Titre : Le roman du prisonnier.
Chapitre : La méthode Kurosaki
Rating : M
Disclaimer : Tous les personnages de Bleach appartiennent à Tite Kubo, leur créateur.
Chapitre 6. La méthode Kurosaki.
Ichigo prit sa tête entre ses mains, son dos se déposant lentement contre le dossier de son siège en bois. Il expira tout l'air contenu dans ses poumons et ferma les yeux; ce n'était pas le moment de perdre les pédales, ni l'heure ni l'endroit! Il avait besoin de reprendre son sang-froid, d'oublier ce qui venait de se produire avec Grimmjow.
Oui, il l'avait bel et bien piégé en jouant avec lui ce petit jeu et en se permettant d'enregistrer ses dires pour les besoins de son roman. Et le bleu n'avait guère apprécié. Mais en contrepartie, Ichigo s'était pris à son propre jeu, son intérêt pour Jaggerjack semblait se résumer à devenir rouge comme une tomate dès qu'il l'embrassait sauvagement à présent.
Et maintenant, le prisonnier et son garde Muguruma l'observaient tout deux comme s'il eut été un quelconque dément de la cellule de détention psychiatrique. Et il y avait de quoi! Passer d'une couleur naturelle à celle d'une tomate bien mûre vous faisait passer l'envie de croiser les regards moralisateurs de votre audience.
_Ahem! Vous allez bien? tenta timidement Kensei, haussant les sourcils avec toute l'inquiétude qui l'animait.
Kurosai releva la tête, partagé entre la surprise et l'appréhension. Les yeux gris de Kensei le fixaient avec intérêt et il reprit une position plus flatteuse, libérant son visage de sa cachette. Sa respiration avait repris un rythme plus normal, et la couleur pourpre de ses joues s'était estompée.
_Oui, ça va, répondit-il avec un très léger sourire mal assuré.
_Ouais et moi personne me d'mande comment j'vais? J'viens d'me faire piéger nom d'un chien!
Grimmjow gesticulait sur sa chaise de manière brusque. Aucun signe ne laissait entendre que l'émotion notable de Kurosaki l'avait touché d'une quelconque manière, ni même qu'il l'avait remarquée. Et cette pensée remit légèrement d'aplomb l'orangé. La dernière chose qu'il souhaitait était que ce prisonnier imagine qu'il était réellement troublé par ce qui venait de se passer.
Oups! Troublé? Comment cela il était troublé? Se demanda-t-il, se surprenant à penser une chose pareille.
Manquer d'inspiration le troublait, le pollen déclenchant ses allergies le troublait, la littérature de Poe le troublait! Mais pas un détenu cinglé!
_Je suis navré Grimmjow, mais voyez-vous puisque vous refusez de me parler de vous, je ne peux comprendre votre personnalité. Or, je ne peux bâtir une œuvre sur un personnage principal que je ne connais pas! Cette scène en réel m'a permis d'en apprendre plus sur vos réactions. C'est comme ça que je mène mes investigations sur les modèles que je choisis.
_Vous leur roulez des patins? questionna-t-il avec ironie.
_Non. Je les embarque dans un jeu et étudie leurs réactions consciencieusement, pour en déduire une ligne de conduite pour mon roman. Et ça ne sera pas facile avec vous si vous vous obstinez. Si vous aviez accepté de m'aider de votre plein gré je n'aurais pas été obligé de jouer à ce jeu.
Grimmjow garda le silence. Il était évident que le rouquin venait de marquer un point et l'atmosphère tendue qui régnait autour de cette conversation interloqua Muguruma.
_Tu ferais mieux de parler, Jaggerjack, si tu ne veux pas que je te tue pour ce que tu as fait à Kurosaki-sama.
_Mais j'm'en tape moi d'tout ça! grogna-t-il en haussant le ton. Et pis j'ai d'jà dit des trucs! C'est pas mon truc de causer.
_Ça j'avais bien remarqué, reprit Ichigo. Mais une simple description de votre caractère, faite par vous m'aiderait à y voir plus clair. Donc...
Il prit un stylo entre ses doigts et s'arma de son bloc-notes.
_Vous êtes violent, obstiné, dingue, imprévisible... et?
_J'ai une queue de vingt-deux centimètres!
_Con! Il est con! intervint Kensei en soupirant de fatigue et en lui flanquant une tape derrière les oreilles.
Le bleuté ne cessa de vanter ses mérites sexuels pendant les minutes qui suivirent. Incapable d'aider l'écrivain de quelque manière que ce soit, Ichigo se rendit compte qu'il n'y avait rien à faire et que c'était peine perdue. En proie à un doute tenace, il en venait maintenant à douter de ses propres choix; Grimmjow Jaggerjack n'était finalement pas le modèle idéal pour un personnage principal. Jusqu'à...
_... y'avait aussi ce flic. Un putain de joli p'tit cul! L'type m'a fait d'l'oeil pendant toute ma garde à vue! J'savais pas moi qu'c'était lui qu'allait m'interroger! Bordel, y m'a r'çu dans son bureau et on a baisé comme des bêtes pendant deux heures! L'type a témoigné pour moi au tribunal, comment j'l'ai enflé c'ui là!
Ichigo fronça les sourcils. Apparemment, le bleuté n'était pas un grand bavard mais lorsqu'il commençait, il était impossible de l'arrêter.
_Vous avez fait du charme à un policier par intérêt? questionna-t-il.
_Mm... ouais. Ça valait l'coup, vous pouvez m'croire. Ça a tj'ours marché d'puis qu'j'suis ado. Les mecs font tout c'que j'veux. Comme si j'avais un pouvoir de super-héros ou une connerie du genre. Sauf Muguruma, lui il est immunisé.
Kensei leva les yeux au ciel et Ichigo étira un très large sourire.
_Qu'est-ce qui vous amuse? demanda le gardien alors que le rouquin reprenait sa prise de notes à une vitesse hallucinante.
_Oh rien..., marmonna-t-il.
