Bonjour, chers lecteurs. Je ne voulais pas vous donner un chapitre à demi corrigé mais Griseldis m'a fait remarquer que ça faisait longtemps, donc me voilà. La fin est caca mais le début, j'aime.
Pour les précisions sur le monde de la cuisine :
Ici nous avons Erwin, le gestionnaire, qui s'occupe de tout ce qui est pognon, paperasserie et lois diverses dans la chaîne (comme pour l'hygiène ou le matériel). Considérez qu'un restaurant est une entreprise. Comme toute entreprise, elle peut être sujette à des groupements. Si on a plusieurs restos qui s'épaulent, une seule personne pourra s'occuper de la chaîne formée, et faire un seul type de boulot. Ce n'est pas un personnage obligatoire, mais avec son bras unique, Erwin aurait eu quelques difficultés dans le secteur...
Ensuite Hange, le chef. C'est lui qui fait la gestion (si pas d'Erwin), mais aussi les nouveaux menus (et vous allez en entendre parler), l'encadrement du personnel, l'approvisionnement en produits, et la formation.
Ensuite Livaï, le sous-chef, ça tombe sous le sens. Qui fait plus que SOUS chef, ici, mais bon, avec Hange... déjà qu'avec Moblit elle ne s'en sort pas...
Le reste de la cuisine est divisé en pôles, et vous avez des cuisiniers responsables de pôles ou "chefs de partie" : saucier (qui s'occupe des sauces... Petra), poissonnier (Auruo), pâtissier (Mike), etc. Les cuisiniers sont épaulés par des commis (Eren, Mikasa, Sasha, Christa...). Ils font des tâches souvent moins passionnantes, mais bon, les légumes ne s'épluchent pas tous seuls !
Puis on a le plongeur qui fait la vaisselle, et pour le ménage, Livaï (a).
Derniers employés, les serveurs (Reiner, Annie, Berthold). Il me semble qu'on appelle leur supérieur le maître d'hôtel, mais bon, de ce côté-là, je ne suis pas calée. Et on a le sommelier, qui conseille les vins et autres alcools. Pour l'anecdote, il existe une sorte de rivalité entre les employés qui sont dans les cuisines et ceux qui sont dans la salle. Les cuisiniers méprisent les serveurs et (plus ou moins) inversement. Ce n'est pas le cas ici mais j'ai quand même choisi des personnages qui ont la connotation "snob" dont on accuse les serveurs, pour le rôle (à défaut de snob, ils sont l'ennemi dans SnK).
Que dire d'autre sur la culture des cuisines... C'est un monde assez macho. Très dur, avec un travail physique intense et éprouvant, et beaucoup de stress. Comme dans tous les mondes à forte tension, on y gueule assez vite, ce qui n'est pas entendu dans la salle où on a une jolie petite musique douce. Et de même, comme là où le stress est à son comble, cela peut être un lieu de grosses déconnades. Les têtes de poisson qu'on se balance, apparemment, c'est véridique.
J'avais l'anecdote de "comment vérifie-t-on que son couteau est aiguisé", aussi (je ne sais plus si je l'ai coupé à la correction) : un gars que j'ai rencontré passait le fil sur son bras et il fallait que ça rase net tous ses poils. J'ai trouvé ça marrant.
Niveau organisation. La vie du resto ne se limite pas à ses heures d'ouverture/fermeture. On a notamment l'achat des produits frais, à Rungis vers quatre heures du matin, parce que même avec un ou deux petits producteurs et leur jardin potager privé, ils ne peuvent pas avoir tout sur place. Evidemment, on ne sort du travail que quand il n'y a plus de clients... Et on prépare certaines choses à l'avance. Dans certains restaurants, il y a des plats qu'il faut choisir la veille. Il y a des choses congelées. Un peu moins que si vous allez au bar ou à MacDo, hein. Et puis il y a des "bases" de plat, telles que les fonds de sauce, communs, préparés en grosses quantités.
Le truc du prestige qui préoccupe tant Hange, c'est évidemment les étoiles du guide Michelin. Il y a plusieurs guides qui jugent les restaurants (comme le Champérard) mais le Michelin attribue les fameuses étoiles dont vous connaissez l'existence. Or c'est ça qui est important : vous en connaissez l'existence. C'est donc une superbe publicité. Et un resto, c'est un commerce. Il a besoin de clients. Le prestige, c'est de l'argent.
Voilà, sur l'instant je ne saurais pas qu'ajouter. S'il vous reste des questions ou si j'ai raconté des bêtises, n'hésitez pas à le dire.
Sur ce, bonne lecture !
2 . ENTREE
« Hange est une femme. Je veux dire, vraiment. Il se cache une femme sous ses fripes. »
ou
Belle à croquer.
"Il n'y a pas d'amour plus sincère que celui de la bonne chère." Bernard Shaw.
Après cet épisode, il fut aisé de reprendre le rythme de travail. Le reste de la soirée se déroula sans incident. Il ne fallait pas non plus s'imaginer que la vie en cuisine n'était qu'une suite ininterrompue de catastrophes : en-dehors des malheureux qui se tailladaient les doigts avec leur couteau émoussé, de rarissimes brûlures et de plats ratés tout aussi peu courants, tout ce qui se passait en cuisine semblait lu sur du papier à musique. Erwin étant un excellent gestionnaire, ils n'avaient encore jamais eu à déplorer de rupture de stock.
Et, comme Petra était partie, Auruo n'eut pas de raison de jouer les gros bras pour montrer combien son couteau à désosser était bien aiguisé – il le testait en s'en servant comme d'un rasoir sur les poils de son avant-bras, ce qui déclenchait systématiquement des cris émerveillés de la part des marmitons, l'indifférence des anciens, et les grognements agacés de celle dont il cherchait à obtenir l'attention –. Il n'y eut donc pas de lancer de têtes de poisson en réponse, ni de fou rire général, tout juste la bonne humeur (et les sursauts de frayeur) que provoquait le retour d'Hange à la cuisine. Ymir avait sympathisé avec Moblit et, de leur côté, ils se déridaient, faisant sortir de la bouche de la grande brune un certain nombre de blagues bien masculines qu'il aurait été préférable de ne pas connaître – le niveau n'était pas spécialement au-dessus de la ceinture –.
Eren étant puni, Sacha surveillée attentivement par Mike et rappelée à l'ordre à chaque fois qu'elle mettait un doigt dans les plats, et Christa veillée par son ange gardien – le saladier salé avait mystérieusement disparu –, tout se déroula à merveille. Ils eurent même la chance de ne pas sortir excessivement tard.
