4 . DESSERT

« Livaï a bon goût. »

ou

Hange donne la chair de poule et croque la p... hum, quelqu'un trempe son b…

"Le premier point dans un ménage, c'est la cuisine." Patin.

Il fonça dans la cuisine.

Hange était égale à elle-même. Il la trouva en train de bavasser avec Ymir dans la réserve. Apparemment Ymir était la coupable de la disparition du poivre, mais ça n'avait pas l'air de perturber Hange d'un poil. Le ton n'était pas à l'engueulade vu les échanges joyeux qui lui pardonnaient. A croire qu'elle avait appris le management au pays de Candy mais lui rappeler ses devoirs n'était pas en tête des priorités de Livaï.

Il était un peu troublé et si sa colère était retombée comme la mousse d'une bière après secousse, il avait quand même une vague envie d'explications. Pas de chance pour lui, Ymir quitta la pièce avec Hange sur les talons qui avait l'air bien décidée à ne pas lui lâcher la grappe.

Impuissant, il regarda le feu follet disparaître.

Bon, se dit-il. Ok. Ce n'était pas grave, il la coincerait dès qu'elle voudrait bien cesser son jeu de ventouse.

Hange disparut dans son bureau, Ymir sur ses talons, et n'en ressortit que pour l'heure du service où elle brailla joyeusement son enthousiasme à la cuisine pour motiver les troupes à l'heure pleine. Et, une fois n'est pas coutume, elle se mit aux fourneaux.

Livaï se retrouva coupé dans son élan lorsqu'Eren vint le voir pour se lancer dans les légumes. Jean avait préparé les fonds de sauce, et Livaï dut intervenir en urgence pour prévenir une erreur bénigne qui était à l'origine du ressort de Petra – Mikasa avait disparu –. Après quoi il se retrouva salement coincé par le travail et échoua dans toutes ses tentatives d'aborder LE sujet avec Hange.

Ce qui donnait à peu près : Livaï qui s'avançait dès que Moblit écoutait ailleurs, qui commençait un « à propos de tout à l'h… », Hange qui lâchait un « ah tiens, tu tombes bien ! j'ai besoin de toi pour me préparer les roses comestibles ! », qui lui fichait la betterave et le coutelas dans les mains et le poussait vers un plan de travail, et lui qui se retrouvait comme un con à exécuter la tâche et à retenter sa chance dix minutes après.

Il ne réussit à la prendre à part que lorsqu'elle alla chercher en arrière de resto une fiche qui n'arrivait pas assez vite. Il la poursuivit pour la choper sur le pas de la porte du cagibi.

-Dis donc Hange, qu'est-ce qui t'a pris tout à l'heure ?

Elle se stoppa sur place et se retourna vers lui, regardant tour à tour Livaï et son avant-bras prisonnier.

-Quand ? demanda-t-elle, l'air perdue.

Elle avait vraiment la tronche de quelqu'un qu'on venait de tirer de force d'un rêve farfelu duquel elle aurait peiné à se déconnecter. Livaï claqua sa langue contre ses dents, agacé.

-Tout à l'heure. Dehors.

Elle sembla fouiller dans ses pensées.

-Quand tu m'as chouré une clope... Le baiser, idiote !

Le déclic sembla se faire dans son esprit, parce que sa bouche béa et ses yeux s'écarquillèrent une seconde. Puis elle lui adressa un sourire franchement amusé.

-Qu'est-ce qu'il y a ? Ta maman ne t'a jamais déposé de bisou sur la joue pour que ça te choque autant ?

Il la dévisagea de haut en bas – sans oublier le rictus dubitatif – afin de lui faire comprendre, tout agacement gardé, qu'elle ne ressemblait pas trop à un modèle de figure maternelle. Hange balaya l'idée d'un geste de la main et se gratta la tête.

-Désolée si j'ai fait un truc qui te parait déplacé, Livaï. Ça me paraissait juste naturel.

-Mais pourq…

-Retourne en cuisine, je crois que je sens le brûlé d'ici même. Et je crois que tu es le mieux qualifié pour t'occuper de ça, non ?

Elle entra dans le cagibi en lui claquant la porte au nez et il se retrouva seul à se demander si elle ne se foutait pas un peu de sa gueule - lorsqu'elle le laissait gérer les hauts faits d'Eren notamment -. Non, et puis ce qui était naturel pour Hange était à rediscuter.

