Juré, j'ai pas vu le temps passer.
TT_TT
3 . Les pieds dans le… PLAT
« Hange m'a… hm, oubliez. Elle m'a taxé. Encore. »
ou
Les pieds dans le plat. Quand le vin est tiré...
"La découverte d'un mets nouveau fait plus pour le genre humain que la découverte d'une étoile". Anthelme Brillat-Savarin.
(Savarin… miam !)
-C'est bizarre.
-Quoi ? demanda Ymir.
-Le chef Livaï. Il a l'air perdu dans ses pensées, remarqua Reiner en embarquant une série d'entremets.
Il débarqua en salle, virevolta entre les tables, et déposa ses précieuses assiettes devant quatre clients stupéfaits.
-Sorbet au cerfeuil et son biscuit de sésame. Je vous souhaite une très agréable dégustation.
Il retira un verre à pied d'une cliente qui ne buvait pas, remplit les verres de deux autres attablés, récupéra une salière surnuméraire, et s'éloigna comme un courant d'air pour répondre à la demande d'une autre table. Au fond, Berthold installait deux personnages importants qui voulaient à tout prix être assis près d'une fenêtre. Il lui fit un clin d'œil complice et fila chercher deux assiettes de soupe jardinière. Elles sentaient bon le beurre et les carottes.
Ymir lui tapa l'épaule, désignant Livaï, étrangement calme. Il faisait flamber ses aiguillettes avec le regard lointain, peu conscient de la flamme bleue qui dévorait le cognac dont il avait aspergé sa volaille.
La porte battante, celle de l'intérieur, battit. Ymir se mit automatiquement au garde-à-vous tandis que la chef Hange se glissait dans les dos, piochait dans les plats et redressait les poignets mal positionnés.
-Connie, ta sauce n'est pas assez assaisonnée. Armin, raffermis ton bras lorsque tu bats le fouet. Voilà. Tu dois avoir le coude le long du corps. Le maintien droit. C'est bien. Là, tu as plus de force. Mikasa… mmmmmmhhh… Purée c'est bon, ce machin ! Qui a inventé ça, déjà ?
Mike lui fila un coup dans la cuisse.
-Ouhlà, du calme ! Livaï, fit-elle en se tournant d'un coup, tu as filé quoi à Christa ?
Le sous-chef parut se réveiller. Il battit des paupières et la fixa un instant – Connie chuchota quelque chose à ce sujet à l'oreille de Jean –.
-La plonge, pourquoi ?
-Je me disais bien que je ne la voyais pas.
Hange se frotta les mains.
-Bon, je te la pique ! Elle ne rate rien d'important. Christa, ma chérie ? fit-elle en tapotant l'épaule de la demoiselle.
Celle-ci sursauta.
-O-Oui ?
-Tu as entendu ce que j'ai dit ?
-Oui…
-Parfait. Lâche cette soupière, je t'embarque. De toute façon, l'heure pleine de ce midi est passée. Sacha ! En cas d'urgence, c'est toi qui t'en charge, entendu ? Bien. Allons-y. Toi et moi, je sens qu'on va faire de grandes choses…
Elle l'embarqua vers la sortie.
Livaï se tendit. Il cessa de contempler ses aiguillettes. S'il ne faisait pas attention, elles allaient mal finir.
Il dressa son assiette. Les fines aiguillettes, tranchées, l'épeautre, les légumes émincés et légèrement grillés, la disposition artistique d'un filet de sauce qui formait une spirale sur le fond, les trois coups de pointe de fourchette. Il poussa l'assiette et jeta un coup d'œil à l'endroit où les deux jeunes femmes avaient disparu.
-Mikasa, dit-il. Saute sur ta chance. Je te laisse ma place, fais-toi seconder par Eren. Je vais voir ce qu'elles foutent avec l'autre cinglée.
-Oui, chef !
Livaï lâcha sa spatule. Il quitta la cuisine.
Hange avait recommencé. Recommencé à quitter les fourneaux à la moindre occasion pour s'adonner à ses petites expériences. Ça ne pouvait plus durer, pas lorsque Petra manquait toujours à l'appel. Ils allaient finir par rencontrer une catastrophe au prochain rush, et là, il n'y aurait pas de temps pour se lamenter.
Il ouvrit la porte du labo à la volée, et vit Christa faire un bond.
-Donc voilà ce qu'il nous manque, dit Hange, pas perturbée le moins du monde.
-Hange, pressa-t-il. On a besoin de toi en cuisine. Je ne sais pas si tu te rappelles, mais c'est toi la chef.
