Titre : Le roman du prisonnier
Chapitre : Dangereuse muse.
Rating : M
Disclaimer : Tous les personnages de Bleach appartiennent à Tite Kubo, leur créateur.
Chapitre 18. Dangereuse muse.
Les deux hommes à terre écoutèrent le silence avec attention, un soulagement certain s'infiltrant dans leurs muscles détendit leurs nerfs et ils se redressèrent lentement, dans un même mouvement. Ichigo poussa un soupir en se détournant du corps qui l'avait tenu dans ses bras tout ce temps. Les coups de feu avaient cessé depuis quelques minutes mais par précaution, ils n'étaient pas sortis de leur cachette. Et malgré son cœur douloureux qui battait la chamade et son sang qui semblait s'être figé dans ses veines, le rouquin ne cessait de réfléchir activement sur le pourquoi du comment de cet évènement.
On avait cherché à leur tirer dessus, on avait cherché à les tuer ! Enfin ça en avait tout l'air, pensa le rouquin. Rien qu'à voir le regard de Grimmjow il ne faisait aucun doute que lui aussi, y croyait dur comme fer. Lentement, Jaggerjack roula sur le côté, s'éloignant du corps du jeune homme qui l'observa faire, et rejoignit à quatre pattes la porte de la salle de bain près de laquelle il avait laissé un sac noir sur le sol. Il tira sur la fermeture éclair et sortit un objet du sac en question. Ichigo fronça les sourcils avec curiosité lorsque l'homme se tourna dans sa direction, une arme dans les mains, qu'il arma en tirant sur le canon dans un bruit métallique.
_Woh ! Qu'est-ce que tu fais ? Chuchota-t-il.
_Reste là…
_Quoi ? Mais…
Trop tard. Grimmjow avait déjà ouvert la porte de la chambre et s'enfuyait dans le couloir de l'hôtel, ses pas précipités camouflés par la moquette de l'établissement. Ichigo soupira bruyamment, sa respiration toujours rapide et les battements de son cœur tout aussi affolés. L'attendre… Et qu'allait-il faire lui ? Comme s'il pouvait croire que le tireur serait sagement devant l'hôtel à attendre qu'il ne le prenne la main dans le sac ? Non, il s'était fait la malle depuis longtemps, et tout ce que risquait Grimmjow c'était de se faire prendre. Ou pire, se faire reconnaître…
_Bon sang…
Et que pensait-il faire avec une arme ? Le tuer ? Lui faire peur ? Si quelqu'un le voyait lui, Grimmjow Jaggerjack, une arme à la main dans cet hôtel, c'en était fini de leurs belles illusions.
Le rouquin se redressa, évitant savamment de poser les mains sur les bouts de verre éparpillés partout autour de lui et sur ses vêtements. A l'aide de ses chaussures, il prit soin de les regrouper en un petit tas, pour éviter qu'il ne se coupe avec. Puis, il osa sortir un œil de sa cachette, et observa l'encadrement de la fenêtre, maintenant nu de la moindre vitre. Il n'allait pas rester éternellement prostré ici, et puis si Grimmjow avait jugé bon de sortir, alors c'était qu'il n'y avait presque plus aucun risque, non ? De toute façon, pensa-t-il en haussant les épaules, le tireur était parti depuis longtemps, c'était un fait dont il était persuadé. Mais quelque chose d'autre attira son attention.
Depuis ce point d'observation, l'immeuble d'en face était clairement visible. Et lorsqu'il se remit sur ses pieds, en s'assurant au préalable qu'il n'y avait plus personne pour le viser, il constata que le toit de ce bâtiment vis-à-vis était exactement en face de leur étage. Autrement dit, un parfait point d'encrage pour un tireur… Il s'approcha de la fenêtre, étudiant avec attention la vue sur le toit face à lui. Son regard suivit une trajectoire de balle possible en direction de l'emplacement où ils se trouvaient lors du premier tir. Si le tireur avait voulu les viser lorsqu'ils se trouvaient tous les deux proches de la table de la pièce, alors pourquoi…
_Pourquoi ce putain d'impact de balle est sur ce mur ? Demanda-t-il tout haut au silence, alors qu'il remarquait sur le mur adjacent à la salle de bain, un trou.
Kurosaki n'était pas un imbécile, il savait reconnaître un impact dû à un tir, et les bouts de peinture effrités au sol lui donnèrent raison. Il n'était pas non plus sans connaître les méthodes des experts de la police, et notamment les études balistiques. Il avait été à bonne école avec Shuuhei, et il avait pris grand soin de ne rien oublier de tout ce qu'il avait appris. Et visiblement, la balle correspondant au premier tir s'était logée dans le mur opposé, autrement dit, pas du tout dans la ligne de mire de là où ils s'étaient trouvés. Soit le tireur était un nul, soit le tir avait été dévié d'eux exprès. Ce qui semblait complètement dingue puisqu'on avait bien tenté de les tuer !
_Y'avait personne j'les ai ratés, s'empressa de dire Grimmjow, rentrant à nouveau dans la pièce, se dépêchant de prendre ses affaires, prêt à partir. Les coups de feu ont été entendus, la police va rappliquer, on doit s'tirer. Quoi, qu'est-ce qu'y a ?
Ichigo avait le doigt pointé sur l'impact de balle dans le mur blanc, les yeux rivés sur le petit trou net. Jaggerjack sembla quelque peu préoccupé par son absence de réponse et s'approcha du jeune homme, posant une main sur son bras levé.
_Quoi ? Répéta-t-il, en fixant tour à tour l'impact et le visage concentré de l'écrivain.
_On n'a pas essayé de nous tuer.
