yo. (oh. mon. dieu.)

je suis tellement présentement fatiguée que je suis sur le point de m'évanouir. le BAC est ENFIN fini, shout out à mes compagnons français qui lisent ceci et qui en sont soulagés, tout comme ceux qui ont encore des épreuves et des oraux tardifs, dieu sait que c'est pas en été qu'on a envie de faire des trucs pareils.

tout d'abord pardon pour avoir disparu de la circulation, je suis encore et toujours dispo tous les jours sur mon tumblr mh148, mais je n'avais ni le temps ni l'énergie d'écrire en plein dans cette période d'oraux/d'épreuves. en fait, j'avais commencé ce chapitre bien avant cette période, mais je me suis arrêtée au milieu d'une scène de SEXE (oui les amis) et j'ai réalisé que c'était pas un bon plan de faire une pause sans la finir avant, parce que reprendre d'un coup avec une scène pareille c'est très difficile. voilà pourquoi je ne continuais pas. et aussi parce que je m'endormais tôt.

soyez indulgent(e)s la moitié de ce chapitre a été écrite entre 22 et 1h30 du matin, aka je suis crevée, aka je reprends les mêmes verbes et mots, aka j'ai probablement fait des fautes de grammaire, conjugaison, orthographe, oublié des mots, inversé des mots, bref vous sentez l'idée. j'ai pas trop de chanson pour la scène de smut (qui n'est pas si smut, d'ailleurs, parce qu'en français je suis une prude!) mais je sais que j'ai marché au bassnectar (calling from above) et qu'avant de faire cette pause scandaleusement longue j'écoutais banks - this is what it feels like.

whatever, en ce moment j'écoute énormément coming down de dum dum girls parce que ça me rappelle Mazzy Star alors pendant les moments normaux j'ai un peu l'atmosphère. parce que dans ma tête mazzy star = été = mes aus 90's ereri, et forcément...

ceci n'est pas le dernier chapitre, finalement, probablement l'avant-dernier, je voulais tout clôturer ici mais la scène de smut a pris trop de temps et je n'ai pas le courage d'étendre le chapitre davantage car je suis déjà à 15k, eh oui. comme je suis aussi très généreuse, je le poste ce soir pour que vous puissiez en profiter, alors le reste sera dans un chapitre différent.

voilà, voilà.


Ça a commencé par un préssentiment, minuscule, caché au coin de la poitrine. Puis l'air de rien, ça a grandi, et c'est devenu un boule d'inquiétude, de remords, une sensation pénible qu'on supporte à peine. Eren n'avait jamais été très bon pour s'exprimer, probablement car il n'en avait jamais eu besoin: Mikasa et lui parlaient peu, et parallèlement, elle le comprenait toujours sans qu'il ait besoin de dire quoi que ce soit. Ce matin-là, ses yeux disaient j'ai merdé. C'est un regard qui ne trompe pas.

"À quel point?" elle a simplement soupiré, appuyée contre le capot d'une voiture qui n'était pas la sienne.

Eren ne répondit pas tout de suite, à la fois surpris de l'y trouver et soulagé de ne pas se retrouver seul. La curiosité le piqua, et il voulut demander ce qu'elle faisait là et comment elle connaissait ses horaires, mais la fermeté de son expression montrait clairement qu'elle ne répéterait pas la question. Alors il réajusta son sac à dos, plus léger que d'habitude, sur son épaule endolorie et fit une moue indifférente. En quoi la réponse changerait quoi que ce soit?

"Monte," fit Mikasa avant de s'écarter de la voiture, de faire demi-tour et d'en ouvrir la portière du conducteur. Eren la suivit du regard, effaré, comme si elle lui avait proposé de partir d'ici pour de bon sans prévenir personne et sans jamais pouvoir revenir. Certes, il savait qu'elle avait tous les papiers nécessaires pour conduire une voiture, mais c'était la première fois qu'il la voyait à l'oeuvre, et ce n'était certainement pas son propre véhicule—ils avaient à peine de quoi payer les frais de leurs écoles. "Qu'est-ce que t'attends, idiot?"

Sa voix légèrement taquine, sérieuse et pourtant toujours emprunte d'une pincée de sarcasme, résonnait dans l'air comme un souvenir nostalgique, semi-effacé par le temps et la fatigue. Il voyait si peu Mikasa désormais, et ils se parlaient si peu, parce que chacun, de son côté, vivait sa vie comme il pouvait. Au début, il avait vite senti l'ennui et la solitude emplir les chambres vibes de sa maison, mais maintenant qu'il s'y était habitué, la revoir lui apparaissait plus comme l'occasion de passer un bon moment. Peut-être même, rattraper une journée comme celle-là, qu'il sentait gâchée et mélancolique avant même que l'horloge n'indique midi.

Presque timidement, Eren avait haussé les sourcils et s'était avancé vers le trottoir, puis la portière du siège passager avant de s'y glisser avec prudence, un inconnu dans un territoire encore plus obscur. Il n'osa ni toucher à la boîte à gants, ni glisser son sac à dos poussiéreux à ses pieds, et le garda sur ses genoux anguleux tout du long. Ici et là, il sentit Mikasa le regarder de côté, curieuse et attentive à la fois, mais ce ne fut que lorsqu'ils s'arrêtèrent au feu rouge, deux rues plus loin, qu'elle daigna lui parler.

"C'est à propos de ce type, n'est-ce pas?" Un instant, Eren sentit son corps se crisper à la mention de Levi, et plus encore à l'absence de son identité. Pour Jean, pour Mikasa, il était ce type, cet homme, cet inconnu dont ils ne savaient rien et à qui, étrangement, ils avaient accepté d'offrir une once de confiance. "Vous vous êtes disputés? Parce que si c'est le cas, tu ne devrais pas laisser un truc si petit t'écraser."

Il se demanda si la chose en question était Levi ou l'objet d'une dispute, mais secoua la tête indépendamment.

"Non, non c'est pas ça. Tout va bien entre nous. Pour l'instant, du moins." Ces mots lui mirent la puce à l'oreille et Mikasa tourna la tête de quelques degrés, juste assez pour voir autant Eren que la route. Elle avait son coude gauche appuyé contre la fenêtre ouverte, et sa main droite tapotait avec ennui le volant en attendant que le feu ne passe au vert. Elle guetta, distraite, et ses sourcils se froncèrent.

"Alors c'est quoi le problème?"

Ses joues chauffèrent immédiatement sous le coup d'une surprise pourtant attendue, car il savait depuis qu'il l'avait reconnue, postée avec indifférence à l'écart de la masse d'adolescents bruyants, qu'il allait avoir cette conversation déplaisante. Ce n'était pas tant l'avoir avec Mikasa, ici et maintenant, qui était déplaisant ; c'était plus le fait qu'il ne savait pas exactement comment amener le problème. Y en avait-il un seul? Certainement. Le dire, pourtant, était comme essayer d'avaler un chewing-gum pour la première fois dans le dos d'un parent, sachant pertinemment que c'est mal et dangereux. Et puis, on le fait, et pendant une seconde, très brève mais très forte, on panique. Pas parce qu'on a désobéi, mais parce qu'on craint de devoir admettre qu'on a tort, que c'était dangereux, peur d'aller voir ce même parent et de lui dire qu'on a fait une erreur.

Le feu passa au vert et il sentit Mikasa bouger, baisser le son de la radio, et redémarrer.

"Je n'ai pas envie de partir," lâcha-t-il pathétiquement, les yeux fixement rivés sur l'extérieur, défilant devant lui à toute vitesse. C'était un moment digne de ces films pleins de nostalgie et de calme, mais cet instant ne possédait aucune magie.

"Pourquoi tu partirais?" Mikasa secoua légèrement la tête en regardant la route, et dans un virage, il sentit ses yeux glisser vers lui. Elle avait compris, probablement.

Le silence banal se transforma en silence tendu, un silence qui ne séparait pas deux personnes mal à l'aise, mais deux personnes en pleine réflexion. Deux personnes hésitantes à parler, à former des mots quelconques, parce qu'en cet instant précis aucun mot ne semblait avoir d'importance. Après tout, aucun mot ne pourrait empêcher les prochains évènements d'arriver, et Eren sentait sa gorge se nouer définitivement, comme pour le punir d'avoir agi ainsi. Il savait qu'il n'avait rien fait de mal, mais la peur le guettait, et lorsque Mikasa s'arrêta dans la queue d'un nouveau feu rouge, en face d'un vieux supermarché bas de gamme abandonné depuis des années, il désira la solitude.

Une solitude secondaire, temporaire, indolore. Le temps d'une guérison au calme, à l'ombre, sans bruit ni pensée intruse. Il allait devoir s'y faire de toute façon.

"Tu ne peux pas aller bien loin," Mikasa finit par annoncer, comme si après tout ce silence, elle avait trouvé la solution à ses maux. Mais sa voix, néanmoins, trahissait uniquement incertitude et confusion. Elle n'allait pas jusqu'à regretter qu'il s'en aille, parce qu'elle aurait toujours préféré qu'il fasse passer ses propres intérêts avant ceux des autres; elle se demandait simplement si partir était dans son intérêt tout court. "Et puis, il a une voiture, non? Il viendra te voir. Peu importe où tu habiteras."

Distraitement, Eren tourna la tête vers elle et l'observa tandis qu'elle conduisait. Elle ne le remarqua, et si elle le fit, elle l'ignora superbement. Il y avait tant de choses que les gens semblaient ignorer, tant de choses qu'Eren n'était pas encore prêt à confier. Trop de choses.

"Il ne conduit pas." Seuls quelques mots devaient bien suffire, n'est-ce pas?

"Pourquoi?" demanda-t-elle, faussement amusée, comme si cette affirmation n'avait ni sens ni importance. Comme Eren ne répondait pas, les yeux rivés sur elle, elle alla croiser son regard, le pied sur le frein—mais il resta silencieux, décidé à ne pas lui accorder la réponse qu'elle demandait. "T'es chiant," elle soupira, mais Eren sentit que l'irritation naissant dans sa voix cachait autre chose.

Eren eut une pensée pour Petra, et se remémora son visage innocent, son rire cristallin. Il ne pouvait pas demander à Levi tant de sacrifices: partir avec lui, quitter son job, son appartement, le semblant de famille qu'il lui restait. Petra, Hanji, et tous les autres, aussi peu fussent-ils, ils étaient là et Eren ne pouvait pas exiger de lui qu'il l'ignore et tourne le dos.

La douleur revint presque aussitôt, aussi violente qu'un coup brutal qui fiche l'air hors de vos poumons. Tout à coup, il n'y avait plus rien: ni le song étouffé et distant de la radio, ni les vagues bruits de voitures et de klaxons de l'autre côté de la fenêtre ouverte, ni le bruit singulier que faisaient les doigts de Mikasa sur le volant. Il n'y avait plus rien, et Eren voulait disparaître.

Elle le déposa chez lui, et gara la voiture là où celle de Grisha aurait dû être, et Eren était trop fatigué pour tenter de déterminer s'il était déçu ou soulagé de constater qu'il n'était en effet pas là. Cependant, ce n'était pas surprenant. Les enfants de chirurgiens grandissent plus vite, pour la simple et bonne raison qu'ils grandissent sans parents. C'était d'autant plus valable pour Eren qu'il n'avait plus de mère pour lui demander de ranger sa chambre, ou pour lui demander distraitement, de derrière des lunettes de vue bon marché, comment s'était passé sa journée. Mais, ça allait. Il avait appris à vivre avec.

Il y avait bien pire.

Jean n'envoya pas de message, et il ne l'avait pas vu de la matinée, mais il savait par habitude que ce n'était pas suffisant pour constituer un mauvais signe en soi. Jean envoyait rarement des messages de toute façon, tout autant qu'Eren y répondait rarement. Parfois, il procrastinait, et se disait que tous ces messages aussi urgents soient-ils pouvaient attendre, d'autres, il n'avait tout simplement pas envie d'y répondre. Quant au reste, personne ne posa de question, parce que rares étaient les gens qui s'en donnaient vraiment la peine.

Rares, certainement, mais Mikasa en était. Accoudée à l'îlot de cuisine dont le triste marbre semblait ridiculement trop beau pour une maison si morte, elle l'observait comme si elle essayait de voir à travers lui. En vain.

