Yo.
Hm. J'ai cru que je n'y arriverais pas. Non que je ne voulais pas écrire ce chapitre... c'était simplement difficile de me souvenir même de l'écrire. Et quand je me suis retrouvée face à face au document, bordel, je me suis demandé quoi écrire. C'est pas top top mais on avance, on avance!
Pour ceux qui ont pleuré le manque d'Ereri dans le chapitre dernier, j'espère vous adoucir avec une couche dégoûtante d'amour adorable. Il y aura probablement du mouvement dans le chapitre prochain... ne serait-ce qu'un peu? Aussi j'ai écouté beaucoup de chansons joyeuses donc c'est possible que ce soit horriblement écoeurant.
Je suis fatiguée et tout le blabla alors je répondrai aux reviews de manière individuelle si je peux et si j'ai le temps/l'envie, aussi. En tout cas vous êtes tous adorables et pour ceux qui m'ont souhaité bonne chance pour mon année de Terminale, je vous renvoie le truc! (Cela dit vous êtes peut-être mes senpais? Qui sait.)
Il me reste une semaine de cours avant les vacances et même si j'ai une composition de philosophie et des tests dans plusieurs matières, assez gros, disons, j'aurai 10 heures de cours de moins pour professeurs en voyages, donc temps potentiel pour écrire le prochain chapitre! Et dans le cas échéant, de toute façon, vendredi je serai officiellement en vacances. Tenez bon!
Il pleuvait.
C'était comme retrouver quelque chose de familier parmi un amas de mensonges et de faux-semblants, et quelque part, Eren avait trouvé son chez lui ici-même. Chez Levi.
Il devait être vingt-deux heures environ, et le soleil avait disparu, mais il faisait toujours étonnamment clair. Ce n'était plus qu'une question de minutes avant que la nuit ne tombe, laissant derrière elle les regrets de la journée et les inquiétudes à venir.
"Eren?" appela une voix distante, et ce n'est qu'à cet instant qu'Eren mouva ses yeux de la fenêtre couverte de gouttes, et du monde qui se cachait derrière. Il ne s'était même pas rendu compte qu'il était plongé dans ses pensées. "Tu veux quelque chose?"
Levi apparut dans l'encadrement de la porte et y appuya son épaule droite. Il avait l'air tellement… naturel, tellement insouciant, face à tout ce qui semblait leur être réservé. Comment pouvait-il agir si nonchalamment? Certes, il avait l'air préoccupé, mais ce n'était seulement que pour Eren. Il ne disait rien, mais il sentait bien combien il mourait d'envie de poser la question. Est-ce que ça va, Eren?
"Hm?" fit Eren, les yeux grand ouverts et les bras qui ramenaient ses genoux contre sa poitrine resserrant légèrement leur étreinte. Tout semblait si fragile.
"Je te demandais si tu voulais quelque chose à boire."
Eren ne dit rien.
Puis il détourna les yeux pour les reposer dehors, pour regarder la rue tranquille et assagie par la pluie. Il n'y avait personne dehors, personne d'autre que des gens qui rentraient chez eux, courant sous la pluie ou partageant un parapluie. Il faisait paradoxalement encore assez chaud pour se permettre d'ouvrir la fenêtre, et durant un instant, Eren considéra aller dehors. De l'air, il en avait besoin ce soir.
"Non, non merci."
Un silence.
Un silence et puis, l'instant d'après, il entendit Levi bouger. Mais au lieu de disparaître et de reconnaître le bruit familier de la vaisselle, il sentit quelque chose s'asseoir sur le lit, à peine à un mètre de lui.
"Hey, Eren." Mais Eren refusa de le laisser gagner, et plissa les paupières pour se trouver quelque chose à fixer. Les yeux de Levi le désarmeraient, et il ne voulait pas se décomposer sous ses yeux tendres. Il voulait qu'il soit fier. "Eren…"
Mais pouvait-il vraiment lutter?
Finalement, Eren tourna la tête et croisa ses yeux, et ce fut comme si son coeur se remettait à battre. Levi ne souriait pas, mais c'était presque un sourire qu'il lui offrait; les coins de sa bouche étaient relevés dans une expression presque malicieuse, et pourtant, il n'avait jamais eu l'air aussi calme.
Ils restèrent ainsi un long moment, assis à se regarder, sans rien dire ni bouger, trop distants et trop près à la fois. Puis Levi finit par s'allonger sur le lit, jetant ses jambes sur le lit, suivi d'Eren qui se reposa à ses côtés. Leurs épaules et les hanches se touchaient, et ils regardèrent le plafond en silence. Le bruit de la pluie, ça, c'était quelque chose qui valait la peine d'être écouté.
"Tout ira bien," murmura Levi dans le silence, parce qu'il le pensait, il le pensait vraiment. "Je ne laisserai personne nous séparer, si c'est ça qui t'inquiète."
Il tourna la tête vers Eren, une partie de son visage noyée dans l'oreiller. Eren tourna la tête à son tour, et ils se regardèrent pour la énième fois, comme pour s'assurer que l'autre était bien là, que ce n'était pas une mirage, pas une illusion, que même s'ils tendaient le bras pour toucher l'autre, ils ne tâteraient pas le vide. Parfois, ils avaient besoin d'en avoir la certitude. C'était ce qui les tenait en vie.
"Je ne m'inquiète pas," soupira pourtant Eren, d'une voix lointaine et fatiguée. Il avait l'air tellement épuisé pour quelqu'un d'aussi jeune. Levi s'attarda un instant sur les traits de son visage, anormalement tendus, et il regretta presque de ne plus l'entendre parler trop fort à n'importe quelle heure du jour. Inquiet ou pas, Eren avait l'air erreinté, de la manière la plus cruelle.
