Holy shit.
J'ai sérieusement cru que j'arriverais JAMAIS à terminer cette saloperie de chapitre. Omg. J'ai eu une manipulation très maladroite et j'ai perdu absolument tous les fichiers récemment créés, dont la première version du chapitre, que j'aimais vraiment mieux que celle-là. Alors j'ai été forcée de tout réécrire, et c'était vraiment horrible. Vraiment. Le début est donc réécrit et merdique, quant à la fin... que dire. Je ne sais absolument pas où je voulais aller, alors j'ai improvisé total, et c'est... beurk.
En tout cas je suppose que les choses sérieuses vont commencer. Je crois que j'ai quelques idées ? Je crois seulement.
Merci pour vos reviews adorables et pour ceux qui m'ont posé des questions j'y réponds dès que j'aurai le temps. Et désolée pour les fautes, répétitions et incohérences à venir je ne tiens plus debout et vraiment, c'était un sacré effort d'aller jusqu'au bout de ce chapitre.
Quand Eren rouvrit les yeux, il était déjà le matin (et plus encore). Une lueur calme et reposante avait envahi la pièce, et les rayons encore timides s'étaient posés sur le visage endormi de Levi. Il se réveilla, un bras le maintenant contre lui par la taille, et sa joue avait migré de son épaule jusqu'à son abdomen, mais Levi ne semblait pas avoir protesté. Honteusement, Eren se dégagea, cligna plusieurs fois pour s'habituer à la lumière et se redressa sur les matelas superposés, reconnaissant qu'il n'y avait aucun lit ni sommier pour grincer en trahissant le moindre de ses mouvements. Il jeta ses jambes hors du lit, froissant les draps encore faits au passage, et prit soin de ne pas renverser les deux tasses pleines posées au pied du lit. Dans le silence uniquement rythmé de la respiration de Levi et de la sienne, plus discrète, Eren soupira et passa une main molle dans ses cheveux, les ébouriffant plus qu'ils ne l'étaient déjà. Il se leva, traîna des pieds jusqu'à la porte tout en frottant énergiquement ses avant-bras nus, et jeta un dernier coup d'oeil par-dessus son épaule avant de disparaître dans le salon. Levi dormait toujours, immobile, son visage libéré de toute frustration habituelle. Il était beau, ainsi. Eren en avait conscience – et il ne cherchait plus à se convaincre du contraire. Il savait que Levi avait quelque chose d'incroyable, un charme presque banal, et pourtant unique, et qu'il était assez mature et âgé pour fonder sa propre famille, se trouver une femme, sortir avec une fille, avoir des enfants, tout ça dans un ordre plus logique bien sûr. Mais l'idée était là : Levi avait un job, un appartement, des responsabilités et un passé, et Eren n'était rien d'autre qu'un gamin de plus, un gamin insouciant et stupide, persuadé qu'il peut tout contrôler. Parfois, Eren en avait presque l'impression. Mais la plupart du temps, pourtant, il regardait, impuissant, tout lui glisser des mains. C'était ce qui était arrivé avec sa mère. C'était ce qui était arrivé avec son père. Avec sa vie sociale, même si encore existante – mais faisait-il encore des efforts ? Non. Parce qu'il n'avait pas la preuve que ça marcherait.
Il n'avait aucune preuve concernant Levi non plus. Et il savait que chaque pas en avant, ou peu importe ce que c'était, était un niveau de plus, un degré supplémentaire sur l'échelle du danger à éviter. Mais encore une fois, Eren était un adolescent, et si le danger pouvait sembler excitant, il était aussi quelque chose de normal derrière lequel il courait, pas forcément de la manière attendue. Certains avaient la drogue, le sexe, la fugue ou la cigarette ; lui il avait ce vieil homme grincheux qui l'insultait gentiment. On aurait pu lui dire que c'était mieux que rien, mais Eren savait que c'était mieux que le reste. Que n'importe quoi.
Un second soupir le prit quand il s'arrêta devant la porte du frigo, hésita, et regarda autour de lui en passant une main fatiguée sous son t-shirt pour caresser son estomac capricieux. La cuisine lui était familière, maintenant, et pourtant, il agissait toujours avec prudence. Il ignora les cris inhumains que formait son ventre et ouvrit la porte en se baissant pour inspecter les boissons que la porte contenait. Bière, bière, bière, eau, bière, jus de citron (bordel, qui sur Terre pouvait bien boire du jus de citron ?), et une bouteille d'Ice Tea à moitié entamée. Il la prit, referma la porte avec sa hanche, et dévissa le bouchon avant de la poser sur le comptoir. Puis il ouvrit deux placards au hasard à la recherche d'un verre assez grand, et procéda au dilemme matinal : devait-il faire à manger pour Levi ? C'était une chose rare, de se porter volontaire. En tout cas pour lui. Il avait cessé d'essayer depuis longtemps ; et pourtant Levi était une occasion de toujours essayer, des choses nouvelles, des choses ratées, d'essayer tout court. Ses talents culinaires laissaient à désirer, mais une part de lui, infiniment curieuse, avait le désir inébranlable d'être là, ancré dans son quotidien comme un tatouage sur sa peau, avec la garantie d'y rester. Il voulait lui préparer son thé le matin, le lui apporter au lit, être le premier à voir ses yeux s'ouvrir et ses prunelles s'éveiller. Il voulait être celui qui aurait le privilège de connaître l'odeur de son corps et la chaleur de sa peau, de poser son visage contre son ventre pour s'endormir au son des battements de son coeur. C'était tellement cliché, tellement écoeurant qu'il parvenait à peine à l'admettre lui-même. Mais c'était bien là, aussi présent qu'une gueule de bois féroce et tenace, et c'était presque pénible.
Perdu dans ses pensées, Eren versa l'Ice Tea dans le verre qu'il avait trouvé et s'arrêta in extremis quand il réalisa que le liquide allait en déborder. Maladroit comme il était, il perdit l'équilibre et le contrôle des choses, et la bouteille manqua de basculer dans le vide, et de ses deux mains, yeux grands ouverts, il se précipita pour la rattraper. Puis il se figea, genoux pliés et visage crispé dans une grimace inanimée, l'horreur de tout salire (et gaspiller) derrière lui. Enfin, presque ; car lorsqu'il leva les yeux, il croisa ces yeux.