Rien? Pas vraiment. Le monologue de Grimmjow l'avait enfin convaincu. Son personnage serait un prisonnier dangereux au physique avantageux, charmeur, ayant passé sa vie à séduire les hommes pour obtenir ce qu'il voulait. Jusqu'à son arrivée dans une grande prison. Là, après avoir séduit quelques gardiens pour son confort personnel, il se retrouverait confronté à un garde vertueux, sérieux, trop sérieux, qu'il ne parviendrait pas à mettre à ses pieds... Et il finirait par en tomber lui-même amoureux.
Et Muguruma Kensei était le modèle parfait pour ce personnage!
_Splendide! s'écria-t-il en déposant son stylo sur le bureau. Je crois que j'ai bien avancé grâce à vous, Grimmjow. C'était très enrichissant mais...
_Mais il est l'heure qu'il retourne en cellule, le coupa Kensei après un rapide coup d'œil à sa montre. Love attend déjà depuis dix minutes derrière la porte.
_Oh...
Kurosaki checka l'horloge de son portable et ne put que remarquer à quel point le temps était passé bien trop vite pour lui. Il laissa échapper un petit rire discret, étonné par sa perte de notion du temps et se leva pour exprimer sa gratitude à nouveau :
_Je vais avoir du travail, mais ça me plait, commenta-t-il. Toutes ces nouvelles infos sont du pain béni pour moi! Et Grimmjow surtout ne changez pas!
_J'en ai pas l'intention, chéri.
Muguruma ramena le turquoise jusqu'à la porte de la pièce et le laissa entre les mains de son collègue Love. Puis il attendit patiemment que l'écrivain range ses affaires et soit prêt à quitter les lieux.
_Je vous raccompagne? proposa-t-il poliment.
Ichigo accepta bien entendu, et en profita donc pour convaincre Kensei de le laisser parler de lui comme Jaggerjack l'avait fait :
_Vraiment? demanda l'homme. Ma vie n'est pas aussi trépidante que celle de Jaggerjack, vous savez.
_Peu importe, répondit le jeune écrivain. Je veux juste avoir un panel de votre caractère. Je pense que vous allez avoir plus d'importance dans mon roman que je ne l'avais imaginé moi-même au début.
_Ah oui?
Les deux hommes atteignirent la sortie de la prison, et Kurosaki fouilla dans son cartable de cuir pour en sortir une petite carte de visite :
_Appelez-moi quand vous aurez du temps libre, proposa-t-il. Pour un café, un verre, ou quoi que ce soit! Vous m'intéressez vraiment et j'ai besoin de discuter avec vous pour... enfin vous voyez?
Kensei observa la carte entre ses mains sur laquelle étaient notés deux numéros de téléphone.
_Pour des trucs d'écrivain? demanda-t-il, visiblement peu enclin à cette idée.
_Oui! répondit Ichigo en tapotant amicalement l'épaule du garde. Donnez-moi le votre on ne sait jamais.
Kensei gribouilla rapidement son numéro personnel sur le bloc note de l'écrivain, sans même étirer le moindre sourire ou le moindre contentement. Pourtant le roux était certain que son intérêt pour lui et sa présence dans le roman le touchait. Mais comment expliquer ce caractère froid et quelque peu hautain? Kurosaki s'en fichait! Tant que l'homme ne changeait pas, il ferait un formidable personnage!
_Appelez-moi!
Et sur ces mots, il traversa la cour de la prison qui allait le mener sur la rue.
Ichigo était tout simplement heureux, éperdument content que ses recherches avancent et que Grimmjow puissent parler de tout son passé aussi librement. Certes ses expériences sexuelles étaient enrichissantes pour construire le personnage mais le roux avait envie de creuser la partie plus sombre de cet homme. Comment amener Grimmjow a parler de son passé, de son enfance et surtout de ses crimes?
Il y réfléchirait.
Une heure plus tard...
Ichigo avait décidé de remettre son déjeuner à plus tard, ou plutôt de troquer un tête-à-tête avec Shinji contre une attente interminable dans la salle d'attente de l'expert qu'était son ami Ishida.
Il y avait une chose bien plus importante que tous les appels de son éditeur Hirako, et cette chose était la lettre que Grimmjow Jaggerjack avait prétendu écrire. Kurosaki devait savoir immédiatement si l'analyse d'Ishida confirmerait ses doutes : il n'était pas l'auteur du poème.
Même si en relisant les quelques mots merveilleusement tracés, il ne put s'empêcher d'espérer que l'homme avait de telles idées dans sa tête. Mais il se demandait pourquoi il tenait tant à s'accrocher à ce type d'espoir? Certes il était un peu seul en ce moment; aucun homme dans sa vie, et Hisagi qui avait définitivement coupé les ponts. Ce n'était pas un crime quand même s'il avait ce genre de pensées à propos d'un homme - détenu certes – mais incroyablement beau et sexy – et cela même dans un uniforme horrible de taulard? Et si c'était un crime alors qu'on le place en prison dans la même cellule de Grimmjow pour voir ce qu'il avait dans le ventre!
_Bon sang, mais qu'est-ce que je raconte? chuchota-t-il en prenant son front dans sa main, la salle d'attente vide et absolument silencieuse.
Ce fut à ce moment que son corps tout entier se raidit; la porte du bureau d'Ishida s'ouvrit et une voix s'éleva, une voix qui lui donna des frissons et l'envie de s'enfuir immédiatement :
_Bien, je pense que je vais pouvoir boucler le dossier avec ce que tu viens de me dire. Ça ne fera pas de mal aux archives.
_Mais c'est toujours un plaisir d'aider la police. Ichigo?
Le roux serra les dents, ayant espéré un instant devenir transparent pour que les deux hommes ne puissent s'apercevoir de sa présence. Et voilà qui venait de faire s'effondrer sa bonne humeur du jour : son ex, croisé au détour du bureau de l'expert en calligraphie.
_Tiens, bonjour!
Feignant de ne pas s'en trouver accablé, le jeune homme salua cordialement son ami et son ex petit-ami qui semblait visiblement tout autant que lui embarrassé de le trouver là.