"Eren…" Il tendit la main jusqu'à frôler son visage, mais au moment d'approcher sa vie, il changea d'avis. Il se perdit dans sa propre réflexion, dans l'épais brouillard de ses pensées, se posant sans cesse les mêmes questions. Pourquoi lui? Pourquoi Eren l'avait-il choisi lui parmi tous les autres? Le méritait-il seulement? Levi sourit tristement à cette pensée, celle de, peut-être, avoir gaspillé son adolescence. Il l'avait fait entrer trop tôt dans un monde qui n'était pas le sien, et peu importe ce qu'il pouvait en dire, Eren ne pouvait pas arrêter le temps.
Levi vieillirait.
Eren aussi.
Puis Levi deviendrait aigri et amer, brisé par le temps.
Et Eren aurait la maturité nécessaire pour avoir la bonne idée de s'en aller. Au fond, peu importe combien il aimait se conforter dans l'idée contraire, il savait qu'il finirait par partir. Alors il espéra silencieusement, il espéra qu'il tomberait entre de bonnes mains, des mains qui n'étaient pas siennes, certes, mais des mains douces et innocentes. Comme celles d'Eren. Il espéra qu'il pourrait encore profiter de cette peau infiniment tendre encore un temps, avant que les dernières feuilles de l'arbre ne tombent et que le temps ne jette son ancre. Les minutes étaient comptées, non? Peut-être bien; tant pis.
Levi sourit encore une fois, un peu plus fort, un peu plus grand; et Eren fronça silencieusement les sourcils.
"Quoi?"
Silence.
Eren regarda Levi.
Levi regarda Eren.
"Rien." Il souffla. Son coeur semblait lourd dans sa poitrine. Puis il hésita. "Tu es beau."
Une, deux, trois secondes et enfin Eren avait l'air de s'animer sous ses yeux avec toute la beauté d'un changement de saison. Ses yeux brillèrent un peu, juste assez pour qu'il ait la certitude que ses mots avaient toujours le même effet que la première fois. Tout était première fois, tout était neuf: la sensation, chaque fois, se renouvelait. La chaleur de sa peau ou la froideur de ses pieds nus contre les siens; la vibration familière dans sa voix, celle qui le berçait la nuit tombée, son rire d'enfant qui ne grandit pas; tout chez lui semblait s'être figé pour ne jamais s'abîmer.
C'était si triste d'imaginer une si belle chose brisée. Quitte à choisir, Levi préférait le briser lui-même que de laisser quelqu'un d'autre le faire. Jamais des mains indésirables ne devraient effleurer sa peau—pas même en rêve, pas même en silence, pas même en secret. Rien que lui.
Eren se redressa sur les coudes et avant qu'il ne puisse dire quoi que ce soit, se hissa au-dessus de son visage. D'en haut, il avait l'air tellement intouchable, tellement fier, même si tout en ses yeux lui criait qu'il avait mal. Mal parce que, qu'est-ce que l'avenir lui réservait? Levi n'en savait rien. Il pouvait tout subir: on pouvait l'éjecter de chez lui, on poussait l'assener de moqueries douloureuses, on pouvait lui coller une étiquette qui ne partirait pas. Mais il voyait aussi que peu importe l'issue de cette situation, il n'avait pas l'intention de déguerpir. Chaque fois qu'il en avait la crainte, même secondaire, futile; il suffisait qu'il se plonge dans ses lacs émeraude pour se convaincre du contraire.
"Toi aussi, Levi," murmura finalement Eren de tout en haut, chacun de ses bras fermement planté de chaque côté du corps immobile de Levi.
Il n'ajouta rien, et Levi ne dit rien non plus—comme toujours ils se regardèrent yeux dans les yeux, profitant de chaque instant comme si c'était le dernier. Qui sait ce qui pourrait arriver, après tout. Mikasa pouvait très bien aller en parler à leur père, elle en avait légitimement le droit si elle supposait que c'était un danger pour lui, et peu importe les conséquences. Sa réaction et celle de son père, à venir, n'étaient pas quelque chose qu'il désirait voir. Pas tout de suite, pas encore. Alors pour l'instant, il se contenta de rester là, près de lui, avec la certitude incroyable que c'était la seule chose dont il avait besoin.
"Hey, imbécile," souffla Levi d'en bas, effleurant sa joue droite du bout de ses doigts abîmés.
Eren sourit légèrement, juste un peu, un sourire triste et fatigué. Mais c'était un sourire sincère.
"Qui va me tenir chaud si t'es plus là?" Comme Eren ne disait rien, il continua doucement. "Qui est-ce qui va foirer ma cuisine si t'es plus là pour le faire? Et qui va éparpiller des milliers de baisers dans mon dos si je suis seul dans la baignoire, hm?"
Il aplatit délicatement sa main, et Eren se laissa aller contre elle, cherchant le contact duquel elle dépendait tellement. Mais quand Eren rouvrit ses yeux, il pleurait presque.
"Hey," rappela Levi, alarmé. "Hey, merde—excuse-moi."
Cependant, Eren ne le laissa pas aller plus loin, car il se mit à rire, assez bas pour être un secret, mais assez fort pour le partager avec Levi.
"Tais-toi." Il sourit encore, et Levi l'imita sans même s'en rendre compte.
"Dis, Eren." Un silence, pesant et impeccable, celui qui le mettait en garde de la suite. Il savait. "Puisque les choses ont l'air de mal tourner aussi vite…" Eren baissa des yeux effarés vers lui, prêts à s'indigner qu'il puisse le rejeter aussi facilement, mais avant qu'il ne puisse ouvrir la bouche, Levi continuait déjà. "Qu'est-ce que tu dirais de rendre… ce truc officiel, si on arrive à passer au-delà de tout ça? Je veux dire… nous, ça ne fait aucun doute… après, il s'agit de ton entourage, de ta famille et tes amis… je comprendrai si—"
"Tais-toi," répéta Eren, cette fois-ci plus fort et plus fermement, comme si c'était le seul ordre qu'il ait jamais eu besoin de donner.
