Okay, me voilà! Un énorme désolé à tous ceux qui attendent depuis des millénaires que je sorte ce truc, j'ai vraiment eu du mal à trouver du temps étant donné que je suis plongée en plein dans ma Terminale et qu'on ne rigole plus. Le peu de temps libre que j'ai je le passe à dormir ou sur Tumblr, en gros rien de productif, surtout pas concernant Passengers... je me suis torturée sans savoir sur quoi écrire ce chapitre mais j'ai finalement décidé de rendre les choses un peu plus sérieuses, en ajoutant aussi quelque chose qui me tracasse moi-même. J'ai écrit ce chapitre sur trois fois à peu près, l'inspiration n'y était pas, et j'ai beaucoup de mal à écrire, mais les trois quarts ont été écrits aujourd'hui et je n'ai pas relu donc incohérences/fautes probables. Aussi, énorme ellipse de plusieurs mois, mais je pense que tout est précisé dans le chapitre. (Pour ceux qui se demanderont, oui, Eren est toujours vierge. Bruh.)

Merci à tous ceux qui ont commenté le dernier chapitre, vous êtes ce qui me permet de tenir, et je répondrai à chacun de vos reviews sur le chapitre 23 dans le post Tumblr prévu à cet effet (ceux qui ont Tumblr, d'ailleurs, donnez-moi vos urls!), le lien est présent sur mon profil ffnet. Suffit de cliquer. J'ai à répondre à pas mal de monde et certains m'ont posé des questions donc je prendrai le temps d'y répondre ce soir, actualisez le post tumblr si le votre ne s'y trouve pas, et s'il ne s'y trouve toujours pas, eh bien il est probable qu'il y soit avant la nuit ou durant la nuit.

Vous allez bien? Les cours, la reprise? Dites-moi tout.

Questions ouvertes comme toujours, et si vous avez quelque chose à me dire ou demander, mon askbox est là pour vous sur !


Il y avait quelque chose d'assez étrange à voir le temps défiler sous leurs yeux. Ils n'en étaient que les spectateurs, impuissants et perdus, mais ils ne pouvaient pas y échapper. Quelquefois, au beau milieu de la nuit, Eren se réveillerait brûlant, transpirant sous son amas de couettes et cherchant l'air frais qu'il n'y avait pas. Ces nuits-là, il se levait et se plantait derrière sa fenêtre ouverte, et il se perdait dans la contemplation silencieuse de la nuit qu'on lui offrait. D'autres, il était trop abruti par la fatigue pour faire le moindre mouvement, et c'étaient ces nuits-là qu'il finissait par fixer le plafond dix, vingt, trente minutes avant que la lumière du jour n'envahisse la pièce. Quant à Levi, il avait l'air passif, comme toujours. Il avait l'air de laisser les choses se faire tout en les surveillant de près, il avait l'air de simplement attendre qu'elles ne se passent. Mais ça aurait été trop facile, n'est-ce pas?

Levi, on ne pouvait pas dire qu'il savait s'y faire. Il était tantôt excessif, tantôt maladroit, et la jalousie qu'il tentait de garder silencieuse en lui finissait souvent par leur exploser au visage, à tous les deux. Mais au bout du compte, tout finissait toujours par s'arranger, parce qu'à la fin, tout ira bien. Baisers tendres, baisers sauvages, parfois dangereux - excuses muettes et câlins dénués de mots, il y avait toujours un moyen pour eux de se retrouver. Eren en était venu à la conclusion qu'ils finiraient toujours, toujours par se retrouver.

Certes, on ne pouvait pas nier leurs différences et leurs difficultés. Eren était trop jeune, Levi trop sérieux, Eren était trop intense, Levi trop intérieur ; les deux se posaient constamment des questions sans jamais les dire à voix haute et aucun d'eux n'obtenait jamais de réponse. Pour Levi, ça s'est fait progressivement - ça a commencé par des rumeurs, murmurées à l'oreille d'un inconnu à la pause cigarette, un coup d'oeil perplexe échangé à la pause déjeuner, une oeillade peu discrète quand il traverse la pièce, du haut d'un écran d'ordinateur. Puis, il y a eu les questions. Des questions auxquelles il ne répondait pas. Pour Eren, c'était comme une double vie; certains savaient son secret, d'autres non, mais dans tous les cas, c'était quelque chose d'aussi angoissant qu'excitant, et le fait de ne le partager qu'avec une poignée de personnes était aussi une forme de sécurité. Ils étaient un couple sans vraiment en être un, ils avaient tous les symptômes du couple, c'est vrai - mais ils n'en étaient pas un. L'amour ? Aucun d'eux ne l'avait jamais vu, alors comment étaient-ils censés savoir si c'en était ? Ils ne savaient pas. Tout ce qu'ils savaient, c'était qu'ils avaient besoin l'un de l'autre, et ça leur suffisait pour l'instant.

Bien sûr, il y avait aussi des points négatifs. Des angoisses qu'on ne pointe pas du doigt de peur qu'elles ne prennent trop de place. Eren savait que Levi rechercherait peut-être un jour quelque chose qu'Eren ne pourrait lui donner. De la stabilité, de la maturité, une famille, des enfants aussi peut-être. Qui sait. Et ça, ça n'était pas dans ses plans, avec ou sans Levi. Parfois, ils s'en parlaient vaguement, osant à peine le dire à voix haute, mais c'était toujours vague et hésitant. Parfois, Levi évoquait vaguement son passé, et Eren sa mère; d'autres fois, Eren poserait des questions sur l'avenir, parce que ne pas savoir le rendait dingue. Mais Levi ne répondait que partiellement, et au final, Eren se retrouvait seul dans la cuisine à contempler une assiette vide dans l'évier.