"Je t'ai réveillé ?" Il n'attendit pas de réponse et se dépêcha de se redresser, heureux d'avoir uniquement frôlé la catastrophe au lieu d'avoir foutu le pied dedans, et reposa la bouteille sur le comptoir en la rebouchant d'une main distraite. Son autre main trouva son chemin jusqu'à sa nuque et frotta sans but, juste nerveusement, parce que Levi avait encore un visage endormi, et que ses sourcils habituellement froncés n'étaient plus qu'une ligne distincte et parfaite, indifférente. Il n'avait même pas l'air en colère. Et comme si ça ne suffisait pas, ses cheveux étaient presque aussi sauvages que les siens, alors qu'ils n'avaient pourtant fait que s'allonger et s'assoupir. Trop conscient de sa présence et du regard qui courait sur lui, Eren déglutit. "Désolé."
Finalement, Levi haussa les épaules et s'avança, passant derrière lui avec autant de discrétion qu'un fantôme. Pas étonnant qu'il ne l'ait pas entendu arriver. De toute façon, il avait été trop occupé à faire son propre boucan pour entendre quoi que ce soit d'autre. Eren ne l'avait pas réveillé, non, mais ça, ça n'avait pas d'importance. Il avait simplement… assez dormi. Plus que d'habitude, plus que nécessaire, trop dormi. Il avait tellement dormi qu'il avait l'impression de ne pas avoir fermé l'oeil depuis des mois. C'était sûrement le signe qu'il ne fallait pas abuser des bonnes choses. Muet, Levi attrapa une autre tasse vide (il n'avait même pas ramené les deux autres, oubliées au pied du lit) et se figea au milieu de la cuisine quand Eren lui jeta un regard curieux, presque peureux.
"Tu veux que je fasse à manger ?"
L'horloge indiquait treize heures passées, mais le terme "matinal" pouvait très bien marcher, parce qu'Eren n'avait pas eu l'intention de se lever avant midi quoi qu'il arrive. Le fait d'avoir plongé Levi dans un sommeil aussi profond était aussi terrifiant que satisfaisant, comme une fierté personnelle, peut-être. Et il avait envie de lui faire plaisir. Néanmoins, Levi sembla s'assombrir tout à coup, et posa ses yeux sur lui comme s'il venait de se souvenir de sa présence dans la pièce.
"Va prendre une douche, gamin. Tu trouveras des serviettes dans le premier tiroir de la commode." Il se tut, mais ses sourcils semblèrent flotter quelque part entre l'hésitation et l'irritation. Il semblait vouloir poursuivre, mais choisit le silence, en fin de compte, et Eren lui rendit un regard estomaqué sans même penser à cacher l'horrible déception qui lui prenait les tripes. Bordel, c'était douloureux, et il ne savait même pas pourquoi. Mais pour Levi, ça n'était pas non plus une partie de plaisir. Il était simplement masochiste dans l'âme.
"Okay." Eren reposa son verre, hocha doucement la tête comme pour se convaincre que c'était la chose à faire, et prit une grande inspiration. Il aurait cramé les pancakes, de toute façon. Ou peu importe quoi. Il cramait toujours tout. "Okay." Il s'écarta du plan de travail, croisa le regard vide de Levi et prit la direction de la salle de bain, laissant un Levi plus pensif que jamais derrière lui.
Il savait que c'était une mauvaise idée, de le repousser de cette manière. Mais que pouvait-il faire d'autre ? Il avait peur. Non. Il était terrifié. Les films d'épouvante ? Un jeu d'enfant. Les farces et les surprises ? Pouah. Mais ça… ça… peu importe ce que c'était, ça ne sentait pas bon. Et une part de lui voulait quand même creuser, aller plus loin, chercher encore. Parce qu'Eren avait fermé la porte sans un regard et qu'il savait qu'il l'avait froissé.
Quand Eren entendit le bruit de la porte se fermer, il la verrouilla d'un geste hésitant et s'y adossa. Avait-il fait quelque chose pour l'irriter de la sorte ? Etait-ce la manière qu'il avait eue de s'endormir contre lui ? Pourtant ça n'était pas la première fois. Mais Levi était peut-être trop poli ou mal à l'aise pour lui demander de prendre ses distances, et peut-être que chaque pas qu'il faisait en sa direction était quelque chose que l'autre homme abhorrait en silence.
Non.
Eren secoua la tête et traîna des pieds jusqu'au miroir, ôtant ses chaussettes et son t-shirt au passage. Puis il regarda le reflet que la glace lui renvoyait, et il réalisa qu'il le reconnaissait à peine. Était-ce le sien ? Il était tellement habitué à voir son reflet à travers les yeux de Levi qu'il avait presque oublié quel effet cela faisait de se voir soi-même. De s'observer, de voir ses défauts. Des défauts, il en avait. Mais Levi, pour une raison obscure qu'il ignorait, semblait les tolérer. Quant à Levi, il en avait aussi ; mais Eren les adorait, chacun, n'importe lequel, même les plus massifs. Sa mauvaise humeur, son langage grossier, son froncement de sourcil et son pessimisme, il acceptait tout, parce que c'était ce qu'était Levi et il ne le voulait pas autrement.
Les choses étaient tellement injustes. Surtout quand, au premier abord, elles apparaissaient simples.
"Putain." Eren soupira de plus belle et se prit la tête entre les mains. Ses mèches brunes avaient encore poussé, partant dans tous les sens avec autant d'efficacité qu'une coiffure au gel hyper fixe. Il avait l'air d'un oursin.
Puis la réalité le frappa violemment et il manqua un battement de coeur, plongeant avec panique sa main dans la poche de son jean. Il en sortit son téléphone, et le déverrouilla nerveusement. Quand l'écran s'alluma sous ses yeux, il vit finalement ce qu'il redoutait de voir. Sept appels manqués de Mikasa – et dieu merci, aucun de son père, mais ça, ce n'était aucune surprise. Simplement du soulagement. Parce que la loi de l'emmerdement maximum voulait que les choses déjà merdiques deviennent merdiques encore plus, et que le pire, au-delà d'une Mikasa protectrice et inquiète, c'était un père protecteur et inquiet. Son père les aimait, il le savait. Mais il était aussi pris par son boulot que Levi, à la différence que Grisha Jaeger avait des enfants qui l'attendaient à la maison quand il (ne) rentrait (pas) le soir. Au bout du compte, Eren avait cessé d'attendre, cesser d'espérer reconnaître le bruit du moteur dehors, ou de ses pas dans l'allée. Stupide. Mais présent ou pas, la colère de Grisha était presque aussi furieuse que celle de sa mère, et puisqu'il n'y avait plus que lui pour la lui infliger, il préférait toujours le laisser hors de ses problèmes.
Autant "sauvegarder" les liens.
[22:04 – Mikasa] Eren. Je m'inquiète, quand est-ce que tu rentres ?
Pas de réponse, bien sûr. Il y avait toute une floppée de messages texte sans réponse, sans compter les appels qu'il avait ignorés (mais endormi comme il était, aucun vibreur n'aurait pu le tirer de son repos).
