléchir, Eren le suivit. Aucun d'eux ne parla jusqu'à ce qu'ils n'entrent, et Levi ferma à clés derrière lui avant de retirer habilement ses chaussures impeccables. Eren fit de même, avec un peu moins de grâce et un peu moins de patience, et quand il réalisa que l'appartement de Levi était déjà chaud, entreprit d'enlever son sweat.

Debout dans la cuisine, deux tasses vides à la main, Levi le regarda faire et détourna les yeux quand son t-shirt se releva de quelques centimètres, révélant un estomac plat et bronzé, innocent. Il s'éclaircit la gorge, et le bruit de la porcelaine claqua contre le comptoir de marbre. Eren sursauta, la tête coincée dans son sweatshirt.

"Enlève ce truc, putain," râla Levi à voix basse, mais assez fort pour qu'Eren ne l'entende, même pris dans sa toile épaisse. Il se débattit un instant, Levi captura un "j'essaie" étouffé par le tissu, et quand finalement, il s'en extirpa, le jetant nonchalamment sur un des tabourets du comptoir, Levi s'assura que son t-shirt avait repris sa place initiale.

Ses sourcils étaient plus froncés que d'habitude, et son coeur plus violent qu'il ne devrait. Ça ne présageait rien de bon. Mais Eren, toujours dans sa bulle, s'assit dans un mot et le regarda remplir les tasses d'une canette de soda. Il tendit la sienne à Eren, qu'il attrapa volontiers, mais Levi prit soin d'éviter son regard, et quand il s'éloigna en direction de sa chambre, Eren glissa du tabouret pour courir à sa suite, prudent de ne pas renverser sa tasse (Levi le tuerait s'il renversait quoi que ce soit).

"Eh, qu'est-ce qui te prend ? On mange rien ?"

Levi se retourna brusquement, si brusquement qu'Eren manqua de sursauter une deuxième fois. Mais deux bons mètres les séparaient et il n'y avait aucune collision en jeu. Levi semblait, néanmoins… en colère.

"T'as faim ?"

Eren se tut et réfléchit. Avait-il vraiment faim ? Il n'avait pas mangé depuis le déjeuner, mais son estomac semblait s'être absenté et la famine n'était pas pour tout de suite.

"Non."

"Alors arrête avec ces questions stupides."

Il fit volte face, posa sa tasse par terre, à côté du lit, et Eren le regarda s'avancer dans la pénombre de la chambre, uniquement éclairée par le ciel plein d'étoiles de l'autre côté de la grande baie. Finalement, Levi s'écrasa contre le matelas, et Eren hésita quelques secondes avant de s'approcher.

Eren se baissa, posa sa tasse à côté de la sienne, et se releva doucement. Il n'était plus aussi sûr de sa présence ici, pas quand Levi semblait aussi irrité.

"Je peux rester ?"

Levi dégagea son visage de la main qu'il avait abattue dessus, et lui jeta un coup d'oeil. Il ne savait pas si c'était une bonne idée, et Eren non plus. Non, en réalité, il savait que c'était une mauvaise idée, mais Eren, lui, n'en savait rien. Et plus Levi regardait ses bras nus, si sombres contre sa peau pâle, et ces prunelles vertes, qu'il considérait comme illégales, plus il sentait sa volonté rebrousser chemin.

Il ferma les yeux. Attendit. Eren était prêt à partir, persuadé que le silence était un feu vert pour quitter la pièce, mais il captura le mouvement presque imperceptible des lèvres de Levi.

"Viens là, idiot."

Il ne fallut qu'une seconde pour qu'un sourire naisse sur le visage d'Eren, et il grimpa sur le lit à son tour, prenant soin de ne pas shooter dans leurs deux tasses. Il marcha à quatre pattes jusqu'à atteindre Levi, et songea qu'il devait envoyer un SMS à Mikasa pour la prévenir qu'il dormait chez un ami, ou peu importe qui, jusqu'à ce qu'il s'écrase contre le corps chaud de Levi, et toute idée claire s'évapora de son esprit.

Il l'entendait respirer. Il le sentait à ses côtés, chaud, vivant. Dans la pénombre, sa main chercha la sienne, et lorsqu'il trouva finalement ce qu'il cherchait, il retint son souffle jusqu'à ce qu'il soit certain que Levi ne le repousserait pas. Ils avaient pris l'habitude de ces petits moments tactiles, stupides et immatures, parfois un peu ambiguës, mais Eren cultivait la crainte terrifiante que Levi ne le repousse. Pourtant, quand il glissa ses doigts entre les siens, il sentit Levi serrer leurs mains un peu plus, et soudainement fatigué, Eren laissa son visage retomber contre son épaule, une fois de plus.

Mikasa pouvait attendre.