Ce soir-là, alors qu'il accrochait son trench coat sur le portemanteau de son appartement, le regard de Livaï tomba sur la sacoche de sa supérieure. Elle était restée suspendue dans son coin sombre de l'entrée. L'un des clips avait été défait, ou fermé trop négligemment. Il s'en approcha avec le réflexe maniaque de la refermer. Ses doigts jouèrent avec le bouton lorsque le souvenir du velouté lui revint. Une vague d'un bonheur orgasmique.
Son geste se suspendit.
La nouvelle recette était une tuerie.
Il ouvrit le sac. A l'intérieur, un fouillis sans nom l'attendait. Il démêla mécaniquement des écouteurs qui n'étaient reliés à aucun appareil, enleva des cheveux accrochés à un élastique, eut un frémissement de dégoût lorsque sa main rencontra une substance molle.
Fouiller dans les affaires d'autrui le répugnait, surtout lorsqu'il s'agissait de celles de quelqu'un aussi dépourvu d'hygiène qu'Hange. Mais la curiosité était plus forte.
Il extirpa finalement le petit carnet spiralé qui l'intéressait, se cala confortablement dans un fauteuil, et l'ouvrit.
La première page était surprenante de propreté. Blanche, avec, trônant au beau milieu, un « Recettes » écrit en grandes lettres nettes.
Livaï la tourna.
Immédiatement derrière, le chaos qu'on attendait d'Hange reprenait ses droits. La première page était une piètre tentative d'ordonnancement, avec un titre en script et souligné, suivi d'une série de tirets et de phrases dont la lisibilité périclitait avec le nombre des lignes. Hange avait, de ce côté, presque une écriture de médecin. On sentait à la sagesse de ses tous premiers caractères l'aspect cérémonieux de ses idées, l'accent qu'elle marquait… jusqu'à ce les idées fusent et qu'elle s'emporte pour rédiger le plus vite possible sans rien oublier en route. L'écriture de médecin.
Contrairement à ce qu'il avait imaginé, Livaï eut l'occasion de découvrir que Moblit n'avait pas le monopole des notes dactylographiées.
Il y avait aussi, çà et là, un nombre impressionnant de taches, qui passaient par toutes les nuances du brun. Leur origine douteuse devait varier du café au sang, en passant par les jus de légumes et les pâtes diverses. Livaï soulevait prudemment les pages, du bout des doigts, peu rassuré par leur contact parfois nettement poisseux.
Pourtant, chaque page de hiéroglyphes qui passait le fascinait davantage. Il y avait là des recettes bien trop ambitieuses pour avoir la moindre chance d'intégrer les menus du restaurant, à moins de viser la troisième étoile, dont des gâteaux qui se préparaient sur trois jours.
Il paraissait clair que le but d'Hange n'était pas que de développer pour le Bataillon. Cela ressemblait davantage à des explorations personnelles, des expériences qui auraient dû rester dans le jardin secret de ses cuisines et ressorties pour l'amour de la gastronomie et des défis, un beau jour de vacances. Hange revisitait le vol-au-vent, le mille-feuilles, le kouign-amann ou encore l'opéra avec une grâce et un culot surprenants. Livaï se retrouva plusieurs fois à se demander quel goût pouvaient bien donner les alliances.
Il y en avait quelques-unes raturées à la va-vite, signe d'un échec. D'autres, au contraire, étaient entourées de dessins rêveurs. Iil paraissait évident qu'ils n'étaient pas adaptés à la ligne du Bataillon. Mais le parti-pris d'Erwin de ne partir que de recettes basiques à sublimer et de fuir les tape-à-l'œil foie gras, caviar, truffes et autre homard ne semblait guère entamer l'enthousiasme débordant de la chef qui parfumait de safran et de violette ses macarons sucré-salé et voyait plus dans les poissons l'intérêt de la limande que celui d'un bon vieux bar.
Plus il progressait, plus Livaï avait l'impression de pénétrer dans l'intimité de sa supérieure. Il comprenait mieux l'intérêt qu'Erwin lui portait. Hange avait beau être complètement cinglée et peu habilitée à encadrer une équipe, du bout des papilles, elle était virtuose.
Il s'arrêta sur la conception de berlingots à l'anis, à l'orange et aux clous de girofle qui le firent saliver un bon moment. A côté, il y avait toujours ses milliers de dessins. Le bonbon, avec ses volutes artistiques, accompagnant la tarte à l'orange, ainsi que sous sa forme d'entremets.
Au milieu, il y avait d'autres esquisses. Des dessins de mains. D'un front plissé par la concentration et l'effort. Ils n'étaient jamais complets, et paraissaient étrangement brouillons et déformés. Hange était le genre de personne qui ne gribouillait pas un visage lorsqu'on lui filait un crayon mais une pièce montée et un rôti.
Pourtant, il y avait ces mains et ce front.
Puis Livaï tourna la page et retomba sur les notes habituelles, les quantités gribouillées et les flèches débordantes d'indications frénétiques. Il oublia le front. Il oublia les mains.
Sur une vingtaine de feuillets, il y avait l'obsession d'Hange. Le fameux Chocolat Royal. Des essais, des ratures, puis des essais et encore une croix immense et rageuse, et des essais, encore. Des alliances folles, savoureuses. Des réductions, des crèmes, des mousses.
Livaï revint en arrière.
Il s'endormit sur le carnet, ce soir-là. Il était plus tôt que tard.
xxx
Le lundi était jour de congé, ce qui n'empêcha pas Livaï de se lever aux aurores. L'habitude était tenace, et puis, il avait le sommeil léger – selon ses propres dires, il n'avait pas assez de temps à perdre pour le passer à glander sous les couvertures comme un ado de quinze ans –. Il rangea consciencieusement le carnet dans le sac d'Hange, qu'il plaça bien en évidence sur sa table basse, histoire de ne pas l'oublier la prochaine fois. Après quoi, enfin paré, il choisit de se faire un jogging et passa le reste de la matinée à s'affairer çà et là. Une poêlée forestière plus tard et il sortait.
Il acheta un bouquet de fleurs. Il ne savait pas très bien comment s'y prendre lorsqu'il fallait être gentil, ce qui était pourtant son intention pour l'après-midi. Petra avait appelé. Elle avait été recousue et était sortie des urgences avec un arrêt de travail plutôt léger. Apparemment, les urgentistes avaient été sidérés par la netteté de la découpe qu'avait fait le couteau. Cela les avait grandement aidés à recoudre, même si l'ustensile avait été très en profondeur. Petra semblait aller bien mais s'était fait une sacrée frayeur.
Livaï n'était jamais allé chez Petra – généralement, ils traînaient chez Mike – mais il avait récupéré son adresse dans le carnet du personnel.
Lorsqu'il sonna, ce ne fut pas Petra qui lui ouvrit.