En parler à Mikasa, il y avait aussi beaucoup réfléchi. Mikasa était sa soeur, mais elle était plus âgée, plus mature, plus raisonnable - elle aurait mieux réfléchi avant de s'engager dans une aventure pareille, elle. Et le risque était que cette partie sage en elle l'entraîne à en parler à leur père s'il finissait par lui avouer. Ce n'était pas tant sa sexualité qui le mettait mal à l'aise, parce que ça, il s'en fichait bien. Jean le taquinerait probablement, Bertholdt serait Bertholdt, et Ymir ricanerait dans un coin parce qu'elle savait déjà. Christa regarderait avec un air satisfait, patient ; et Connie et Sasha seraient peut-être même encore plus enthousiastes qu'Eren lui-même. Non, vraiment, le problème n'était pas là, il savait que Mikasa était ouverte d'esprit et qu'elle ne s'abaisserait jamais, jamais à s'imposer des frontières, des limites concernant son frère. Elle l'aimait inconditionnellement et c'était réciproque.

Non, c'était autre chose.

Une forme de doute angoissante et secondaire, mais omniprésente. Silencieuse. Qui se glisse vous votre peau et accélère vos battements de coeur; qui vous donne la migraine et vous force à fermer les yeux, à respirer, à oublier.

Peut-être que c'était la peur qu'on lui refuse ce qu'il chérissait tant : Levi.

Mikasa s'inquièterait probablement un peu, comme le font toutes les soeurs, même celles qui abhorrent et qui détestent - parce que c'est humain et que les humains sont faibles et prévisibles. Mais elle laisserait faire. Son père ? Il n'avait aucune garantie qu'il le laisserait continuer, qu'il le laisserait fréquenter librement un homme plus proche de son âge que celui d'Eren, un homme qui à première vue semblait obsédé par son travail et que Grisha ne connaissait pas. Le risque était trop grand.

C'est comme recevoir un point supplémentaire par erreur, par accident lors d'un test. C'est comme trouver un billet de vingt euros par terre. On doit faire le choix, peser la lourde et difficile décision du bien et du mal. Choisir d'être honnête et de risquer l'évidence ou garder son trésor comme un secret trouvé par accident.

Eren avait fait son choix.

C'était un jeudi après-midi, il faisait surprenamment bon et beau, et Mikasa avait jugé le moment idéal pour s'arrêter un instant dans un café près du lycée. C'était bientôt la fin de la journée, flottant entre la fin du repas et le début de la soirée. Et comme les cours avaient fini tôt, Eren avait mis son envie égoïste de côté pour passer un moment avec sa soeur. Ils se voyaient peu, c'était indéniable. Mikasa avait quitté le lycée, elle était loin, maintenant - parfois elle revenait le week-end mais travaillait souvent, et Eren se trouvait perdu entre le besoin vital de retrouver la présence de Levi, et la culpabilité de ne pas profiter de celle de sa soeur. Rester avec l'un mettait l'autre en sursis. Mais Mikasa ne venait pas toujours, et lorsqu'elle venait, les choses avaient l'air différentes. Cette fois, Mikasa avait fini les cours un jour plus tôt, et avait décidé de se rendre dans sa ville natale pour passer un peu de temps à l'ombre, et curieusement, c'est ce moment-là qu'Eren avait choisi pour être honnête.

Fin Septembre, les choses s'étaient déjà stabilisées pour chacun d'eux. Grisha était toujours aussi fantomatique, Eren détestait toujours autant travailler, et Mikasa avait l'air de s'épanouir à l'université qu'elle et Annie avaient choisie - par pur hasard, certes, mais c'était pour le mieux. Leur amitié était des plus étranges et insolites, et Eren ne comprenait pas toujours comment elle fonctionnait, mais le fait était que Mikasa n'était pas seule et c'était l'important. Ici, rien n'avait changé. Levi était presque autant absorbé par son travail que ne l'était le père d'Eren - mais heureusement pour lui, Levi faisait passer l'adolescent avant tout le reste. La plupart du temps, du moins.

Ils s'étaient habitués l'un à l'autre. Après le nouvel an, ils avaient passé de plus en plus de temps à essayer de s'installer dans un cocon bien à eux, à sortir dehors dans divers lieux, montrant de temps en temps un geste d'affection qui leur était propre, mais sans jamais rendre les choses explicites ni évidentes. Tout était toujours vague et semait le doute, autour d'eux comme entre, parfois. Jamais non plus ils n'avaient traversé la ligne, et chaque soir où Eren quittait la chaleur de sa maison vide pour retrouver celle, presque plus familière encore, du lit de Levi, ils ne se montraient jamais plus déraisonnables que deux adultes effrayés de s'aimer. Deux adolescents auraient cédé depuis longtemps ; mais l'un équilibrait l'autre, et là où la curiosité et les hormones d'Eren avaient vite fait de montrer le bout de leur nez, la maturité et la patience de Levi suffisaient à faire taire tout caprice.

Eren n'apportait plus de fleurs quand ils sortaient. Levi continuait de pâlir chaque fois qu'Eren apparaissait sur son paillasson, tout beau et prêt à se dévouer corps et âme à lui tout seul, encore une fois. Eren continuait de rêvasser en cours, s'imaginant mille et une choses, dont la plupart avaient un lien avec Levi d'une manière ou d'une autre. Ils s'appelaient parfois tôt le matin, quand le monde dormait encore, et Eren retrouvait sa place devant sa fenêtre, savourant cette odeur de liberté avec la voix chaude de Levi qui caressait son oreille à travers le téléphone. Non, rien n'avait changé. Mais il le fallait, peut-être.

„Alors," commença Mikasa d'une voix qu'il ne connaissait (et qui lui manquait) que trop. „Toujours dans ton groupe?"

Ce n'était pas nouveau. Mais depuis qu'elle avait quitté la maison pour son appartement à des kilomètres de là, elle n'avait pas eu l'occasion de poser la question. Alors, oui, Eren haussa les épaules avec un sourire parce qu'ils continuaient toujours de se retrouver chez lui ou chez Jean pour s'imaginer célèbres l'espace d'une heure. Ils n'avaient pas fait de concert depuis celui de Noël l'année passée, mais ils avaient prévu de réitérer leur candidature pour celui de cette année-là. Après tout, ils n'étaient pas mauvais, et c'était leur dernière année.

„Jean est toujours aussi stupide?" demanda-t-elle ensuite, et Eren éclata de rire.

„Il pleure parce que tu es partie."