_Ah non ? Et comment t'appelles ça ? Un pot de bienvenue, p'tet ?
_Si on avait essayé de nous tirer dessus, l'impact de la balle se serait trouvé dans le mur juste derrière cette table, ou dans une chaise ici ! Mais pas là !
Le visage concentré et grave du rouquin fit tiquer Jaggerjack pendant une seconde. Mais il se reprit, ce n'était pas le moment pour jouer aux "Experts" ou quoique ce soit d'autre. Ils devaient s'en aller !
_On a bougé Einstein, quand ils ont tiré. Ils ont juste… dévié de leur trajectoire pour nous suivre.
_L'impact est trop net pour avoir été fait alors que l'arme bougeait !
_Et comment t'expliques les lasers sur nous, hein ? Tu bosses pour les flics ou quoi ? Putain, tu m'fais flipper des fois !
Grimmjow se passa une main dans les cheveux, tapant du pied sur le sol pour indiquer son impatience. Ichigo ne semblait pas tout à fait prêt à s'enfuir encore, et le bleuté savait très bien que plus ils tardaient plus ils prenaient de risques. Il n'avait pas vraiment le temps pour écouter des théories farfelues. Mais ce n'était pas l'avis de Kurosaki:
_On n'a pas voulu nous tuer, Grimmjow. Quelqu'un veut nous faire peur ! On était cachés quand le second coup de feu a retentit ! Pourquoi le tirer s'il est sûr de ne pas nous atteindre ? Reprit-il en tournant des yeux convaincus vers le turquoise. Pour nous effrayer !
_Ou alors c'était un tir de frustration parce qu'il nous a pas abattus ! Lui lança-t-il en haussant les épaules. Bordel, tu réfléchis pas mal mais t'oublies parfois des trucs.
_Peut-être, mais je te dis que…
_Peu importe, le coupa-t-il avec un geste de la main. Faut s'tirer, j'espère que t'es d'accord au moins là-dessus.
Ichigo ne put s'empêcher d'acquiescer. Il savait bien entendu que la situation devenait risquée pour eux, surtout s'ils s'attardaient dans cet endroit. Une personne avait déjà su où les trouver, alors pourquoi pas quelqu'un d'autre ? Ou pire encore, la police.
Les deux hommes rejoignirent l'entrée de la chambre, dans l'espoir de s'en extraire rapidement et de se séparer pour s'éloigner de ce qui semblait être désormais un guet-apens. Mais Ichigo stoppa Jaggerjack avant que celui-ci n'ait pu ouvrir la porte, attrapant son bras dans sa main pour l'immobiliser.
_Attends… Quand est-ce qu'on se reverra ?
La question sembla désarçonner le bleuté qui fronça les sourcils avec gravité. Puis, il tenta de soustraire son regard aux yeux ambrés qui dévoraient son visage avec curiosité. Il soupira, passant une main dans ses cheveux, comme s'il s'apprêtait à annoncer une dure nouvelle :
_J'en sais rien. Vaut p'tet mieux…
_Oh non, n'y pense même pas ! Le coupa Kurosaki en pointant un index sur lui. Je n'ai pas fait tout ce chemin pour qu'on arrête là !
_T'as une meilleure idée ?
Le rouquin haussa les épaules, visiblement à court d'idées, et détourna les yeux à son tour :
_J'ai… juste envie de te revoir.
Grimmjow eut un rire étouffé, plus moqueur qu'autre chose et déposa sa paume de main contre la joue du jeune homme lorsque celui-ci le fusilla du regard. Il se rapprocha de son corps, collant leurs torses, ayant conscience qu'ils n'avaient que peu de temps, mais que ce moment était un passage obligé qu'ils ne pouvaient raccourcir. Ou qu'ils ne devaient raccourcir.
Les souffles se mêlèrent et les lèvres se frôlèrent dans un soupir retenu. Ichigo ferma les yeux, lui aussi conscient que ces quelques instants étaient peut-être les derniers avant un long moment. Il ignorait ce qui pouvait serrer son cœur à cette seconde précise, ce qui pétrifiait ses muscles, ce qui retenait ses paupières par-dessus ses rétines. Il ne voulait pas regarder la vérité en face, ne pas voir dans ces grands yeux turquoise qu'ils n'étaient pas faits pour être ensemble, que tout les séparait. Il ne voulait pas… Il avait attendu trop longtemps, bien trop longtemps, avant de le rencontrer.
_On s'reverra, souffla Jaggerjack contre sa bouche mi-close.
_Mph… comment ?
Grimmjow fouilla dans sa poche pour en sortir son téléphone portable :
_Rentre ton numéro là-d'dans.
_Quoi ? Pour qu'on s'appelle ? Interrogea-t-il, incrédule.
_Nan ! Pour jouer au loto. Bordel…
Ichigo jura entre ses dents mais prit l'appareil pour rentrer son nom et son numéro de téléphone dans le répertoire. Le bleuté l'observait faire, lançant parfois quelques coups d'œil inquiets en direction de la fenêtre. La police ne tarderait plus maintenant, ils n'avaient guère de temps avant de se dire adieu.
_Tiens, voilà, termina Ichigo en lui tendant son portable pour lui rendre.
_Oh euh… Tu peux juste rajouter une icône en face d'ton nom ? Prends l'soleil y'a personne qu'a l'soleil dans mes contacts.
Le rouquin fronça les sourcils, mais s'exécuta néanmoins, échappant un petit rire non identifiable.