Et sans attendre de permission, il se pencha vers son visage et chercha ses lèvres, des lèvres qu'il avait étonnamment appris à connaître et à posséder, des lèvres qui n'avaient l'air libres et sincères que contre les siennes. Levi encadra son visage de ses amis et Eren rit contre sa bouche, parce qu'il savait quelle valeur avaient ces mots. Ça n'était pas rien, pas pour Levi. Ni le mot relation ni le mot amour n'avaient été prononcés, même au bout de tout ce temps, même au bout de tous ces mois, même si nombreuses avaient été les fois où Eren avait soupçonné Levi d'essayer de les dire et vice versa. Mais ça, ça ne comptait pas, pas le moins du monde, pas même un peu. Aucun d'eux ne connaissait la signification du mot amour. Peut-on seulement soupçonner son existence? Est-ce là, quelque part, en nous et en chacun, inné, déjà présent même lorsque l'on n'est pas aimé? Ou est-ce quelque chose que l'on acquiert, que l'on rencontre seulement si l'on est un peu chanceux, et que l'on doit chérir?
Sa manière d'officialiser leur affection, de la montrer, de prendre des risques, c'était la manière propre à Levi de lui prouver son inquiétude, son insécurité, la peur humaine qu'Eren lui soit enlevé.
"Hey," fit encore Levi, et il accrocha le regard du plus jeune dans la seconde qui suivit.
Eren se redressa et Levi l'imita presque aussitôt, un sourire familier sur le bout des lèvres, à peine visible, à peine remarquable si l'on n'avait pas son secret.
"Viens là," confia-t-il comme un secret, agrippant doucement l'avant-bras d'Eren, l'attirant un peu plus près avant de poser son front contre le sien comme ils le faisaient sans cesse.
Etrangement, eux deux avaient toujours été tactiles, plus qu'avec n'importe qui d'autre, et pourtant, ils n'avaient jamais cherché à aller plus loin que les embrassades enflammées et les frontières du raisonnable.
"Tout ira bien," qu'il dit, "tout ira bien," qu'il répéta. Silencieusement, avec douceur, comme si les mots pouvaient l'abîmer et froisser la peau qu'il tenait entre ses mains. Ils restèrent ainsi, maladroitement calés l'un contre l'autre, alors que l'obscurité reprenait ses droits sans attendre de permission.
Et puis ils finirent par retourner chacun de leur côté—Levi alla se préparer quelque chose à boire, Eren s'allongea sur le lit, pensif et silencieux, et au bout de quelques temps, Levi revint à ses côtés comme un fidèle compagnon, et la chaleur qu'il lui prodigua était une chaleur qu'on ne pouvait trouver ni sous les couvertures ni près du feu.
Quand le lendemain arriva, les choses avaient l'air irréelles. C'était comme un rêve, comme si, étrangement, rien ne s'était passé. Que Mikasa baignait toujours dans l'ignorance et qu'aucun risque n'avait été pris.
Ce n'était pas vrai, pourtant.
"Bon," lâcha Levi en allumant sa première cigarette de la journée, et Eren l'observa faire tandis que le vent agréable du matin venait taquiner les mèches noires qui lui tombaient sur les yeux. Il était si beau comme ça, dès le matin, sans prétention, sans artifice, seulement motivé par la nicotine, la cafféine, et la manière qu'avait Eren de poser ses yeux sur lui.
"Bon," répéta Eren sans entrain. Il savait ce qui l'attendait derrière ces mots. "À quelle heure est-ce que tu sors?"
"Tard." Eren s'en doutait. Il n'avait pas l'espoir d'entendre une réponse différente; seulement l'envie naïve de se changer les idées. "Reste chez toi, ce soir. Règle cette histoire. Et appelle-moi, d'accord?" Il n'attendit pas la réponse d'Eren pour porter sa cigarette à ses lèvres, mais une dizaine de secondes plus tard, il reprit. "Si ça tourne mal, Eren, ne fais rien de stupide et appelle-moi sur le champ. Je n'ai pas de voiture mais je serai là en moins de temps qu'il t'en faudra pour prononcer mon nom. Okay?"
Cette fois, Eren hocha doucement la tête, le coeur battant soudainement un peu plus vite. Après tout ce temps, chaque fois que Levi parlait de cette manière, protecteur et possessif, comme un ange gardien dont tout le monde ignorait l'existence, il ne pouvait s'empêcher de ressentir une certaine fierté, et une tendresse qu'il ne vouait qu'à lui.
Puis Eren tourna les talons, et l'instant d'après, au moment même où Levi prononça son nom, une main emprisonna son bras et le ramena près de lui. Il fit volte face sous ses doigts et Levi profita de sa surprise pour l'embrasser sans une once d'hésitation, à l'endroit où ils avaient si souvent échangé des baisers, juste là, devant chez lui, où personne ne semblait remarquer leur existence.
Levi tint sa cigarette loin de son visage et l'embrassa encore une fois, plus doucement, cette fois, relâchant son bras seconde après seconde, à mesure qu'Eren répondait à son baiser. Ils finirent par se détacher, et Eren lui donna un bref coup de poing dans l'épaule, chose à quoi Levi répondit par un rire léger et agréable à entendre.
Quand Eren rentra chez lui, sa maison était vide. Enfin, elle semblait vide.
Il n'y avait pas un bruit, pas une voix, c'était presque comme si jamais personne n'avait vécu ici. Tout était immobile, Eren aussi; et il fixa les environs avec patience comme si c'était la dernière fois qu'il en avait l'occasion. Il retira ses chaussures, les laissant perdues au milieu de l'entrée, puis s'avança avec prudence comme s'il entrait la maison d'un inconnu, et son coeur n'osa pas battre de peur de briser le silence.
Un instant, Eren hésita à appeler le vide, à appeler sa soeur, son père peut-être, à s'assurer qu'il n'était pas seul. Mais lorsqu'il s'avança dans la cuisine, il n'en eut pas besoin—une silhouette immobile se dessinait contre le comptoir, comme si elle l'attendait.
Son coeur se serra.
C'était Mikasa.