_Comment vas-tu? demanda Hisagi Shuuhei par pure politesse.
_Bien, bien, répondit-il, se balançant de droite à gauche comme le ferait une fille trépignant devant le garçon qu'elle aime. En fait, ça va même super bien! Je sors de la prison là et j'ai eu un entretient très fructueux pour mon bouquin.
Bordel, pourquoi il lui racontait tout ça? Il devait s'en battre les...
_Super, répondit Shuuhei en fourrant ses mains dans ses poches.
_Et... et toi, quoi de neuf?
Kurosai avait posé cette question innocemment, par pure politesse lui aussi. Et à dire vrai il regretta de l'avoir posée lorsque la réponse, tranchante et abrupte d'Hisagi, lui arriva en plein visage comme une monstrueuse claque sonore :
_J'ai rencontré quelqu'un.
Et sur ces mots, l'inspecteur salua d'un signe de tête l'expert et décampa aussi vite que possible, laissant un Ichigo médusé, la bouche tombant jusqu'à terre.
Ishida soupira, n'ayant pas compris ce qui venait de se passer, mais ayant tout de même saisit le grand mal être que venait de causer cette rencontre.
L'orangé se tourna alors vers lui, les sourcils froncés et l'air colérique :
_Pour qui il se prend lui? Moi aussi j'ai rencontré quelqu'un!
Il passa devant son ami pour pénétrer dans son bureau sans un mot de plus :
_Oui, bonjour à toi aussi, Kurosaki...
_Qu'est-ce qu'il faisait là?
Le brun eut tout juste le temps de refermer la porte qu'il était assaillit de questions :
_Il est ici pour une enquête dans laquelle je lui apporte mon aide. Pourquoi? Cela te dérange-t-il?
_Quoi? Mais pas du tout! Non, non, répondit-il en brassant l'air avec sa main. C'est juste que... tu as vu comment il m'a lancé son « j'ai rencontré quelqu'un »? Quel salaud!
_Oui. Bon, pourquoi es-tu ici?
_Du coup cet abrutit m'a tout coupé. J'étais dans un bel élan aujourd'hui, tiens regarde. Que peux-tu me dire d'après ces quelques mots?
Il tendit la feuille offerte par Grimmjow plus tôt dans la matinée et Ishida remonta ses lunettes sur son nez pour en prendre connaissance. Tout d'abord interloqué, il lança un œil interrogateur au jeune homme face à lui. Ce texte n'avait rien de banal, c'était une déclaration d'amour; faite par un homme!
_Quoi? J'ai beaucoup de fans! répondit le concerné en haussant les épaules.
Mais son hypothèse à propos de ces mots se confirma au fil des minutes :
_Ce que je vois me semble clair, décrit Uryuu. Cette personne est d'un caractère calme et serein. La façon dont elle termine ses phrases et ponctue ses vers me laisse penser qu'elle est... disons carrée, qu'elle sait où elle en est. Une personne réservée qui plus est qui à mon avis, ne parle pas beaucoup. En tout cas c'est certain, c'est une personne qui a eu une éducation très classique vu la forme des kanjis. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'elle a fréquenté un lycée privé, mais en tout cas grande université c'est certain.
Un sourcil roux se haussa bien haut et malgré le fait qu'il s'y était attendu, le trop plein de détails d'Ishida lui mit quelque peu l'eau à bouche.
_Cette personne est en prison, Uryuu...
_Et alors? répliqua-t-il. Je n'ai pas dit qu'il s'agissait d'un innocent. Vérifie la liste des prisonniers et recherche la personne qui a fait des études secondaires et qui semble être issue d'un milieu très aisé. Tu auras ton coupable!
_Tu ne comprends pas. Je veux dire... Le prisonnier que j'ai choisi pour être mon personnage principal me dit qu'il a écrit ces mots. C'est un type rustre, au langage bourré de gros mots, violent, vulgaire par moment, bestial presque.
_Impossible que ça puisse être notre poète, je sais ce que je dis. L'écriture reflète la personnalité, la calligraphie également, et tu le sais, Kurosaki. Tu es simplement dans un cas « Cyrano de Bergerac »!
Le jeune homme fronça les sourcils :
_Quoi? Co... comment ça?
_Ah tu sais bien! Christian amoureux de Roxanne mais incapable de tirer un mot pour la séduire. C'est donc Cyrano qui lui soufflera les mots dont la belle va tomber amoureuse. Dans notre cas, tu es Roxanne, ton prisonnier rustre est Christian et un inconnu dans la prison est notre Cyrano. A ta place, je m'intéresserais plus à Cyrano qu'à Christian, mais c'est à toi de voir.
Ichigo marqua une pause et y réfléchit. La métaphore était ingénieusement trouvé; c'était absolument ce qui était en train de se produire. Il ne pouvait plus se le cacher à présent, il trouvait Grimmjow beau garçon et il était tombé pour ce petit poème insignifiant mais ô combien joli. Et si celui qui se cachait derrière ces mots n'était pas le bleuté, il devait absolument trouvé celui qui les avait écrits.
_Je te remercie, Uryuu. Comme d'habitude ton aide m'est très précieuse.
_Oui, on dirait que ton ex pense la même chose.
Kurosaki soupira. Oui, Hisagi semblait avoir gardé les mêmes habitudes que lui depuis qu'ils étaient séparés et à dire vrai il ne savait pas quoi en penser.
_Pourquoi vous vous êtes séparés tous les deux, hein? questionna Ishida en retirant ses lunettes. Même moi je peux dire en vous observant qu'il y a toujours quelque chose entre vous. Sinon pourquoi te dirait-il qu'il a quelqu'un dans sa vie et pourquoi en serais-tu tant perturbé?
L'orangé soupira, fusillant Ishida du regard. Il avait raison bien évidemment, mais il n'était pas prêt à l'admettre ni à questionner Shuuhei sur ce qui pouvait rester entre eux côté sentiments.
_Tu es expert en calligraphie ou psy pour couples à la dérive?
_Les deux!