Il se précipita aux cuisines pour se venger proprement sur le troufion qui savait si bien tomber à pic pour qu'il évacue sur lui sa colère et son stress.

Il n'eut pas plus de détails concernant le geste d'Hange avant le lendemain. Toute la journée, la jeune femme fut, eh bien, aussi distraite, aussi perchée, aussi irresponsable et fidèle à elle-même qu'à l'accoutumée. Lorsqu'il rentra chez lui, il la délogea du labo où elle avait élu domicile et prit bien garde de lui mettre dans la poche son double des clés pour le cas où elle les oublierait en chemin. Après quoi il lui botta le cul dehors, ferma le restaurant et la raccompagna en supportant son irritant bavassage qui retombait toujours pendant une ou deux phrases sur les étoiles.

Le lendemain, Hange était dans la lune et la choucroute, surtout parsemée de baies de genièvre et arrosée de vin blanc sec. Oh, et elle bougeait les lèvres comme une pile électrique, et ça faisait des papillons même si pas sur ses joues, et elle virevoltait en tous sens et était montée sur ressorts – et elle lui tapait l'épaule. Pourquoi est-ce qu'elle lui tapait toujours l'épaule ? Est-ce qu'il était un accoudoir ?! –.

Il y eut du nouveau le jour suivant. Jour suivant où Hange avait décidé que la nouvelle mode était à l'Alsace et qu'il n'y aurait rien de plus original qu'une choucroute au poisson. Dans le fond, Livaï ne disait pas non. Le chou se mariait bien avec, et le genièvre aussi, et le Gewürztraminer même si c'était tout juste plus classe que de cuire un cassoulet au whiskey, mais c'était Hange qui était derrière. (Et quand Hange était derrière, c'était forcément bon.)

Bref, Hange avait décrété qu'elle pouvait bien aussi inclure un dessert « distrayant » avec des Mannele et de la gelée au Gewürtz, restons dans le sujet. Un peu de glace vanille et anis, un coulis façon pain d'épices et une touche de caramel au beurre salé, il fallait avouer que ça jetait du lourd mais quand même. Livaï invita sa carcasse dans le laboratoire alors que Moblit venait de sortir chercher du Ricard sous ordre express – oui, ça avait déjà une tronche de sacrilège… mais c'était Han… ta gueule –. ll arriva juste au moment où Hange introduisait dans sa bouche un doigt qui avait raclé le fond de sorbetière de la crème glacée. Elle se le lécha avec application et se passa la langue sur ses babines en se retournant vers lui. Livaï eut l'agréable surprise de la voir aussitôt se laver les mains au savon et les passer à l'antiseptique.

-Tiens, tiens. Que me veux-tu, mon petit Livaï ? dit–elle en s'appuyant au rebord de l'évier.

-Je venais voir ce que tu fous.

Il s'approcha avec circonspection de l'assiette dressée. C'était plutôt mignon, avec une double boule glacée, l'une blanche irisée et l'autre crémeuse, et un petit bonhomme semblable à ceux des feux de signalisation qui attendait, fiché entre les deux monts et le coulis. Le reste du décor, gelée et noisettes-nougatine, achevait le bol de magie. Il avisa également la cuillère à café à côté. Il l'attrapa.

Il tapa dans la glace. Il racla dans le caramel une petite lichette, et ramena à sa bouche la partie cristallisée. C'était à l'anis. La bombe de goût lui explosa sur le palais.

-Ouais, bon, comme d'hab quoi.

Hange ne manifesta pas spécialement de joie. On sentait que quelle que soit sa sentence, elle était dans son monde. Qu'importait le jugement de son goûteur, elle aurait de toute façon décrété que ça – le plat – était une nouvelle invention fantastique.

Livaï profita du fait qu'elle était sur Planète Mystères pour lui chouraver un peu de gelée et de nougatine. Finalement ses papilles étant satisfaites, il pouvait bien au même titre croquer dans le mannele et taper un dernier coup au passage dans la glace à l'anis et celle à la vanille.

Hange sortit de sa transe alors qu'il avait la bouche pleine. Il manqua s'étouffer avec.

-Livaï, j'ai besoin de toi !

Ah ouais ? Il en était ravi.

-Lâche le morceau.

-J'ai besoin que tu me dises ce que tu penses de… (les mots se suspendirent) ouhlà, tu n'as pas raté mon Festival.

-Tu as appelé ce machin « Festival » ?!

Hange hocha la tête.