"Comment va Armin?"

"Bien, il va bien." Ils parlaient comme des étrangers; des gens qu'on croise dans la rue, qu'on salue, qu'on supporte, et avec qui la conversation ne dépasse pas les banalités d'usage—et Eren ne sut pas bien si c'était dû à leur humeur ou à l'inévitable distance. "Je ne le vois pas beaucoup en ce moment."

Il sentit les yeux de Mikasa tomber sur lui à nouveau, méfiants, l'air de chercher des sens cachés sous ses mots. Mais il n'y avait aucun sous-entendu, car tout était déjà clairement évident: la seule personne qu'Eren fréquentait vraiment, ces derniers temps, tout comme ces derniers mois, c'était Levi. Un bref malaise le prit quand il réalisa qu'il avait délaissé bon nombre de ses amis dans la foulée, mais se rassura à coup de relativisme. Après tout, si aucun d'eux n'avait daigné envoyer de message ou sonner à sa porte, voire même courir après lui dans un couloir pour lui glisser un mot, alors aucun d'eux n'avait vraiment besoin de lui.

La pensée le rendit triste, l'espace d'un instant, mais il l'oublia. Au fond, il n'avait pas non plus besoin d'eux, et il savait que malgré cela l'amitié était sincère. Timide, secondaire, certes, mais sincère. Jean, après tout, n'avait pas été quelqu'un qu'il avait supporté simplement pour ne pas être seul.

"Ton groupe est toujours d'actualité?" Eren hocha la tête sans la regarder. Il y avait un silence de mort dans la maison qui, autrefois, leur avait semblé si petite. Maintenant qu'elle semblait infiniment vide, elle ne portait guère de sens, de souvenirs; ce n'étaient que des moments laissés de côté qui comblaient le silence. Les appareils, la télévision, les lumières, tout était éteint, et Eren se sentit fatigué. "Tu sais, si ça t'intéresse de continuer ainsi après le lycée, tu peux très bien trouver des gens plus âgés à la recherche d'un guitariste."

"Batteur," corrigea Eren avec lassitude. Ce n'était pas que Mikasa n'avait jamais fait attention à ce détail, ni que le fait qu'elle l'ait négligé l'irritait vraiment, en fait, c'était simplement parce que cette conversation ne menait à rien et qu'ils le savaient tous les deux.

"Batteur," reprit-elle. Elle voulut parler, ses lèvres s'entrouvrirent à nouveau dans un geste désespéré; puis se scellèrent derechef, comme si la bataille était perdue d'avance. Il n'y aurait pas d'embrassade niaise, pas de paroles rafraîchissantes sorties tout droit d'un film, pas d'enlaçade tendre et silencieuse. En cet instant, il n'y avait qu'un vide entre eux, et Eren regretta presque de ne pas parler. "Hey," fit Mikasa au bout d'un moment, les yeux rivés sur son cadet. Elle avait l'air patiente, calme, son regard trahissait une compassion qu'elle n'admettait qu'à moitié. "Ça ira. Ça va toujours."

C'était un mensonge, mais d'une certaine manière, ça n'en était pas un. Parce qu'au final, Eren avait vécu tellement de choses, et il avait toujours survécu à chacune d'elles. La mort de sa mère, en l'occurrence, était un souvenir pénible qui n'apportait que des disputes entre lui et son père, quand Grisha la mentionnait ici et là, presque par accident. Il détestait parler de sa mère, pour la simple et bonne raison que c'était trop personnel, et Eren réalisa qu'avec Levi, les choses étaient différentes. Pas forcément simples, mais différentes.

Dans un cas comme dans l'autre, néanmoins, Eren s'en était sorti. Il s'était endormi le coeur lourd et s'était réveillé les yeux injectés de sang, et les jours s'étaient enchaînés les uns après les autres, presque trop normalement. Il s'en était sorti, et il s'en sortirait, aussi pénible que cela pouvait être.

Et pourtant, Eren n'était pas complètement rassuré, car il ne savait pas comment les choses allaient se passer. Il aurait été plus facile qu'elles se déroulent tout comme on retire un pansement, d'un coup sec et brutal—mais Levi ne savait pas encore, et ce qui s'ensuivrait était un mystère total. Allaient-ils devoir prendre de la distance? Ou refuseraient-ils d'en prendre, pour au final voir l'autre s'éloigner inévitablement? Aucune des options ne lui semblait juste, et il aurait aimé rencontrer Levi à une période différente de sa vie.

"Pourquoi tu es venue?"

"Cours annulés. Annie m'a prêté sa voiture."

"Et est-ce que tu restes?"

"Je ne sais pas." Elle regarda autour d'elle, fit une pause, et poursuivit. "J'avais l'espoir de tomber sur papa mais j'en conclus qu'il est dehors. Encore."

Eren voulut répéter son dernier mot, par sarcasme, peut-être, mais se retint. Il n'allait pas pester contre son absence et critiquer le fait que lui ait une vie, si aujourd'hui il n'avait aucunement envie de voir son père. En fait, aujourd'hui, il n'avait envie de voir personne.

"J'ai des choses à faire par ici. Je partirai probablement demain matin."

Sa voix était ennuyée, mais Eren savait qu'elle n'était pas venue ici avec l'idée de rester pour la nuit. Et dieu sait qu'il n'était que le début de l'après-midi.

Un peu trop vite, Eren fut tiraillé entre l'envie de passer l'après-midi avec sa soeur et l'envie de le passer avec Levi, choses contradictoires qui au final étaient également effacées par son envie paradoxale de rester seul. Aujourd'hui n'était pas une bonne journée, hier ne l'avait pas été, et il savait que demain ne le serait probablement pas non plus. On croirait pouvoir s'y habituer, mais la lassitude revient toujours plus violemment, elle vous vide, vous donne la nausée, et vous ne savez plus si vous avez besoin de garder les yeux fermés.

Il finit par rester chez lui, avec Mikasa, et tous deux allumèrent la télévision dans un silence inhabituel. Ce genre de silence-là, il n'y en avait jamais eu avant qu'elle ne parte, et il se demanda si leur relation distante ou si les récents événements en étaient la cause. Comment savoir? Mais, peu importe, il se dit, et il s'enfonça dans les profondeurs du canapé devant un téléfilm qu'il ne regarda même pas. Il savait que Mikasa n'en avait que faire, elle aussi, mais elle restait à ses côtés sans dire mot car c'était sûrement la manière la plus appropriée pour elle de montrer son soutien, sa présence, de prouver qu'elle n'en avait pas que faire. En cet instant, elle lui rappela vaguement Jean, dont l'orgueil et la fierté le poussaient toujours à s'excuser avec les yeux, voire ne pas le faire du tout—et au final le moindre petit geste, souffle ou clignement d'oeil signifiait absolument tout. Avec Jean, il avait appris à faire attention aux détails.

Levi était orgueilleux, lui aussi, mais il savait que si Levi avait quelque chose en tête, il le dirait. Il n'y avait pas de censure dans sa mécanique, aucune loi dictant que certaines choses devaient rester au silence. Eren pouvait-il en dire autant? Il détourna le regard du boîtier de télévision et se rappela distraitement toutes ces fois où il avait tenté de lui faire comprendre, par des gestes et des formulations singulières ou banales, que quelque chose n'allait pas. De la jalousie, de la rancune, de la détresse—tout était passé par les mots les plus habillés et les coups d'oeil furtifs.

Juste avant que le soleil ne se couche, vers vingt-et-une heures, Mikasa alla dans la cuisine, sortit une planche, des fruits, des légumes, et commença à cuisiner. Eren en profita, après une oeillade longue, curieuse et fatiguée dans sa direction, de se réfugier dans la salle de bain pour quelques minutes. Si la solitude était quelque chose à laquelle il n'avait pas droit aujourd'hui, il allait devoir la trouver de force.

Il alla dans celle à l'étage, celle qu'autrefois Mikasa et lui avaient partagé. Il se souvenait clairement des matinées paniquées où seule chose valable était la course pour qui irait prendre sa douche le premier. Maintenant, elle semblait vide et trop grande, et le peu d'affaires qu'avait Eren restaient plantées là jour après jour comme des fantômes oubliés.

Eren regarda son portable, autant pour savoir l'heure que vérifier, histoire de, et son coeur se serra quand il vit un appel manqué de Levi. L'envie soudaine de le rappeler lui arracha la poitrine, mais il se retint, tout simplement parce qu'il n'aurait pas su quoi dire. Et quelque part, il aurait su.

Le robinet ouvert, Eren passa de l'eau sur son visage avec pour seul bruit de fond une voiture qui démarrait dans la rue. La fenêtre était légèrement ouverte pour laisser entrer l'air, parce qu'en cette fin de journée la chaleur était pesante, sous-jacente, elle rampait dans l'air comme un monstre vorace. On ne s'en rendrait pas compte jusqu'à suer de grosses gouttes. C'était peut-être un geste cliché qu'il n'avait que vu dans les films, mais Eren le faisait souvent, autant pour se rafraîchir que se réveiller, retrouver sa concentration, et peut-être même un peu de volonté.

Cependant, quand Eren descendit, la volonté n'y était pas.

Un bol était possé à sa place sur le canapé, et Mikasa avait le sien dans ses mains. Un coup d'oeil à la télévision lui indiqua qu'elle avait changé de chaîne durant son absence, et il décida qu'il devrait ignorer Levi pendant un peu plus longtemps. Le temps qui les distançait, après tout, était l'unique chose qui les séparait du pire.

La première chose qui le frappa, quand il ouvrit les yeux, était combien il se sentait mal. Physiquement. Son cou était tordu, son dos était courbé, ses membres emmêlés autour et sous son corps, et la moitié de son visage avait passé la nuit enfouie dans son oreiller, incapable de respirer correctement. La trace des draps avait marqué sa joue gauche et il n'aurait pas été étonné de trouver sur son oreiller un filet de salive encore frais. Eren ne se souvenait même pas s'être endormi.

Il s'assit, emmêlé dans ses propres draps, et passa en revue ce qu'il avait fait la veille. Il revit Mikasa, assise de dos sur le canapé, le bol, l'air chaud. Puis la nuit était tombée, et ils avaient regarder film après film, silencieux, oui, un silence parsemé de blagues timides et de regards hésitants.

Ils s'étaient conduits comme deux mariés malheureuses criant leur détresse à chaque seconde, des gens qui ne s'aiment plus mais qui font encore semblant, parce que, on ne sait jamais, pourquoi ne se réveilleraient-ils pas un matin avec l'envie soudaine de réparer les choses? C'était pathétique.

Eren s'extirpa hors de son lit, trébucha sur un magazine qui traînait par terre, et traîna des pieds jusqu'à la fenêtre, par laquelle les premiers rayons de soleil passaient déjà sans la moindre honte, fiers et tenaces, lui brûlant les yeux et lui réchauffant la peau. Par réflexe, il jeta une main sur son front et se protégea de la lumière, avant de remarquer que la voiture d'Annie n'était plus dans l'allée.

Il aurait dû se sentir triste, peut-être même vexé qu'elle soit partie sans le prévenir ni lui dire au revoir, mais il était déjà six heures du matin (qui diable oserait réveiller quelqu'un plus tôt que ça?) et Eren ne pouvait s'empêcher de ressentir ce bref, ridicule soulagement, le même qu'il ressentait chaque fois qu'il comprenait qu'il avait la maison pour lui.

Ce n'était pas pour inviter Levi, ou pour sortir de la douche nu sans la moindre crainte, c'était mental. Physique, aussi, c'était comme si tout d'un coup il n'y avait plus aucune raison de s'inquiéter, plus d'extérieur, plus de monde dans lequel s'engouffrer en ouvrant la porte.

Comme à son habitude, Eren alla trouver sa stéréo et mit la musique trop fort, avant d'aller à la recherche d'un t-shirt raisonnablement propre (à ce stade, il ne s'agissait plus de trouver quelque chose de propre, mais quelque chose qui n'était pas trop sale). Il récupéra des bouts de tissu blancs, noirs, gris, bleus, les sentit les uns après les autres avant de grimacer et de les jeter tous au même endroit, le panier qui débordait dans le coin de la pièce.