Mikasa fit mine de sourire et Eren songea qu'il fallait qu'il alimente la conversation, un petit peu.

„C'est silencieux à la maison, sans toi. Y a plus ta musique de l'autre côté du mur et j'sais pas me faire à manger." Ce qu'il ne dit pas, cependant, était qu'il restait rarement chez lui. Nombreuses étaient les fois où Levi lui cuisinait quelque chose.

"Je repars tout à l'heure," fit Mikasa comme si c'était un enchaînement logique à ce que son frère lui avait dit. Il la connaissait assez pour savoir que c'était la culpabilité qui prenait le dessus, celle de le laisser tout seul, celle de l'abandonner aux mains de l'ennui et aux griffes de l'inconnu, celle de partir avant que le soleil ne se soit couché comme si elle n'était plus qu'une étrangère. Eren aurait pu lui dire que quelqu'un s'occupait de lui à sa place, qu'elle ne s'inquiète pas, mais ça aurait été trop compliqué.

"Et sinon?" demanda Eren, parce que la déception de son départ prématuré était pointait le bout de son nez, et parce qu'il était tout aussi curieux, au bout du compte.

"Sinon quoi?"

"Eh bien, tu sais. Comment tu t'en sors."

Mikasa l'observa un instant, analysant chaque détail qu'elle connaissait si bien. Ses yeux verts, le piercing qui trouait le cartilage de son nez, ses lèvres toujours sèches et craquelées, et des sourcils broussailleux dont il ne s'occuperait probablement jamais. Elle l'observa dans un t-shirt à moitié sale, d'un vieux gris, et dans sa chemise en flanelle ouverte et trop grande pour lui. Pantalon trop bas, toujours, c'était la mode, il paraît. Il n'avait pas changé, depuis qu'elle était partie. Peu de temps s'était écoulé, mais Eren était définitivement le même. (Presque.)

"Je n'ai personne, si c'est ça que tu me demandes. Personne d'intéressant."

Eren ne dit rien. L'idée que sa soeur trouve quelqu'un le dérangerait tout autant qu'elle lui plaisait. Un frère aurait dit non, mais il était aussi son ami, et un ami dit toujours oui quand des choses aussi importantes sont en jeu - la solitude, l'intimité, ces choses floues qu'on appelle amours. Il réalisait peu à peu qu'il faisait partie d'une minorité, celle de la jeunesse qui a trouvé l'amour. Levi était-il ça à ses yeux ? L'amour ? Bordel, il ne savait même pas ce que ça signifiait. Il ne s'était jamais posé la question jusque là et il n'avait pas l'envie de trop gratter la surface, parce que ce qu'il avait lui suffisait, étiqueté ou non.

Quant à Levi, jusque là, il n'avait pas cherché à engager la conversation sur ce sujet. Ils ne ressentaient pas la nécessité vitale de mettre un mot sur l'émotion qu'ils ressentaient, sur chaque baiser qu'ils échangeaient. Pour l'instant.

"Et toi ?" Eren fit à peine attention à ce qu'elle venait de lui demander. En réalité, les mots résonnaient dans son esprit comme l'écho vif d'un hurlement dans une salle vide, dénuée de tout, mais il n'était pas prêt à admettre quoi que ce soit. Son corps s'était crispé par réflexe, ses lèvres closes, ses mains préparées à toute éventualité, et son esprit se perdant dans les nombreux scénarios possibles. Mais, comme à chaque fois, il prenait sur lui et faisait mine de soupirer, parce que c'était la meilleure chose à faire. Son coeur sursauta quand il crut apercevoir Levi de l'autre côté de la route, marchant sur le trottoir d'en face, assez loin de la vitrine du café pour passer inaperçu. Mais l'homme se retourna et, bien qu'à peu près aussi âgé que Levi, il n'avait rien à voir. Eren ravala le goût dégoûtant de la culpabilité et ignora la sensation désagréable qui s'installa dans son estomac; celle-là, il ne la connaissait que trop bien. "Christa est super."

Il ne mentait pas totalement. Elle l'était vraiment. Mais n'importe qui aurait pu dire qu'il passait plus de temps tout seul qu'avec Christa, et que cette dernière en passait plus avec Ymir que n'importe qui d'autre. Ces deux-là, étrangement, avaient l'air de bien s'entendre, peut-être même plus qu'une amitié de base, mais personne ne posait de questions, parce que tout semblait évident. Christa était la petite amie d'Eren, après tout, n'est-ce pas ? Quant à Ymir, il était inimaginable de la croire attirée par quelqu'un. Et Christa, elle, avec sa petite taille, ses longs cheveux blonds et son visage de poupée, elle aurait effacé mille doutes en un sourire.

Parfois, ça semblait facile. Christa et lui se voyaient parfois dans le bus, et d'autres fois, il la surprenait à pied au coin d'une rue, tout près du lycée, sac à dos en main et mine sombre. Elle souriait presque en permanence, d'une manière discrète et bienveillante, et les conseils qu'elle s'autorisait à donner avaient toujours quelque chose de sage et réconfortant. Jamais elle ne parlait d'elle ni de ses problèmes. Jamais elle ne faisait autre chose que demander si Eren allait bien, et participer au grand secret orchestré par Eren et elle. Ils se mettaient d'accord sur les détails, leur rencontre, les circonstances de leur relation, de manière à avoir quelque chose à raconter si on le leur demandait. Ils s'échangeaient des messages chaque matin pour prévoir à l'avance, pour avoir des alibis parfaits que personne ne pourrait remettre en question. Et, ça marchait plutôt bien.

Christa ne posait pas de questions sur Levi, mais il voyait dans ses yeux qu'elle ne le jugeait pas. Christa ne jugeait que ceux qui le méritaient. Quant à Ymir, elle n'avait pas l'air de chercher plus loin; on lui avait dit ce qu'elle voulait entendre et ça semblait lui suffire. Jean s'en fichait, Bertholdt ne disait rien, Armin et les autres avaient l'air à l'écart. Tout allait pour le mieux.

"Hm," fit juste Mikasa, comme si elle n'était pas convaincue. Elle l'était, bien sûr, mais l'idée horrible qu'elle sache déjà tout le poussa à continuer.

