yo! j'aaaaaai... encore disparu. pardon. tant de choses se sont passées, seigneur? j'ai plus ou moins une petite amie. j'ai confirmé mes voeux universitaires (on peut dire que le timing avec cette fiction est à point!) et je ne sais pas, beaucoup de choses ont changé. pour le meilleur, pour le pire, peu importe. j'ai de gros problèmes d'anxiété récemment alors le côté scolaire est difficile à gérer, en plus du stress des examens et une espèce de dépression qui survient dès que je suis seule/fatiguée/les dimanche soirs? alors écrire, écrire devient très compliqué. cependant ce matin je me suis réveillée vers sept heures (sans réveil!) et j'ai regardé le soleil se lever et j'ai ouvert mon Mac et j'ai commencé à écrire. je me suis rendue compte trop tard que j'écrivais selon le point de vue d'Eren, alors que l'histoire est en POV externe, mais pardonnez-moi ma flemmardise et acceptez ce cadeau malgré ceci. y a des fautes, des défauts, des incohérences, des répétitions, mais ça fait trois millénaires que j'ai rien pondu et non seulement j'ai un peu perdu la main, mais je voulais vraiment poster ce soir. je l'ai écrit en quelques heures, ce matin environ trois, quatre, plus une heure supplémentaire en prenant mon temps et jonglant de mix en mix sur 8tracks. (pour ce chapitre j'conseille d'ailleurs les mixes de jeanmarco sur 8tracks, je shippe pas forcément ce couple mais les mixes qui sont créés pour eux sont absolument mignons et pathétiquement, honteusement apaisants. c'est un plaisir coupable, je l'avoue, mais faut bien faire des pauses entre du blink-182, du deftones et du alice in chains pour respirer un peu...)
voilà j'espère que vous n'avez pas trop bouffé de chocolats et que les vacances pour vous arrivent bientôt (les miennes sont vendredi: ce qui veut dire que je vais pouvoir écrire librement! promis.) racontez-moi vos bobos et vos joies, envoyez des questions sur mon tumblr (je suis passée de "damnhoppus" à "mh418", copiez collez pour ceux qui ont du mal à retenir. mon design est très laid et très orange, si vous voyez ça, c'est bel et bien mon blog!). donc oui, askbox ouverte et j'ai une bonne nouvelllllle.
ceci n'est absolument pas le dernier chapitre, parce que je ne sais pas gérer mes émotions et que j'ai besoin de plus. voilà, voilà. vous en aurez au moins trois. trois ça semble raisonnable. après, trois n'est qu'un chiffre comme ça, peut-être deux, peut-être six... qui sait. bonne lecture mes petits.
Il y a quelque chose de paradoxalement irritant à essayer de faire la gueule dès le matin. Le pire je crois, ce sont les chats du quartier et les chauffeurs de bus. Vous êtes humain, vous êtes faible, et tous ces animaux minuscules vous traînent dans les pattes de votre porche jusqu'à la rue suivante. Il est tellement tôt que vous êtes seul dehors, ça vous laisse de l'espace pour penser, mais ils vous miaulent au visage de manière aigue et pathétique, et ça rend infiniment plus compliqué le fait de les ignorer. Quant aux chauffeurs de bus, si vous avez été bien éduqués comme moi je l'ai été, vous aurez beau vous énerver vous-mêmes juste avant de monter dans ce bus pour la énième, ça ne vous dispensera pas de dire poliment bonjour accompagné d'un sourire mécanique, et pas moins sincère. J'appelle ça la fatalité de l'éducation. Rebelle dans l'âme? Bien essayé, mais vous avez été bien éduqué. La rébellion ne sera pas pour aujourd'hui. C'est ce qui arrive aux gens qui ont toujours écouté leurs parents; ils ressentent ce minuscule pincement dans leur poitrine, comme un remord viscéral, lorsqu'ils transgressent les règles de leur éducation qui jusque là étaient tout autant les leurs. C'est ainsi que la première cigarette, qu'un premier vol ou qu'une première fugue vous laissent souvent plus irrité qu'avant.
Ce qui m'est arrivé à moi, je ne l'ai jamais vu venir. Ce n'est pas non plus une transgression dans mon éducation car personne ne m'a jamais clairement : "ne sors pas avec un homme deux fois plus âgé." C'est vrai, n'est-ce pas? Quelles règles m'empêchent de faire quelque chose de si innocent? Innocent, enfin presque. Et si c'était vraiment innocent, je n'aurais sans doute pas du mal à respirer correctement en face de mon père. Quelquefois le soir, avant de m'endormir, je me demande ce que ma mère aurait pensé. Je sais qu'elle l'aurait tout de suite vu. Ce n'est pas qu'une mère "sent ces choses-là," ce sont des conneries. Il y a des mères qui ne comprendront jamais leurs enfants. La mienne, en revanche, elle me connaissait, et pour une bonne raison—elle et moi nous étions pareils.
On reconnaît ceux de sa propre espèce, n'est-ce pas?
C'était un mardi midi et comme tous les autres jours de la semaine, Dieu avait le sens de l'humour.
"Tu finis à quelle heure?" J'ai levé péniblement la tête vers la voix qui m'était destinée, celle de mon père, à l'autre bout de la table. Un bon mètre et demi nous séparaient mais c'était comme s'il était soudainement trop proche; alors comme un enfant timide ou rendu coupable par ses propres fautes, j'ai baissé les yeux vers mon assiette pleine, ma fourchette écrasant irrémédiablement tout ce qu'elle contenait, la faim ailleurs.
"Hm. Cinq heures je crois."
Un instant, je crus qu'il allait demander à l'attendre, qu'il passe me prendre à la sortie des cours. J'étais revenu à la maison tôt le matin, la peur au ventre, les yeux fuyants, et mon père n'a jamais dit un seul mot sur ce qui s'était passé la veille durant son absence. Le pire, je crois, c'était de constater que le salon avait été nettoyé.