_Je suppose que c'est comme ça que tu reconnais tes contacts, n'est-ce pas ? Mémoire visuel avec des symboles ? Souffla-t-il en hochant la tête. Grimmjow, je sais que tu ne sais pas lire…
Le regard ambré capta le bleu azur de l'ex-prisonnier et un silence inconfortable s'installa. Grimmjow passa sa langue sur ses lèvres, ne pouvant contenir un geste nerveux :
_Et alors ? Lança-t-il enfin. C'est... mon problème.
_Grimmjow... Je n'ai jamais dit le contraire, c'est juste que... tu aurais pu m'en parler, je ne sais pas...
_Laisse tomber, t'mêle pas d'ça, le coupa-t-il, lui arrachant bientôt l'appareil des mains pour le fourrer dans sa poche. Écoute… Il faut… j'peux pas prend' d'risques, okay ? J'ai ton numéro mais j't'appellerai pas avant d'avoir convenu d'un code avec toi. Et si quelqu'un d'aut' répondait à ton portable et que j'crois que c'est toi et…
_Ça ne risque pas d'arriver !
_Nan, faut prend' des précautions, lui assura le bleuté en posant ses mains sur ses épaules. Crois-moi… Quand je t'aurais appelé, n'enregistre pas mon numéro, mémorise-le.
_Très bien, mais… quel code est-ce qu'on…
_Un truc tout con. Quand tu décrocheras, j'demanderai si t'es le Soleil, rapport à ton icône dans mon répertoire. Réponds juste que t'es bien le Soleil, et j'saurais que c'est toi.
Kurosaki haussa un sourcil incrédule, étonné par toutes les précautions que le bleuté prenait. Il n'était pas très familier avec ce genre de choses, contrairement à Grimmjow qui semblait en avoir l'habitude. Mais il se contenta d'acquiescer et de faire ce qu'il lui demandait. Tout cela ressemblait dangereusement à une relation, tout du moins, au début d'une relation. Certes, elle était plus clandestine et secrète qu'autre chose mais peu importait au jeune homme. Il voulait revoir Grimmjow, il voulait encore un peu profiter de lui, être dans ses bras, cette envie n'avait pas été encore rassasiée, mais il savait qu'il devrait vivre avec jusqu'à leur prochaine rencontre. Et celle-ci n'arriverait pas avant un certain temps.
_J'ferai mieux d'y aller. J'sors par la sortie de service. Attends quinze minutes avant d'partir. Personne doit t'voir ni t'trouver dans cette chambre. Okay ?
Jaggerjack avait pris le visage juvénile dans ses paumes de mains, et leurs regards se lièrent. Pourquoi cet homme insistait-il pour le protéger ? Pourquoi prenait-il des gants lorsqu'ils étaient ensemble, rien que tous les deux ? Quelque chose faisait que Grimmjow Jaggerjack était foncièrement différent de l'individu qu'on lui avait décrit, et Ichigo ne pouvait tout simplement pas s'empêcher de se demander pourquoi il semblait si attentionné, si protecteur et si doux soudainement avec lui.
Le fugitif se pencha lentement en direction de son partenaire, embrassant ses lèvres avec insistance, pendant quelques instants. Ichigo posa ses mains sur les bras musclés, fermant ses yeux, appréciant la douce sensation de ce contact intime. Même à travers ce baiser, Grimmjow n'était que douceur et volupté. Il ne cessait de troubler le jeune écrivain de par ses réactions et ses gestes à l'opposé de son personnage de criminel. Une aura mystérieuse entourait Grimmjow, et fascinait Kurosaki comme jamais personne ne l'avait fasciné.
Après un long et insistant baiser, Grimmjow fit enfin demi-tour rapidement et s'échappa de la chambre sans dire un mot de plus, sans même attendre que l'orangé ne rouvre ses yeux. Le froid glacial qui le laissa mal à l'aise sans ce corps contre le sien, arracha un frisson au jeune roux. Ce dernier resta planté là, dans le silence. La terre s'était subitement tu, elle avait cessé de tourner, comme si le départ de Grimmjow Jaggerjack réduisait son monde à un néant absolu. C'était dangereux de penser ainsi, songea-t-il en passant une main sur son visage pour se sortir de sa torpeur. Pourtant, il ne pouvait s'empêcher de penser que la présence du turquoise à ses côtés donnait un sens étrange à sa vie, un nouveau sens. Celui qu'il avait cherché pendant longtemps, sans vraiment le savoir. Mais lorsqu'il le quittait ainsi, sa monotonie, cette solitude, elles reprenaient le dessus sur son existence.
Pendant une fraction, il pensait le tenir entre ses mains, et en un battement de cils cette illusion s'effaçait. Il était comme le sable qui s'écoulait inlassablement entre ses doigts sans qu'il ne puisse le retenir. Il le laissait espérer, puis s'évanouissait tel un parfum, un rêve, une vision trouble. Grimmjow était tout cela à la fois. Et pourtant, à chaque fois qu'il était entre ses bras, cette impression étrange et salvatrice de savoir que son cœur avait trouvé son écrin était inexplicable.
Ichigo ne s'expliquait pas les sentiments amoureux qu'il éprouvait pour Jaggerjack. Il avait toujours préféré les bons garçons, les gentils garçons, ceux qui lui étaient dévoués, qui avaient une bonne carrière et une bonne situation. Il avait horreur de ce genre de mauvais garçons qui ne s'intéressaient à lui que pour son argent, il ne les avait jamais trouvé attirants et ne s'était jamais aventuré à sortir avec ce genre d'hommes. Et voilà qu'il tombait raide dingue d'un mauvais garçon, et quel mauvais garçon ! Était-ce parce qu'il avait toujours refusé de sortir avec ce genre de type qu'aujourd'hui il trouvait Grimmjow irrésistible ? L'interdit avait toujours un goût sauvage, piquant et extrêmement excitant. Tout cela, n'était-ce pas simplement une passade parce qu'il en avait assez des hommes amoureux et trop gentils ? Le temps le lui dirait.
