Lancez-moi des pierres, je vous autorise à le faire... je suis impardonnable, les filles.
Massif trou noir. Incroyable syndrome de la page blanche. Terreur littéraire. J'ai littéralement lutté pour terminer ce chapitre, qui était déjà à moitié écrit quand j'ai commencé à ne plus savoir écrire, et finalement, cette nuit, j'ai trouvé le courage, l'inspiration et l'envie pour combattre ce démon, brrr. C'est écrit, c'est mignon et ça continue.
Je vous aime. J'aime cette histoire. Je pleure.
La suite arriva très bientôt, parce que j'ai vaincu le pire. Si vous avez des choses à me dire, laissez-moi un message sur mon tumblr !
Par naïveté, on aurait tendance à croire que le lendemain d'un premier baiser est aussi parfait que la journée qui l'a précédé. Attention, ouvrez vos oreilles : ce sont des conneries. La seule réalité qui existe, c'est celle dont on se passerait bien. C'est pour ça qu'Eren était rentré pour subir les foudres de sa soeur, qu'il n'avait pas fermé l'oeil de la nuit, et que ce qui l'attendait le jour suivant était loin de ce qu'il s'était imaginé durant son insomnie pour le moins tenace. Il se remémorait tout, sans le moindre mal : la façon dont Levi avait baissé la tête, prêt à le laisser filer, la couleur étrange de ses yeux quand il l'avait retenu, ou la désagréable sensation de leurs deux nez se heurtant dans le geste maladroit qu'aucun d'eux ne maîtrisait vraiment. Eren n'avait pas pu s'empêcher de se poser des questions, aussi. Qui avait-il embrassé avant lui ? Erwin ? Peu importe. Parce que même si c'était désagréable de s'en rendre compte, Eren savait qu'il n'y pouvait rien, et que de toute façon, ce n'était qu'un baiser. Bon, deux, peut-être. Mais tant pis. Levi était un adulte, il était mature, il gérait les situations avec sang-froid et un peu plus de responsabilité que lui ; alors que de son côté, il risquait de (trop) vite s'emballer et de tomber de haut en trébuchant sur des espoirs mal placés.
C'était Levi qui avait fait le premier pas, pourtant. Enfin… pas exactement. Certes, il l'avait retenu, et il l'avait amené assez près pour que ses intentions soient claires, surtout lorsque ses yeux le fuyaient de la sorte mais brillaient quand même d'une lueur presque enfantine et vulnérable. Mais c'était Eren qui avait prononcé ces mots, c'était Eren qui avait dit à voix haute la réalité de la chose. Il avait eu assez de cran pour s'approcher petit à petit, toujours sur ses gardes de peur que Levi ne se braque, mais finalement, il avait décidé de laisser Levi s'y mettre à son tour. C'est sûrement pour ça qu'il serait parti si Levi n'avait rien fait. Si Levi l'avait laissé faire, l'avait laissé filer. Il aurait très bien pu se retourner et sauter à son cou, capturer ses lèvres avec un peu moins de maladresse que la réalité ne le voulait ; mais il était trop fier et trop déçu pour ça. Enfin, rien de tout ça ne s'était passé. Levi l'avait embrassé et il ne savait plus quoi faire.
"Eren."
La fissure entre le rêve et la réalité s'agrandit dans un craquement désagréable et Eren leva brusquement les yeux. De l'autre côté du canapé, nonchalamment allongée contre l'accoudoir comme Eren un peu plus tôt, Mikasa le regardait avec sérieux. Il savait ce qui allait venir. C'était ce qu'il supportait depuis dix bonnes minutes déjà, du moins, avant qu'il ne s'éclipse dans ses pensées et ne s'égare en silence.
"Eren, tu m'écoutes ?"
"Ouais, ouais." Eren soupira doucement et frotta ses paumes contre ses yeux. Il était environ vingt-et-une heures et Mikasa n'était, en fait, pas à la maison lorsqu'il était rentré. Elle n'avait passé la porte d'entrée que vers dix-neuf heures, puis avait cuisiné le dîner en silence, qu'ils avaient mangé tous les deux, et puisqu'Eren avait décidé de faire des efforts pour ne pas l'alarmer, il était resté à table. Mikasa aussi, alors. Et ils avaient dîné en silence, sans un regard, sans un mot, sans rien, sinon le tintement familier des couverts contre la porcelaine et des mâchoires en action. À un moment, Mikasa s'était levée, avait ramassé son assiette, et avec surprise, celle d'Eren aussi. Puis elle avait ouvert le frigo pour y ranger une bouteille de soda et lui avait proposé de regarder la télé. Mais Eren avait fait l'erreur d'essayer de démarrer la conversation et Mikasa avait vite repoussé sa volonté de rester silencieuse pour le sermonner à la place. "Ouais, j'écoute."
"Tu en es sûr ? Parce que ces dernières semaines, je ne sais même plus où tu es."
"Je suis là," répliqua sèchement Eren en fronçant les sourcils, écartant brusquement ses bras de son visage pour lui rendre un regard exaspéré. Mikasa agissait toujours comme ça, il n'en était pas surpris, mais il ne pouvait pas s'empêcher de réagir comme un enfant.
"Eren, c'est la première fois qu'on mange ensemble depuis des semaines."
L'air de rien, Eren haussa les épaules et détourna les yeux pour faire mine de suivre le programme merdique à la télévision. Le volume n'était même pas assez fort pour qu'il l'entende, bordel.
"Eren." Il l'entendit soupirer à son tour, mais elle prit son temps, comme si elle essayait de se contrôler. Sans l'ombre d'un doute. "On ne te voit plus."
"Qui ça au juste ?"
"Quoi ?" souffla Mikasa, agacée.
"Qui ça 'on' ?" Il attendit, tournant légèrement la tête pour jeter un coup d'oeil à Mikasa, mais lorsque leurs regards se croisèrent, sa soeur resta silencieuse et il regarda ses lèvres se sceller avec chagrin. "Papa n'est jamais là. Et toi tu es presque aussi souvent dehors que moi, alors où est le problème ?"