Quelque part, il savait. Hein, il savait, n'est-ce pas? Mes quelques excuses bafouillées après un bonjour marmonné ne suffiraient jamais. C'est Jean, que j'ai dit, c'est Jean qui a ramené l'alcool. C'était plausible, étant donné que Jean n'avait pas toujours été la meilleure influence qui soit; mais dans le lot, j'étais peut-être le pire. Quoi qu'il en soit, les bouteilles avaient été jetées à la poubelle, Levi était parti au travail, et moi je savourais à nouveau le délice silencieux d'un déjeuner avec mon père. Minus la douleur qui me tiraillait le ventre et la gorge sèche qui depuis longtemps avait abandonné l'ingurgiter quoi que ce soit d'autre que de la salive.
J'avais peur de ne pas avoir été convaincant, et j'avais peur qu'il ne se mette à me poser des questions, de derrière ses lunettes parfaitement propres qui lui donnaient toujours un air trop sérieux, un air qu'il n'avait pas naturellement. Mais cet air-là, je crois qu'il l'avait perdu à la mort de maman. Alors, j'ai contre-attaqué.
"Tu ne m'en veux pas pour l'alcool et le bazar que j'ai mis hier?" J'ai insisté sur ma propre responsabilité, au lieu de mêler Jean à tout ça une fois de plus, car s'excuser de cette manière soulage plus la conscience et paraît plus mature. Jean, de toute façon, avait déjà trop pris. Il fallait que je me salisse les mains. "J'aurais dû nettoyer avant de partir."
"Non, c'est bon, c'est bon. S'il y a quelque chose à nettoyer, c'est ta chambre. Mikasa passera quelques jours ici bientôt, tu devrais la ranger d'ailleurs."
Et ce fut tout. Il n'ajouta rien d'autre.
Je l'ai regardé, sidéré, presque déçu parce que trop soulagé, et trop surpris par sa réaction—mais il avait déjà baissé les yeux vers son journal. J'ai dégluti du mieux que j'ai pu, prenant note d'acheter une bouteille d'eau au distributeur du lycée; et je me suis levé de la table, mes couverts claquant désagréablement contre la porcelaine.
"Tu t'en vas?"
"Ouais, j'ai… Hm j'ai un bus dans dix minutes je voudrais pas le rater. On se voit ce soir."
Je me suis retourné et j'ai balancé mon sac à dos sur mon épaule, et sa voix m'a gelé sur place.
"Eren!" Une pause, un silence paniqué. J'ai fermé les yeux. Puis je l'ai regardé par-dessus mon épaule en soufflant un "oui" misérable.
"Je ne reviens pas ce soir. L'hôpital est très occupé en ce moment et il y a des chirurgiens abonnés absents. Tu auras de quoi te faire à manger dans le frigo, et n'oublie pas de verrouiller la porte avant qu'il fasse nuit. Je reviens dans deux jours. Pour déjeuner, tu n'auras qu'à… Écoute je laisserai de l'argent sur le comptoir."
Mon coeur battait à un rythme déraisonnable et ses mots rentitissaient de manière étrange. Mon côté paranoïaque se demandait s'il y avait là un piège, mais c'était quelque chose qui s'était passé des millions de fois déjà. Lui qui s'éclipse, qui ne revient pas, parfois même pendant une semaine entière. Il passe la journée se doucher et prendre des vêtements propres, mais la journée, je ne suis jamais là. C'est ainsi qu'on fonctionne depuis la mort de maman. Mikasa et moi devions nous débrouiller tous seuls, et quelque part, ça nous plaisait aussi. Mais depuis que Mikasa est partie, vivre seul c'est comme regarder un film sans le son.
"OK."
Je me suis retourné encore une fois et je suis sorti, m'arrêtant net lorsque la porte se referma derrière moi. De l'air, j'avais besoin d'air, et par ce temps d'été plein d'une chaleur lourde, j'en manquais cruellement. J'avais déjà trop chaud, autant par la météo que sous la peur furieuse d'être découvert, et j'ai sorti d'une main peureuse mon téléphone et mes écouteurs hors de ma poche.
Je suis resté là une bonne minute, sous le porche, les écouteurs dans les oreilles. Le genre de musique légère qu'on écoute en été, quel que soit son style habituel. J'écoutais toujours des chansons punk, des vieux tubes lo-fi aux allures de garage rock; mais aujourd'hui j'en avais trop sur la conscience. Mon but, c'était de me donner du courage pour affronter ma deuxième menace de la journée: non pas mon père, mais Jean.
Alors j'ai commencé à marcher dans l'allée, puis dans la rue, puis dans une autre, et j'ai longé les maisons tranquilles de notre résidence en espérant m'effacer un peu plus à chaque pas. L'arrêt était vide, j'ai regretté de ne pas y voir Levi, et pour passer le temps je l'ai imaginé dans son bureau, aussi ennuyé que possible, avec Hanji assise sur son bureau lui contant mille et une histoires. Le bus est arrivé, je me suis levé, et à partir de ce moment, la journée est devenue difficile.
"Eren." Une voix familière que j'avais prié pour ne pas entendre, mais c'était être naïf quand on savait qu'on était à côté dans les trois quarts de nos cours communs. Je n'avais que trois heures, mais l'une d'elles allait être à ses côtés. "Eren!" J'ai voulu fermé les yeux pour l'ignorer, mais je marchais trop vite pour y aller à l'aveugle. Le lycée à cette heure-ci grouillait de monde, c'était la première reprise de l'après-midi. "Eren putain, attends-moi crétin!"
J'ai ralenti l'allure, inconsciemment peut-être, ou sûrement parce que je culpabilisais de laisser Jean derrière moi. J'avais merdé, j'avais eu besoin de lui pour m'en sortir, et tout ça c'était ma faute. À moi de prendre.
"Eren qu'est-ce que tu fous?" Jean a lâché, essoufflé, quand il est arrivé à ma hauteur.
Il marchait de côté en longeant les murs, tourné vers moi comme si j'étais la seule chose importante en cet instant. Ça aurait été flatteur si ses yeux ne brillaient pas d'une colère tout aussi familière que sa voix, et je n'aurais pas su dire lequel des deux m'irritait le plus. Quant à moi, j'avais un manuel écorché sous le bras, et mon sac à dos flanqué sur l'épaule, rebondissant paresseusement sur mon dos à chaque pas pressé. Arriver en retard en cours? Je m'en fichais. Mais j'avais une seconde cru, naïvement, que j'aurais pu semer Jean. Qu'il aurait abandonné. Ce cours-là, après tout, j'étais le seul de nous deux à l'avoir.