Elle se tourna.
-Tu tombes bien, mon petit Livaï. Je crois que je le tiens. Mon vieil amour. Christa n'a pas le palais d'Eren, mais elle croit avoir trouvé ce qu'il nous manque pour exécuter le chocolat Royal.
Le chocolat Royal était l'héritage du chef Reiss, un pâtissier légendaire décédé sans transmettre sa recette à personne. Christa, comme Eren, avait été embauchée par cet extraordinaire coup de piston : elle avait bu plus de chocolats chauds made in Reiss que la totalité des mortels. Hange avait un jour goûté le breuvage et avait développé pour celui-ci une véritable obsession. Voilà pourquoi la très maladroite blondinette se retrouvait dans les pattes des cuisiniers plus d'heures que nécessaire.
Livaï secoua la tête.
-Tu m'en vois ravi. Maintenant, viens. Mike t'attend.
-Pourquoi tu ne t'en occupes pas ? Tu es excellent aux fourneaux. Nous savons très bien tous les deux que tu pourrais fabriquer n'importe quelle pâtisserie les yeux fermés. Je suis sûre que tu es même meilleur que moi.
-Mes dons ne sont pas la question.
Il ferma les yeux et souffla.
-Le problème, c'est que nous manquons de bras. Alors maintenant, tu vas décoller de cette fichue antre et venir nous aider ! Et Christa, tu ne restes pas avec elle ! Allez, file, ou je te laisse à la plonge pour la semaine !
La blondinette blêmit.
L'autorité, c'était Livaï, pas Hange.
Elle fila. Une veine battait sur la tempe du cuisinier et elle n'avait aucun désir d'assister à son explosion. Il n'y avait bien qu'Eren pour ne pas se rendre compte des moments où il fallait faire profil bas.
-Ramène-toi, Hange, dit-il une fois qu'il l'eut regardée disparaître. J'ai pas que ça à foutre.
La jeune femme lui avait de nouveau tourné le dos. Il eut la ferme intention de lui tordre le cou – avec un peu de chance, Erwin serait clément quant à son acte et il serait promu. Et là, plus de supérieure fantasque pour lui pourrir l'existence –.
-Tiens, fit-elle en se retournant brusquement. Ne me dis pas que ce n'est pas délicieux.
Elle se jeta sur lui, lui attrapa le menton, lui ouvrit la bouche de force… et y fourra une cuillère à soupe.
Livaï n'eut pas le réflexe d'esquiver. Le métal claqua sur ses dents, s'y faufila, déversa son contenu sur sa langue. Il la repoussa trop tard, sans réfléchir au fait que ce réflexe retardé était certainement salvateur pour sa blouse. Le liquide s'infiltra dans sa bouche. Et tout de suite, ce fut l'explosion.
Les saveurs affluèrent. Brutes, suaves, fines, d'avant et d'arrière de bouche. Il se retrouva noyé sous leur puissance. Le chocolat n'était ni trop froid, ni trop chaud, et avait une délicieuse consistance légèrement crémeuse. Le mélange était étonnant – la douceur sucrée de la pomme, le râpeux de la cannelle, les pétillements de gingembre, la caresse de la vanille, l'acidulé d'une pointe, à peine perceptible, d'orange amère… –. Il se sentit happé. Noyé.
Projeté au paradis.
Il en avait le tournis. Le monde était flou, la silhouette d'Hange proche et oscillante.
Il déglutit.
-Tu prétends, articula-t-il difficilement lorsqu'il cessa de voir toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, qu'il manque quelque chose à ce machin. Tu veux achever la clientèle ou quoi ?!
-C'est le chocolat Royal dont on parle, remarqua Hange.
Il la dévisagea.
Elle était folle. C'était donner des truffes aux cochons.
Ils allaient faire payer ça une fortune.
Hange trépignait, visiblement contrariée par une chose qui lui échappait. Elle tournait en rond dans la cuisine, claquait des talons. Il s'accouda au plan de travail pour reprendre son souffle.
-Qu'est-ce qui te prend ?
-Il manque des ingrédients, dit-elle, soucieuse.
-Tu es folle ?! Tu veux massacrer cette pépite ?!
Elle lui envoya un regard équivoque. Elle posa ses mains sur les épaules du cuisinier et approcha le visage au ras du sien. Yeux dans ses yeux. Il fallait bien que Livaï découvre que ses joues n'avaient pas encore atteint leur température maximale avec le chocolat.
-Ceci, mon petit Livaï, dit-elle lorsque leurs nez se frôlèrent, est la raison pour laquelle Erwin me veut pour chef plutôt que toi.