"On essaie de se voir le plus possible en dehors des cours. Mais comme c'est la dernière année, tu sais, c'est un peu difficile."

"Comme si ça te dérangeait," répondit-elle en souriant en coin, parce qu'elle le connaissait mieux que personne, et qu'elle savait très bien que les cours ne l'empêcheraient jamais de faire ce qu'il voulait. C'était vrai : sauf qu'il ne s'agissait pas de Christa; mais de Levi.

Eren rit doucement et Mikasa prit une gorgée de sa boisson, tous deux victimes de la chaleur étouffante de la fin du mois. L'été avait été en retard, on pouvait le dire. Et tantis que Levi avait passé l'été à travailler, Eren avait passé le sien à prier pour survivre à la chaleur, se demandait chaque matin comment Levi pouvait s'en tirer indemne dans un costard cravate toute la journée.

"Je reviens demain."

"Demain?"

"Demain soir. Je resterai probablement la nuit, aussi. Papa a promis qu'il resterait dîner, avec nous."

Eren resta silencieux, cependant. Il savait comment ça se passait, chaque fois que ces mots étaient prononcés. L'espoir était un concept qui n'avait plus de sens.

Il se mit à regarder les gens, de l'autre côté de la vitre, et prit compte de chaque détail. Le ventilateur, au-dessus d'eux, qui leur apportait de l'air frais et agréable, les passants qui traversaient le trottoir, la vieille dame qui promenait son chien et semblait être bloquée près d'un buisson où il avait décidé de faire ses besoins; le bus qui venait de s'arrêter non loin, leur cachant le surplus de lumière, et chaque personne qui y montait ou en descendait. Il y avait tellement à voir, partout.

"Allez, fais un effort, il a promis, Eren."

"Comme toutes les fois où il nous a promis quelque chose."

Elle soupira légèrement, parce qu'elle n'avait pas envie de prendre la place du méchant parent, ce qu'elle n'était pas; elle n'avait pas non plus totalement envie de défendre leur père, mais elle avait grandi, mûri, et elle essayait de pardonner plus qu'elle ne s'autorisait à le faire des mois, des années plus tôt.

"Tu sais qu'il travaille dur pour payer les factures et nos études, pas vrai?"

Payer ses études? Eren ne savait même pas ce qu'il voulait faire. Merde, il ne savait même pas s'il voulait faire quelque chose. L'idéal illusoire de rester auprès de Levi et de vivre comme deux marginaux de la société lui aurait tellement suffi. Mais les illusions ne durent jamais.

Instantanément, Eren glissa de son siège et jeta son sac à dos sur son épaule. Il sentait l'irritation montait en lui comme un volcan en éruption, et il en voulait pas déverser sa colère naissante sur la soeur qu'il ne voyait presque plus. Autant s'en aller. Elle reviendrait demain, de toute façon.

"Je dois y aller."

"Eren!" appela Mikasa quand il laissa assez d'argent sur la table pour payer leurs deux commandes, et se dirigea vers la porte sans qu'elle n'ait eu le temps de faire quoi que ce soit. Elle le regarda partir de l'autre côté de la vitre, silencieuse et attristée, et pour la énième fois de la journée, Eren ravala sa culpabilité.

Il savait que c'était puéril, mais rien ne lui disait qu'il n'avait pas le droit d'agir ainsi. Il en avait encore le droit, ne serait-ce que jusqu'à ce qu'il se tire du lycée et apprenne le vrai sens des responsabilités. Il en était témoin tous les jours, de ce fardeau qu'était la responsabilité. Payer les factures, payer, encore payer; travailler, travailler malade, travailler tout le temps; sortir parce qu'on n'a pas le choix, parce qu'on doit se débarrasser de ces conneries de choses listées sur un parmi d'autres; rencontrer des gens, sourire, être poli, ravaler son honnêteté parce que c'est ainsi que les adultes marchent. C'est bien comme ça, pas vrai? Eh bien, en tout cas, Eren en était persuadé. Il avait accès à quelque chose de secret, la vie de Levi, et ce qu'elle lui laissait entrevoir était exactement ça. Les personnes comme Hanji et Levi, honnêtes et insouciantes, se faisaient rares parmi la foule. Il devait baisser ses attentes et arrêter d'espérer.

Quand Eren arriva à l'arrêt de bus le plus proche qui prenait sa ligne, il y trouva Jean, assis sur le bord du trottoir, dans une rue tranquille et banlieusarde. Quelques enfants jouaient de l'autre côté de l'énorme route, au ballon, il lui sembla; ils étaient joyeux et criaient juste assez pour qu'on n'oublie pas leur présence, mais par rapport au brouhaha de la ville, ça n'était pas grand chose. Eren se demanda combien de temps il avait marché.

"Qu'est-ce que tu fous?"

Jean leva les yeux vers lui, ses bras nonchalamment posés sur ses genoux, réhaussés à la hauteur de ses épaules par son siège pour le moins petit. Il n'y avait pas de banc, à cet arrêt, alors autant s'asseoir par terre, pas vrai?

Les enfants envoyèrent involontairement leur ballon sur la chaussée et Eren profita de l'absence de voitures pour attraper la balle et la leur relancer, obtenant un merci étouffé par des rires nerveux et ceux, plus doux, des deux fillettes qui suivaient le jeu, assises sur les marches d'un porche.

"J'attends mon bus," se contenta de répondre Jean. L'évidence même.

"Sans déconner, qu'est-ce que tu fais là? T'habites pas dans ce quartier à ce que je sache."

"Je te retourne la question," fit-il en haussant les épaules, les yeux rivés à nouveau sur la balle qui volait de mains en mains.

Eren s'assit à ses côtés, tirant légèrement sur son t-shirt trop grand pour le réajuster. Il déposa son sac à dos sur le bord de la route et attendit avec lui, adoptant la même position nonchalante et détendue.

"Il fait trop chaud."

Jean rit doucement, ce rire familier qui n'appartenait qu'à lui. C'est à cet instant qu'Eren réalisa combien il avait changé. Depuis… depuis l'enfance. Jean avait grandi de bien des manières, et il ne s'en était même pas rendu compte. Il avait l'impression d'avoir fermé les yeux sur tellement de choses.