[22:07 – Mikasa] J'ai appelé Armin et Jean, ils m'ont assuré que tu n'étais pas chez eux. C'est vrai ? Eren, où est-ce que tu es ? Rentre, s'il te plaît.
[22:08 – Mikasa] J'appelle Ymir.
Et ainsi continuaient les messages, débordants d'amour et d'inquiétude d'une soeur qui a le rôle de deux parents. Injuste était la vie. Mais Mikasa avait toujours tendance à trop en faire, de toute façon. Quoique cette fois-ci, il savait qu'il avait merdé. Il avait abandonné sa soeur dans le bus, au dernier moment et sans prévenir, et le fait qu'elle soit son aînée importait peu – il était parti insolemment, trop heureux que Levi lui ait demandé de venir, lui et lui seul. Lui. Parmi tous les autres. Ça n'excusait rien, il le savait. Mais il ne pouvait pas se permettre de parler de lui à Mikasa, car elle s'inquiéterait encore davantage si c'était possible, surtout lorsque son âge viendrait se glisser sur la table, et qu'il mentionnerait maladroitement leur relation indescriptible et presque dangereuse.
Qu'étaient-ils ? Il ne savait pas. Alors quel besoin avait-il de leur donner des étiquettes ? Mikasa voudrait qu'il le fasse. Elle exigerait qu'il lui explique, elle voudrait des noms et des données, un ticket avec la nature de leur relation noté dessus en lettres capitales. Il ne pouvait pas lui donner ça.
[13:48 – Eren] Excuse-moi. Je t'expliquerai, promis.
Son téléphone vibra presque immédiatement dans ses mains.
[13:48 – Mikasa] Quand est-ce que tu reviens ?
À ça, il ne répondit rien, la boule au ventre. La vérité, c'était qu'il ne reviendrait que lorsqu'il n'en aurait plus le choix, car chaque instant passé en présence de Levi était un cadeau que le ciel lui offrait. Il aimait sa soeur, il l'aimait vraiment – mais Levi était comme le véritable sens de ses journées, de sa vie ces derniers temps. C'était la seule chose qui n'avait pas l'air hors contexte.
Il jeta son téléphone sur une pile de serviettes et ouvrit le tiroir que Levi avait mentionné. Il en saisit une, la déplia et l'observa en silence, avant de la poser à côté de la baignoire et de faire couler l'eau de la douche. Il retira le reste de ses habits, les posa en boule sur la chaise dans le coin de la pièce, et laissa tout derrière lui. Levi. Mikasa. Tout.
Dix minutes plus tard, Eren y était encore. Il mentirait s'il disait qu'il n'appréciait pas la chaleur de l'eau, presque assez agréable pour s'éclipser de ce monde quelques instants. Mais Levi toqua contre la porte et il sursauta violemment, manquant de glisser dans la douche. Il essuya ses yeux et plaqua ses cheveux trempés vers l'arrière, reculant assez pour échapper à l'eau de la douche et écouter la suite.
"Eren ?" Pas de doute, c'était Levi. Eren hésita à fermer l'eau, mais il voulait encore y rester une ou deux minutes. Levi n'avait pas de problème d'argent, de toute façon. N'est-ce pas ? "T'en as encore pour longtemps ?" Eren songea qu'il voulait se laver, lui aussi, alors il choisit néanmoins de couper court à sa rêverie égoïste, et se pencha pour stopper l'eau. Le silence revint, impeccable, et Eren s'éclaircit la gorge.
"Je sors !" Et il sortit.
Il prit soin de ne pas trébucher sur le tapis de sol, enroula la serviette propre autour de sa taille et trop pressé pour arranger un noeud, tint les deux bouts dans sa main avant de déverrouiller la porte. Il ouvrit la porte sans hésiter, persuadé que Levi serait fâché s'il gaspillait une minute de plus (après tout, c'était sa salle de bain), mais tout ce qu'il trouva furent deux yeux immenses et grand ouverts, une bouche entrouverte et muette, et un visage pâle.
"E-Eren…" Eren fronça les sourcils. Venait-il de… de bafouiller ? Mais juste comme ça, après avoir détourné les yeux de son corps trempé et de ses cheveux trop peu sauvages pour être les siens, il se gratta la nuque de la même manière qu'Eren. Quel idiot. "Je voulais juste…" il s'arrêta, comme s'il avait oublié même la raison de sa présence ici, et baissa les yeux vers sa main libre, qui tenait le sweatshirt vert qu'Eren avait porté la veille. "Je… je l'ai mis à laver… en me réveillant…" Il évitait soigneusement son regard, et Eren sentait une chaleur inexplicable monter à ses joues. N'était-il pas celui qui était à moitié nu, enfin, carrément exposé sous cette serviette ?
"Merci." Eren fit mine de sourire, et quand Levi lui tendit le vêtement, fit l'erreur de tendre la mauvaise main en retour. L'autre plaquée dans ses cheveux mouillés, il libéra la serviette de toute attache et lâcha un cri de surprise en se baissant pour la rattraper.
"Bordel de merde !" hurla Levi. "Eren !"
"Je sais, je sais… !" Eren paniquait.
La serviette était à terre, et il avait croisé les jambes, les bras en formation "X" pour bloquer tout accès à ses parties génitales. Merde, qu'est-ce qu'il était stupide. Levi semblait profondément mal à l'aise, ses sourcils plus froncés que jamais, et il aurait juré voir un peu de rouge sur ses joues blanches. Levi lui jeta son sweatshirt et Eren le rattrapa maladroitement. Les yeux toujours détournés, fixés dans le vide, Levi semblait furieux.
"Juste… dépêche-toi de ramener ton cul, okay ?"
Il ne lui laissa pas le temps de répondre et laissa Eren ici, embarrassé, le tissu propre et tiède flanqué devant son corps nu. Alors Eren le regarda s'éloigner, tout amusement passé. Il y avait vraiment quelque chose de mal, quelque chose qui clochait. Et chaque fois qu'il pensait comprendre, les choses s'empiraient d'elles-mêmes. La boule au ventre, coupable d'être aussi stupide, Eren referma la porte et balança son sweat sur la chaise qui contenait le reste de ses habits.
Quand finalement il revint dans la cuisine, il ne portait plus que son caleçon et son sweat, car Levi avait insisté pour laver le reste. Et assis l'un en face de l'autre de chaque côté de l'îlot de cuisine, ils buvaient leur tasse en silence. Eren son chocolat froid, et Levi son thé. Et rien d'autre que le silence, encore et toujours. Finalement, Eren glissa de son tabouret et alla s'écraser sur le canapé, suivi de près par Levi qui reposa sa tête contre le dossier et ferma les yeux dans un soupir. Il avait encore du boulot, comme toujours, mais la présence d'Eren ici était aussi irritante qu'agréable. Eren était comme un cachet d'aspirine pour soigner une migraine qui ne partirait probablement jamais, tout autant qu'il était la migraine elle-même. En fait, Eren était ce qui le calmait quand il travaillait, mais c'était aussi l'unique raison pour laquelle il ne voulait pas travailler.