-Oh, tiens, salut Livaï ! s'exclama Hange en écartant la porte. Viens, entre !
Ils avaient apparemment eu la même idée.
Livaï se sentit furieusement gêné, avec son bouquet de lys et d'asters à la main. Pour qui se demandait comment faire preuve d'amabilité, il fut pleinement confronté au fait que son bouquet pouvait être interprété n'importe comment et qu'il ne savait même pas s'il était adéquat.
-Tu es bien joyeuse, nota-t-il en passant le palier.
Hange acquiesça et se retourna aussitôt pour gueuler à travers l'appartement :
-Hé Pétra, Livaï a apporté des fleurs !
L'intéressé grimaça. Il retira ses chaussures.
Hange n'avait pas pris ce soin. Ses semelles crottées avaient déjà commencé leur œuvre destructrice. Il était sur le point de lui faire une remarque lorsqu'elle s'engouffra dans le logis. Il la suivit à la trace.
Il trouva Petra sur le pas de sa salle de bain. Elle avait le teint frais et paraissait d'excellente humeur. Elle rosit lorsqu'il lui tendit le bouquet.
Et merde.
-Merci, il ne fallait pas.
Elle attrapa le bouquet d'une main. L'autre était en écharpe. La botte de fleurs était un peu volumineuse mais elle l'appuya contre sa poitrine pour ne pas la laisser choir accidentellement.
-Installe-toi, proposa-t-elle en désignant un canapé du menton, je vais les mettre avec celles d'Auruo.
Livaï se détendit instantanément.
-Il est passé ?
-Dans la matinée, s'excusa-t-elle. Il est resté me faire à manger et il est reparti. Il est adorable, ajouta-t-elle. Il m'a apporté des roses couleur saumon. Elles sont magnifiques, mais je ne vais pas avoir assez de vases si ça continue. Décidément, je croyais qu'il faisait tout pour t'imiter mais il doit y avoir un fond de naturel que vous partagez.
Livaï haussa les épaules et tenta une nouvelle fois l'exercice de sa gentillesse cachée :
-Je ne sais pas. Je ne vais pas dire qu'être comparé à lui me déplait, c'est un excellent cuisinier.
-Dommage que vous vous soyez ratés. Tu m'excuses, le salua-t-elle avant de disparaître.
Livaï s'assit sur le canapé. Hange fouinait dans la bibliothèque de Petra, qui contenait bien plus de romans qu'il ne s'y serait attendu – chez lui, c'était plutôt axé bouffe et accord des vins –. Hange paraissait toute excitée, comme à son habitude, et avait perdu son peu d'aura respectable au bénéfice de son grain de folie. En-dehors du travail, elle était vêtue d'un pantalon droit, de baskets et aujourd'hui d'une chemise jaune partiellement déboutonnée. C'était tout le contraire de Petra, qui était gracieuse dans sa petite jupe et son haut déformé par l'écharpe.
L'intérieur de Petra était frais, tout de couleurs reposantes. Du vert pomme, du blanc, un peu de jaune citron. Il y avait des plantes vertes et un courant d'air discret, qui devait provenir d'une quelconque fenêtre ouverte. Tout était propre, net et élégant. Il y avait même une ou deux gravures accrochées aux murs. Livaï décida qu'il appréciait assez ce cadre pour y passer un bon moment.
Petra revint avec un plateau sur lequel étaient disposées trois coupes de crémant et une boîte de chocolats.
-Sers-toi. Hange a apporté un ballotin mais je ne le finirai jamais toute seule. Je n'ai pas très faim. L'anesthésie a eu un effet plus durable que prévu.
-Merci, la salua-t-il en piochant dans les bonbons.
Il porta sa coupe à son nez. Puis il y trempa les lèvres. Petra s'assit en face de lui. Derrière elle, Hange avait extirpé un bouquin indéterminé. Petra lui donna un léger coup dans le dos et elle le reposa pour écraser ses fesses sur le canapé, à côté de Livaï qui grimaça. Petra sourit.
-Vous êtes quand même adorables. Tous passer me voir alors qu'on n'a pas tant de jours de repos, surtout vous deux.
-Oh, ce n'est rien. Et puis je voulais savoir quand tu penses reve-
Il se mordit les lèvres. Hange tourna son regard vers lui et partit dans un éclat de rire monumental.
Il haussa un sourcil.
Elle resta hilare un bon moment. Ça lui faisait un sourire terrifiant.
-Ne change jamais, Livaï, dit-elle lorsqu'elle réussit à se calmer. Je t'adore.
Ils passèrent une majeure partie de l'après-midi à bavarder ainsi. Evidemment, le sujet dériva bien vite sur le restaurant. Il était étonnant de voir la vivacité d'esprit de Petra et son dynamisme. La rumeur selon laquelle on ne pouvait pas travailler en cuisine sans être muni d'un fort caractère était vraie. Outre sa dévotion, Petra faisait preuve d'une verve à laquelle la plupart des gens ne se seraient pas attendus. Elle en avait assez dans les bras et la cervelle pour tenir le rythme auquel les idées d'Hange fusaient. Malgré son aversion pour les conversations « inutiles », Livaï dut reconnaître qu'il ne s'ennuyait pas.
A quatre heures, Mike sonna à la porte. Il apportait avec lui une bonne bouteille. Nullement impressionnée par le défilé dont son appartement était la scène, Petra décréta qu'ils devaient faire un « petit » tour dehors pour mériter ça. Auruo avait prévu de revenir dans la soirée, pour le dîner. Petra lui envoya un sms pour lui demander s'il avait de quoi accompagner le cru, et lui dire de ne pas s'inquiéter.
Livaï ne connut pas la teneur de la réponse mais au vu de l'énervement subit de Petra, il devait avoir fait une crise de jalousie.
Il était toujours étrange de voir ses troupes évoluer.
Petra les emmena le bord d'un canal entouré d'arbres, à côté duquel courait une piste sur laquelle les vélos devaient abonder le weekend. Il faisait beau. Ils en profitèrent quelque peu pour traîner.
Ils rentrèrent pour trouver Erwin accoudé au bar américain, discutant avec Auruo qui préparait l'apéro pour toute une armée. Son sac de courses traînait sur la table de la cuisine et n'était pas encore vidé. Petra tira une drôle de tête en voyant son plan de travail envahi. Elle comprit davantage lorsque la dernière salve d'invités surprise se pointa alors qu'ils passaient de l'autre côté des fourneaux. Nanaba, Gerger, Henning et Rene avaient les bras chargés. Le sommelier cria au sacrilège lorsque Nanaba extirpa une bouteille de martini.
-C'est pas grave, tu t'en remettras, se moqua Henning en lui tapant l'épaule. Elle est quand même très bien.