"Arrête de te plaindre, tu n'aimes pas non plus la pluie."

"Si." Jean fit un bref "tsk" en levant les yeux au ciel, et Eren continua. "Seulement quand je ne suis pas en-dessous."

Jean lui donna un coup d'épaule et ils se turent.

Une minute plus tard, Eren sentit son portable vibrer une fois dans sa poche. Son estomac se serra dans un réflexe viscéral, et il retint le sourire euphorique qui titilla ses lèvres.

"Hey." Eren n'entendit pas, cependant, trop occupé à s'imaginer le nom qui s'affichait probablement sur son écran. "Eren."

Il finit par tourner la tête dans un geste pensif, et Jean lui sembla anormalement sérieux.

"Qu'est-ce que tu as de prévu?"

"Rentrer chez moi, pourqu-"

"Pas ça, imbécile. Après le lycée. Qu'est-ce que tu comptes faire."

Il y eut un silence, net et tranquille, qui camoufla toute l'angoisse que cette question faisait naître. Jean et Eren avaient toujours été ce genre de garçons à faire semblant de ne pas s'intéresser à telle ou telle chose, à prétendre qu'ils s'en fichaient bien. Mais c'était une question qui, depuis qu'ils avaient repris les cours, revenait sans cesse. Que pouvait-il y faire? On pouvait choisir d'ignorer les craintes qui se créaient à l'horizon, mais on ne pouvait pas arrêter le temps et empêcher la vie de modifier chaque chose. Il fallait l'accepter.

"Et toi?" renvoya Eren, troublé à l'idée qu'il soit le seul à ne pas savoir.

Mais quand Jean resta tout aussi silencieux, il eut la confirmation que l'horreur était partagée. Jean avait toujours eu tendance à s'inquiéter de tout sans le dire à personne, à tout intérioriser et ne rien laisser paraître pour tout cacher sous trois couches de fierté, d'orgueil et d'appréhension. C'était son truc. Mais d'eux deux, il était probablement celui qui s'inquiétait le plus. En tout cas, à propos de ce genre de choses, le genre de choses qu'Eren reléguait volontairement au dernier plan, peu désireux d'y penser plus que nécessaire. L'idée de quitter son confort adolescent était déjà assez angoissante.

"On a encore le temps," rassura Eren.

"La ferme," râla Jean immédiatement, et à cet instant précis, il eut l'air fatigué. "On n'a le temps de rien du tout. Il va falloir choisir quelque chose, Eren. Une université, une ville, une école, un métier, peu importe, mais choisir. La plupart d'entre nous vont partir d'ici, tu le sais, ça?"

Eren résista à l'envie brûlante d'avaler sa salive. Elle semblait déborder dans sa gorge, abondante et désagréable. Il n'osa pas répondre non plus parce que, que pouvait-il dire à ça? Jean marquait un point.

"Tout ça; l'école, le lycée. Ce n'est que le début du reste. Ça ne veut rien dire."

Il se passa un instant avant qu'il ne reprenne la parole. Eren lui laissa l'avantage du silence, mais même s'il avait voulu dire quelque chose, il savait que ça n'aurait été que l'avoeu orgueilleux que Jean avait entièrement raison. Ils le savaient tous deux. Son silence était sa manière d'admettre qu'il avait tort, que ça n'était pas assez loin, assez distant. C'était là, maintenant, c'était bientôt et ils devaient se dépêcher.

"Tu sais qu'on ne se reverra peut-être pas, hein?" demanda Jean, suite à quoi Eren s'écria que non. "Arrête, c'est évident. Mes parents veulent que j'aille étudier à des kilomètres d'ici, dans une ville plus grande, plus riche. Ils veulent que j'aie les moyens qu'ils n'avaient pas. Ils veulent que j'arrête la musique et que je me concentre sur mes études, mais regarde-moi, Eren, je ne sais rien faire d'autre que ça." Il soupira. Longtemps. "Ymir sait déjà où elle va aller. Bertholdt a dit qu'il fera une année sabatique après tout ça, à l'étranger, peut-être. Et toi, tu te balades autour de nous comme si ça ne t'inquiétait pas."

Eren évita soigneusement de croiser son regard. Regarder Jean dans les yeux, c'était comme affronter ses propres défauts et erreurs, et il savait que ce n'était pas complètement une mauvaise chose, au contraire. Jean était le genre d'ami à vous sortir du lit quand vous déprimez ou vous secouer les épaules après une mauvaise rupture. Il n'apportait pas de crème glacée ni de mouchoirs, il venait au mieux des films de Tarantino et une balle de basket. Seulement, il n'avait pas envie d'affronter tout ça, tout de suite. Pas encore. Il demandait… juste encore un peu de temps.

"Je doute que je parte, moi aussi," fit Eren pour rassurer Jean, mais aussi pour se rassurer lui-même. Il venait à peine de réaliser que tout ça impliquait bien plus que de grandir : ça signifiait partir de sa ville natale et quitter la chose qu'il aimait le plus, Levi.

"Eren… qu'est-ce que tu peux te montrer con," soupira Jean une nouvelle fois, récupérant son propre sac à dos tout en se levant, parce que le bus arrivait déjà au coin de la rue. "Il n'y a rien ici. Tu partiras, toi aussi. Tôt ou tard."

Puis il balança son sac contre son épaule et plongea sa main dans la poche de son jean à la recherche de sa carte de bus, et ce n'est que lorsque le bus s'arrêta devant eux qu'Eren finit par se lever à son tour. Il entra dans le bus, suivant Jean sans dire mot, le coeur lourd et la gorge serrée.

Il avait envie de vomir parce que la réalité était laide, elle était immonde et qu'il n'en voulait pas. Dans sa tête, même lorsque le bus redémarra, les mots de Jean résonnaient encore dans sa tête.


"Eren?" appela Mikasa de l'autre côté de la porte, et Eren coupa instantanément l'eau de la douche, autant que pour mieux l'entendre que pour en sortir.

"Ouais?"

