Huh. Ce chapitre est inutile.
PS : Ne haïssez pas Erwin, il est (trop) gentil.
Rien à la télévision. Jamais la bonne chaîne, jamais le bon moment, peu importe. Rien dans le frigo non plus, en tout cas, rien qui ne mérite un semblant d'attention. Il pleuvait encore dehors, pour la énième fois, et le bruit familier des gouttes contre le toit en verre résonnait comme du vide. Noël était passé. Chacun avait fermé les yeux sur la semaine précédente, remplie de réunions de famille ou de dîners entre collègues, de fêtes de fin d'année tout aussi amicales qu'éphémères. Puis ils avaient tout deux perdu patience et leur quotidien avait repris forme normale, c'est sûrement pour ça qu'Eren était affalé dans le sofa de Levi, les yeux fatigués braqués sur l'écran de télévision. Le son était trop bas pour être entendu, parce qu'à force de zapper, Eren s'était lassé du contraste brutal entre les environnements. Et maintenant que Levi travaillait sur son ordinateur, comme d'habitude, Eren commençait à sentir son bras perdre de ses forces, et l'abaissa sur l'accoudoir, télécommande en main. Il poussa un long soupir, ferma les yeux. C'était un de ces soirs de frustration, sans raison, juste parce qu'il était humain et que ce n'était sûrement pas drôle s'il n'avait pas des moments de faiblesse comme tout le monde.
"Dis, Eren." Eren chantonna une vague réponse et il le prit comme une autorisation à continuer. Ce n'était pas comme s'il en avait besoin de toute façon. "Je ne serai pas là, demain soir." Demain était le nouvel an, et aux dernières nouvelles, Eren était censé le passer en présence d'Armin, Mikasa et quelques amis. Mais Levi – il ne l'aurait jamais suspecté de sortir ce soir-là. C'était festif pour tous, mais pas pour Levi.
"Tu sors ?" Il se redressa sur le canapé, fit mine de s'étirer un peu, et tendit le bras loin devant lui comme si le geste aiderait la télécommande à le mener où il voulait. L'écran s'éteint une seconde puis afficha une nouvelle chaîne, et Eren prit soin d'éviter de tourner la tête, car il pouvait sentir d'ici le regard de Levi posé sur lui à travers ses lunettes.
"Oui." Eren l'entendit bouger légèrement, et lorsqu'un 'clic' familier lui revint, il supposa qu'il venait de fermer son ordinateur. Certes, Levi était déjà sorti plusieurs fois par le passé, et il savait pertinemment qu'il sortirait encore à l'avenir – mais il y avait quelque chose de profondément irritant au fait de l'imaginer dehors avec des personnes qu'il ne connaissait pas, alors qu'il était à des kilomètres de lui ; avec ses amis, oui, mais l'idée était là. "L'entreprise organise une fête du personnel et c'est prévu depuis un moment. Tout le monde s'y rend accompagné etc, il y aura un discours du directeur, des toasts des administrateurs, du champagne à flot et des tonnes et des tonnes de personnages barbants."
Cette fois-ci, Eren s'autorisa un coup d'oeil. Levi ne souriait pas, mais ses sourcils étaient légèrement haussés et son ton avait quelque chose d'étonnamment serein, ce soir. Il se perdit dans son propre regard quelques secondes et fut réveillé lorsqu'il reprit. "Et ça durera longtemps. Hanji s'y rend avec Moblit et versatile comme elle est, je ne compte pas sur sa présence pour survivre toute la soirée." Eren ne dit rien, encore, se contentant de l'observer comme un enfant intimidé, parce que tout d'abord, il était perdu dans la vision pénible de ce que décrivait Levi (une soirée qu'il lui volait) et ensuite, que pouvait-il seulement dire ? Il n'avait pas besoin de sa permission et jeune comme il était, Eren était loin de pouvoir comprendre ce qu'il voulait dire. Entreprise, toast, administration… tout ça n'avait aucun sens. Il arrivait à peine à retenir ses cours d'algèbre.
Levi patienta, puis au bout d'un moment, quand il comprit qu'Eren cherchait désespérément (en vain) quelque chose à dire, il soupira et se gratta le nez.
"Alors, tu m'appelleras ?" Il y avait un brin d'inquiétude dans sa voix, parce que ces choses-là ne devraient pas compter, mais qu'elles comptaient. Un couple ? Ils n'en étaient pas un. Pas vraiment. Ils n'avaient jamais, jamais discuté de quoi que ce soit. Personne n'avait jamais posé la situation sur la table, préparé des règles et un joli discours, personne ne leur avait dit comment faire et ils n'avaient pas l'expérience nécessaire pour le savoir à l'avance. Non ils n'étaient pas vraiment un couple mais ils n'étaient pas non plus rien du tout, et c'était cette distance entre ces deux points qui faisait qu'Eren fronçait si fort les sourcils, comme si cela pouvait compenser avec le martèlement profondément irritant de son propre coeur. Des bouquins d'amour, il n'en avait jamais lu. Personne ne pouvait le blâmer.
"Idiot," lâcha Levi avant de relever la tête et de replacer ses lunettes de manière distraite – comme à chaque fois, mais Eren doutait qu'il s'en soit rendu compte. "J'essaye de te proposer de m'accompagner, tu pourrais au moins faire l'effort de m'aider."
Il y eut cet instant où le silence n'était que le mélange négligé du son de la télévision, du bruit dehors et de leur respiration, même si Eren n'était plus sûr de toujours respirer. Il se tourna vers la télévision, conscient que Levi ne le quittait pas des yeux, et tendit le bras une nouvelle fois avant d'appuyer sur le bouton rouge. L'écran fondit au noir – le silence revint partiellement, et il redressa dans le canapé.
"Tu veux vraiment que je vienne ?" Un gamin. Un gamin dirait ça parce que, c'était évident. Levi n'aurait pas pris la peine de lui demander autrement, même si la proposition était des plus implicites. Mais Eren voulait en être sûr, il avait besoin de l'entendre. Il y aurait au moins une bonne chose à tirer de cette soirée, même si la présence de Levi était une raison suffisante (on s'y habituait, c'est tout).
"Idiot," répéta Levi comme un murmure familier. "Tu penses vraiment que je vais aller là-bas et faire semblant de m'intéresser à ce que ces idiots me dissent tout en hochant la tête avec une coupe à la main ? Eren, tu es sérieux ?" Son ton était sarcastique, léger et incrédule à la fois, et Eren ne put s'empêcher de sourire en coin. La vision était trop réelle, trop jouissive pour être ignorée. Sans oublier la caresse de son égo, sachant que sans lui, Levi s'ennuierait sans l'ombre d'un doute.