Les autres éclatèrent de rire. Il n'y eut que Nanaba pour croire qu'il parlait de la bouteille.
Toutefois, comme le martini restait très appréciable et qu'on ne pouvait pas se sortir un Beaume de Venise tous les soirs, personne ne cracha dessus, ni plus sur la Vieille Ferme et autres crèmes.
On s'assit un peu n'importe comment autour de la table basse, on ramena le maximum de chaises possible, mais comme l'appartement était petit et que ce n'était toujours pas suffisant pour l'invasion barbare qui venait d'avoir lieu, les uns et les autres se partagèrent le sol et les sièges. Livaï se retrouva collé à Erwin sur le fauteuil, Hange en tailleur à leurs pieds. Seule Petra paraissait un peu tendue.
-Je ne bois pas, à cause des médicaments, expliqua-t-elle lorsqu'Erwin lui demanda la raison de sa gêne.
Cela jeta un froid.
-Ne vous inquiétez pas, rassura-t-elle l'assemblée non sans un regard assassin pour le pauvre Auruo, je prendrai quand même un petit verre.
Personne ne lui fit remarquer que cela pouvait être une erreur. Au contraire, Hange chargea l'âne en affirmant qu'elle n'avait plus un gramme de drogue dans le sang et qu'elle pouvait bien s'amuser un minimum.
-Petra s'en tire bien, glissa Erwin à l'oreille de Livaï alors qu'Auruo faisait le coq, quelques grammes d'alcool dans les veines plus tard.
-Ouais, je trouve aussi.
Elle qui n'avait pas paru si ravie au premier abord était désormais enchantée. Bien sûr, personne ne l'empêcherait jamais d'accabler Auruo de reproches sur son ego, mais son visage semblait épanoui.
Entre deux-trois nouvelles des amis retrouvés, ils purent discuter amplement.
Finalement, à onze heures, Petra les mit tous dehors à grands coups de pieds au cul. Elle avait besoin de repos et ils n'y avaient, jusque-là, pas particulièrement contribué. Ils se retrouvèrent à la rue, heureux mais encore frais… ou presque. Il n'y avait qu'à voir Gerger, Henning et Hange. Le mot « éméché » prenait tout de suite plus de sens. Seule Rene n'avait pas pris une goutte, trop occupée à parler avec Petra.
Ils discutèrent un instant puis se séparèrent. Très vite, ils ne se retrouvèrent qu'à trois : Livaï, et un Erwin épuisé qui maintenait Hange debout avec tant de bien que de mal. Elle le tenait prisonnier depuis une bonne demi-heure, à lui parler sans discontinuer de ses derniers mets et il avait l'air de trouver ça de moins en moins fascinant. Livaï les fusillait d'un œil sombre.
-Vous habitez à côté, non ? dit le grand blond en lui adressant un regard éperdu.
-En effet.
Erwin sourit de soulagement.
-Très bien. Je te la confie alors. Fais en sorte qu'elle arrive chez elle en entier.
Livaï acquiesça. C'était ce qu'il attendait. Il avait beau trouver à Hange des tas de traits agaçants et prôner à tous qu'ils pouvaient se débrouiller comme des grands, il ne pouvait pas concevoir de l'abandonner ainsi.
Ils échangèrent encore quelques mots, puis il chargea le fardeau et Erwin partit de son côté.
Livaï héla un taxi. Il n'était pas particulièrement adepte des transports en commun à minuit, d'ailleurs il était venu à pieds, mais il était crevé et se voyait mal empêcher Hange de se jeter sous les voitures toutes les cinq minutes jusqu'au bout de leur chemin.
Le chauffeur les déposa juste en face de l'appartement. Livaï lui fourra un billet de vingt dans les mains et le remercia.
-Je peux payer, protesta Hange.
Il lui jeta un regard dubitatif. C'était lui qui avait son sac, quelque part dans son appartement, et autant il ne doutait pas qu'elle fut du genre à laisser traîner des billets dans ses poches, autant il n'était pas difficile de deviner qu'elle aurait été fichue de perdre tout ce qu'il lui restait par l'occasion. En plus, elle aurait sûrement besoin de cet argent pour autre chose.
-Tais-toi et sors.
Hange obtempéra. Il la rattrapa de justesse alors qu'elle se foulait presque la cheville dans le caniveau. Après Petra, ils n'avaient pas besoin de ça.
Elle leva les bras au ciel et se mit à marcher en funambule sur une ligne imaginaire. Elle devait bien supporter l'alcool finalement, parce que son équilibre lui revenait vite. Le taxi redémarra. Livaï l'attendit près de l'entrée.
-Tes clés, exigea-t-il lorsqu'elle s'approcha.
Elle fouilla dans sa poche et les lui tendit, faisant tomber au passage une volée de centimes.
Livaï ouvrit. Hange s'engagea d'elle-même dans le hall puis l'ascenseur.
Elle habitait au sixième. Livaï était déjà passé une fois mais il n'était pas resté plus d'une poignée de secondes, vaincu par l'abominable odeur de poussière et de renfermé. Tout ce qu'il en avait retenu, c'est que le coin était sombre et bordélique. Il avait toujours les clés, alors il ouvrit pour Hange qui, quoi qu'il ait pu croire, n'était pas encore remise.
-C'est vraiment sympa de ta part de me raccompagner, remarqua Hange en passant le seuil, mais pourquoi tu fais ça ?
Il secoua la tête.
-Devine, la binoclarde.
-C'est pas grave. Viens, entre !
Elle l'attrapa par l'épaule et le poussa à l'intérieur. Livaï essaya de résister mais visiblement pas assez. Il avait déjà repéré un mouton de poussière et de cheveux et son allergie lui envoyait des signaux d'alerte, mais la pauvre chef avait l'air frappée et il ne pouvait pas prendre le risque qu'elle ressorte, prise d'une inspiration subite, et aille se tordre le cou sur le chemin.
Oh, et puis que la petite voix inquiète dans sa tête et l'autre qui se fichait de sa gueule aillent se faire foutre.
-Tu te rends compte de ce que t'es en train de faire, là ?
-Mmh… quoi ?
-Inviter un homme chez toi à minuit, en étant torchée.
Elle suspendit son geste, et la veste qu'elle balançait rata le dossier de chaise. Ses cheveux étaient désormais officiellement un nid de cigognes. Elle lui offrit un sourire hilare.
-Je passe mon temps chez Erwin et il ne me dit jamais rien. Et puis tu n'as qu'à voir Petra. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais Auruo est sorti après nous.
-Oh. Et il ne t'est pas venu à l'idée qu'il y avait peut-être une raison ?
