oh. mon. dieu
jsinuzbx!beoinvjbfiua zif
yo! bon alors j'sais que j'ai aucune raison de m'excuser parce que de une je m'en fous bien et de deux j'ai une vie comme tout le monde, mais je m'excuse quand même d'avoir fait un silence radio parce que nom de dieu, j'étais tout bonnement INCAPABLE d'écrire quoi que ce soit, de bon comme de mauvais. j'ai réessayé à plusieurs reprises et j'ai échoué lamentablement, page vide, esprit vide, et agenda bien rempli, et tant de choses se sont passées depuis le dernier chapitre sorti (dans ma vie, j'entends).
tout d'abord, j'ai eu 17 ans le 4! merci à ceux qui m'ont souhaité bon anniversaire d'ailleurs, et j'en profite pour dire à ceux qui m'ont envoyé des messages, pm et reviews que j'y répondrai probablement ce week-end, fatigue oblige. ensuite, eh bien j'ai percé mon sourcil et j'ai donc rejoint le club des percés (dont Eren fait partie haha). j'adore mon piercing, je suis hyper contente de ce dernier qui est un de mes cadeaux, d'ailleurs, et voilà voilà. j'ai eu 17 en philo et le prof a scanné ma copie pour la distribuer à la classe. j'aurai aussi ma carte bancaire dans deux semaines et je pourrais enfin commander ce que je veux sur internet... je sens venir les sweatshirts de SnK!
concernant le chapitre, il est plutôt court et pas franchement "varié", mais je l'ai repris à environ 4k ce soir et j'étais incapable de le pousser plus loin que là où il est maintenant, et comme il m'était impensable d'attendre encore plus longtemps (c'était déjà mentalement épuisant de ne rien écrire) eh bien, ce sera ça ou rien. dans les prochains, il y aura tout ce qu'il n'y a pas eu, entre autres Jean et le reste, du smut éventuel (ça dépend si je suis d'humeur prude), et Grisha, Mikasa probablement, parce qu'il est de lui donner une vie de famille digne de ce nom, et que Grisha est super important (si canon!Eren n'a pas le droit d'avoir son père alors je compte bien en donner un à Passengers!Eren). pas moyen de vous dire quand le prochain sortira étant donné que je sors d'une semaine de compositions mais qu'elles reprendront bientôt et que le rythme me tue... mais j'ai plus qu'envie d'en finir avec Passengers, de faire table rase et pour être honnête, je tenterai bien d'écrire une Eremin après ça, parce qu'Eren et Armin sont importants, vraiment.
demain j'passe mon bac de sport et honnêtement, j'ai un peu la rage! et vous, racontez-moi tout.
(ps: la fin est censée être mignonne/joyeuse/optimiste/whatever parce que j'écoutais Top of the World de Greek Fire et que cette chanson... mama, cette chanson.)
comme d'hab, désolée pour les fautes d'inattention, questions bienvenues sur Tumblr (le petit "ask?" à gauche!) et merci de rester avec moi malgré tout!
Il tomba sur le répondeur pour la deuxième fois. Dans un soupir frustré, Eren jeta son téléphone sur le lit, qui rebondit un instant avant de se perdre dans ses draps. Levi laissait rarement son téléphone sonner, et sûrement pas deux fois de suite. Il n'était que sept heures trente du matin, juste l'heure de s'en aller—mais une seule chose le préoccupait en réalité. Tant pis pour les cours, tant pis pour le bus, tant pis pour les autres et pour le reste ; Levi et lui n'avaient toujours pas parlé depuis la veille et il venait de passer les dernières quinze minutes à fixer son téléphone, rallumant sans cesse l'écran lorsqu'il passait en veille.
Levi n'avait toujours pas appelé et Eren ne pouvait pas se décider à faire le premier pas non plus. La fierté, ce genre de truc—en somme, une grosse connerie inutile. Son estomac était noué comme le premier jour et il se repassait en boucle la conversation qu'il avait eue avec Mikasa, la veille. Les mots revenaient, et plus il les écoutait, moins ils avaient de sens. Mais Mikasa avait presque toujours raison, et c'était la seule explication valide qu'il pouvait y avoir.
Levi qui prend peur—et Eren qui prend la fuite. Levi qui se braque—et Eren qui se referme. C'était un cercle vicieux, au final.
"Et puis merde," soupira encore Eren en se penchant pour attraper la lanière de son sac à dos, avant de ramper sur son lit pour récupérer le téléphone qu'il venait de balancer. Par un certain miracle, celui-là n'avait rien.
Eren jeta son sac à dos sur son épaule et attrapa les écouteurs posés sur le coin de son bureau avant de sortir de sa chambre. Son père n'était pas là, du moins, il n'avait pas le temps de s'en assurer : son bus passait trop juste et il se mit à se maudire d'avoir pris autant de temps à attendre. Il aurait pu attendre dehors, sous l'arrêt de bus, là où il était certain de ne pas être en retard. Mais la nuit dernière avait été étrange et il était prisonnier d'une torpeur singulière, celle qui vous rend indifférent de tout ce qui ne vous semble pas urgent, peu importe si ça l'est. C'est ainsi que les toxicomanes font passer la drogue avant leurs factures et leurs enfants, ou que les athlètes bousillent leur santé et leur vie privée pour enfin gagner la médaille gravée sous leurs paupières depuis trop longtemps. Ici, ni drogue ni médaille ; juste la récompense de voir le nom de Levi s'afficher sur l'écran. Peu importe ce que dirait le message ou ce qui l'attendait s'il décrochait, il voulait simplement lui parler.