C'était un nom pourri mais quand on y pensait, ce n'était pas plus mal. Ça rappelait le marché de noël en nettement moins commercial, et pas festif, mais au moins l'éventail de goûts était présent.

-Je trouve que c'est un peu simpliste comme mélange, continua Hange. Tu ne crois pas que ce serait bien si j'en faisais un genre de millefeuille ?

-Quoi ? Avec une alternance de plaques de nougatines et de mannele pour encadrer la glace ? Trop casse-gueule.

-Pourquoi ? La crème glacée ne va pas fondre si vite.

-Je pensais plutôt au client qui donne un coup de cuillère et qui détruit ton dressage.

-Et alors ? Sur la langue, c'est le même goût !

Livaï secoua la tête de gauche à droite.

-S'il peine à manger, ça perd de son charme.

Il lui suffit d'un coup d'œil pour comprendre qu'Hange n'en ferait qu'à sa tête. Elle avait sa moue bornée des jours-caprice, et si elle tenait compte de ses paroles, ce ne serait que pour trouver un moyen de lui faire accepter sa nouvelle idée. En plus, elle était chef. S'il ne cédait pas, ce serait Erwin qui trancherait en sa faveur et bon sang de merde qu'il avait d'autres choses à foutre que d'empêcher les assistants de Mike de détruire tout son travail !

Dionysos maudisse la hiérarchie.

Livaï fit non du doigt.

-Toi, tu ne vas pas encore me faire un coup foireux.

C'étaient de ces moments où Hange pouvait montrer qu'elle possédait une superbe audition sélective. Elle bondit sur ses pieds et se mit à marcher en rond entre lui et le patio.

-J'ai pensé au pain d'épices, aussi. Ça laisse beaucoup de marge en matière de goût à partir du moment où on en change la consistance. Tiens, par exemple. Je le charge en confiture de reine Claude, ou de quetsche. J'en fais un moelleux. Si on coupe la tranche finement, et adieu la nougatine, avec une boule de vanille ce serait une tuerie. Après il suffit de rajouter l'anis – mettre un peu de badiane dans le moelleux bien sûr – et…

-Wow, stop ! Stop !

-Ça ne te parait pas bien ?

-Là n'est pas la quest…

Hange avait des yeux de chien mouillé. Elle attrapa l'assiette et la lui brandit sous le nez.

-Tu vois, dit-elle en appliquant à la cuillère un peu de glace sur une languette de biscuit brun. Si je mélange de cette façon-là et que… Rhô arrête de reculer, je ne vais pas te bouffer non plus !

Elle posa l'assiette sur le côté, prit le biscuit à la crème glacée, l'attrapa par les épaules pour l'empêcher de fuir et le lui fourra dans la bouche.

-Grmpfhssh !

-Tu vois que c'est bon ! dit-elle, l'air triomphante.

Il la repoussa d'un geste colérique et s'essuya la bouche, mais elle s'accrocha à son épaule. Il avala sans prendre le temps de goûter.

-Mais tu es tarée ! éructa-t-il.

Hange hocha les épaules en signe d'excuse et il se rendit compte qu'ils se collaient d'un peu trop près.

-Est-ce que moi je te fais, continua-t-il, je ne sais pas… ça !

Il l'attrapa par le col – bon ok, ça il le faisait souvent –, la força à baisser le cou – ça aussi – et lui écrasa violemment les lèvres sur la bouche.

Hmm… D'accord. Ses gestes avaient peut-être un rien dépassé ses pensées.

Il rejeta Hange violemment en arrière en s'essuyant les lèvres d'un revers de poignet. La force de recul l'éloigna de quelques pas mais elle se raccrocha au rebord de la cuisinière. Elle s'épongea mécaniquement le front, les joues rougies Un sourire vint fendre ses joues jusqu'aux oreilles.

-Eh ben ça, on peut dire que c'est une surprise !

Après quoi Livaï se trouva particulièrement stupide et tari dans son envie de lui donner des coups de poing dans la face. En plus, il s'était fait mal aux dents.

C'était malin.

Oui bon, sauf qu'il était hors de question qu'il s'excuse.

-Ton dessert tordu, tu peux te le mettre là où je pense ! vociféra-t-il avec des gestes erratiques.