"Je vais en cours," j'ai répondu, parce que c'est dans ma nature de jouer au plus malin.
"J'te parle pas de ça imbécile. Ce message que t'as innocemment envoyé hier, tu ne l'as jamais expliqué. Et si je te sers de couverture pour x connerie que t'as encore faite, j'exige au moins de savoir pourquoi je vais prendre à ta place." Je n'ai rien dit, et nous marchions considérablement moins vite. La classe était trois mètres plus loin de toute façon. "Alors? Pourquoi est-ce que tu étais chez moi cette nuit?"
"J'ai fugué, d'accord? J'ai fugué quand mon père s'est pointé parce que je me prenais une cuite dans le salon."
Il m'a regardé avec de grands yeux d'abord, puis il les a plissé et j'ai compris que notre amitié de longue date n'avait pas que des bons côtés. Il savait que je mentais. Je ne savais pas mentir de toute manière.
Alors je me suis redressé et j'ai pris l'air le plus honnête que je pouvais prendre.
"J'ai fugué," j'ai répété clairement. "Ça te va?"
Lui tenir tête était trop dur et je l'ai contourné pour rejoindre ma classe. Nous étions onze à la prendre et la moitié des élèves s'y trouvaient déjà. Quelqu'un entrait dans la salle juste avant moi quand Jean a attrapé mon épaule pour me retourner violemment. Pas si violemment que ça, en fait, mais j'ai senti sa poigne s'incruster dans ma chair l'espace d'une seconde.
"Eren putain!"
"Qu'est-ce tu veux, Jean?" j'ai grondé furieusement, et le silence qui a suivi m'a brisé le coeur.
"T'es vraiment un con. Je m'en tape de ton message. Je veux juste savoir ce qui t'arrive. Qu'est-ce qui t'arrive, bordel?" Ses yeux me détaillaient avec folie et regret, comme si j'étais une personne qu'il avait autrefois connue et qu'il ne reconnaissait plus. Les temps changent. J'ai dégluti.
"Ça ne te regarde pas!" j'ai gueulé, la poitrine pleine de culpabilité.
"Si ça me regarde!" il a gueulé encore plus fort, et quelques élèves ont levé la tête.
À partir de cet instant, ça a été facile de se montrer furieux, et mes muscles se sont contractés, mes sourcils froncés.
"Pourquoi t'en aurais quelque chose à foutre, idiot?"
"Parce que j'suis ton meilleur ami!" et Jean a crié si fort que sa gorge a laissé apparaître tous les circuits sanguins qui se planquaient derrière. Son visage était rouge. Dans un combat, c'est à cet instant qu'il aurait cogné; et même si je savais qu'il en avait envie, Jean ne me cogna pas.
"Je sors avec quelqu'un. Mon père ne doit pas savoir."
Et juste comme ça, j'ai pivoté sur mes talons, le visage si chaud que j'en transpirerais presque. Je suis entré dans la classe et les quelques élèves ont fait du mieux qu'ils pouvaient pour prétendre qu'ils n'avaient pas suivi la conversation. Ils ont poliment détourné les yeux et personne n'a rien dit. J'ai trouvé ma place au fond de la classe, comme d'habitude. J'ai jeté mon manuel sur la paillasse et j'ai enfoui ma tête entre mes bras pour contenir mes émotions; non pour pleurer, mais pour me calmer. Je respirais trop vite, trop fort; et je savais que Jean était toujours immobile à l'endroit même où je l'avais laissé. Son ombre se voyait à l'entrée de la classe, le soleil dans son dos. Il faisait beau, il faisait chaud, le fond de la classe était bordé d'ombre mais les fenêtres ouvertes laissaient entrer un courant d'air agréable et l'écho des éclats de rire de tous ceux qui n'étaient pas en classe.
Pendant une seconde, je me suis senti soulagé. Puis j'ai vérifié à l'entrée de la classe, et l'ombre avait disparu.
"…Et ses parents ne lui portent aucune attention, bla, bla, bla…" Ymir s'arrêta soudainement et sa tête se tourna dans ma direction. "Eh, tu m'écoutes ou pas?"
"Ouais, ouais. Continue."
"Sa vie familiale est un enfer. Son père est un vrai connard qui l'a toujours laissée seule et sa mère n'a aucune autorité. Elle veut que je l'aide à se rebeller."
Ymir rit doucement et j'ai regardé du coin de l'oeil son sourire s'étendre. Ymir ne souriait que quand quelque chose l'amusait, et si je n'étais pas amusant, alors ça voulait dire qu'elle était contente. Pourquoi? Un seul mot: Christa. Cette petite nouvelle aux airs d'ange et aux cheveux blonds avait fini, indéniablement, par tomber sur Ymir et d'une manière ou d'une autre, ces deux filles s'étaient trouvées compatibles. Là où on ne trouvait pas Ymir, elle était avec Christa. Et lorsqu'Ymir parlait, elle parlait d'elle.
"Va droit au but, Ymir," j'ai souri. J'étais ailleurs, mais sa bonne humeur m'apaisait un peu.
"Hein? De quoi tu parles?"
"Tu l'aimes bien, c'est ça? T'attends quoi au juste, qu'une météorite nous tombe dessus?"
"Ouais bien sûr que je l'aime bien. Pourquoi je l'aimerais p—" elle s'est arrêtée, comme prise d'une révélation soudaine; ce qu'elle avait cru comme une question innocente était plus que ça. "La ferme crétin, tu sais pas de quoi tu parles." Elle se redressa soudainement au milieu de la pelouse et notre petit coin à l'ombre sembla plus orageux. Elle rougit.
"T'es pire que Bert. Tu sais pas cacher ce que tu ressens. Dix billets qu'elle le sait déjà."
Elle allait m'attaquer de nouveau avec son air de dure à cuire, mais s'arrêta net.