Il posa un t-shirt froissé sur son lit et enfila des chaussettes grises qu'il avait déjà trop portées avant de sortir de sa chambre, d'ébouriffer ses cheveux, et de se demander si se brosser les dents valait le coup.

La cuisine était, sans surprise, vide et silencieuse. Elle était propre, Mikasa avait l'air d'être passée derrière lui, et il trouva un post-it jaune posé sur le plan de travail. Il ne disait rien de spécial, simplement qu'elle était partie et qu'elle ne savait pas quand elle reviendrait. Que prévenir Grisha était inutile. Et, accessoirement, qu'elle était disponible s'il ressentait le besoin de l'appeler.

Eren grimaça et froissa le papier coloré dans sa main droite. Ce n'était pas agréable, c'était même douloureux, mais il détestait quand Mikasa était comme ça: aussi protectrice, aussi aimante, comme si elle s'efforçait de tenir le rôle que sa mère avait laissé derrière elle. Il n'avait pas l'intention de l'appeler, qu'il se disait, du moins, parce qu'il savait qu'un jour ou l'autre il se casserait la gueule dans ses propres problèmes et l'appelerait au beau milieu de la nuit, la voix brisée et les yeux fatigués. En fait, ce n'était qu'une question de temps, et il était même surpris que ce pathétique cinéma n'ait pas encore eu lieu.

Non qu'il fut pressé de le vivre, non plus. Avec un orgueil comme le sien, il ne pouvait qu'appréhender, que serrer les dents et prendre sur lui avant que ça ne lui retombe dessus.

"Merci pour le petit déjeuner," grogna-t-il avant d'ouvrir le frigo et d'en sortir un bouteille de jus d'orange presque vide.

Et en plus, il allait devoir faire les courses.

Dehors, il faisait aussi beau qu'on était en droit de s'y attendre à la toute fin de l'année scolaire. C'est ce genre de temps qui paralyse, qui ôte toute motivation quelconque pour ne laisser qu'un goût de hâte, d'insouciance, l'envie pressante de laisser tout ça derrière et de s'en aller pour de bon. On pouvait sentir l'excitation générale monter de jour en jour, comme si tout le monde gardait à l'esprit que les jours étaient comptés, qu'ils seraient les derniers passés ensemble. Et quelque part, Eren ne savait pas si ça l'attristait.

"T'as une putain de mine," fit Jean.

Eren ne daigna même pas tourner la tête dans sa direction. Ils allaient souvent à leur arrêt ensemble, mais rarement ils se retrouvaient en même temps sans l'avoir cherché. Il se demanda si Jean l'avait attendu, s'il avait fait exprès de s'arrêter au coin de la rue et de le rattraper juste pour être sûr qu'il était encore en vie, qu'il allait bien. Mais c'était inutile d'y penser, car Jean ne l'aurait jamais avoué de toute façon.

"La mine d'un jeudi matin," et Eren haussa les épaules. C'était la même chanson toute la semaine, récemment : le lundi était une bonne raison pour être déprimé, mais le mardi aussi, et curieusement, cette raison se répétait chaque jour de la semaine jusqu'à vendredi compris. "Qu'est-ce que tu fous là?"

"J'ai le même cours que toi, je te rappelle," lâcha Jean avant de lui jeter un regard de côté, comme si la remarque l'avait irrité. Parfois, ils n'avaient pas les mêmes cours, et ces jours-là, Eren appréciait la marche solitaire. Ce matin il l'aurait volontiers désirée. "Bon, puisque t'es parti pour être bavard, je vais faire la conversation tout seul," finit-il par dire, et Eren ne lutta pas.

Une voiture passa trop près d'eux, et même s'ils marchaient sur la route, comme à leur habitude insouciante, la route était considérablement large, assez pour que Jean ne crie et brandisse un doigt d'honneur furieux à l'adresse du conducteur qui déjà disparaissait au carrefour.

Eren les ignora, il n'avait pas la tête à gaspiller son énergie — il en avait déjà trop peu pour lui-même. Et puis, enfoui dans son estomac, quelque chose était vaguement douloureux, et ce quelque chose avait un nom.

"Il faut qu'on répète, il y aura bien une fête de fin d'année pour les Terminales, non? On doit répéter. J'ai prévenu Ymir et elle m'a dit que ça pouvait se faire, mais tu la connais, elle passe tout son temps avec Christa maintenant. Je parie qu'il se passe un truc entre ces deux-là, c'est juste… trop louche. T'es pas d'accord?"

Eren regarda la route et hocha la tête distraitement ; il était vrai qu'il était évident que quelque chose se passait. Non seulement il en avait parlé avec Ymir, mais il suffisait aussi de les regarder toutes les deux ensemble, la manière qu'elles avaient d'adapter leur comportement pour l'autre, comme si elles essayaient de ne garder que le meilleur alors qu'Ymir était la première à insulter ses amis d'un ton amusé pour passer le temps et s'esclaffer de leurs moues vexées.

Et puis, soudain, tout lui parut injuste. Ymir, Christa, leur romance naissante et timide, adolescente, presque trop innocente — le fait qu'elles auraient peut-être une chance de continuer à rester aussi timides, adolescentes et innocentes une fois tout ça terminé. Le fait qu'elles, elles n'auraient probablement pas à se dire au revoir. Ymir tenait peu à ses études, et Christa ne manquait pas d'argent ni d'intelligence : elle pouvait aller où elle le souhaitait.

"Je dois en parler à Bert aujourd'hui. Il n'a pas répondu à mes messages." Mais Jean s'arrêta là, comme s'il avait compris que parler dans le vide rendrait la conversation encore plus pesante que le silence. "Peu importe."

Il soupira, et se tut, et ils marchèrent en silence, leurs épaules se frôlant ici et là.

Pendant le premier cours de la journée, Eren s'endormit trois fois, et Ymir le réveilla trois fois de coups de coude dénués de délicatesse. Le cours suivant, Eren trébucha de nouveau sur un sac qui traînait dans l'allée, et reçut une note pénible à recevoir. Et dans celui d'après encore, il regarda par la fenêtre, tiraillé par la faim et l'ennui, et il finit par s'abandonner aux rêveries si bien qu'à la fin de l'heure, sa page de bloc notes était couverte de gribouillis, et de carreaux coloriés une fois sur deux.

La pause du midi fut plus rapide, car plus animée, et Eren se prit même à rire ici et là, sans même s'y être forcé. C'était la magie d'avoir des amis, probablement, le fait qu'aucun d'entre eux n'était mature ou soucieux de quoi que ce soit, qu'ils étaient tous profondément persuadés que la vie ne valait pas la peine d'être vécue si c'était seulement pour respecter les règles à la lettre, être poli, suivre les conventions, rester calme. Où était le plaisir, là-dedans?

Jean ne put parler sans lâcher de connotations tordues, et ses joues ne cessèrent de virer au rouge, déstabilisé par son manque de contrôle. Ymir manqua de s'étouffer en riant de la nourriture plein la bouche, et Connie n'arrêta pas d'essayer des blagues bas-de-gamme sur Bert, qui probablement, était la personne la moins réceptive aux blagues qu'il était possible de trouver. De loin, ils regardèrent tandis qu'un de leur professeur s'arrêta pour flirter avec la conseillère d'orientation, et Eren réalisa combien il était facile d'oublier que les professeurs avaient une vie, eux aussi.

Ils avaient des problèmes, des envies, des caprices, des inquiétudes, une vie sexuelle, une couleur préférée—eux aussi avaient une famille, des amis, des vendredi soirs passés devant la télévision avec une bière locale. On avait si vite fait de l'oublier, encore et encore.

La dernière heure de cours fut la plus longue, et Eren décida qu'il avait envie de voir Levi, peu importe combien il désirait être seul. Il avait besoin de son odeur, de sa voix grave et posée, si constante et légère qu'elle lui donnait l'impression que rien ne pouvait le déstabiliser. Il avait besoin de silence, de tranquilité, de la chaleur de sa peau et de lumière agréable, en bref, il devait le voir, et vite.

Son coeur se serra quand il dessina le prénom de Levi au coin de sa feuille, au feutre noir, comme une adolescente éprise du garçon inaccessible, pour lequel la seule affection jamais possible restera toujours ce prénom écrit sur un bout de papier et des regards distants, indifférents. Il se sentit stupide, et euphorique, aussi comme dans les premières semaines. Et il passa le reste de l'heure à ressasser des vieux souvenirs, leurs premières discussions, les premiers regards ; il repensa à la vitesse fulgurante et pourtant imperceptible avec laquelle ils étaient devenus proches, et combien il avait été impossible de faire marche arrière une fois qu'ils avaient tous deux réalisé leur erreur.

Et quelle putain d'erreur.

La chaleur était d'une lourdeur irréelle, celle qui ralentit vos pas et vous abrutit. Eren aurait pu dire qu'il était habitué, mais aujourd'hui avait des effets particulièrement pénibles, comme si le fait même d'être réveillé était déjà trop. Il traîna des pieds jusqu'à l'arrêt de bus, ignora tant bien que mal les gens autour de lui, qu'il les connaisse ou non, et attendit que le bus arrive avec ses sept minutes de retard légendaires. Il était en retard à cause du ramassage scolaire irrégulier, au bouleversement du trafic aux sorties des lycées, des collèges, et ceux qui sortaient un peu plus tôt de leur boulot. Souvent, deux arrêts plus loin, une vague de petits collégiens bruyants affluait dans le bus, et Eren fermait les yeux pour se persuader qu'ils n'étaient pas là, à gesticuler comme des tétards effrayés dans l'eau.

Comme si tout ça n'était pas assez, la batterie de son téléphone avait lâché dans la journée, et il portait le poids mort de l'appareil dans sa poche droite comme s'il en était en deuil. Il avait branché les écouteurs et les avait mis, quand même, autant pour dissuader autrui de l'approcher que pour se persuader que la musique atteignait bien ses tympans. C'était effroyablement pénible et gênant de prendre le bus sans musique, comme si sa vulnérabilité était visible et que, tout d'un coup, il n'avait plus le courage d'y monter.

Eren posait rarement sa tête contre la vitre car l'irrégularité des routes et les bosses fréquentes lui promettaient toujours de s'y cogner de façon bruyante, visible et embarrassante, et il grognait toujours. Alors il se contenta de baisser la tête en l'avant, la laissant presque pendre comme si elle était morte, et réajusta ses écouteurs de temps à autres, lorsque le son extérieur devenait étrangement plus bruyant. Le leurre marchait, car il entendit deux jeunes garçons le mentionner d'un air léger, presque sans y réfléchir, comme si ni la présence d'Eren ni les propres eux-mêmes n'avaient d'importance.

C'était inoffensif, c'était un il prend souvent ce bus, c'était un je l'ai déjà vu, un il a l'air fatigué. Eren l'ignora, et ils changèrent de sujet aussi vite qu'il était possible de le faire, comme deux jeunes collégiens se connaissant à peine étaient censés le faire.

Le bus s'arrêta au terminus plus vite que prévu et Eren regretta presque que le trajet n'eut pas duré plus longtemps. Il n'aimait pas le bus, et il était pressé de voir Levi, mais il y avait quelque chose d'incroyablement consolant à prendre le bus et regarder dehors, à remettre ses pensées dans l'ordre ou simplement constater le chaos environnant autant dans le bus que dans sa vie. Il aimait bien profiter de ces maigres minutes pour se rappeler que peu de choses allaient, et que ces maigres minutes-là étaient un répit qui venait du ciel. Un répit comme un autre; peu cher, trop court, qui ne suffisait pas.

Il ne daigna pas toquer à la porte de Levi et réalisa qu'il avait depuis longtemps abandonné le geste. La familiarité avec l'endroit était telle que c'était presque comme s'il habitait ici, d'une certaine façon.

Il ôta ses chaussures viscéralement, sans avoir besoin d'y réfléchir, et ses pieds commencèrent le chemin. Ils firent le reste.

Il n'y avait aucun son à part une vague musique qui flottait dans l'air, distante et partout à la fois. C'était une chanson qu'il n'avait jamais entendue, une chanson qu'il ne pensait pas que Levi écouterait, mais elle était bien là, alors Eren posa son sac par terre et avec le soulagement d'un garçon qui rentre chez lui après une longue journée, il traîna ses pieds d'un pas lourd jusqu'à la cuisine.