Il savait sans vouloir l'admettre qu'il avait encore des choses à apprendre, et qu'il n'avait plus le droit à constamment jouer la carte de l'adolescent orgueilleux s'il entretenait une relation sérieuse avec un type aussi vieux et mature. Les règles avaient changé et les issues se limitaient, et plus elles devenaient étroites et peu nombreuses, plus la solution la plus difficile semblait s'imposer en gras. Prendre sur soi. Grandir.
"Eren ?" appela une voix lorsqu'il ouvrit la porte d'entrée, grinçante comme toujours. Eren manqua de sursauter. Il se retourna vers la cuisine vide, conscient que pourtant, personne ne l'y attendait. La voix venait d'en haut.
"Tu finis à quelle heure ?"
Il mit quelques secondes à repasser son emploi du temps en revue. Aujourd'hui était une journée pénible et il retint un énième soupir à l'idée de revenir tard et épuisé chez lui. Levi allait être un facteur important pour son humeur.
"Dix-huit… ou quelque chose dans l'genre."
Comme son père ne répondait pas, il en conclut qu'il avait entendu, et sortit de la maison après avoir inspecté autour de lui (pour vérifier qu'il n'avait rien oublié, probablement). La porte se ferma bruyamment derrière lui et il regarda ses paumes tout en descendant l'allée. Jouer—il avait envie de jouer. Mais cette année, c'était plus difficile de jouer, l'insouciance presque distante de l'année passée n'était qu'un souvenir et maintenant s'imposaient les vrais problèmes avec de vraies solutions (à trouver, cela étant).
Il arriva à l'arrêt de bus d'un pas traînant, plus vite qu'il ne l'aurait cependant pensé, mais toujours pas de Levi en vue. Il se retourna, dans l'espoir naïf qu'il se tiendrait derrière lui, mais il n'y avait personne. Un vieil homme était assis sur le banc et appuyé contre la vitre derrière lui, qui claquait doucement à chacun de ses mouvements indécis. Le bus mit à peine deux minutes à arriver, mais encore une fois, aucun Levi aux alentours.
Eren se gratta l'oreille en ravalant son humeur passable, persuadé que Levi était parti plus tôt pour éviter la gêne de tomber sur lui. C'était stupide et gamin, mais que pouvait-il penser d'autre alors que Levi était le seul capable d'illuminer sa journée et qu'il n'était nulle part ? Il se le demanda quand le bus démarra, quand il faillit rentrer dans une voiture cinq portes à un carrefour, et aussi lorsqu'il s'arrêta à son arrêt.
Mais les routes avaient été dégagées ce matin et par un timing plutôt correct, Eren était arrivé en même temps que Jean, qui lui tapa dans le dos avec un rire grave. Eren sursauta et fut projeté en avant, avant de se retourner, furieux, vers celui qui l'avait presque propulsé au sol. Une douleur vive naquit dans son dos, mais elle disparut vite sous le coup de la surprise.
"Eh ? qu'est-ce que tu fous ?"
"Je te réveille." Il éclata de rire. "Un peu plus et tu t'étouffais avec ta propre salive sous l'inattention. C'était soit ça, soit tu terminais la tête contre le trottoir et pouf, plus d'Eren."
"Tu parles. J'avais plus de chance de crever par ta faute que comme ça," grogna Eren en jetant un coup d'oeil au trottoir à sa gauche. Et l'air de rien, il prit soin de s'en écarter raisonnablement—on n'sait jamais.
"Bon, alors," commença Jean d'un ton léger avant de plonger ses mains dans les poches avant de son jean déchiré. "Qu'est-ce qui me vaut cette humeur charmante ?" Au début, Eren ne répondit pas, trop distrait pour s'en préoccuper, et Jean poursuivit : "ton père t'a obligé à faire ta propre lessive ? tu as enfin réalisé que tu n'avais pas d'avenir ? ou—non, attends. Mikasa t'a enfin avoué que c'était elle qui avait cassé ton robot le jour de ton dixième anniversaire."
Triomphant, Jean leva la tête haute et rit doucement.
"Quoi ? Non ça —" Eren s'arrêta de marcher, manquant d'entrer en collision avec une fille à lunettes qui marchait derrière eux, et Jean s'arrêta à son tour. "C'était Mikasa ? Elle m'avait dit que Papa avait roulé dessus avec la voiture !"
Jean rit de plus belle et reprit son chemin; deux secondes plus tard, Eren lui courait après pour rattraper son retard. Ils avaient tous les deux le même cours et se rendirent au deuxième étage en silence, jusqu'à ce qu'Eren se souvienne d'un détail.
Il tourna la tête vers Jean qui avait sorti sa bouteille d'eau pour boire une gorgée, et plissa les yeux.
"Jean, est-ce que t'es encore puceau ?"
Jean manqua de s'étouffer et ferma la bouche de justesse.
"Quoi ?"
"Non, sérieux. Dis."
Jean se mit à froncer les sourcils et reboucha sa bouteille sans rien dire. Puis il soupira et haussa les épaules avant de reprendre son chemin. Par chance, le couloir était désert.
"Ouais. Et alors ?"
"Non, comme ça."
"Pfff."
Ils s'adossèrent au mur et aucun d'eux n'ajouta quoi que ce soit jusqu'à ce que le reste du groupe et que le professeur n'arrivent. Durant l'heure, Jean jeta des coups d'oeil distraits dans sa direction, mais chaque fois qu'il regardait, Eren avait le regard perdu dans le vague, ou de l'autre côté de la fenêtre. Dans sa poche, son téléphone toujours inanimé, et les sciences lui passaient au-dessus de la tête.