Heureusement pour eux tous, Moblit choisit ce moment pour surgir dans la cuisine. Il se rua vers Hange, qui était à terre, avec un empressement catastrophé, et s'empressa de la relever en la soutenant de ses épaules et en faisant rempart de son corps contre Livaï. Le sous-chef eut tout loisir de découvrir ce à quoi la situation pouvait faire penser. Avec la contusion qu'Hange arborait à la mâchoire et sa garde de combat, nul doute que Moblit avait cru qu'il venait de commencer à la tabasser dans un accès de colère. Il tiqua.

-Ça va ? demanda un Moblit paniqué auquel Hange répondit par un « Oui oui, tout va très bien » et un sourire enchanté qui la faisait passer pour une femme battue sado-maso et qui n'était sans doute que le résultat d'un nouveau pic d'idées pour une future recette et de l'oubli des événements d'il n'y avait pas trente secondes.

Livaï quitta la pièce en claquant des talons. Il n'avait pas pu empêcher cette saloperie de pincement dans son ventre lorsqu'il avait vu Moblit palper le visage d'Hange pour vérifier que tout était en ordre.

xxx

Livaï jeta un regard noir à Auruo. Celui-ci le dévisageait de façon intense. Ce n'était pourtant pas dans les habitudes du poissonnier, très fidèle et appliqué à la tâche. Auruo n'avait pas l'air mauvais, loin de là – peut-être curieux, ok – mais cela lui déplaisait profondément. Livaï ne répéterait jamais assez qu'il ne supportait pas d'être fixé. Il s'apprêtait à lui demander s'il voulait sa photo lorsqu'Auruo s'intéressa de nouveau à son couteau à évider, qu'il venait de laver et qu'il passa par réflexe sur son bras, faisant tomber une nouvelle pincée de poils.

Si Petra avait été là, elle aurait rugi.

-Tu peux y aller, énonça-t-il avec un coup d'œil lugubre pour la saleté qui tapissait désormais le patio. Je fais encore la fermeture. Mais d'abord, tu me nettoies ça.

Auruo le dévisagea étrangement une nouvelle fois, mais il obtempéra. Il fixa le couteau – son couteau, car chacun avait le sien : coutumes des cuisines – à son emplacement, passa un coup d'éponge et sortit, non sans un regard en arrière.

Livaï grimaça. Ces derniers temps, les membres du personnel le fixaient de manière étrange. Il suffisait qu'il pose un pied sur le seuil du restaurant pour avoir l'impression d'être jaugé. Les membres du Bataillon guettaient ses réactions comme s'ils attendaient quelque chose de sa part. Il attrapa un balai, une serpillière, passa un rapide coup dans le sillage d'Auruo. Puis, après un dernier coup d'œil, il quitta la pièce.

Il trouva Hange le nez engoncé dans la paperasse. Elle était à moitié couchée sur son bureau, la tête penchée sur le côté, appliquée à inscrire ses illisibles gribouillis au bas d'innombrables feuilles volantes. Les relevés et factures s'entassaient en piles chaotiques sous ses coudes, sur toute la surface du bureau, les chaises et les étagères.

-Erwin passe bientôt ?

-Tu es devin. Il doit récupérer la facturation mais j'ai oublié de m'en occuper et je viens de m'en apercevoir. Il faut que je l'aie finie pour son arrivée. J'en ai encore pour un bout de temps, je crois, ajouta-t-elle en se grattant la tête avec un rire nerveux.

Il la rejoignit et ramassa prudemment, entre le pouce et l'index, une feuille qui était tombée. Il chercha où la poser mais ne trouva pas. Les règles de classement qu'appliquait Hange étaient un peu abscondes – s'il y en avait –.

-Tu as vu l'heure ?

-Pas vraiment.

-Je ne compte pas te laisser passer la nuit ici. Je ferme. Pourquoi tu n'as pas filé ça à Moblit comme d'habitude ?

-C'est-à-dire qu'il a commencé, mais je l'ai libéré tout à l'heure, et puis je viens de m'en apercevoir et…

-Chut. J'ai compris.

Il laissa la feuille lui échapper des mains :

-Tu continueras demain.

-Mais…

-Ce n'est pas discutable. Abrutie.

Il lui indiqua son vestiaire du menton. Puis, comme elle tardait, il donna un coup dans sa chaise. Hange haussa les épaules et se leva. Par réflexe, il attrapa les clés d'Hange et les lui lança dans son sac. Il se plaça à la porte.

-Allez, ouste.

Hange obtempéra. Il la chassa devant lui jusqu'à avoir franchi la porte du restaurant.