De retour chez lui, notre homme de lettres se prépara un déjeuner rapide; cuisiner n'était pas son fort, il aimait que tout soir prêt et vite! Il s'installa à table, son ordinateur portable à côté de lui histoire de reprendre les quelques pages qu'il avait écrites. Car même si sa rencontre fortuite avec Hisagi l'avait perturbé quelque peu, il n'en oubliait pas pour autant la supercherie de Jaggerjack. D'ailleurs il comptait bien découvrir la vérité à ce propos, et il avait le moyen parfait pour cela.
_Bonjour, vous êtes bien sur le répondeur de Muguruma Kensei, laissez-moi un message, merci.
Bip!
_Oui rebonjour, Kurosaki Ichigo. Je me posais quelques questions très importantes en fait et j'aimerais savoir si vous aviez les réponses. C'est très important, merci de me rappeler si vous avez un peu de temps à me consacrer, merci.
Ichigo se demandait jusqu'où il était capable d'aller pour découvrir l'entourloupe de Grimmjow, et harceler Muguruma Kensei par messagerie n'allait pas être la meilleure solution. Mais il voulait absolument savoir.
Les deux questions existentielles qui remplissaient ses pensées désormais se résumaient à :
-avec qui Hisagi pouvait-il bien sortir – si seulement ce n'était pas un bobard?
Et
-qui est le Cyrano de Grimmjow Jaggerjack?
Dans les deux cas, l'orangé était certain de découvrir le fin mot de l'histoire, tout du moins il en était certain pour Grimmjow. Et même s'il se surprenait à se demander pourquoi il s'intéressait maintenant à la vie amoureuse de Shuuhei, il se doutait qu'il n'apprendrait pas de sitôt qui l'avait remplacé dans le lit du brun...
Si seulement lui aussi avait trouvé un remplaçant dans son propre lit, il aurait sans doute moins de mal à écrire des scènes chaudes. Et justement, cette après-midi là, ce fut à ce genre d'écriture qu'il s'adonna. On dit que le sexe c'est comme le vélo, que ça ne s'oublie pas. N'empêche, tenter d'écrire une alléchante scène de sexe quand on n'a pas pratiqué la chose depuis un moment rend l'expérience beaucoup plus difficile. Et beaucoup plus traumatisante.
Ichigo le savait, son écriture était en lien direct avec sa propre vie. Et aujourd'hui il n'était pas d'humeur à décrire des sentiments amoureux, ni à écrire une scène d'amour ou de déclaration. Pourtant, une superbe idée avait commencé à faire le bout de son chemin dans sa tête : il pouvait voir clairement Grimmjow et Kensei ensemble, nus, comme le feraient ses personnages à un moment de l'histoire.
Mais... il se rendit compte que c'était plutôt malsain.
_Bordel de merde!
Lui qui avait toujours l'habitude et qui aimait à fantasmer sur ses personnages principaux, il n'avait pas l'impression que ce genre de fantasme allait l'aider. Grimmjow et Kensei... Certes ils les trouvaient à son goût tous les deux, mais ce n'était pas comme si il pouvait s'inspirer de ses expériences avec eux pour connaître leurs préférences sexuelles. Avec Hisagi, tout aurait été beaucoup plus simple puisqu'ils couchaient ensemble à une époque...
Et sa situation ne s'améliora guère lorsque Muguruma le rappela en fin de journée, après son travail à la prison.
_J'ai eu votre message, commença-t-il. Et si c'est urgent...
_Oh non, non. En fait j'étais un peu... dans mon délire quand je vous ai appelé et quand j'ai une idée en tête je ne l'ai pas ailleurs comme on dit mais... si vous n'avez pas le temps ce n'est pas grave.
_Il se trouve que j'ai le temps, répondit-il. Alors euh... vous voulez peut-être qu'on se voit pour en parler?
_Euh... oui, pourquoi pas mais je ne veux pas m'imposer.
_Pas de problème. Il se trouve justement que ma soirée a été annulée à la dernière minute. Mais je n'ai toujours pas annulé ma réservation dans le restaurant où je devais aller.
Ichigo se pinça les lèvres; si ça n'avait pas l'air d'un rencard ça...
_D'accord! Dites-moi où et à quelle heure?
_A 19h, au Tokyo Daihanten à Shinjuku. Vous aimez la cuisine chinoise j'espère?
_J'adore ça!
_Bien, alors c'est d'accord?
_J'y serai.
Lorsqu'il déposa son portable après avoir raccroché, Ichigo marqua un temps d'arrêt. Est-ce que c'était lui ou ce type n'avait apparemment pas du tout compris que tout cela ressemblait en tout point à un rencard?
Peut-être que Kensei n'était pas gay et ne s'imaginait pas un seul instant qu'il y pensait de cette manière-là?
_J'y pense de cette manière-là? s'interrogea-t-il soudain tout haut. Pourquoi j'y pense de cette manière-là?
Il lui fallait de l'aide, il fallait qu'il parle de ses démons et de son manque d'homme dans sa vie. Car il le savait, lorsqu'il avait commencé à s'intéresser à un homme pour en faire un personnage fictif, il devait absolument commencer à fantasmer sur cet homme. Sinon, comment garder l'intérêt pour lui? Et pour cela, il avait la personne idéale, celle qui savait le remettre à sa place quand il le fallait et qui avait assez d'expérience avec les hommes pour savoir de quoi il en retournait; sa meilleure amie du lycée – et qui l'était resté depuis lors – Kuchiki Rukia.
_Ichigo, tu te fais des films. Encore!
_Peut-être. Mais ça fait tellement longtemps que je n'ai pas...
_Quoi? Baisé? C'est à n'y rien comprendre avec toi! Hisagi ne voulait que ça, et apparemment maintenant c'est ton tour, rappelle le, dis-lui ce que tu veux, et bim bam boum dans la casba!
Kurosaki s'effondra sur son canapé en soupirant. Il aimait le fait que la jeune femme soit toujours aussi directe et qu'elle sache l'écouter déblatérer ses problèmes de cœur, mais parfois elle semblait tout savoir résoudre trop facilement. Or, c'était loin d'être aussi simple...
_Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, Rukia. Hisagi a rencontré quelqu'un et vraisemblablement il veut me le faire savoir pour que... je ne sais pas, peut-être pour m'éloigner définitivement.
_Ou pour te rendre jaloux. Réfléchis deux secondes, Ichi. Tu crois que Shuuhei aurait effacé tout ça du jour au lendemain avec un nouveau type? Moi je ne crois pas, il était tellement dingue de toi!
_Oui, tellement dingue que tout ce qu'il pouvait me proposer récemment c'était du cul et rien d'autre!
_Et bien j'imagine que tu aurais dû saisir ta chance quand il te l'a proposé. Maintenant, tu regrettes et c'est bien fait!
Au moins, il avait eu ses quatre vérités à la figure et vraisemblablement un peu de regrets concernant Hisagi. Mais il n'avait pas de temps pour une relation compliquée, il avait beaucoup trop de travail avec son roman.
_Alors arrête de râler et bosse! lui ordonna Rukia.
_Merci du conseil!
Quelques heures plus tard, Ichigo piétinait comme un enfant devant l'entrée du Tokyo Daihanten, refusant obstinément d'y entrer, ses pensées remplies par les propos de Rukia, et quelque peu colérique de s'être fait remonter les bretelles de la sorte par une fille.
_Bordel, bordel, bordel!
Il avait l'air d'un parfait abrutit, faisant les cent pas devant l'entrée du luxueux restaurant, les portiers ne cessant de lui jeter des regards de pitié. Oui, il hésitait à faire ce dîner; il était tiraillé entre son envie d'avancer son roman et tout laisser tomber pour ne pas s'imaginer qu'il avait été invité à un stupide rencard! Il n'avait pas le temps de « sortir » avec le gardien de la prison. Même si à tout bien y penser, cela l'aiderait sûrement à écrire ses scènes de sexe.
_Bordel, bordel, bordel!
_Si vous cherchez un bordel, je crois qu'il n'y en a pas dans ce quartier.
Un homme déposa une main sur son épaule et lui fit avoir la peur de sa vie, mais aussi la pire honte de sa jeune existence.
_Oh!
_Bonsoir. Vous savez que vous auriez pu entrer?
Kensei était là, dans la nuit noire, ses cheveux argentés reflétant la lumière des réverbères comme le ferait la lune. Il était incroyable là, dans son smoking – mais sans le nœud papillon, et sans la cravate. Il s'était parfumé, son smoking était parfaitement repassé, ses chaussures brillaient...
« Merde, ça pue le rencard! »
Bref, il était parfait, il était parfaitement prêt pour un rencard... avec Ichigo.
_Oui, je sais mais j'aime bien prendre l'air en fait.
_On y va?
Kensei n'avait pas esquissé un seul sourire et Ichigo se sentait déjà assez mal à l'aise comme ça de le voir sur son trente-et-un alors que lui n'avait que fait l'effort de mettre une chemise noire et un pantalon noir – pas repassés.
Quelque chose clochait; ce n'était pas Ichigo qui avait cru voir ce dîner comme un rencard mais plutôt Muguruma! Il s'y croyait et rien qu'à en constater son silence tenace pendant les dix premières minutes, Kurosaki sut qu'il fallait qu'il fasse le premier pas. Ils étaient assis face à face, dans une ambiance tamisée, et le roux était certain que l'homme avait réservé cette table pour une autre personne avec qui il devait avoir des rapports plus intimes qu'avec lui. Peu importe, il fallait qu'il soit direct avant que le quiproquo ne devienne énorme :
_Écoutez, c'est ridicule. Je... voilà je ne veux pas que vous vous imaginiez des choses. Ceci n'est pas un rencard, okay? J'avoue que je suis flatté que vous pensiez ainsi et de vous voir habillé comme ça...
Mais il stoppa net devant le regard interrogateur du gardien.
_Quoi? demanda-t-il avec une grimace d'incompréhension.
_Et bien... vous et moi et... votre smoking? Ce restaurant et l'invitation, ce...
Soudain, Muguruma éclata d'un rire sonore et la totalité du restaurant observèrent les deux hommes avec étonnement. En fait, l'orangé s'était trompé : c'était maintenant la pire honte de sa vie!
_Je suis simplement venu pour vous aider, parce que j'admire votre professionnalisme. Et... en fait il se trouve que... ma moitié travaillait ce soir alors notre dîner a été annulé. Mais nous sortons ensuite, d'où le smoking. Vous comprenez?
Ichigo resta immobile un instant, un instant qui lui sembla paraître une éternité. Une éternité plongée dans la honte la plus horrible! Cette journée était placée sous le signe de la honte et cette conversation le confirmait.
Ses joues s'empourprèrent immédiatement, le retour de la tomate bien mûre avait sonné, et c'était la pire des situations. Cet homme, ce type qu'il avait presque vu comme un potentiel coup, ou comme un potentiel n'importe quoi, venait de lui coller la honte de sa vie.
_Oh... Désolé, je... merde, quel con, bredouilla-t-il, de plus en plus rouge, pouffant sous les bouffées de chaleur, cherchant à se cacher derrière sa serviette de table.
_Ce n'est pas grave, pas grave..., l'assura Kensei en déposant sa main sur son biceps.
_Ouais, et maintenant vous me trouvez ridicule et... ne vous inquiétez pas je... j'allais juste vous dire que ce n'était pas possible et que... Bon sang, c'est la honte.
_Mais non! répliqua-t-il avec un rire qui n'avait rien de moqueur. J'avoue que... je comprends que ça a pu être déstabilisant, j'aurais dû vous dire tout ça dès le début. Maintenant c'est moi qui me trouve ridicule de vous avoir laissé penser ça.
L'orangé dodelina de la tête et laissa enfin tomber sa serviette sur ses genoux. C'était embarrassant – et pathétique pour lui - mais Kensei avait assez de tact pour passer directement à un autre sujet et laisser ce malentendu dans le passé.
_J'aimerais savoir ce que vous aviez de si important à me demander.
_Oh oui... Hum!