Quand la deuxième sonnerie retentit, deux heures plus tard, Eren ramassa ses affaires sans grande motivation. Son téléphone n'avait pas vibré dans sa poche, et il lui restait l'après-midi entier de cours tous aussi lassants les uns les autres.
"Alors ?"
Eren lui accorda à peine un regard.
"Tu vas te décider à me dire pourquoi tu fais le mou comme ça ?" lâcha Jean en secouant la tête, exaspéré.
Il suffisait de quelques mots pour que la vérité soit dite, mais il suffisait de tout autant pour que les problèmes démarrent. Eren fit le point en glissant son dernier manuel dans son sac, et lorsqu'il se leva du tabouret, poussa un long soupir. Jean était une personne de confiance, mais il savait aussi que ce gars était aussi têtu que lui, et de ces choses-là, ils n'en avaient jamais parlé. Ils avaient déjà parlé de filles, de musique, même de drogues ou de sujets sérieux, mais de sexualité, de leur sexualité à eux, probablement jamais. Eren avait présumé que Jean aimait les filles autant qu'il le disait, mais cela faisait un bon moment déjà qu'Eren ne parlait plus de filles avec personne. Quelque part, ça aurait été tellement plus facile qu'il le devine tout seul.
Peut-être même savait-il déjà. À cette pensée, Eren lui jeta un regard en coin. Jean ? Impossible—ce type était incapable de deviner quelque chose d'aussi gros, d'aussi massif, d'aussi… important.
"J'ai parlé à Mikasa hier soir."
"Ah," fit Jean en attrapant son propre sac, comme si l'explication n'était pas logique, et elle ne l'était pas. "Et alors ? Elle t'a traité d'idiot et tu n'arrives pas à t'en remettre ?" Distraitement, il chercha son téléphone dans ses poches et Eren balança son sac à dos sur son épaule.
Il ne mentait pas, après tout. Il avait bien parlé avec Mikasa: c'était une manière de commencer la discussion, n'est-ce pas ? Autant commencer quelque part.
"Non," répondit Eren, et ils se dirigèrent vers la sortie d'un commun accord, Jean les yeux rivés sur son téléphone, et Eren agrippant nerveusement les lanières de son sac. "Non, mais hm—dis, tu te souviens de ce gars de l'autre jour?"
"Quoi, l'ami de la famille?" demanda Jean en relevant la tête.
Eren hocha la tête.
"Ouais. Et alors?"
Puis la détourna.
C'était peut-être trop? Peut-être qu'il fallait attendre encore un peu. Mais Eren se souvint qu'il s'était répété cette même excuse durant plus d'un an, et maintenant que les choses semblaient prendre forme, il s'agissait peut-être de se montrer plus honnête. Certes, il ne devait de compte à personne, mais ses amis méritaient de savoir. Du moins, il aimait s'en persuader; c'était la seule chose à faire.
"Ouais, hm. C'est pas vraiment un ami de la famille. Mon père ne sait même pas qu'il existe."
Ils s'engagèrent dans le couloir et esquivèrent in extremis deux filles marchant en contresens.
Jean resta silencieux, mais il pouvait sentir son regard interrogateur brûler sa peau partout où il le posait.
Puis, tout à coup, une voix arriva de nulle part et Eren manqua de sursauter.
"Jean!"
L'intéressé tourna la tête vers l'extrémité du couloir et reconnut Connie, agitant une feuille à moitié remplie dans sa main droite.
"Écoute vieux, on parlera de ça plus tard, d'accord? J'ai pas terminé mon devoir de sciences et il vaudrait mieux que j'utilise à bien le temps libre que j'ai avant qu'on me coince avec un nouveau zéro."
Jean n'avait pas l'air de vraiment le vouloir, mais il reconnut ce ton pressant dans sa voix, le même qu'il avait lorsqu'il disait à Eren qu'il ne pouvait pas se rendre aux répétitions, ou qu'il avait un devoir groupé avec Marco qu'il devait finir—des obligations anonymes qu'il ne pouvait pas repousser ni ignorer, malheureusement. Alors Eren hocha doucement la tête et le laissa partir.
"Okay… okay. Hm—à plus."
Mais Jean ne partit pas tout de suite, comme s'il sentait qu'il venait de prolonger l'attente pénible d'une nouvelle qui a besoin d'être révélée. Il eut l'air peiné l'espace d'un instant, sourcils froncés et regard grave, puis recula légèrement, tête inclinée pour coincer le regard qu'Eren ne lui offrait pas, et finit par soupirer bruyamment.
"Okay."
Puis Jean tourna les talons et s'en alla vers Connie sans un mot ni un regard.
Eren le regarda partir, baissa la tête, la hocha de nouveau en silence, pour lui-même probablement, avant de reprendre son chemin solitaire en se demandant ce que faisait Levi à cette heure-là.
Mal. Il avait mal au crâne, mal au coeur, comme si chacun d'eux était fendu. La nausée le suivait de près et chaque mouvement semblait limité, mais dans l'obscurité et la proximité de l'aube, il n'avait pas trouvé la nécessité de bouger. Alors il s'était assis là, sur le bord du trottoir sale et humide, et regardait les rares voitures qui passaient encore sur la chaussée. Il les voyait à peine.