Il attendit encore. Une, deux, trois, quatre secondes, et finalement, Mikasa parla. Tout bas, comme si hausser la voix était soudainement devenu inutile, mais c'était parce qu'Eren avait passé une ligne interdite et il en avait conscience.
"Je ne peux pas te perdre aussi… Cette maison est assez silencieuse comme ça."
Eren le savait. C'était pour ça qu'elle mettait toujours la musique trop fort.
Instinctivement, il se détourna à nouveau de la télévision mais cette fois-ci, Mikasa ne le regardait plus. Si sa voix avait l'air fébrile, son expression semblait furieuse.
"Qui parle de me perdre ?" Eren rit doucement, mais c'était plus moqueur que sincère. "Je ne change pas d'Etat. Je disparaîtrai pas comme Papa non plus. Je suis pas un lâche."
En silence, leurs yeux se croisèrent à nouveau et il sentit une lueur de défi naître dans les yeux de sa soeur. Ah oui ? qu'elle disait. T'en es sûr ? Eren tint le contact, mais il sentait un malaise profond lui démanger le dos, comme les picotements désagréables qui le prenaient souvent lorsqu'il était nerveux. La vérité était que d'une manière ou d'une autre, les craintes de Mikasa se réaliseraient. Il ne restait plus qu'une poignée de mois avant qu'elle ne quitte le lycée et commence sa propre vie, trace sa propre route, se trouve son propre job et son propre appartement. Il savait qu'elle était assez indépendante (elle l'avait toujours été, contrairement à lui) pour faire chacune de ces choses à temps et de la bonne manière, et l'idée même de vivre séparément était quelque chose qu'ils repoussaient tous les deux sans avoir besoin d'en parler. Ils faisaient comme si ça n'arriverait pas. Même s'ils avaient tous les deux conscience que c'était une connerie monumentale.
"Eren, qu'est-ce que tu fais dehors toute la journée ? Et tard le soir ?"
Huh ? Quelle question. Il passait son temps avec un inconnu trentenaire aux tendances inquiétantes et aux capacités sociales quasi-inexistantes, évidemment. Cette question n'avait pas lieu d'être. Mais Levi n'était pas (plus) un inconnu et Mikasa ne serait probablement pas en position de le comprendre, parce qu'après tout, il aurait réagi de la même manière et il le savait. Alors il se contenta d'ignorer superbement et royalement la question qui lui était adressée, et il sentit le regard de Mikasa traîner sur lui avec fatigue. Elle n'allait pas se battre, et elle n'était pas sa mère ni rien d'autre. Mais cette question, n'importe qui l'aurait posée : où allait-il ?
"Nulle part."
Nier était tellement plus facile. Sans prévenir, il se souvint de la sensation des lèvres de Levi contre les siennes et détourna brusquement la tête, les joues brûlantes.
"Est-ce que tu te bats ?"
Eren laissa son embarras de côté pour regarder sa soeur à nouveau, une lueur exaspérée dans les yeux. Ce n'était pas parce qu'il passait son temps à essayer de prouver qu'il était plus malin que Jean que ça signifiait qu'il se battait. D'ailleurs, il n'était jamais revenu avec un seul bleu, rien. Le coeur léger, tout au plus.
"Non !" Et comme un cri innocent, Eren défendit son honneur.
"Tu te drogues ?"
"Quoi ?"
"Est-ce que tu te –"
"Mikasa !" cria-t-il à nouveau, mais sa soeur était immobile, sérieuse, et étrangement, toute trace d'irritation avait quitté son visage. Elle semblait en pleine réflexion, ou peut-être essayait-elle seulement de savoir s'il mentait, mais c'était inutile, car Eren ne savait pas mentir.
C'est sûrement pour ça que lorsqu'elle soupira et posa sa question suivante, avec tout le naturel du monde, Eren sentit son sang ne faire qu'un tour et toute audace le quitter dans l'instant.
"Est-ce que tu vois quelqu'un ?"
Il n'avait suffi que ça, d'une seconde à peine, d'hésitation. Un froncement de sourcils léger et imperceptible, pour dire "c'est une question dangereuse," et un tremblement presque inexistant de sa lèvre inférieure alors qu'il passait en revue toutes les réponses possibles. Oui. Non. Oui, il voyait quelqu'un. Mais qu'est-ce que cela voulait dire ? Jusqu'à maintenant il n'avait fait qu'aller cher Levi pour lui voler son eau chaude, sa nourriture et le confort de son lit, qui d'ailleurs, n'en était pas vraiment un. Mais les choses ne pouvaient pas être aussi simples dans les yeux de quelqu'un d'autre, et il était trop fatigué pour se battre.
"Eren."
Le visage de sa soeur se décomposa et elle se pencha avec sérieux, abandonnant toute volonté de suivre ce qui passait encore à la télévision, hurlant désespérément pour qu'un des deux ne le remarque. Eren avait toujours la bouche ouverte, muette, incapable de former les mots qu'il avait maladroitement assemblés dans son esprit, et il commença à agiter ses mains pour clamer son innocence.
"Tu aurais pu me le dire."
Tout se tut, tout se figea, et Eren fronça les sourcils à son tour. Mikasa le prenait aisément, même s'il devinait que le fait de l'avoir tenu hors de la confidence si longtemps l'irritait étant donné qu'ils avaient eu, plus petits, l'habitude de tout se dire, même les choses les plus farfelues.
"Comment elle s'appelle ?"
Encore une fois, Eren ouvrit la bouche, mais rien n'en sortit, et il la referma aussitôt. Elle. Oui, comment s'appelait-elle ? Elle s'appelait Levi et elle avait probablement un pénis, du moins, si tout était normal. Aussi, elle ne portait jamais de soutien-gorge, et de ces deux constats, Eren ne savait pas lequel ferait le plus paniquer sa soeur. Impossible à juger. Ça n'avait pas de sens.
"Je la connais ?"
Et dans la panique, aussi parce que réfléchir avant de parler n'était pas quelque chose qu'Eren avait l'habitude de faire (en avait-il seulement entendu parler ?), sept lettres passèrent la barrière de ses lèvres et il remarqua à peine Mikasa s'adoucir.