Un verre d'eau à moitié bu était posé sur le plan de travail, et il vit par-dessus le comptoir l'ordinateur de Levi, l'écran en veille, posé sur la petite table du salon. Sur le canapé, on ne voyait qu'une ligne de cheveux sombres qui dépassait, et Eren se demanda s'il dormait.

Il était tôt, bien trop tôt pour dormir, trop tôt même pour quitter le travail, mais il savait que Levi était capable de rester éveillé toute une série de nuits pour terminer ce qu'il avait à faire. Ces nuits, il fallait bien les rattraper d'une manière ou d'une autre. Et quand les somnifères ne marchent pas, on est livré à nous-même.

"Levi?" qu'il demanda prudemment, et aussi doucement qu'il put.

Le silence lui revint, intact, et il contourna le canapé en se comparant soudain à l'angoisse pénible des films d'horreur quand le protagoniste est sur le point de découvrir un cadavre. Mais Levi n'était pas mort, loin de là, il n'avait même pas les yeux fermés. En fait, il était avachi sur le sofa, les paupières lourdes, comme s'il se croyait déjà en train de dormir. Depuis combien de temps était-il là?

"Hey," fit-il avec la même douceur, en s'approchant, sa voix mêlée d'une inquiétude banale et du soulagement tendre de le revoir. Automatiquement, Levi leva les yeux vers lui et leva discrètement les coins de sa bouche ; c'était un geste imperceptible, mais Eren avait appris à le reconnaître.

"Tu es là," Levi répondit, et les sons qui sortaient de sa gorge étaient étouffés par le sommeil. Il ne sonnait pas malade, ni effrayant, mais excessivement fatigué, et Eren fut pris d'une vague d'affection. Levi tendit un bras pour l'accueillir près de lui, et lorsqu'Eren s'y assit, il referma l'étreinte autour de son corps adolescent.

Levi avait cet effet, vous savez, cet effet qui vous rassure, une peau chaude et une voix grave qui vous feraient presque croire que vos craintes ne sont que des rêveries d'enfant. Que là, dehors, rien d'autre ne vous attend que ce que vous souhaitez voir, que vous resterez toujours sain et sauf.

Dans ses bras il y avait un autre monde, sans dilemme, sans peur, sans colère ; il n'y avait que le vide qui séparait l'être éveillé de l'être endormi. Il ne fallut qu'une minute de silence pour qu'Eren sente le sommeil lui chatouiller la nuque à son tour.

Mais ses yeux étaient bien grand ouverts, et des mots coincés dans sa gorge l'empêchaient de lâcher prise. Devait-il le dire? Ce moment devait-il forcément être maintenant?

Le soulagement mua en irritation, en inquiétude passagère, celle qui précède la réponse à une question hésitante. Alors Eren posa ses questions.

"Tu l'aimes, ton travail, n'est-ce pas?"

Trois, quatre secondes, et c'était comme si Levi revenait peu à peu de son état de sommeil.

"Bien sûr," et ses mots sincères demandaient en silence: pourquoi? Ils disaient: c'est ridicule. Ils disaient, la question n'a pas lieu d'être, alors pourquoi dois-je y répondre?

Eren se sentit idiot, mais il continua, blotti contre son torse avec la nonchalance d'un gamin.

Mais Levi était loin d'être stupide, ou naïf, non il était brillant et déjà sa main se crispait contre son épaule.

"Est-ce que tu serais prêt à y renoncer?" osa-t-il, et sa voix n'était plus murmure, qu'une tentative effrayée, prête à rebrousser chemin au moindre signe de réticence.

Il y eut un silence, et Eren se crispa à son tour, comme s'il savait que demander une chose pareille n'amènerait rien de bon. Ils avaient toujours parlé de beaucoup de choses, mais ils parlaient peu de son travail, pas autant qu'il aurait voulu.

Mais ce silence prit fin, et Levi s'apprêta à parler, puis se ravisa, et il n'en sortit qu'un souffle. Il attendit, et réessaya, sa main frottant doucement l'épaule d'Eren comme si le geste l'aidait à parler.

"Je n'ai jamais tenu à grand chose dans ma vie. Je ne suis pas matérialiste, j'accepte mon sort, je sais faire la part des choses." Ses mots étaient lents, prononcés avec douceur et pesés correctement, chaque phrase séparée par un bref silence. "Ma famille n'était pas soudée, je n'avais pas d'amis. J'ai grandi, et un jour j'ai eu l'occasion de faire ce travail, et j'ai appris à l'apprécier. C'est—" il s'arrêta soudainement, et fronça les sourcils, comme s'il se faisait violence pour ne pas aller plus loin. "Disons que ce travail a été mon refuge pendant longtemps."

Eren sentit son coeur s'éveiller dans sa poitrine, trop attentif à Levi pour ne pas saisir qu'il y avait autre chose caché dessous. Là où les mots de Levi résonnaient avec indifférence, Eren voyait le sens qu'il se forçait à camoufler: si Levi avait si longtemps sacrifié sa vie pour le travail, c'était parce qu'il avait vu là-dedans un moyen de faire le deuil de ses amis. C'était une occupation comme une autre, quelque chose qui vous fatigue, qui vous éreinte, vous épuise, qui vous tient l'esprit éveillé et vous angoisse tout en vous tenant éloigné de vos propres problèmes. Les assistants vivent pour leurs patrons, les employés vivent pour leurs boîtes, et il est facile de repérer ceux qui y tiennent plus que les autres.

Levi, en l'occurrence, avait toujours fait passer son travail avant le reste, parce qu'il était persuadé que cela l'empêcherait de tout gâcher une seconde fois. Il savait qu'en autorisant Eren à rentrer dans sa vie, il prenait un risque, et Eren venait de comprendre à quel point l'issue était pénible à entendre.

Eren sentit ses yeux s'embuer sous la pression, incapable de contenir les vagues violentes qui s'entrechoquaient dans son esprit, qui faisaient de la colère, de la tristesse, de la peur un mélange laid et infect qui s'apparentait au chaos. Dans le coin de sa tête, il se souvenait que c'était uniquement sa faute. Personne ne l'avait forcé, personne ne lui avait dit quoi faire. Il n'y avait qu'un coupable et il savait qu'il y aurait plus qu'une victime.

Il pleurait sans vraiment pleurer, et lorsque sa vue se brouilla pour de bon, il ferma les yeux. Sa respiration, étrangement, était toujours profonde et calme, et il préférait que Levi ne s'inquiète pas.

Puis il fut évident qu'il était temps, et avec la même violence qu'un pansement retiré, Eren souffla:

"Je m'en vais."

Et c'en était fait d'eux, les dés étaient jetés, il n'y avait plus à regretter, à vouloir retourner dans le passé, à refaire bien, à refaire mieux, ou à tout effacer.

Aucun d'eux ne bougea, tout était clair. Au bout d'un temps, Levi s'éveilla à nouveau.

"Quand?"

Eren réfléchit. S'il était bien pris, si tout se passait comme prévu, alors ce n'était plus qu'une question de mois. De semaines.

"Bientôt."

Presque aussitôt, Levi inspira une bouffée d'air trop brusquement, assez brusquement pour le trahir, et Eren sentit le remord l'envahir tandis qu'il réalisait peu à peu que Levi était sur le point de pleurer. Le moment lui semblait ridicule, il ne voyait pas comment il pouvait en être autrement, comme il pouvait un jour s'allonger sur un canapé sans que Levi ne soit à ses côtés. Et le plus impensable, sûrement, était qu'il était celui qui s'en allait.

Rien ne sonnait réel et le bras de Levi quitta son épaule alors qu'il plaqua ses deux paumes contre son visage, cachant ses yeux, et il fut évident qu'il s'y était préparé.

Il n'y avait pas de colère, pas de fureur, pas d'injustice criée sous des rafales de mots précipités. Il n'y avait que le silence, d'une respiration qui peinait à rester correcte, qu'un homme qui regrettait déjà de montrer ses faiblesses.

La claque n'en était que plus grosse.

"Levi…" commença Eren en se redressant en position assise, et sa main se posa presque instinctivement sur son bras le plus proche, non pour l'inciter à retirer ses mains de son visage, mais pour lui dire qu'il était là. Qu'il souffrait, lui aussi. Que les choses étaient injustes, mais qu'on avait rarement le choix.

La lumière allumée dans le coin de la pièce était habituellement rassurante, mais dans l'instant, Eren désira la pénombre. Il désira les draps propres et agréables du lit de Levi, la peau chaude de ce dernier qui recontrait la sienne sans hésitation ni honte.

Et puis, Levi retira ses mains, et ce qu'il vit le choqua, pour la simple et bonne raison qu'il savait que c'était réel, que s'il était parvenu à mettre Levi dans un état pareil, c'était que les choses étaient bien plus réelles, bien plus concrètes qu'il ne l'aurait jamais cru. Ça, ce qu'ils avaient, cette tendresse l'un pour l'autre, c'était comme si c'était la seule oeuvre de sa vie, qu'il s'était consacré corps et âme à quelque chose qui avait fait la différence pour lui, mais pour d'autres aussi. Il réalisait combien il comptait pour Levi, et combien il en avait toujours été conscient sans vraiment le voir, sans se poser la question, comme si c'était naturel. Comme si c'était une évidence.

Levi inspira violemment à nouveau, et ses yeux fatigués n'étaient plus que deux billes humides et sans vie, sous lesquelles des fines lignes salées s'étendaient en silence. Elles étaient presque invisibles, et si petites, mais elles signifiaient tout.

Si Levi était fait autrement, ou s'il ne s'était pas préparé à l'avance à une telle éventualité, il aurait probablement refusé de l'admettre. Il se serait levé, il aurait tout balancé, il aurait jeté les mots les plus cruels au vide, à Eren, au destin, comme si ça aurait pu changer quelque chose. Il aurait cassé un verre, peut-être deux, il se serait enfermé dans la salle de bain et après qu'Eren s'en soit allé, vaincu, il aurait nettoyé son visage gonflé dans l'espoir fou que tout cela n'eut été qu'un rêve délirant.

Mais ce qui était le plus monstrueux, ce qui faisait le plus mal, était qu'il ne luttait pas. Levi ne luttait pas et il lisait dans ses yeux qu'il était d'ores et déjà en train de panser ses plaies béantes, ouvertes, douloureuses.

Celles qu'Eren laisserait derrière lui.

Certes, ils avaient deux mois devant eux, trois, peut-être, mais Eren le connaissait assez pour savoir qu'il était un humain horrifié par la faiblesse, non par celle des autres, mais par la sienne, et que l'alternative la plus sage à ses yeux resterait de couper les liens là, maintenant, tout de suite. De fermer sa porte à clés à nouveau. De dormir sur le canapé en condamnant la chambre. D'éviter les bus, et de vaincre sa peau des voitures sur le siège passager de la voiture de Moblit. Qu'il était temps de supprimer messages et contacts, de jeter les vêtements qu'Eren avait laissés ici, la bouteille de Sprite qu'il achetait toujours pour lui encore pleine sur l'étagère du frigo, la serviette qu'il lui réservait toujours quand il se lavait avec lui.

Levi le regarda, et Eren osa à peine soutenir son regard. Les yeux d'Eren étaient jeunes, vifs, ils manquaient de concentration et d'attention, mais ceux de Levi était patients et déterminés, ils fixaient avec une impassibilité qui faisait toujours frémir. En cet instant, les yeux de Levi étaient si vides qu'il était presque douloureux de les regarder, et Eren dut lutter pour rester aussi calme que possible.

Cela ne voulait pas dire que Levi n'était pas calme, cela dit. Il était le plus calme des deux. Il était immobile, et doux, et lent, et plus il restait silencieux, plus Eren songeait qu'une guérison était possible. Pour Levi, en tout cas.

Levi avait une vie surchargée, tiraillée entre le boulot et le manque de sommeil, et il y avait Petra, et il avait Hanji, et il avait toutes ces choses qui l'empêchaient de partir parce qu'il était ainsi. Il n'avait pas de voiture, il n'en aurait probablement plus jamais, et bien que l'argent ne soit pas un problème, ce n'était pas non plus un outil à ses yeux.