Chaque émotion venait par vague avant de s'en aller, et de revenir, une heure plus tard environ. C'était une ronde qui n'en finissait pas, et il ne savait plus s'il était en colère, triste ou s'il avait simplement besoin de chair et de compagnie. Son estomac était vide, dépourvu de nourriture, mais la faim l'avait quitté depuis longtemps, et ce n'était plus qu'une question de minutes avant qu'il ne ressente le besoin d'aller aux toilettes. La bière avait bien cet effet, après tout.
"Joli," commenta doucement une voix posée tandis qu'une masse se glissa près de lui, et sans qu'il ne s'en rende compte ni qu'il puisse lutter, Hanji était assise à ses côtés sur le trottoir, le regard perdu dans la même direction.
"Hanji," fit-il, mais c'était un effort presque inhumain, tout autant de se souvenir de son nom que de le prononcer. Ce n'était pas vraiment un commentaire non plus; plus une tentative de reprendre ses esprits, ou du moins, de lui prouver qu'il n'était pas totalement perdu.
"Levi," répondit-elle sur le même ton, peut-être même plus léger encore. Hanji avait l'air de bonne humeur, au moins. "Qu'est-ce qui me vaut ton cadavre échoué devant chez moi ?"
Levi mit quelques minutes à comprendre ce qui se passait. Tout d'abord, la situation générale, qui lui parlait, d'où cette voix venait autour de lui même si le silence régnait en maître, parsemé d'une musique brésilienne résonnant au loin en provenance d'un bar à proximité; puis aussi ce qu'elle voulait dire. Il ne se souvenait pas avoir marché, merde, il ne se souvenait même pas s'être soûlé: il savait juste qu'il l'avait fait. Il leva péniblement les yeux vers la plaque accrochée à l'immeuble d'en face, d'un bleu si sombre qu'il l'aurait presque raté dans la pénombre. Mais lire était peine perdue, et il finit par se retourner à moitié, pour regarder Hanji, s'assurer qu'il ne rêvait pas, ou regarder l'immeuble derrière elle—il ne savait plus très bien.
"Hmf," souffla Levi pour toute réponse, parce que les mots s'empilaient de manière illogique dans son esprit et qu'il lui était quasiment impossible de les formuler—et plus encore de les prononcer. Les mots semblaient lourds et étrangers sur sa langue, comme un étranger qui les prononce pour la toute première fois. Les notions du temps et de la distance étaient inexistantes, il n'aurait pas pu dire s'il était assis ici depuis dix minutes, deux heures, ou trois jours. Qui sait.
Il sentit Hanji bouger à ses côtés mais ses réflexes apaisés par l'alcool, ne bougea pas d'un centimètre. Mais jamais leurs corps ne se touchèrent, et le tintement de verre retentit dans toute la rue; il reconnut vaguement le bruit d'une bouteille, et suggéra pensivement l'existence de celle qu'il venait de vider.
Tout seul, probablement. Durant l'heure précédente, probablement aussi. Mais il n'en était plus sûr.
Au loin, la musique s'acheva, succédée d'un nuage d'applaudissements, de cris et de sifflements, de voix bruyantes et entremêlées, et Levi ferma les yeux pour ne pas basculer dans le vide. Il sentit à peine une main délicate s'écraser dans ses cheveux déjà ébouriffés par le vent et l'inattention.
Hanji caressa sa tête pensivement, comme une mère le ferait avec son enfant, puis retira sa main et Levi rouvrit les yeux, comme apaisé.
"C'est pour quoi, cette fois ?" demanda-t-elle avant de sortir quelque chose de sa poche, et bien qu'il eût entendu le bruit d'un briquet, Levi ne fit pas le lien entre le bruit et l'objet.
"Pour quoi ?" Levi s'arrêta; il était presque sûr d'avoir oublié ou rajouté un mot. Hanji hocha la tête et bien qu'il ne le vît pas, continua tout de même. La migraine et la nausée s'occupaient toutes deux de lui, et il dut prendre une grande inspiration avant de parler. "Gamin." Il fronça les sourcils inconsciemment, persuadé d'avoir bouffé un mot au passage.
Le rire doux d'Hanji retentit près de son oreille et il supposa que c'était assez compréhensible. Du coin de l'oeil, il observa Hanji jouer avec son briquet sans trop la voir, et son esprit menaça de vagabonder encore. Être ivre, c'est autant lutter contre ses émotions que de les retenir.
La fatigue, l'alcool et la fraîcheur nocturne avaient embué ses yeux, et une larme innocente se forma dans le coin de son oeil gauche; il le remarqua à peine.
"Je me doutais que tu ne viendrais pas au travail aujourd'hui." Levi ferma les yeux, respira. "J'en avais comme… l'intuition."
Levi pensa, ton intuiton, c'est ça; mais rien ne sortit, rien ne se créa même sur le bout de sa langue. La connexion entre son cerveau, ses nerfs et ses muscles semblait interrompue, et au final, il demeurait calme et immobile, alors que le monde autour de lui semblait bouger, et bouger trop vite. Beaucoup trop vite.
Il voulait fumer, mais chaque mouvement était vague et imprécis, et il ne savait même plus où se trouvait sa poche. Sur lui, probablement.
"Qu'est-ce qu'il a fait encore ?" Si Levi ne la connaissait pas, il aurait probablement pris ses mots pour de l'exaspération ou de l'agacement passif, mais Hanji était bien au-dessus de ça, et sur ses lèvres flottait un sourire distrait. "Il s'est trompé sur ton âge et t'a rajouté une année, tu t'es vexé ? Non, je sais—tu es jaloux parce qu'il est encore dans la force de l'âge et qu'il fréquente plus de gens que toi ?" Hanji secoua la tête en silence, le regard perdu dans le vague mais étrangement attentif.