Hange, lorsqu'elle était passionnée, avait les pupilles qui devenaient immenses et les yeux scintillants. Et ses lèvres… et ses lèvres…
Et ses putains de lèvres…
-Dégage, dit Livaï avant de commettre une action qu'il aurait regrettée.
Il lui fila un coup dans le ventre. Hange encaissa. Pour une raison inconnue, elle était de nouveau sur son petit nuage (de folie).
Il se dégagea et frotta sa blouse, là où elle l'avait touchée.
-Oh allez, je ne suis pas si sale que ça.
Il lui jeta un regard assassin mais ne répondit pas. Par une mystérieuse force du destin, Hange avait retrouvé ses cheveux fous, et sa coupe d'échappée de l'asile battait devant son visage. Elle avait les joues rouges à force de se passionner.
-Non, tu n'es pas sale, tu es pire que ça.
-Quoi qu'il en soit, je veux que tu libères Eren demain matin. Je l'emmène au marché aux épices. Il est temps que ce mioche voie de ses propres yeux l'étendue son ignorance.
Il y avait des changements de sujet auxquels il était difficile de répondre.
xxx
Eren regardait avec émerveillement autour de lui. Il dévorait des yeux le chatoiement des couleurs et la diversité des formes, et semblait s'accrocher au plus petit détail, à la moindre bizarrerie, comme un aveugle qu'on croyait incurable et qui verrait le jour pour la première fois. Il traînait les pieds, s'éparpillait. Il passait son temps à s'approcher, à humer, à tirailler ses poumons dans l'espoir de ne rien manquer.
Hange, elle, sautillait devant. Livaï avait toute la peine du monde à empêcher les deux personnages de se séparer dans la foule.
-Tu vois, ceci, dit Hange en attrapant une étrange structure brun sombre, dure, en forme de fleur. C'est de l'anis étoilé.
-De la badiane, corrigea Livaï.
-C'est pareil.
Hange broya l'étrangeté entre ses doigts avant de la rejeter sur l'étal.
-Les nôtres proviennent du Japon. Lorsqu'on n'en a plus, on privilégie les Philippines. C'est cultivé un peu partout en Asie du Sud-Est, mais on a nos producteurs spécialisés, un peu comme avec tout le reste. La farine provient toujours des mêmes endroits. On s'assure de la qualité. Bon, on ne contrôle pas toujours tout, comme avec le chocolat où on part de préfabriqué, mais on privilégie certains numéros de série pour leurs arômes.
Hange tournoya sur elle-même. Eren sursauta à ses basques.
-Tiens ! Le chocolat ! Il faudra que je t'emmène à une dégustation un de ces jours ! C'est comme avec le vin, sauf que pour ça on n'est pas pressés, il y a Henning et Gerger.
Ils étaient devant un nouveau panier. Hange s'arrêta et saisit une pincée de graines.
-Du roucou. On s'en sert parfois comme colorant alimentaire. Ça donne une sympathique couleur orange. Et…
-C'est quoi ? fit Eren en s'approchant d'une autre corbeille massive.
-De la myrte. Je n'utilise pas trop ça. Oh ! des fleurs de violette ! fit la chef en accourant vers un nouvel étal. Ils sont fous de les exposer comme ça, elles vont s'abîmer !
Elle en attrapa une.
-Hmm… Eren, sens-moi ce parfum.
Le garçon n'eut pas le choix lorsqu'elle lui en colla sous le nez. Il respira une bouffée.
-…Je… je connais…
-Encore heureux, grommela Livaï sur le côté.
Ils étaient devant un immense champ de bocaux parés de mille et une couleurs, tous emplis de fleurs et de pétales. Eren ouvrit une bouche béante, apparemment peu habituée au spectacle. Livaï chopa par le col Hange qui s'éloignait déjà.
-On utilise des fleurs en cuisine ? demanda un Eren bouche bée.
-Bien sûr, cingla Livaï, qu'est-ce que tu crois ? Roses, capucines… Le safran aussi. La plus chère. Ce sont des pistils d'une fleur, une espèce de crocus. On les achète plus cher que l'or. Hange adore la botanique, elle devrait se faire un plaisir de t'expliquer…
Il lui lança une œillade menaçante.
-Oui, oui… dis-moi Eren. Tu connais la différence entre le thym, la sarriette et le serpolet ?
Elle l'entraîna par la manche en parlant. Livaï soupira. Hange était impossible. Il ignorait si elle n'était pas trop dispersée pour enseigner à Eren. Mais celui-ci, malgré ses attaques de frayeur, semblait l'apprécier. Il les regarda s'éloigner, Hange le bras enroulé sur l'épaule du marmiton, avant de se décider à les rattraper.