Une relation à des kilomètres de distance était impossible. Ils le savaient tous deux. C'est pour ça qu'ils ne discutèrent pas des alternatives et, qu'en silence, Eren offrit sa paume, que Levi prit sans bouger. Et au lieu de se rassurer, au lieu de se dire qu'ils surmonteraient la distance, le manque et l'inquiétude, ils se regardèrent et se caressèrent la main à tour de rôle, régulant leur respiration comme ils tentaient de réguler leurs émotions.

Et ils restèrent ainsi, et puis ils allèrent se coucher, et dans l'obscurité de la chambre, ils s'enlacèrent calmement, chacun acceptant silencieusement l'idée qu'il fraudrait bientôt se dire au revoir.

Une semaine passa, et Eren tenta de trouver un rythme normal, ponctué par les cours, les épisodes de chagrin intense ici et là, et les rencontres banales avec Jean ou Armin. L'ambiance de fin d'année était palpable, et Jean ne parlait plus que de leur groupe de musique. Eren, lui, avait échangé ses musiques bruyantes aux airs punk pour des chansons calmes qui l'aidaient à rester serein, des mélodies masochistes qui sonnaient comme des coups de couteaux. Il appelait Mikasa quand l'ennui prenait le dessus, et les maigres repas qu'il passait avec son père étaient toujours distants, silencieux, polis. Il voyait Levi autant que possible et tout le monde faisait comme si de rien n'était, les gens faisaient comme s'il n'était pas amoureux d'un homme plus âgé, et en échange, Eren n'en parlait pas. Dans le bus, Eren délaissait sans hésitation ses amis pour s'asseoir à côté de Levi, et les jours où ils ne parlaient pas, ils les passaient à partager des écouteurs et se tenir la main sur la cuisse d'Eren, à l'abri des regards critiques et irrités, à l'abri de tout ce qui pourrait gâcher le peu de choses qu'il restait.

Eren mit un poing d'honneur à faire comme si tout allait bien, et les séances de masturbation compulsive dans la douche se transformaient en crises plus ou moins pénibles durant lesquelles il restait immobile sous un jet d'eau brûlant, laissant l'eau couler sur ses cils, le long de son visage comme si c'était la seule solution. Selon les matins, il chantonnait, criait, sanglotait, ou ne disait rien du tout. Chaque jour était différent, et pourtant, il se sentait être le même.

Une autre semaine passa, et le groupe d'Eren joua au concert de la fin d'année. Il y eut les derniers examens, puis les derniers cours, et une fête à laquelle Eren ne se présenta pas. Son bulletin était favorable à la demande universitaire qu'il avait faite, et ce n'était plus qu'une question de temps avant qu'il ne reçoive la réponse officielle de l'établissement choisi.

Bientôt, des questions apparurent évidentes. Des questions plus ou moins inattendues.

Il y eut la question du logement. Où allait aller Eren? Il avait l'âge de vivre seul, de louer un petit appartement qui abriterait des fêtes alcoolisées tous les vendredi soirs. Il avait l'âge de ne s'acheter que des chaussettes propres et des céréales bon marché, à passer des nuits blanches à tenter de rattraper le retard des cours séchés au profit d'un joint partagé entre amis dans le parc du coin. Grisha n'avait pas le luxe de lui acheter ce qu'il méritait, mais il avait économisé pour louer quelque chose de proche de son université qui le dispenserait de vivre dans un dortoire supervisé et trop peuplé pour quelqu'un de solitaire et d'indépendant comme lui. Il prendrait le métro, car la ville était plus grande, et le lycée local se transformerait en faculté immense aux innombrables départements, bâtiments, parkings et cafétérias.

Puis il y eut toutes sortes d'autres question. En l'occurrence, celle du sexe, et un jeudi soir paresseux, tandis qu'Eren et Levi étaient emmêlés sur le lit, dans la chambre, et qu'on n'entendait plus que la télévision à travers les portes ouvertes, Eren se tourna vers lui l'air sérieux, appuyé sur ses coudes.

"Tu sais, avant que je parte, on va devoir faire plein de trucs." Sa voix était amère, comme si chacun de ses mots avait l'arrière-goût du chagrin, mais sa voix était amusée et son esprit espiègle avait refait surface.

"Comme quoi?"

"Je sais pas, aller quelque part tous les deux, prendre un bain de minuit, pique-niquer sur la plage tant qu'il fait encore beau et chaud, faire un marathon de James Bond… Je dois te battre aux jeux vidéos et t'acheter un cadeau d'anniversaire."

"Mon anniversaire est en décembre," et Levi secoua sa tête l'air incrédule, ses mains placées derrière son crâne.

"Ouais," se contenta de souffler Eren, et tout fut clair. Il n'aurait probablement plus l'occasion de passer un anniversaire avec lui, pas le sien, en tout cas, et ce cadeau, bien qu'acheté des mois à l'avance, symboliserait quelque chose de plus gros. Levi ne lutta pas.

Eren en profita pour redevenir sérieux, et il se pencha légèrement vers lui ; Levi, lui, ne le quitta pas des yeux.

"J'exige que tu cesses de gâcher toutes ces minutes et que tu les passes à m'embrasser au lieu de me fixer avec cet air stupide."

"J'ai un air stupide?" Levi fronça les sourcils, mais presque aussitôt, il se mit à rire, et son sourire valait toutes les peines du monde. Eren le frappa doucement et avant qu'il ne puisse recommencer plus fort, Levi attrapa sa nuque et l'attira plus bas pour l'embrasser.

Il tomba sur lui et ils roulèrent à droite à gauche comme deux enfants insouciants, des enfants bien différents mais inséparables. Et, au bout d'un moment, quand Eren se sépara de lui et que Levi était hissé au dessus de lui, à quatre pattes, le surplombant de toute sa hauteur, il osa se montrer plus arrogant.

"J'exige que tu cesses de t'arrêter à chaque fois que les choses deviennent difficiles."

Ses mots semblaient avoir un sens caché, mais il n'y avait pas grand chose à saisir, rien de plus que ce qu'Eren voulait qu'il saisisse. Il voulait qu'ils aillent jusqu'au bout au moins une fois, et plus idéale encore était l'idée de le refaire encore et encore jusqu'à ce qu'il doive s'en aller.

Il pensait que Levi ne serait ni blanc ni noir, qu'il refuserait catégoriquement ou irait sans hésiter droit au but. Mais il se révéla gris, et le surpris une fois de plus, comme il savait le faire sans jamais qu'Eren ne s'y habitue.

D'un sourire large, éclatant, presque trop provoquant pour qu'il lui appartienne, Levi se pencha sans que ses mains ne faiblissent.

"Dis-moi ce que tu veux que je te fasse et je le ferai peut-être."

Eren rougit subitement, et Levi perdit son sourire, mais la ligne de sa bouche était trop courbe pour que son amusement s'en soit allé. Il attendait, impatient, il jubilait. Levi lécha viscéralement sa lèvre inférieure et Eren se mit à la fixer, toute arrogance morte et enterrée.

"Je… hm…" Il réfléchit, fronça les sourcils, mais jamais ses yeux ne cillèrent ni ne quittèrent ses lèvres de vue.

Durant l'année passée, ils étaient passés maîtres dans l'art de se taquiner, de repousser les limites sans jamais accomplir l'ultime méfait. Ils avaient toujours fait semblant de l'atteindre, ce but sans couleur, sans nom, un but qui souvent avait rendu les nuits d'Eren plus chaudes et mouvementées qu'elles ne devraient l'être. Combien de fois s'était-il réveillé, en sueur et brûlant, si excité qu'il doutait presque que son rêve n'eut été qu'illusion?

Le plus plaisant, sûrement, était qu'il savait que Levi s'était déjà réveillé ainsi par sa faute, simplement, il ne l'avait jamais admis.

"Retire ton t-shirt."

Levi se redressa, ses jambes enfermant les siennes entre elles, et il attrapa les extrémités de son t-shirt avant de le retirer, et Eren regarda attentivement à mesure que les muscles se contractaient. Son abdomen, ses bras, ses épaules, et Eren voulut glisser ses mains dans son dos (c'était probablement ce qu'il aimait le plus chez Levi, un dos parfait, dénué de cicatrice, dénué de défaut, d'imperfection, un dos lisse, chaud sur lequel ses doigts glissaient comme s'ils avaient été faits pour lui) mais se retint.

Levi jeta le vêtement derrière lui et retrouva sa position initiale, chacun de ses membres retenant Eren prisonnier. Il chercha son regard, le trouva presque aussitôt, et ses pupilles brûlantes attendirent la suite.

"Retire le mien."

"Tu es sûr, n'est-ce pas?" demanda Levi d'une voix grave, enrouée par le désir, après quelques secondes d'hésitation.

"Retire le mien," il répéta.

Et Levi obtempéra.

Il ne le quitta pas des yeux, comme s'il essayait de lire en lui et de le déstabiliser en même temps, et sans briser le contact visuel une seule seconde, recula légèrement, puis baissa la tête vers le torse de l'adolescent, partie inférieure de son corps levée en l'air et courbant son dos. Eren ne résista pas, et posa une main fébrile dans le creux de son dos avant de la faire glisser jusqu'à rencontrer la bande élastique de son short de sport. Il ne portait rien en dessous.

Eren perdit son souffle et retira sa main, le laissant poursuivre comme s'il ne pouvait y avoir qu'un leader à la fois. Levi bloqua son regard, puis releva lentement le bas du t-shirt d'Eren, jusqu'à ce qu'il soit remonté à son abdomen. Levi l'embrassa autour du nombril, puis continua jusqu'à atteindre la dernière bande de peau disponible, et ce n'est que là qu'il continua de lever son t-shirt. Ses paumes chaudes se glissèrent en-dessous et montèrent jusqu'à ses épaules, et Eren, l'espace d'une seconde, ferma les yeux. Levi continua de l'embrasser, et tandis que ses mains caressaient son torse de manière folle et désordonnée, il embrassa sa mâchoire, le coin de ses lèvres, et se détourna quand Eren chercha à embrasser sa bouche.

Levi souriait, un sourire délirant.

"Si tu veux que je t'embrasse, tu dois me le demander d'abord." Il ne faisait que le taquiner, il le rendait dingue et il s'en amusait bien, parce qu'Eren était celui qui avait commencé par lui dicter quoi faire. Pourquoi s'arrêter en si bonne voie?

"Fais-le," souffla-t-il. Il était déjà difficile pour lui de se contrôler.

"Faire quoi?" Levi sourit de plus belle. Il adorait ça.

"Embrasse-moi," parvint-il à lâcher cinq secondes plus tard, et Levi prit tout son temps en se baissant vers son visage à nouveau.

Leurs lèvres se trouvèrent avec douceur, mais lorsqu'elles se trouvèrent pour la seconde fois, tout s'enchaîna odieusement vite. D'un commun accord, et sans briser le baiser, Levi se redressa, hissé sur ses genoux, et Eren se mit en position assise, son torsé collé au sien.

Ils firent une pause le temps de retirer le t-shirt d'Eren, dont le sort connut le même que celui de Levi ; et ils s'embrassèrent derechef, comme si c'était l'oxygène dont ils avaient besoin.

Leur position faisait de Levi le plus grand d'entre eux, et ils ne purent s'embrasser que parce qu'il baissait la tête et courbait le dos pour le trouver un peu plus bas. Eren, quant à lui, était trop conscient que quelque chose pressait contre son abdomen, et consciemment ou non, ses hanches poussèrent vers l'avant ; la friction qui s'ensuivit fut totale et les secouèrent avec surprise. Levi brisa le baiser avec violence et jeta sa tête en arrière dans un souffle inexistant, tandis qu'Eren ferma les yeux, la bouche grande ouverte pour retenir tout ce qui menaçait d'en sortir.

"T'arrêtes pas," lâcha Levi, essouflé, ses sourcils froncés dominant ses yeux sombres qui, braqués d'en haut sur Eren, ne demandaient pas—ils exigeaient. C'était un ordre.

Eren recommença, et ses lèvres se posèrent le sternum de Levi, embrassant tout ce qu'il y avait à embrasser tandis que Levi passa ses mains fortes dans les cheveux que Jean lui disait toujours de couper. Sans s'en rendre compte, Eren donna un coup de hanches supplémentaire, et la friction fut telle que Levi tira sur une mèche de cheveux par inadvertance.