"Le dîner est prêt," fit-elle, avant d'ajouter, presque fièrement, "Papa est là."

Eren se figea, essayant de déterminer si cette nouvelle lui faisait plaisir ou pas, et ouvrit la porte de la douche pour se sécher. Il posa un pied sur la serviette, puis une autre, et prit soin de ne pas glisser. L'air était chaud et agréable, le miroir couvert de buée, et tout semblait jusque là n'annoncer qu'une soirée positive. Alors il s'avança jusqu'au comptoir et enroula une serviette autour de sa taille, puis en prit une deuxième pour essuyer ses cheveux trempés, inspectant son reflet dans la glace. Il avait changé, lui aussi. Depuis qu'il les avait coupés, la dernière fois, vers Mai peut-être, ses cheveux avaient encore poussé, et lui arrivaient presque au menton. Il avait toujours ses piercings et son air sauvage, il mettait toujours les mêmes fringues banales et trop grandes sur son corps frêle d'adolescent, il faisait toujours si peu attention au regard que les gens portaient sur lui. Sauf peut-être celui de Levi, mais il savait par expérience que Levi avait appris à tout tolérer. Son manque évident de classe, son choix douteux pour la nourriture, sa tendance à être en retard et celle à se montrer tout aussi jaloux et possessif que Levi ne l'était (quoiqu'il était certain que Levi était quand même pire), son manque de respect envers la propreté, l'hygiène ou l'esthétique, et son habitude permanente à être un imbécile de première. Il tolérait ses mauvaises blagues et ses pulls troués, il tolérait son âge immature et ses goûts différents, vraiment, il tolérait tout. Sauf peut-être l'idée qu'il ne pouvait pas entièrement posséder ce gamin, et que lorsqu'il n'était pas avec lui, il était avec d'autres personnes. Des tas et des tas de personnes. Christa, passait encore. Jean, c'était plus rude.

Christa, il l'avait déjà vue dans le bus, avec ou sans Eren, et lorsqu'ils n'étaient que tous les trois, elle prenait toujours le soin de les laisser seuls, parfaitement consciente de ce qui se passait. Elle avait l'air gentille et supportable. Mais Jean? Jean avait l'air aussi têtu et déplaisant qu'Eren, et même s'il était parvenu à devenir incroyablement dépendant d'Eren, de toutes les manières qui soient, il savait qu'il ne pouvait pas accepter Eren près d'un garçon qui lui ressemblait : spontané, jeune, impulsif et têtu, quelqu'un plein d'hormones et de paresse, quelqu'un qui n'a pas la notion de l'argent, de la solitude ou de la vieillesse.

Quelque part, il avait peur qu'Eren finisse par ouvrir les yeux et préferer quelqu'un de son âge, quelqu'un qui lui ressemble, quelqu'un en qui il peut se retrouver. Le paradoxe était que personne n'avait plus de choses en commun avec Eren que Levi. Encore fallait-il s'en rendre compte.

La veille, Eren n'avait pas vu Levi, mais comme deviné, c'était bien de lui qu'il avait reçu un message. Il était rentré chez lui, secoué par la conversation prématurée qu'il avait eue avec Jean, et abruti par le silence que sa maison contenait. Il avait passé la soirée entière à échanger des messages avec Levi, et quand finalement, il avait jugé nécessaire de combler le vide dans sa poitrine, il avait appuyé sur la touche verte et sa voix avait résonné à l'autre bout du fil. Chaque fois qu'ils s'appelaient, c'était toujours aussi maladroit et immature et silencieux et, tellement encore. Mais ils s'en fichaient.

"J'arrive."

Cinq minutes plus tard, il était sec et habillé, prêt à retrouver le goût oublié d'un dîner en famille. Mais lorsqu'il ouvrit la porte, il trouva Mikasa, assise sur le bord de son lit, son téléphone entre les mains. Elle leva patiemment ses yeux sombres vers lui, mille questions cachés dans chacun d'eux. Il n'eut pas le temps d'ouvrir la bouche qu'il comprenait déjà, avec horreur, ce qui venait de se passer.

"Eren, qui est Levi?"

Le temps sembla se fissurer et pour quelques secondes, longues et pénibles, Eren cessa de respirer. Puis il se rua vers elle, visant le téléphone qu'elle écarta immédiatement de sa portée. Mikasa se leva du lit, brusquement, et Eren manqua de lui rentrer dedans. Il chercha à récupérer son téléphone, rouge et furieux, mais Mikasa le dépassait de quelques centimètres et elle tenait bon.

"Rend-moi mon téléphone!"

"Eren, dis-moi!" força Mikasa, un peu plus fort, et la distance qui les séparait maintenant réduite, il pouvait sentir toute l'inquiétude percer à travers sa voix. De la colère, aussi. Contre elle pour ne pas avoir cherché et contre Eren pour ne pas lui avoir dit.

"Non, ça ne te regarde pas!" et il chercha une énième fois à attraper l'appareil, mais il fut mis hors de sa portée en une seule seconde. Mikasa pouvait aisément le dominer, il en avait conscience; et il détestait ça.

"Eren pourquoi est-ce que ce type t'appelle depuis tout à l'heure? Eren!"

Il se débattit contre elle un moment, la rage sous la peau, tellement horrifié de ne pas avoir pris ses précautions et de ne pas pouvoir contrôler la panique qui l'emplissait à l'instant même. Ça ne pouvait pas être vrai, ça ne pouvait pas arriver. Pas à lui, pas comme ça, pas maintenant.

"Eren!" reprit Mikasa, et la détresse dans sa voix était presque hystérique.

Elle le repoussa violemment et il se figea à quelques pas d'elle, sachant pertinemment qu'elle allait poser des questions. Qui n'en poserait pas.

"Est-ce que tu te drogues? C'est ton dealer?"

"C'est un ami du lycée, pourquoi est-ce que ça t'intéresse?"

"Eren, ne me mens pas."

"Qu'est-ce que t'en sais?" aboya-t-il à nouveau, sur la défensive.

"J'ai répondu au téléphone, voilà pourquoi! Tu étais sous la douche et je répondais pour lui dire que tu n'étais pas disponible, et peu importe qui m'a répondu n'avait pas l'air d'un lycéen, Eren."