Levi était assis normalement et Eren s'était appuyé nonchalament contre l'accoudoir, ramenant ses jambes nues contre sa poitrine pour les encercler d'un bras. Levi alluma la télé, Eren le regarda faire, et la rediffusion d'un bulletin d'informations s'afficha sur l'écran. Ils firent mine de suivre et d'écouter, mais aucun d'eux n'était vraiment attentif. Aucun d'eux ne l'était tout court. En fait, Eren ne pouvait pas s'empêcher de jeter des coups d'oeil dans sa direction, et Levi semblait plus agité que d'habitude, en proie à des gestes parasites dignes d'Eren.
"Quelles conneries…" marmonna Levi en changeant la chaîne pour la dixième fois, bras tendu devant lui.
Eren le regarda faire, curieux, et se demanda si c'était sa maladresse de tout à l'heure qui le contrariait autant. Mais il n'avait pas l'intention de lui poser la question, parce qu'aussi bavard était-il, il fallait qu'il soit fou pour ramener un tel embarras dans la conversation. Mikasa, passait encore : mais Levi ? Brr. Peu importait, car il continua de le regarder. Il regarda sa mâchoire se crisper, son nez se plisser imperceptiblement, ses yeux se faire plus petits qu'ils ne l'étaient déjà. Il regarda son bras secouer péniblement la télécommande, comme si son irritation règlerait quelque chose.
Puis le téléphone de Levi sonna dans la cuisine et ils sursautèrent tous les deux, Levi lâchant la télécommande sous l'effet de la surprise. Eren se redressa, alerte, et croisa le regard de Levi avant qu'il ne se lève et marche nonchalamment jusqu'à la cuisine. Il entendit un vague "bip" et le silence ; puis Levi soupira comme il le faisait si bien.
"Tu te fous de moi." Un autre silence, et Eren tendit l'oreille, conscient que la conversation ne lui était cependant pas destinée. "Hey, lunettes de merde, tu –" Levi n'alla pas plus loin et il supposa que l'interlocutaire lui avait coupé la parole, chose qu'il ne conseillait pas, puis une minute plus tard, il entendit Levi marmonner des mots qu'il ne comprit pas. Il avait oublié à quel point cet homme pouvait être silencieux sans même chercher à l'être – mais c'était sûrement parce qu'il était lui-même plus bruyant que la moyenne.
Un autre "bip" et Levi revint dans la pièce, appuyant son épaule contre le mur le plus proche, bras croisés sur sa poitrine et téléphone toujours en main.
"Je vais me laver. Tends l'oreille et guette la machine à laver. Quand ce sera lavé, prépare-toi."
Eren fronça les sourcils avant de se redresser brusquement sur le canapé.
"Pourquoi ?"
"On sort."
Un instant, il regarda une pointe d'inquiétude traverser son regard, mais il n'était pas vraiment sûr que c'en soit. Peut-être autre chose, mais impossible de mettre le doigt dessus. Puis, comme si de rien n'était, Levi haussa les épaules et tourna les talons, et ce ne fut que lorsqu'il entendit le verrou de la salle de bain qu'il autorisa un vague sourire à naître sur ses lèvres. Il sortait. Traduction : il allait bel et bien déjeuner avec Hanji et lui. Hanji était cool. Elle était sympathique, drôle, légère, toujours prête à aider même si, de la manière la plus insolite qui soit, la plupart du temps. Et du temps passé en la compagnie de Levi ne se refusait pas. Bien sûr, une part de lui songea à ce que Mikasa avait à lui dire quand il rentrerait, mais il se promit d'être de retour avant la tombée de la nuit, et de ne pas sortir le lendemain, si c'était le prix à payer pour avoir abusé de sa chance et inquiété sa soeur. S'il ne voulait pas finir privé de sorties, sorties déjà bien illégales étant donné qu'il ne demandait la permission à personne d'autre que Levi, il fallait qu'il soit un peu plus raisonnable.
Soit.
Il se retourna vers la télé et s'enfonça confortablement dans le canapé de Levi, les yeux posés sur la télévision, mais il ne la regardait déjà plus, sourire aux lèvres.
Eren avait supposé en toute logique qu'ils s'y rendraient en bus.
Il avait tort.
Une voiture était garée sur la place de parking qui était normalement réservée à Levi (mais quelle utilité pouvait-il en faire de toute façon…). Quand il se rappela avoir déjà vu Hanji dans le bus, cependant, Levi haussa les épaules et ce ne fut qu'en voiture qu'Hanji précisa qu'elle avait emprunté le bolide à son petit-ami Moblit. Mais ce n'était pas la seule surprise. Moblit ne travaillait pas chez Stohess Entreprise, mais dans un boîte de travaux intérieurs, et la voiture était remplie de cartons, de planches et d'outils en tous genres. Pour sûr, prendre le bus aurait été plus facile (et prudent), mais c'était trop tard de toute manière. Alors puisque le siège passager à côté d'Hanji était occupé par un carton encore ouvert et deux rouleaux d'il ne savait trop quoi, il s'était glissé sur la banquette arrière, posant ses pieds où le matériel voulait bien qu'il pose ses pieds. Levi s'assit à ses côtés, en silence.
Et lorsqu'il jeta un coup d'oeil dans sa direction, il se souvint d'une chose. Levi prenait le bus. Ce n'était pas qu'un fait, cependant. Levi ne conduisait pas. Mais ça n'était toujours pas ça. Levi avait peur de voyager en voiture depuis l'accident. Oui, c'était ça. Et quand il le vit crispé comme jamais, sa paume posée sur la banquette de cuir sans rien à serrer, il sentit son coeur devenir violent dans sa poitrine, comme s'il menaçait d'en sortir, chaque seconde un peu plus brusquement. Sans réfléchir, il glissa sa paume sur la sienne, et Levi manqua de sursauter. Au lieu de ça, il ouvrit de grands yeux qu'il posa sur lui avec toute la surprise du monde, et au bout d'une bonne dizaine de secondes, il dégagea sa main pour mieux retrouver la sienne. Et comme ça, le silence englouti par la voix d'Hanji qui parlait sans se soucier qu'on l'écoute, Levi serra sa main sans rien dire. Au début, il serra trop fort, et Eren sentit à quel point c'était éprouvant pour lui, lorsque la voiture freinait brusquement, frôlait de trop un autre véhicule, ou prenait un virage trop maladroit. Il sentait toute l'horreur de ses souvenirs brûler ses doigts, mais au lieu de chercher à s'en dégager, il serra plus fort. Leurs mains étaient sûrement moites et humides, mais c'était le cadet de leurs soucis.