Il faisait nuit. Les lampadaires étaient allumés, de ce désagréable orange qui berçait leurs soirs. Comme d'habitude, les rues étaient silencieuses exceptée la rumeur lointaine des voitures. Hange resserra sa veste avec un petit frisson. Puis ils se mirent en marche.

Hange babillait, à propos d'Eren et de Christa et d'Erwin et de Moblit. Erwin, beaucoup. Apparemment, pour une rare fois dans sa vie, la vie administrative du restaurant allumait une petite diode dans sa tête.

Livaï la laissa marcher devant, puis derrière, et pépier et s'émerveiller de tous côtés. Ce soir, il n'avait pas de motif pour lui rabattre le caquet – et c'était regrettable parce que ses oreilles auraient bien eu besoin d'une pause. Oh et puis, il fallait dire que lui rentrer dans le lard était fort utile pour évacuer sa frustration –. Il saisit sa chance lorsqu'elle leva les bras au ciel, les yeux tournés vers le haut, et ouvrit la bouche. Ils étaient arrivés au croisement où ils se séparaient toujours.

-Livaï… commença Hange avec l'habituel sourire rêveur qui annonçait qu'elle allait se mettre à radoter.

-Ta gueule avec tes histoires d'étoiles !

Hange se tourna vers lui avec de grands yeux déboussolés.

-Je ne voulais pas te parler de ça.

-Ah ouais ? Alors de quoi ?

-J'aimerais bien t'embrasser.

Il papillonna des cils.

-Pardon ?

-J'aimerais bien t'embrasser.

Il jeta un coup d'œil aux coins de la rue.

Hange avait l'air très sérieuse. Pas une trace du sourire clinquant qu'elle arborait lorsqu'elle plaisantait. Le pire était qu'elle ne mentait pas – Hange était une menteuse horrible. On la voyait venir à des kilomètres –. Elle arborait juste une mine très concentrée, comme lorsqu'elle abordait une recette difficile. Livaï en resta comme deux ronds de flanc.

-Tu es sûre que tu vas bien ?

-C'est juste une envie, tu sais. Je voudrais voir comment c'est. J'ai…

Elle s'arrêta en début de phrase. Livaï attendit une suite, une dénégation. Elle ne vint pas.

-Mais… la salive ! protesta-t-il. Brr… C'est abject. Il n'y aura pas de ça avec moi.

Hange inclina la tête et l'embrassa. Il amorça un mouvement de recul mais elle plaça ses mains derrière sa nuque.

L'embrassa.

L'embrassa.

Livaï bugua.

Hange le relâcha. Elle avait l'air toujours très lointain et concentré sur un objectif inconnu, mais un semblant de sourire effleurait ses lèvres. De plus, ses pommettes étaient légèrement rosies. Ça aurait presque pu passer inaperçu. Elle se passa la main dans les cheveux.

-En fait, tu as bon goût. Tu sais, je n'arrête pas de me poser la question depuis que tu m'as donné ton espèce de coup de boule l'autre fois. Je sais que ça a paniqué Moblit mais je ne sais pas pourquoi, c'est une pensée qui me poursuit et…

-Tu m'as embrassé pour ça ?

Livaï venait de sortir de sa torpeur. Hange se gratta la tête.

-Eh bien, il y a de ça, mais je dois admettre que c'était un peu intéressé. Enfin tu n'es pas très coopératif.

-Evidemment. Tu m'annonces ça de but en blanc. Comment veux-tu que je te prenne au sérieux si tu me demandes un truc pareil ?!

-C'est étrange ?

Hange parut enfin embarrassée. Livaï leva les yeux au ciel.

La jeune femme se gratta la nuque :

-Bon, eh bien… Si ça te dérange, je ne t'embêterai plus. Promis, je ne recommence pas.

Il la fixa avec un regard blanc.

-Mais je rêve. Qu'est-ce que tu es conne.

Hange ne parut pas offensée. Elle était plus du genre à se demander s'il n'avait pas raison, puis à rejeter l'idée hors de sa tête en considérant que ça n'avait aucune sorte d'importance.

-…Tu crois vraiment que tu vas t'en tirer comme ça ?

Livaï franchit d'un pas l'espace entre eux, se hissa sur la pointe des pieds et la saisit par les cheveux.