"Christa." Une pause, comme un doute. Mikasa se redressa et Eren se crispa. "Elle s'appelle Christa."
Il savait qu'il venait de faire une erreur monumentale, c'était comme glisser et être le témoin impuissant de sa propre chute, conscient que le laps de temps entre le moment où tout basculait et le moment où la douleur le frapperait était trop court, trop fragile. Il avait à peine le temps de regarder le vide et de sentir son coeur dans sa gorge et le mal était déjà fait. Bam. C'était pareil. Christa était gentille. Il avait parlé avec elle plusieurs fois depuis leur première rencontre, et malgré les questions méfiantes et presque hostiles d'Ymir accompagnées des regards distraits de Reiner et Bertholdt en sa direction chaque fois qu'elle passait ou qu'Eren arrivait à ses côtés, il avait toujours été le seul lien qui unissait "la nouvelle" et ses propres amis. Elle était gentille, vraiment, ce genre de gentillesse qu'il retrouvait chez Armin ou Sasha, même si parfois, elle était cachée sous une couche d'on ne savait trop quoi. Au moins, il était certain que mentir à son sujet n'impliquait pas de fin dramatique, mais l'idée était là : il venait de s'inventer une petite amie et il était définitivement trop tard pour reculer.
Pourquoi ? Parce que Levi et lui avaient une relation incroyablement complexe et sur laquelle il ne pouvait coller absolument aucune étiquette, même s'il l'avait voulu. Parce que Levi avait trente-et-un ans et qu'il en avait dix-sept, parce qu'ils se lavaient ensemble et que là où Levi faisait son job, Eren faisait ses devoirs. Toute la différence était là, évidente, brutale, et même si Mikasa était quelqu'un de compréhensif et d'assez mature pour s'abstenir de juger, ce néant entre leurs deux univers, leurs deux âges, leurs deux personnalités était non négligeable. Et comme si ça ne suffisait pas, Levi était un homme. Pas vrai ? Oui. Et Eren, malgré cette couche phénoménale d'hormones adolescentes, n'avait pas la moindre idée de ce que ça voulait dire.
"Christa ?" répéta Mikasa, et il sentit la méfiance pointer le bout de son nez. Elle inclinait toujours la tête quand elle doutait.
"Christa Renz."
Il y eut un silence, comme pour juger la situation, et au bout d'un moment, Mikasa se laissa retomber contre l'accoudoir et haussa les épaules.
"Okay," Eren sentit ses épaules s'affaisser sous le soulagement, mais une boule était bel et bien présente dans son estomac et il était difficile de l'ignorer. "Okay."
Finalement, Mikasa tourna la tête et fit mine de suivre le programme télévisé, mais Eren n'avait plus le coeur à faire de même. La chaleur de ses joues était revenue et il avait la sensation de cruellement manquer d'oxygène. Encore une fois, Eren Jaeger venait de merder de manière spectaculaire.
Mais la conversation avec Mikasa n'était pas la pire chose dans tout ça, parce que même s'il savait qu'il s'était aventuré quelque part où il était probable de rester coincé, il y avait un problème plus massif qui l'attendait. Levi. La trentaine, beaucoup d'argent, assez de charme pour attirer les femmes et assez d'humeur pour les faire fuir aussitôt, un vocabulaire limité à des mots que les adultes standards banissaient avec idiotie, et une capacité hors du commun à rendre les choses embarrassantes, ce qui quelque part, entrait en compétition avec Eren, et personne n'aurait pu dire lequel d'eux deux était le plus ridicule.
"Hm, salut."
Wow.
Eren leva brusquement les yeux pour trouver Levi devant lui, sous l'abri de bus. Il y avait une vieille dame à sa droite, assise sur le même banc que lui, mais il restait assez de place pour Levi s'il s'en donnait la peine, alors avec un sourire maladroit et stupide, il se contenta de s'écarter en guise de réponse. Levi le regarda faire sans rien dire et alors qu'Eren commençait à se demander s'il n'allait pas décliner l'offre silencieuse, il s'assit à ses côtés dans un silence parfait. La vieille dame lisait un livre, et Eren était suffisamment proche d'elle pour sentir son odeur de pêche, surprenante mais pas tellement désagréable. Quant à Levi… eh bien, coincé entre eux deux, Eren était littéralement incapable de bouger à moins qu'on ne le libère. Et sentir son épaule pressée contre celle de Levi avait quelque chose de terriblement satisfaisant.
Ils auraient pu évoquer… ça. Mais, non. Parce qu'Eren ne savait pas quoi dire, et que Levi non plus. Des gens normaux se seraient sûrement embrassés en guise de bonjour, mais ils n'étaient pas dans les normes, aucun des deux, et Levi n'était même pas sûr de ce que ça signifiait. Qu'avait-il fait ? Trop tard, tant pis, le mal était fait, mais les conséquences de ses actes restaient effrayantes même si elles n'en avaient pas l'air. Eren était un adolescent, un type encore ignorant et naïf, plein de rêves et d'espoirs silencieux dont il n'avait même pas conscience, et il était tellement jeune, bordel. Tellement vivant. Lui, qu'avait-il ? Un passé déprimant et un job qu'il n'aimait pas. Mais au moins, il avait un revenu. Au moins, il avait de l'argent, assez d'argent pour se nourrir, se loger, et avoir le plaisir d'entendre trois légers coups de poings contre la porte chaque fois qu'Eren se rendait chez lui. Il n'avait pas grand chose mais il avait déjà ça.
"Il fait…" commença Levi, de cette même voix distraite et quelque part, immensément hésitante, "il fait froid."
Eren sentit un sourire dangereux fendre son visage en deux, mais il était incapable de calmer le galop de son coeur. Des mots, des mots, il en connaissait, non ? Alors pourquoi avait-il perdu l'usage de la parole ? Doucement, il s'éclaircit la gorge et tout en haussant un sourcil distrait quand un cycliste les dépassa, prit la parole à son tour.
"Hm. Ouais."