Il laissa la satisfaction s'emparer de lui puis, quand Levi fut certain que c'était une sorte de "oui" silencieux, Eren perdit son sourire. "Hey, Levi." Il vit ses sourcils se hausser au-dessus de ses lunettes, vaguement curieux. "Pourquoi tu continues de faire ce travail ?"
"C'est mon job, Eren." Il avait la voix de son père en disant ses mots. Combien de fois l'avait-il entendu dire ça alors qu'il le suppliait de rester une minute de plus ? Leur attachement était singulier, silencieux – ils s'aimaient sans trop se le dire et l'absence agissait parfois comme un cataclysme. Puis au fil du temps il avait cessé de poser des questions, cessé d'exiger sa présence, parce que, à quoi bon. Oui, en cet instant, Levi avait quelque chose de trop familier. Un adulte qui parle à un enfant. La distribution maladroite et négligée des choses de la vie.
"Mais tu as de l'argent, pas vrai ?" Eren posa la télécommande sur l'accoudoir et se pencha en avant. Levi était encore assis par terre, entre le sofa et la table basse, l'ordinateur désormais fermé posé sur les genoux. "Tu m'avais dit que tu n'en manquais pas."
"C'est vrai," lâcha-t-il, désinvolte, "mais ce n'est pas une question d'argent, Eren. Je suis une adulte. J'ai des responsabilités." Oui. Ça, des responsabilités, son père en avait aussi. Mais selon lui, c'était plus facile de les ignorer; n'était-ce pas ce que tous les adolescents faisaient de toute manière? Levi sembla hésiter, et Eren l'observa distraitement lorsqu'il baissa la tête une nouvelle fois. Cette fois, il sembla pensif, presque perdu. D'une voix plus calme mais presque lointaine, il continua. "Et puis, c'est un moyen comme un autre de m'occuper. Je ne le fais pas pour l'argent, ni pour la renommée."
Eren n'ajouta pas un mot. Il savait que c'était un terrain risqué sur lequel il pouvait mettre les pieds, s'il le faisait. Levi parlait peu de cette période de sa vie, celle où Eren n'avait pas encore fait irruption et que tout semblait partir en vrille. Maintenant qu'il avait apporté un peu de stabilité à sa vie, consciemment ou pas, il n'était plus question de laisser le passé bourdonner dans ses oreilles. Ceux qui diront que le temps guérit tout sont des abrutis. Le temps ne guérit rien. Et le passé n'est pas une blessure. Le passé… est un souvenir. Et au bout d'un certain temps, on ne guérira pas; on n'oubliera simplement. On se souviendra de l'unique chose importante: que ça n'a plus d'importance.
Doucement, il se laissa glisser du canapé et atterrit sur le sol, avant de marcher à quatre pattes jusqu'à Levi, toujours immobile. Il aurait sans doute dû laisser la télévision allumée. C'était au moins ça comme distraction.
"Désolé," souffla-t-il, et seulement à cet instant, les yeux de Levi accrochèrent les siens. Il ne lutta pas. "Je suis un idiot. Tu me le dis à longueur de temps mais, il faut toujours que j'en rajoute."
Il exagérait. Il n'était pas aussi idiot qu'il pensait l'être, et Levi ne répétait pas ça sans cesse pour la raison qu'il venait de citer. En réalité, Eren était quelqu'un de perspicace, d'impulsif, certes, mais sa réussite scolaire n'avait pas la moindre importance. Ce n'était pas non plus lui qui avait ramené ce sujet sur le tapis, pas vrai? Alors Levi secoua doucement la tête, presque imperceptiblement, et après avoir pris une grande inspiration, se pencha légèrement pour atteindre son visage. Sa main gauche agrippa son ordinateur pour ne pas qu'il glisse et sa main droite se balada distraitement près de sa tempe, avant de repousser une mèche brune qui cachait à moitié son oeil. Levi avait l'air d'un enfant, d'un artiste; ces gens qui une fois dans leurs pensées se créent un autre monde.
"Je viendrai," dit simplement Eren, et Levi savait exactement de quoi il voulait parler. Ses yeux bougèrent de sa propre main jusqu'aux yeux d'Eren, fixant les siens, et ils s'observèrent en silence pendant un long moment. Autrefois, Eren aurait peut-être pris peur, mais d'une manière inconsciente, il s'était habitué à chaque chose. Le bruit de la pluie contre le toit en verre du salon, la cuisine impeccable qui lui semblait venir tout droit d'un magazine d'intérieur, la simplicité de sa chambre et l'absence même d'un lit alors que, comme il l'avait dit, l'argent ne manquait pas. Il s'était habitué au silence qui régnait ici-bas, au murmure des touches quand les doigts de Levi dansaient au-dessus du clavier. Il avait appris à reconnaître les bruits et les couleurs, l'odeur de Levi perdue dans les oreillers, la chaleur des draps qui n'étaient pas les siens. Le silence ne leur faisait plus peur.
"D'accord." Levi hocha doucement la tête pour accompagner ses dires. "D'accord," répéta-t-il, et Eren sembla s'adoucir sous son toucher alors que son index traçait des lignes indistinctes sur sa tempe. "Tu sais," reprit Levi d'une voix distraite, "tu as bien joué l'autre jour." Eren fronça les sourcils et resta silencieux, parce qu'il ne comprenait pas. Levi, après tout, était arrivé bien trop tard pour qu'on le laisse entrer, et il était impossible qu'il ait pu assister au spectacle de quelque manière que ce soit. Mais lorsqu'il s'apprêta à poser des questions, il fut coupé vif. "J'ai envoyé Hanji pour filmer ta prestation. J'en ai honte – mais j'étais quasiment certain que le destin ferait mal les choses et que je finirais par être en retard, ou même ne pas pouvoir venir du tout. Alors, je lui ai proposé de s'y rendre et, enfin, elle n'a pas dit non." Levi baissa la tête, mais encore une fois, il refusa obstinément de laisser Eren prendre la parole, et s'écarta avec nonchalance avant de se lever.
Eren le regarda s'éloigner jusqu'à la cuisine, et lorsqu'il entendit le tintement familier de la porcelaine, il sut qu'il était en train de cuisiner. C'était souvent ainsi que les conversations se terminaient, avec Levi qui fuyait autre part, qui se refermait comme une coquille avant qu'il ne ressente le besoin de s'ouvrir à nouveau. Mais si c'était ainsi qu'elles se terminaient, c'était aussi parce qu'Eren le laissait toujours faire, de loin, observant l'impact de chaque mot faire son effet. Levi était quelqu'un de complexe et de difficile à comprendre, et il savait que le temps qu'il perdait à croire qu'il le comprendrait un jour était du temps qu'il ne retrouverait pas. Alors il le laissa faire une fois de plus, se retourna vers l'écran, et contempla le vide doublé de l'écho de la porcelaine derrière lui.