"Tu n'es pas partie," fit-il, parce que c'était bien le seul constat qu'il pouvait faire. Qu'avait-elle fait et dit en son absence? Avait-elle parlé à leur père, s'était-elle énervée?
"Non," finit par répondre Mikasa après un certain silence, comme si quelque part, elle avait été surprise de sa venue sans trop vraiment l'être non plus. Elle l'attendait probablement. Oui, c'était sûrement ça, car quand Eren prit un pas prudent et muet en avant, elle se redressa, ne laissant que ses paumes nues contre le comptoir propre.
Elle le regarda, et Eren la regarda aussi. Que pouvaient-ils se dire?
Il y eut ce silence, ensuite. Un silence gris et vide, le genre de silence déplaisant qu'on ne choisit pas—mais de la même manière, le combler semble être impossible. Alors on attend. Ils attendaient.
Puis finalement, comme s'il devenait insoutenable, Mikasa s'éclaircit la gorge.
"Où tu étais?" Mais Eren savait, il savait qu'elle ne posait la question que pour avoir la confirmation qu'il était bien là où elle était certaine qu'il soit. Maintenant, la seule chose qui comptait était de protéger l'identité de Levi, c'était tout ce qu'il leur restait. Et même si Levi avait offert de rendre leur relation publique, la camoufler semblait être la priorité.
Eren ne répondit pas. Sa gorge était sèche et ses jambes n'étaient plus si solides, il avait l'impression de sombrer dans une spirale silencieuse de détresse et d'amertume. Regret. De peur, douce et légère, à peine présente—mais bien là, cachée sous la surface.
"Eren…" commença Mikasa à nouveau, se tournant vers lui—ses mains claquèrent doucement contre ses hanches dans un geste mou et monotone, et Eren hésita à détourner les yeux. Voir sa soeur démontrer de la déception était la dernière chose dont il avait besoin.
Cependant, elle continua.
"Je n'en reviens pas." Elle s'arrêta, souffla, prit son temps. Ses mèches noires lui cachaient presque les yeux. "Je suis furieuse, tu sais pourquoi?" Eren fit mine de secouer la tête, mais il n'était pas certain d'avoir bougé d'un pouce. Il était paralysé. "Parce que, tu as jugé que c'était quelque chose de superficiel, ou bien peut-être que tu ne me faisais pas confiance? Eren, à quoi tu pensais? Je suis ta soeur, tu t'en rappelles n'est-ce pas?"
Eren releva la tête et fronça les sourcils. Il ne voyait pas où elle voulait en venir. Puis Mikasa s'avança d'un, deux pas et sa proximité était tellement évidente qu'Eren ne prit plus la peine d'essayer; il détourna les yeux avec honte et remord, non parce qu'il ne l'avait pas mise au courant, mais parce qu'il craignait horriblement que les choses ne changent. Il était heureux tel qu'il était. Il ne l'avait pas été pendant longtemps.
"Eren," répéta-t-elle encore, et avec la délicatesse d'une mère, elle attrapa son menton entre son pouce et son index. Lentement, elle lui redressa le visage, et inévitablement, leurs yeux s'accrochèrent. Elle ne bougeait pas. "Pourquoi tu ne me l'as pas dit plus tôt?"
Sa voix avait baissé et curieusement, un sourire fantomatique effleurait ses lèvres d'habitude si sérieuses. C'est sûrement ça qui poussa Eren à se détendre, emprisonné par les doigts de sa soeur caressant sa peau et la force de son regard.
"J'ai—" Un soupir. Il ferma les yeux—puis les rouvrit. "Excuse-moi."
Deux, trois, quatre secondes et Mikasa brisa le contact pour l'attirer contre elle. Eren se laissa faire, aussi surpris que soulagé, et dans un dernier instant, entoura sa taille fine de ses bras. L'odeur de sa soeur n'avait pas changé, pas depuis tout ce temps—elle sentait la maison, elle sentait le sentiment de familiarité et de sécurité qu'on ne trouve qu'à un seul endroit.
Certes, il retrouvait la même chose chez Levi. Avec Levi. Mais Levi, c'était autre chose, Levi, c'était le point qui clôturait chacune de ses phrases, Levi était la lueur du soleil vers six ou sept heures du matin, Levi était l'odeur distante et agréable d'un café ou d'un thé à cette même heure. Levi était son chez lui, aussi, mais contrairement à Mikasa, il savait que Levi ferait toujours passer ses émotions avant.
C'était difficile à expliquer. Mais Levi était un homme de coeur. De sang froid, aussi, mais il avait bien plus d'émotions qu'il semblait en avoir, et bien que Mikasa en ait aussi, elle était irrémédiablement liée par un contrat de sang, une responsabilité colossale qui changeait les conditions du pacte. L'amour fraternel a une sincérité qui peut faire mal, et ça, il n'était pas sûr d'en vouloir. Cependant, contre Mikasa, respirant tout aussi lentement qu'elle comme s'ils étaient prêts à s'endormir ici, au milieu de nulle part, c'était la preuve dont il avait besoin.
"Excuse-moi," murmura encore Eren à un moment.
Puis à un autre, Mikasa passa une main dans ses cheveux.
"Je ne l'ai pas dit à Papa tu sais. Pas parce qu'il ne mérite pas de savoir, mais parce que ce n'est pas à moi de le faire. Prends tes responsabilités."
Habituellement, il aurait été agacé d'un tel discours, mais dans des circonstances pareilles, cela ne pouvait être que la pommade sur une plaie fraîche. Non seulement son père ne savait pas, et le chaos était repoussé à quelques heures, jours ou semaines; mais elle semblait le tolérer avec une aisance incroyable. N'avait-elle pas des remarques à lui faire?
Ah, tiens.
"Je ne dis pas que c'est une bonne chose, Eren. Il a quel âge? Trente? Quarante? Peu importe. Ce que je veux dire, c'est que tu es assez grand pour décider toi-même de ce genre de choses, mais s'il te plaît, fais attention, d'accord? Au bout du compte, si ça tourne mal, c'est nous qui te ramasserons à la petite cuillère."