Il sentit Levi s'agiter nerveusement contre lui et devina que la situation n'avait rien d'agréable. Ils étaient serrés sur un banc qui, à la base, n'était pas des plus confortables, et leur conversation avait autant de potentiel qu'un sac en plastique. Mais puisqu'ils étaient déjà là, Levi songea qu'il était inutile de battre en retraite, et de cette même voix hésitante qui sonnait étrange dans sa gorge, il poursuivit.
"Tu… à quelle heure est-ce que… hm…"
Eren avait les yeux fixés sur l'autre trottoir, résigné à ne pas tourner la tête, sous aucun prétexte, mais aussi proche de lui, il pouvait aisément reconnaître le mouvement de sa main frottant nerveusement sa nuque. Levi se figea juste après, et d'un coup d'oeil il vit qu'il jouait avec le bout de sa cravate. À sa vue, Eren sentit son coeur se serrer. Dieu savait qu'il voulait jouer avec, lui aussi. Rien que pour l'embêter. Parce qu'il n'y avait que lui qui avait le droit de faire ça, il n'y avait que lui qui avait le droit de faire toutes ces choses, chacune d'elles, et de les répéter à l'infini. Il savait que Levi le tolérait. Alors il en profitait bien. Mais tendre le bras et atteindre le morceau de tissu semblait aussi difficile que de battre Armin en calcul mental, et ses membres restèrent paralysés alors que, sans s'en rendre compte, il avait brisé sa règle en fixant Levi.
Quand il revint sur Terre, il vit qu'il le regardait, lui aussi, et leur proximité était telle qu'Eren sentit une vague de chaleur parcourir son corps avant de s'installer malicieusement sur ses joues.
"Tu…" reprit Levi, mais ses mots se fanèrent sur le bout de ses lèvres, et Eren, instinctivement, baissa les yeux jusqu'à ces dernières.
Levi le sentit, et même s'il se haïssait pour ça, il sentit son coeur partir à toute allure. Ils n'étaient vraiment que deux gosses pathétiques, hein ? Mais après tout, c'était la chose la plus effrayante qui soit, peut-être pas pour Eren, ça, il n'en savait rien, mais pour lui en tout cas, c'était pire que l'inconnu, pire que la peur du noir, pire que de perdre son souffle sous l'eau et de craindre, l'espace d'un instant, de se noyer sans jamais pouvoir retrouver la surface. C'était pire que de fermer les yeux et de repenser au passé qu'il avait eu, à tout ce qu'il avait fait, et même si sa vie n'était qu'un amas de banalité, Eren était la seule chose qui sortait du décor désormais. Il l'avait toujours été.
"Eren," fit-il après s'être éclairci la gorge à son tour, et se redressa avec sérieux – instantanément, Eren fit de même et ses yeux migrèrent vers ceux de Levi. "À quelle heure tu finis ?"
Il vit quelque chose s'allumer dans les yeux de l'adolescent, juste une seconde, mais assez clairement pour qu'il sente son coeur s'arrêter le temps qu'elle disparaisse. C'était quoi, ça ?
"Hm. Dix-huit heures trente."
Les deux s'observèrent sans rien dire, Levi hochant imperceptiblement la tête, et Eren ouvrant de grands yeux comme s'il refusait de rater le moindre de ses gestes. Il regarda Levi quand il baissa les yeux vers ses lèvres à son tour, toujours adossé contre le verre de l'abri, derrière eux, et il le regarda quand il ouvrit légèrement la bouche, prêt à dire quelque chose.
Mais le bus s'arrêta juste devant eux et la vieille dame se leva. Eren n'eut pas le temps de remercier le ciel pour l'espace libéré, cependant, et ils échangèrent un regard presque paniqué, comme s'il était arrivé trop vite. Alors Eren soupira comme il le faisait si bien, se leva du banc et attrapa son sac à dos laissé à ses pieds. Il n'eut pas besoin de regarder derrière lui pour savoir que Levi le talonnait.
En passant les portes, Eren réalisa que c'était peut-être la première fois de sa vie qu'il aurait voulu que le bus soit en retard, et sourit. Mais il sentit Levi freiner derrière lui quand il s'attarda près des portes, et il jeta un regard par-dessus son épaule tout en montant dans le bus. Levi avait l'air ennuyé, comme d'habitude, il avait l'air de manquer de sommeil, de s'être mal levé, peu importe. Il avait l'air plus vieux et fatigué. Puis sans prévenir, il sentit cette délicieuse et pourtant désagréable sensation s'installer là, tout au fond de son estomac, et refuser de s'y déloger. Alors il retint un soupir et continua son chemin jusqu'à deux sièges libres, parce qu'il y avait assez de place pour eux et qu'il savait – instinctivement peut-être, ou naïvement, appelez ça comme vous voudrez – que Levi viendrait s'asseoir à ses côtés.
Il avait raison. Mais aucun d'eux ne parla et silencieusement, comme une vieille habitude qu'on ne questionne plus, Eren sortit ses écouteurs de sa poche avant de lui tendre celui de l'oreille droite, parce que Levi était assis près de l'allée pour la simple et bonne raison qu'il sortait toujours le premier. La chaleur du bus était réconfortante, presque assez pour leur faire oublier les rudes journées qui les attendaient, mais ils firent comme si. Ils n'essayèrent pas de se tenir la main, ou de se rapprocher, parce qu'ils étaient déjà physiquement plus proches que deux inconnus – et que la pression de leurs épaules l'une contre l'autre suivie de regards muets et presque ridiculement timides suffisaient à les tenir éveillés. Ça semblait suffire, oui, mais uniquement parce qu'ils n'avaient pas le temps de se poser la question.