Du bout des lèvres, Eren murmura regarde-moi. Levi fronça les sourcils, comme si l'idée était absurde, mais il ne détourna pas les yeux. Et au bout du compte, quand Hanji parvint à trouver une place en centre ville, Levi ne l'avait toujours pas quitté des yeux, et Eren non plus. C'était la seule chose qui comptait.
"Tout le monde dehors," chanta la voix d'Hanji tout en s'extirpant hors de la voiture, et ils s'y attardèrent quelques secondes de plus quand la portière de la brune se ferma derrière elle.
"Merci."
Eren sourit. Un sourire sincère, parce qu'il était heureux, heureux d'avoir été là pour lui au lieu de n'importe qui d'autre. Hanji. Erwin. Erd, ou peut importe qui. C'était lui qui avait tenu sa main, c'était la sienne que Levi n'avait pas repoussée, celle qu'il avait gardée près de lui jusqu'à ce que le moteur se coupe. C'était dans ses yeux qu'il s'était perdu. Alors, oui, Eren était sincère. Parce que la chaleur dans son estomac était revenue et que c'était aussi alarmant qu'agréable.
"On devrait sortir."
"On devrait," répéta Eren.
Mais Levi caressa le dos de sa main du bout de son pouce, et ils se fixèrent encore un peu plus, comme si briser le contact était dangereux, autant pour l'un que pour l'autre.
Levi s'apprêta à dire quelque chose quand quelque chose toqua violemment contre la vitre derrière Eren, et ils manquèrent de sursauter pour la troisième fois. Hanji était penchée contre la vitre, un sourire fou aux lèvres, et les yeux pétillants d'excitation. Elle criait des mots qu'ils n'entendaient que de manière étouffés, et Levi grogna jusqu'à ce qu'elle se redresse et patiente devant la portière du plus jeune. Rapidement, l'air de rien, il serra sa main une dernière fois, si bien qu'Eren crut presque avoir imaginé cette pression familière et rassurante. Puis le contact prit fin et Levi se tourna pour ouvrir sa portière, alors Eren l'imita et ils se retrouvèrent sur le trottoir. Hanji prit la tête, parce que la destination était de son choix que de ni Eren ni Levi n'en avaient entendu parler, et côte à côte ils marchèrent sans rien dire, se jetant des regards ici et là, avant de se concentrer sur le trottoir à nouveau, les voitures sur la chaussée, les autres (rares) passants ou simplement là où ils mettaient les pieds. Il faisait froid, c'était la mi-Décembre, et c'était bientôt les vacances de Noël ; alors Eren avait enfoui ses mains dans les poches de son sweat et Levi dans celles de son pantalon hors de prix. Même pour déjeuner, il ne perdait pas de classe. Hanji avait son tailleur, quant à elle, mais Eren avait du mal à l'imaginer autrement qu'ainsi, queue de cheval en bataille avec des mèches rebelles, lunettes sur le nez et jambes nues comme si le froid ne la touchait pas.
Au bout de quelques minutes, ils s'arrêtèrent devant un café et Eren jeta un coup d'oeil de l'autre côté des grandes vitrines. Ça ne ressemblait en rien à un restaurant chic et hors de prix, mais plus au restaurant où il avait mangé avec Jean et Mikasa l'autre fois (cette fois-là où Jean lui avait craché dessus deux fois de suite). Il y avait quelques étudiants, un père et son petit garçon, et une femme en train de lire un livre, c'était tout. Le froid faisait rester les gens chez eux et ceux qui s'aventuraient dehors étaient plus calmes que d'habitude. Alors ils rentrèrent à l'intérieur, trouvèrent des places à une table surélevée entourée de sièges en cuir, et si Eren n'avait eu aucun mal à se hisser en haut de son trône, il avait regardé du coin de l'oeil Levi s'accrocher à la table. Une musique tranquille remplissait la pièce, assez basse pour préserver l'intimité, mais assez forte pour qu'on l'entende si on le voulait vraiment. Eren regarda Hanji s'asseoir à ses côtés et Levi, en face d'eux, regardait déjà les pancartes affichées à la caisse qui présentaient les menus comme dans les fast food.
"C'est un buffet," expliqua Hanji en haussant ses sourcils de manière presque trop sérieuse. "C'est moi qui paye."
"Un buffet ?"
"Ça veut dire qu'à partir d'un prix de base tu peux te resservir autant que tu veux," intervint Levi sans daigner lever les yeux, et Eren sourit en songeant à quel point il avait faim.
Instinctivement, il se tourna vers Hanji, qui lui rendit un sourire ravi, et ils se donnèrent des légers coups de coude dans l'excitation. Levi avait l'air tellement ennuyé en comparaison – mais Eren savait qu'il était content d'être là. Il n'en était pas sûr, mais il était presque certain que c'était l'idée de Levi. Heureusement pour lui, Hanji était assez dissipée pour ommettre de le préciser, si c'était vraiment le cas.
Hanji posa son sac sur le siège à côté et en sortit son ordinateur portable, murmurant un bref "travail" en guise d'explication quand Eren lui jeta un regard perplexe, et il entendit Levi soupirer de l'autre côté de la table. Pour une fois que l'accroc du travail n'était pas lui… Elle l'ouvrit, l'alluma, et se tourna assez vivement vers Eren pour qu'il manque de reculer par réflexe.
"On y va ?"
Eren lui répondit par un sourire radieux et ils glissèrent de leurs sièges comme deux enfants dans un parc d'attractions avant de se ruer en direction des rangées entières d'aliments comme s'il s'agissait d'un stand de bonbons. Levi les regarda faire depuis leur table, bras nonchalamment croisés sur le rebord de la plateforme. Dans la hâte, Eren se retourna juste à temps pour lui lancer un sourire, et Levi hocha doucement la tête. Puis Eren fit volte face et attrapa l'assiette qu'Hanji lui tendait. Viandes, salades, légumes et fruits, il y avait de tout et de toutes les façons, si bien que lorsqu'Hanji repartit avec son assiette pleine, Eren était certain qu'elle ne la finirait pas. Puis Levi apparut à ses côtés et il reposa la longue pince avec laquelle il s'était servi deux crevettes grillées. Mais contrairement à lui, il regardait devant, les yeux rivés sur les plats, comme si Eren n'était pas là.
"Est-ce que ça te plaît ?"