Levi baissa les yeux pour s'assurer que le gémissement soudain qu'Eren laissa échapper n'était pas excessivement douloureux, mais lorsqu'il croisa son regard, son expression se perdit à nouveau, fascinée par la vie qu'il contenait dans ses pupilles dilatées.

Il pensait qu'Eren se détournerait, recommencerait ou exigerait autre chose, mais il n'en fit rien, et, le regardant toujours, se baissa autant que possible pour atteindre le même short de sport que Levi n'avait pas retiré. Il s'était imposé comme un obstacle, mais dans l'immédiat, il n'était plus rien de tout cela.

Eren n'osa pas ciller, guettant avec une impatience folle la réaction de Levi, et ouvrit grand la bouche à l'endroit où une bosse évidente s'était considérablement formée sous le tissu gris chiné, assez fin pour que la sensibilité de l'épiderme soit préservée. Il n'eut même pas touché le tissu de ses lèvres sèches que Levi s'horrifia déjà, le visage crispé d'une douleur qui n'en était pas une. Ses mains trouvèrent sa chevelure sauvage, et il appréhenda sans l'en empêcher, regardant tandis qu'il captura son membre entre ses lèvres, juste dans la largeur, près de la base, car il savait qu'il fallait terminer par le meilleur.

Levi soupira aussitôt, et son visage frustré aurait semblé, dans un contexte différent, emprunt à une douleur sans pareille. C'était peut-être le cas.

"Eren…" qu'il commença comme un avertissement, comme s'il tentait de le dissuader, quelque part, ou peut-être de l'en encourager—au final, il ne sut jamais, car Levi ferma tout: ses yeux, sa bouche, tout s'éteignit au même moment quand Eren recommença, un peu plus bas, ses mains agrippant ses fesses à travers le tissu. Seigneur, il savait ce qu'il faisait, et il le faisait exactement parce qu'il savait que Levi était impuissant.

Qui n'aurait pas été faible face à une chose pareille? C'était trop, de le voir lui, le taquiner d'en bas comme si c'était innocent. Il n'avait pas le droit d'être aussi magnifique, de lui faire autant de bien, ce n'était ni une bonne chose ni quelque chose d'acceptable. C'était injuste, ça le rendait furieux, et il en voulait plus.

Eren perdit son angoisse et son manque d'assurance à chaque baiser, à chaque seconde qui s'envolait, et Levi laissa son air raisonnable de côté pour devenir le regard plein de désir qui lui ordonnait d'aller plus loin, plus vite, de ne jamais, jamais s'arrêter. Il aurait été impensable de les reconnaître, car aucun d'eux n'était vraiment lui-même, mais personne ne s'en plaignait.

C'était une nuit où Grisha travaillait, et bien que Levi eût l'obligation d'aller au travail le lendemain, Eren avait décidé d'y passer la nuit. Il était environ une heure du matin, la fatigue avait fait d'eux des êtres faibles, facilement corruptibles, des corps à la place d'esprits aux paupières lourdes et aux caprices accessibles, et dans la lumière faible de la chambre, abrités par les murs blancs et vierges et le volet baissé, ils n'avaient plus rien à craindre.

Eren ne lui demanda pas de le baiser jusqu'à outrance, de l'user comme si c'était la première et dernière fois, car il savait que ce n'était ni terminé ni impossible à refaire. Ils avaient encore du temps. Peu, mais assez. Alors Eren prit son temps, et chaque minute laissée en suspens faisait de Levi un homme un peu plus sombre et différent, dont les mains devenaient brusques et fortes, et dont le regard habituellement sage et doux n'était plus qu'un voile noir empli d'impatience et de plaisir.

Il aurait pu lécher, il aurait pu toucher, mais il n'en fit rien, et Levi le détestait pour ça. Quand Eren avait les commandes, le plaisir avait toujours des airs de torture.

"Putain de merde, Eren, à qui as-tu fait ça avant moi?" s'offusqua-t-il soudainement, comme s'il le suppliait d'arrêter. Une détresse secondaire naissait dans ses yeux qui perdaient de leur attention à chaque minute, et ces mêmes yeux cherchaient dans ceux d'Eren un semblant d'innocence.

La remarque aurait pu le froisser, d'ailleurs, pour Levi ce n'était pas qu'une remarque, c'était une question ; c'était un doute soudain et douloureux, le pincement presque endormi dans sa poitrine qui tout à coup lui faisait perdre de son importance. Il voyait Eren comme quelque chose de plus, quelqu'un qui, peut-être, lui avait caché des choses qu'il n'avait pas crues nécessaires de soupçonner. Mais Eren n'en tint pas compte, et essuya les mots d'un minuscule sourire, car il était bien trop loin, bien trop perdu.

Ses yeux brûlaient de désir et son visage était rouge, sa peau brûlante — il aurait pu être fiévreux. Levi le fixa, les sourcils froncés, comme s'il s'énervait contre lui-même d'être aussi faible face à un gamin comme lui, un gamin qui pourtant avait si peu vécu encore. C'est cette pensée qui le rassura, c'est la vision qui suivit ; un Eren calme et aimant, dont le visage sans inquiétude ni irritation trahissait une affection honnête et sans censure, jetée à sa figure jusqu'à l'écoeurement.

Non, Eren était vierge, c'était un fait. C'était inscrit partout sur lui, sur son visage, c'était visible dans ses yeux et dans l'excitement qui les animait. Jamais Eren ne répondit à cela, mais il sut que c'était une inquiétude intruse qu'il devait chasser au plus vite. Et pour ce faire, il glissa ses doigts dans la chevelure du gamin, du bas vert le sommet, si doucement et précautionneusement qu'Eren finit par fermer les yeux. Il se baissa, et les paumes d'Eren trouvèrent le creux de son dos, l'entourant comme une étreinte rassurante, comme on enlacerait un proche qu'on n'a pas vu depuis trop longtemps. C'était comme une rupture dans l'action, mais c'était une rupture nécessaire, comme pour apaiser la flamme ne serait-ce que pour la raviver davantage par la suite.

"Levi…" gémit Eren contre sa poitrine, mais c'était un gémissement humain, lucide ; il sonnait comme un enfant qui découvrait à quel point la vie était dure. Et pourtant, dans le fond de sa gorge, on décelait toujours l'irritation impatiente qui le gardait là, collé contre lui, à savourer l'air de rien la chair gonflée qui appuyait doucement contre son abdomen. "Je pourrais rester."

"Bien sûr que tu resteras. Je reviendrai aussi vite que je peux."

Eren sembla s'éveiller sous l'excitation, avant que son corps ne se crispe à nouveau — il venait de comprendre qu'il allait devoir se répéter, et l'initiative était déplaisante. Après tout, ce n'était pas quelque chose dont il avait envie de parler, à qui que ce soit ; cela semblait simplement s'affirmer comme une nécessité, là, maintenant, comme pour inciter Levi à le convaincre, à se battre un peu plus. Mais il savait qu'il ne le ferait pas — Levi était comme ça, constamment persuadé qu'il y avait mieux à vivre là dehors qu'une relation désapprouvée avec un homme triste et solitaire. C'était tout décidé.

"Non, tu ne m'écoutes pas. Je pourrais rester." Levi embrassa le sommet de son crâne, et lentement, se laissant glisser vers le bas, et Eren retint son souffle quand il sentit son membre descendre le long de son ventre, solide et impatient, jusqu'à le taquiner sous la ceinture. Il ferma les yeux. "Je voudrais rester."

Le conditionnel, même si futile, voulait tout dire. Lui-même savait que ce n'était guère une question, mais il la posait quand même pour se réconforter, pour se persuader que peut-être il existait une solution qui irait à tout le monde. Mais ce serait comme diviser un nombre impair sans la moindre décimale.

"Je pourrais trouver un job dans un magasin local, aider mon père, vivre ici. Avec toi. Je t'aiderais avec le loyer et je garderais Petra quand tu ne peux pas, comme ça, elle viendrait plus souvent ici. On sortirait les samedi soirs, et je te supplierais de ne pas aller travailler les lundi matins, et ce serait bien. On serait bien."

"Tu pourrais, oui," fit Levi en embrassant le bout de peau derrière son oreille. Eren l'enlaça un peu plus fort comme pour s'assurer qu'il ne s'en irait pas. "Mais je ne veux pas que tu restes. Et toi non plus, tu ne veux pas." Il s'arrêta, recula sa tête juste assez pour être face à la sienne, et de ses mains chaudes, agrippa son visage innocent. "Il n'y a rien pour toi ici, Eren."

Les mots faisaient mal, mais en un sens, ils agissaient de la bonne manière — c'était comme s'ils lui permettaient de savourer un peu plus, un peu mieux, de prendre conscience avant qu'il ne soit trop tard de l'occasion qui se présentait. Il ne s'agissait pas seulement de sexe, d'expérience, d'une sorte d'étape définitive qui les lierait à jamais, quelque chose dans son esprit, sous une forme puérile et dénuée de véritable sens. C'était aussi la réalisation pénible que le temps était incontrôlable, et qu'un matin, il se réveillerait, et qu'il serait déjà loin. L'impernance des objets quelque part s'était toujours appliquée aux Hommes, aussi.

Ils se fixèrent désespérément, Eren les yeux vaguement embués, et Levi les sourcils haussés dans une expression folle, presque hystérique. Il était calme, pourtant, et il l'embrassa sans patience, à une bonne vitesse, assez pour rythmer chacun de leurs gestes.

C'était une chorégraphie improvisée et totalement loufoque, un dialogue entre deux corps qui ne demandait aucun mot.

Levi embrassa le creux de son cou dans un grognement étrange, et Eren glissa ses mains dans le bas de son dos, ses doigts disparaissant sous le tissu gris avec le plus grand naturel du monde. À ce point, ils ne se souciaient même plus de ce qui était embarrassant ou socialement acceptable ; il n'y avait plus qu'un but, une fin, celle qu'ils voulaient atteindre. Et s'ils n'y parvenaient pas, alors tant pis, mais ils essayeraient encore.

Ces gestes, ces caresses, c'était comme s'il les avait faites toute sa vie, qu'il les connaissait déjà, telles les paroles d'une chanson qu'il ignorait même qu'il connaissait, des paroles qui ne s'oublient pas. Il aimait penser que c'était un bon signe.

"Eren—" Levi prit sa voix presque concernée, comme si quelque chose le tracassait et qu'il fallait cracher les mots avant qu'il ne les oublie, mais sa voix se fana naturellement, comme s'il avait même oublié qu'il avait quelque chose à dire. Eren se dit que ce ne devait pas être important, et Levi n'y pensa même plus, et il le serra un peu plus fort alors que les mains d'Eren agrippaient le bas de ses fesses avec autant d'agressivité qu'il en était capable.

La force qui les anima soudainement les projeta l'un contre l'autre, les fit lutter pour être le plus fort, pour envoyer l'autre au sol — et ils perdirent l'équilibre, emmêlés et aveugles, basculèrent dans le vide sans un mot. Eren tomba contre le matelas, et son crâne heurta légèrement le mur, assez pour émettre un bruit, mais pas assez pour que la douleur ne l'arrête, et Levi, avec l'inquiétude instantanée d'un père avec sa petite fille, agrippa sa tête entre ses mains pour le protéger du reste du monde.

"Merde, Eren—" et quelque part, leurs corps continuaient de chercher la friction, et réfléchir, trouver des mots, les assembler, les prononcer, tout se révélait de plus en plus difficile. "Ça va? Merde."

Eren ne répondit pas, il rit légèrement, et le tout se passa si vite qu'ils oublièrent l'incident au bout d'une dizaine de secondes. Maladroitement, ils se débarrassèrent du reste de leurs vêtements, et Eren revint à lui l'espace d'un instant, les joues brûlantes d'un rouge timide, et Levi le surplombait à nouveau, fier et impressionné à la fois.

"T'es tellement beau quand t'es irrité, tu le sais ça?"

"Je suis pas irrité," se défendit-il immédiatement, le ton presque sec, comme si le fait d'être embarrassé était quelque chose qu'il refusait d'admettre. Ça ne provoqua qu'un rire chez Levi, et il se baissa vers lui pour l'embrasser dans un sourire.