"Oui." Juste ça. Un contrat silencieux.
Mais ses mots étaient apaisants, plus qu'il ne l'aurait espéré. Nous. Elle avait dit nous. Elle supposait qu'ils étaient encore une famille, même après le décès de leur mère, même après l'absence de leur père, même après qu'elle soit partie et qu'Eren ait fait des choix difficiles. Même après tout ce temps plein de secrets et d'inquiétudes, même après toutes ces années qui avaient filé. Elle supposait que rien n'avait changé et qu'il y aurait toujours quelqu'un derrière la porte d'entrée, prêt à lui offrir la chaleur de bras affectueux et des mots doux qu'on ne dit plus qu'avec les mains.
C'est à cet instant précis qu'Eren se mit à pleurer.
Doucement, tout doucement—avec autant de lenteur qu'un coeur qui s'arrête peu à peu, et il pleura parce qu'il en avait besoin. Tout ce qu'il contenait restait enfermé ici, coincé entre les parois de sa poitrine, interdits de sortie quelconque. Il n'y avait aucun moyen de s'en débarrasser. Il n'y avait aucun moyen de se débarrasser du manque de ses parents, de la solitude qui régnait depuis toujours, depuis que Mikasa était partie, elle aussi, parce qu'il fallait bien qu'elle grandisse un jour. Il grandirait un jour, lui aussi. Il pleura parce qu'il commençait à réaliser que ce qu'il avait avec Levi comptait à ses yeux, et qu'il ne s'agissait plus de jouer, de se tourner autour, d'attendre un premier baiser—il s'agissait maintenant de sauvegarder cette chose précieuse qu'ils avaient parce que tant de choses allaient tenter de les en priver.
Pas forcément quelqu'un. Pas forcément ses amis, ni son père, ni personne.
Peut-être était-ce l'oeuvre du temps, de la fatalité humaine. Peut-être l'un quitterait-il l'autre de manière ultime, laissant l'autre dans un monde qui ne lui appartient plus—un accident pouvait si vite arriver. Peut-être pouvaient-ils se lasser l'un de l'autre, peut-être étaient-ils trop faibles pour trouver le courage et l'énergie d'entretenir la flamme mince et faiblarde qui les liaient. Elle était faible, comme elle était comme toutes les autres—cela ne signifiait pas qu'ils ne s'aimaient pas. S'aimer, qu'était-ce, d'abord? Mais tant de choses menaçaient de rétablir la vie telle qu'elle était, et silencieusement, Eren pria pour qu'elle ait été planifiée ainsi. Lui, avec Levi, sans problème quelconque.
Juste eux. La pénombre. Le silence. La chaleur qu'ils partageaient sans égoïsme.
Ils restèrent enlacés sans rien dire, parce que le silence leur allait bien, et au bout de quelques temps, se détachèrent comme si rien ne s'était passé. Il y eut ce moment embarrassant où chacun hésita à s'avancer, reculer, à parler ou se taire encore un peu. Eren tenta un sourire maladroit, secoué comme s'il se réveillait d'un rêve étrange—et Mikasa passa une main dans ses cheveux dans un geste songeur.
Il fallut quelques secondes à Eren pour qu'il réalise que tout n'était pas si laid qu'il l'aurait cru. Son père ne savait pas, et il pouvait toujours espérer que s'il venait à l'apprendre, il abonderait dans le sens de Mikasa. Quant à cette dernière, elle était assez mature et réfléchie pour prendre les bonnes décisions, et il faisait confiance à son choix. Il était conscient du risque potentiel qu'elle représentait, mais il savait aussi qu'elle était sincère: si c'était à Eren d'avertir Grisha, alors il savait que Mikasa n'aurait nullement l'intention de le faire pour lui. Approuver était un grand mot, mais elle ne désapprouvait pas non plus. Après tout, c'était bien Levi qui l'avait rendu heureux durant tout ce temps, pas vrai?
"Hm…" commença Eren sans trop savoir quoi dire, et il se sentit comme un étranger face à quelqu'un d'autre qu'il ne connaissait pas non plus. Cela ne dura qu'un instant, cependant, car Mikasa passa à ses côtés pour se rendre dans le salon et laissa une main affectueuse frapper doucement le sommet de son crâne.
Eren gémit en se tenant la tête, fronçant les sourcils sans vraiment être en colère, et un rire doux s'évanouit alors que Mikasa s'éloignait déjà.
Le chaos inévitable, après tout, n'était pas encore prévu pour aujourd'hui.
Les choses sérieuses ne commencèrent que quelques jours plus tard.
Le lundi suivant, Levi termina plus tôt, et prit l'initiative d'attendre Eren à la sortie des cours. Il n'avait pas de voiture, par de moyen de le ramener comme il se devait, mais il savait qu'Eren s'en ficherait. Dehors, fumant une cigarette près du portail dans un costume qui ne convenait ni à un élève ni à un professeur, Levi avait pourtant l'air de faire partie de cette masse, si l'on oubliait tout l'argent qu'il avait dû dépenser dans sa nouvelle cravate et sa paire de chaussures.
Chemise noire, costume noir, cravate rouge—si ça c'était l'allure d'un professeur, alors peu importe quel cours il enseignait devait en valoir la peine, n'est-ce pas? C'est probablement ce que se dirent des groupes d'adolescentes en traversant la route pour sortir du lycée, passant devant Levi en chuchotant comme des enfants; faussement secrètes, faussement discrètes.
Levi s'en fichait. Il savait qu'il n'était pas laid—il savait qu'il appartenait à un monde…différent. Mais il n'avait jamais pris le temps ni la peine de se demander si cela faisait de lui quelqu'un de différent pour autant, c'est pour ça qu'il ne daignait ni lever la tête pour soutenir les murmures timides, ni partir pour y échapper.
Il était là pour Eren. Point.