C'était plus réel maintenant qu'il se tenait devant la porte de Levi, en costume, prêt à se montrer au monde entier. Enfin, en quelque sorte. Il n'attendait pas de Levi qu'il lui donne une étiquette ou le présente aux autres sous un tel nom – en fait, il n'attendait absolument rien de sa part. Tout ce qu'il savait était que Levi l'avait invité, qu'il avait dit oui, et qu'il était maintenant trop tard pour reculer. Comme s'il en avait eu envie de toute manière.
"Ah," souffla Levi en ouvrant la porte, "tu es là." Puis il leva les yeux, et se déconnecta complètement de l'espace-temps. Peu importe ce qu'il avait été en train de faire, avait l'intention de dire, peu importe tout ça – ses yeux étaient fixés sur Eren et ils ne semblaient plus vouloir s'en détacher. "Eh bien. Je dois dire que tu portes le costume plutôt bien."
Eren sembla surpris et comme s'il se souvint brusquement de ce qu'il portait, baissa les yeux en tenant maladroitement sa cravate entre ses doigts. Il avait l'air d'un homme aux manières puériles. Mais, ça lui correspondait – et Levi non plus, ne s'attendait à rien. Quand Eren releva les yeux et croisa le regard de Levi, il ne put s'empêcher de rougir sans raison.
"Ah bon ? J'ai – hm, j'ai emprunté ce costume à Jean…"
L'espace d'une seconde, Levi fronça les sourcils, à peine perceptiblement. Mais ne fit rien.
"J'avais peur que ce soit…" Eren ne continua pas, parce que, quel mot voulait-il dire de toute manière ? Il ne savait pas, plus. Ou plutôt ; il y avait trop de choses à dire pour en choisir. La vérité, c'était qu'il était mort de peur et que chaque parcelle de son corps semblait l'appeler au secours, mais il était coincé dans sa propre volonté. L'étrange lueur chaude dans les yeux de Levi, aussi.
"Non," coupa brusquement Levi dans le vide. "Non, c'est –" Faut de mots, il se tut à son tour. Eren releva les yeux une fois de plus, stupidement effrayé à l'idée que la suite soit péjorative, mais c'était sans importance. "C'est bien. Tu es bien." Levi se frotta la nuque et s'écarta pour le laisser passer, et ce n'est qu'à cet instant qu'Eren se rappela d'un détail.
Il fit un pas en avant, s'arrêta entre la porte et lui, et tendit timidement la chose qu'il avait si longuement hésité à apporter. C'était une erreur, il en était presque certain, mais qui pouvait l'arrêter désormais…
"J'ai, hm. J'ai ça." Levi baissa les yeux, aussi surpris qu'intrigué, et tomba nez à nez avec un minuscule bouquet de fleurs. Des roses. Quelques unes seulement, cinq, six, sept peut-être, dix maximum – mais elles étaient rouges et pêche, et chacune d'elle avait l'odeur de l'aube.
"Des fleurs ?"
Eren détourna les yeux et grimaça en silence. Il savait qu'il n'aurait pas dû. Puis Levi s'approcha et enroula doucement ses doigts autour des siens tout en prenant le bouquet dans sa main. Eren réagit instantanément et il trouva Levi sourcils haussés, probablement encore en train de se demander quelle réaction adopter.
"Merci, Eren."
Comme un enfant intimidé, Eren esquissa un sourire bref, puis Levi tourna les talons et il devina au bruit qui suivit qu'il cherchait un vase dans lequel plonger les fleurs. Il n'y connaissait rien en fleurs, Eren, du moins, pas grand chose. Si c'était la saison, il n'en savait rien. Ce qu'il savait en revanche était qu'il ne pouvait pas venir les mains vides, même si Levi n'attendait sûrement pas de lui qu'il apporte quelque chose. Alors quand il les avait vues de l'autre côté de la vitrine, il avait senti son coeur battre un peu plus vite, comme si maintenant était le moment de choisir entre le cliché ridicule et la réalité. Il ne saurait probablement jamais quel choix était le bon.
Eren ferma la porte derrière lui et plongea ses mains dans les poches de son pantalon, sombre, impeccable, et avec surprise, à sa taille. Il devait remercier Jean de lui avoir prêté son smoking, et surtout, de ne pas avoir posé trop de questions, surtout lorsque Jean était la personne la plus probable d'en poser. Mais le fait était que Jean aimait se rendre utile et si le mot utile impliquait frimer avec le costume qu'Eren n'avait pas, alors, pourquoi pas.
Il trouva Levi derrière l'îlot de cuisine, en train d'ajuster les fleurs dans le vase de la même manière que sa mère l'aurait fait. Un pincement au coeur le réveilla et il détourna les yeux à nouveau, ignorant la désagréable sensation qu'il avait provoqué. Puis Levi s'écarta du comptoir et le dépassa rapidement.
"Ne bouge pas." Alors, Eren ne bougea pas. Levi disparut dans sa chambre et même si la porte était ouverte, Eren ne chercha pas à y entrer. Il savait que l'ordre de Levi le forçait seulement à rester dans l'appartement, mais la nervosité faisait son effet, et lorsque certains piétinaient d'impatience, lui restait paralysé par l'appréhension. Chacun sa manière de gérer la chose.
Cinq minutes passèrent et Eren finit par sortir son téléphone de sa poche, pensant à prévenir Mikasa qu'il rentrerait tard et qu'elle ne s'inquiète pas, puis il entendit des bruits de pas et ce ne fut que lorsqu'il eut fini se taper son message qu'il pressa 'envoyer' et se décida à lever les yeux.
Levi était là, à un mètre de lui à peine, en chaussettes et en costume, un costume entièrement blanc, à l'exception d'une chose : le noeud papillon noué autour de son cou. Ou plutôt, ce qu'il avait essayé d'en faire. Eren haussa un sourcil, resta silencieux, et d'une main distraite, glissa son téléphone dans sa poche. Il avait toujours vu Levi de cette manière – impeccable, en costume, prêt à plaire et à avoir l'air toujours parfait. C'était l'image de l'entreprise, après tout ; même un simple employé de bureau devait faire bonne figure. Pourtant, ce soir, tout avait une portée différente, et peu importe si Levi savait ou non nouer un noeud papillon, il avait l'air… eh bien, il avait l'air de quelqu'un qui se rendait à une soirée chic dans un endroit chic, et avec des gens chics, évidemment. Mais il avait l'intime conviction que chacun des détails qu'il voyait – son visage fraichement rasé, son costume sans défaut, ses cheveux arrangés à la va-vite mais élégamment tirés en arrière, son air crispé et impatient comme un écolier rentrant au collège pour la première fois – oui, tout avait l'air d'être là pour une raison, et ça n'était ni pour la soirée chic, ni pour l'endroit chic, ni pour les gens chics qui s'y rendraient. C'était pour lui.