Cette nuit-là, Eren n'arriva pas fermer l'oeil. Pas du tout. Il avait bien réussi à s'endormir une dizaine de minutes, mais Mikasa avait fait tomber une pile de magazines de l'autre côté du mur et l'énorme fracas avait suffi à le tirer de ses songes avec autant d'efficacité que si Mikasa l'avait elle-même réveillé. Il savait qu'il pensait trop, que c'était inutile et profondément stupide, mais qui était là pour le lui dire et l'en convaincre ? Il avait pensé à tout ce qui pouvait traverser son esprit. Le mensonge dans lequel il s'était lentement embourbé et qui menaçait de lui éclater à la figure, mais la certitude qu'avouer la vérité à Mikasa revenait à accepter encore plus de danger. Non que Mikasa en soit un… mais ce n'était pas la situation idéale, ni pour Levi, ni pour lui – et que d'autres gens, à part Hanji peut-être, soient au courant, ça n'aidait pas. Et puis, que penseraient-ils ? Levi trop vieux, Eren trop immature, Levi trop solitaire, Eren trop naïf, et puis quoi ? Ce n'était pas comme s'ils avaient un jour voulu ça. L'avaient-ils voulu ? …non, il ne croyait pas. Il avait aussi pensé à leur baiser, enfin, au pluriel, et la manière qu'il avait eu de se laisser aller, alors que le reste de son quotidien se constituait de self-control permanent. Colère, possessivité, irritation, et lorsque Levi était là, il y avait bien pire. Curiosité, envie… désir…
C'est peut-être parce qu'il pensait trop qu'il avait décidé de ne pas dormir. Ou le contraire. Qui sait. En tout cas, il s'était trouvé à 5:11 devant sa fenêtre ouverte, appuyée contre le rebord et savourant l'air frais qui semblait lui offrir une nouvelle vie. Balayant la chaleur dans laquelle il s'était perdu sous ses draps, transpirants d'anxiété, et caressant sa peau du bout des doigts, d'une brise légère et raisonnablement fraîche. Pourtant, tout dormait encore dehors, et tout était sombre, parce qu'à cette période de l'année, le soleil se levait plus tard. Il s'en serait bien plaint mais il avait déjà trop de choses en tête. Quelle vie.
Sur la pointe des pieds, il s'était glissé dans le couloir et avait descendu les marches de l'escalier, puis avait ouvert les placards de la cuisine à la recherche de chocolat en poudre et de, peut-être, une bouteille fraîche de lait encore bon dans la porte du frigo. Ses trouvailles avaient été bonnes, c'est pour ça qu'il était remonté dans sa chambre avec une tasse pleine et la bouteille de lait, parce qu'il savait qu'il en reprendrait de toute façon alors, autant économiser ses mouvements plutôt que de redescendre – et risquer de croiser quelqu'un sur le chemin, ce qui n'était pas envisageable ni supportable à une heure pareille. Alors Eren s'était assis sur sa chaise de bureau, qu'il avait ramenée si proche de la fenêtre qu'il devait croiser les jambes à la manière des moines pour parvenir à se faufiler dans l'espace. Il avait laissé la fenêtre ouverte, avait ramené sa tasse tiède contre sa poitrine et avait commencé à boire, écouteurs dans les oreilles. Et puis, à cet instant-là, il avait commencé à fixer son téléphone, innocemment posé sur son genou. Sans raison. Juste comme ça.
Et peu à peu, l'idée dangereuse avait germé dans son esprit. Innocente au début – puis brûlante au fil des secondes, comme si ça le démangeait profondément. Alors il avait coupé sa musique, n'avait enlevé qu'un écouteur (sans grande raison), et avait cherché le précieux nom dans ses contacts. Le fixa aussi. Pendant plusieurs longues minutes; et son chocolat était déjà froid.
Tant pis.
[5:34 – À : Levi] Debout ?
Bien sûr, il s'en mordait les doigts. Il avait attrapé sa lèvre inférieure, et l'avait emprisonnée si fort entre ses dents qu'il aurait presque pu saigner. Mais rien ne pouvait soulager la lourde sensation dans son ventre, et pourtant, indescriptiblement addictive, comme si quelque part, il cherchait volontairement à la faire revenir.
Peu importe ce qui était dans son ventre, éclata lorsque le téléphone vibra contre son genou.
[5:37 – À : Eren] Retourne te coucher, il est tôt.
Au moins, ça répondait à la question – oui, avant que d'autres ne reviennent. L'avait-il réveillé ? Avait-il lui aussi eu du mal à dormir ? …pensait-il à lui ? C'était mal. Mais qui ne se serait pas posé la question ? Et Eren, têtu comme il était, hésita entre un sourire et un soupir avant d'attraper le téléphone, sa tasse froide posée sur le rebord de la fenêtre.
[5:38 – À : Levi] Je dormirais si je le pouvais. Nuit blanche. Pas sommeil.
Le téléphone vibra presque aussitôt.
[5:39 – À : Eren] Dis plutôt que tu ne veux pas dormir.
[5:39 – À : Levi] Non, j'ai essayé, rien à faire. Je dois avoir trop de choses dans la tête.
[5:40 – À : Eren] Qui t'essayes de berner ? Y a rien dans ta pauvre tête.
Certes, ce n'était pas flatteur, mais c'était digne de lui et il pouvait sans mal l'imaginer lui marmonner ça à voix basse. Alors Eren sentit un sourire dangereux naître sur son visage et il n'essaya même pas de lutter.
[5:40 – À : Levi] Je t'ai réveillé ?
Il l'entendait presque soupirer d'ici.
Mais au lieu de sentir la nette, brève vibration de son téléphone, elle se répéta et Eren observa avec horreur l'écran afficher le nom de Levi. Il était en train de l'appeler. Que faire ? Décrocher, ou faire semblant d'être occupé ? Bordel, il était à peine 6h du matin, qui pouvait être trop occupé pour répondre au téléphone s'il ne dormait pas ? Et Eren ne savait pas mentir. Pas à Levi.
Alors, le coeur battant, il pressa le bouton pour accepter l'appel et approcha le téléphone de son oreille, l'appréhension plein la gorge.
"Enfin."
Sa voix avait la même profondeur à travers le téléphone. Elle semblait même un peu plus grave et détachée ; mais, c'était peut-être parce qu'il venait de se réveiller.
"Non."
"Non quoi ?" Eren réussit à articuler après quelques secondes de silence. Dire une idiote était pire que tout.