Eren ne répondit rien, sourcils froncés et coeur battant, retenant les larmes de colère qui commençaient à survenir et la panique inhumaine qui l'empêchait de penser : qu'allait-il advenir de lui désormais? S'il ne disait rien à Mikasa elle supposerait le pire, parce qu'Eren était capable de merder en de grandes proportions. Et si elle s'inquiétait trop, elle le dirait à leur père, et si elle le faisait, alors la crainte que la fin du lycée lui apportait ne serait pas grand chose en comparaison. Il était plus que probable que les choses changent catégoriquement s'il ne trouvait pas un mensonge correct à lui donner, ce même s'il savait qu'elle ne le croirait pas. Mikasa savait toujours.

"Eren pourquoi tu ne me dis pas? On s'est toujours tout dit, pas vrai? Pourquoi tu refuses de me le dire?"

Comme il ne dit rien, elle proposa d'elle-même.

"C'est ton professeur?"

"Non…" fit Eren, distant et agacé, mais avant qu'il ne puisse continuer, Mikasa revint à la charge.

"Est-ce que ce type te force à faire quelque chose? C'est la drogue, c'est ça? Est-ce qu'il t'oblige à en vendre? Je sais que beaucoup de gens le font à notre âge, mais-"

"Non!"

"Eren, pourquoi est-ce que je viens de parler à un type qui a l'âge d'être notre père?"

"Ce n'est pas ça."

"Alors explique-moi!" cria-t-elle, et il pria pour que le bruit n'alerte pas son père. Pour une fois qu'il se trouvait là…

La soirée était déjà gâchée de toute manière. Il commençait à penser à tous les échappatoires, toutes les issues possibles. Elles manquaient cruellement.

Les joues rouges, Mikasa déverrouilla le téléphone et parcourut l'historique des appels. C'était la seule chose qu'elle se permettrait de regarder; sa vie privée était délimitée très proprement. Le visage déformé par une vague d'émotions toutes confuses et mélangées, Mikasa fit défiler la liste, ses yeux s'ouvrant de plus en plus grand à chaque fois qu'elle ajoutait un numéro au compte.

"Trois, quatre…" coincé entre Jean et Ymir, il l'avait appelé deux fois, "cinq, six," puis encore une fois une heure après Ymir, un vendredi, "sept," et tellement d'autres fois depuis qu'ils s'étaient rencontrés. Ça faisait quoi, maintenant, un an? Plus? Eren ne téléphonait quasiment à personne. Il y avait matière à compter. Folle, Mikasa s'arrêta sur un appel datant de début Juin, un appel entrant qui venait de Levi.

"Eren, explique-moi ce qui se passe. Pourquoi est-ce que ce type t'appelle? Il te harcèle?"

Eren voyait bien qu'elle cherchait les scénarios les plus dingues pour ne pas admettre les plus probables. Il y avait tant à dire et tant à cacher, et Eren ne se sentait prêt pour aucun des deux. Mais Mikasa avait l'air sur le point de s'évanouir, et son calme habituel lui manquait tellement. Quant à lui, il avait l'air sur le point de pleurer, parce que rien n'allait, rien; il se souvint des mots de Jean et du bruit de l'horloge, du vacarme que le fait le temps en s'écoulant inutilement, de la douleur qui embrassait sa poitrine chaque fois qu'il s'imaginait la vie sans lui.

Ça faisait mal.

"Non, Mik-"

"Alors pourquoi? Pourquoi est-ce que tu l'appelles, toi aussi?"

Elle fit un pas en avant et instinctivement, Eren recula tout autant. Ce n'est que là qu'elle se figea et il réalisa son erreur. Grossière erreur de débutant. Elle baissa les yeux sur le téléphone et le jeta sur le lit, à côté d'elle, visant juste assez précisément pour qu'il finisse perdu entre les draps. Puis elle lui fit face, le regard perdu et implorant, et Eren ouvrit la bouche sans rien pouvoir dire en retour.

Elle soupira, secoua doucement la tête et commença à marcher en direction de la porte, ce jusqu'à ce qu'elle s'arrête net, et qu'Eren ne relève la tête vers elle. Elle resta ainsi quelques instants, avant de lui jeter un coup d'oeil horrifié par-dessus son épaule.

En cet instant, Eren se demanda si elle venait de comprendre. Mais quand elle plaqua sa main contre sa bouche, ses yeux plongés dans les siens, Eren ne se posa plus de questions. Il savait ce qui se passait et ce qu'il fallait faire, il savait combien les choses seraient différentes désormais. Et la seule chose à laquelle il pouvait penser c'était lui. Lui, son rire léger et sarcastique, la couleur de ses yeux, la manière dont ses lèvres s'étiraient en un fin sourire - et ce uniquement lorsqu'il ne pouvait le retenir. La lueur dans ses yeux chaque fois qu'Eren se montrait sans prévenir sur son pâlier. Les battements de son coeur contre sa paume, sa peau contre la sienne, son souffle dans son cou; tellement de choses qu'il ne pouvait pas oublier, pas comme ça.

Il hésita un instant. Juste un instant.

Puis il abandonna tout derrière lui; son téléphone, sa soeur et les questions sans réponses, et se rua dans le couloir par la porte ouverte, Mikasa tentant d'attraper son bras au passage, mais trop doucement pour parvenir à l'arrêter. Il ne fit que disparaître, ne laissant derrière lui que le bruit sourd de ses pas dans l'escalier et la porte d'entrée qui claque. Tant pis son père, tant pis sa soeur, tant pis les personnes qu'il allait décevoir et celles qu'il avait déjà déçues. Tant pis la lueur profondément inquiète dans les yeux de Mikasa, parce qu'il la verrait encore trop de fois. Il avait eu dix-huit une poignée de mois plus tôt, bordel! Pourquoi n'avait-il pas le droit de décider tout seul, même de ses erreurs?

Non que Levi en fasse partie. Il était de loin sa plus belle réussite.