"La ferme…" parvint-il à murmurer, à bout de souffle, l'esprit embrouillé, avant qu'Eren ne vienne chercher ses lèvres à son tour ; et la sueur commençait à perler insidieusement sur la surface de leurs corps nus.

Il faisait sombre, mais assez clair pour déceler la pellicule brillante qui les recouvrait minute après minute. Ce n'était pas forcément physique, ni très compliqué ; mais la force et l'impatience qu'ils mettaient dans l'action suffisait à les faire transpirer, et bientôt Eren ressentait l'agréable sensation, le long de son dos, de coller un peu plus aux draps coincés sous lui. Une perle de sueur roula du derrière de son genoux jusqu'à son pied.

Bien vite, les gémissements reprirent, mais plus violents, plus spontanés, et Eren se fit la remarque mentale de la comparaison avec le peu de pornos qu'il avait déjà vus en ligne, au beau milieu de la nuit, accompagné d'un soda tiède et d'une boîte de mouchoirs presque terminée. C'était le même genre de bande audio, un son qu'on ne contrôlait pas, et dont on ne contrôlait pas non plus les effets — il se souvenait avoir essayé du porno audio, une fois, et avoir branché ses écouteurs et s'être allongé tranquillement sur le dos, les paupières closes. Sa respiration était devenue brusque et difficile sans qu'il en s'en aperçoive.

Alors entendre Levi grogner contre lui ainsi, comme si c'était insupportable, pénible, comme s'il fallait que ça se finisse au plus vite, comme si l'on brûlait vif sa peau et que la douleur était insoutenable ; c'était incroyablement puissant, et cela faisait naître en lui des réactions qu'il ignorait possibles. Des minuscules frissons, venant d'ici et de là, des vagues de plaisir qui descendaient jusqu'à son propre membre, que la fiction tenait éveillé.

Être nu ainsi contre un autre homme avait quelque chose d'irréel, de pratiquemment étrange à ses yeux, mais ça n'en était pas moins agréable, car non seulement c'était physiquement plaisant et il en ressentait les bienfaits à chacun de ses soupirs, mais ses propres gestes, sa propre impatience qui le faisait vibrer sous lui, provoquaient chez Levi des sons merveilleux qu'il aurait voulu, en cet instant, ne jamais cesser d'entendre.

Le bonheur est dans l'attente de la satisfaction, songea-t-il, et c'était exactement ça. Les cours de philosophie avaient pointé du doigt ce qui était véritable ; certes, une fois l'orgasme atteint, il rejoindrait la pile des précédents. Plus extrême, plus naturel, plus mémorable, moins solitaire, c'est certain, mais il ne serait plus assez. Il en faudrait d'autres, et puis il faudrait vite essayer des choses nouvelles, mêler l'inconnu et le danger, le faire dans des toilettes publiques ou la banquette arrière d'un taxi bon marché, l'oeil du conducteur zieutant sensiblement les méfaits dans son rétroviseur.

Tandis que là, tout de suite, maintenant, il était heureux, heureux parce que mieux encore l'attendait, à la seconde qui suivait, et celle d'encore après — et rien ne semblait jamais perdre de son intensité. C'était comme remplir une bouteille énorme, et il sentait que bientôt elle déborderait.

"Fais chier…" souffla-t-il à lui-même avant de pousser un bruit étrange, entre le grognement et le gémissement que l'on produit lors d'un effort physique intense. Levi fit plonger ses hanches, et Eren jeta sa tête en arrière, avant de la laisser tomber sur le côté, faible et dépassée par le plaisir.

Levi ouvrit subitement la bouche comme s'il tentait de dire quelque chose, mais se ravisa, le visage crispé.

"Est-ce que tu m'autorises…" soupira-t-il difficilement, parvenant à peine à trouver assez de souffle. Il laissa sa phrase en suspens, et pria pour qu'Eren l'entende, la comprenne, y réponde sans l'obliger à dire davantage. Les mouvements répétitifs et progressivement plus proches de l'extase qui créaient la friction avaient bien des conséquences physiques, et Levi commençait à sentir ses hanches hurler à l'agonie autant que son membre, impatient comme un gosse capricieux, l'esprit couvert d'un voile flou et brumeux d'un désir qu'il n'avait jusqu'ici jamais touché du doigt.

Eren ne répondit pas, et Levi crut qu'il allait devoir répéter, tenter encore ; mais la main d'Eren s'insinua discrètement entre leurs deux corps, glissant péniblement le long de sa peau couverte de sueur comme si chaque geste était un obstacle au septième ciel. Quand enfin il effleura tentativement la chose qu'il cherchait, non seulement il se crispa sous la surprise, mais Levi frissonna au-dessus de lui.

Il tenta de ne pas penser à la sensation qu'était le fait de le tenir dans le creux de sa paume, si chaud et solide, presque familier, et le conduisit laborieusement un peu plus bas, heurtant ici et là son propre corps, ne faisant que les rendre plus fébriles l'un comme l'autre. Quand finalement il trouva l'entrée, timide et se contractant comme un coeur qui bat, sa poitrine laissa place à un souffle d'excitation. Levi enfouit sa tête contre la sienne, leurs joues brûlantes se collant l'une à l'autre dans un ultime geste d'impatience.

"Merde," souffla Levi contre l'oreiller quand il sentit Eren le guider contre sa peau, attendant le moment propice pour le pousser plus loin — et Eren retint son souffle quand il sentit Levi vibrer dans sa main. "Merde…"

"C'est bon," Eren répondit distraitement, les paupières closes et les lèvres étirer en un sourire innocent, avant d'éclater de rire brièvement. Il sentit Levi l'imiter contre lui, mais leurs rires s'éteignaient déjà, trop faibles face à ce qui s'enclenchait.

Sa main libre chercha à tâtons ce que Levi lui avait un jour dit qu'il gardait dans le tiroir de sa table de nuit, sous prétexte qu'il fallait être préparé, et lorsqu'il parvint en vain à ouvrir le tiroir malgré les nombreuses tentations sonores et tactiles que Levi présentait, il en sortit une petite bouteille froide, dont il ne daigna même pas vérifier le nom. Il ne ferma pas le tiroir, et il ouvrit le bouchon en le coinçant contre le matelas, et il entendit Levi rire contre lui.

Sa main tremblaient d'impatience, et il ne remarqua pas la main de Levi lui ôter la bouteille en pastique des doigts. Il ordonna à Eren de garder sa paume grande ouverte, et il pressa négligemment, le liquide transparent rencontrant sa main avec douceur. C'était moins doux que du shampoing, mais plus plaisant que de la gelée, et c'était quelque chose de particulier.

Devinant ce qu'il fallait qu'il fasse, tandis que Levi ferma à l'aveugle le bouchon et jeta la bouteille quelque part autour d'eux, il glissa sa main où la seconde était restée sagement, son membre dans sa main, contre laquelle Levi pouvait difficilement se retenir de créer une certaine forme de friction satisfaisante. Levi soupira, et après qu'il ne se soit figé, Eren le lâcha pour l'empoigner de son autre main, le faisant soupirer derechef, un peu plus fort — jusqu'à ce que son souffle se coupe de lui-même. Le contact avec sa main et le lubrifiant froid était quelque chose de péniblement plaisant, et il s'interdit de bouger tandis qu'Eren l'appliqua sur toute sa longueur, avec patience et précaution, comme l'on manipulerait quelque chose qui risque de se briser.

Eren le lâcha, s'essuya négligemment sur les draps, et le contact lui manqua presque. Il y avait quelque chose d'incroyablement satisfaisant et d'intime à le tenir entre ses doigts, comme une marque de confiance, quelque chose qu'il était le seul à posséder. Il réalisa que c'était, autant que ses yeux, une partie de son corps, et ce corps, il le connaissait par coeur. La pensée fit naître une vague de chaleur dans son bas-ventre, et instinctivement, il donna un coup de reins dans le vide, cherchant à l'aveugle la moindre friction possible.

Le mouvement le fit bouger, et d'un coup, Levi le pénétra, brusquement puis doucement, comme une descente progressive dont l'intensité chute. Eren grimaça, c'était plutôt douloureux, mais il l'avait tellement désiré, il était tellement prêt que ça ne pouvait pas l'être tant que ça.

Il ne l'avoua pas, mais il avait déjà essayé de comprendre ce que ça ferait, car il avait quelque part déduit que c'était le rôle qu'il endosserait, bien qu'il en doutait pas que s'il en faisait la demande, Levi aurait fait autrement. Un soir où la fatigue lui avait fait abandonner ses devoirs, il avait glissé ses doigts hésitants sous son pantalon de pyjama, et les avait fait descendre un peu plus bas, jusqu'à rencontrer l'étrange entrée qu'il n'avait alors jamais considérée comme telle. Il l'avait taquinée, doucement, avec un soin minutieux, le soin de l'inconnu, de la première fois. Il avait fini par user de ses deux mains, l'une ici, l'autre plus haut, et il se rappelait avoir été étrangement motivé par le scénario mental qui s'y était prêté. Il avait imaginé Levi, avec lui, ce soir silencieux dans sa chambre, étant celui qui le faisait le faire sentir bien.

Et maintenant que c'était réel, c'était presque aussi facile.

"Ne fais pas attention…" encouragea Levi d'une voix faible, près de son oreille, une main caressant ses cheveux dans un geste presque naturel. "Écoute ma voix, d'accord, écoute…" il ne put aller plus loin, et sa main se figea autant que sa voix ne s'éteignit, tentant de contenir tout ce qui menaçait de sortir de sa bouche.

Tout autour de lui, Eren se contractait sans vraiment le vouloir, et cette sensation n'avait jamais été aussi incroyable. Levi serra les dents, ferma les paupières, puis ce fut à Eren d'apporter une main à son visage, et, à bout de souffle, lui demanda s'il en avait déjà rêvé.

Sa voix était taquine, joueuse, même si difficile, et Levi se mit à sourire ; un sourire aveuglant dont les coins lui provoquaient toujours un léger pincement à la poitrine. Le voir si sincèrement heureux était comme s'oublier un instant.

Levi se baissa contre lui, et la friction qu'il provoqua entre leurs deux corps envoya la main libre d'Eren sur sa fesse gauche, là où avait un peu plus tôt reposé, et il agrippa la chair aussi fort qu'il put. La douleur était inexistante chez Levi, c'était plutôt stimulant, en réalité ; quant à Eren, il avait besoin autant de s'occuper l'esprit pour oublier la secondaire mais vive douleur autant que pour contenir le plaisir que la friction créait. Était-ce seulement possible de se sentir aussi bien?

Levi répondit qu'il y avait pensé de nombreuses fois, et qu'un jour, il s'était rendu en retard au travail en y pensant un peu trop tard dans la douche. La pensée rendit Eren plus qu'éveillé, ses yeux grand ouverts sondant la semi-pénombre à la recherche d'un soupir effréné que Levi lâcherait passivement par-dessus le flot bruyant d'un jet de douche, sa main activement occupée à se débarrasser d'une érection de dernière minute. Il savait que Levi ne mentait pas, et il savait aussi qu'il était ravi d'avoir pu lui susurrer ces mots à l'oreille, qu'au bout du compte, cet homme sérieux et mature qu'il connaissait était aussi puéril que lui. Ce n'était qu'une question de contexte.

Le contexte, ici, s'y prêtait ; et Levi s'enfonça un peu plus, avec patience et prudence, veillant à ne pas céder à la tentation d'y aller d'un coup brusque. Cette tentation-là était faite pour les solitaires, mais il n'était plus seul, et il était hors de question de se montrer égoïste.

Quand Eren agrippa sa fesse à nouveau, il sut qu'il pouvait y aller davantage, et cette fois-ci, bien qu'y allant doucement, il ne s'arrêta pas. Eren eut le souffle coupé, mais la douleur s'estompait tout comme des yeux s'habituent à la lumière après un réveil particulièrement violent. Bientôt, il n'y eut plus que la sensation incroyable laissée là, qui lui fit réaliser à quel point Levi était énorme ainsi, plongé en lui, imposant et agréable. Sa taille était normale, enviée peut-être même, mais l'avoir ainsi en lui était quelque chose de radicalement différent.

