Quoi? Soko a écrit le chapitre 27? Pas croyable.

Yo. Désolée les gars. J'ai écrit beaucoup de smut en anglais dernièrement, j'ai aussi repris une alimentation saine et des exercices de fitness tous les jours, ce qui a occupé pas mal de mes pensées... Et puis bon, pour être honnête, le bagage émotionnel a été très lourd aussi. Un conseil: les relations virtuelles, c'est un coup à devenir fou. Mais je crois avoir repris le contrôle de la réalité, et dans ce chapitre, étonnamment, j'ai réussi à caser Mikasa et Grisha (qui sont importants omg aimez-les) (d'ailleurs pour ceux qui sont au courant du nouveau chapitre de snk... aidez-moi je m'en remets toujours pas, why? why?), et un tout petit de drama mais ça c'était nécessaire. Bon sinon que du fluff. J'ai eu le sourire en écrivant la plupart du chapitre.

PS: J'aime pas les gosses, mais Petra... bref, Petra.

Je commence à avoir du mal à enchaîner la suite alors si vous avez des idées pour les chapitres qui suivent (histoire qu'on atteigne les 30/31 chapitres au moins avant que je place ma fin?) n'hésitez pas je suis toute ouïe! Toujours dispo H24 sur mon tumblr, "damnhoppus", vous connaissez la chanson, cliquez sur le petit "inbox" à gauche et si vous n'avez pas de compte mettez votre pseudo histoire que je m'y retrouve. J'ai besoin d'idéééées! Bon, sinon, plus qu'une semaine de vacances et c'est déjà l'horreur. Je vais devoir choisir des facs, mais je pense avoir trouvé mon bonheur... un peu. Et vous? Parlez-moi de vous nom de dieu.

Aussi désolée pour le retard. Et pour ce chapitre qui vaut franchement pas grand chose... mais j'étais distraite en l'écrivant et j'ai dû m'y prendre à plusieurs reprises. Dites-moi ce que vous voulez voir dans les prochains chapitres, développez ou pas, et j'essayerai pour vous faire plaisir. Gah.


Certains disent que le lendemain est le plus important. Le moment où l'on se réveille, que nos yeux tombent sur la personne endormie à nos côtés—mais pour Eren, ce fut différent, car lorsqu'il rouvrit les yeux, et qu'il balança nonchalamment son bras à la place de Levi, il tomba dans le vide avant de rencontrer les draps laissés froids et inoccupés. Eren se redressa sur les coudes, alarmé, quand une voix stridente retentit dans tout l'appartement : celle d'un enfant. Un rire, probablement. Il eut à peine le temps de froncer les sourcils que Levi apparut dans l'encadrement de la porte, en chemise et pantalon de travail, l'épaule appuyée contre le mur.

"Ne te rendors pas, idiot."

Avec un sourire, Eren leva les yeux vers lui. Levi avait les bras croisés, un visage aussi vide que d'habitude, mais il le connaissait assez bien pour discerner l'amusement presque puéril dans sa voix. Aucun d'eux n'avait oublié ce qui s'était passé la veille, et quand Eren le réalisa, il rougit violemment puis détourna les yeux. Du coin de l'oeil, il vit Levi sourire à son tour.

"Bien dormi ?" taquina-t-il, forçant à peine.

Pour toute réponse, Eren se laissa tomber contre les oreillers dans un grognement excessif. La voix d'Hanji retentit de la cuisine et Levi tourna la tête en direction du couloir pendant quelques secondes. Puis, il se décolla de la porte et décroisa les bras.

"Habille-toi. Je t'ai laissé dormir parce que tu avais l'air inoffensif mais toi et moi on a des projets," fit Levi, et comme pour renforcer ses dires, le rire de la gamine s'éleva une nouvelle fois, bref mais vif.

Il ne laissa pas le temps à Eren de lui répondre, et puisque tout était déjà prévu, il ne protesta pas. Il sortit du lit trois minutes plus tard, l'esprit embrumé de pensées et l'estomac étrangement serré. Il avait l'impression de devenir père, aujourd'hui : c'était insensé, mais tout de même. Il allait s'occuper d'elle avec Levi, le principe était le même. Depuis le début, Levi s'était toujours arrangé pour s'absenter tout seul, parfois même sans le prévenir, et Eren avait toujours considéré leur relation comme étant privée et inaccessible, alors, pourquoi s'immiscer ? Aujourd'hui, en revanche, il faisait un grand pas sans trop savoir ce qu'il représentait. Il se dit que la présence d'Hanji l'aiderait peut-être, puis s'habilla en silence. Levi passa dans le couloir pendant ce temps, et s'arrêta pour le regarder chercher ses vêtements comme un vieil homme sans lunettes. Il lâcha un bref rire, puis reprit son chemin.

Quand Eren finit par apparaître dans le salon, révélant un vieux t-shirt gris au milieu, Levi éloigna sa tasse de ses lèvres et se tourna de moitié, du haut d'un tabouret. Ses mains étaient maladroitement glissées dans ses poches arrières, et sa chemise trop grande pendait sur le bord de ses épaules; il avait l'air d'un adolescent comme les autres, cheveux bruns en bataille et regard presque timide.

"Petra," appela Levi, et le brouhaha derrière eux se tut presque aussitôt. "Tu as déjà vu Eren ?"

La petite fille se leva, jusqu'ici assise à même le sol en face d'Hanji (qui leva la tête en souriant) et se retourna en sa direction. Levi savait bien qu'elle ne se rappellerait pas de leur première rencontre, mais il lui avait parlé d'Eren à de nombreuses reprises, en fait, il avait dit autant qu'il était possible de dire à une gamine de son âge, à peine sept ans. Ses yeux noisette se posèrent sur Eren, planté au milieu du salon, et elle fit le plus gêné des sourires, auquel Eren répondit sans mal de la même manière.