"Non," fit Levi, et il eut l'impression de ne pas avoir parlé assez fort. "Non."
"Tu sais quoi ?" Puisque Levi ne répondait pas, elle poursuivit sans son accord. "Il me semble que vous n'avez pas pu passé de temps privilégié tous les deux depuis un moment, n'est-ce pas ? Tu devrais prendre le temps. Pas de travail, pas d'inquiétude—éteinds ton téléphone et verrouille la porte d'entrée, et ferme les volets puisqu'on n'est plus à ça près. Restez tous les deux et communiquez. Vous en avez besoin."
"Pourquoi ?" finit par demander Levi au bout d'un moment.
"Trouve quelque chose. On n'y fait pas assez attention, mais il y a des centaines de raisons pour ce genre de choses. La crainte de s'éloigner, l'oubli de quelque chose qui lui tenait à coeur, ou fêter de quelque chose de sympa peu importe l'importance que ça a. En fait, tu n'as même pas besoin de véritables raisons."
Ils restèrent assis côte à côte quelques minutes encore, et la musique s'estompa au loin comme un souvenir dissout. Puis, quand Levi commençait à se demander s'il s'était endormi (voire même s'il n'avait pas rêvé toute cette conversation), une main se posa doucement sur son épaule et la pressa avec calme.
"Allez, rentrons. Mon canapé n'attend que toi."
Elle le sentit protester, et agrippa son avant-bras pour le lever à son tour.
"Chut, tais-toi. Hors de question que je te laisse rentrer dans cet état. Tu pourrais te blesser ou même blesser quelqu'un d'autre."
Hanji se tut après ça, parce qu'elle avait conscience qu'elle ne pouvait pas avoir plus raison—c'était déjà arrivé. Levi était trop ivre pour s'arrêter sur ce détail, pour buter sur les mots et les analyser avant de les digérer, mais il ne protesta plus après ça, et Hanji en conclut qu'une part de lui savait qu'il ne fallait pas lutter. Levi n'était pas un ivrogne, il était simplement maladroit avec l'organisation de ses émotions, qu'il préférait distante et brouillon. Jusqu'ici, il avait eu des priorités fixes. Le boulot, ses proches—et maintenant qu'Eren semblait apparaître au premier plan sans même qu'il ne le cherche, il fallait qu'il revoie sa manière de penser.
Il faisait presque jour quand Hanji ouvrit la porte de son immeuble et conduisit Levi au quatrième étage, où son appartement se trouvait. Quelques tintements de clés, un bruit sourd et un toussotement vaguement proche, et Levi était déjà assoupi sur le canapé.
Plus de vingt-quatre heures qu'ils ne s'étaient pas parlé et, comme des enfants rancuniers, refusaient toujours de faire le premier. Mais si Eren restait assis sur son lit devant son téléphone inanimé, Levi s'était assis par terre, devant son canapé, le téléphone entre les mains. Et chaque fois que son pouce approchait d'une des touches qui composaient le numéro d'Eren, il s'en éloignait aussitôt, comme repoussé par l'horrible crainte que ce ne soit pas une bonne idée.
Mais n'était-ce pas la seule et unique solution, au final? Recoller les morceaux, écouter Hanji et faire un effort? C'était la deuxième journée de repos que Levi avait pris au travail et Hanji s'était chargée de lui obtenir une permission de quelques jours. S'il fallait suivre ses conseils, c'était ce soir ou jamais: il n'avait pas de travail à faire, pas de paperasse à remplir, ni de coups de téléphones à prendre et à passer, il n'avait ni réunion ni agenda, et il n'y avait plus que lui, son esprit vide et sa tête pleine de regrets. Regrets qui n'en étaient pas toujours, parce qu'au fond reposait quelque chose d'encore plus pénible; la crainte.
Mais il devait en parler, pas vrai?
C'est ainsi qu'Eren décida d'aller dehors. Pas pour prendre l'air (enfin, pas totalement), ni pour aller voir Levi—mais pour s'arrêter au tabac ouvert le soir et acheter quelque chose, n'importe quoi. À boire, à manger, à lire; même une cigarette semblait envisageable parce qu'il fallait quelque chose pour combler le vide, et tous les moyens étaient bons.
Mais Levi était dehors, lui aussi. Pas pour prendre l'air, ni aller au tabac juste devant chez lui, mais pour aller voir Eren. Il avait conscience qu'il s'y était mal pris, et si Eren était aussi fautif pour avoir pris la fuite sous la colère, il ne pouvait pas entièrement le blâmer. Le sexe n'avait jamais semblé être un problème, ils se disaient que ça viendrait en temps et en heure, au bon moment, au bon endroit—mais le rejet était quelque chose qu'Eren ne connaissait pas non plus, et il ne s'y préparait jamais, pas avec Levi.
Les rues étaient sombres, vides et silencieuses, et les quelques lampadaires qui marchaient encore clignotaient de temps à autres. Eren savait que quelques mois plus tôt, il aurait été chez lui, allongé sur son lit avec une musique sourde dans les oreilles, ou aussi forte que celle de Mikasa, qui laissait un vide triste et considérable là où auparavant elle était toujours. Il savait qu'il aurait probablement eu une seule lumière d'allumée, celle de sa table de nuit, et peut-être des manuels éparpillés sur le bout de son lit, parce qu'il commençait toujours à travailler mais qu'il ne parvenait jamais à aller plus loin que ça. Il savait qu'il aurait été en train de pester contre Jean, son professeur de mathématiques, ou son père pour ne jamais être là, toutes ces choses qui semblaient s'être atténuées depuis la rencontre de Levi.