Kurosaki tenta de reprendre le peu d'assurance et le peu d'aplomb qui lui restait pour faire une meilleure impression :
_Vous vous souvenez le poème de Grimmjow ce matin à l'atelier?
_Oui.
_Eh bien, j'ai eu la confirmation qu'il n'était pas de lui.
Muguruma fronça violemment les sourcils alors que le barman apportait leurs apéritifs.
_Merci. Comment ça? s'enquit-il, très intéressé.
_J'ai un ami qui est expert en calligraphie, et d'après lui l'écriture du poème ne correspond pas du tout à Jaggerjack. Selon lui, une personne plus calme, plus réfléchie et discrète aurait écrit ces lignes. Y aurait-il un prisonnier qui corresponde à ces critères?
Le gardien prit un temps de réflexion et sirota son whisky en restant silencieux. S'il n'avait pas la réponse alors Ichigo ne saurait comment rechercher ce poète en herbe.
_Un prisonnier qui aurait fait des études secondaires, et qui aurait une famille assez aisée peut-être? ajouta l'orangé.
_Ah oui, peut-être Ulquiorra Schiffer.
Le nom fit quelque peu tilter Ichigo qui se mit lui aussi à réfléchir.
_Schiffer? Le type de la mafia? demanda-t-il en se penchant soudain pour se rapprocher du garde, stupéfait.
_Oui, en effet. Vous pensez que ces vers viendraient de lui? Mais ce qui m'intrigue plutôt moi, c'est comment Schiffer a fait pour transmettre ce papier à Jaggerjack. Bon sang, ça sent l'implication de gardien...
Ichigo ouvrit la bouche mais retint ses mots un instant devant l'air inquiet de Muguruma. Il n'avait pas oublié son absurde quiproquo d'avant, et sa honte inqualifiable, aussi il comptait bien l'effacer de la mémoire de Kensei en brillant par sa culture littéraire.
_Dites-moi, vous connaissez Cyrano de Bergerac?
_Mmm... Oui, ça me dit quelque chose. L'homme qui souffle à un autre homme des vers pour séduire une femme?
_Exactement! Eh bien disons que je serai la femme en question – ne rigolez pas! - Grimmjow serait Christian, l'homme amoureux, et Cyrano, Schiffer.
Kensei étira une mine surprise, l'orangé lui, avait l'air très fier de lui et de sa métaphore, mais Muguruma ne partageait pas son enthousiasme. Apparemment, il ne voyait pas vraiment où il voulait en venir.
_C'est vous le pro de la littérature, après tout. Mais vous essayez de me dire quoi alors? Que Grimmjow est... amoureux de vous?
Kurosaki haussa les épaules, ayant espéré que le gardien en sache plus que lui. Mais ce n'était pas le cas, ça semblait l'étonner au plus haut point.
_Grimmjow n'aime personne, sachez-le, à part lui-même. Les hommes auxquels il s'intéresse ne sont là que par intérêt, justement. Des flics, des gardiens.
_Il a déjà séduit des gardes de la prison? demanda-t-il avec des yeux ronds.
_Oui, deux. Doutez-vous bien qu'ils ont été renvoyés sur le champ.
La conversation avait tout d'une mine d'or pour le jeune homme. Et le dîner lui en apprit bien plus sur Grimmjow qu'il ne l'eut même crut. Si bien qu'il en oublia son but premier : faire parler le gardien sur sa propre personnalité.
L'homme hésitait visiblement à lui parler à cœur ouvert et le rouquin savait bien que ce n'était pas facile avec une personne dont on ne connaissait rien. Et il avait l'air d'un homme qui ne se confiait pas si facilement; un peu à l'image de Shuuhei...
_Vous avez une « moitié » si j'ai bien compris?
_Oui.
Mais il ne voulait pas s'étendre sur le sujet, vu la réponse abrupte qu'il lui donna.
_Vous ne voulez pas en parler?
_Vous écrivez un roman ou vous bossez dans un magazine people?
Ichigo sourit, il était vrai qu'il donnait cette impression à beaucoup de gens. Hisagi lui-même l'avait nommé « le chasseur de potins », il aimait à entendre les petites anecdotes personnelles des hommes auxquels il s'intéressait en tant que personnage. Pourtant, cela relevait de la vie privée; il en était conscient, bien évidemment, mais il considérait qu'à partir du moment ou ces hommes étaient d'accord pour l'aider ils étaient prêts à tout, même à lui dévoiler leur intimité.
Mais Kensei n'avait pas vu ça de cette manière.
_Je peux certainement vous raconter mon passé, mais pas ma vie privée. Vous voyez en fait... ma moitié comme j'aime l'appeler, je ne la connais pas depuis longtemps. On ne sort ensemble que depuis une semaine mais... j'aime l'appeler comme ça parce que justement cette personne me ressemble beaucoup trop. Sérieuse, autoritaire, renfrognée et même discrète.
_Oh, vous l'aimez beaucoup à en voir les petites étoiles dans vos yeux quand vous en parlez!
_Peut-être.
Il poussa d'un doigt son assiette à moitié finie et croisa ses bras sur sa poitrine. Ichigo était certain qu'à cet instant les pensées de l'homme avec qui il dînait étaient toute entière portées sur sa « moitié ». Et il espérait qu'il s'agissait d'un homme, sinon à quoi bon l'imaginer en gardien de prison se faisant séduire par un pseudo Grimmjow?
_Est-ce que je peux au moins me permettre de vous poser une question indiscrète. Ce sera la seule et unique je vous le promets.
_Allez-y.
_Votre « moitié »... c'est un homme?
Kensei ne parut néanmoins pas dérangé plus que ça par le questionnement. Au contraire, il prit un certain plaisir à répondre au jeune écrivain :
_Oui. Mais j'imagine que vous le saviez déjà, et que ça vous conforte dans votre choix de personnage, hein?
_Vous parvenez à lire tout ça sur mon visage?
_Vous laissez paraître bien trop de choses, Kurosaki-sama.