Hanji éclata de rire, le salua avant de poser ses paumes sur le sol derrière elle, et Levi posa sa tasse sur le comptoir. C'était un de ces moments embarrassants et silencieux, plein de découverte curieuse et de gêne enfantine, ceux pendant lesquels on rit nerveusement ou qu'on s'oublie soi-même—Eren chercha l'aide de Levi, qu'il ne trouva pas, et il ne trouva rien de mieux à faire que d'ôter sa main droite de sa poche et de la tendre à la gamine, qui l'observa en silence.

Puis, finalement, avec hésitation et timidité, elle la prit et la secoua doucement. Les doigts d'Eren semblaient longs et gigantesques dans sa petite main d'enfant.

"Je m'appelle Eren," fit-il avec un sourire chétif, et elle sourit à son tour, évitant par tous les moyens de croiser son regard tandis qu'elle cachait ses deux mains dans son dos.

Levi sourit avant de descendre du tabouret, et Hanji se leva elle aussi.

"Il est dix-huit heures, Mike viendra la chercher dans deux heures. Qu'est-ce vous voulez faire ?" Ils restèrent silencieux tous les deux tandis qu'il leur tourna le dos, plongeant sa tasse dans l'évier rempli d'eau. "Le parc, ça te dit ?" tenta Levi de nouveau en jetant un coup d'oeil à Petra par-dessus son épaule. Elle ne dit pas un mot, cependant.

"Qu'est-ce que vous avez, vous deux ?" taquina Hanji derrière eux.

Encore une fois, ils rirent doucement sans jamais se regarder. Puis quand leurs regards se croisèrent enfin, il y eut quelque chose d'étrange, comme un message silencieux, une compréhension commune et muette, un accord sans mot ni voix. C'est à partir de ce moment qu'Eren commença à se sentir à l'aise, et il savait qu'il n'était plus qu'une question de minutes avant que son amitié avec Petra ne naisse pour de bon.

Ils se ressemblaient plus qu'ils n'en avaient l'air. Levi en avait probablement conscience, tout sourire à l'abri des regards.

Hanji les conduit au parc avec la voiture de Moblit, et partit devant avec Petra, enveloppée dans une veste violette qui se détachait du reste du paysage. Il y avait du vent, juste un peu, assez cependant pour qu'ils sortent les manteaux et restent impatients de rentrer. Levi et Eren restèrent derrière, marchant côte à côte à la même allure, leur respiration noyée sous les rires alternés d'Hanji et de Petra. Eren avec son écharpe autour du cou, Levi avec ses gants, et ils marchèrent ainsi un long moment, suivant distraitement le chemin qui longeait le lac, écoutant tantôt les conversations des passants et celle qu'avaient leurs deux amies. Leurs bras se frôlaient, et pendant tout ce temps, aucun d'eux ne sentit le besoin de briser le silence installé. Ils se comprenaient.

Ce ne fut qu'au pont qu'ils s'arrêtèrent d'un commun accord, s'appuyant sur le large rebord pour observer l'eau calme en dessous d'eux. Leurs épaules se touchaient mais aucun ne parla avant un moment.

"Alors, hier—" commença Eren d'une voix maladroite.

"Ne gâche pas tout, crétin," fit Levi avant de lui donner un léger coup d'épaule auquel il répondit dans un rire. Eren s'attendait à ce que le silence revienne, mais au lieu de ça, Levi se décolla de la rambarde et se tourna vers lui. Eren se contenta de le regarder par-dessus son épaule. "Tu sais," commença Levi, "je me disais, on n'a jamais eu de… premier rendez-vous, à proprement parler. J'veux dire, le déjeuner avec Hanji était…"

"Avec Hanji," termina Eren en riant doucement.

"Avec Hanji," confirma-t-il. "Quant à la soirée de l'entreprise, c'était pour le boulot."

"Qu'est-ce que tu essaies de me dire ?"

"J'essaie de t'inviter à un premier rencard."

Levi haussa un sourcil comme si c'était une évidence, et Eren se tourna vers lui à son tour.

"Levi Ackerman serait-il quelqu'un de romantique ?" taquina Eren avant de croiser les bras, sans jamais briser le contact visuel.

"La ferme," répondit-il. Mais ses lèvres étaient trop fines pour camoufler son sourire. "Je veux juste… faire les choses proprement. Comme il se doit."

Eren décroisa les bras et se tint droit devant lui. Ils s'observèrent en silence, et Eren se demanda quoi faire. Ils étaient en public, des gens passaient tout autour, en amis, en famille—Petra jouait à quelques mètres de là et au final il n'y avait qu'Hanji qui se dressait comme le facteur indifférent. Une partie de lui voulait rendre ça officiel pour de bon, l'assumer coûte que coûte; une autre le paralysait sur place parce que les gens murmureraient forcément, et même s'il se fichait bien de ce qu'ils pensaient, il savait qu'il ne pourrait pas en faire abstraction sur le moment. Rien, surtout pas quelque chose d'aussi stupide, ne méritait de gâcher un seul moment en compagnie de Levi.

Il s'apprêta à répondre quand quelque chose frôla sa main, l'agrippant timidement. Il baissa les yeux sur le côté, surpris, uniquement pour trouver Petra, ses deux yeux malicieux à moitié cachés par sa frange claire. Elle tirait doucement, insistant sans dire un mot, et Hanji fit une remarque sur l'effet silence qu'Eren avait sur elle. Levi éclata de rire, cela ne dura qu'une seconde ou deux, mais Eren prit le temps d'apprécier le moment.

Puis il laissa Petra l'amener un peu plus loin, avant de lancer un regard désolé en direction de Levi, qui se contenta de secouer la tête et de fermer les yeux.