Parfois, il avait juste horreur d'être un écrivain aussi prolifique, ne pouvant contenir le millier de pensées qui submergeaient son cerveau, imaginant la pire fin comme la meilleure. Et dans son esprit, sa relation avec Grimmjow se profilait comme un drame bon marché, dans lequel la fin laisserait plus d'un spectateur sur leur faim.
Mais l'heure n'était pas à la tergiversation. Il devait quitter cet endroit, et le plus discrètement possible. De ce fait, il suivit les conseils de Grimmjow et emprunta la sortie de service de l'hôtel, alors que la police venait d'atteindre le bâtiment et se précipitait à l'intérieur. Il ne préféra pas savoir si Shuuhei faisait partie de cette intervention. Après tout, il saurait la vérité bien assez tôt lui aussi…
Ichigo ouvrit la porte de son loft, pénétrant dans son antre presque à reculons, comme s'il refusait à présent de considérer sa demeure comme le seul endroit où il se sentait comme chez lui. Il avait du mal à penser à autre chose que sa nouvelle rencontre avec Grimmjow, ou plutôt il ne pensait qu'à ça. Qu'à lui. Le manque, le vide qu'il lui infligeait à chaque fois qu'il disparaissait de son champ de vision était suffocant. Il n'avait plus peur de s'avouer qu'il ne se sentait bien qu'avec lui, et seulement avec lui. Même le confort et la chaleur d'un chez soit devenaient obsolètes lorsqu'on avait connu l'étreinte de Grimmjow Jaggerjack.
Poussant un soupir à fendre l'âme, il délaissa sa veste sur son canapé et appuya d'un index hésitant sur l'unité centrale de son ordinateur, mettant en marche son outil de travail. Ses pensées étaient bien trop vivaces, bien trop entêtantes pour ne pas écrire là-dessus. Son nouveau roman était de plus en plus cousu autour de sa relation avec le fugitif et il craignait que cela ne transparaisse trop. Mais peu lui importait, il avait toujours écrit sur ce qui lui tenait à cœur, sur ce qu'il vivait, laissant couler ses sentiments sur les pages blanches, cela ne changerait plus maintenant.
Pourtant, en s'asseyant derrière l'écran, il n'ouvrit pas le traitement de texte dédié à son œuvre. Non. Il préféra ouvrir une page internet et taper le nom de l'objet de ses pensées sur un moteur de recherche performant. Il voulait le revoir encore une fois, même si c'était en pixels sur son ordinateur.
Des photos volées pour la plupart à la sortie de son procès, à son entrée en prison apparurent en résultat de sa recherche. Son visage n'était que peu visible, caché par la horde de policiers et d'avocats qui le suivaient, mais les cheveux bleus eux, ne pouvaient pas être ratés. Cette vue gonfla le cœur de Kurosaki, qui resta quelques minutes pensif en affichant plein écran une photo plus détaillée que les autres. Grimmjow grimpait dans une voiture, une berline noire à la sortie de son premier procès d'après la date de la photographie. Son profil apparaissait clairement sur l'image, ses beaux yeux bleus braqués sur le paparazzi, la bouche entrouverte, un costume d'un grand couturier sur le dos. Il était tout simplement fabuleux. Sa cravate bleu royal ne faisait que rajouter du panache à sa prestance, il était fait pour porter ce genre de costume sombre, ils semblaient lui aller si bien, remarqua avec un œil aguerri Ichigo. Était-ce à cela qu'il ressemblait lorsqu'il était un yakuza ? Ou bien était-ce seulement pour le procès ?
Ichigo enregistra le cliché sur son ordinateur, plaçant immédiatement l'image comme fond d'écran. Il se fichait de savoir que c'était puérile, que ce genre d'action était féminin et totalement absurde, mais il avait besoin de le voir. Besoin. Il avait besoin de lui. Et il ignorait pourquoi et comment.
Cet homme était telle une étincelle nouvelle au fond de son âme d'artiste éplorée. Il ravivait à la fois le rêveur qu'il était, mais également le réaliste qu'il avait appris à être en grandissant. Il allumait un feu ardent en lui, enflammant ses désirs, mais aussi ses espoirs et tant d'autres choses. Jamais personne, jamais un homme n'était parvenu à susciter en lui un tel intérêt, un tel flot de questions et de pensées. Grimmjow était devenu l'objet de ses désirs et de ses pensées. Il était entré dans sa vie par effraction et maintenant commettait tous les délits qu'il voulait, allant jusqu'à dérober son cœur, jusqu'à tenir entre ses mains son inspiration, son travail, son gagne-pain, sa vie.
Grimmjow Jaggerjack était devenu sa muse.
- Au même moment, à quelques kilomètres de Tokyo -
Grimmjow appuya sur la pédale d'accélération, dépassant allègrement la vitesse autorisée sur l'autoroute qu'il empruntait. La radio branchée sur la chaine informations ne relayait rien sur l'évènement qui avait eu lieu à l'hôtel, et il n'en était que plus soulagé. Ichigo était parvenu à s'échapper il en était certain. Mais à dire vrai, ce n'était plus le rouquin qui l'inquiétait pour l'heure. Non, c'était tout autre chose.