Cette remarque laissa l'écrivain perplexe, car elle ressemblait fort à un reproche. Ainsi, pendant le reste du dîner il se cantonna aux bonnes vieilles questions bateau, et Muguruma y répondit docilement, si bien qu'à la fin de la soirée, le rouquin aurait pu écrire la biographie du gardien. Mais sans les détails croustillants...
En rentrant chez lui ce soir-là, Ichigo repensa aux mots que Muguruma avaient prononcé à cet instant. Laissait-il effectivement paraître trop de choses comme il le disait? Est-ce que c'était mal? Qu'y avait-il de mal à ressentir des émotions, des sentiments et faire que tout un chacun puisse le comprendre, même si vous ne prononcez pas un mot?
Et si la « moitié » de Muguruma lui ressemblait tant, ne devait-il pas lui aussi trouver sa propre « moitié », quelqu'un qui lui ressemblerait en tout point? Un homme solitaire, taraudé par bien trop de questions, et qui ne vivait que pour ses romans?
_C'est débile! jeta-t-il en déposant ses clefs dans l'entrée de son loft.
C'était débile oui, mais pas autant que sa stupide pensée : ça faisait un très long moment, une éternité qu'il n'avait pas passé une aussi bonne soirée en compagnie d'un homme. Il n'avait pas besoin d'un petit-ami, mais il aurait aimé un amant, juste une nuit, histoire d'avoir des bras forts qui le réchaufferaient. Histoire d'avoir quelqu'un contre qui se reposer, et savourer une nuit complète de plaisir.
Kensei était beau, Kensei était grand, il avait de beaux bras forts, et il sentait bon. Kurosaki s'en voulut de penser encore ainsi. Et puis, il ne devait pas se focaliser sur le personnage secondaire mais sur le principal! Son personnage principal qu'il avait hésité aujourd'hui a conservé dans son roman. Il pensait maintenant que ses doutes étaient infondés, Grimmjow Jaggerjack avait tout d'un personnage de fiction!
Et en parlant de Grimmjow Jaggerjack, il se demandait ce qu'il pouvait bien faire en ce moment?
Dormait-il? Rêvait-il? Pensait-il à lui?
Si seulement ils s'étaient rencontrés ailleurs, Ichigo aurait tout fait pour avoir un rencard avec ce type, juste un, et qu'il soit son amant d'une nuit. Juste une. Mais il savait que cela n'arriverait jamais. Seulement dans ses fantasmes s'il le voulait, et encore que demandait-il de plus? Il savait déjà que Jaggerjack était un homme qui embrassait à la perfection, de manière si passionnée. Il avait du mal à croire que personne ne lui avait volé un baiser aussi... fou!
Ses pensées furent soudain coupées par la sonnerie du téléphone, et ces même beaux songes réduits à néant par une voix qu'il exécrait, le ramenant durement à la réalité :
_Salut beauté!
Il leva les yeux au ciel et se promit de faire clore sa ligne téléphonique de son loft pour que cet imbécile ne l'appelle plus jamais!
_Hirako, depuis quand vous m'appelez « beauté »?
_Je vous ai aperçu de loin sortant du Daihanten ce soir! Et au bras d'un bel inconnu plutôt... wouah!
_Pitié...
Il ne manquait plus que ça!
_Qui est-ce?
_Alors non seulement vous enquêtez chaque jour pour savoir si je travaille, mais maintenant vous voulez aussi avoir un droit de regard sur mes fréquentations?
_Je m'inquiète seulement de la presse! Savez-vous que des journalistes vous ont pris en photo ce soir?
_Oui, mais j'ai bien fait attention de ne pas paraître trop proche avec Muguruma. Et puis... et puis c'est juste un... un... un collègue!
_C'est c'là oui, et moi je suis le Prince William!
_Pfff...
Shinji marqua une pause et Ichigo s'assit sur son lit moelleux, exténué par sa journée. Et aussi incroyable que cela puisse paraître, Shinji n'était pas seulement un affreux colleur de basques, il semblait avoir aussi un cerveau, avec une petite dose d"intelligence et de tact...
_A entendre votre voix, je suppose que quelque chose ne va pas. Je me trompe?
_Ne vous en faites pas pour le roman, ça avance bien.
_Je ne faisais pas allusion au roman. Mais à vous.
Le rouquin soupira à nouveau, fermant ses yeux sous le coup de cet inconfort qui submergeait tout son être. Son rendez-vous avec Kensei l'avait fait prendre conscience d'une chose : tout le monde autour de lui avait une "moitié", tout le monde avait "rencontré quelqu'un". Même Shinji avait dans sa vie une personne qu'il semblait aimer : Kurosaki lui-même. Mais le rouquin lui, n'avait personne.
Et comment Hirako arrivait-il à savoir ça au travers d'un combiné de téléphone, bon sang, il le ferait chier jusqu'au bout?
_Je me rends compte que je ne pourrais pas arriver au bout du bouquin si...
_Si?
_J'arrive à écrire les scènes, même plutôt bien. Mais...
_Mais? Nom d'un chien Kurosaki-sama, crachez ce que vous avez à dire sinon je débarque chez vous!
Ichigo sourit, c'était bien la pire des menaces qu'il pouvait lui faire.
_Je crois que j'ai besoin d'un homme pour continuer. De tomber amoureux ou que sais-je, de vivre quelque chose avec quelqu'un. Je ne sais pas pourquoi mais je le sens. Et comme si ce n'était pas tout, je n'ai qu'un tas d'hommes qui me plaisent tous qui tournent autour de moi! Ça ne m'aide pas du tout...
_Oh... ça c'est flatteur Kurosaki-sama!
Ichigo étira une grimace significative : il croyait qu'il parlait de lui ou quoi?
_Mais vous connaissant plutôt bien, je ne peux qu'approuver. Si vous n'aviez pas rencontré Hisagi rien n'aurait fonctionné dans votre dernière saga. Prenez un peu de temps pour... votre vie privée si vous voulez. Peut-être... pourrions-nous en discuter autour d'un verre?
_C'est moi ou vous me donnez un rencard?
_Et alors?