Petra ne lui lâcha la main qu'à l'autre bout du pont, et elle s'accroupit près de quelque chose qu'il ne reconnut pas tout de suite. Il s'accroupit à son tour, et toujours aussi silencieuse, Petra pointa du doigt un oiseau blessé qui ne bougeait plus. Il la regarda avec amusement, et l'espace d'un instant, se perdit dans ses yeux innocents. Il se rappela l'histoire de Levi, l'accident, les parents qu'elle n'avait plus. Ils avaient ça en commun, après tout. Son père avait beau être toujours en vie, il n'était plus assez présent pour faire partie de son quotidien. C'était triste, mais c'était indéniable. Il pouvait comprendre ce qu'elle ressentait, et même si elle n'était qu'une gamine, il savait pertinemment qu'il suffisait de quelques années pour qu'elle réalise l'ampleur de ce vide, que personne, ni Mike, ni Hanji, ni Levi ne pourraient combler.

Eren se pencha un peu plus et prit l'oiseau dans ses mains. Il ne s'y connaissait pas vraiment en matière d'oiseau, mais il était presque sûr qu'il s'agissait d'un rouge-gorge. Frêle et blessée, cette créature prenait toute sa beauté dans ses paumes.

"Est-ce qu'elle est blessée ?" demanda Petra, et Eren sourit parce que rien n'indiquait qu'il s'agissait d'une femelle.

"Je crois, oui."

"Elle va mourir ?" demanda-t-elle encore, cette fois-ci, plus grave.

"Plus maintenant qu'elle t'a trouvée." Il lui glissa un sourire amical et elle sourit à son tour, émerveillée par la nouvelle. "On le déposera chez un soigneur, qu'est-ce que tu en dis ?"

Son sourire s'élargit et il devina une dent manquante sur le côté droit. Adorable.

Petra se redressa et alla courir jusqu'à Hanji pour lui demander la permission. Pendant ce temps, Eren se releva et chercha Levi du regard, l'oiseau toujours dans sa main. Levi l'observait de loin depuis le début déjà, et leurs regards se croisèrent en un instant. Eren se mit à sourire comme un étranger, embarrassé mais charmé, et Levi, mains dans les poches, haussa un sourcil amusé.

Quand Petra revint au galop avec un sourire et une réponse, Eren s'accroupit devant elle et lui offrit de le prendre dans ses mains. Elle accepta en secouant la tête, et repartit aussitôt, cette fois-ci en marchant le plus prudemment possible. Eren se retourna pour la regarder s'éloigner, et si Hanji le dépassa, Levi, en revanche, s'arrêta une fois à sa hauteur.

"Alors ?" grogna-t-il comme si sa bonne humeur avait été volée en une seconde.

Eren devina qu'il parlait de leur discussion, et le fait même que Levi insiste lui réchauffa le coeur. Ce vieux grincheux, en fin de compte, n'était qu'un type comme les autres rempli d'inquiétudes et d'insécurités, et s'il insistait, ça ne prouvait qu'une chose : que ça avait de l'importance à ses yeux. Il décida néanmoins de l'embêter et fit comme s'ils parlaient de Petra.

"Enfant sympathique."

Il ne put se retenir de rire, et Levi, qui lui donna d'abord un regard incrédule, finit par comprendre. Il le bouscula doucement, Eren le bouscula en retour, et ils revinrent l'un contre l'autre comme des aimants, Eren riant aux éclats et Levi levant les yeux au ciel.

Ils se mirent à marcher, plongèrent de nouveau leurs mains dans leurs poches, et Eren sentit le sérieux de la conversation revenir de lui-même.

"Ce soir."

"Quoi ?" fit Levi, fronçant les sourcils.

"Je veux qu'on sorte ce soir. Tous les deux."

"Mais ton père ? Et tu as cours demain, pas vrai ?"

"Ne t'en fais pas pour mon vieux, va. Il rentrera bien plus tard que moi, enfin, ça c'est s'il rentre." Eren ravala son amertume. "Quant aux cours, ce n'est pas comme si je faisais une nuit blanche."

Levi haussa les épaules.

"Alors, ce soir."

"Ce soir," répéta Eren comme un accord.

"Voyons voir," commença Levi. "Le cinéma, c'est trop classique. Restaurant, ça manque d'originalité…" Il s'apprêta à aller plus loin quand Eren s'arrêta et le força à faire de même, posant ses deux mains sur ses épaules.

"Levi." Silence. "Emmène-moi dans un café."

Un autre silence, cette fois incrédule.

"Quoi ?" Eren hocha la tête pour lui-même. "Tu es sûr ?" Il continua d'hocher la tête et ses mains reprirent leur place dans ses poches.

"Je veux juste être avec toi, d'accord ? Pas besoin de te prendre la tête."

Levi ferma la bouche comme pour acquiescer, et ils reprirent leur chemin.

Petra revint en courant et s'arrêta pile devant Levi. Il baissa les yeux jusqu'à elle, plissa les paupières et se mit à sa hauteur. Elle demanda son oreille, il la lui donna, et elle lui murmura quelque chose qu'Eren ne parvint pas à entendre.

Puis elle repartit dans l'autre sens et Levi se releva tout doucement, un sourire aux lèvres.

"Quoi ?" Levi ne répondit pas, et puisque son sourire persistait, il sentit que quelque chose clochait. "Qu'est-ce qu'il y a ?"

"Elle te trouve mignon." Un silence, Eren rit de soulagement et Levi garda son expression béate. "Elle n'a pas tort," ajouta-t-il avant de se détourner, et Eren se précipita pour le rattraper, un sourire jusqu'aux oreilles.

Levi soupira faussement.

"Comment je vais lui dire que tu es déjà pris ?" Il lui lança un regard sur le côté et Eren fut si pris de surprise qu'il détourna les yeux, rougissant à vue d'oeil. "Si je lui dis par qui, elle me détestera," plaisanta Levi, même s'ils savaient tous les deux qu'ils ne lui diraient pas.