Il éclata de rire, doucement, et les yeux de Levi s'adoucirent dans la seconde. Puis il fit un pas, effaça la distance qui les séparait, et porta ses mains à son cou pour saisir les bouts du noeud. Il le défit sans mal et Levi baissa les yeux.
"Qu'est-ce que tu fiches ?"
"Je rattrape le tir." Puis il stoppa son geste, ses mains immobiles autour de la bande noire enroulée autour de son cou, et quand il sentit les questions venir, ne put retenir un autre sourire. "Jean a fait ma cravate. Il a pris soin d'en essayer une dizaine avant de tester un noeud papillon. Tout ça pour revenir au choix numéro 1."
Il se tut un instant, réalisant que, peut-être, la mention de Jean ferait naître quelque chose qu'il ne voulait pas voir dans ses yeux, mais lorsqu'il leva les yeux, il n'y vit rien de tout ça. Levi avait l'air d'un enfant attentif, prêt à suivre les instructions, ou plutôt, prêt à boire chacun des mots qu'Eren voudrait bien lui offrir. Il s'y perdit un instant et baissa brusquement la tête quand il sentit son coeur battre un peu trop fort dans sa poitrine. Était-ce possible de mourir de cette manière ? Oui, sans doute. Sans doute.
Une fois le noeud refait, il contempla son oeuvre et leva les yeux derechef, avant de s'écarter juste assez pour que Levi puisse s'observer.
"Ce n'est toujours pas parfait, je veux dire, je n'ai fait qu'observer Jean le faire, alors… enfin, c'est déjà mieux."
Une seconde plus tard, Levi s'avança là où Eren avait reculé, et posa doucement ses paumes tièdes contre ses joues. Il pouvait sentir toute cette vie vibrer en lui, circulant dans chacun de ses doigts, ce sang brûlant dans ses veines, toutes ces émotions sans nom et sans couleur qu'il ne faisait qu'apercevoir de temps en temps.
"Regarde-toi. C'est moi qui noue ma cravate tous les matins et c'est un lycéen qui noue mon noeud papillon." Les coins de sa bouche se levèrent légèrement, et Eren sentit un élan de fierté l'enlacer.
Il était vingt-deux heures quand ils sortirent de l'appartement. Enfin, tentèrent.
"Levi !" s'écria Eren, et Levi, déjà dans l'escalier, sursauta brusquement.
"Quoi ?" grogna-t-il en se retournant, paumes sur les murs.
"Tes chaussures !" Levi baissa les yeux et marmonna un juron quand il trouva à ses pieds la mauvaise paire de chaussures, sale et abîmée, qu'il gardait pour aller au courier et faire des courses de dernière minute. Il sprinta dans l'escalier et dépassa Eren avant d'enfoncer la clé dans la serrure, et il décida d'ignorer le rire d'Eren, omniprésent et vibrant d'énergie, tandis qu'il cherchait les chaussures neuves qu'il avait achetées pour ce genre d'occasion et n'avait jamais eu l'opportunité de porter.
Ce fut Moblit qui les emmena à la réception, et Hanji, installée sur le siège passager, passa l'intégralité du trajet à déblatérer sur ses théories du soir. Qui ferait quoi, qui viendrait avec qui – qu'est-ce que le directeur leur dirait, comme chaque année… Enfin, Eren trouva refuge sur son téléphone uniquement pour trouver un message de la part de Jean, lui souhaitant bonne chance pour "peu importe ce qu'il était en train de faire," après préciser qu'il ne "voulait pas en savoir plus," même si Eren douta secrètement que ce soit le cas; suivi d'un de la part d'Ymir, qu'il avait mise au courant en même temps que Christa. Elles se rendaient toutes les deux à la fête de Connie, ce soir, et Mikasa avait quelque chose de prévu, elle aussi. Tout le monde semblait profiter de cette soirée, en faire une raison pour boire, sortir, faire n'importe quoi, tant que c'était quelque chose tout court. Eren rangea son téléphone, regarda pensivement à travers la fenêtre, et observa quelques instants les lumières de la ville se fondre dans le paysage à mesure qu'ils avançaient. Puis quand ils montèrent sur le pont, Eren jeta un coup d'oeil en direction de Levi, de l'autre côté de la banquette. Sa main était nonchalamment posée entre les deux sièges, mais il pouvait sentir toute sa frustration. Alors, couvert par la voix portante d'Hanji qui semblait avoir pris Moblit pour cible, Eren fit courir ses doigts sur le cuir de la banquette jusqu'à ce qu'ils frôlent les siens.
Il regarda. Il regarda lorsqu'il sursauta presque, mais décidé à regarder le lac alors qu'ils traversaient le pont – sûrement par fierté, ou, peu importe –, il ne lui accorda aucun regard. Il regarda lorsqu'il s'autorisa à chercher ses doigts et il regarda lorsque Levi retourna sa paume pour accueillir les siens. Ils entrelacèrent leurs doigts en silence, et Eren tourna la tête à son tour pour contempler les gratte-ciels surplombant le lac.
C'était bien, bien plus grand que ce qu'il s'était imaginé. L'escalier extrérieur était large et gigantesque, semblable à celui d'un tapis rouge, et quelque part, c'en était un. Des photographes attendaient, sûrement engagés par l'entreprise, et prenaient en photo quiconque le demandait. Des couples se tenaient par la main, montaient et descendaient les marches, et un homme presque aussi jeune qu'Eren attendait en bas des marches, une liste à la main. Moblit, Hanji, Levi et Eren contournèrent l'allée, s'engagèrent devant l'immeuble, et s'arrêtèrent devant l'homme.
"Vos noms, je vous prie."
Hanji coupa la parole à Moblit avant qu'il n'ait pu dire quoi que ce soit, et elle lança avec joie leurs deux noms, avant de glisser son bras sous le sien et de le tirer vers l'escalier – juste avant que l'homme ne leur demande, paniqué, de leur montrer leurs badges, et Levi s'interposa avec irritation (enfin, ce sentiment familier mêlé à de la nostalgie amusée). Il lui montra les deux badges qu'Hanji lui avait glissé en sortant de la voiture, puis le sien, et attendit patiemment que l'homme ne vérifie sur la liste. Il hocha la tête poliment, Levi le remercia, et Eren se hâta à sa suite.
"Il est avec moi." Le type hocha la tête une seconde fois et Eren rattrapa son retard sur les marches.