_J'en ai marre de tous ces mecs autour de moi. Soit ils sont pris, soit ils sont en prison, soit ils sont... chiants! J'aimerais juste quelque chose de plus simple.
_Eh bien avec moi ça sera simple! Je vous promets!
Les yeux de l'orangé se levèrent bien hauts au ciel. Il en avait juste assez pour ce soir.
_Bonne nuit, Hirako!
_Mais je vous jure...
Bip!
Il avait raccroché, ne pouvant expliquer à son éditeur bien trop entreprenant qu'il n'était pas d'humeur à supporter sa drague. Le téléphone fit un vol plané à travers la chambre pour atterrir dans le salon, quelques mètres plus loin, et Ichigo se laissa bercer quelques instants par le silence.
Et si en fin de compte il finissait avec le type auquel il n'avait jamais pensé : Hirako? Et si finalement c'était la réponse à toutes ses emmerdes sentimentales? Mais peut-être qu'avant de passer à autre chose il devait effacer ses sentiments passés, à commencer par ces trois albums photos qui avaient trouvé refuge sous son lit depuis sa rupture avec Hisagi? Ça semblait le point de départ approprié pour tirer un trait sur le passé.
Il extirpa les trois volumes de leur cachette et épousseta les couvertures en cuir. C'était une chose que lui et Shuuhei avaient pris la patiente de faire et maintenant il restait avec ça sur les bras, comme un vestige de leur relation passée, rien que pour le faire souffrir.
Il n'avait jamais pensé à s'en débarrasser et encore moins à les ranger dans un endroit moins accessible. Il les avait juste laissés sous son lit, par simple peur d'avoir à les retoucher. Ou par simple crainte de se retrouver à nouveau confronté à leur bonheur passé? Mais ce jour-là, comme une cure de désintoxication, il se força à les rouvrir...
Les photos du premier album semblaient presque jaunies aux yeux du roux tant elles étaient anciennes. Son visage, bien plus lumineux qu'avant, et celui de Shuuhei, moins sombre et tourmenté, apparaissaient sur une suite de photomatons, souriant à pleines dents. C'était peu après leur rencontre, quand ils vivaient encore d'amour et d'eau fraiche et qu'entre deux parties de jambes en l'air, Kurosaki écrivait ce livre qui ferait de lui un écrivain millionnaire.
Il se souvenait de chacun de ces clichés, comme celui-ci lorsqu'ils étaient parties en vacances en Australie. Ce jour où ils avaient fêté la réussite à l'examen d'inspecteur d'Hisagi en organisant une énorme fête au bar du coin. Cette photo où ils étaient recouverts de peinture blanche, après que le roux ait acheté ce loft et qu'ils aient passé un week-end entier à repeindre le salon, ensemble. Il se souvenait de ce week-end comme le meilleur qu'ils aient passé. Il pouvait encore entendre ses propres éclats de rire, sentir la peinture fraiche sur son corps, étalée par les doigts brûlants de Shuuhei. Il n'avait jamais pu se rappeler du nombre exact de fois ou ils avaient fait l'amour ce week-end là. Mais il ne pouvait oublier ce souvenir.
D'autres photos passionnelles où ils s'enlaçaient ou s'embrassaient ramena des souvenirs divers et variés tous heureux avec cet homme qui l'avait laissé tomber de la pire des façons. Bordel, où était passé tout ce bonheur?
_Bordel de merde! souffla-t-il en s'effondrant à nouveau sur le lit, allongé, laissant tomber les albums par terre.
Voilà qu'il commençait à regretter sa relation passée avec Hisagi, il perdait vraiment la boule depuis quelques temps, à se raccrocher au passé ou bien à tenter de s'en défaire pour passer à autre chose.
Et tout ça... c'était depuis que ce Grimmjow Jaggerjack était entré dans sa vie!
Au même moment, loin du loft paisible de Kurosaki...
Un bruit métallique suivit d'un second, un léger souffle puis des pas presque imperceptibles sur le sol, et enfin le retour du silence. Une main passant sur un mur froid, glacial. Un index traçant les courbes d'une feuille de papier collée au mur, la pulpe d'un doigt caressant la fine texture d'une page de journal ou d'un magazine.
Cette main les caressaient, comme si elle eut caressé un animal, ou encore la peau d'un homme. A même le mur, scotchés comme de vulgaires artifices, des articles et des photos s'étalaient, à n'en plus finir.
Il y a quelque chose que je ne t'ai pas dit. Une chose très importante. C'est que je suis fou de toi et je veux vivre avec toi... Je ferai tout pour te faire sortir d'ici, Grimmjow.
_Oh oui oui, Kurosaki...
Et la bouche du prisonnier aux cheveux bleus se refermait souvent sur le papier infect, caressant l'image en noir et blanc de celui qui hantait ses rêves et ses pensées, en espérant qu'un jour il serait celui qui le libérerait de sa cage.
Je libérerai la panthère de sa cage, et deviendrai son dresseur. Que tu le veuilles ou non...
Cette voix claire qui résonnait dans sa tête n'était autre que celle de Kurosaki Ichigo. Chaque nuit, Jaggerjack refaisait les mêmes rêves encore et encore, dans son somnambulisme il se levait et ne cessait de caresser les images de papier de son écrivain favori. Il avait découpé puis collé tous les articles sur le jeune homme, toutes les photos de lui, tout ce qu'il avait pu trouver. Juste pour avoir quelque chose d'agréable à regarder disait-il.
Mais inconsciemment, son attirance pour le jeune homme s'exprimait chaque nuit, sans que personne ne le sache, sans même que lui ne le sache.
Mais cette nuit-là, une autre personne entendit ses mots et apprécia ses gestes obscènes envers le jeune homme de lettres.
_Putain ce type est cinglé..., murmura Love, les yeux écarquillés et prêt à dégainer son portable pour avertir Muguruma Kensei.
Il fallait avertir le psychiatre, et faire libérer une chambre dans la cellule psychiatrique. Au vu de son comportement, Grimmjow était devenu un candidat idéal. Il fallait à tout prix l'empêcher de revoir Kurosaki...