Elle le dévisagea une seconde, puis se détourna.
-Tu devrais déposer ta veste.
Livaï regarda autour de lui. Il n'y avait aucun endroit où il pouvait laisser son précieux vêtement en toute confiance. Finalement, il opta pour le dessus d'un manteau d'Hange. La jeune femme avait poussé la porte de sa cuisine et revint le voir, un verre d'eau à la main. Elle le vida d'une traite.
-J'ai sorti une bouteille d'eau minérale, comme je sais que tu es un peu maniaque. Tu devrais en prendre. L'eau fait beaucoup de bien lorsqu'on a bu de l'alcool, tu te réveilleras avec la bouche moins pâteuse.
-Tu fais ça à chaque fois ?
-Ça ?
Hange rit.
-Je peux vider une bouteille, mais l'eau du robinet n'est pas empoisonnée si tu vois ce que je veux dire.
-Les conseils.
-La science est une belle chose, alors autant en profiter non ? C'est comme la cuisine. Tout n'est que chimie. C'est fascinant. Lorsque tu bats tes blancs, par exemple, et que tu rajoutes du sel ou du citron…
Il obtempéra, et la laissa continuer son discours. Au moins, Hange avait l'air de se repérer chez elle.
-…et alors les liaisons se forment entre les molécules, comme de la colle, et tu obtiens cette forme bien légère et gonflée de bulles d'air, qui donne l'impression de mousse et tu peux…
Il s'assit et vida le verre. Elle s'était mise face à lui, très droite, les coudes calés sur sa table et les poings collés, et le menton flottant un peu au-dessus. Livaï sourit. Bizarrement, ce soir, il était d'humeur à l'écouter. Sa cuisine n'avait pas été aérée mais elle sentait terriblement bon. Il ne savait pas ce qu'elle y avait fait dernièrement, mais, toute étrangeté oubliée, il ne trouvait rien à redire aux taches et filets qui couraient sur la gazinière – d'autant que sa table était impeccable –. La cuisine d'Hange ressemblait à un poumon.
-…et les liaisons se déstructurent, après la décyclisation le sucre se déshydrate et casse, et c'est pour ça que j'adore mêler le roussi et le filé et…
Instinctivement, Livaï comprit que la bibliothèque de Petra devait être rempli d'ouvrages de chimie expérimentale, avec peut-être de la cuisine moléculaire et sûrement beaucoup plus sur les aromates. Dans un pot, une flopée d'herbes fraîches dépassaient, avec la tête rose d'un brin de ciboulette qu'on avait laissé fleurir. Il trouverait probablement un pot, dehors, sur son balcon, où elle les faisait pousser. Elle ne supportait pas le thym séché. C'était l'un de ces rares détails qui la faisaient râler en cuisine. Elle avait aussi l'habitude de mettre des rameaux de branches entiers pour faire cuire la viande.
-…et lorsque tu ajoutes le bicarbonate…
Livaï se leva. Il attrapa une branche de thym et la plaça sous son nez. Il avait arôme d'une puissance qui lui donna le tournis.
-Toi aussi, tu es accro à l'odeur ? Celui-ci n'est pas mal, hein.
Hange s'approcha. Elle avait les yeux brillants. Parler avec autant de cœur lui avait rosi les joues et les lèvres. Elle paraissait presque fiévreuse, mais c'était une « fièvre à la Hange ». Elle approcha le nez et inclina la tête pour le humer, à quelques centimètres de son visage. Elle ferma les yeux, un immense sourire accroché aux joues.
Livaï sentit son cœur jouer la salsa.
Il recula, et baissa la branche. Il la reposa sagement dans son pot, mais il semblait qu'il était trop tard. Il se mordit les lèvres.
Etrangement, même si le thym était un excitant, Hange avait un visage serein. Elle se retourna vers la fenêtre, y perdit son regard un instant puis attrapa leurs deux verres pour les poser dans l'évier.
-J'avais un truc à te montrer, tu viens ?
Il la suivit. Elle entra dans une petite pièce encombrée par un lit, des étagères et un bureau, où elle se mit à fouiller dans un coffre de bois qui était à peu près aussi ordonné que le reste. Livaï s'avachit sur le lit, mains dans les poches, et la regarda s'affairer. Son expression changeante (de déterminée à rêveuse, de rêveuse à perdue, de perdue à pétant le feu) était tout bonnement fascinante. Il essaya d'occulter les boutons de chemise, toujours dimanche avec lundi, qu'il avait envie de détacher pour les rattacher proprement. Le détail l'obsédait. Ça commençait à lui taper sur les nerfs. Mais à côté de ça, elle paraissait si… épanouie ?
-Et voilà !
Elle se redressa enfin, un petit cahier à la main.
-C'est bon, j'ai trouvé. Je…
Elle s'arrêta en plein geste pour le dévisager.
-C'est bizarre, dit-elle. Erwin s'assoit toujours au bureau, et raide comme un piquet. Pas grave, j'arrive !
Elle se jeta littéralement à ses côtés. Elle se cala, trouva son petit confort, puis ouvrit le cahier sur leurs genoux.
Livaï reconnut immédiatement l'écriture changeante à laquelle il avait eu affaire dans son autre carnet. Le style était le même. Un bloc central de texte, qui courait sur une moitié de longueur de page, et encadré de flèches et d'annotations en tout genre. Il y avait aussi les petits gribouillis. Les trucs indéchiffrables. Les dessins, les quantités mystérieuses.
Etait-il seulement possible qu'Hange ait eu le temps de remplir tout un cahier entre aujourd'hui et la perte de son carnet ?
-Ce sont mes anciennes recettes, expliqua la chef. Etant donné que j'ai perdu le nouveau…
-En fait, il est chez...
-…j'ai ressorti les vieilles. Il y en a plein qu'on n'a pas adaptées au restaurant. Je voulais les montrer à Erwin, mais je crois qu'il préférerait que j'aille de l'avant. Bien sûr, je peux toujours m'inspirer de ce que j'ai déjà fait mais…
Et c'était reparti.
Hange s'appuya sur son épaule. Il ne fit pas de remarque sur son comportement envahissant. Ses oreilles glissaient de manière irrégulière de In à Off, au fur et à mesure du flot de paroles. Les lèvres d'Hange dansaient comme des ailes de papillon. Elle avait une étrange odeur épaisse, capiteuse, qui oscillait du miel à l'arnica. Ce n'était pas désagréable. Elle diffusait une douce chaleur qui lui fichait une boule dans le ventre. Livaï tentait de se focaliser sur ses explications, mais autant imaginer les goûts et les parfums le fascinait, autant son esprit se mettait à divaguer lorsque le cou découvert de la jeune femme, à la hauteur de son visage tel qu'ils se tenaient, lui faisait se poser de questions étranges non sans rapport avec les cinq sens.