Il s'apprêtait à râler sur le nombre de marches quand ils arrivèrent devant les portes de verre, et tout mot s'envola de sa bouche, peu importe combien ils étaient amers. C'était tellement, tellement plus grand que ce à quoi il s'était attendu – à quoi s'était-il attendu, d'ailleurs ? Stohess était l'une des entreprises les plus influentes et riches de la ville, l'une des plus connues, aussi. Leur puissance financière était sans secret, alors pourquoi s'étonner de ce qu'il voyait ?
Il tourna la tête vers Levi et le trouva immobile à ses côtés, l'observant avec amusement. Depuis combien de temps le fixait-il ?
"C'est grand, n'est-ce pas."
Eren hocha la tête avec de déglutir, parce que la boule coincée dans son ventre ne faisait que grandir. Il regarda les grandes portes devant eux, les gens qu'il apercevait de l'autre côté, dans ce qui semblait être un immense hall, tout aussi grand que celui de Stohess, ou presque, sauf qu'il avait l'air exclusivement réservé aux festivités. Les décorations de Noël étaient encore présentes partout, et comme un enfant paniqué, il leva les yeux pour vérifier qu'il n'y avait aucun gui au-dessus d'eux. Il entendit le rire léger de Levi et lui jeta un regard irrité.
"Allez, viens." Avant qu'il n'ait pu dire quoi que ce soit, Levi attrapa sa main et le tira à l'intérieur, et il ne put faire autre chose que d'essayer de suivre le pas sans trébucher sur ses propres pieds, et garder la tête haute face aux invités intrigués qui les regardaient marcher avec impatience. Au bout du compte, ils avaient traversé l'entrée en moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire, et Eren avait évité beaucoup de regards. Certes, il en avait attiré, et c'était bien la faute de Levi qui l'attirait de la sorte sans sa permission, mais ça n'avait duré qu'un bref instant, et même si ses joues étaient encore brûlantes, il reconnaissait aussi le sentiment addictif de l'adrénaline.
En haut d'une nouvelle série d'escaliers, et surprenamment seuls, Levi s'autorisa quelque chose. Il saisit la main d'Eren qu'il maintenait toujours prisonnière, et la porta à ses lèvres avant d'embrasser délicatement la peau douce de sa main. Puis il la relâcha, et Eren lui rendit un regard perdu. Perdu parce qu'il ressentait trop de choses et qu'il ne savait plus quelle émotion montrer, au final. L'excitation, la peur, l'angoisse, l'appréhension, la nervosité, mais la joie et la fierté, et une certaine forme d'affection qui ne pouvait être décrite que du bout de ses lèvres.
"Tiens bon, d'accord ? Je te promets que tu y survivras. Je ne t'ai pas remercié de faire ça pour moi mais… merci."
Eren se contenta de sourire maladroitement, et envia un instant le charisme fou que Levi avait, de son côté. De quoi avait-il l'air, lui ? D'un lycéen perdu dans la foule de gens riches et épanouis dans leur art, qu'il soit financier ou non ?
Eh bien, probablement, oui. Certes, tous n'étaient pas riches, mais ils avaient les moyens de venir ici, de venir bien habillés, de venir tout court, oui. Eren avait dû emprunter ce costume à Jean et désormais, il sentit un sentiment d'insécurité naître au fond de son estomac. Pas forcément par rapport à lui, ou à Levi, mais… c'est vrai, il était jeune et dénué d'argent, et son père luttait pour rentrer chez eux le soir tout comme il luttait pour payer les factures de la maison. Son univers était différent. Il était encore coincé à l'âge de la masturbation et des films de science-fiction à bas budget, doublé de cours de géométrie et de batailles de rots.
Que faisait-il là ?
"Eh, eh," le rappela Levi quand il le sentit perdre pied. "Ne sois pas nerveux, d'accord ?" Il encadra son visage de ses deux mains et cette fois, Eren s'autorisa à se perdre dans le regard de Levi. "Ce ne sont qu'une bande d'arrogants, ils sont ignorants et étalent le peu de connaissance qu'ils ont sur un plateau comme une vulgaire compétition. Ils tenteront d'amener le sujet de l'argent, du travail sur la table; mais ils ignorent probablement à quel point ils se rendent idiots. Ces gens n'en valent pas la peine, Eren." Un instant, Eren ferma les yeux, mais les rouvrit presque immédiatement lorsqu'il entendit la voix de Levi le secouer sévèrement –et en même temps, avec tellement d'affection que les mots disaient tout. "Eh, rouvre les yeux. Regarde-moi. Reste avec moi, d'accord ? Je ne te lâche pas d'une semelle.
Doucement, Eren hocha la tête encore une fois, et Levi finit par s'écarter à nouveau. Puis ils poussèrent la porte et Eren regarda avec attention chaque détail qui s'offrait à lui. Le bruit – la musique, plutôt –, les gens et leurs habits impeccables, tout ce qui brillait de partout ; les vases, les verres, les bijoux des dames et les lustres au plafond, le piano noir au fond de la salle, auquel jouait un homme encore plus élégant qu'Eren lui-même. Cependant, Eren était jeune, il était vraiment, vraiment jeune, et on ne pouvait pas nier le fait que son habit lui allait à merveille.
Ils descendirent les quelques marches qui menaient au centre de la salle et Eren se demanda combien d'escaliers cet immeuble comportait, avant d'ouvrir grand les yeux quand il réalisa ce qui l'attendait en bas des marches.
"Ah, Levi !" Eren manqua de se figer, mais sentit l'épaule de Levi frôler la sienne. Il sut quelque part que c'était voulu. Alors il se reprit et noua ses mains devant son estomac, attendant patiemment qu'on le remarque. "Vous voilà."
L'homme qui avait appelé Levi semblait être un de ses supérieurs, et il s'avança au bras d'une dame, élégante et séduisante pour son âge, quelque part entre la quarantaine et la cinquantaine, peut-être. Deux longues boucles d'oreilles pendaient à ses oreilles et sa robe beige allait à merveille avec sa chevelure blonde.
"Monsieur."
Levi sourit poliment, accepta la main que l'homme lui tendait, et celui-là se tourna curieusement vers Eren, silencieux à ses côtés. "Et vous êtes ?"
"Oh," se pressa Levi comme s'il avait oublié quelque chose, "voici Eren. Il m'accompagne ce soir."
"Je vois," fit le type en hochant la tête pour lui-même, avant d'offrir à Eren une poignée de main polie et même amicale.
Puis Eren salua poliment la dame qui l'accompagnait, qui lui répondit de la même manière, et se tut à nouveau quand le supérieur de Levi commença à lui parler de… Dieu sait quoi. Eren n'en avait aucune putain d'idée.