"Tais-toi," supplia Eren, gêné.

Levi se contenta de l'observer sans rien dire, appréciant chaque sourire nerveux et chaque geste purement embarrassé. C'était une bonne chose. Avec Eren, en tout cas.

"Eh, Eren."

"Hm."

"Avec qui passes-tu Noël cette année ?"

Eren réfléchit quelques instants.

"Je ne sais pas. Mikasa n'habite plus ici et d'ici là, elle aura peut-être de meilleurs projets. Qui sait. Quant à Papa, je ne sais pas s'il sera là." Il soupira à son tour. "Noël a ses lots d'accident. Les fêtes de fin d'année en général."

Levi lui donna un énième coup d'épaule, le regard rivé devant lui.

"Tu m'as moi."

Eren l'imita.

"Tu n'as qu'à le passer à la maison. Ce sera aussi mon anniversaire, alors, on fera d'une pierre deux coups." Ça semblait tentant. "Et puis," fit-il en marchant à contre-sens pour attirer le regard d'Eren jusqu'au sien, "j'ai étrangement envie de te trimballer dehors à pas d'heures, dans les rues enneigées avec les arbres pleins de guirlandes. C'est égoïste, je sais, mais si je te demande toi pour Noël et mon anniversaire, ça passe en priorité, non ?"

Eren éclata de rire, secouant la tête comme un parent désespéré.

"Je ne pense pas rentrer dans la hutte de ton Père Noël."

"On trouvera un moyen."

Eren garda son sourire jusqu'à la voiture. Après tout, l'idée d'être le seul cadeau que Levi demandait n'était pas déplaisante.

Hanji reçut un coup de fil de Mike peu après ça, qui lui annonça qu'il ne pouvait pas venir et qu'il fallait qu'elle dépose Petra elle-même à son domicile. Ils décidèrent de rester encore un moment, libérés de la contrainte du temps que représentait Mike, et sur le chemin du retour, Eren et Petra marchèrent côte à côte. Elle tenait une fleur dans sa main, Eren avait plongé les siennes dans les poches de sa veste, et tous deux semblaient plus à l'aise à mesure que les minutes s'écoulaient. Hanji leur avait dit qu'ils se reverraient bientôt de toute façon, et Eren était persuadé qu'ils le feraient. De manière générale, il n'avait jamais trop apprécié les gosses, mais Petra avait quelque chose de différent. Peut-être était-ce par ce qu'il la liait à Levi, d'une certaine manière; ou était-ce la manière qu'elle avait de poser ses yeux sur lui ? Il n'aurait su dire. Dans tous les cas, il considérait que le temps passé en sa compagnie n'était pas du temps perdu.

"Quel âge tu as ?" finit-elle par demander quand ils reprirent le chemin du lac, Hanji en pleine conversation derrière eux.

"Hm, j'ai dix-huit ans," répondit Eren. "Et toi ?"

"Je viens d'en avoir sept," qu'elle répliqua aussitôt, lui offrant un sourire brillant—Eren ne put s'empêcher de sourire à son tour quand il reconnut le trou laissé par sa dent manquante. Ça avait vraiment son charme.

"Alors, tu as une grande fille."

"Hm hm," chantonna-t-elle en regardant devant elle.

Eren hocha doucement la tête et regarda devant eux à son tour. Ils redevinrent silencieux jusqu'à ce qu'elle se tourne légèrement dans sa direction.

"Oncle Levi t'aime beaucoup, tu sais." Elle sourit comme si c'était naturel, et Eren haussa les sourcils, pris de court. "Si, si, je t'assure." Il hésita entre éclater de rire et détourner les yeux; après tout, il n'avait jamais eu cette conversation avec personne, alors, avec une gamine de sept ans ? Mais après tout, elle semblait bien plus intelligente, maligne et mature que la plupart des gens qui avaient l'âge d'Eren, alors, pourquoi pas.

"Eh bien, je l'espère," plaisanta Eren. Il regarda au loin les lampadaires s'allumer et la lumière orangeâtre se refléter sur l'eau du lac.

"Il me parle beaucoup de toi. Il est trop fier pour te le dire, mais j'en suis sûre."

Elle se tut après ça, sûrement parce qu'elle était trop occupée à sourire tout du long. Il se fit la remarque qu'elle aurait mal aux joues au bout d'un temps, puis se laissa distraire par la chaleur incroyable qui naissait dans son ventre. C'était plus que de simples papillons ou qu'un estomac serré : c'était la certitude apaisante qu'il y avait au moins une chose de stable dans sa vie, une chose à laquelle il tenait, une chose pour laquelle il ferait tout. Une chose qu'il avait comme qui dirait apprivoisée au fil du temps.

"Merci," finit-il par lui dire, et Petra lui répondit avec un regard bienveillant.

Petra était loin de se douter à quel point elle avait raison. Pouvait-elle seulement s'en apercevoir ? À cet âge, probablement pas — cependant, il suffisait de se retourner pour s'en rendre compte, réaliser que pas une seule seconde Levi n'avait détaché ses yeux d'Eren, marchant quelques mètres devant lui, parlant avec Hanji comme si de rien n'était, mais secrètement attentif à chaque geste qu'Eren faisait. Il suffisait de tourner la tête et d'observer ses yeux, éveillés et étonnamment vifs dans l'obscurité, impatients de croiser ceux d'Eren à nouveau, que ce soit dans deux minutes, deux jours, une éternité.

"Hey, Petra."

La petite fille tourna la tête et leva les yeux vers lui, ses fines jambes marchant maladroitement dans la terre.

"M'oublie pas, d'accord ?"

Eren la regarda d'un air joyeux, et elle éclata de rire. Quand il lui offrit son poing gauche et qu'il lui demanda de faire la même chose, elle obtempéra volontiers. De derrière, Levi regarda avec un amusement détaché lorsqu'ils cognèrent doucement leurs deux poings contre celui de l'autre, Petra hilare d'un rire absolument contagieux et pur.