Elle l'acheva finalement en parlant d'une alliance de fèves, de coriandre et des diverses chairs de poisson qu'elle avait testées avant de se rallier à sa recette finale. Même avec l'incroyable capacité d'Hange à éveiller l'appétit, la fatigue eut raison de lui.
Il s'endormit comme une pierre. Hange s'en aperçut lorsque sa tête tomba sur son épaule. Elle sursauta, rosit, puis sourit.
-Hé Livaï, tu n'es plus avec moi ?
Devant son absence de réponse, elle décréta qu'elle ne s'était pas trompée. Elle regarda son réveil. Il était trois heures du matin.
Elle n'eut pas le cœur de le réveiller. Livaï paraissait un peu moins grognon lorsqu'il dormait. Plus détendu. Il ne souriait pas, mais il avait l'air moins tourmenté. Hange referma son cahier. Elle repoussa précautionneusement la tête du jeune homme contre le mur, puis elle laissa son buste glisser le long du papier peint, jusqu'à ce qu'il se retrouve allongé. Quelques minutes plus tard, elle s'endormait sur l'autre rebord en contemplant sa figure assoupie.
xxx
Lorsque Livaï ouvrit les yeux, il eut la surprise de découvrir une masse d'origine inconnue devant ses yeux. Il découvrit après quelques secondes d'observation qu'il s'agissait d'une main, puis que cette main était reliée à un bras et qu'au bout de ce bras reposait un corps. De toute évidence, il n'était pas chez lui. Lorsqu'il se releva sur le matelas, étrangement moelleux soit dit en passant, et émergea définitivement de sur les draps brun-rouge, il put enfin reconnaître la personne qui s'était endormie au pied du lit, ou qui en était tombé.
Hange n'avait pas ses lunettes. Cela troubla un instant son cerveau, qui cherchait en vain à combler le vide sur ses traits. L'absence des précieuses binocles lui donnait un visage plus fin, moins masculin, et inexplicablement fauve. Hange n'avait plus l'air d'Hange. Ses joues paraissaient plus grandes, ses cils plus longs et broussailleux.
L'esprit de Livaï se mit un instant sur « Pause » lorsqu'il s'arrêta sur ses lèvres entrouvertes.
Ses souvenirs étaient encore confus.
Ils lui revinrent lorsqu'il se releva et aperçut, rangé bien droit sur un coin du bureau, le cahier de recettes de la jeune chef. Il se demanda comment il avait pu s'imaginer quelque chose – surtout qu'Hange était Hange, et puis elle était habillée –, mais le mal était fait. Livaï se leva et enjamba précautionneusement la silhouette d'Hange, en prenant garde de ne pas la réveiller. Puis il quitta la chambre, referma la porte en silence, et se mit en quête d'une salle de bain.
Il la trouva finalement après deux portes poussées. Il avait entre temps eu le privilège de découvrir qu'Hange possédait bel et bien un aspirateur, bien qu'il doutât de son usage régulier. Arrivé à bon port, il ouvrit le robinet du lavabo, laissa couler l'eau un instant, et se passa le visage en-dessous lorsqu'il fut sûr qu'elle était bien froide. Lorsqu'il releva les yeux, il croisa le reflet d'un espèce de chat sauvage, aux immenses cernes, dont les cheveux mouillés retombaient pathétiquement comme des queues de rat sur le haut de ses pommettes. Il chassa l'eau de ses paumes et se lava sommairement la figure. Puis il se redressa et inspecta ce qui l'entourait.
Sans surprise, Hange n'avait pas de baignoire. Une douche au ras du sol faisait l'angle, ses portes de plexiglas cassées, posées dans un coin et remplacées par un rideau sommaire. L'endroit était sombre, inhospitalier. Il ne donnait pas envie de s'attarder. Au-dessus, une corde à linge arborait une poignée de pinces colorées, de travers.
Il sortit.
Aussitôt, l'odeur de poussière et de sueur l'assaillit. Il ne s'en était pas rendu compte au réveil. La chambre devait en être tellement imprégnée qu'il s'y était habitué dans son sommeil, sans en avoir conscience. Il fronça le nez, puis il alla ouvrir les fenêtres pour aérer. Après quoi, l'esprit allégé par le sens du devoir accompli, il retourna à la chambre pour voir si Hange dormait toujours.
C'était le cas. Les doigts de sa main droite étaient recourbés en un poing qui serrait le tissu de son lit. Son souffle paisible faisait voleter une mèche de cheveux qui venait régulièrement se poser sur sa bouche, avant d'en être repoussée par l'expiration suivante. Les rayons du soleil filtraient à travers le sommaire bout de tissu qui remplaçait les stores.
Hange semblait imperturbable.
Livaï jeta un coup d'œil au réveil : neuf heures. Même avec son organisme de militaire, il avait réussi à dormir un moment. Il semblait qu'Hange n'était pas près de se réveiller, elle. Par instants, un discret petit ronflement de bienheureux s'échappait de sa gorge.
Livaï se pencha au-dessus de son visage et joua un instant à la chatouiller avec ses propres cheveux. Elle ne réagit pas le moins du monde. Cependant, il y avait quelque chose de jouissif à chercher des noises à la supérieure qui lui pourrissait la vie en permanence, même involontairement, qui le poussait à faire plus, à la torturer dans son sommeil. C'était d'une efficacité peu probante alors il dut insister – sans grande délicatesse –. Par accident, ses doigts rencontrèrent la joue de la jeune femme.
Il les leva, troublé.
Ses doigts rejoignirent l'arc régulier du menton de la jeune femme. Ils le frôlèrent, lentement une seconde.
La crainte de la réveiller le fit renoncer à son geste.
Hange n'avait pas bougé. C'était peut-être une simple impression mais ses ronflements s'amplifièrent une seconde. Livaï se redressa, sortit de la pièce et essaya d'ignorer la sourde obsession qui montait en lui sur le fait qu'elle était une putain de femme.
Lorsqu'il se retrouva immobile dans le couloir, il inspira un grand coup et fit le vide dans son esprit. Tout allait bien. Hange ne s'était pas transformé en monstre, aucun troisième bras ne lui avait poussé. Elle était toujours aussi brute de décoffrage, toujours aussi sale et bordélique, et le fait qu'il vienne de prendre conscience qu'elle appartenait à la seconde moitié de l'espèce humaine, celle qui habituellement mettait du rouge à lèvre et des minijupes, et qui faisait secrètement baver les hommes plutôt que plaisanter avec eux en se tapant les cuisses, ne l'avait pas changée en… en une…
…vous savez, ces choses qui vous font dire qu'on n'appartient peut-être pas au même genre homo sapiens. Parce qu'elles sont trop… trop…
Oui. Hange avait un sexe. Jolie découverte.