Il se passa dix bonnes minutes durant lesquelles Eren passa en revue tous les moyens de sortir de cette salle. Les sorties d'urgence, les techniques plus subtiles… comme l'arrêt cardiaque et les pompiers, par exemple. Mais, non. Il devait tenir, pour Levi, peu importe combien c'était effrayant et long et peu importe quoi d'autre. Levi était là, avec lui, et il pouvait aisément sentir qu'il avait envie de s'enfuir de là autant que lui, alors, ça lui suffisait.
Quand finalement le type s'éloigna, Levi s'empressa de se tourner dans sa direction, le visage à moitié désolé et à moitié irrité.
"Excuse-moi pour ça."
"Ton patron ?"
"Si on veut," grogna-t-il, et Eren ne posa pas davantage de questions sur le sujet. "Tu as soif ?"
Eren fit mine d'accepter d'un signe de tête, et ils se dirigèrent vers un buffet plein de coupelles énormes, de pyramides de verres brillants, au-dessus de laquelle un employé versa du champagne. Eren regarda, émerveillé et troublé à la fois, parce qu'il n'avait jamais vu une chose pareille. C'était tellement inattendu. Puis il reporta son attention sur Levi, deux coupes de champagne à la main, et Levi jeta un coup d'oeil autour d'eux avant de baisser la voix.
"J'espère que ce genre d'alcool est autorisé à ton âge ou, peu importe."
Eren ne put retenir un sourire, parce qu'il n'en avait pas la moindre idée, et le fait était que Levi n'était pas son père. Il ne se considérait pas comme un parent du tout, et ne se portait responsable ni de son éducation, ni de ses choix. Il avait carte blanche à tout instant et il savait que Levi accepterait ses décisions, aussi mauvaises soient-elles. Boire avant d'avoir dix-huit ans en faisait partie. Il s'étonna un instant de ne pas avoir eu besoin de montrer des papiers d'identité à l'entrée, mais se rappela de ce qui l'entourait, du monde dans lequel il venait de mettre le pied. Personne ne brandissait de papiers ici. Tout semblait possible.
Il aperçut Hanji au loin, parlant avec Moblit et une femme qu'il ne connaissait pas, et continua d'examiner la salle bondée, avant de distraitement bouger son pied au rythme de la chanson jouée et chantée sur l'estrade. Il ne la connaissait pas, en fait, c'était la première fois qu'il l'entendait, et c'était probablement du jazz. Mais ça allait.
"Qu'est-ce qu'elles font ?" demanda Eren, sourcils froncés, quand il remarqua deux femmes en train de discuter près d'un autre buffet, les yeux braqués dans leur direction.
"Laisse-les dire, Eren," balaya Levi d'une voix traînante, presque irritée, mais il continua de les fixer en retour, et en réponse à sa semi-bravoure, l'une des femmes se pencha vers l'autre pour glisser quelque chose à son oreille. Il regarda alors que l'autre fronça les sourcils de la même manière que lui, et déglutit difficilement, impossible de détourner les yeux du spectacle étrange qui se déroulait sous ses yeux.
"Elles ne parlent pas de ton allure, si c'est ça qui t'inquiète." Eren tourna la tête vers Levi, finalement, parce qu'il avait quelque part oublié qu'il était là, et qu'il le regardait attentivement.
"Alors de quoi est-ce qu'elles parlent ?"
Levi poussa un soupir et baissa les yeux vers sa coupe de champagne, remuant tristement son contenu. Quelle drôle de vision.
"Laisse tomber, Eren."
"Non, j'veux savoir," insista-t-il en se rapprochant brusquement, et presque aussitôt, les deux femmes bougèrent légèrement, juste assez pour attirer son attention à nouveau. Elles murmuraient derechef et bordel, Eren aurait tué pour savoir ce qu'elles se disaient.
"Eren."
"Je suis sérieux," mais il refusait de détourner les yeux des deux femmes.
"Eren !" força Levi, un peu plus fort – si bien que le type derrière le buffet leur jeta un regard, et Levi soupira de nouveau. Qu'est-ce qu'Eren pouvait se montrer têtu parfois.
Un silence. Eren se sentait vraiment mal à l'aise. Il ne faisait pas partie de ce monde, après tout. Il n'était même pas majeur, pour l'amour du ciel…
"Nous."
"Quoi ?" fit Eren, fronçant les sourcils comme s'il avait mal entendu, et c'était peut-être le cas.
"Nous, Eren, elles parlent de nous."
Eren ouvrit la bouche mais rien n'en sortit, et avec tout le sérieux du monde, il croisa le regard de Levi. Ils n'avaient jamais prononcé de "nous" à voix haute, pas de cette manière-là, pas dans ces circonstances. Rien n'avait jamais semblé aussi réel.
"Qu'est-ce que tu veux dire ?" Mince, c'était évident, mais Eren était vraiment borné.
"Je veux dire qu'elles sont en train de discuter à ton sujet, et de lister toutes les hypothèses de la question. Entre d'autres mots, pourquoi est-ce que la personne supposée m'accompagner à cette soirée n'est pas une belle jeune femme mais un idiot comme toi."
Eren fit face au gris déstabilisant de ses yeux et n'y vit pas que ce ton adulte et dénué d'ironie. Il y vit aussi la même affection qu'un peu plus tôt, lorsqu'il avait baissé les yeux vers les fleurs que lui tendait Eren. Et plus il regardait, plus elle lui semblait évidente. Imposante. Inévitable.
Elle était là, forgée dans ses iris. Elle se posait partout où il posait les yeux.
Puis, enterrant tous les doutes et toutes les questions, et sans l'ombre d'un doute fait exprès pour faire taire les murmures à quelques mètres de là, Levi tendit le bras et de sa main libre, ébouriffa ses cheveux avec toute la tendresse dont il était capable. Eren fit mine d'échapper à son emprise, mais un sourire hésitant naissait déjà sur ses lèvres alors que les deux femmes observaient en silence, estomaquées.
"Je leur ai dit au bureau que j'irai avec mon frère."
"Et alors ?" demanda Eren, perdu.
"Je n'ai pas de frère." Il fit une pause, rit doucement, et Eren prit le temps d'apprécier ce son grave et sincère. "Elles le savent."
Levi commença à marcher, une main dans sa poche et l'autre tenant fermement la coupe de champagne qu'il n'avait pas encore touchée, et Eren se hâta à sa suite pour la deuxième fois de la soirée. Il ignora la chaleur sur ses joues quand il dépassa les deux femmes et se promit de ne pas regarder en arrière.
Puis éclata de rire à son tour, sachant pertinemment que Levi souriait, lui aussi.