Puis il l'embrassa. Réellement. Pas comme cette espèce de blague qu'il n'aurait même pas appelée un patin. Pas comme leur coup de boule dans le laboratoire. Pas comme le baiser papillon, le baiser courant d'air au milieu de leurs mégots encore fumants. Il força un passage à sa langue dans sa bouche, lui baissa la tête sans lui laisser le choix et l'embrassa réellement.

Cette sale cinglée avait le culot de vouloir faire un de ses tests sur lui elle n'avait qu'à l'assumer proprement.

Il se sépara d'elle en prenant conscience qu'il l'avait peut-être un rien bousculée dans son élan.

-Ceci, dit-il sans s'excuser, s'appelle embrasser.

Hange était rouge écrevisse.

-Regarde-moi dans les yeux, idiote.

-Livaï, coassa-t-elle…

Le prénom lui fit l'effet d'une décharge électrique.

-Quoi ?

Il ignora le frissonnement dans tous ses membres.

Hange ne continua pas.

-Je rêve ou tu n'assumes pas ?

Il avait le corps surchargé d'adrénaline. L'énergie lui fusa dans les artères, et il dut se faire violence pour réprimer la nouvelle onde de frissons qui lui remontait dans le cou. Il brûlait. L'agressivité allait faire sauter le couvercle.

-Tu as vraiment bon goût, dit Hange, dont les yeux paraissaient immenses dans la pénombre.

-Là n'est pas la question, rétorqua-t-il.

-Si, fit-elle. C'est important. Je ne suis pas certaine que tu comprennes la portée de ce que je veux dire. Tu as bon goût, tu as même un goût excellent. Ce que j'essaye de te faire comprendre, c'est que ça change beaucoup de choses.

Livaï recula.

Psychopathe, songea-t-il.

Hange s'avança, le regard fou. Livaï se mit sur la défensive.

-Je ne suis pas comestible. Je te préviens, Hange, je ne suis pas une de tes putains de recettes.

Elle se rapprocha. Il déglutit.

Elle avait le regard brillant et les pupilles dilatées. Il déglutit.

Ses cheveux en bataille fouettaient l'arrête de son visage. Il déglutit.

Ses lèvres avaient viré au rouge sang.

Il se mit en position de combat.

Son cœur fit une putain d'embardée alors qu'elle s'arrêtait net. Hange renversa la tête en arrière et éclata de rire – il se tendit davantage –. Elle se tapa les cuisses dans sa crise. (Il n'y avait pourtant rien de drôle.)

Elle lui talocha l'épaule et s'éloigna sur son chemin.

-Allez, à demain Livaï ! dit-elle en lui faisant un grand signe d'au revoir de la main.

Livaï ne secoua même pas la tête. Il n'était pas en état de se sentir navré. Il était… estomaqué.

Hange était tarée.

xxx

La scène lui tourna dans la tête pendant toute la soirée. Il peina à s'endormir, et lorsqu'il y parvint, ce fut pour se faire hanter par l'air fou de la chef et le souvenir de leur baiser.

Ça lui gerçait les lèvres de l'admettre mais… mais ce n'était pas dégoûtant. C'était incompréhensible. S'embrasser, c'était la salive, c'était vomitif. La salive d'Hange qui plus est, Hange qui devait se laver les dents au plus une fois par mois. Ses gencives, pourtant, n'étaient pas acides. Sa bouche n'était ni baveuse, ni sèche. Elle n'avait pas de relents. Son haleine n'avait pas été fraîche mais neutre – et c'était vrai, elle lui avait dit qu'elle se lavait les dents. Ça l'avait étonné, il ne l'avait pas crue –. Et ç'avait été bon.

C'était comme le paradoxe du divin. Livaï savait que c'était immonde, et pourtant il n'en avait pas eu l'impression. Il savait que la bouche d'Hange portait probablement plus de germes que les fonds de poubelle du restaurant, et pourtant il avait adoré la sensation qu'il avait eu en l'embrassant. Et il savait qu'elle était tarée et inconsciente mais il voulait croire qu'elle pourrait virer humaine et qu'ils pourraient même peut-être recommencer.

Mieux, il le croyait vraiment.

Il débarqua au boulot le lendemain avec des cernes jusque sur les pommettes. Il avait passé sa nuit à se torturer. Et ce qu'il vit ne le rétablit pas vraiment.

Hange était normale.

Ça lui donna des frissons d'épouvante.

Et d'autres frissons. D'un type qu'on n'explicitait pas en public sans un minimum de pudeur.