Le magasin était à mi chemin entre l'appartement de Levi et le parc qui s'étendait de là jusqu'aux quartiers les plus proches. Un parc tranquille, généralement fréquenté par de vieilles personnes en quête de loisirs, ou de propriétaires de chiens—rien de bien inhabituel. Et à cette heure-là de la journée, tandis que l'obscurité régnait déjà et que les seules lumières qui subsistaient étaient les lampadaires en marche et les fenêtres des maisons et des commerces, il n'y avait absolument personne sur qui tomber.
Presque.
"Merde !" s'écria Eren en perdant l'équilibre, et la douleur vivre qui s'installa dans son épaule le réveilla brusquement. Il ne dormait pas, pas vraiment, mais c'était une lente torpeur qui prenait le contrôle de son corps et, sans qu'il ne s'en rende compte, il subissait tout ce qu'il l'entourait. Le temps, l'espace, la fraîcheur de l'air comme la solitude qui lui serrait le coeur.
Mais dans la hâte, une main s'agrippa maladroitement à son bras pour le rattraper, et ce fut à l'autre de vaciller dans une nuée de jurons. Eren leva les yeux, et son coeur s'afolla dans sa poitrine; l'air chassé de ses poumons et son visage déjà chaud. Brûlant de honte, de surprise… de soulagement.
"Eren ?" Et Levi était tout aussi surpris que lui. L'irritation se lisait sur ses traits, mais elle ne venait pas de leur rencontre; elle venait de la surprise générée, parce que Levi pensait avoir encore quelques minutes pour organiser ses pensées et trouver quoi dire. Avec un timing pareil, il n'avait plus qu'à rester bouche bée et attendre l'aube. "Qu'est-ce que tu fais là ?"
"J'allais te poser la même question," répliqua Eren sur la défensive, parce que ça n'avait aucun sens, pas le moindre.
"Je suis… peu importe. Tu devrais pas être dehors, il fait nuit."
"J'suis un adulte." Eren fronça les sourcils et dégagea brusquement son bras de son emprise, mais s'empressa de détourner les yeux, la culpabilisé y naissant avec évidence.
"Ouais," fit Levi, et s'il n'avait pas l'air convaincu, il avait aussi l'air déterminé à ne pas argumenter. Le conflit s'arrêterait ici. "Écoute, hm…"
Levi baissa les yeux et sous le regard attentif d'Eren, ferma la yeux avant de se frotter la tempe. Par où commencer ? Et qui devait s'excuser pour ce qui s'était passé ? Non, rien n'avait de sens, mais il avait le sentiment que s'il le laissait partir cette fois, le retrouver serait encore plus difficile, alors, tant pis.
"Est-ce que tu as dix minutes à m'accorder ?"
"Je croyais qu'un gosse devait pas traîner dehors la nuit," rit doucement Eren, plus amer qu'il ne l'aurait voulu—mais c'était plus fort que lui, et chaque mot lui faisait mal parce que la culpabilisé ne dominait pas la rancune.
"Eren…"
Levi chercha ses yeux et un peu par hasard, les trouva. Il tint bon, et finalement, au bout de quelques secondes, Eren poussa un long soupir. Il hocha la tête imperceptiblement et Levi attendit qu'il descende du trottoir pour le suivre. D'un commun accord silencieux, ils se dirigèrent vers l'une des entrées du parc, et la pénombre qui les aurait probablement repoussés en temps normal ne fit que les attirer davantage; c'était une distraction comme une autre pour ne pas se perdre dans leurs propres émotions.
L'enseigne abîmée du tabac disparut derrière eux et Eren joua nerveusement avec le paquet de chewing-gum qu'il venait d'acheter, enfoui au fond de la poche droite de son sweatshirt. C'était un tic digne d'un gamin, mais Levi savait le rendre nerveux comme personne. Et au fond, il s'en voulait presque autant qu'il lui en voulait à lui.
Ils marchèrent en silence, montèrent les marches et s'engagèrent dans l'allée du parc, uniquement faite de bancs vides et d'arbres tristes. Pas de chiens, pas de vagabonds nocturnes, rien d'autre que le bruit de leurs pas et le vide pesant dans leurs deux poitrines.
"Il fait étonnamment bon, n'est-ce pas." Levi voulut continuer, dire quelque chose, n'importe quoi—mais les mots moururent sur ses lèvres, minablement. Alors il se tut et regarda l'allée de terre à chaque pas qu'il faisait.
Quelque part, les rôles s'étaient inversés avec les mois, et maintenant, Levi n'osait plus être l'homme sec et dénué de tact qu'il était le premier jour. Il n'osait plus être la personne odieuse, solitaire et égoïste qu'il avait toujours été, parce que maintenant, il ne l'était plus vraiment. Plus totalement. Il avait toujours de manque flagrant de délicatesse dans ses mots, avec les étrangers, tout du moins; et il préférait toujours la solitude à la compagnie la plus modeste.
Mais Eren—Eren était le facteur imprévu de l'équation, c'était la personne dont il tolérait la compagnie, c'était la personne avec laquelle il parvenait à se montrer un peu plus humain et doux, c'était l'unique et la dernière personne avec laquelle Levi n'avait pas peur de poser ses mains sur son visage et d'exister à travers ses yeux. Cette idée l'aurait effrayé dans des circonstances habituelles, mais Eren était son chez soi, et le vert passionné de ses yeux n'avait plus qu'un goût de familier et de rassurant.