Eren ne répondit pas, et après s'être servi, alarmé par son silence, Levi tourna la tête à sa gauche, droit vers Eren qui, immobile à ses côtés, sentait son propre bras frôler le lien. Mais Eren souriait encore, inlassablement, et Levi sentit son coeur s'arrêter.
"Quoi ?"
"Rien," fit Eren en haussant les épaules, mais la seconde suivante, son sourire était de retour, comme s'il était censé être là par défaut. Levi avait l'air perplexe, mais il se contenta de le suivre du regard alors qu'Eren le contourna et s'arrêta de l'autre côté, si proche que leurs bras se touchaient presque. Il commença à se servir des rondelles de concombre, maladroitement, si bien qu'il manqua d'en faire tomber entre l'assiette et le bac, mais se rattrapa à temps, surveillé par le regard sévère de Levi. Il secoua doucement la tête, expaspéré, et Eren s'éloigna en riant.
C'était moins embarrassant que ce qu'il s'était imaginé. Hanji parvenait à éviter le silence, même si elle travaillait en même temps, et Eren admira sa capacité à faire une tonne de choses à la fois. Levi ne disait pas grand chose, mais il était là, il écoutait, il regardait tout attentivement comme le vieil homme silencieux qui analyse ce que le reste du monde rate. Quant à Eren, il s'était trouvé une bonne compagnie en la personne d'Hanji, car ils semblaient fonctionner sur le même humour, notamment celui qui consistait à se moquer gentiment de Levi et de sa mauvaise humeur constante. Assis l'un à côté de l'autre, ils avaient l'air de deux gamins immatures qui se donnaient des coups de coudes, se faisaient des messes basses et jouaient avec leur nourriture. Levi observa Eren. Il l'observa éclater de rire comme si c'était la plus belle chose qui soit (et ça l'était peut-être), il l'observa s'étouffer sur son morceau de salade avant de le recracher honteusement dans une serviette en papier qu'Hanji lui tenait en lui tapotant le dos de l'autre main. Il l'observa sourire comme un idiot alors que sa jambe caressait la sienne, et il l'observa s'étouffer une deuxième fois quand il lui fit comprendre qu'il lui faisait du pied (Eren aurait pourtant juré qu'il jouait avec un pied de la table). Il l'observa rougir de nombreuses fois aux questions d'Hanji, quand elle lui demandé s'il était doué à la batterie (un vrai prodige), s'il avait une petite-amie (et elle gagna un regard noir de la part de Levi à cette question, mais trop heureuse de l'avoir taquiné à l'insu d'Eren, l'avait superbement ignoré), et si avoir pour meilleur ami un homme grognon de trente ans et plus n'était pas l'ennui de toute une vie. Il l'avait observé quand il buvait, ses lèvres soigneusement posées contre le verre pour n'en laisser aucune goutte, et la manière qu'avait sa main de soutenir son visage dans un geste presque viscéral qu'il ne semblait pas avoir lui-même remarqué. Bref, tout s'était passé plutôt normalement, du moins jusqu'à ce qu'Hanji ramène le sujet du sexe dans la conversation, et Eren rougit violemment. Bien sûr, il n'avait encore rien expérimenté, pas même la formule collège, alors que pouvait-il dire ? Du coin de l'oeil, Levi le regarda passer d'un adolescent normal à une fillette apeurée, et fut partagé entre une pulsion protectrice qui aurait crié à Hanji de le laisser tranquille, et la satisfaction de le voir ainsi embarrassé par quelque chose dont il ne savait rien (et aimerait savoir quelque chose).
Au final, sur le chemin du retour, aucun d'eux ne parla, pas même Hanji, trop occupée à chantonner la chanson qui passait (trop fort) à la radio tout en digérant son repas qu'elle avait, contrairement à ce qu'Eren avait cru, bel et bien terminé. Elle s'était même resservie avec Eren pour une deuxième tournée, alors que Levi les avait suivis d'un oeil désespéré, avant de commander un simple thé. Tout comme à l'aller, ils se prirent la main, Eren fixant Levi sans jamais détourner les yeux alors que ce dernier, étrangement, regardait par terre devant lui, où les paquets encore emballés de matériaux ne lui laissaient qu'une maigre place pour ses pieds. Levi le serra fort, encore une fois, mais Eren ne se dégagea pas, il ne chercha pas même à se défaire de la pression presque douloureuse. Il resta simplement là, concentré sur Levi, comme si chaque geste était à surveiller pour appréhender la suite. Ils s'étaient assis plus près, aussi près que l'espace qui leur était accordé le permettait, et de temps en temps, le pouce d'Eren venait caresser le dos de sa main, de la même manière qu'il l'avait fait avant qu'ils ne sortent de la voiture. Puis Hanji se gara sur la place de parking devant chez Levi, et leurs mains se quittèrent avec hésitation. Eren attendit qu'il soit hors de la voiture pour sortir à son tour, comme s'il voulait s'assurer qu'il fermerait bien la marche et que Levi était bien sain et sauf. Il l'était, c'était stupide, mais quelque chose en lui lui criait de faire attention à Levi, parce qu'il avait beau avoir l'air mature, réfléchi et fort, il n'était qu'un petit garçon effrayé tout comme lui.
Hanji prit Eren dans une étreinte un peu trop douloureuse, et lorsqu'elle se dégagea, elle se tourna vers Levi qui, le regard noir, ignora ce qu'elle lui glissa à l'oreille de manière joueuse. Eren n'entendit pas leur semblant de conversation, et il savait que s'il posait la question à Levi, il resterait sûrement silencieux. Alors, tant pis. Puis Hanji s'en alla et Levi entreprit de fumer une cigarette, a) parce qu'il en avait envie, et b) parce que toute excuse pour rester auprès d'Eren un peu plus longtemps était bonne à prendre.
"Merci, pour ce midi." Il attendit une réponse, n'importe quoi, mais Levi rangea son briquet dans sa poche et inspira profondément avant d'attraper sa cigarette entre ses doigts et d'hausser les épaules.
"Hanji a payé."
"Non !" Il avait levé la tête si vite qu'il en avait presque entendu craquer quelque chose. Mais il fallait que Levi sache ce que "merci" voulait dire. Ça comptait à ses yeux. "Je veux dire, merci pour… pour m'avoir, tu sais, invité."