"…Tu crois?"
"Carrément. Et tu sais le meilleur? C'est que si elle le sait et qu'elle traîne encore avec toi, ça veut dire qu'elle est tout aussi tentée. J'suis pas un expert en amour, mais pour être honnête, vous êtes pas vraiment subtiles."
"Tu penses que Jean le sait?" L'entende de son nom a fait bondir mon coeur dans ma poitrine, comme par surprise. J'ai hoché la tête distraitement. "Et Bert?" J'ai hoché la tête encore une fois. Elle m'a proposé un troisième nom mais ma réponse n'a pas été nécessaire car elle marmonnait déjà.
Puis on s'est levés pour aller au distributeur derrière le bâtiment d'en face, époussetant nos pantalons des brins d'herbes persistents. Et quand j'ai levé la tête, tout a tremblé; j'ai été projeté dans le vide, jusqu'à ce que mon dos heurte le mur du gymnase derrière nous.
La voix d'Ymir m'est parvenue avant toutes les autres. "Jean qu'est-ce que tu fous!" C'était plus de l'agacement que de la peur, et elle avait l'air aussi en colère que lui.
Bertholdt et Connie arrivaient en trottinant nerveusement derrière, et j'ai deviné qu'il se trouvait avec eux quand il a décidé de me trouver une nouvelle fois. Notre cours commun était le prochain, la dernière heure. Un cours de vingt personnes où tout le monde s'assoit aux mêmes places. Mon sang n'a fait qu'un tour.
"Qu'est-ce qui te prend, putain?" Connie a lancé de derrière. "Lâche-le, il t'a rien fait!"
"Oh si," Jean a repris. "Si il m'a fait un putain de coup bas."
J'ai réfléchi une seconde à ce que j'aurais pu faire comme coup-bas, ou du moins, ce qu'il aurait pu interpréter comme tel. Mais je n'ai rien trouvé, et suis venu à la conclusion qu'il parlait bien de ce dont nous avions parlé deux heures plus tôt. J'avais réussi à éviter Jean jusque là, et il était clair qu'il voulait m'éviter aussi. Mais apparemment, il y avait de nouveaux éléments, et j'ai ouvert de grands yeux paniqués devant les siens, qui ne me quittaient pas. Ils brillaient de rage.
"Lâche-moi, putain!" j'ai dit alors qu'il m'a secoué une troisième fois, ses mains fermement accrochées au col de ma chemise ouverte et de mon t-shirt trop fin.
"T'es vraiment un beau salaud." Sa voix était plus basse, mais elle grondait, comme un animal mécontent en pleine bataille ou le gémissement glauque d'une voiture sur le point de rendre l'âme.
Quelques gars plus loin sur la pelouse nous suivaient du regard, et j'ai compris que contrairement à la dernière fois, notre joute allait avoir de l'audience. J'ai prié Dieu pour qu'aucun nom ne soit dit. J'avais trop à faire pour devenir une rumeur locale, et putain, des rumeurs, dans une petite ville pareille, il y en a.
"T'as pas été foutu de me le dire, et me dis pas que tu ne savais pas à quel moment me le dire parce que t'en as eu l'occasion putain! Des mois, ça fait des mois que ça dure! N'est-ce pas? J'ai tort? Dis-moi si j'ai tort?" Il criait à quelques centimètres de mon visage et j'ai finalement compris l'horreur que ressentent les élèves qui se font harceler par des brutes.
Jean avait plus de force que moi, mais je savais mieux me battre; or, dans cette position, coincé entre le mur et ses mains furieuses, j'étais fait.
"Laisse-moi Jean! Tu fais chier!"
"Oh je fais chier? Et j'ai fait chier durant les derniers mois? Non, juste pour me tenir au courant, vu que si on ne demande rien, tu ne dis rien." Il y a eu un bref silence et j'ai eu peur. Pas de ce qu'il pourrait faire, mais de ce qu'il pourrait dire. "Tu m'as pris pour un con, c'est ça?"
Il m'a secoué et ma tête a légèrement heurté le mur. Ça m'a réveillé plus qu'autre chose.
"Et tu crois que j'avais le choix? Putain il n'y a pas que toi dans cette histoire Jean, il y a tellement plus et tu n'es pas foutu de voir plus loin que le bout de ton propre nez. Regarde autour de toi bordel, tu n'es pas seul sur cette planète. Il y a d'autres personnes en jeu."
"Ah ouais, comme qui? Toi? Elle?" J'ai cru d'abord qu'il parlait de Mikasa, et mon visage a viré rouge quand j'ai compris que non.
"Lui." Jean à son tour a cru que je désignais quelqu'un parmi ceux qui m'entouraient, mais ses mains m'ont soudainement lâché et j'ai cru redescendre d'un étage. Il avait l'air livide, et personne d'autre que nous n'avait suivi nos derniers mots.
"C'est ce type de l'autre fois, hein? Ce gars qui connaît ton père?"
Mes joues brûlaient et l'espace que Jean avait libéré entre nous était étrangement plus difficile à digérer.
"Mon père ne le connaît pas." Ça, en soi, était une révélation suffisante. Je méritais d'être lynché pour toute cette manipulation collective. Je l'avais fait dans notre intérêt, mais Jean devait se sentir stupide et j'ai regretté.
"Bien sûr qu'il ne le connaît pas. Il n'est pas non plus passer te dire bonjour ou te ramener chez ton père, hein? Quel salaud."
Mon coeur a bondi par réflexe, et j'étais sur le point de lui demander de répéter, furieux que quelqu'un ose parler de Levi ainsi—jusqu'à ce que je saisisse qu'il parlait de moi. Encore.
"Il est plus vieux que toi. Beaucoup."
Je n'ai rien dit. Silence. Connie avec Bert, muet à ses côtés, racontait de vive voix à Ymir ce qui s'était passé. Nous étions tranquilles.
"Mikasa sait."
J'ai hoché la tête, prudemment.
Jean a continué de me donner des faits, que j'ai ignorés ou doucement confirmés.
"Depuis quand?"
Silence.
Il a ricané, comme un fou. Ce genre de rire qui mêle la déception, la colère et le chagrin.