Semblable à celle du très ragoûtant mouton de poussière qui entra dans son champ de vision.
Livaï fit quelques pas à travers l'appartement il s'arrêta sur le seuil. Il ne savait pas s'il était correct de quitter un logement dans lequel il avait été invité sans en saluer le propriétaire. Une pensée très dérangeante lui souffla que ça faisait « coup d'un soir » (sauf que Hange aurait été le dernier des derniers personnages de coup d'un soir, du moins tel qu'il se l'imaginait… et en fait…).
Finalement, un nouveau mouton traître rencontra son œil de lynx et il fit volte-face pour dégainer la serpillière.
Il la dégota sous l'évier de la cuisine. Prétendre qu'il n'avait pas envisagé que le logis d'Hange en fut dépourvu aurait été un mensonge, mais il fut bien content de trouver contredite sa supposition langue-de-pute, et de ne pas avoir à aller chercher la sienne chez lui. La pensée que faire le ménage chez autrui était peut-être impoli ne l'effleura même pas. Les huit que formaient le balai sur le sol avaient un côté terriblement apaisant. Cela lui vidait l'esprit.
Après cela, il se servit de la serpillière comme d'un patin, fit la poussière à l'éponge – il ne s'était pas trompé, Hange lisait des bouquins de chimie. Il y en avait plein ses étagères –, ouvrit en grand toutes les fenêtres et quitta l'appartement.
Le four indiquait dix heures et quart lorsqu'il arriva chez lui. Il posa son peu d'affaires et alla se doucher – une longue douche glaciale et ressourçante comme il en prenait après les guerres en cuisine. Après quoi il s'habilla, se passa un coup de peigne dans les cheveux, enfila une chemise propre. Il était enfin en état de commencer la journée.
Il se rendit dans le hall, attrapa la sacoche d'Hange et ressortit. Il avait embarqué les clés avec lui, aussi put-il entrer sans crainte de la réveiller. L'appartement était toujours aussi silencieux, comme vide. Il posa le sac de la jeune femme sur sa table de salon.
Livaï jeta un coup d'œil à sa montre. A onze heures, il était peut-être temps de réveiller la Belle au Bois Dormant. Il poussa la porte de la chambre d'Hange.
La pièce sentait le fauve. Des semaines sans aération y avaient rendu l'air irrespirable. Livaï se demanda comment il avait pu y entrer la veille. Probablement avait-il été victime de sa bonne charge d'alcool dans les veines.
Le désordre n'avait pas perdu de sa superbe. Les draps, toujours froissés, n'avaient pas bougé d'un poil. Le semblant de rideau n'avait ni été tiré, ni été dégagé. Le bureau était toujours un chef-d'œuvre de chaos. Dans tout cela, une seule chose avait changé depuis son départ : il n'y avait plus personne au bas du lit. Ni dessus. Hange avait disparu.
Livaï ferma sans regret la porte de la chambre. L'atmosphère suffocante ne lui manquerait pas.
Il la trouva dans la cuisine, débraillée avec sa chemise à demi ouverte et ses cheveux noués à la va-vite en une sorte de palmier. Lorsqu'il s'immisça dans la pièce, elle leva les yeux d'un grand saladier de verre et laissa tomber son fouet. Sur une planche de bois rayée par l'usage avaient été découpés de minuscules dés de poivron vert et rouge. Elle leva vers lui des yeux brumeux.
-Ah, c'est toi Livaï.
Il tiqua. Elle ne paraissait pas étonnée le moins du monde.
-Perspicace. Qu'est-ce que tu fous ?
Il s'approcha d'elle et fit tourner le saladier d'une pichenette.
Hange se redressa d'un seul coup, le faisant sursauter. Il eut un mouvement de recul. Derrière ses lunettes, ses yeux chocolat brillaient d'une lueur… passionnée... et quiconque connaissait un minimum Hange Zoë savait que ce n'était pas de très bon augure.
-Tu tiens vraiment à savoir ? demanda-t-elle, trépignant sur place.
-Si je te demande.
Elle fit tournoyer sa cuillère en bois au bout de son index. Il se tendit, méfiant. Elle lui posa un bras sur l'épaule.
-Ce que tu vois, mon cher Livaï, dit-elle joyeusement, est notre futur cannelé provençal. Confectionné avec beaucoup d'amour, un peu de sarcelle lorsque j'en aurai sous la main, un fond de pâte inspiré de l'aïoli et une hauteur parfumée avec beaucoup de sarriette. Je n'ai pas encore les détails mais je sens que ça va être une tuerie.
Elle laissa échapper un rire jubilatoire.
Livaï se dégagea d'un geste brusque.
-Tu cuisines ?
-Quel sens de l'observation.
-Tu viens de te réveiller. Tu n'es pas lavée, ni habillée. Tu te mets aux fourneaux alors que tu es couverte de germes et d'odeurs qui te masquent à coup sûr le goût de ton plat. C'est dégueulasse. Vraiment Hange, tu ne peux pas faire un effort ?!
Il détourna la tête, pris par une envie de vomir.
A ce moment, il s'aperçut qu'elle venait réellement d'émerger. Sa chemise trop longue couvrait tout juste ses fesses, et dévoilait ses cuisses nues. Livaï eut un froncement de sourcil agacé. Il ignora la partie de son bas-ventre qui chauffait.
-Sérieusement ?! râla-t-il. Tu ne portes même pas de pantalon ?
Hange baissa les yeux.
-Ah, oui. Tu as raison.
-C'est tout ce que ça te fait ? Mais va t'habiller, bordel !
Il l'attrapa par l'arrière de sa chemise et la tira en arrière.
-Arrête, tu vas déchirer mes fringues !
-Pour ce que ça me fait ? Ce truc n'est plus un vêtement, je ne m'en servirais même pas comme chiffon. J'aurais trop peu envie de salir mes chaussures si je les cirais avec !
Il l'emmena de force. Hange, contrainte et forcée, se retrouva traînée dans sa propre salle de bain. Livaï l'y lâcha. Elle se retint de justesse au lavabo.
-Ceci, dit-il en attrapant la savonnette entre le pouce et l'index et en la suspendant devant son nez, clairement dégoûté, est du savon. Lorsque tu le frottes, avec de l'eau, il forme de la mousse. Jusque-là, tu saisis ?
-Je me suis déjà lavée dans ma vie.
-On ne dirait pas. Quand était-ce la dernière fois ?
Il fronça le nez.
-Je me lave les dents tous les jours. Sans ça, je ne perçois pas correctement le goût des plats. Et puis l'acidité sur les papilles n'est pas très agréable. Ça déforme trop ma perception.