Levi s'arrêta, et il sut qu'ils arrivaient au bout. Ce n'était plus qu'une ligne droite désormais.

Prudemment, Levi se retira légèrement, puis revint, et Eren attendit, guettant le moindre signe de douleur pour froncer les sourcils et retenir son souffle. Mais il en vint pas, et bientôt, les vagues de plaisirs revinrent dans son bas-ventre, jaillissant comme des maux de ventre incontrôlables. Merde, c'était bon.

Le second va-et-vient fut le premier d'une longue série, progressivement rapides et insistants, avec plus de force, plus d'assurance, et tous deux s'habituèrent à la situation aussi naturellement que possible, Eren fermant les yeux avec excitation en songeant qu'il y aurait d'autres fois. Que c'était peut-être tragique, qu'il doive s'en aller, mais qu'il leur restait du temps et que contrairement aux films de comédies romantiques passées à la télévision, avec leur BO dégoulinante de joie et de drame, et leurs acteurs aux yeux larmoyants, personne ne viendrait courir après sa voiture le jour où il s'en irait pour de bon. Il n'y aurait que du sexe dans le salon, du sexe dans la chambre, du sexe dans la cuisine, dans la salle de bain, dans celle d'Hanji, contre le meuble de l'entrée, voire même dans le couloir de l'immeuble; dans l'escalier, si ambition il y avait. Il y avait du temps, des occasions, des opportunités, et il n'était pas triste.

"Putain, Levi!" il grogna les dents serrées quand Levi trouva un rythme ambitieux, plutôt rapide et déterminé, dont l'intensité menait inexorablement à la Fin. "Merde…"

Pour toute réponse, il embrassa son épaule, et une main se balada dans les cheveux de Levi. C'était un dialogue incessant, une conversation dénuée de questions, composée seulement de réponses. De remerciements, d'encouragements, de témoignages. Des petits mots échappés, ici et là, qui prouvaient bien que c'était un moment dont ils se souviendraient. Et s'ils l'oublaient, alors tant pis — l'important était d'arriver au bout dans l'immédiat.

"Tu es sûr que c'est ta première fois…"

"T'en fais pas pour ça," souffla-t-il avec un sourire taquin.

"Tu m'as jamais dit si tu l'avais fait avec une femme," commença Eren, mais il n'eut pas l'occasion d'aller plus loin.

"C'est parce que tes questions sont stupides."

Pour se donner raison, il donna un brusque coup de rein, et Eren, le souffle projeté hors de ses poumons, agrippé ses épaules dans un enchevêtrement de bras et de jambes qui n'avait plus aucun sens.

"Tu jubiles, hein," fit Eren. Levi ne répondit pas ; il n'en avait pas besoin.

Ce qui sembla les rapprocher de la fin pour de bon fut la soudaine participation d'Eren, qui, au lieu d'attendre et de recevoir, alla à sa rencontre à mi-chemin, provoquant plus de friction, et une appréhension délicieuse logée dans son ventre, qui à chaque poussée, éclatait en un tourbillon de chaleur agréable, qu'il aurait probablement comparé à un vent froid en pleine canicule.

Les va-et-vients se firent plus pressants, et accueillis plus bruyamment d'un côté comme de l'autre, pour finalement entrer dans la phase scandaleusement brève qui indiquait la fin. Ils le surent instantanément, par la façon dont leurs respiration se brisèrent, se firent irrégulières et capricieuses, leurs poitrines paniquant sous le poids d'une excitation anormale qui leur venait de partout et de nulle part à la fois.

Eren jouit le premier, Levi l'y aidant en augmentant l'intensité des coups de reins à chaque fois, produisant une sorte d'effet escalier qui était difficile à ignorer. Le coup fatal était subtile, déterminé, Eren cambra le dos dans un frisson qui s'étendit sur tout son corps avant qu'il ne comprenne qu'il s'agissait en réalité d'un spasme ; et la vague de plaisir électrique qui l'accueillit fut noyée par la satisfaction autant physique que mentale d'une éjaculation qui ne nécessita ni sa main, ni le matelas de sa chambre. C'était quelque chose d'incroyable, de puissant, une sensation addictive qu'on redemande sans trop le vouloir ; et au bout d'une dizaine de secondes durant lesquelles sa gorge se déchira de gémissements bruyants et désespérés, sa voix s'apaisa d'elle-même, satisfaite et calmée, tandis que la contraction finale d'Eren agit comme un effet domino.

Bientôt, ce fut Levi, grognant avec force comme s'il cherchait à se débarrasser d'une chose plus forte que lui, agrippant les draps avec ses doigts crispés dont les jointures déjà viraient blanches ; et Eren poussa un long soupir quand la respiration de Levi se bloqua distinctement, qu'il se retira in extremis, et que quelque chose de chaud et familier vint éclater entre leurs deux estomacs.

Les lèvres de Levi se posèrent doucement contre son épaule, s'y reposèrent, tranquilles, avant de l'embrasser en silence. Ils étaient tous deux essoufflés, et l'état d'âme post-orgasmique avait quelque chose d'extrêmement irréel. Spatial. C'était étrange, et intime, aussi, et quand Eren posa une main douce dans son dos, Levi répondit en tournant son visage vers le sien, blotti dans le creux de son cou comme il l'aurait fait à sa place.

Ils se sentirent satisfaits et épuisés, jusqu'au sommeil, mais aucun d'eux ne s'autorisa à fermer les paupières.

"Ton coeur bat vite," remarqua Levi, la voix soudainement basse comme pour ne réveiller personne, une paume posée lassement contre la poitrine d'Eren.

"Je sais." Une pause, il réfléchit en silence, se remémorant avec un sourire presque timide l'accumulation dangereuse des sensations trop nombreuses et spontanées pour qu'il ait eu le temps de prendre des notes. Seul le souvenir du plaisir global du moment persistait, de la manière qu'avait eu Levi de soupirer contre son cou, envoyant un nuage transparent et chaud, rempli d'une odeur distante de cigarette et de désir. "J'ai cru que j'allais mourir. Que mon coeur lâcherait."

Eren caressa son dos, du haut jusqu'au creux, puis jusqu'à la courbe délicieuse de ses fesses, avant de revenir en arrière et de répéter infiniment. La caresse était divine, Levi n'osa pas y mettre fin.

Ils restèrent silencieux, puis, quand Eren se figea et qu'il sentait qu'ils s'assoupissaient tous deux, il se redressa dans un grognement. Certes il y avait des choses pénibles à faire, mais il fallait les faire.

Eren regarda tandis que Levi s'extirpa du lit et des draps presque mouillés de leur sueur, ce qui ne les dégoûta guère. Il l'observa jusqu'à ce qu'il disparaisse de la chambre, et tel un enfant curieux qui n' aime pas la solitude, le suivit quelques instants plus tard.

Il était dans la salle de bain, et utilisa une serviette pour essuyer les traces de ce qui venait de se passer. Lorsqu'il s'adossa dans l'encadrement de la porte laissée ouverte, Eren réalisa qu'ils étaient tous deux nus et que, pour la première fois depuis une longue année, ils se promenaient sans gêne l'un devant l'autre. Ses yeux pleins d'affection suivirent la scène tandis que Levi s'essuyait, concentré, l'estomac de sa serviette beige.

Puis, il leva les yeux vers lui, et la surprise sembla s'y installer. Il ne l'avait pas entendu approcher. Presque instantanément, il lui tendit la serviette, et Eren la prit, s'essuyant grossièrement avant de la lui rendre.

"Je la laverai," expliqua-t-il en la posant sur le haut de la pile des affaires à laver. Ce n'était pas une chose dégoûtante, autant parce qu'Eren était habitué à cette substance pour avoir été, comme n'importe quel adolescent plein d'hormones, assez aventureux pour l'appeler familière ; que parce que Levi était un homme qui proctastinait rarement, et qui surtout, lavait ses affaires régulièrement. Si Eren chaque matin partait à la chasse au vêtement le moins puant, Levi se contentait d'extirper une chemise impeccable et bon odorante d'un placard dans lequel il l'avait rangée, pliée, lavée la veille. Aucun doute, il la laverait.

"Eh, viens-là," demanda-t-il, sa voix ponctuée d'un ton inquiet, qui n'en était pas un. C'était de la douceur.

Levi obéit, et s'approcha, le visage innocent allumé par deux yeux qui brillaient sous la petite ampoule suspendue au-dessus de l'évier. C'était une jolie salle de bain, trop vide, mais jolie, et c'était surtout un décor qui lui manquerait.

Levi s'arrêta devant lui comme s'il hésitait, et Eren posa une main sur son torse, la fixant en silence, avant de relever les yeux pour croiser les siens qui, curieux, observaient sans rien dire. Merde, qu'il était beau. Il l'était vraiment.

Ils ne s'embrassèrent pas, mais Levi passa un bras affectueux autour de son cou avant de perdre sa main dans sa chevelure et d'amener sa tête, comme un père avec son fils, contre lui dans une étreinte qui ne mentait pas.

Eren passa ses bras autour de sa taille, et ils restèrent ainsi, enlacés dans leur transpiration, la respiration encore un peu irrégulière, leurs sexes apaisés.

Levi retourna dans la chambre, Eren alla aux toilettes, et lorsqu'il revint, Levi était toujours nu, allongé sur son estomac à la place d'Eren, ses bras enlaçant un oreiller teinte orange qui traînait là. Il avait les yeux fermés, mais il savait qu'il ne dormait pas.

Eren escalada le matelas et à quatre pattes, traîna des paumes et des genoux jusqu'à embrasser dans un sourire le creux de son dos. Levi leva à peine la tête, un sourire contagieux aussi collé sur son visage, mais uniquement parce que cet instant était sincèrement agréable. Qu'il se sentait chez lui, à sa place, ici, avec lui, et qu'aucun détail ne semblait mériter être changé.

Il savait que c'était temporaire, éphémère, que ça ne durerait pas autant qu'il l'aurait voulu, mais il savait aussi qu'un avenir avec Eren aurait été difficile. Péniblement accessible, si non accessible du tout. Il aurait fallu donner des explications, avertir le parent, la famille, les amis, préciser ce qui aux yeux des étrangers n'était pas évident. Il était inutile de faire tout ça avec Hanji, c'est pour cette raison que souvent, Levi se persuadait qu'un avenir était possible, après tout. Puis Eren revenait chez lui, chez eux, parlait de son père, et soudain il réalisait qu'il avait laissé l'affection le rendre naïf une fois de plus. Ce cycle de pensées arrivait souvent, et en cet instant, il lâchait prise.

Il aimait ce gamin. Il l'aimait autant qu'il était censé ne pas le faire. Ce n'était plus une question de détournement de mineur, Eren était maintenant majeur de toute façon ; non c'était plus le regard des autres, le poids que cela apporterait à leur quotidien, le chagrin distant qu'il verrait dans les yeux d'Eren chaque fois qu'il parlerait du temps où son père le regardait avec des yeux sincères.

Il n'avait pas le droit de lui prendre ça. Eren aimait les garçons? Certes. Mais un homme comme lui, un homme qui avait déjà trop vécu, quelqu'un de doublement plus âgé, quelqu'un incapable de monter dans une voiture, quelqu'un qui fait passer le travail avant tout, chose qu'Eren n'avait jamais faite car il était même trop jeune pour postuler à quoi que ce soit, bordel — c'était incensé. C'était déplaisant, de penser ça, mais c'était vrai.

Il l'aimait, cependant. Il l'aimait vraiment.

C'était probablement pour ça qu'il lâchait prise, qu'il lui disait de partir faire ses études. Il n'aurait pas été juste de le retenir captif ici, de gâcher son avenir quand tellement de choses semblaient s'ouvrir à lui. Levi avait déjà donné.

"Approche," intima Levi, et Eren s'allongea sur le flanc à ses côtés.

Ils se fixèrent, et sans trop s'en rendre compte, s'endormirent en même temps au bout d'une poignée de minutes, leurs respirations régulières et leurs corps encore chauds.

La main qu'Eren avait posée sur la taille de Levi devint lâche et molle, et celle de Levi contre sa joue glissa de quelques centimètres.

Ils ne se réveillèrent qu'au petit matin.