"Bien sûr. Bien sûr, putain. Quelle question de merde."
Nos yeux se sont accrochés et j'ai tenu bon, décidé à ne pas les détourner avant lui. J'avais au tort de tout lui cacher pendant tout ce temps alors qu'il était mon meilleur ami, et il devait sans doute se dire qu'il ne comptait pas assez ou que je ne lui faisais pas confiance. Mais peu importe, j'avais besoin de lui prouver que je ne regrettais pas ce choix une seule seconde si ça avait permis à Levi de continuer de vivre tranquillement et sans inquiétude. J'ai ressenti un élan protecteur dont je ne suspectais pas l'existence jusque là, et ce fut suffisant pour que je garde la tête haute et fière, sourcils froncés comme pour le défier de dépasser d'autres limites.
Il n'a rien dit. Il n'a rien dit et il a reculé, les yeux rivés vers moi. Puis quelques mètres plus loin il a fait volte face et il a marché rapidement en direction d'un des bâtiments. Mes muscles se sont détendus mais je me sentais ridicule. Défendre Levi ne me dérangeait pas, mais les faits exposés ainsi contre Jean semblaient stupides, parce que Jean ne nous aurait jamais dénoncés. Jean était un con, mais pas une balance.
Ymir et Connie m'ont demandé si tout était OK, et j'ai répondu à ça que tout était OK. J'ai secoué la tête avec irritation et j'ai récupéré mon sac, et Connie et Bert sont partis. Ymir et moi on s'est bel et bien rendus au distributeur, et après avoir acheté ma bouteille d'eau et ma barre chocolatée, Ymir a acheté un soda. On s'est rendus en silence vers notre salle de classe, déjà ouverte, déjà presque complète, et notre voyage fut parsemé de questions sur comment je me sentais et des phrases marmonnées du genre: "Jean est malade."
Ymir m'a frappé l'épaule et a monté un étage supplémentaire jusqu'à son propre cours. J'ai pris une grande inspiration et je suis entré dans la mienne, tête aussi baissée que possible. Comme je m'y attendais, toutes les tables habituellement occupées étaient occupées, et ceux qui n'étaient pas en binômes occupaient des tables de manière solitaire. Ma seule issue, c'était à côté de Jean, au fond juste à côté de la fenêtre. Au moins, j'aurais de l'air frais.
J'ai traîné des pieds jusqu'à lui et je me suis lourdement laissé tomber sur ma chaise avec honte et agacement mêlés. J'ai regardé par la fenêtre d'un air profondément orgueilleux et Jean a croisé les bras en prétendant être seul. On a fait un travail prodigieux en s'ignorant l'un l'autre.
Et puis le prof est arrivé, et minute après minute, on a semblé s'ennuyer plus du cours que se détester. Au bout d'un moment, j'ai senti ses yeux sur moi, que j'ai soigneusement évités. Et un peu plus tard en cours, j'ai senti qu'il allait m'adresser la parole, alors j'ai brièvement levé les yeux.
Son visage était un peu crispé, mais ses yeux avaient cette lueur détendue et profondément ennuyée qu'il avait souvent. Je me suis détendu à mon tour et le conflit entre nous deux a retenti de manière étrangement pacifique. Il m'en voulait, et je ne pouvais pas oublier la haine de sa poigne qui me maintenait contre le mur du gymnase, mais quelque part nous étions comme deux ennemis qui se trouvaient une trêve.
"Est-ce que tu te sens bien?" il m'a demandé avec de petits yeux, comme un parent inquiet. Il m'a fallu un temps pour saisir de quoi il parlait exactement.
"Je crois, ouais."
Un silence. Il a fait semblant de suivre le cours et j'ai gribouillé de façon distraite dans la marge de ma feuille encore vierge. Jean avait toujours l'air renfrogné, mais sa rancune semblait s'atténuer à mesure que la journée s'écourtait. Au final, il finit par me parler à nouveau.
"J'espère que tu sais ce que tu fais."
Je l'ai regardé avec sérieux comme pour le convaincre positivement, mais il ne me regardait pas.
À la sonnerie, le bruit des autres élèves me donna une fenêtre suffisante pour lui poser une question à mon tour.
"Je peux te poser une question?" Prudence est mère de sûreté, c'est ce qu'on dit, non? Je crois.
Il a haussé les épaules nonchalamment.
"Fais-toi plaisir."
"Comment tu as su que ça durait depuis tout ce temps?"
"Je me suis souvenu de la dernière fois que tu as maté une fille dans la rue."
Il s'est tu, je me suis tu, et on s'est regardé avec une horreur palpable.
"Je déconne," il a dit en se frottant la nuque.
J'ai ri de manière pathétique, soulagée et crispée à la fois, mais le fait que Jean recommence à faire des plaisanteries douteuses était si non une mauvaise chose en soi, au moins un bon signe. J'ai souri comme une collégienne sourirait au garçon sur qui elle a flashé, et Jean a fait une sorte de moue pour y répondre, sa manière fière de montrer qu'il s'y ferait.
Puis jusque quand je pensais que Jean allait rester silencieux pour le reste de la journée, qui dieu merci se terminait maintenant, il s'est tourné vers moi avec de grands yeux puérils, son sac sur l'épaule.
"Maintenant que j'y pense, ça tombe sous le sens qu'un mec te plaise." J'ai froncé les sourcils, mal à l'aise qu'un tel sujet soit abordé avec lui (c'était bien la première fois après tout) et redoutant la suite. Mais son sourire s'est formé avant même qu'il ne prononce la suite: "je t'ai déjà surpris en train de me reluquer dans les vestiaires!"
Il a éclaté de rire de manière automatique et je l'ai frappé avec le dernier livre qu'il me restait à ranger. Il a tendu ses bras comme pour se former un bouclier, et son éclat de rire a résonné dans toute la pièce.
"T'es trop con!" j'ai soufflé, et je l'ai frappé encore une ou deux fois. (L'occasion ne se représenterait pas avant un moment.)