"Bon…" finit par murmurer Eren dans le col de son sweat, plongeant ses mains encore plus profondément dans la poche de ce dernier. Il faisait bon, mais il faisait frais quand même. Il devait être minuit, peut-être plus, mais la fraîcheur n'était rien comparée au silence qui flottait entre eux. "Euh…" Eren fronça les sourcils pour lui-même et renonça à dire quoi que ce soit. Les mots n'avaient pas de relief sur sa langue.
Alors Levi prit la relève, l'air de rien. Ils marchaient côte à côte, leurs épaules curieusement plus proches que de simples amis se baladant, et chacun d'eux en avait conscience. Au fond, le conflit qui les laissait perplexes et perdus était la seule chose qui les retenait.
"Je ne suis pas allé au travail. En fait, j'ai vraiment joué au con sur toute la ligne, si tu veux tout savoir." Levi regardait devant lui, Eren aussi, mais chaque mot retentissait dans son esprit clairement et en boucle. Il refusait de respirer, de cligner des yeux, de manquer quoi que ce soit. "Hanji m'a trouvé ivre sur un trottoir et par un miracle inouï je m'étais moi-même arrêté devant chez elle. Je suppose que la partie consciente sous cette couche d'alcool a voulu m'éviter de me faire renverser par une voiture ou de m'échouer dans un caniveau."
Levi avait l'air sérieux, en tout cas, il ne riait pas; mais à ses mots, Eren ne put s'empêcher de sourire, juste un peu. La vision de Levi inanimé dans un caniveau était à la fois comique et pathétique.
"Bref, tout ça pour dire que j'ai passé une sale journée, ouais, une bonne vieille journée de merde. En fait, surtout parce que je suis," il marqua une brève pause, cherchant ses mots, "incapable de penser quand tu t'en vas de la sorte."
Des disputes silencieuses, des luttes nocturnes, ils en avaient déjà eues, beaucoup—mais pour des raisons autres, banales pour la plupart. Ici, ça résonnait sérieux, parce que quelque chose de neuf et d'inexploité entrait en ligne de compte: le sexe, ou peu importe ce que c'était que ça.
"Ouais," souffla Eren. "Désolé." Il n'en dit pas plus.
"Hm…" une autre pause, et cette fois-ci, Eren sentit Levi le regarder de côté. Ils s'arrêtèrent devant le premier banc et s'asseyèrent côte à côte, leurs corps collés mais refusant obstinément de se reconnaître. "Il y a quelque chose que je ne t'ai pas dit et je suppose qu'il faudra bien que je te le dise un jour, alors…"
Il sembla hésiter l'espace d'un instant, comme si ça lui semblait être une mauvaise idée, ou qu'il attendait une réponse de sa part, mais Eren ne fit que vaguement tourner sa tête dans sa direction en signe d'impatience curieuse et intriguée, et Levi soupira.
"Tu sais déjà que je crains à ce genre de conneries. Les fleurs, les rencards, tous ces trucs de couple en général… pour tout te dire, je n'ai jamais été avec personne, alors, je ne sais pas comment on fait toutes ces choses. Et, par conséquent, je ne sais pas non plus comment on…" il s'arrêta progressivement, comme si aucun mot ne convenait, et paniqua intérieurement à l'idée que ce silence accentue sur l'absence du mot en question. Merde, ça le mettait mal à l'aise.
Eren ne dit rien, rien jusqu'à ce qu'il entende un "oh" spontané et sans aucun doute possible, surpris. C'était le genre de réaction qu'un enfant aurait, et quelque part, sa voix n'avait plus rien d'agressif. Il supposa, en toute logique, que ça le mettait mal à l'aise, lui aussi.
"Ouais. Ben…" Eren détourna les yeux. "Moi non plus."
Ça, c'était l'évidence même, mais le reconnaître à voix haute leur donnait une position égale. Ce n'était peut-être pas suffisant pour régler la question, mais pour l'instant, ça suffisait à faire tomber les barrières.
Après ça, aucun d'eux n'ajouta quoi que ce soit pendant cinq solides minutes. Leurs respirations, le bruissement des feuilles à chaque coup de vent, les pneus roulant sur la route chaque fois qu'une voiture passait, et la lueur fugace des phares qui transperçaient les feuillages; c'était tout. Rien d'autre.
À un certain point, Eren sortit sa main gauche de sa poche et chercha à tâtons celle de Levi, ignorant même si elle était proche ou perdue dans un vêtement, une poche. Il la trouva facilement et ce fut comme si les mots n'existaient plus, parce que s'exprimer avec le toucher semblait tellement facile. C'était presque tricher.
Le bout de ses doigts effleura le dos de sa main, et en un rien de temps, Levi lui offrit sa paume et captura ses doigts. Ce n'était plus qu'un noeud de doigts et de mains entrelacées reposant sur la cuisse de Levi, et de temps à autres, ils émettaient une légère pression, comme pour se dire, ne t'en fais pas, je suis toujours là. C'était peu, mais c'était assez.
"On n'est pas obligés de le faire, tu sais."
Eren l'avait dit clairement, presque trop, mais l'incertitude résonnait dans chaque syllabe. Il ne savait pas de quoi il parlait. Il ne savait rien du tout.
"Imbécile," soupira Levi, et sa main quitta la sienne presque aussitôt.
Eren sembla se redresser, surpris par la fin abrupte de leur contact pourtant banal, mais lorsqu'il se tourna vers lui, la même main qui avait délaissé la sienne attrapa son menton.