"Non tu ne m'as pas réveillé. J'ai l'air endormi ?"
En fait, sa voix avait l'air plutôt réveillée pour une heure pareille mais ça, Eren n'allait pas le lui dire. Ce n'était pas qu'il avait trop peur de lui dire quelque chose comme ça, parce qu'une fois chez lui, dans le confort étrangement familier de son appartement, il ne se serait sûrement pas retenu. Après tout, ils avaient déjà pris un bain ensemble, et partagé des repas, un lit et un baiser. Quelle différence cette poignée d'audace pourrait-elle faire ? De plus, Levi le tolérait. Non, ça n'était pas ça. C'était plus… plus parce qu'aucun son ne voulait sortir de sa gorge et qu'il ne cessait de gigoter comme une petite fille au téléphone avec le garçon de ses rêves. La métaphore n'arrangea rien et soudainement, Eren sentit ses joues brûler.
Ce n'était qu'un coup de téléphone, merde. Et puis, c'était Levi.
"Hm. Non."
Il y eut un silence après ça, et Eren crut avoir fait un faux pas, avant de se rappeler que Levi était du type à se taire quand il n'avait rien à dire. Il se demanda s'il ne valait pas mieux raccrocher si c'était pour faire face au silence, mais tout à coup, Eren réalisa qu'il n'en avait pas envie non plus. Parce qu'entendre la voix de Levi était toujours un réconfort, peu importe combien ça le rendait nerveux, et qu'il aimait le faire qu'il lui parle à lui et lui seul. Appelez possessivité ou stupide affection, mais c'était ce que c'était.
"Alors ?" Comme Eren ne répondait pas, il en déduisit qu'il n'avait pas compris et soupira. "Pourquoi tu n'as pas dormi, idiot ?"
Encore un silence, et Eren se posa la question. Devait-il lui dire toutes ces choses, ou valait-il mieux empêcher quelque désastre verbal ? Est-ce qu'ils étaient… plus que des amis ? Est-ce que ces "plus que des amis" se disaient ce genre de choses ? Il n'en savait foutrement rien. C'est pour ça qu'il se contenta de se gratter la nuque et de fixer sa tasse de chocolat avant de cracher le morceau, parce que Levi l'avait prédit et qu'il était faible.
"Je pensais à nous deux."
Cette fois, le silence qui prit place avait une couleur différente. Cette fois, il n'était pas embarrassant ou naturel ; il était nécessaire. Eren s'entendit penser et lorsqu'il reconnut le bruit familier de Levi soupirant, son coeur se serra.
"Ouais." Ouais ? Qu'est-ce que ça voulait dire ? "Moi aussi."
"Mais tu as dit –"
"Que j'ai dormi, oui. Et j'ai dormi. Il n'empêche que j'y ai pensé." Il fit une pause et Eren attendit qu'il reprenne. "Beaucoup."
Un instant, il crut qu'il allait évoquer leur baiser ou leur étrange manière de s'être retrouvés la veille, mais il n'en fit rien, et Eren jeta un bref coup d'oeil à son réveil avant de changer de sujet.
"Levi ?" Un vague bruit lui répondit et il prit ce semblant de réponse comme un encouragement à poursuivre. "Où sont tes parents ?"
Levi prit une grande inspiration, comme pour raconter un long récit, mais il n'y avait pas grand chose à dire.
"Pas là." Morts, ailleurs, simplement silencieux ? Il ne saurait probablement jamais. Si ça n'avait pas d'importance aux yeux de Levi alors, ça n'en avait pas non plus pour lui. Peut-être qu'il ne voulait tout simplement pas en parler, c'était probable aussi, Eren en avait conscience… mais c'était plus facile de croire le contraire. Alors, soit. "Et toi ?"
La question le prit de court et Eren fronça les sourcils avant de se souvenir qu'il ne pouvait pas le voir.
"De quoi tu parles ?"
"Eh bien, où sont-ils ?"
Eren réfléchit un moment. Il ne s'était pas posé cette question depuis… depuis longtemps.
"Papa est… il travaille, je suppose." Oui. Constamment. L'hôpital lui prenait absolument tout son temps et il bénissait souvent Mikasa d'être là pour lui éviter la solitude et toutes ces conneries. "Et Maman, elle..." Il se tut brusquement, parce que que pouvait-il dire ? Il fixa la nature, de l'autre côté de sa fenêtre ouverte. Les branches fébriles mais qui tenaient bon malgré tout, les feuilles qui tombaient à mesure que l'hiver approchait et régnait peu à peu. C'était… bientôt Noël. "Elle n'est pas là non plus."
Mais Levi n'était pas stupide. Il sut par son manque de silence qu'il y réfléchissait, lui aussi. Et au bout d'un moment, d'une voix à la fois détachée et incroyablement chaude, il reprit la parole.
"Ça craint, hein ?" C'était sa manière à lui de lui dire qu'il comprenait, qu'il était désolé, et toutes ces idioties qui ne méritent plus d'êtres dites à voix haute. C'était sa façon de lui faire comprendre qu'il était là.
"Hm. Ouais." Puis Eren continua d'observer la vie dehors. Les oiseaux chanter, sans jamais qu'il ne les trouve parmi les feuillages survivants, luttant contre le froid et la nouvelle saison ; le silence calme qui semblait régner au-dessus de tout. Et de l'autre côté, il y avait Levi. Levi et sa voix grave, posée, sereine. Levi et ses mots crus, justes, désirés. Eux deux.
Son estomac se tordit douloureusement quand il réalisa combien il avait envie d'être avec lui en cet instant précis.
"Je veux te voir," souffla-t-il avant même de penser aux conséquences, mais au diable les conséquences, parce qu'un instant plus tard, Levi répondit "moi aussi," et rien d'autre ne pouvait compter davantage.