Epuisante.
Il s'approcha. Aussitôt, l'odeur du thym envahit ses narines.
Un bref tournis.
Il était chez Hange, et cette idiote lui faisait son discours sans faiblir… et elle avait ce putain de sourire à la con qui lui fichait la chair de poule…
Livaï se secoua.
-Qu'est-ce que c'est ? fit Eren.
-De l'aneth. On en met beaucoup dans le poisson. Dans les salades aussi, et les sauces, et certaines viandes…
-C'est bon, je suis sûr qu'il a bossé ses accords.
-Et ça ?
-Tu n'as jamais vu de ciboulette ?!
-Ne sois pas sec avec lui, Livaï. Il apprend bien, n'est-ce pas Eren ?
Le garçon esquissa un sourire gêné. Hange repartait déjà devant, les oubliant totalement. Elle sautillait, mue par des ressorts. Livaï tira Eren par la manche pour l' « aider » à suivre le rythme. Ils la rejoignirent devant une nouvelle caverne d'Ali Baba.
-Des racines ?!
-Touche pas à ça, c'est dégoûtant. Trente-six mille personnes t'ont précédé. Tu vois Hange ?
Eren hocha la tête.
-Imagine cinquante exemplaire de cette tarée passant devant toi.
Le garçon déglutit. Il considéra les paniers d'un autre œil.
-Mais ça va aller dans des assiettes… blêmit-il.
-C'est un étal. C'est pour attirer le chaland. La portion vendue n'est pas en pâture aux passants. Et puis, après, la plupart de ces choses-là sont cuites. Une bonne vieille stérilisation et le… problème… est réglé.
Il hocha la tête.
-Hange ! Te barre pas, on a besoin de gingembre !
Hange lui adressa un sourire rayonnant. Livaï eut envie de la frapper, rien que pour la décharge électrique que cela lui envoya.
-Merci Livaï. Je ne sais pas comment je ferais sans toi. Mike s'est décommandé, je ne vois pas pourquoi il n'a pas fini ses profiteroles, et Eren est encore débutant. Je t'en dois une belle.
Livaï hocha froidement la tête. Il ne crut pas bon de préciser que c'était lui qui avait menacé Mike pour venir à sa place et que son retard était aussi bidon que sa capacité à remplacer le nez. Quelque chose le rendait malade, ces derniers temps, à l'idée de savoir Hange seule avec le nez ou Moblit – et oui, Eren comptait pour du beurre –.
Eren lui jeta d'ailleurs un regard de franche incompréhension. Livaï lui répondit par des menaces muettes si jamais il lâchait le morceau (étant donné toute la vaisselle qu'il se coltinait, le chef ne voyait pas pourquoi il arrivait encore à le terrifier, mais l'essentiel était que ça marchait et que quand Eren déglutissait une bonne fois et te sortait un « oui chef ! », c'était plié).
-Viens par là Eren, dit Hange en lui faisant une place devant.
Livaï se faufila dans leur dos. Au milieu de toutes les épices, l'odeur de sale d'Hange persistait. Avec son nez à la hauteur de la nuque de la jeune femme – ce qui le frustrait toujours autant –, il huma. Pourquoi, au beau milieu de ce coffre aux trésors, trouvait-il le parfum de la peau de cette folle aussi délicieux ? Elle puait - mais qui puait la noix de muscade et l'arnica, hein –.
-Des bouts de bois, s'étonna Eren.
-Non. De la réglisse.
-Ça ?
-Il faut croire, exhala Livaï d'une voix anormalement rauque.
-C'est la réglisse qui te fait cet effet ? s'amusa Hange.
Il la fusilla du regard. Incompréhensiblement, elle avait les pupilles dilatées.
-Quoi qu'il en soit, notre cher Livaï devrait en prendre. Ça aide à arrêter de fumer. N'est-ce pas fascinant, Eren ? (elle écarta en grand les bras en désignant le marché, forçant plusieurs clients à se pousser) Tout ce qu'on voit ici, ces épices. Tout a des vertus sanitaires extraordinaires. Ce n'est pas seulement bon, c'est un concentré de miracles.
Le garçon acquiesça.
-Tiens, le gingembre. Celui-là me parait correct. Montre le wasabi au petit, je vais aller discuter à l'arrière.
Livaï suivit l'éloignement de sa silhouette avec une expression peu amène. Lorsqu'elle eut disparu, il se tourna vers Eren. Celui-ci eut un mouvement de recul.