-Encore heureux. A quand remonte ta dernière douche ?
Hange resta silencieuse.
Livaï eut un reniflement méprisant.
-Je disais donc, que quand tu frottes ton savon, il forme de la mousse. Et c'est cette mousse que tu vas t'appliquer sur le corps. Vu ton état, l'eau devrait ressortir marron d'ailleurs. Tu n'as pas de shampooing ?
-Sous le lavabo.
Livaï se pencha. Il fouilla quelques instants et extirpa une bouteille.
-Aux orties et au citron ? Bon, parfait, dit-il en la lançant, tu vas me foutre ça sur ton crâne.
Hange le rattrapa au vol.
Livaï fit couler un filet d'eau dans la douche, la laissa chauffer, et la désigna à Hange.
-Besoin d'explications supplémentaires ?
Hange fit non de la tête.
-Bien, lâcha-il. A moins que tu aies besoin de moi pour te frotter le dos, je crois que tu peux te débrouiller toute seule. Je te laisse essayer.
Il sortit de la salle de bain et ferma derrière lui.
-Et tu ne sors que quand tu seras propre ! cria-t-il à travers le chambranle.
Il resta en face pour anticiper une tentative de sortie. Mais Hange n'en fit rien. Il y eut un long silence, puis on s'agita enfin de l'autre côté. Il y eut le son de vêtements qu'on retire, puis le froissement des rideaux. La chute de l'eau s'amplifia et Livaï put s'éloigner l'esprit aussi tranquille qu'il puisse avoir, avec dans la cervelle l'image perturbante d'une Hange se déshabillant et se mettant sous une douche.
Il se rendit dans la cuisine. Deux saladiers traînaient près de l'évier, sans compter la vaisselle non faite. Il considéra un instant l'idée de les jeter par la fenêtre, puis il se souvint que les piétons appréciaient peu les jours de pluie – encore moins lorsque l'eau était remplacée par de massifs objets de verre – et, dans un rare instant de mansuétude, se décida à faire la vaisselle.
Il s'épongea le front et les mit à égoutter. La préparation d'Hange le narguait sur la table.
-Des cannelés, grommela-t-il. Aucune originalité.
Il semblait que le génie de la chef se perde, après tout.
Il y trempa prudemment une petite cuillère. Il goûta.
La pâte était plutôt classique. L'ensemble semblait intéressant. Livaï se doutait que dans son petit appartement, Hange ne pouvait pas conserver assez d'aliments pour obtenir une diversité intéressante, a contrario du laboratoire du restaurant. Cependant, même non cuite, il devait admettre à la recette un certain potentiel. Il soupira intérieurement et alla laver la cuillère.
A cet instant, il s'aperçut que l'eau avait cessé d'être tirée. Cela lui paraissait un peu tôt mais savait-on. En cas de besoin, il renverrait la grande perche se récurer. Il sortit vérifier.
Il tomba nez-à-nez avec Hange, à moitié nue, une serviette posée sur les hanches et son soutien-gorge sale remis, balayé par ses cheveux humides.
Il vira au rouge écrevisse.
-Qu'est-ce qui ne va pas, cette fois ? se plaignit la jeune femme.
-Va t'habiller, répondit-il, incapable de détacher le regard.
Son timbre sonna mécanique.
Bordel. Hange était une femme. Hange était vraiment une putain de femme.
Hange haussa négligemment les épaules, puis elle fit volte-face. Il regarda ses hanches balancer tandis qu'elle marchait vers sa chambre. Hange avait un dos musclé, des abdominaux sculptés comme peu d'hommes pouvaient se vanter de posséder et une poitrine discrète, sans doute réduite par l'exercice. Mais même dans un soutien-gorge blanc et sans dentelle, elle était…
Bordel.
Elle marchait pieds nus. Les muscles jouaient à l'arrière de ses mollets. Elle les avait sculptés comme des mollets de cycliste, ce qui manquait un peu d'élégance, mais cela le perturba assez pour qu'il ne hurle pas en voyant la traînée d'eau sale qu'elle laissait derrière chacun de ses pas.
Elle s'était à peine séchée. Les gouttes d'eau couraient lentement le long de sa nuque, de ses épaules et de son dos, jusqu'à ses cuisses et le creux de ses genoux, puis à ses talons. Elles se succédaient. Ses mèches mouillées en charriaient dans leurs secousses.
Hange entra dans la chambre, et Livaï voulut se gifler.
Il s'appuya au mur non sans méfiance et attendit.
Hange ressortit finalement avec une chemise bordeaux à demi boutonnée et un short noir. Elle avait enfilé une paire de baskets qui dégageaient des relents de fromage – probablement du Münster –.
De l'utilité de se laver, songea Livaï avec un petit rire intérieur, dégoûté.
-Satisfait, Monsieur le Tyran ?
Il déglutit. Une goutte avait échoué sur sa jambe.
Il retint une remarque acerbe. Il hocha le menton.
Hange secoua la tête, ses cheveux toujours humides arrosant ce qui l'entourait, Livaï compris. Il lui fit les yeux noirs.
Elle lui offrit un immense sourire.
-Bon ! Puisque tu es là, que penses-tu de m'aider en cuisine ?
-Pourquoi ressens-tu le besoin de cuisiner alors que tu es en congé ? soupira-t-il. Tu passes déjà ton temps à ça en semaine. Tu n'as pas d'autres trucs à foutre, lire tes putains de bouquin de chimie ?
Elle lui offrit un regard scandalisé.
-Mais parce que j'aime ça ! De plus, je viens de perdre tous mes derniers projets avec mon carnet. Je ne peux pas décemment laisser filer les idées qui me viennent alors que j'ai déjà du retard en la matière !
Livaï eut un soupir ennuyé. Il allait devoir lui dire que son sac, et le précieux carnet avec, étaient présentement posés sur la tabler de son salon. Pas que leur disparition fut de sa faute, mais le hurlement de joie qui allait en résulter lui faisait crisser les dents d'avance.
Par malheur, Hange prit ce silence pour un acquiescement.
-Parfait ! se réjouit-elle. Puisque tu es d'accord, on n'a qu'à s'y remettre !
Livaï voulut sortir une remarque acerbe. Elle se bloqua dans sa gorge.
Il venait de remarquer qu'elle avait des yeux couleur chocolat. On aurait dit deux saladiers pleins de Valrhona fondant au bain-marie, délivrant son arôme délicieux dans toute la pièce. Et l'étoile qui y brillait… cette étoile, si on y réfléchissait…
Eh bien, c'était stupide mais il y en avait deux.
La review est le pourboire de l'auteur )