Hange avait une tronche à se faire embrasser, avec son air constamment perdu. C'en était limite scandaleux. Troublant. Pire. C'était ouvertement outrageux. On aurait dit qu'elle n'évoluait dans un monde d'homme avec des manières d'homme qu'à cause de cette proximité honteuse et déroutante.

Lorsqu'il la vit s'éloigner avec Moblit, il fut pris d'une colère noire.

Il la coinça dans la réserve. Il se jeta sur elle et l'embrassa, renversant au passage une étagère dans un fracas épouvantable. Il l'attrapa d'une main par les cheveux, l'autre plaquant sa taille contre son bas-ventre, et la pressa contre le mur dans un élan désordonné. Elle répondit au baiser avec le même entrain. Elle se sépara, écarlate dans la pénombre, à bout de souffle.

-Qu'est-ce qui te prend Liv…

Il écrasa de nouveau sa bouche sur ses lèvres avec violence. Lorsqu'il s'en sépara, elle éclata d'un petit rire ravi.

-Eh bien, pour une surprise… fit-elle.

-Tu ne te barres pas comme ça toute seule avec n'importe qui, dit-il.

Et avant qu'elle ait eu le temps de répliquer, il lui mordilla la clavicule – ce qui fit émettre à Hange un gémissement –. Il défroissa sa chemise d'un geste automatique et s'épousseta. Puis il rejoignit seul la cuisine, comme si de rien n'était. Le monstre qui grondait dans son ventre émettait un ronronnement de satisfaction.

Il se retrouva seul face à Hange un certain nombre d'heures plus tard, dans leur bureau. Pour la première fois, leur conversation ne démarra ni sur le restaurant ni sur le coup de sang de Livaï.

-Que s'est-il passé ? demanda Hange qui avait l'air plus interrogative que curieuse.

Livaï afficha une face grognonne. Il n'avait certes pas envie d'expliquer par le menu détail ce qui aurait été évident pour n'importe quel autre être humain.

De plus, le sursaut de rage était retombé. Il contourna la question par une pirouette.

-Eren s'est coupé le doigt ?

-Je ne parle pas de ça.

-Tu sembles coopérative, lâcha-t-il d'une voix ennuyée en rappel de la fougue qu'Hange avait manifestée elle aussi. Il me semble que ce problème est réglé. Tu ne vas pas me dire le contraire ?

La chef haussa les épaules et passa à l'ordre du jour.

Ça ne ressemblait pas à une discussion typique d'amants.

Ce qui y ressemblait davantage, peut-être, fut – bien que cela ne passât pas par des mots – la suite d'événements qui survint lorsqu'ils sortirent du Bataillon ce soir-là et qu'ils prirent un seul et même chemin jusque sur un seul et même matelas. Enfin. Ils étaient deux adultes consentants (et pas qu'un peu), majeurs et vaccinés : il n'y avait pas de quoi en faire tout un plat.

xxx

Sortir avec Hange Zoë avait quelques inconvénients.

Numéro un : c'était frustrant.

Pas parce que quoi que ce soit était mauvais. Hange avait de la fougue et de l'énergie à revendre, là n'était pas le problème mais elle faisait parfois preuve de quelques… disons, excentricités.

Ils étaient chez Livaï. Ce n'était pas parce que le jeune homme tolérait de trottiner sur la pointe des pieds sur le carrelage d'Hange qu'il le supportait bien. Au contraire, ça lui donnait toujours des frissons. Le clapier d'Hange était donc dans un léger état d'abandon, mais il devenait de plus en plus propre au fur et à mesure que l'état de l'appartement de Livaï, lui, se dégradait. L'homogénéisation était un risque à prendre.

Les draps de Livaï finissaient de plus en plus souvent par terre. Sa cuisine se faisait envahir. Il devait l'aérer et l'aérer et l'aérer. Et il y avait plein d'objets appartenant à la chef qui apparaissaient de nulle part.

Dernier exemple en date : un livre sur les huiles et les essences. L'objet était entre les mains d'Hange. Hange était allongée. Elle portait une petite culotte, une chemise jaunâtre et le soutien-gorge sur lequel le vêtement était ouvert. Elle était sur le ventre, on voyait un triangle de peau au niveau de ses reins, et elle croisait et décroisait des jambes qu'elle avait fuselées en lisant avec un intérêt sans borne. Régulièrement, elle passait un index sur la pointe de sa langue et faisait tourner une page de ce doigt humide. Et elle recroisait, et re-décroisait les jambes. L'air très concentrée.