"Ils ont l'air de bien s'entendre, ces deux-là," commenta Hanji, les bras croisés.

"Ouais," fit Levi. "Ouais." Quelques secondes plus tard, il continua. "Ce sont tous les deux des enfants, trop jeunes et trop immatures, et pourtant étrangement grands."

Hanji ne dit rien, mais elle lui jeta un regard en coin, souriant à peine, parce que Levi ne parlait que pour dire des choses qui importaient. En quelques mots, il venait d'avouer des dizaines de vérités qu'Hanji seule était capable de comprendre. Entre elles, à quel point Petra et Eren faisaient partie de sa vie, et ce, de manière probablement définitive.

Qu'il le veuille ou non, le mal était fait. Cela faisait plus d'un an, et il n'avait pas compté les jours; fêter un anniversaire n'aurait servi à rien parce qu'il n'avait pas besoin d'une excuse pour montrer à quel point il tenait à Eren. C'était un travail minutieux et quotidien, un travail qui nécessitait temps, énergie et prudence, mais c'était de loin la meilleure chose qu'il ait jamais faite jusqu'ici, dans sa pauvre, triste et solitaire vie d'adulte responsable.

Ils s'arrêtèrent à l'entrée du parc, et sous les yeux attentifs des deux adultes, Petra déposa un baiser timide sur la joue d'Eren, qui, en se relevant, lui ébouriffa gentiment les cheveux. Elle se retourna, rouge, et alla se réfugier dans les jambes de Levi, qui lui caressa le sommet du crâne avec une tendresse presque maternelle. Puis il s'accroupit à sa hauteur et ils se murmurèrent quelques paroles que ni Hanji ni Eren n'entendirent, et Hanji les salua bruyamment, Petra à ses côtés, jetant des regards chétifs mais amusés derrière elle.

Levi glissa ses mains dans ses poches et s'avança jusqu'à Eren, qui les regardait partir avec un sourire aux lèvres.

"Alors, ce café ?" fit Levi.

Il était plus tard que prévu, le soleil avait disparu et il faisait déjà trop sombre pour se passer des lampadaires. Eren avait cours le lendemain mais il ne s'inquiétait pas pour ça ; il était encore trop tôt pour ça. Alors, il hocha la tête et ils commencèrent à marcher à leur tour. Ils traversèrent la route, changèrent de rue, et lorsque l'enseigne d'un vieux café leur apparut, ils décidèrent de s'y rendre. C'était un coin tranquille et peu visité, c'était donc la garantie d'un moment de paix et d'intimité. Ils entrèrent dans le café et s'avancèrent jusqu'au comptoir, et Levi croisa les bras.

"Qu'est-ce que tu veux ?"

Eren ne répondit pas, concentré sur les ardoises que le café proposait. Puis, comme s'il avait été frappé d'une illumination, d'une idée foudroyante, il se tourna vers Levi avec un sourire et lui dit clairement : "un grand chocolat chaud." Il connaissait assez Levi pour deviner qu'il ne commanderait rien pour lui, et il se sentit d'autant plus fier de son choix.

On leur fit le chocolat, Levi donna un billet, leur demanda de garder la monnaie, et ils partirent s'asseoir à une table au fond du café, là où l'éclairage et le silence leur étaient le plus favorables.

Eren posa son chocolat sur la table et de sa main cachée dans son dos, posa deux pailles sur la table.

Levi fronça les sourcils.

"Pourquoi tu as pris des pailles ?"

Pour toute réponse, Eren planta la sienne dans l'énorme verre à travers lequel on devinait les différentes couches de chocolat, de laid et tout en haut, de crème. Puis il planta la deuxième et la positionna face à Levi, avant de la lâcher pour s'accouder à la table, tenant la paille de sa main droite. Levi sembla hésiter puis, finalement, soupira—à son plus grand plaisir.

"Petit morveux," souffla-t-il avant de poser ses lèvres sur la deuxième paille.

"Petra est adorable," commença Eren au bout d'un temps.

Levi hocha distraitement la tête.

"Elle l'est. Comme ses parents."

"Tu es comme un père pour elle ?"

"Si on veut. Mike s'occupe d'elle et elle passe du temps avec Hanji, aussi. Disons que je suis son seul lien direct avec la famille qu'elle n'a plus."

Sa voix était claire mais triste, comme voilée d'une culpabilité qu'on ne pourrait jamais vraiment effacer. Eren voulut poser sa main sur la sienne mais se ravisa.

"Elle est jeune, elle a encore la vie devant et le temps d'apprendre. J'espère juste qu'elle ne l'apprendra pas trop tôt."

"C'est pas de ta faute," s'interposa Eren, sourcils froncés. Il hésita à aller plus loin, mais il savait que Levi était trop têtu pour l'écouter de toute manière, alors il décida de garder le silence et de le laisser continuer, éventuellement.

Il resta silencieux, pourtant.

"Petra m'a dit que tu lui avais beaucoup parlé de moi." Un sourire, timide, comme un enfant—un sourire que Levi ne manqua pas.

"Je vois qu'elle sait rester mystérieuse," ironisa Levi.

Eren éclata de rire avant de boire une gorgée de chocolat chaud. Levi l'imita.

"Alors elle disait vrai ?" taquina Eren, le sourire collé aux lèvres.

Levi secoua la tête et chercha ses jambes avec les siennes, sous la table, attrapant ses bras pour le punir en riant.

"Idiot !"

Puis ils s'immobilisèrent, chevilles emmêlées, poignets emprisonnés, et visages figés, vierges de toute émotion. Figés parce qu'ils venaient tous deux de d'enclencher quelque chose de très, très mauvais.

"Eren…" souffla Levi, et Eren ferma les yeux, ses bras toujours tenus prisonniers par les mains fortes de Levi. "Rentrons."