J'ai fini de ranger mon sac, et quand j'ai compris que Jean m'attendait, j'ai compris aussi que la journée se terminerait sur une note positive. Jean n'attend personne quand il est de mauvaise humeur. En fait, même quand il est d'humeur habituelle, c'est-à-dire passable, Jean n'attend personne. Si Jean m'attendait, ça voulait dire qu'il tentait par ce geste de s'excuser à sa façon.
Ceux qui avaient encore cours sont restés près des bâtiments, et nous avons suivi le flot des quelques chanceux déjà libres. Même à cinq heures, le soleil brillait bien fort et la chaleur laissait une atmosphère de fin de journée paisible et lente, bordée de lumières estivales agréables. Au portail, Jean m'a bousculé l'épaule.
"Mina Carolina fait une fête ce vendredi. Elle a flashé sur moi alors elle m'a invité de vive voix, et elle m'a assuré qu'il y aurait suffisamment d'alcool pour nourrir tout un continent. Alors…" Jean s'est gratté le crâne comme un type de première année invitant la fille qui lui plaît. J'ai souri. "Si ça te tente. J'veux dire, t'es pas obligé."
"Ouais. OK."
Il a hoché la tête et a vaguement souri sans que ses lèvres ne s'ouvrent.
"OK," il a répété avant de rire nerveusement, mais de manière presque soulagée.
On a marché jusqu'à notre arrêt de bus et je lui ai lancé quelques regards. On a tendance à l'oublier, mais il y a certains amis qui méritent de garder une place importante dans nos vies. Peu importe ce qui nous arrive: un déménagement, des soucis personnels, la dispersion générale à la fin du lycée, avec toutes ces facultés et ces écoles au bout du monde… J'avais le sentiment que j'allais revoir Jean un jour, après tout ça.
Il valait bien cet effort. Et puis penser à la faculté m'a ramené à mon propre monde bordé d'inquiétudes adolescentes, et je me suis mordu l'intérieur de la joue. Ce ciel de fin de journée d'été m'apaisait tellement que je n'y pensais plus, mais demain était le dernier jour pour les inscriptions, et je devais prendre une décision.
Le bus était en retard, comme toujours, et pas de signe de Levi à l'intérieur, il était trop tôt. J'ai pensé à lui envoyer un message, mais je me suis dit qu'il valait mieux lui téléphoner. Il y a deux types de gens: ceux qui n'aiment pas téléphoner, et ceux qui adorent. Il n'y a pas d'entre deux. Eh bien moi, je déteste; mais avec Levi, ce n'est pas que c'est différent, c'est simplement que c'est plus facile. Je n'ai pas toujours des choses à dire, mais dans ces cas-là, c'est suffisant de se taire et de l'écouter respirer, taper sur son clavier, s'éclaircir la voix. Parfois je lui demande de me raconter sa journée. La mienne, je la lui raconte toujours sans qu'il ait besoin de demander. Et quand on raccroche, on se sent toujours plus léger. Si je devais parler de Jean à Levi, je n'en savais rien, ce n'était pas un secret d'état ni quelque chose de primordial, et je savais depuis le temps que Levi n'aimait pas Jean autant que j'avais appris à le faire. Jean fait cet effet-là. Il a beaucoup de connaissances, mais peu d'amis, et encore plus d'ennemis. Jean et moi, on ne s'est pas toujours entendus.
Comme je n'avais pas envie de rester seul après une journée comme celle-ci, Jean a décidé de venir chez moi pour quelques temps. Une heure ou deux, voire plus, peut-être même rester dormir; Jean mettait toujours deux jours de suite les vêtements qu'il portait, et c'était la première fois qu'il portait ceux-ci. Nous n'avions rien à faire pour le lendemain, et prenions le même arrêt: alors autant rester.
On s'est assis autour de l'îlot de cuisine et Jean a commencé à me parler de Mikasa. Il m'a dit qu'il l'avait eue au téléphone, récemment, et m'a avoué que ce n'était pas juste pour demander des nouvelles. Le coup de fil de Mikasa lui avait mis la puce à l'oreille, avait confirmé le fait que quelque chose n'allait pas chez moi. Il faut dire que ça faisait un moment que j'agissais étrangement, m'éclipsant dès que possible, ratant les répétitions du groupe, mentant sur mes week-ends et paraissant toujours plus distrait semaine après semaine. Les relations amoureuses me font cet effet-là, non, en fait, ce ne sont pas les relations elles-mêmes, c'est Levi; parce que des relations avant lui, je n'en ai jamais eu. Il y a bien tous ces jeux de la bouteille en école primaire, tous ces gages durant action et vérité, les sept minutes au paradis dans le placard du meilleur ami, à qui on envie le privilège de pouvoir faire une fête qui se termine à dix-neuf heures du soir. Puis on grandit et les relations s'épanouissent comme des fleurs dans un champ, et soit on est en plein dedans, soit on s'en écarte année après année. On regarde de loin les tourtereaux se rouler des pelles contre un mur et on passe en détournant les yeux. Et quand ça vous arrive, c'est pire qu'un roman à l'eau de rose; vous prenez des douches froides et vous ne mangez plus, et quand vous mangez, vous vous demandez s'il ne vaut pas mieux camper dans les toilettes cette nuit, la nausée au ventre. Vous ne dormez plus, et votre cerveau révèle une capacité jusqu'alors inconnue. Des détails retenus, des heures précises où vos chemins peuvent se croiser, là exactement où la probabilité d'apercevoir cette personne est la plus forte. Et vos jours deviennent mécaniques, programmés à l'avance par votre cerveau en feu. C'est ainsi.
"Et comment tu vas faire?"
J'ai levé les yeux de mon ordinateur portable, posé sur le plan de travail devant moi. Jean était assis à l'autre bout de l'îlot, un grand verre de soda dans les mains. Il faisait jour, chaud, lourd même; et toutes les fenêtres étaient ouvertes.
"De quoi tu parles?" j'ai répondu avec irritation, parce que j'étais à peu près de savoir la réponse.
"L'année prochaine, tout le monde va s'éparpiller. Connie part en Europe. Sasha va dans le Nord. Ymir va sûrement retourner dans sa ville natale aider sa famille pendant un temps. Armin et Marco ont obtenu un stage payé à des kilomètres d'ici. Mais toi?"