Qui savait où ils se trouvaient tous les deux ce soir ? Qui à part eux-mêmes, et Hisagi Shuuhei apparemment ? Mais il était certain que l'inspecteur de police n'y était pour rien dans les tirs qui avaient manqué les toucher. L'homme tenait bien trop à Kurosaki pour tenter quelque chose d'aussi effronté. Il le pensait faible pour avoir le mérite de faire une telle chose, Hisagi ne prendrait pas le risque de se mettre Ichigo à dos, il voulait bien trop retourner avec lui pour ça.
C'était quelqu'un d'autre. Et Le bleuté ne pouvait malheureusement pas s'arrêter de croire que c'était sa faute. Ou plutôt, la faute de son patron. Ça serait bien le genre d'Aizen d'engager un tireur d'élite pour les suivre jusque dans cet hôtel et tenter de les supprimer. Surtout qu'il savait mieux que personne que Sosuke avait dans son entourage deux personnes extrêmement recommandées pour ce genre d'opération…
Lorsqu'il gara le véhicule dans l'allée de la demeure immense d'Aizen Sosuke, Grimmjow s'empressa de gravir les marches pour parvenir jusqu'au perron et poussa la porte d'entrée en bois massif. L'expression qu'il arborait sur son visage était loin d'être amicale et le majordome qui l'accueillit prit gare à rester à bonne distance de l'homme colérique. Le débarrassant de sa veste rapidement et attrapant au vol les clefs de la voiture que le turquoise lançait dans les airs, il esquissa un salut poli avant de s'éloigner quand la voix du bleuté le rappela à l'ordre :
_Où est Sos'ke ?
_Aizen-sama est dans le petit salon, répondit docilement le majordome en se retournant pour lui faire face à nouveau.
_Bien…, se contenta-t-il de répondre en s'empressant de prendre le chemin de la pièce désignée.
_Mais… il est accompagné ! S'écria le serviteur sans pour autant pouvoir retenir le bleuté.
Grimmjow n'en avait que faire, il voulait parler avec Aizen le plus rapidement possible. Il parcourut dans de grands pas les couloirs larges et glacials de la demeure aristocratique, il était pressé. Et pour cause, il n'attendait plus qu'une seule chose depuis qu'il avait quitté Kurosaki : confronter Aizen Sosuke ! Confronter son patron, et surtout lui demander s'il n'avait pas perdu la tête.
Lorsqu'il poussa la porte du petit salon dans un geste violent, le bois de celle-ci cognant fortement contre le mur, il avait eu dans l'idée de tenter une arrivée impressionnante.
_Tiens… Grimmjow ? Lança joyeusement Aizen depuis son siège, ses jambes croisées élégamment, un sourire malicieux sur les lèvres. Que nous vaut cette entrée ?
Mais le bleuté ne lui répondit pas, ses yeux restaient braqués sur l'invitée de son patron qui lui était grandement inconnu. Une femme blonde à la peau bronzée, élégante, sculpturale d'après ce qu'il en voyait, portant une magnifique robe noire qui était vraisemblablement de la haute-couture.
_Je te présente Tia Hallibel, notre nouvel investisseur. Charmant investisseur.
Grimmjow fronça les sourcils gravement en croisant le regard azur de la belle jeune femme au visage fermé, qui n'avait pas dit un seul mot pour le saluer. Elle se contenta de hocher la tête avec une certaine noblesse, comme il avait déjà vu plus d'un ami de Sosuke le faire. Mais là, l'atmosphère était étrange, et il savait pourquoi. Cette femme n'était pas là par hasard, et ce qui s'était passé ce soir lui donnait une raison de plus de se méfier d'elle.
_Grimmjow ? Qu'y a-t-il ? Reprit Aizen en portant à sa bouche un verre de champagne duquel il but une petite gorgée.
_J'espère qu'tu pourras m'le dire ! Quelqu'un nous a tirés d'ssus c'soir.
_Nous ? Demanda innocemment le brun en haussant ses sourcils.
_Fais pas c'ui qui sait pas, Sos'ke ! Répliqua le turquoise en le pointant du doigt. J'étais avec Kurosaki ce soir, et un putain de tireur d'élite à faillit nous faire un trou dans la tête. Alors j'imagine qu'tu dois êt' au courant…
_Moi ? Pourquoi cela ? Pourquoi voudrais-je te faire du mal Grimmjow ? J'ai eu tant de mal à te sortir de prison….
Jaggerjack croisa ses bras sur son torse et étira un petit sourire. Il resta silencieux quelques instants, étudiant les réactions des deux individus face à lui. Décidément, quel beau tableau ! pensa-t-il. Ces deux-là complotaient comme si de rien n'était, et en plus de cela, il passait pour l'abrutit de service ! Il n'avait pas dit son dernier mot et avait bien l'intention de prouver à Aizen qu'il était toujours cet esprit vif et pointu qu'il avait été plus jeune.
_Oh j'suis sûr qu'moi j'risque rien, Sos'ke. Comme tu l'as dit, t'as bien eu du mal à m'sortir de taule, alors pourquoi tenter de m'éliminer quelques jours plus tard, hein ? Mais pour Ichigo c'est différent…
_Insinues-tu que j'aurais tenté de tuer Kurosaki Ichigo ? Interrogea le brun en décroisant ses jambes, tournant son tronc en direction du nouveau venu.
_Oh disons que c'est tout à fait ton genre. Surtout qu'tu connais les bonnes personnes pour…
_Voyons Grimmjow ! Mon meilleur tireur, c'est toi !
_C'est ça, sors les violons en plus, Sos'ke ! Répliqua Jaggerjack en éclatant de rire. Seul'ment t'oublies d'me dire que t'avais l'habitude d'utiliser d'aut' tireurs dans l'passé. Deux putains d'tireur qui ont jamais eu leur égal dans la mafia japonaise. Hirako et Muguruma ça t'dit rien, hein ?