C'est quand Eren passa le portail, en pleine discussion avec Ymir et Jean, qu'il daigna seulement réagir. Il leva pensivement la tête, cigarette à la main, et lorsqu'il la porta à ses lèvres, remarqua Eren, avec Ymir à sa gauche et Jean à sa droite, dans un sweat à capuche qui ne lui tenait probablement pas chaud, et la bouche trop occupée à s'écrier bruyamment. Difficile de le rater.
Levi décroisa les jambes et se redressa, bougeant ses hanches pour se décoller du mur contre lequel il s'était nonchalamment appuyé, et soupira un petit nuage de fumée qui disparut dans l'air. Eren cessa de parler, laissa la parole à Jean, qui ne s'en priva pas, et quand Eren se mit à sourire, ses yeux se posèrent sur le petit homme près du mur, observant attentivement comme si chaque détail était quelque chose à apprendre.
La manière dont il souriait avec eux. Le son de son rire. Chaque battement de cil, chaque regard et chaque geste, même la façon dont il marchait maladroitement, se reprenant sans cesse pour ne pas donner un coup d'épaule à l'un de ses deux camarades. Mignon, on pouvait le dire. Maladroit, aussi. C'était exactement ce qui faisait de lui ce qu'il était.
Levi haussa un sourcil amusé et Eren y répondit en ouvrant stupidement la bouche, agrippant de ses deux mains les lanières de son sac à dos sur chacune de ses épaules. Coudes en arrière, menton levé, il dépassait la plupart des élèves qui marchaient tout autour, et ses longues jambes prenaient le temps là où celles des autres semblaient se précipiter.
Il commença par ralentir, puis, sans trop s'en rendre compte, s'arrêta—et lança son sourire le plus radieux à la seule personne qu'il souhaitait voir.
Jean et Ymir s'arrêtèrent à leur tour, à peine un mètre devant lui, et Eren se posa la question.
D'habitude, il aurait simplement souri, puis offert son plus triste regard, celui qui voulait dire, ce n'est pas grave, on se voit plus tard. Et ils auraient marché sur différents trottoirs, tous deux concentrés sur leur trajectoire commune mais trop conscients de la présence de l'autre à quelques mètres de là, au bout de la chaussée. Ils auraient pris des sièges différents et auraient passé le trajet à se chercher du regard comme deux inconnus dans une foule, s'effleurant, s'épiant avec timidité et hésitation, s'accrochant juste assez longtemps que leurs regards aient un sens. Puis Eren aurait dit au revoir à ses amis, qui n'auraient pas remarqué son silence distrait planté au milieu des conversations qu'il animait habituellement, et aurait rejoint Levi, immobile à quelques pas de là, avec un sourire satisfait au lèvre. Ils ne s'embrasseraient pas. Ils ne s'enlaceraient pas. Ils resteraient simplement là, l'un en face de l'autre, à ne rien dire, juste se regarder, comme s'ils n'en auraient plus jamais l'occasion. Eren sourirait comme cet abruti qu'il est, et Levi poserait sur lui deux yeux brillants, deux yeux pleins d'une tendresse que seul Eren pourrait traduire. Le sourire d'Eren s'élargirait encore un peu, et ils disparaîtraient côte à côte, peu importe où ils iraient.
Ce ne fut pas le cas.
Eren aurait pu… mais il se souvenait des mots de Levi, et le fait qu'il lui ait proposé de rendre leur affection publique lui donnait presque l'impression que tout était possible. Il savait qu'il aurait dû être prudent après avoir frôlé le pire deux jours plus tôt, mais un feu brûlait dans sa poitrine et il refusait de renoncer à la chaleur.
Alors il jeta un regard d'excuse à Jean, qui fronçait les sourcils de son air habituellement grincheux, et Eren s'éloigna d'un pas hésitant jusqu'à s'arrêter près de Levi.
Levi se redressa davantage, le bras courbé près de ses côtes retomba doucement contre son corps, cigarette toujours en main, et même s'il détestait l'admettre, il leva les yeux de quelques centimètres.
"Salut," lança Eren avec nonchalance, et il était difficile de croire qu'ils se voyaient depuis un an déjà. Chaque mot, chaque regard semblait être le premier. C'était la répétition infinie d'une amourette adolescente. Chaque nuit, chaque matin avait sa nouveauté, et chaque fois que l'un effleurait l'autre des yeux, un battement de coeur se perdait. Inévitable. Difficile de lutter.
Trois, quatre, cinq secondes. Eren souriait encore. Increvable.
"Salut," répondit finalement Levi, avant de porter sa cigarette à sa bouche. Gesture habituelle.
Eren jeta un coup d'oeil en direction d'Ymir et Jean, arrêtés quelque part au milieu de l'allée, yeux rivés vers eux et sourcils trop froncés à son goût. Alors Eren se tourna de nouveau vers Levi, le coeur étouffé par la dégoûtante satisfaction de le voir si tôt, si facilement—d'éviter le triste raccourci du silence, et hésita un instant à quel comportement adopter.
Mentir, il savait faire. Mais Jean n'était pas stupide, et Ymir savait plus de choses qu'elle ne devait.
Il baissa les yeux jusqu'à ses mains, et quand il vit que Levi avait eu le temps de ramasser sa sacoche de cuir, attrapa puérilement la manche de son costume avant de le tirer après lui.
Levi fronça les sourcils mais ne lutta pas, et Eren ne le lâcha que lorsqu'ils se plantèrent devant ses deux amis, incrédules et curieux.
Jean voulait dire quelque chose, mais l'embarras se faisait déjà ressentir par le rouge inhabituel sur ses joues. Grincheux ou pas, il était presque aussi timide que Bertholdt, au fond.
Ymir, elle, avait l'air détendue, mais une curiosité qui lui était propre se lisait dans ses yeux. Distraite, mais présente. Eren ne pouvait pas la manquer.
"Voici Levi," lança Eren d'une voix presque trop euphorique pour être normale, "c'est un… ami de la famille."