Le reste de la soirée se passa, eh bien, surprenamment sans encombres. Eren rencontra énormément de monde. Il rencontra Gunther, un collègue de bureau, Auruo, un autre collègue – il rencontra Niles et Rico, Nanaba, des tonnes et des tonnes de noms que Levi n'avait jamais mentionné et qu'il n'entendrait probablement plus jamais de toute sa vie. C'était sa troisième coupe de champagne et une gorgée à peine, et il sentait déjà ses muscles se détendre. Levi se contentait de prier pour qu'il tienne, au moins au champagne. On ne savait jamais avec lui.
Enfin, tout allait bien jusqu'à ce qu'une nouvelle chanson ne démarre, que la chanteuse sur l'estrade ne commence à chanter – une chanson de Janis Joplin, il lui semblait, oui, c'était Kozmic Blues – et qu'une voix familière ne résonne aux oreilles de Levi.
"Levi ?" Levi se figea devant Eren et il se retourna, paniqué, alors que Levi restait immobile, n'offrant que son dos au reste du monde. "Levi, c'est toi ?"
Puis, doucement, Levi se retourna à son tour. D'abord, il ne lui jeta qu'un vague regard par-dessus son épaule, puis le reste de son corps pivota et son visage fermé sembla emprunt à une grande réflexion. Eren regarda, impuissant, les choses échapper à son contrôle. Si tant était qu'il en avait un jour eu.
Le type qui l'avait interpellé était grand, très grand, un peu plus grand qu'Eren. Il était blond, plutôt fort, en tout cas, il n'avait rien en commun avec Levi – son sourire débordait d'un charme direct et probablement conscient, même si sûrement involontaire. Là où Levi était silencieux et immobile, lui semblait constamment en mouvement et sur lui se répercutaient toutes les émotions qui bourdonnaient autour de lui. Eren fronça les sourcils, perdu face à ce qui lui faisait face. Le type n'avait même pas semblé remarquer sa présence. Et au-delà de l'irritation, il y avait autre chose. Eren avait… drôlement mal aux tripes.
"Erwin," lâcha finalement Levi, assez fort pour être entendu, mais assez bas pour que son ton soit considéré comme peu enthousiaste.
Mais Levi lui-même ne lui accorda aucun regard et lorsqu'il tenta de lui demander ce qui se passait, rien ne sortit de sa bouche. La voix de la chanteuse noya le silence et finalement, Erwin reprit la parole.
"Je ne pensais pas que tu viendrais."
"Et moi je ne savais pas que tu pouvais venir," rétorqua-t-il du tac-o-tac.
Erwin rit doucement, mais ce genre de rire puissant et mélodieux qui arrive comme une tornade dans votre vie. En tout cas, dans celle d'Eren, et pas dans le bon sens. Il sentit son coeur saigner dans sa poitrine parce que, oui, ce nom lui disait quelque chose. Difficile d'oublier la conversation qu'il avait eue.
"Petit-ami ?"
"Tu comprendras quand tu seras plus grand."
"Qu'est-ce que vous faites ?"
"A ton avis, gamin. Je sors de chez moi. Quoi ? Tu pensais que je te raccompagnais chez toi comme si c'était notre premier rendez-vous ?"
Comment avait-il pu être aussi naïf, ou penser qu'ignorer ce détail changerait les choses. Tôt ou tard, il était forcé que ça arrive.
"Et de toute manière, gamin, ce n'est pas comme ça que je les fais, les premiers rendez-vous."
C'était tellement, tellement injuste.
"Bon, gamin, ce n'est pas que tu m'ennuies mais j'ai quelqu'un à aller voir."
Tellement.
Il se souvenait d'un Levi qui s'enfonçait dans la nuit, l'odeur d'une cigarette toujours trop présente, plus que nécessaire, en tout cas. Il se souvenait de l'insouciance de ces jours et du trouble qui les avait suivis, de tout ce qui s'était indéniablement enchaîné depuis cette soirée-là. Il se souvenait de ce coup de fil sans importance qui en avait pourtant eu à ses yeux. Et à l'époque, lui n'en avait pas à ceux de Levi. Les choses avaient changé maintenant. Et ça comptait toujours autant.
"Le vieux Pixis a insisté pour que je vienne. Pour… l'occasion." Il sourit.
Eren sentit sa peau se calciner.
"Je suis content de te voir."
Non, ce n'était définitivement pas comme ça que c'était censé se passer.
"Garde ta politesse pour toi, tu veux. Je n'en ai pas besoin."
Alors, sans réfléchir, Eren tourna les talons et se fondit dans la masse. Il poussa, donna des coudes, des bras, peu importe – il devait s'isoler et vite, et il ne devait pas regarder en arrière. Il réagissait comme un idiot, comme le gamin que Levi disait qu'il était, même sans le penser entièrement. Il réagissait avec un manque sérieux de maturité mais, le fait est qu'il s'en fichait considérablement.
Alors il regarda autour de lui une fois sorti de la foule, et se hâta en direction des toilettes des hommes, à quelques mètres de là. Il poussa la porte, si brusquement que le type en train de se laver les mains sursauta. Puis le type en question lui jeta un regard de travers et sortit de la salle, et il se retrouva seul, l'écho étrangement présent de la chanson jouée de l'autre côté de la porte envahissant chaque coin. La fin de cette chanson était tellement intense, tellement… mélancolique, à sa manière. C'était comme l'écho de son propre coeur, mêlé à ce qui aurait pu être la fin de soirée.
Il se rappela que ce n'était plus qu'une question de minutes avant qu'il ne soit le nouvel an. Une minute environ. Probablement.
Puis la porte s'ouvrit brusquement derrière lui, tout aussi violemment qu'il l'avait ouverte, et il n'eut pas besoin de se retourner pour savoir qu'il s'agissait de Levi. Il ferma les yeux comme un enfant apeuré, décidé à ne pas regarder quoi que ce soit, ni son reflet dans le miroir à ses côtés, ni le mur vierge en face de lui, ni Levi dans son dos, silencieux mais essoufflé. Enfin jusqu'à ce qu'il parle.
"Eren –"
"C'est lui, hein," coupa sèchement Eren, le coeur au bord des lèvres. Venir ici n'était pas une bonne idée. "Je ne sais pas qui il est mais de toute évidence il ne sait pas qui je suis. N'est-ce pas ?"
Il entendit un soupir derrière lui, et retrouva la colère nécessaire pour continuer. Alors il se retourna et, furieux, laissa la colère s'échapper de son être de la même manière que Levi l'avait fait le jour du malentendu avec Christa.
"Tu m'amènes ici. Tu m'amènes ici seulement pour que je tombe sur ce type qui, d'ailleurs, ne m'accorde même pas un regard ? Je sais que je suis trop jeune et, trop immature, et trop idiot – mais merde, c'est qui ce type, hein ? Tu m'as dit que je comprendrai quand je serai plus grand. Eh bien, voilà, je suis plus grand. Dis-moi. Dis-moi qui est ce salopard."