Levi haussa les épaules une deuxième fois et porta sa cigarette à ses lèvres alors qu'Eren entreprenait de shooter dans des minuscules cailloux pour s'occuper, les mains toujours dans les poches. Il faisait vraiment froid, bordel, mais aucun d'eux n'avait l'intention de laisser l'autre pour le moment. Eren rentrerait chez lui, et Levi dans son appartement, et ils se reverraient probablement le lundi. Ils s'enverraient sûrement des messages d'ici là, parce que c'étaient ce qu'ils faisaient. Et Eren aurait tout donné pour pouvoir passer l'après-midi à procrastiner devant la télévision de Levi, l'entendant taper sur ses touches d'ordinateur alors qu'il descendrait le paquet de chips que Levi aurait acheté pour lui (il n'y avait que lui pour manger ces conneries-là, avait dit Levi).
"Pas de quoi." Il hésita, puis continua. "Gamin."
Et il l'entendit. Ce rire, léger et vivant, celui d'Eren. Il avait mille couleurs et mille directions, c'était comme voyager sans avoir besoin d'ouvrir les yeux. Levi le regarda, bouche bée, parce que chaque fois que cette mélodie venait à ses oreilles, il ne savait jamais quoi dire. Ni quoi faire. Ni s'il fallait faire ou dire quelque chose tout court. Fallait-il ? Peut-être bien.
Et l'espace d'un instant, il s'imagina décimer les deux mètres qui les séparaient et jeter sa cigarette n'importe où pour poser ses mains déjà gelées sur le visage encore chaud de l'adolescent. Se pencher, non. Se mettre sur la pointe des pieds. Parce que cet imbécile était plus grand que lui et qu'il en avait conscience. Peu importe. Il savait que s'il faisait ça… s'il faisait ça…
Levi releva les yeux, aussi surpris qu'irrité, et se détendit quand il croisa les prunelles vertes et inquiètes de l'adolescent. Il suffisait de ça… d'un geste… de quelques centimètres – et ce serait fini. Levi ferma les yeux, horrifié par l'idée qui venait de le traverser, mais ça, c'était parce qu'elle était plus plaisante qu'elle ne devrait l'être.
Son coeur partit au galop et au fond de son crâne, il entendit l'écho des mots d'Hanji, de leur dernière conversation, la veille. Avant qu'elle ne quitte l'immeuble de l'entreprise pour rentrer chez elle. Tu tiens vraiment à lui, n'est-ce pas ? Et sans attendre réponse, sans même lui donner le temps, elle l'avait laissé là, seul et muet, assis sur son fauteuil, entouré de boxes vides et silencieux. Il avait repensé à ces mots, les avait retournés dans tous les sens, les avait prononcés à voix basse comme si les réentendre pourrait l'éclairer sur le sujet. Il avait revu le sourire que lui avait jeté Hanji avant de disparaître derrière la porte, et avait plaqué une main perplexe contre sa bouche sans jamais parvenir à une réponse. Y avait-il seulement besoin d'une réponse ? Probablement pas. En tout cas, il avait décidé d'aller fumer une cigarette, et sachant qu'il faisait sûrement une erreur monumentale, avait demandé à Eren de le rejoindre. Alors il réalisa. Il réalisa que depuis le début, il en avait conscience. Conscience des risques, de ce qu'il encourait s'il laisser Eren s'approcher davantage. C'était trop tard, maintenant, il s'était jeté dans la gueule du lion et tout le monde semblait l'avoir compris à part Eren. Et c'était tellement plus difficile de résister quand Eren était là, innocemment assis en face de lui, ou innocemment blotti contre sa poitrine, ou posant innocemment ses mains sur son visage, comme s'il lui appartenait depuis toujours et qu'il était le seul à posséder le privilège de le toucher. Le problème était que ça ne dérangeait pas Levi, c'était ça, le hic. Ça ne le dérangeait pas de s'offrir à Eren complètement, de lui donner son âme, sa voix et sa chair, de lui donner le droit de le posséder de toutes les manières possibles, pour que les seuls doigts qui puissent effleurer sa peau soient les siens.
C'était fou(tu).
"Eren." Levi avait l'air paniqué, même s'il était aussi immobile et discret que d'habitude. Ses traits étaient déformés dans une expression presque laide, parce qu'elle voulait dire tant de choses à la fois qu'au final, Eren ne savait pas ce qu'il avait en face de lui. "Eren est-ce que tu es là ce soir ?"
Eren écarquilla les yeux, alarmé par l'impatience de sa voix et l'urgence non dissimulée de sa question. S'il était là ce soir ? Oui, comme toujours. Mais pourquoi ? Il allait devoir rentrer, il était presque seize heures déjà. Et puis quoi, ensuite ? Faire le mur (même s'il n'y avait pas de parents, outre Mikasa, pour le surprendre) ?
"Oui, oui oui, comme –"
"Oublie."
"Quoi ?"
Levi semblait presque en souffrance, et Eren s'était abandonné à la confusion la plus totale.
"Rien, gamin. Rien." Son ton s'était assombri, et peu importe quel débat intérieur Levi venait d'avoir avec lui-même, il ne semblait pas en paix avec les voix qui l'habitaient. Il venait de changer d'avis (et de comportement) en moins de quinze secondes.
Mais Eren ne dit rien, parce qu'il n'y avait rien à dire, et qu'il devait rentrer, et qu'il était trop pressé de monter dans sa chambre pour envoyer un message à Levi ; c'était la solution la plus raisonnable, parce que Levi, dans un état pareil, n'avait pas l'intention de dire quoi que ce soit.
Peut-être valait-il mieux le laisser seul, s'il était si contrarié ? Il voulait l'aider, oui. Mais Levi ne le laisserait probablement pas. Et au fond de lui, même si c'était stupide de sa part, Eren ne put retenir une pointe d'amertume dans sa voix, parce que c'était toujours profondément humiliant de se voir repoussé par la seule personne dont il désirait la présence, et que parfois, il ne parvenait tout simplement pas à comprendre.
"Okay."
Ça sonnait trop familier.
Levi leva brusquement les yeux en se remémorant combien il l'avait envoyé dans la salle de bain un peu plus tôt, et son visage se décomposa une nouvelle fois.
Non, non.
Pas encore une fois. Il ne pouvait pas merder une deuxième fois, même s'il savait qu'Eren l'aurait sûrement oublié le lendemain. Eren esquissa un geste d'au revoir d'un salut militaire avec ses deux doigts, et pivota pour s'en aller, parce qu'il faisait froid et que Levi était irritant. Mais quelque chose retint son poignet et il grogna étrangement sous la surprise. Lorsqu'il se retourna, son poignet était libéré, mais Levi se tenait près, infiniment près, si bien que l'air chaud qu'il expirait venait ridiculement atterrir dans son cou. Eren attendit, le coeur battant, sans trop comprendre le pourquoi du comment, mais il finit par abandonner, parce que Levi n'était pas quelqu'un de logique, peu importe combien il semblait ordonné, organisé et maniaque.