"Il en est hors de question."
Et en quelques secondes, le Levi plein d'assurance qu'il connaissait renaissait de lui-même. Quelque chose dans sa voix grave et mystérieuse fit taper son coeur contre sa poitrine, et une lueur étrange s'alluma dans ses yeux d'adolescent. Une lueur que seul Levi savait allumer.
"Pourquoi ?" demanda Eren, bas, trop bas, si bas qu'il fut presque impossible de l'entendre; mais leur proximité faisait tout.
"Parce que," fit-il, et sa voix semblait devenir de plus en plus grave à chaque mot. "Parce que j'en ai envie, j'en ai besoin—parce que j'en ai rêvé et qu'il faudrait être idiot pour ne pas voir que tu en as rêvé toi aussi. Parce que je n'ai pas besoin de raisons et que pourtant j'en ai déjà trop."
Il sentit les deux mots horribles s'inscrire sous ses paupières, un "parce que je t'aime" trop facile et bien glissé; mais ses lèvres ne laissèrent passer que de l'air et il observa dans un silence parfait les yeux d'Eren répondre en étincelles.
Eren se sentit comme un idiot en train de tomber amoureux, réalisant petit à petit qu'il était amoureux depuis déjà bien longtemps. Chaque jour semblait être le premier, d'une certaine manière—souvent, c'était dans les détails. Un baiser, un toucher, un regard, un souffle; un détail incertain et presque imperceptible qui lui donnait l'impression de revenir en arrière, de remonter le temps à chaque fois. Tomber amoureux de Levi était un éternel recommencement, un cercle infini qui n'avait pas lieu d'être autrement que pour ça.
Puis son portable vibra, et Eren sentit la déchirure presque terrible de la réalité. Bien sûr, c'était réel, vraiment réel, mais il ne put s'empêcher de sentir la déception l'embraser avec irritation tandis que Levi se redressait, retirait sa main et que la sienne cherchait son téléphone dans sa poche.
"Allô ?" Eren regarda les buissons, en face. Il sentit Levi bouger à côté de lui, sur le banc, et devina un paquet de cigarettes dans une de ses mains. "J'suis—" Silence. "Ok. J'arrive."
Quelques secondes de plus et il raccrocha, regarda son écran pour vérifier l'heure et soupira à nouveau. Levi alluma sa cigarette et il verrouilla son téléphone.
"C'était mon père. Il est à la maison."
"C'est bien."
Probablement.
"Ouais."
L'espace d'un instant, il songea à dire une connerie comme "tu devrais le rencontrer, un jour," mais se ravisa en se rappelant l'horrible crainte qui subsistait toujours, et si elle avait disparu avec Mikasa, elle subsistait toujours avec son père, là, permanente. Inlassable.
Levi expira et un nuage de fumée se forma devant eux. L'odeur ne le dérangeait plus, et chaque fois qu'il le voyait fumer, il se rappelait la première fois qu'il l'avait vu. Devant chez lui, avec une cigarette, le même paquet. Il portait la même veste que ce soir-là. Et Levi le regardait toujours de la même manière—comme si c'était la première et la dernière fois qu'il voyait Eren. Comme un étranger dans la rue, qu'on suit du regard jusqu'à ce qu'il disparaisse, parce qu'on sait que la probabilité qu'on le recroise est plus qu'infime. C'était probablement la manière la plus juste de décrire la façon qu'il avait de le regarder, de l'observer, de capturer chaque détail pour l'imprimer sous ses paupières fatiguées.
Il se leva et Eren le regarda faire sans bouger. Puis il se planta devant lui et cigarette dans la main, lui adressa un sourire moqueur. Dans la pénombre, il semblait encore plus jeune, et Eren sentit ses joues brûler quand il se demanda à quoi Levi ressemblait à son âge. L'idée de le fréquenter à cet âge-là l'amusait quelque peu, car il était certain que le Levi adolescent était aussi capricieux que lui. Il l'était toujours.
"Vendredi, tu finis à quelle heure ?"
"Dix-neuf heures, il y a une—"
"Très bien." Eren fronça les sourcils. "Je t'attendrai devant le lycée."
"Hein ? Mais tu—"
"J'attendrai," fit-il en haussant les épaules comme si c'était une évidence, que c'était la seule et unique option qu'il y ait jamais eu.
Un silence surpris, et Eren posa des questions muettes.
"Contente-toi de survivre jusque là d'accord ?" Un sourire vague, presque apaisé. "Ne te fais pas renverser. Pas de crise cardiaque. Et ne tue personne—la prison, c'est exclu." Eren éclata de rire, presque à contrecoeur, et il eut l'impression que quelque chose de chaud se répandre dans son estomac, avant que ce dernier ne se torde de manière aussi douloureuse qu'agréable. La douleur qui fait du bien, n'est-ce pas ?
"Rentre chez toi, gamin."
Eren voulut protester, réclamer une minute de plus, mais l'heure tournait et les lèvres de Levi se posèrent habilement sur le sommet de son crâne avant de disparaître aussitôt. Rien qu'un contact, qu'un bref baiser neutre comme si l'idée de les faire languir tous les deux était amusante. Elle l'était assez.
Levi tourna le dos sans lui permettre une seule réponse, et il entendit Eren éclater de rire derrière lui. Et même quand Levi disparut derrière les buissons, cigarettes entre les lèvres, Eren souriait encore, silencieusement assis sur son banc. Il ne s'en alla qu'une minute plus tard, plus vivant qu'il ne l'avait été depuis longtemps.