-Quoi ?
-Rien, dit le gamin. On dirait que vous êtes en colère.
Livaï ignora la remarque. Il balaya l'étal du regard. Finalement, il arrêta son choix devant une grosse racine droite de quatre à cinq centimètres de large. Il l'attrapa et la balança devant les yeux d'Eren.
-Tiens. Ça, c'est le wasabi. Je ne vois pas pourquoi elle a voulu que je te présente ce machin, on n'en utilise jamais. En plus, je ne peux pas piffrer le goût. Cette garce le sait très bien.
-Je soupçonne un message d'un autre genre, osa Eren.
Livaï le regarda dans les yeux. Il réfléchit un moment, puis balança la tête de droite à gauche.
-C'est un truc de japonais. Sinon, à la limite, on en foutrait dans le poisson, mais ne compte pas sur moi pour essayer ça. Je suis très satisfait de mes mélanges actuels, je n'ai pas besoin d'un truc pareil.
Il ne préciserait pas que sa mère l'en avait traumatisé à vie à force d'en mettre partout.
Hange revint, toute contente, les bras chargés de sacs gonflés à bloc.
-Je crois qu'on peut rentrer.
-Tu as acheté tout le magasin ou quoi ?
-Presque. J'ai pas mal de trucs à présenter à Eren, et puis il y a le chocolat Royal, s'auto-excusa-t-elle.
Livaï attrapa l'un des sacs. Soigneusement emballées à l'intérieur, il y avait les petites merveilles de leur cuisine. Il y avait fort à parier qu'un bon quart finirait au labo, mais ils étaient en manque de muscade et de laurier. Il paraissait évident que ces emplettes n'étaient pas superflues.
Ils revinrent à la voiture. Livaï démarra le moteur, pendant qu'Hange et le gamin bavassaient à l'arrière. Ou plutôt, qu'Hange bavassait et qu'Eren écoutait. Elle devait avoir quelques heures de discussions capitales à rattraper en sa compagnie. Livaï se crispa sur le volant. Son coup de sang faillit leur coûter un pneu lorsqu'ils frôlèrent le trottoir du giratoire.
Ils se garèrent au pied du restaurant. La voiture embaumait. C'étaient, de tout le mélange, la sauge et la citronnelle qui étaient les plus forts.
La portière s'ouvrit. Livaï chopa un sac et regarda à l'intérieur.
Il se figea.
-Eren, tu peux partir devant, dit-il. Hange…
Il s'extirpa de la voiture à la suite des deux autres. Il la ferma d'un clic, puis il fit signe au marmiton de disparaître d'un geste sec. Eren hésita puis hocha la tête. Livaï le regarda tourner au coin du mur.
Une fois qu'il eut disparu, il rejoignit Hange qui montait les escaliers. Il l'attrapa par la manche. La chef tenait trop de sacs pour protester.
Il lui brandit le sien sous le nez.
-Gingembre, énonça-t-il. Thym. Cannelle. Clou de girofle. Jasmin. Safran. Noix de muscade. Poivre de Cayenne. Coriandre. Céleri. Vanille. Bordel Hange, qu'est-ce que tu fous ?!
-De la cuisine, répondit-elle, moqueuse.
Elle eut un sourire entendu, puis se remit à monter les escaliers.
xxx
Hange rangeait les épices lorsqu'il rentra. Ils avaient une quantité astronomique de compartiments dans la réserve. La plupart des herbes avaient été rangées sur une seule ligne, les fleurs étaient à part, tandis que les classiques restaient à leur place dans l'ordre alphabétique. Livaï posa lourdement son reposoir.
-Tu veux de l'aide ? demanda Moblit en passant la tête par l'entrebâillement.
-Non non, ça ira, répondit Livaï à la place de l'intéressée. Je m'en charge.
Il attrapa à la va-vite une part de la commande, des clous de girofle, et les déversa dans leur conteneur habituel. Le bocal de plexiglas se retrouva vite rempli à ras bord. Il se hissa sur la pointe des pieds pour le remettre à son emplacement, puis s'empara des gousses de vanille.
Un son claqua sur le côté. Surpris, il vit Hange lui avancer le bocal.
-Prends ceux du bas, proposa-t-elle gentiment.
Il leva un sourcil.
-C'est pas le boulot d'Ymir, ça ?
-Oh, je n'ai pas voulu la déranger, fit-elle, évasive.
-Je n'en doute pas.
Il rechargea les flacons de service en thym. Il voulut attraper la cannelle.