"J'en ai vraiment envie," insista silencieusement Eren, avec l'assurance d'un enfant capricieux et le calme d'un nourrisson endormi ; alors Levi répéta "moi aussi," et ils se turent comme s'ils pouvaient se voir. Ils se turent comme s'ils avaient le pouvoir de plonger leurs yeux dans ceux de l'autre et de s'y perdre sans un mot. Savourer le délice qu'était cette agonie indescriptible, et à quel point il fallait être masochiste pour l'aimer autant. Ils n'en parlaient pas, mais ils le sentaient. Quelque part. Ici ou là. Ce genre de choses, ça ne s'expliquait pas, ni ne se disait à voix haute. Ça ne se murmurait pas non plus au creux de l'oreille à la manière des amants secrets ; c'était le genre de lien invisible et solide ancré au coeur de la poitrine, qui tient votre coeur éveillé sans jamais qu'il ne s'arrête.
"J'ai peur," souffla-t-il encore, et "moi aussi," répondit encore Levi, parce que, que pouvait-il dire d'autre ?
Puis ils restèrent là, pendant quelques minutes, une, peut-être cinq, peut-être même plus, qui sait, et le réveil d'Eren sonna sans prévenir. Il se rua au pied de son lit et tapa sans une once de douceur sur le dessus de l'appareil, qui se tut aussitôt, et resta là, assis par terre, à regarder l'heure clignoter sur l'écran noir.
"Je dois aller en cours. Il faut que je me prépare."
"Hm." Levi était peut-être occupé, à l'autre bout du fil, après tout. Mais quelque part, il aimait mieux s'imaginer ce personnage incongru allongé sur son lit en fixant le plafond, uniquement concentré sur le son de sa propre voix. Lui qui était toujours en train de travailler avait pris l'initiative de l'appeler, n'est-ce pas ? Lui, toujours silencieux, toujours occupé, avait volontairement pris le temps de lui accorder toutes ces minutes muettes. Eren sourit.
Il sourit, parce qu'il savait. Il savait que Levi serait là, désormais, qu'il comptait pour de bon – il savait qu'ils se reverraient dans une poignée de minutes et qu'il n'y avait aucune raison de s'en faire.
"Couvre-toi, il gèle dehors. On se les caille. À tout de suite."
Et comme ça, sans attendre un seul mot, Levi raccrocha. Eren attendit quelque secondes avant de mettre fin au "bip" qui résonnait dans son oreille, et appuya sur le bouton rouge pour mettre fin à l'appel déjà terminé. Il sourit, encore. Parce qu'il savait, mais que Levi savait aussi.
Il lui fallut autant de temps que d'habitude pour se préparer. Il ne prit pas la peine de chercher des chaussettes propres, parce que Dieu savait qu'il n'allait pas en trouver de sitôt, et bénit l'avantage de temps que lui donnait son petit déjeuner matinal. Trébucha sur ses pieds, enfila son jean sans même le déboutonner, parce que pourquoi pas, et se balada dans la maison torse-nu jusqu'à finalement mettre la main sur un t-shirt un peu moins sale que les autres. Levi le détesterait sûrement pour négliger à ce point l'hygiène de sa garde-robe mais il n'y avait plus aucun adulte pour s'occuper de ces trucs-là, et personne ne lui avait appris à gérer la buanderie. Mikasa savait peut-être, elle. Peut-être. Après cette course qui avait eu le don de chauffer ses nerfs à vif (et mettre sa patience quasi-inexistante à rude épreuve), Eren avait cherché son manuel d'Histoire sans relâche en soulevant piles de bandes dessinées poussièreuses, de vêtements et d'autres livres scolaires, mais en vain. Alors, il opta pour la solution rapide : Kirschtein. Il l'avait sûrement, le sien. Ils feraient avec.
Il enfila un sweatshirt trop grand par-dessus son t-shirt douteux et toucha nerveusement son piercing au septum avant d'ébouriffer ses propres cheveux. Mikasa apparut derrière lui dans le miroir et lui sourit doucement, sourire auquel il répondit parce que, bordel, il l'aimait. Il ne le lui disait jamais, bien sûr, parce que qui disait ces choses-là ? Personne, vraiment. Tant pis. Elle le savait.
Eren enfila ses baskets pourries et songea qu'il devait en acheter de nouvelles. Pas d'argent. Pas de père. L'occasion finirait bien par se présenter. Il chercha une écharpe mais n'en trouva pas, et bien sûr, quand Mikasa proposa de lui donner la sienne, qu'il lui avait lui-même offerte quelques années plus tôt, il refusa catégoriquement. Tant pis pour les conseils (ou ordres) de Levi. Il se contenta de mitaines en laine qui laissaient échapper le bout de ses doigts, et il enfouit ses mains dans la poche de son sweatshirt avant de se préparer pour le grand froid.
Ils marchèrent en silence, autant parce que la conversation sur la fausse petite amie d'Eren était encore fraîche que parce que le matin, aucun d'eux n'aimait parler. Puis, deux-cent mètres avant l'arrêt de bus, la voiture des Braus s'arrêta devant eux et Sasha descendit la fenêtre avec énergie. Elle leur fit signe de monter, et si Mikasa n'hésita pas une seule seconde, se glissant sur la banquette arrière tout en saluant poliment la mère de Sasha, Eren resta sur le trottoir avec de l'horreur plein le coeur.
"Qu'est-ce que tu attends ?" demanda Mikasa, sourcils froncés, mais il se contenta de fermer la portière arrière et de s'avancer vers la porte passagère, où la fenêtre de Sasha était encore ouverte. Sasha se pencha au-dessus d'elle après avoir écarté la ceinture de sécurité de sa poitrine, et écrasa un baiser amical sur sa joue gauche. Eren sourit et secoua sa main en direction de sa mère, qui lui répondit de la même manière, une main encore sur le volant parce que le moteur tournait et qu'il ne fallait pas être en retard. Les Braus étaient toujours à l'heure, après tout.
"T'en fais pas pour moi. Jean prend le bus avec moi ce matin."
C'était un mensonge, c'est vrai. Ce matin, la mère de Jean l'emmenait et il n'y aurait pas Ymir ni Bertl non plus. Il allait être seul. Enfin… presque. Son estomac brûla d'impatience et il s'écarta de la chaussée tandis que Sasha remonta sa vitre, éternellement souriante. Il croisa brièvement le regard suspicieux de sa soeur quand la voiture s'éloigna, mais ce qui était fait était fait et étrangement, il n'avait aucune envie de revenir en arrière.