A peine les deux noms furent-ils prononcés que Aizen se leva de son siège, se dirigeant tout droit vers le turquoise, fonçant sur lui tel un missile téléguidé. Il attrapa son bras et le tira à l'extérieur de la pièce avec lui, l'air furieux et ses narines palpitant sous son souffle qui venait de s'accélérer. La jeune femme resta figée, silencieuse devant la scène qui se déroulait sous ses yeux, les observant quitter la pièce au pas de course.
_J'ai touché un point sensible on dirait, échappa Grimmjow avec un rire léger lorsqu'ils se retrouvèrent tous deux dans la bibliothèque.
_Tu arrêtes tout de suite ! Comment oses-tu parler d'Hirako et Muguruma devant Hallibel, non mais…
_Oh bien sûr ! Tu me prends vraiment pour un crétin ma parole ! Hallibel ? Un investisseur ? Cette femme en sait plus sur Barragan que lui-même ! Elle a fait sa campagne, c'est elle qui se cache derrière ce mec ! Bordel, Sos'ke c'est quoi ces cachoteries ? Tu veux t'lancer dans la politique ? Prendre la place de Barragan ?
_Mph… Tu crois vraiment que ça te regarde ?
_Avant ça me regardait. T'me disais tout. Mais maint'nant tu manques m'tuer, tu fais appel à ces deux mecs qui pourtant sont plus dans ton clan, t'fais des trucs pas nets avec cette femme, t'complotes contre Barragan… j'ai raté combien de trains putain ?
Aizen haussa les épaules, dans un mouvement qui démontrait son impuissance et son étonnement. Il n'était pas habitué à ce genre de choses avec Grimmjow, tout du moins avant qu'il n'entre en prison, il n'était pas comme ça. Il était certes quelque peu secret, mais il ne lui reprochait jamais quoique ce soit. Mais depuis que ce Kurosaki de malheur était entré dans sa vie, tout partait en mille morceaux.
_Je suis désolé Grimmjow d'être encore le chef de ce clan, et de ne pas avoir à te donner d'explication, lui répliqua-t-il sur un ton dédaigneux. Je fais tout ce qui me semble être bon pour le clan. Je ferai tout, tu m'entends ?
C'était un aveu auquel Jaggerjack ne s'était pas attendu du tout. Sosuke avouait déjà qu'il était responsable de ce qui s'était passé pendant son rendez-vous avec Ichigo, certes en sous-entendus, mais dire qu'il ferait tout pour son clan incluait certainement d'éloigner Kurosaki de lui.
Les deux hommes se défièrent du regard, se jaugeant du haut de leur port de tête hautain. Ils étaient tous deux des caractères forts, et lorsqu'ils avaient quelque chose à dire ils ne retenaient pas leur langue. Mais cela risquait fort de créer des étincelles, et il fallait s'attendre au pire avec ces deux-là.
_Si t'touches… à un seul de ses ch'veux, souffla Jaggerjack dans un murmure emplit de haine, son index pointé sur la poitrine de Sosuke, il s'pourrait bien que cette fois-ci, on m'mette en prison. Mais pas pour des meurtres bidons.
L'homme aux cheveux bruns se contenta de le défier du regard, sans ajouter le moindre mot. De toute façon, Grimmjow pouvait bien faire une crise, il pouvait bien le menacer, après tout Kurosaki n'était qu'une passade, une sorte de nouvel hobby qu'il ne tarderait pas à abandonner pour un autre, le turquoise avait toujours été comme ça, il se lassait très vite. Ça, Sosuke le savait bien. Mais il ne pouvait réprimer cette inquiétude qui ne cessait de le tirailler depuis qu'il savait que son homme de main fréquentait l'écrivain populaire. Sa proximité avec l'inspecteur Hisagi, sa personnalité bien trop secrète, tout ce qu'il représentait étaient des risques que le yakuza ne pouvait se permettre de prendre. Et Grimmjow non plus. Néanmoins, il n'avait pas l'air de comprendre à quel point son petit jeu avec Kurosaki Ichigo était dangereux.
_C'était juste pour lui faire peur, avoua-t-il enfin dans un filet de voix. Lui faire peur pour qu'il t'abandonne. Il ne risquera pas sa vie pour toi, Grimmjow.
_Qu'est-ce que t'en sais ? C'est tellement invraisemblab' pour toi que quelqu'un puisse t'nir à moi ! Que quelqu'un voit en moi aut' chose que c'que tu vois ?
_Voyons…
C'était une victoire pour Jaggerjack, enfin une victoire partielle. Faire parler Sosuke avait toujours été chose impossible et voilà qu'il lui tirait les vers du nez. Le bleuté dodelina la tête et soupira. Si Aizen avait l'intention de se mêler de sa vie privée alors qu'il en soit ainsi, mais il ne savait pas à qui il avait à faire, et ce qu'il serait capable de faire s'il touchait à Ichigo. Grimmjow ignorait lui-même pourquoi il se sentait si furieux à l'idée qu'on touche à l'orangé. Ils se connaissaient à peine tous les deux, même s'il n'attendait qu'une seule chose depuis leur rencontre : faire du jeune homme son déjeuner. Mais la plupart du temps, lorsqu'il mettait trop de temps à pourchasser quelqu'un de ses avances, lorsque cette personne ne tombait pas dans ses bras, il abandonnait, cherchant une proie plus facile. Là, c'était différent.
Ichigo était un défi, un premier prix, une sorte de gros lot qu'il voulait absolument avoir. Un caprice ? Peut-être pourrait-on le définir ainsi mais pour Jaggerjack une chose était certaine, il ne laisserait personne toucher le rouquin avant qu'il ne l'ait fait lui-même.