Sa main rencontra celle d'Hange. Il lui jeta un regard courroucé. Non, il n'était pas maladroit. Oui, il venait d'échapper à un coup d'ongle dévastateur. Oui, c'était de la faute de la jeune femme. Non, il n'en démordrait pas.
Il n'était certainement pas d'humeur.
xxx
-Il se passe quelque chose entre Livaï et la chef ?
-Allez, t'as vu quoi cet aprèm ?
Eren se gratta la tête. Il tenta de s'extirper du flot de questions de ceux qui l'entouraient. C'était probablement peine perdue, mais c'était là que le mot « tenter » prenait tout son sens.
-Je vous assure qu'il n'y a rien, expliqua-t-il en s'arrachant à la poigne de Reiner.
Mikasa voyait d'un mauvais œil l'approche d'Ymir et d'Annie. Elle fit claquer sa langue.
-Vous êtes de vrais rapaces.
-Peut-être, dit Annie, mais au moins nous ne sommes pas aveugles.
-J'ai peut-être quelque chose qui pourrait vous intéresser, fit Eren. Voyez-vous, lorsque nous sommes rentrés du marché aux épices…
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-Qu'est-ce qu'il se passe aujourd'hui, bigleuse ?
Livaï n'avait certainement pas voulu parler de manière agressive. C'était plus fort que lui. Comme un mécanisme de défense face à Hange qui devenait de plus en plus distraite. Oui, de plus en plus. Et oui c'était possible.
Hange avait pourtant retrouvé son carnet. Ce jour-là, elle lui avait littéralement sauté dans les bras – ne pas penser à l'étonnement qu'il avait eu en découvrant qu'elle avait quand même un semblant de poitrine –, l'avait attrapé par les mains – elle avait une poigne d'homme, ma parole – et l'avait fait tournoyer comme un avion dans l'appartement – il haïssait sa taille. Oh et il entendait son cœur mais ça devait être la terreur, et elle sentait bon mais c'était sa douche, et elle avait les joues rougies et les yeux brillants et c'était… mais ta gueule ma tête, ta gueule ! –. Bon voilà, bref, merdouille, ça faisait bien trois semaines qu'elle avait récupéré sa saloperie et réussi à imposer, maudit soit Erwin, merde à son génie de chef du temps où il avait ses deux bras et à sa raison fauchée avec le pauvre membre, les cinq quarts de son nouveau menu. Même Mike avait trouvé ça un peu rude. Et pourtant, il avait du talent à revendre. Hange n'avait donc aucun prétexte pour oublier de regarder l'heure du service pour faire joujou avec son fouet et ses poches à douille.
-Rhô Livaï, désolée !
Elle n'avait pas l'air désolée du tout d'avoir presque renversé le safran mais ça il le tairait. Elle avait plus l'air sur la planète Hange. Et être sur la planète Hange c'était bien, mais ça allait cinq minutes. Surtout avec le gramme de safran à 35 euros. Erwin n'avait pas des poches sans fond.
-Je ne te demande pas d'être désolée, je te demande de faire gaffe quand tu manipules de l'or en barre !
-Oui chef ! mima Hange avant de se prendre un regard noir.
-Est-ce que j'ai l'air de plaisanter ?
La chef véritable ne répondit pas. Elle piocha dans le sac. Poivre de Cayenne.
-Qui est le dernier à s'être servi ? gémit-elle après quelques instants de recherche.
Visiblement, le bocal avait disparu.
Livaï décida de la laisser en plan un moment pour ranger la vanille. Ils en utilisaient énormément, à raison d'une gousse à peu près partout, et leur stock était de taille. Il était grand temps de le renouveler puisqu'il ne restait que trois pauvres bâtonnets noirs racornis qui se battaient en duel dans leur cage de plexiglas. Livaï les sortit et transféra les nouveaux pistils à grandes poignées énergiques.
-Tu ne l'as toujours pas ? demanda-t-il à Hange en posant les bocaux sur leur coin de table.
Elle fit non de la tête. Il jeta un coup d'œil.
-Tout à gauche, décréta-t-il, à côté de la fleur de sel.
Hange n'eut même pas besoin de se mettre sur la pointe des pieds pour l'atteindre. Il fut parcouru d'une brusque vague de jalousie, qui se tarit lorsqu'il la vit de cambrer pour atteindre le précieux emplacement au-dessus d'une commode.
Grmblfckshh.
Ceci était le genre de coup d'éclat de son esprit qui n'était pas censé se produire.
-Tu rêves ?
Livaï se rendit compte qu'elle le fixait. Elle avait un air interrogateur.