Eren sentit une vague de chaleur prendre possession de lui quand il sentit Levi frotter doucement sa cheville contre la sienne. Il ne restait qu'un tout petit peu de chocolat dans le verre, et ils n'avaient plus soif de toute façon. Ils se levèrent rapidement et se précipitèrent presque vers la porte, ignorant maladroitement les au revoirs polis des employés derrière le comptoir.

Ils furent à peine sortis qu'ils perdaient déjà le contrôle, envahis par une euphorie incroyable et un besoin qu'ils n'avaient pas envie de repousser. Levi plaqua négligemment Eren contre le mur, tenant fermement deux poignées de sa veste pour le tenir en place, et Eren chercha son cou dans l'obscurité pour le taquiner à son tour. Leurs lèvres se trouvèrent, Eren éclata de rire contre elles; et quelque part, Eren parvint à échanger les places, plaquant Levi à l'endroit même où celui-là l'avait plaqué.

Il l'emprisonna contre le mur, piégé entre son propre corps et la brique rouge dans son dos, et Eren tira sur sa chemise pour l'ôter de son pantalon. Quelques secondes plus tard, il glissa sa main droite sous le tissu et aplatit sa paume contre l'estomac de Levi, qui, réveillé par la fraîcheur de ses doigts, bascula la tête sur le côté avec un bref soupir de surprise.

"Rentrons," répéta-t-il avec tous les efforts du monde.

Eren ne se le fit pas dire deux fois et il attrapa sa main avant de courir en direction de l'arrêt de bus le plus proche. Ils coururent si vite qu'ils ne manquèrent pas de bousculer des passants, leurs cheveux partant dans tous les sens mais sans jamais se lâcher la main.

Ils arrivèrent à bout de souffle à un arrêt de bus de la bonne ligne, vide et isolé. Eren plaqua Levi contre le verre de l'abri, qui trembla sous son poids, et ils se mirent tous les deux à rire sans raison. Mais le bus arriva au même moment et ils durent se séparer, chacun sortant leur carte tout en entrant dans le véhicule, avant d'aller s'asseoir vers le fond, où il y avait peu de monde.

Rester assis côte à côte sans dire un mot avait quelque chose de très étrange ce soir-là, surtout lorsqu'ils comptaient les minutes qui les séparaient de l'appartement de Levi. Eren bouillonnait, son pied tapait nerveusement contre le sol dans un rythme régulier, et Levi regardait par la fenêtre, l'esprit distrait—sa main maladroitement posée sur la cuisse d'Eren, trop intimement pour que le geste soit futile.

Il y avait peu de monde, dans le bus. Deux vieilles dames à l'avant, assises en face l'une de l'autre et parlant bruyamment—un petit garçon serrant son sac à dos contre son ventre et s'endormant presque contre la vitre—trois adolescents, dont deux filles, debout au milieu du bus, alternant silence et conversation banale. Ils vivaient tous leur petite vie sans rien demander, et eux aussi. Ils avaient leurs problèmes, leurs amours, leurs familles, chacun avait son propre lot d'angoisses et de pensées. Alors, après tout, s'ils étaient aussi préoccupés que ça par leur propre vie, pourquoi s'intéresseraient-ils à la leur ?

C'est ce que se dit Levi en faisant courir ses longs doigts sur la cuisse d'Eren, qui retenait son souffle autant qu'il pouvait. Les routes étaient claires, les arrêts vides, tout allait bien vite et il n'était plus qu'une question de minutes avant qu'ils n'arrivent à destination.

Et puis, il s'arrêta. Il réalisa.

Ce qu'ils avaient fait la veille se répéterait peut-être, mais il fallait envisager la possibilité qu'Eren veuille aller plus loin. Effrayé par ses propres pensées, Levi retira sa main et ses yeux retournèrent regarder défiler le paysage de l'autre côté de la fenêtre. Il sentit Eren s'agiter et peser sur lui un regard incrédule, auquel il ne répondit pas—il ne pourrait pas faire face à Eren dans l'instant.

La peur fut telle qu'il refusa même de croiser son regard. Et quand le bus s'arrêta, il dut faire un choix. Continuer, et prendre le risque; ou s'arrêter maintenant et rester prudent comme il l'avait toujours été. Levi n'était pas comme Eren, il ne sautait pas de la falaise, il ne tentait pas l'impossible, Levi était quelqu'un de terre à terre, d'organisé, d'effrayé par la réalité et ses nombreux côtés sombres. Le fait était que ça, ça l'effrayait bien plus encore.

Il décida cependant de lui faire confiance. De se faire confiance. À lui, à Eren.

Ils descendirent du bus en silence et attendirent que les autres s'éloignent. Le bus repartit et le calme revint, l'obscurité n'avait rien de vraiment inquiétant, c'était plutôt… apaisant. Levi pris une grande inspiration, repoussa ses craintes et attrapa la main d'Eren pour l'attirer vers l'immeuble, et il ne protesta pas.

Eren l'arrêta net juste avant qu'il n'ouvre la porte du bâtiment, et avant qu'il n'ait pu se retourner vers lui pour lui demander ce qui n'allait pas, il se retrouva dos à la porte, Eren l'emprisonnant de ses deux mains. Eren se pencha pour voler ses lèvres, et dans l'instant, il les lui donna.

Ils ouvrirent la porte et montèrent les escaliers comme deux animaux en furie, manquant de trébucher à chaque marche, jusqu'à ce qu'Eren n'attrape son poignet et n'agrippe son visage pour l'embrasser de nouveau, à peine arrivés en haut de l'escalier. D'une main aveugle et distraite, Levi essaya d'enfoncer sa clé dans la serrure, à sa droite, et lorsque la porte s'ouvrit finalement, ils se détachèrent.