"Moi rien," j'ai coupé sèchement. "Je n'ai rien rendu encore."
Jean me suivait des yeux et j'avais ouvert le site des inscriptions pour préparer le terrain. Je savais que ce soir j'allais devoir le faire, que j'allais devoir faire un choix qui n'allait plaire à personne. Peu importe ma décision, elle allait décevoir quelqu'un. Jean m'en voudrait de rester dans ce trou paumé pour quelqu'un d'autre, Mikasa et mon père aussi. Et même si ça me coûte de l'admettre, Levi aussi. Mais je ne pouvais pas laisser Levi tout seul ici, je ne pouvais pas juste prétendre que rien ne changerait et que partir à des lieues de là ne ferait aucune différence. J'avais besoin de Levi, j'avais besoin de le voir, de l'entendre, de le toucher, et partir m'arrachait le coeur. Je ne pouvais pas.
"OK mais dépêche-toi. Ça me ferait mal que les inscriptions soient closes avant que tu n'aies eu une chance."
Je n'avais pas besoin de regarder dans ses yeux pour lire qu'il voulait que je pense à moi d'abord. En égoïste confirmé, ça ne devait pas être difficile, mais penser à moi selon ma propre définition tendait plutôt à rester près de Levi. J'avais peur, que loin de lui, je devienne irrémédiablement fou.
J'ai lancé un bref regard pour le remercier de cette pensée profonde et tendre, et me suis rapidement demain si j'allais encore être vivant le lendemain. Un tel dilemme, on en survit pas.
"Si tu veux, je peux rester ce soir. On le fera ensemble. On se matera des films stupides et on commandera une pizza. J'invite."
"Nan, nan, t'en fais pas pour moi."
Jean était déjà là depuis un moment, et on comprit tous les deux qu'il était temps qu'il s'en aille. Il me regarda d'un drôle d'air, comme s'il essayait de déterminer si partir maintenant serait une erreur, que je ferais une bêtise, comme un gamin dont l'âge est encore trop incertain et dont on doute de l'autonomie. Mais Jean a fini par partir après une tape à l'épaule, et je me suis retrouvé assis en face de mon ordinateur à fixer les instructions.
Il faut choisir des formations, des écoles, peu importe. Formuler un ordre de voeu. Puis confirmer. C'est aussi simple et rapide que ça, et ce choix incroyablement banal détermine pourtant votre futur. Pas tout, et les faux départs sont courants; mais même un an semble long et énorme.
Alors j'ai fermé mon ordinateur et je me suis jeté sur mon lit, portable en main.
À la troisième sonnerie, Levi a répondu.
"Allô?"
"Hey."
Un silence, et Levi a reparlé d'une voix plus détendue. Ce détail m'a fait sourire.
"Hey. Je me demandais quand tu allais m'appeler." J'ai senti un sourire dans sa voix, et j'ai souri encore. "Non, oublie, je sonne comme une pauvre fille après un premier rencard."
"L'idée n'est pas repoussante."
"Idiot."
"Mon père est encore absent. Deux jours minimum."
"Qu'est-ce qu'il t'a dit à propos d'hier?"
"Rien."
"Rien?"
"Ouais, il n'a rien dit. Il a fait comme si de rien n'était; quand je suis arrivé ce matin tout était nettoyé et rangé et les affaires étaient dans le bac de linge sale de la lingerie. Je ne sais pas. Peut-être que j'ai été convaincant, ou alors, on a vraiment un problème."
"Pourquoi ce serait un problème?" Je connaissais Levi assez bien pour savoir qu'il fronçait les sourcils.
"Parce que quand mon père intériorise c'est jamais bon. Intérioriser en soi c'est déjà assez mauvais… Je sais pas, je me dis que c'est pas son genre de laisser passer, de faire comme si, ou de se persuader du contraire. S'il savait, s'il avait compris, il m'aurait parlé. Et… rien."
"Alors selon toi il ne sait pas?"
"Je crois bien que si."
Un silence a suivi et la peur quittée le matin est revenue. J'ai essayé d'imaginer Levi, où il était, ce qu'il faisait, qu'est-ce qu'il portait—et en un rien de temps, tout était moins grave.
"Qu'est-ce que tu portes?"
"Est-ce que tu essaies d'initier une session de sexe au téléphone?" Levi sonnait étonnamment amusé et léger. Il plaisantait.
"Non, je suis sérieux, tu portes quoi?"
"Hm…" Sa voix s'est éloignée du téléphone et j'ai deviné qu'il inspectait sa tenue. "Un costume, des chaussettes, des chaussures."
"Levi!"
"OK, OK, je plaisante. J'ai une chemise rouge et un costume noir. Hanji m'a acheté une cravate noire l'autre jour, aussi, alors, je voulais lui faire plaisir aujourd'hui. Elle est pas si mal."
La main sur mon estomac, je l'ai imaginé parler au téléphone dans sa chemise rouge, et un nouveau sourire a fendu mon visage. J'avais l'air ridicule.
"Cela dit je ne suis pas contre une séance de sexe au téléphone," Levi a repris. J'ai levé les yeux au ciel. "Non, pour dire vrai ce n'est pas que ça ne me tente pas, c'est que je suis à l'arrêt de bus dans l'immédiat et qu'il y a une vieille dame à deux mètres de moi, alors sois patient."
"T'es con. Tu rentres quand?"
"Dans vingt minutes je suppose. Tu veux que je passe chez toi?"
J'ai réfléchi. Je ne voulais pas que les choses tournent mal comme la veille, mais sans alcool, il n'y avait pas de raison. J'ai repensé à la décision que je devais prendre et il m'a soudainement apparu clair que j'avais besoin de réconfort, que je lui en parle ou non. Ça c'était une autre décision à prendre, qui pourtant n'en avait pas l'air, comme nous avions un semblant de relation; et qui dit relation dit que tout garder pour soi est exclu. J'allais devoir faire l'effort. Mais pour le moment, j'avais juste besoin de lui.
"Ouais. S'il te plaît."