La seule qu'il y avait, c'était leur instinct. Et celui de Levi lui criait d'éviter de tout foirer encore une fois. Parce que c'était tellement plus simple de tout foirer, oh oui ; mais que le rire d'Eren était trop beau pour qu'il le laisse s'en aller. S'il avait eu la possibilité de le faire, il aurait probablement laissé Eren rester chez lui ce soir encore. Mais il savait qu'il n'y avait qu'un pas entre l'envie et l'égoïsme.
Alors il se contenta de s'avancer un peu, sans trop savoir quoi faire, ni quoi dire, simplement certain qu'il fallait qu'il le fasse. Point. Et Eren le laissa faire. Sa cigarette tomba dans le vide et il fit mine de l'écraser du bout du pied, sans lâcher Eren du regard.
"Qu'est-ce que tu fais ?"
La voix d'Eren n'était plus qu'un fantôme sans volonté et sans contrôle.
Levi attrapa son visage, doucement, si doucement qu'il eut presque l'impression de tenir un oiseau blessé dans ses mains. Ses deux pouces caressèrent ses joues, avec autant de tendresse qu'il en était capable, et Eren ouvrit de grands yeux attentifs. Levi était terrifié, oh oui, il l'était. Mais il ne voulait pas être ce lâche qui choisissait toujours la facilité.
"Est-ce que…" quelque part, la voix d'Eren dévia légèrement, et il dut s'éclaircir la gorge pour retrouver ses mots. "Tu vas m'embrasser ?"
Il sentit les doigts qui maintenaient son visage se crisper légèrement, et il fronça les sourcils en réponse au malaise de Levi. Eren y avait pensé, oui, il y avait pensé, trop peut-être, et il ne savait bien à quoi ça menait jusqu'à ce que ça lui vienne comme une évidence, avec Levi si proche, son souffle dans son cou, et ses yeux effrayés qui tentaient désespérément de garder le contact. Il savait qu'il en avait envie. Son coeur le lui criait, ses tripes le lui criaient – mais Levi baissa la tête sans pour autant ôter ses mains et la déception qu'Eren ressentit fut sans limite. Incroyablement douloureuse, comme un coup de poignard, même s'il n'en avait jamais reçu, et tant mieux.
"Waouh." Amertume, encore. Il rit doucement, mais cette fois-ci, toute gaieté avait laissé place à quelque chose de sec et presque rancunier, parce qu'Eren était un adolescent impulsif et irréfléchi qui agissait sur l'ordre de ses tripes et de ses hormones. Tout lui disait de foutre le coup, de s'enfermer dans sa chambre avec la musique trop fort, et d'ignorer les messages que Levi ne lui enverrait pas. C'est ce qu'il fit.
Il se dégeagea doucement des mains de Levi mais avant qu'il ne puisse faire demi-tour, son visage se retrouva emprisonné une deuxième fois, cette fois, si brusquement qu'il se sentit presque perdre l'équilibre. Et lorsqu'il baissa les yeux, Levi était là, sourcils froncés, comme s'il s'apprêtait à faire la plus grosse connerie de sa vie mais qu'il essayait toujours de savoir si elle en valait la peine.
Quand il vit renaître cette étincelle dans les yeux d'Eren, il sut que oui. Ça en valait mille fois la peine, même s'il savait aussi qu'il le regretterait chaque jour qui lui serait donné de vivre.
Ça ne se passa pas comme dans les films. Ça ne se passa pas au ralenti non plus. C'était brusque et presque désagréable, et leurs nez se heurtèrent doucement suivies de leurs fronts, alors qu'ils cherchaient à l'aveugle les lèvres de l'autre. Levi avait la boule au ventre, il était paralysé, mais Eren avait posé ses propres mains sur son visage et ils étaient là, bras entremêlés pour trouver la présence de l'autre à quelques millimètres de là. Quand finalement leurs lèvres se trouvèrent, encore inconnues, il sentit Levi se crisper sous lui une fois de plus, mais il ne se dégeagea pas, et pendant quelques secondes, froides et maladroites, elles se séparèrent à nouveau pour mieux se retrouver.
Les mains d'Eren glissèrent de ses joues froides jusqu'à sa cravate, et il joua avec de la même manière que la fois précédente, alors que Levi s'était contenté de ramener sa tête un peu plus près pour poser son front contre le sien. Bordel, il venait de commettre quelque chose d'horrible. Et ce n'était pas seulement horrible, c'était techniquement illégal, non ? Quelque chose comme ça. Quant à Eren, il sentait l'adrénaline du moment retomber furieusement alors qu'il luttait contre le froid et la frustration, frustration de quelque chose qu'il n'avait jamais fait et qu'il venait de découvrir, et dans le silence installé entre eux (et dans le reste de la ville), il se demanda s'il en voulait plus. Si ça lui plaisait. Il n'avait pas vraiment de référence. Mais si sentir son coeur se déchirer de sa poitrine voulait dire oui, alors, c'était positif, encore et encore.
"Levi, tu as –"
"Trente-et-un ans ? Je sais." Il y avait quelque chose dans sa voix, un mélange de colère, de culpabilité et de chagrin.
"Non, j'allais dire 'froid', mais ça marche aussi."
Levi décolla leurs fronts pour le regarder dans les yeux et il tomba nez à nez avec ce sourire précieux. Sa dent cassée, l'innocence de son sourire, des yeux pétillants qui ne brillaient que pour lui.
Fais chier.
"Eren écoute…"
"Ah non," assena l'autre, persuadé qu'il allait se faire rejeter une fois de plus. Ses sourcils se froncèrent mais ses yeux brillaient toujours. "Pas encore. Levi, je sais que je suis casse-pieds et un vrai crétin mais je promets de faire des efforts, d'accord ? Je te ficherai la paix quand tu veux, même. Et si c'est mon âge qui pose problème –"
"Eren."
"Tu sais, moi je m'en fiche. Et je me fiche de ce que les autres en pensent, d'accord ? Et puis, tu m'as embrassé, bordel –"
"Quoi ? C'est toi qui me l'a demandé !"
"Je te l'ai pas demandé !"
Les deux se regardèrent comme deux gamins en train de se chamailler, mais quand Eren essaya d'aller un peu plus loin dans le débat insensé, Levi se hissa sur la pointe des pieds et écrasa ses lèvres contre les siennes, ses mots tus derrière ses lèvres. Instinctivement, il abandonna son froncement de sourcils et sa fierté, et passa ses bras autour de son cou, tandis que Levi accrochait sa taille comme si c'était sa seule façon de survivre.
"Tu embrasses vraiment comme un pied," souffla Levi contre ses lèvres.
"La ferme," répliqua Eren, et ils continuèrement de se battre comme deux idiots dans le froid.