_Je te rappelle, mon cher, termina le yakuza en rejoignant la sortie de la pièce, que tu es ici selon mon bon vouloir, que tu es dehors selon mes désirs. Tu travailles pour moi, et il a toujours été convenu que tu agisses selon mes ordres. Kurosaki entrave ton travail et…
_Putain mais en quoi il…
_Ne me coupe pas ! S'empressa d'ajouter Aizen, le fusillant du regard. Ta mission tu la connais, d'ailleurs, tous les détails t'attendent, dans une enveloppe, dans ta chambre. J'aimerais que tu te concentres sur ce pourquoi je te paye, ça serait trop te demander ?
_Sos'ke, tu m'as jamais empêché d'avoir un mec, c'est pas maint'nant qu'ça va commencer.
_Mph, soupira-t-il dans un sourire mi-figue mi-raisin, en effet. Mais j'ai toujours eu un droit de regard sur tes fréquentations.
_J'suis pas un gosse, bordel de merde !
_Nous en reparlerons plus tard, j'ai une invitée. Mais sache que… à partir de maintenant je te ferai surveiller.
Et l'homme sortit de la pièce, laissant un Grimmjow fulminant de rage, les poings serrés et la mâchoire prête à craquer sous la pression. Pourquoi semblait-il si étonné de la réponse du yakuza ? Il savait pertinemment que l'homme était égoïste et que tout ce qui lui importait dans la vie c'était son clan et l'argent. Il n'avait personne dans sa vie à chérir, personne pour qui s'inquiéter… Comment pouvait-il comprendre ce que ses hommes ressentaient ? Jaggerjack avait passé tant de temps à travailler pour lui, des nuits entières à faire tant de choses et d'autres pour satisfaire les activités mafieuses de Sosuke, il avait même passé un très long moment en prison pour son bon vouloir et maintenant… tout ce qu'il souhaitait c'était profiter un peu de la vie, profiter de cette liberté – même partielle – qu'on lui avait rendu. Et personne, non personne, ne parviendrait à entraver ce qu'il désirait.
Il grimpa les marches de pierre de la demeure, s'empressant de rejoindre sa chambre pour calmer un tant soit peu sa colère. La pièce était vide et plongée dans le noir, et sans prendre la peine d'allumer la lumière, le bleuté se dirigea tout droit dans sa salle de bain, empoigna le pommeau de douche et ouvrit l'eau froide. Un jet d'eau puissant agressa alors son visage et il ouvrit la bouche, secouant sa tête sous l'effet vivifiant de cette eau glaciale.
_Brrr…
Il voulait juste calmer ses nerfs, garder son sang-froid, et rien de tel qu'une douche froide pour y parvenir. C'était la première fois que Aizen l'exaspérait autant, et rien qu'à l'idée de ne plus pouvoir profiter d'Ichigo…. il était prêt à exploser de rage.
Agrippant une serviette de bain au passage, il quitta la salle de bain et alluma d'un coup de main violent la lumière de sa chambre, rejoignant son lit sur lequel il se laissa tomber. Il s'essuya les cheveux en les ébouriffant, l'euphorie et la sensation glaciale de l'eau retombant petit à petit pour laisser place à cette colère qui faisait bouillir son sang à nouveau. Un coup d'œil sur sa droite le laissa découvrir une large enveloppe blanche, posée sur sa table nuit. Il soupira, attrapant le paquet lourd qu'il ouvrit en arrachant le cache collé. L'enveloppe dont Aizen lui avait parlée, sa prochaine mission. Il en connaissait déjà le but, mais pas les étapes pour y parvenir.
Les yeux turquoise parcoururent les photographies qu'il avait sorti de l'enveloppe. Un bâtiment sur l'une d'elle, un homme sur une autre et ce qui semblait être un plan pour parvenir jusqu'à un coffre dans un appartement.
_Tch…
Jaggerjack étira un sourire, plus par réflexe qu'autre chose et ne put retenir une certaine admiration, en pensant à quel point Aizen était doué. Il ne se gênait jamais pour lui rappeler combien il avait besoin de lui, parfois il l'oubliait. Et ces photographies démontraient à elles seules pourquoi et comment Jaggerjack avant tant besoin de l'aide et de ce travail auprès de Sosuke. Aizen se débrouillait toujours pour lui faire passer les messages sans utiliser de lettres, ou de kanjis, agissant avec lui comme s'il jouerait à une énigme, une charade avec des images pour qu'il reconstitue le puzzle lui-même. Grimmjow n'avait pas besoin d'en savoir plus, sauf de connaître l'adresse de cet homme sur la photo, mais il connaissait déjà sa mission, sans avoir eu besoin d'un quelconque ordre.
Aizen était décidément très fort pour faire passer son illettrisme à la trappe. Il ne lui avait jamais proposé d'apprendre à lire et à écrire, pourquoi ? Ça Grimmjow avait sa petite idée là-dessus. C'était une assurance. Le bleuté ne pouvait lire aucune lettre, déchiffrer aucun mot, il n'était pas capable d'écrire la moindre phrase, de ce fait, il ne pouvait pas fouiller dans les documents de son patron, encore moins livrer des informations par courrier. Et c'était une assurance que le yakuza appréciait plus que tout. Ses hommes de main notamment les plus proches, avaient tous fini par le trahir, par lui voler de l'argent, ou bien d'autres choses encore. Mais pas Grimmjow. Comment le pourrait-il ? Aizen était le seul homme qui puisse l'employer malgré son handicap, le seul qui puisse le traiter d'égal à égal avec les autres en sachant qu'il était différent.