Il jeta un bref regard vers Levi, à ses côtés, qui fit de même sans rien ajouter, juste pour vérifier si le mensonge lui convenait. Il était évident qu'il n'était pas prêt pour rendre ça publique, merde, il n'était même pas sûr de pouvoir être un jour prêt, même si l'idée était plus que plaisante. Mais Levi n'y vit pas d'inconvénient, et hocha doucement la tête comme pour valider son excuse.
"Oh," lâcha Jean avec surprise parce que, merde, comment était-ce possible?
Une chance que Jean ne prenne jamais la peine de vérifier autour de lui et d'examiner les autres passagers du bus. Une chance que personne ne se rappelle de ce petit personnage silencieux et passe-partout.
"Salut," fit Ymir à son tour, avec tout le naturel du monde, parce que peu importe à quel point Levi avait l'air élégant et intimidant, Ymir restait Ymir.
Levi hocha la tête derechef, plus doucement et à peine perceptiblement, juste pour lui répondre. Jean se contenta de se gratter la tête en faisant une moue embarrassée, et Eren profita du silence pour prendre les devants.
"Hm… on y va?"
Il haussa ses sourcils comme pour les défier de dire non, et ils finirent par le suivre, Levi de l'autre côté d'Eren, étrangement petit pour son âge.
Ils marchèrent en silence et plusieurs fois, Eren se demanda si c'était une bonne idée. Mais il n'y avait aucune conversation, aucune atmosphère qui pouvait valoir le simple fait de marcher dans la rue côte à côte avec Levi, avec ses amis de l'autre côté—rien ne valait le frottement volontaire et nonchalant de son bras contre le sien, et rien ne pouvait égaler la sensation d'avoir le contrôle.
Jean fit quelques remarques sur le temps, Ymir se moqua sans hésitation, et Eren sourit durant tout le trajet. Sans interruption.
Sa main frôlait la sienne, leurs corps étaient horriblement proches, et il savait qu'il jouait un jeu dangereux, mais l'adrénaline qui le tenait éveillé était trop délicieuse pour qu'il n'y renonce.
L'arrêt contenait déjà quelques mondes, et le bus arriva étrangement vite. Ymir et Jean se hâtèrent d'occuper la barre au centre du bus, quasiment tous les sièges étant déjà pris, et Eren et Levi les rejoignirent, Eren prenant soin d'enrouler ses doigts en bas de la barre, là où sa main disparaissait de leur champ de vision, afin que celle de Levi puisse rester proche sans qu'on ne pose de questions.
Comme de nombreuses fois déjà, leurs mains se touchèrent à plusieurs reprises, parfois par accident, parfois volontairement—et Levi sembla étrangement à l'aise. Contrairement à Eren lorsqu'il avait fait un pas dans le monde de Levi, celui du travail, du luxe et de l'argent, Levi suivait la conversation d'un air sérieux, et Jean détourna plusieurs fois les yeux quand il croisa son regard, le rouge aux joues. Eren ne parla que peu, il écoutait à peine, et quelque part il espérait avoir créé une opportunité à long terme en le présentant de cette manière.
Jusque là, personne n'avait questionné la présence de Levi en face du lycée, et personne ne l'y avait jamais vu. Professeur? Absolument pas. Quel professeur serait aussi friqué, de toute manière? Non, personne pourtant ne questionna sa venue ici, ni la relation qu'entretenait Levi avec les Jaeger, ce qui d'ailleurs était tellement faux qu'il en aurait ri s'il n'était pas accompagné. En fait, ça n'aurait pas pu être plus éloigné de la vérité. Mais maintenant que Mikasa savait, Eren se sentait plus en sécurité, et l'étrange paradoxe que ce fait tenait face à la panique qui avait précédé suffisait même à le déstabiliser.
Mais l'important était là. Levi et Eren étaient côte à côte, respirant le même air, touchant la même barre dans le même bus et au même moment; Ymir et Jean n'avaient pas l'air si troublés et Ymir avait même l'air d'apprécier Levi, aux rares occasions où il se permettait d'intervenir (la plupart du temps, pour apporter, en quelques mots concis et efficaces, ce qui manquait au reste—Jean avec de mauvais arguments, Ymir avec une question, Eren manquant maladroitement de tomber dans le vide ; cela dit, personne n'aurait pu voir la main discrète qu'il avait glissé autour de sa taille pour le rattraper avant le pire).
Non, le véritable problème ne se posa que le mercredi, lorsque Jean et Eren attendaient leur bus après les cours du matin. Ils avaient fini pour la journée, et Eren n'avait pas pu revoir Levi depuis le lundi faute de temps libre et d'occasion. Levi travaillait—Eren s'efforçait de faire de même, et bien que d'habitude, ils n'aient jamais pris la peine de s'en empêcher pour si peu, ils ne s'étaient pas revus depuis.
Eren commençait à ressentir le manque que les appels téléphoniques ne comblaient pas, celui de la chaleur de sa peau et de la couleur de ses yeux.
Jean semblait de plus en plus préoccupé par l'avenir et tout comme Eren, il s'efforçait au mieux de rester attentif, de travailler, d'au moins essayer un peu chaque jour, même si ça ne semblait pas avoir le moindre sens. Eren se posait des questions importantes auxquelles il ne trouvait pas de réponse, et l'horreur qui avait éclaté quelques jours plus tôt laissait un goût amer derrière; celui de l'incertitude. Non qu'il eût douté de Levi et lui… mais de ce qu'il adviendrait d'eux.
Levi avait un travail stable. Il était là depuis longtemps, on le payait, il était essentiel. Il voyageait parfois, juste un ou deux jours, pour des raisons professionnelles ou des réunions qui nécessitaient certaines hiérarchies. Il ne travaillait que dans les bureaux, mais chaque employé avait sa propre importance, et Levi, apparemment, était connu pour certaines choses qu'on pourrait qualifier de ses éléments. Quoi? Eren ne savait pas, qu'est-ce qu'il en ferait de toute manière, ces conneries ne lui parlaient pas plus que les mathématiques. Mais Levi ne pouvait pas se permettre de quitter son job, ni d'en trouver un autre, ni même d'y songer un instant.