Il continua de marcher en silence, oubliant même de sortir ses écouteurs de sa poche, et regarda les fissures sur le trottoir à mesure que ses pieds avançaient, encore et encore. Puis au bout d'un moment, il releva la tête et il était là. Mains gantées de cuir, une longue écharpe grise enroulée autour de son cou, plusieurs fois, et un long manteau noir, ce genre de manteau que les hommes d'affaires portent par-dessus leurs impeccables costumes hors de prix. Ce que portait probablement Levi aussi. Il ne souriait pas, il ne grimaçait pas non plus, il semblait seulement l'attendre.
Eren haussa les sourcils et s'arrêta à un pas de lui, ravi de constater qu'il n'y avait qu'un vieil homme sous l'abri et qu'ils étaient tous les deux de l'autre côté de la vitre, jouissant ainsi d'une intimité parfaite. Il hésita à tendre la main et demander la sienne, mais sa gorge était trop serrée, et son estomac trop douloureux, et ses joues trop brûlantes, et tout semblait "trop" parce qu'il en avait trop envie. Alors au final, il ne fit rien.
Stupide.
"Salut."
Bordel, sa voix. Elle vibrait, elle réchauffait tout avec quelques mots, quelques syllabes, et cette manière qu'il avait de poser ses yeux sur lui…
"Salut," répondit simplement Eren, mais tout bouillonnait en lui.
Il voulut s'approcher davantage mais au lieu de ça, joua avec ses pieds et regarda ses baskets. Il n'avait rien de mieux à faire. Mais avant qu'il ne puisse lever les yeux, quelque chose de doux enveloppa son cou et il sursauta presque.
Immédiatement, il croisa le regard de Levi, beaucoup plus proche, et prit quelques secondes pour réaliser qu'il venait de lui donner son écharpe. Une vague de culpabilité l'envahit mais ensuite, il vit quelque chose dans ses yeux, d'aussi amusé qu'exaspéré, et il sut que protester ne servirait à rien.
"Ne t'avise pas de l'enlever, morveux," soupira Levi tout en s'apprêtant à s'éloigner, mais Eren le retint du poignet.
Levi baissa les yeux, regarda avec délice l'endroit où ses doigts dénudés effleuraient la peau de son poignet, à l'endroit même où sa manche de chemise, sa manche de manteau et son gant laissaient apercevoir un morceau de peau pâle et vulnérable. Il ne fallut qu'une seconde pour qu'Eren ne caresse ce bijou du bout de son pouce, tenant fermement son avant-bras entre ses griffes froides.
"C'était qui ?"
Eren releva brusquement la tête et sentit l'irritation le submerger.
"De quoi tu parles ?"
Levi se renfrogna et regarda ailleurs. Il sentait sans aucun mal les muscles de son avant-bras se contracter sous son emprise, mais il ne se dégagea pas pour autant.
"…cette fille."
Eren haussa un sourcil, attendit, et manqua de le faire sursauter quand un rire râpa les parois de sa gorge pour résonner en dehors, rauque et pure. Levi tourna la tête, leurs yeux se bloquèrent, et Levi se perdit dans son sourire stupide.
"C'est Sasha." Un autre rire, une secousse, peu importe. C'était beau. "Mince, Sasha ? Non." Et avant qu'il ne puisse continuer, Levi intervint, sceptique et irrité.
"Vraiment ?"
Manquait plus que ça. Il sonnait comme une adolescente jalouse.
"Vraiment," répéta Eren, étrangement calme.
Levi se renfrogna une nouvelle fois mais, cette fois-ci, plus par fierté qu'autre chose, et avant qu'il ne puisse glisser hors de sa portée ou se libérer de son emprise, Eren effaça le mètre qui les séparait et nicha son visage dans le creux de son cou, encore chaud après avoir été protégé par cette écharpe si longtemps. Levi se crispa une, deux, trois, quatre, cinq secondes. Six peut-être. Puis doucement, prudemment, comme si chaque geste était une nouvelle chose qu'il découvrait, il enveloppa ses membres autour de son dos et perdit ses doigts dans le tissu doux et confortable de son sweat-shirt. Porter des affaires en coton et trop grandes pour lui avait des avantages, et Levi n'allait pas dire le contraire. Il posa son menton contre son épaule et Eren se perdit dans son cou, et ils restèrent ainsi, honteusement enlacés comme deux novices, parce qu'ils ne faisaient que débuter là-dedans.
Le bus arriva, se gara devant l'abri, et le vieil homme se leva avec un soupir. D'ici, Eren repéra deux places libres et sentit son coeur battre douloureusement dans sa poitrine. Ils se détachèrent, aussi maladroits que satisfaits, et comme si de rien n'était, entrèrent dans le bus l'un derrière l'autre, Eren devant, son sac à dos balancé sur l'épaule, et Levi derrière, sa mallette en main. Ils s'assirent l'un à côté de l'autre, Levi côté allée, comme toujours. Et après avoir vérifié que personne n'allait gâcher ce moment, Eren s'autorisa à laisser tomber sa tête sur l'épaule de Levi.
Rien ne suivit, et Levi ne reposa pas non plus sa tête contre la sienne, mais il sut qu'il souriait et c'était suffisant pour fermer les yeux et tout oublier. Levi avait ôté ses gants et avait posé ses paumes sur ses jambes, d'une manière presque ridicule s'il ne dégageait pas tout ce charme naturel, et Eren avait gardé ses mitaines tout en posant ses mains de la même manière sur ses genoux.
Il n'eut pas besoin d'ouvrir l'oeil pour vérifier quand il sentit quelque chose titiller son petit doigt, parce qu'il savait que Levi était en train de tendre les doigts pour caresser les siens, et sans rien dire, parce qu'aucun mot n'était nécessaire, Eren fit la même chose.
Mais le silence était un mensonge parce qu'en réalité, il se noyait dans le vacarme de ses battements de coeur.