Il attrapa le premier truc qui lui tomba sous la main pour échapper à une explication. Cumin. Il détailla une à une les étagères. Evidemment, il était tombé sur la seule putain d'épice qui était introuvable. (Ne parlez pas du poivre. Non non, mauvaise foi n'est pas Livaï Ackerman.)
-Où est cette saloperie de cochonnerie de merde ?!
-Juste au-dessus de toi.
Il leva les yeux mais ne trouva rien. Hange pouffa.
-Au-dessus de la badiane, mon p'tit Livaï.
Il ne voyait toujours pas. Ça donnait quand même une vague idée, mais c'était flou. Il se mit sur la pointe des pieds et attrapa de son bras tendu des boites au hasard. Infructueux. Suivant, infructueux. Suivant…
Hange, prise de pitié, se hissa elle aussi sur le bout de ses chaussures et se pencha par-dessus lui pour attraper le bocal.
-Voilà, dit-elle en la lui posant devant le nez.
Livaï se figea, à deux doigts de la crise cardiaque. Etait-elle inconsciente que se coller à son dos était inacceptable et que sa chaleur, la saleté de sa blouse et sa sueur frottées contre lui étaient carrément inadmissibles ? Il attendit, figé, que le bras d'Hange quitte son appui sur son épaule et qu'elle cesse de l'utiliser comme reposoir. Surtout ne pas s'énerver. Il avait des palpitations. Il avait envie d'aller se laver et…
-Bon, tu le remplis ce machin ? dit Hange après un temps qui lui parut plus long que nécessaire.
Il lui jeta un regard courroucé et s'exécuta, avant de tendre la main pour reposer le récipient et Hange le lui piqua des mains pour que ça aille plus vite.
Il n'avait pas besoin de cet ultime affront.
-Je vais fumer, dit-il en sortant en trombes.
Il quitta la pièce sans refermer la porte, traversa le couloir et regarda Ymir d'un œil torve lorsqu'elle lui céda la place sur l'arrière du bâtiment. Ils fumaient l'arrière, hors de la vue de la clientèle, sur l'escalier bétonné de l'arrière-cour. On voyait un bon bout de parking, peu empli.
Livaï sortit une clope de son paquet et l'alluma. Il remit le reste dans la poche arrière de son jean. Le plaisir d'humer une bouffée de fumée lui arracha un soupir.
Les clients n'étaient pas encore arrivés. Le midi était tranquille. Il faisait beau et chaud. On avait une vue sur les bâtiments descendants de la butte, et un rideau d'arbres un peu plus loin pour le quota de verdure. Il aurait presque été mieux dehors en vacances.
-Tu devrais arrêter ces saletés, tu sais bien que ça te détruit les papilles !
Livaï fit volte-face.
Souriante, débarquant comme une fleur, Hange referma la porte. Elle glissa à ses côtés. Livaï sentit une main glisser sur ses fesses et eut un frisson. Il fit un brusque écart.
-Ouhlà ! fit Hange, la clope subtilisée entre son index et son majeur. Il fallait me le dire si tu ne voulais pas que je te taxe !
-Tu m'as demandé ?
Un dernier frisson parcourut sa nuque et son dos. Hange, inconsciente du phénomène, s'ébouriffa les cheveux involontairement.
-Tsss.
Elle coinça sa cigarette entre ses lèvres et l'approcha de la sienne pour l'allumer, tout en s'attachant les cheveux de ses mains libres. En voyant son visage s'approcher, Livaï eut une brusque envie de l'attraper par le scalp ou la mâchoire. Elle faisait tout le temps ça. Il devait penser à instaurer un impôt, un pot où elle déposerait vingt centimes à chaque fois qu'elle oublierait de venir en cuisine à l'heure des services. A ce rythme, il deviendrait milliardaire.
Hange se vautra sur les marches. Elle émit un son de contentement.
-Je croyais que c'était mauvais, remarqua-t-il.
-Une petite de temps à autre ne me grillera pas la cervelle.
-C'est ça.
Il perdit son attention dans le vrombissement des voitures.
Hange se comportait en véritable homme. Etalée sur l'escalier, jambes écartées, le dos rond, elle laissait traîner ses mains par terre et lui donnait des frissons de terreur quant aux germes qui devaient traîner dans sa cuisine. Elle n'avait clairement pas commencé à fumer pour l'élégance. Elle laissa tomber un peu de cendre depuis le rebord de leur étage.
Hange dégageait une saloperie de charme animal.