Eren était au bord des larmes. Il n'avait pas réalisé à quel point ça faisait mal jusqu'à ce qu'il le prononce à voix haute.
"Qu'est-ce que tu es en train de me faire, là ?" assena Levi, comme un parent, cette fois.
Sa colère redoubla.
Il avait toutes les raisons d'être en colère.
"C'est lui qui m'a introduit dans le métier il y a des années de ça."
"Alors quoi, ça lui donne le droit de m'essuyer d'un battement de cils et de débarquer entre nous comme si tu n'avais attendu que lui tout ce temps ?"
Un silence. De mort.
"Mais qu'est-ce qui s'est passé, hein ? Qu'est-ce qui s'est passé depuis la fois où tu es parti en me traitant d'idiot pour aller le retrouver ? D'ailleurs, qu'est-ce que vous avez fait ce soir-là, hein ?"
Les images qui s'infiltraient dans sa tête étaient vraiment, vraiment laides. Aucun moyen de l'empêcher. Aucun putain de moyen de l'empêcher. C'était là, comme s'il en avait été témoin.
"Eren, tu te méprends."
"Oh," rit-il, fou. "Alors c'est moi qui cloche. C'est moi l'idiot."
Levi fit un pas en avant, le visage aussi furieux que lui.
"T'es un putain d'idiot," confirma-t-il sèchement, mais ce n'était pas de la haine, pas du mépris, c'était… autre chose. Il avait l'air blessé.
"Je t'ai acheté des fleurs, putain !" continua Eren, hystérique.
"La ferme, Eren ! La ferme !" cria Levi, et il se demanda un instant si on pouvait les entendre de l'autre côté. Probablement. La chanteuse avait l'air de chanter ici-même, alors c'était sûrement réciproque.
"Est-ce que tu –" mais Eren refusa de prononcer ce mot, de quelque manière que ce soit. Pour lui, pour Erwin, peu importe. Ce n'était pas un bon mot. Pas une bonne idée. Non.
Eren passa une main sur son front et la laissa couler sur son visage brûlant jusqu'à s'arrêter sur sa bouche. C'était irréel. Vraiment.
"Le soir où je t'ai fait entrer chez moi, je suis allé le retrouver pour une raison." Eren ferma les yeux. Il ne voulait pas entendre ça, mais il n'avait pas le choix. Levi bloquait la sortie de toute façon. "Il m'accompagne toujours mettre des fleurs sur leur tombe."
Tout sembla se taire autour d'eux. La colère dans son corps, la colère dans la voix de Levi, la colère que chantait la fille dans la salle. Chaque bruit, chaque voix, tout semblait se fondre et disparaître, et il rouvrit les yeux comme s'il était purgé de toute émotion. Juste comme ça.
"Quoi ?"
"Tu m'as entendu, Eren."
Et l'espace d'un instant, il s'attarda sur sa voix à lui. Avait-il l'air de lui en vouloir ? Ses yeux, ils étaient froids et fermés, blessés, mais jusqu'où s'étendait sa peine ? Venait-il de tout foutre en l'air une fois de plus ? Est-ce qu'il allait encore une fois devoir courir après Levi avant qu'il ne s'enferme chez lui et ne ferme la porte entre eux deux, égissant un mur incontournable ?
Mais il n'eut pas le temps de réfléchir, car dans ce laps de temps minuscule entre chacun de ses battements de coeur, les lèvres de Levi étaient sur les siennes et il l'avait maladroitement agrippé, une main perdue dans son cou, l'autre dans ses cheveux. Et il l'embrassait, comme si c'était la dernière fois, comme si c'était la première, comme s'il n'avait plus besoin que ça pour vivre et que l'oxygène qu'il recherchait était sur ses lèvres. Il l'embrassa comme si c'était le remède qu'il avait attendu toute sa vie – et ça l'était peut-être après tout.
Eren abandonna sa propre colère et passa ses bras autour de son dos, agrippant férocement la veste de son costume, autant qu'il pouvait du moins. Levi le poussa contre le mur et Eren s'y cogna la tête, mais son grognement de douleur fut étouffé par les lèvres de Levi, et sans trop savoir comment, celui-ci se retrouva dos au mur à son tour, et ils virevoltèrent, hors de contrôle, jusqu'à heurter la porte ouverte d'une cabine de toilettes. Eren sentit un élan d'assurance jaillir en lui et ses mains se déplacèrent jusqu'à son col, serrant autour qu'il pouvait pour gagner de l'emprise. Il plaqua sans douceur Levi contre la paroi métallique qui vibra par la suite, mais aucun d'eux ne semblait y prêter attention. Ils ne savaient même pas s'ils étaient seuls.
À bout de souffle, ils continuèrent à s'embrasser jusqu'à en perdre haleine, et peu à peu, Eren oublia Erwin. Il oublia un malentendu supplémentaire, cependant bordé de doutes subsistants, parce que, il serait trop facile de les balayer juste comme ça.
Mais il avait confiance en Levi. Alors il le laissa passer ses bras autour de son cou et attraper une touffe de cheveux sauvage attirant sa tête un peu plus bas, un peu plus près, autant qu'il en était physiquement possible. Eren shoota dans les toilettes par accident et sentit la douleur agir comme un poignard, mais quand il tenta de se détacher de ses lèvres pour gémir de douleur une nouvelle fois, Levi les rattrapa.
Ils étaient voués à se retrouver de toute façon.
Puis la douleur dans son pied passa et un bruit sourd résonna. Proche, mais distant. Fort, mais étouffé.
Ils s'arrêtèrent, leurs corps dénués d'air et d'espace entre eux deux, simplement ramenés l'un contre l'autre parce que c'était ainsi qu'ils étaient censés être. Levi pencha sa tête en arrière et rencontra la paroi métallique à nouveau, mais fut trop surpris pour s'en préoccuper. Eren se contenta de lui rendre un regard incrédule.
Le compte à rebours retentissait, clamé par toutes les voix à l'unisson, et Levi se hissa sur la pointe des pieds.
"Bonne année, imbécile."
Sans surprise, il ne laissa pas à Eren la moindre occasion de réponse, et alors que la chanteuse finissait les dernières notes et qu'un nuage d'acclamations, de félicitations, de cris encourageants s'éleva de l'autre côté de la porte, Levi captura ses lèvres.
PS : Non, ne haïssez pas Erwin, je répète. Il est pas méchant. Certes il a ignoré Eren mais c'est parce qu'il l'avait vraiment pas vu, je vous jure. Des fois ça arrive. Erwin reviendra. Erwin est naze. C'est un doudou géant. Le détestez pas.