Alors il coura. Il faisait encore jour, le soleil se couchait, il faisait encore chaud et lourd, assez pour se permettre un t-shirt à vingt-heures trente. Il coura jusqu'à en perdre haleine, et avant qu'il ne puisse se demander où aller, il se trouva au milieu d'un endroit qu'il ne connaissait que trop bien; l'arrêt de bus se dessinait quelques mètres plus loin, et l'immeuble de Levi était à sa droite, plus accessibles que jamais.

Il manqua de trébucher dans les escaliers et se rappela la première fois qu'il les avait montés. Il était entré dans la vie de Levi pour de bon, ce jour-là. Une partie de lui se demanda ce qui se serait passé s'il ne l'avait pas fait. Une autre savait que tout les menait à ça.

Quand son poing s'abattit sur la porte, en revanche, il n'y eut pas de réponse. Pas de marmonnement de sa part, pas de soupir agacé, pas de bruits de pas, que le silence. Eren continua de frapper, encore et encore, à chaque coup un peu plus fort. Mais toujours rien.

Il posa son front contre la porte, essoufflé, et prit le temps de remettre ses pensées en place parmi la panique et l'inquiétude la plus brute qui, en cet instant précis, le dominaient de trop. Tout était fini, c'est ça? Mikasa savait, Mikasa savait et elle allait le dire parce que, qui ne l'aurait pas dit? Hein?

Puis, la réalisation lui prit les tripes avec violence. Levi n'était pas chez lui; Levi avait parlé à Mikasa au téléphone. Combien de temps? Que s'étaient-ils dit? Trop tard pour le découvrir. Hors de question de le demander à sa soeur. Hors de question de rentrer, pas maintenant, en tout cas, pas ce soir. Il attendrait qu'elle parte et tout irait mieux, n'est-ce pas? Non, non. Si Levi n'était pas là, était-ce alors parce qu'il avait lui même décidé d'agir? Est-ce qu'agir voulait dire se montrer responsable et mettre un terme à leur relation? C'en était une, pas vrai?

Bordel.

Eren sentit les larmes lui monter, se demanda quand était la dernière fois où il avait pleuré, et ferma les yeux avant de cogner encore et encore avec son poing contre la porte qui ne s'ouvrirait pas. Trop d'émotions en même temps, trop de pensées qui s'entrechoquaient, trop de rage et de colère, de peur et de crainte; tout se mêlait et brûlait en son sein, violemment et sans pitié.

Il secoua la tête, se gratta rapidement la nuque et dévala les marches dans le même état de panique dans lequel il était plongé depuis qu'il avait vu Mikasa. Mais lorsqu'il poussa la porte du bâtiment, il heurta violemment quelque chose, et ce ne fut que lorsqu'il leva les yeux qu'il trouva Levi, là, ses mains autour de ses épaules et la surprise (et irritation) se fanant avec tendresse dans ses yeux, laissant place à quelque chose qu'il rêvait de voir.

"Eren…" commença-t-il, parce qu'il savait.

Il savait que désormais, il n'y avait plus lieu de mentir. Eren avait beau être majeur, il avait beau être légalement en droit de tout décider, il n'était en revanche plus à l'abri des regards et des mauvais conseils, des avis désapprobateurs et des soupirs déçus. Il n'était plus à l'abri de rien, et le confort tellement sécurisant des bras de Levi n'étaient plus (qu') un secret, bien caché et chaud; c'était plus que ça, maintenant. C'était réel et c'était tout ce qu'il avait.

Sans chercher à dire quoi que ce soit, il fondit contre lui, plaquant presque trop vite sa tête contre son torse, entourant ses bras autour de son dos, cherchant l'odeur familière qui lui manquait. Levi se crispa mais ne le repoussa pas, puis finalement, il l'enlaça, lui aussi, et sa main gauche alla se perdre dans ses cheveux tout en posant son menton contre le sommet de son crâne. Ils fermèrent les yeux, tous les deux, et restèrent là, devant chez lui, au bord de la route, la musique d'accordéon du café leur revenant dans le silence, parsemés de bruits de voitures, de conversations étouffées et perdues ici et là, du bruit de gens qui essaient de vivre, eux aussi.

Eren ne pleurait pas, en fait, il savait qu'il ne pourrait pas même s'il le voulait. Ses émotions étaient tellement intenses, se battant pour la première place entre elles, qu'il était bloqué. Incapable de ressentir la moindre chose. Il était figé dans les bras de Levi, son visage contre le tissu doux et impeccable de sa chemise, et deux mains fortes qui lui garantissaient la sécurité dont il avait besoin. Levi voulait encore de lui, alors. Tant que Levi était encore là, rien ne l'empêcherait de revenir.

Peu importait ce que diraient les autres.

Peu importait ce qu'il ferait après le lycée.

Peu importait le reste.

Ce n'était plus qu'une question de temps avant que tout ne se décompose tout seul, que le secret d'Eren ne soit mis à nu, que sa famille ne l'apprenne, si elle ne le savait pas déjà. Mikasa savait. Jean lui en voudrait probablement. Des gens le jugeraient, d'autres, peut-être, jugeraient Levi à sa place.

Mais quitte à choisir, il préférait prendre le blâme lui-même. Il refusait catégoriquement qu'on s'en prenne à Levi.

"Je veux que tu saches que j'ignorais qu'elle répondrait."

Eren ne dit rien. Au lieu de ça, il resserra son étreinte et Levi fit la même chose. Il faisait bon et les derniers rayons du soleil les recouvraient avec bienveillance. Il pouvait presque se convaincre que tout allait bien.

"Est-ce que je peux rester?"

Eren osa à peine prononcer les mots, honteux d'avoir manqué de prudence et de le mêler à ce qui semblait maintenant être un problème commun. Si Eren était découvert alors Levi se retrouvait impliqué, lui aussi. On le pointerait du doigt, on l'accuserait de ne pas être responsable, lui aussi. On dirait, Eren n'est qu'un enfant. On dirait, comment avez-vous pu en profiter de la sorte. On dirait des choses et on en dirait d'autres, et jamais encore il n'avait senti le temps aussi éphémère et inaccessible.

"Imbécile," souffla Levi dans ses cheveux.

Après tout ce temps, il posait encore des questions stupides.