Mais chaque pas que Levi faisait était une crainte de plus qui s'ajoutait dans le sac bloqué dans sa poitrine, qui l'alourdissait à chaque seconde. Chaque inspiration, chaque clignement—tout n'était qu'une manière de retarder ce qui l'effrayait, et lorsqu'il se retrouva projeté sur la pile de matelas qui faisait office de lit, tout lui apparut bien trop réel.

Eren retira son t-shirt avec un sourire et s'apprêta à grimper sur le lit mais Levi balança ses paumes devant lui pour l'en empêcher.

"Eren, attends !" Il était essoufflé. "Eren."

Celui-là passa son t-shirt au-dessus de sa tête et lui jeta un regard intrigué, à la fois irrité et inquiet.

Puis, sans prévenir, Levi laissa sa tête tomber dans l'oreiller derrière lui et couvrit son visage de ses deux paumes.

"Tu devrais partir," lâcha-t-il sans découvrir son visage.

Eren attendit un instant, comme pour vérifier qu'il ne plaisantait pas, mais Levi ne bougeait toujours pas. Sa chemise était toujours défaite mais bien sur lui, et il regarda avec incrédulité sa poitrine se gonfler à un rythme inquiétant, avant de se vider tout aussi vite.

Il voulut lui demander, lui demander ce qui n'allait pas, si c'était lui, ou Levi, si c'était le timing ou les circonstances—il aurait voulu mais rien ne sortit de sa bouche parce que la surprise était telle que tout ce qui naquit fut l'irritation, pure et brute, qu'il n'aurait jamais suspectée.

Cinq, six, sept secondes, et il remettait déjà son t-shirt, trop vite pour que ses mots ne l'aient pas affecté. Evidemment que ça l'affecterait, ces mots, ne les avait-il pas déjà dits une fois ? Il aurait dû retenir la leçon, quoi qu'Eren n'avait à ce moment que peu de raisons valides pour lui en vouloir. Ce n'était qu'un coup de coeur adolescent dont il n'avait même pas conscience, mais maintenant, après tous ces mois et toutes ces semaines, et surtout après qu'ils aient commencé à sauter le pas que la barrière physique les empêcher de sauter ? C'était absolument absurde.

Eren se pencha pour ramasser sa veste et l'enfila à la va-vite. Ce n'est que lorsqu'il tourna les talons que Levi prit conscience des conséquences de ses mots, et de ce qu'Eren avait en tête à l'instant précis : s'en aller sur le champ. Eren ne dit rien, mais Levi se redressa sur les coudes, sourcils froncés et yeux grand ouverts par toute l'horreur de ce qui se passait.

La peur était toujours presque aussi réelle que lui, et maintenant, Eren s'en allait. Bordel, il avait vraiment tout gâché, n'est-ce pas ? N'aurait-il pas mieux valu arrêter les choses à la source ? Probablement, oui. Mais il eut à peine le temps de se redresser qu'Eren claquait déjà la porte, enfant encore émotif et impulsif, guidé par ses sentiments, guidé par les émotions brutes et vulgaires comme la colère, la rancune, l'injustice ou la jalousie—et Levi fut seul avec les battements effrénés de son coeur et le silence assourdissant autour de lui.

Son sang battait à ses oreilles. Il ne pouvait même plus s'entendre penser. Et à quoi bon ? Il hésita à courir après Eren, mais il savait qu'au final, c'était la bonne chose à faire, s'en aller. Eren avait cours le lendemain, lui avait encore quelques heures de travail à boucler avant la nouvelle semaine, et ils avaient tous deux une journée chargée à préparer. Alors Levi se laissa tomber contre les oreillers à nouveau, les yeux fermés et la culpabilité coulant comme un poison dans ses veines.

/

"Eren ?" appela une voix quand Eren ferma la porte, un peu trop brusquement.

Un silence, des bruits de pas, et Eren retira ses chaussures juste avant d'entrer dans le salon.

"Ah, salut papa."

Grisha leva la tête dans sa direction, assis sur le canapé avec un dossier étalé sur la table basse, en face de lui, et lui adressa un sourire tendre. À première vue, Mikasa ne lui avait toujours rien dit, hein ? C'était probablement une bonne chose; mais d'un côté, il aurait aimé pouvoir se confier à quelqu'un. C'est en regardant son père qu'il réalisa : Mikasa. Il pouvait très bien se confier à elle, pas vrai ? Elle savait, après tout. Et Mikasa avait toujours été d'excellent conseil—mature, objective et capable de prendre du recul, tout ce qui est nécessaire.

Eren s'avança de quelques pas jusqu'à appuyer son épaule contre l'encadrement de la porte, de la même manière que Levi l'avait fait à son réveil. En y pensant, Eren sentit une boule se former dans son ventre.

"Où étais-tu ?" demanda Grisha, et il sut par sa voix que ce n'était qu'une question de routine. Pas de quoi s'alarmer.

"Dehors," répondit-il en haussant les épaules. Ça n'avait pas d'importance. "Bonne journée au travail ?"

Grisha soupira bruyamment, posa son stylo sur la table et ôta ses lunettes. Il se frotta les yeux de sa main gauche et lui offrit un triste regard, fatigué et fade.

"Pas vraiment. On a eu un incendie et l'ambulance est arrivée en catastrophe. Au moins six patients. On a dû les opérer aussi vite que possible et comme si ça ne suffisait pas, on en a perdu deux." Eren ne répondit rien. Il savait d'expérience que les pertes étaient un poids émotionnel très important pour son père, autant que la culpabilité qui naîtrait dans les heures qui suivraient. Il l'avait trop souvent vu broyé du noir en répétant que c'était sa faute.

"Hey, tu as fait de ton mieux, n'est-ce pas ?"

Grisha regarda la télé, dont le son était coupé, puis reposa ses yeux sur Eren de derrière ses vieilles lunettes.

"Oui. Bien sûr."

"Alors c'est tout ce qui compte."