Détail : Livaï était assis au pied du lit.

Il aurait bien récupéré le lit en entier. Mmh, il aurait aussi bien récupéré ce qu'il y avait sur le lit.

Observons ce qu'il se serait passé s'il avait tenté quoi que ce soit. Visualisez bien : Livaï se retourne vers la succube qui occupe les draps – et d'ailleurs il est en train de tenter l'exercice –. Il repère l'entrecroisement de chevilles, les fesses galbées, toute la peau là qui l'appelle. Hange passe un doigt nonchalant entre ses lèvres, le lèche – sensuelle mais involontaire – et, en tournant sa page dans son empressement, lui donne un coup à l'épaule. Livaï fait volte-face : il se lève, bondit sur le lit, la retourne. Il se prend un coup de coude dans la gueule.

-Je lis, fait Hange.

Voici la vie d'un amant qui va jusqu'à laisser Satan et sa poussière se glisser sous ses draps.

Et si Livaï fait une nouvelle tentative, il se prend un nouveau coup, cent pourcents volontaire celui-là, et un « dégage » peu amène. C'est le monde à l'envers.

Souvent, Livaï fait la gueule devant tant d'ingratitude. Et Hange, qui ne s'est pas aperçue de grand-chose, vient lui poser le coude sur l'épaule tandis qu'il lui tourne le dos, lui mordiller l'oreille alors qu'il la fout dehors, lui mordre carrément le menton, le cou, les épaules, la nuque et toutes ces parties sensibles qui ont tendance à ôter à Livaï sa rancune pour au moins le temps d'emmêler au minimum leurs jambes.

Livaï est un peu autoritaire. Il aime quand elle grogne, quand elle gronde et gémit. Il adore quand elle est incapable de se contrôler – moins que d'ordinaire encore – et que le son monte de sa gorge et qu'elle se cambre à sa merci. Il n'est pas follement expressif, mais la jouissance se lit dans ses rictus lorsqu'elle perd les pédales et qu'il la plie totalement sous sa volonté, et qu'elle n'est plus rien qu'une créature tout en souffles précipités. Il adore pouvoir la manipuler à sa guise.

Il adore aussi la dominer d'une tête – lorsqu'ils sont debout, il arrive toujours à la contorsionner pour se retrouver le plus grand –. Mais parfois, elle renverse leurs rôles. C'est troublant mais pas mal.

Il grimace franchement lorsqu'elle se relève et explique qu'elle veut « expérimenter » au lit. Il n'a pas très envie d'être un cobaye. Alors il leur arrive de lutter.

Généralement, il gagne.

(Hange est toute faible lorsqu'il l'attrape par les cheveux ou le col.)

Il déteste quand elle se lève en sursaut en plein exercice et qu'elle va s'enfermer dans la cuisine « parce qu'elle vient d'avoir une idée de génie et qu'il faut qu'elle l'écrive avant que l'intuition soit partie ». Il songe à en condamner l'entrée, mais elle serait fichue de s'enfermer aux toilettes.

Et, bon, il… arrive… qu'Hange lui croque le cou lorsqu'ils sont seuls au restaurant. Il la rembarre. Il la rembarre toujours lorsqu'ils sont dehors.

C'est juste un coup de tête, eux.

Il l'engueule toujours autant, voire plus. Hange est dégueulasse. Et désordonnée. Et cinglée. Elle n'a pas de sens des obligations. Elle est insupportable. Elle est à vomir.

Moblit a intérêt à l'empêcher de s'auto-égorger, il veut se réserver cette chance.

FIN.

C'est triste, une histoire si courte en fait. C'était cool à écrire. Très agréable, aussi, de se découvrir des lecteurs, convaincus plus par l'écriture que par le couple, mais que voulez-vous. Un bisou baveux à chacun d'entre vous, d'ailleurs, parce que mon copain se moque de mon français approximatif et même s'il a raison, j'aime quand vous me passez la crème derrière lui. Ouais, c'est mal, je sais.

Je ne voulais pas de lemon, c'est presque ça. Et puis j'avoue que j'ai plein d'autres couples en tête, pas grave si ça manque de convertis ici. Parce que comme on dit : "I. Don't. Caaaare... I ship it !" (heart)

Et sinon, n'oubliez pas : la review est le pourboire de l'auteur ;)