Hange semblait montée sur ressorts. Imprévisible. Elle bondit sur ses pieds, le sortant de sa torpeur. Il se tendit. Ses cheveux dansèrent un instant autour de son visage trop long, de son visage marqué d'angles sévères.
-Tu es trop tendu, mon vieux. On dirait que je vais te mordre. Dis, ça te dérange si je t'en taxe une autre ?
-Tu as déjà fini ta dernière ?!
Hange joua avec ses mains, le regard fuyant.
-C'est que… en fait… ce n'est pas que je sois maladroite, et tout, non non non je ne l'ai pas lâchée accidentellement, mais en fait… en fait il se pourrait que…
-Vas-y, lâche le morceau.
-Eh bien…
-Bordel, tu l'as encore fait tomber.
-Mais pas du tout !
Hange vira au rouge écrevisse. Elle secoua la tête avec véhémence.
Etrangement, ce n'était pas crédible. C'était… mignon – brrr, qu'il se rince la bouche à l'acide pour avoir proféré une telle horreur – mais pas suffisant pour l'attendrir. Pas que l'attendrir ait été possible.
-Laisse tomber, tu n'en auras pas d'autre.
-Allez, steuplait Livaï !
Hange s'approcha de lui pour tenter de lui en prendre une. Il lui fit une clé de bras. Il le lui tordit avec une application vengeresse - tant pis si elle n'en méritait pas autant, elle l'avait quand même cherché -. Le dos de la jeune femme gifla le sol avec violence. Elle mordit la poussière. Par terre, dans les escaliers, l'arrête des marches lui rentra dans la chair. Elle gémit.
-Tu n'y es pas allé de main morte, se plaignit-elle.
Livaï esquissa un sourire sadique. Il fléchit les genoux et se pencha au-dessus de sa figure.
Il savourait.
Ce n'était pas tous les jours qu'il la dominait d'une tête.
-Rappelle-moi quelle est la faiblesse pour laquelle Erwin te préfère à moi, lui souffla-t-il à l'oreille d'une voix dangereusement basse et menaçante.
Il s'aperçut un peu tard de l'interprétation qu'on pouvait en dégager.
Mais Hange ne releva pas.
-Je ne savais pas que tu avais un passé dans le combat de rue, Livaï. C'est en réinsertion qu'Erwin est venu te chercher ?
-Navré de ne pas avoir de manières, rétorqua-t-il, sarcastique.
Hange éclata d'un rire cristallin – très désagréable –.
-Non non, je disais ça parce que je trouve qu'il a eu du flair…
Elle se dégagea d'un coup de coude.
-Tu sais, Livaï, quand tu traînes trop près d'une personne, elle se demande toujours à quelle sauce elle va être mangée.
-Encore en train de parler de bouffe ?
Hange l'ignora.
-…Mais pour moi, c'est évident.
Elle lui adressa un sourire immense, avec toutes les dents.
Livaï prit alors pleinement conscience de leur proximité. Sa main, refermée sur l'épaule d'un vêtement à la propreté douteuse, n'entravait plus vraiment la jeune femme. Elle redressa le buste et se retrouva face à lui.
Elle avait des putains d'yeux.
Pourquoi fallait-il qu'elle les cache derrière ses lunettes, déjà ?
Oh, et elle avait aussi un putain de sourire en V, celui qu'elle ressortait avant de parler de ses dernières recettes.
-Tes dents ne sont pas pointues, Livaï.
Il la dévisagea, interloqué.
Hange lui fit un clin d'œil. Puis elle se leva, s'étira bruyamment, inclina le buste à quatre-vingt-dix degrés pour que son visage se retrouve juste à sa hauteur, et lui déposa un baiser papillon sur le coin des lèvres. Elle se redressa de sa démarche fantoche et rentra dans le restaurant.
Livaï bondit lestement pour attraper son poignet. Ses doigts frôlèrent le tissu mais se refermèrent sur eux-mêmes.
La porte claqua.
Il ne put pas l'attraper par le col ni par le poignet. Il ne put pas la plaquer au mur par ce biais, ni épancher la violence de sa réaction par de la brutalité et des cris aboyés en lui postillonnant au visage.
Il se retrouva comme un con, à contempler l'endroit où Hange avait disparu.
Lentement, d'un geste inconscient et mécanique, il porta ses doigts jusqu'à l'endroit où elle avait effleuré sa bouche.
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(même de l'auteur en retard)
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(vous aurez un petit copain trop beau trop gentil fidèle et badass qui les rendra toutes jalouses)
(et vous écrirez comme d'Hugo)
(La vie appartient à ceux qui osent. Coeur !)