Il a cessé de plaisanter et j'ai senti à sa voix qu'il avait autant besoin de me voir qu'inversement. Non qu'il se soit passé de choses extrêmes pendant sa journée dont il faille le réconforter, mais Levi était une personne solitaire, et j'avais eu l'occasion de réaliser que ses contacts sociaux étant rare, il était devenu dépendant de moi, dans un sens. Quand je n'étais pas là, il redevenait aussi seul que solitaire.
Il prit un temps avant de parler à nouveau.
"OK." Silence. "Le bus arrive." Je l'ai senti hésiter. "Je t'aime."
Et il a raccroché aussi vite qu'il avait décroché. Ses mots ont résonné partout; dans ma tête, contre les murs, retentissaient infiniment dans un écho d'été. Les rayons de soleil qui faiblissaient à mesure que le temps passait avaient laissé une couleur mélancolique dans ma chambre, et je savais qu'ici, fenêtre ouverte, avec un tel paysage autour de moi, je risquais de m'endormir prématurément.
Presque, en tout cas, car entendre Levi au téléphone-entendre Levi me dire ces choses, ces mots simplets et si courts et pourtant si importants à ses yeux, ça suffisait à me tenir éveillé des jours entiers. Alors je suis descendu et je me suis posé sur le canapé, la télévision éteinte, tout silencieux hormis les chants des oiseaux dehors; et au soleil couchant, la porte d'entrée s'ouvrit. Je venais d'éteindre mon ordinateur portable, loin de toute inquiétude, et c'est sur le canapé que j'ai fait l'une des plus importantes décisions de ma vie.
J'ai tourné la tête et j'ai vu le dos de Levi, sa veste noire de costume suivant la ligne parfaite de sa chevelure sombre et de son pantalon noir. Il retirait ses chaussures, trop habitué à le faire chez lui, et quand il fit volte face, j'en sursautai presque. Et dès qu'il me vit lui, assis comme un idiot sur ce canapé trop grand pour moi, il sourit. Un sourire grand, énorme, trop joyeux pour un visage triste comme le sien, mais qui étrangement lui allait parfaitement.
Ses cheveux étaient légèrement ébouriffés comme à chaque fin de journée, et sa coiffure nette et impeccable du matin n'était plus qu'un souvenir. Il était tellement plus beau ainsi, décoiffé et fragile. Je l'ai regardé retirer sa veste et la poser soigneusement sur un fauteuil avant de s'avancer vers moi, plus détendu que je ne l'aurais cru. Et juste comme ça, il s'est assis à mes côtés, ouvrant son bras droit dans ma direction pour m'intimer de venir contre lui; ce que j'ai fait sans broncher.
Son odeur, une odeur familière et douce, une odeur qui n'attaque pas mais qui soulage. Le genre d'odeur qui nous fait lever la tête et qui fait suivre les regards. Sa chemise était douce, et ses mains tièdes. Son souffle m'arrivait au sommet du crâne comme un courant d'air bienveillant, et je sentais ses battements de coeur sous mon oreille gauche.
"Dis, Levi." Il ne fit aucun bruit mais je sais qu'il avait les yeux baissés vers moi, alors j'ai continué. "Ce que tu as dit tout à l'heure, au téléphone. Tu le pensais?"
"Quoi, à propos du sexe au téléphone?" Il a souri, je l'ai senti.
"Non, que tu m'aimais."
Il ne répondit pas, et une part de moi paniqua légèrement à l'idée d'avoir mal entendu, ou mal compris, ou simplement mal interprété ce qui était une blague au départ. J'ai voulu levé la tête vers lui, me défaire de son étreinte, quand j'ai entendu quelque chose. Ses battements de coeur, l'air de rien, s'accélérer contre ma joue.
Quand j'ai levé la tête, Levi avait les yeux rivés sur moi. Il ne souriait pas, mais ses lèvres étaient lâches comme s'il était sur le point de rire. Ses yeux, en revanche, étaient aussi sérieux que possible. Il n'ajouta pas un mot, et ne cligna pas des yeux.
Alors je l'ai embrassé.
Quand il a fait nuit, j'ai verrouillé les portes et nous avons allumé la télévision. Les rôles se sont inversés imprévisiblement, et je me suis retrouvé à caresser ses cheveux, sa tête sur mes genoux, avec ses bras autour de ma taille. Il m'a parlé d'Hanji, je lui ai parlé de Mikasa. Quand on s'est réveillé un peu plus tard, il faisait toujours nuit, et Levi a pris l'initiative d'éteindre la télévision. On est montés dans ma chambre, on s'est glissé sous les draps, j'ai mis un réveil pour nous deux (un peu plus tôt que d'habitude car Levi devait passer se changer chez lui avant de repartir au travail), et je me suis endormi le coeur lourd, blotti contre Levi.
Paisibles ainsi, mes choix avaient l'air faibles et dénués de conséquences. Mais la peur au ventre, j'avais conscience que la course vers mon avenir démarrait maintenant, et l'espace d'un instant, je me demandai à quoi ressemblerait ma vie, ce mardi soir, si Levi et moi n'avions jamais échangé de regard dans ce vieux bus. Le hasard fait bien les choses, mais il les complique au passage.
J'étais un adolescent insolent qui prenait la vie comme elle venait, sa musique bruyante dans les oreilles; Levi était un homme sérieux et silencieux qui n'avait plus que son travail pour lui donner un sens, une direction. L'un rencontre l'autre, c'est le choc—et tout à coup rien ne va plus. L'homme sérieux et silencieux devient moins sérieux et moins silencieux, et l'adolescent insolent devient moins insolent. Au final, vu sous cet angle, ma relation avec Levi avait l'air bienfaitrice en tout point, si on passait outre les fugues répétées et ignorées, l'illégalité même de notre affection, et les mensonges qu'elle avait créés de toutes parts.
Je me suis blotti un peu plus près de Levi et, semi-conscient, m'a doucement embrassé le front (parsemé de cheveux) avec une tendresse lente et surréaliste. J'ai senti son étreinte se raffermir, son souffle devenir régulier, et j'ai fermé les yeux en espérant que demain tout serait pareil.