Eren, quant à lui, ne savait pas quoi faire. La certitude de rester dans les parages était dangereusement faible et il refusait d'admettre l'évidence: viendrait bien un jour où les chemins qui s'étaient croisés se sépareraient à nouveau.
Jean était fatigué, il avait peu dormi, la note qu'on lui avait rendue le matin même était l'opposé de ce qu'il avait attendu. En quelques mots, simples et précis, cette journée était merdique.
Tout était parti d'une erreur de débutant. La même qu'avec Mikasa.
Son téléphone était posé sur le trottoir, il appuyait régulièrement sur le bouton central pour que l'écran s'allume et affiche l'heure, parce que le bus était encore en retard et qu'il ne pouvait plus attendre d'arriver devant chez Levi. Il n'arriverait pas avant quelques temps, mais l'idée même de retrouver le confort familier et silencieux de son appartement le détendait.
Puis son téléphone avait vibré, et Eren avait jeté un coup d'oeil tandis que Jean avait enfoui sa tête dans ses bras, tentant de récupérer quelque énergie en fermant les yeux. Vainement.
Eren rit doucement au message que Connie venait de lui envoyer, puis le lut à voix haute pour le plaisir de Jean. Jean pouffa à son tour contre la manche de sa veste, puis se redressa et donna un coup d'épaule contre la sienne avant de lui arracher le téléphone des mains pour le lire lui-même.
Eren voulut résister puis abandonna, souriant encore des mots qu'il venait de lire. Jean remonta dans leur conversation, faisant défiler l'écran, puis une nouvelle vibration les fit taire—Jean cliqua sur le message automatique par réflexe, mais s'immobilisa lorsqu'il vit ce qui s'y afficha.
Il fronça les sourcils, et tout de suite, Eren ne remarqua pas, trop occupé à fermer les yeux pour éviter la lumière du soleil, et persuadé que Jean était trop concentré à lire ce que Connie venait, selon lui, d'envoyer.
"Qu'est-ce que Connie m'a encore envoyé?"
Silence.
"Rien," fit Jean, d'une voix plus incrédule qu'autre chose. "Ce n'est pas de lui."
Une seconde plus tard, Eren avait les yeux ouverts et ne souriait pas, et il s'était redressé plus vite que lorsque la réalisation qu'il s'était rendormi après son réveil le frappait le matin.
Jean fronça les sourcils, comme à son habitude, mais tout avait un air de reproche.
"Eren pourquoi ce mec te demande d'apporter tes 'propres' clés?"
Ce n'était pas le ton protecteur et inquiet de Mikasa, mais l'incompréhension sincère de Jean. Tout ce qui n'était pas logique le faisait tiquer, et ça, ça n'avait rien de logique. Il aurait habituellement eu affaire à Armin pour ce genre de choses, mais il devait bien l'admettre: si Levi était l'ami de la famille qu'il avait décrit, en toute logique, c'était de son père et seulement de son père qu'il était le plus proche. Son père? Jamais vu. Jamais rencontré. À quoi ressemblait-il déjà?
Levi l'avait déjà vu en photo, oui. En un an, il en avait eu l'occasion, même s'il n'était jamais venu chez les Jaeger parce que c'était un risque inutile. Mais c'était le plus gros mensonge possible.
Il hésita à mêler Mikasa à ça, parce que dans l'histoire, elle savait, elle. Il hésita à soutenir qu'il était bien ce qu'il avait dit qu'il était, qu'il était proche de Mikasa et de lui comme un père ou un oncle. En quelque sorte.
Mais Jean le suspectait déjà de lui mentir, et même s'il ne sous-entendait absolument rien, il attendait qu'Eren admette que son mensonge venait de se périmer. Qui aurait pu penser que les mensonges avaient une date de péremption, huh?
"Un ami de la famille," répéta Jean, presque moqueur. "Ami mon cul, d'où tu connais ce gars?"
Connaissant Jean, les scénarios qu'il imaginerait auraient un effet moins grave que sur Mikasa. Si le mot drogue était mentionné, alors Jean se contenterait de souligner les nuisances sur sa santé, lui reprocherait de s'en être procuré sans lui dire, et peut-être enfin lui demanderait de lui faire essayer, juste une fois. Ce n'est qu'un exemple.
Non, vraiment, Jean ne s'inquiétait pas—en revanche, nier était vain. Jean le connaissait mieux que ça.
"T'as une clé de chez lui?" Haussement de sourcils. "Bordel."
Bam, bam, c'est quoi ce putain de son? Ah, oui, le coeur d'Eren qui éclate dans sa poitrine. Oups.
"Je savais pas que t'avais d'autres amis à part moi. Surtout un type friqué comme ça. Il habite dans un manoir, c'est ça? Et il t'a donné les clés? Salaud, va."
"Je peux tout t'expliquer—" commença Eren, encore perdu entre l'envie de tout lui dire et celle de tisser un autre mensonge autour de celui que Jean s'imaginerait.
"Non non, je comprends, moi aussi j'aurais gardé le secret, après tout s'il s'agit d'accès à l'argent il faudrait être idiot pou—"
"Jean!" s'écria Eren, et celui-là se tut avec irritation.
"Quoi?" Un grincement de dents, à peine.
"Arrête."
Eren est sérieux, il ne plaisante pas, et son visage est fermé comme cette fois où Eren l'avait envoyé promener après avoir reçu trois mauvaises notes dans la même journée et que Jean lui avait demandé l'heure. Difficile de coopérer.
Jean le regarda sans comprendre, Eren reprit son téléphone, et avant qu'il ne puisse dire quoi que ce soit, le bus arrivait déjà. Eren se leva sans un mot, Jean l'imita, et Eren se demanda pendant combien les apparences pouvaient-elles tromper.
Ce n'était plus qu'une question de temps, n'est-ce pas?