Son père lui sourit à nouveau et il lui renvoya la même chose, avant de se décoller du mur et d'aller chercher une pomme dans la cuisine. Il était environ vingt-et-une heures mais il savait que son père serait trop occupé pour faire à manger, à moins qu'il ne se décide de le faire lui-même. Alors, de toute façon, se dit-il, il n'avait pas si faim que ça, plus maintenant.

"Eren," rappela Grisha en haussant la voix pour qu'il l'entende, "Mikasa a appelé."

Eren se figea en face du comptoir, ses paumes aplaties contre la surface froide.

"Et ?"

"Et rien, elle m'a demandé de te rappeler. C'est tout."

Le soulagement arriva comme une vague de chaleur, et Eren tendit la main pour attraper une pomme dans la corbeille. Puis il fit demi-tour et agita une main dans la direction de son père en guise de salut lorsqu'il traversa le couloir, avant de gagner les escaliers et de s'enfermer dans sa chambre.

Il posa la pomme sur sa table de nuit, qui d'ailleurs, débordait de trop de choses, et se jeta sur son lit, rebondissant légèrement sur le matelas avant de s'immobiliser complètement. Il alluma sa lampe, attrapa le téléphone fixe posé sur la table de nuit et enfonça sa tête dans un de ses nombreux oreillers. Puis il tapa les numéros de Mikasa, par coeur, avec l'habitude.

Elle ne répondit qu'au bout de la troisième sonnerie.

"Allô ?"

"Mikasa ?"

"Ouais, c'est toi Eren ?"

Il fit un léger "hm" en guise de réponse et se demanda ce qu'il pourrait bien lui dire. Il avait besoin d'entendre sa voix, d'entendre ses conseils, mais par-dessus, il ne comprenait pas ce qui venait de se passer.

"Tu n'es pas avec Papa ?"

"Il travaille."

"Oh. Okay."

"Hey, Mikasa…"

"Hm ?"

"Tu sais, j'étais avec Levi aujourd'hui. J'ai passé du temps avec sa nièce, enfin, ça l'est pas vraiment mais…" il fit une pause, regarda le plafond. "Peu importe. En tout cas on est allé boire un café et puis on a pris le bus pour revenir et…" il se stoppa à nouveau, pesant le pour et le contre. A l'autre bout, Mikasa était toujours silencieuse et il n'était pas sûre qu'elle veuille entendre ce qu'il allait dire.

"Qu'est-ce qui s'est passé ?" demanda-t-elle seulement, avec autant d'inquiétude que de curiosité, mais surtout, sa voix calme et affectueuse. Ce fut tout ce dont il avait besoin.

"On était sur le point de le faire, tu vois, mais… il m'a… stoppé. Et il m'a demandé de partir."

A sa plus grande surprise, Mikasa ne broncha pas.

"Vous l'aviez déjà fait avant ?"

Il hésita.

"Non. Enfin… pas entièrement."

Oui, ça suffirait comme réponse.

"Okay, je vois. Eh bien, je n'en sais rien, laisse-lui le temps, peut-être qu'il n'était tout simplement pas prêt…"

"Pas prêt ? Qu'est-ce que t'entends par là ?"

Il entendit sa soeur soupirer à travers le téléphone. Bruyamment.

"Eren… ne m'oblige pas à te le dire." Silence. Alors elle continua, avec un second soupir. "Eren, le sexe homosexuel n'est pas franchement la même chose que le schéma traditionnel, si tu vois où je veux en venir ? Il y a de la douleur en jeu, et des endroits pas forcément accessibles pour tout le monde. Ecoute, je n'en ai jamais pratiqué, et aux dernières nouvelles, je suis toujours une fille, mais laisse-moi te dire une chose, il faut vraiment, vraiment s'y préparer."

Un long silence s'ensuivit et Eren réfléchit à toute allure. La douleur. Les contraintes. Le changement. Il n'y avait même pas pensé !

C'était idiot. Idiot de sa part, vraiment. Egoïste, aussi. Et maintenant il se posait une question aussi gênante qu'angoissante : qui allait faire quoi ?

"Hey, Eren. Fais pas de bêtises, d'accord ? Mais si tu veux mon avis, attends demain pour lui parler, ou quoi que ce soit. Et parlez-en. Ce serait bête de vous prendre la tête pour quelque chose comme ça." Eren la sentait presque sourire. "En plus, je suis sûre que tu es parti en claquant la porte, vrai ?"

Eren sourit à son tour.

"Vrai."

"Bon. Je voulais juste t'appeler pour te raconter ma journée et te demander à propos de la tienne mais maintenant que je me suis montée utile, enfin j'espère, je suis désolée, je dois te laisser. Annie et moi allons voir un film ce soir. Mauvais plan pour se coucher tôt mais franchement, on se serait couché tard de toute façon."

Eren claqua la langue avec amusement et se sentit déjà plus léger. Cela faisait un moment qu'il ne s'était pas senti aussi proche de sa soeur… et pourtant, elle n'était même pas ici à proprement parler.

"Ouais." Mikasa avait probablement raison, après tout. Rien de quoi s'inquiéter. C'était lui le fautif, c'est tout. "Bon film."

"Merci." Il entendit une voix l'appeler mais c'était trop étouffé pour qu'il devine qui ou quoi. "Okay, j'y vais. Pas de conneries, Eren. Je t'aime."

"Moi au—"

Elle raccrocha trop vite pour lui laisser le temps de répondre, et Eren écarta le téléphone de son visage pour le regarder en fronçant les sourcils. Mikasa et ses mauvaises habitudes.

Il jeta doucement le téléphone à l'autre bout du lit et soupira. Il tourna la tête, regarda la pomme, conclut qu'il n'avait pas faim. Alors le coeur aussi lourd qu'allégé, il tendit le bras, éteignit la lumière et ferma les yeux.