Car si Grimmjow quittait le yakuza, qui embaucherait un homme ne sachant ni lire ni écrire ? La honte qu'il en ressentirait serait bien trop violente. Sosuke lui, lui assurait la protection et la sécurité. Le bleu n'avait guère le choix, il n'avait aucun moyen de pression ou presque sur Aizen, et donc aucun moyen de défendre son droit à voir Kurosaki. Certes, il tenterait quand même de le menacer de le quitter, mais après tout… il ne pourrait pas le faire, n'est-ce pas ?
Il avait quitté une prison pour en rejoindre une autre. Il était prisonnier de lui-même, prisonnier de son handicap. Prisonnier de cet homme.
- Le lendemain –
Ichigo n'avait guère dormi cette nuit-là. Il n'avait cessé de penser à l'attaque armée qu'ils avaient subi, tous les deux, lui et Grimmjow dans cette chambre d'hôtel. Et l'angoisse qui y était associée n'allait pas s'en aller aussi rapidement, il le savait.
Il se versa une grande dose de café noir dans une tasse et laissa ses yeux observer les grands arbres par la fenêtre de sa cuisine. Le vent était plus violent que la veille, secouant les branches, balayant les feuilles mortes, comme s'il annonçait une tempête à venir, un ouragan tout proche. L'automne s'était bel et bien installé dans la capitale nippone, apportant son lot de pluies et de températures fraiches, la saison que l'orangé préférait. Elle était comme lui; mélancolique, solitaire, froide et triste, et ces sentiments ne s'étaient pas estompés depuis la veille.
Le jeune homme attrapa son portable posé non loin et constata pour la centième fois - au moins - depuis qu'il était levé qu'il n'avait aucun message, aucun appel manqué. Grimmjow devait sûrement avoir des choses à faire, et puis qui lui disait qu'il était le genre à harceler au téléphone ? Il aurait aimé entendre sa voix, l'entendre le réconforter, lui dire qu'il était en sécurité et que ce qu'il s'était passé la veille n'était qu'un mauvais rêve. Mais il ne pouvait pas, le bleu ne lui avait pas donné son numéro, et il comprenait maintenant pourquoi. Il voulait être le premier à le contacter, lorsqu'il serait libre.
L'orangé soupira, rangeant son portable dans sa poche de robe de chambre, il attrapa sa tasse pour s'asseoir dans son canapé en cuir. Les yeux plantés sur son écran d'ordinateur allumé, la photographie volée de Grimmjow s'y affichait toujours, et il aimait à contempler le profil du turquoise. Son roman avançait, tout du moins aussi vite qu'il le pouvait. Il avait été surpris de ne pas avoir entendu parler d'Hirako, de ne pas avoir été harcelé de coups de fils à tire-larigot pour lui demander la suite de ses écrits, et cela le laissait perplexe. Peut-être le blond s'était-il calmé ? Ce qui serait une bonne chose pour lui, moins de pression.
Il décida d'abandonner sa tasse de café brûlante sur sa table basse pour s'extraire du canapé et rejoindre son ordinateur qui semblait l'appeler. Il s'assit en tailleur sur son siège de bureau et afficha à l'écran les dernières lignes de ce chapitre qu'il avait terminé la veille. Il l'aimait beaucoup celui-ci. C'était comme si plus l'histoire avançait, plus il s'inspirait de sa relation avec Grimmjow. Les sentiments de cet homme, l'un de ses personnages principaux, que le prisonnier rencontrait dans le cadre de son incarcération, n'étaient que les siens, couchés sur papier. La façon dont son personnage principal percevait et admirait ce détenu était également sa perception de Jaggerjack, rien d'autre.
Il allait rependre l'écriture là où il l'avait laissée, lorsque la sonnerie de son interphone retentit. Un moment surpris, il posa ses yeux sur l'horloge au-dessus de lui et soupira; ça ne pouvait être que Shuuhei…
_C'est moi, est-ce que je peux te voir ?
L'orangé ne s'était pas trompé, et il accepta la visite du brun. Il était certain qu'il était au courant de ce qu'il s'était passé à l'hôtel hier soir, et il venait très certainement lui reprocher sa prise de risque. Oh oui, Shuuhei avait toujours été très fort pour les reproches…
_Est-ce que tu vas bien ? S'empressa de demander l'inspecteur de police une fois à l'intérieur du loft.
_Je vais bien, oui.
_Je suis au courant, je sais qu'il a eu des tirs et je…
_Je vais bien, Shuuhei ! Le coupa Ichigo en haussant les épaules, sachant déjà où cette conversation les mènerait.
Hisagi acquiesça d'un signe de tête rapide, ne pouvant réprimer l'étrange froncement de sourcils inquiet qui ornait son visage fatigué.
_Écoute, je suis venu te dire plusieurs choses. Je suis sur l'enquête, c'est moi qu'on a dépêché sur les lieux hier soir pour cette histoire.
Ichigo passa une main sur ses yeux rapidement. Qu'y avait-il de bien pire encore que de manquer se faire tuer ? Les remontrances de Shuuhei. Bon sang, il avait oublié à quel point lui aussi pouvait être protecteur avec lui !
_Les experts ont relevé pas mal de fibres capillaires, je préfère te dire tout de suite qu'on saura très vite que Grimmjow était là-bas. Mais…
_Mais pas moi, c'est ça ? Je ne suis pas dans les fichiers de la police.
_Non, tu n'y es pas, et heureusement pour toi. Si n'importe qui parvient à faire le lien entre toi et Jaggerjack il se pourrait bien que tu aies des ennuis.
Kurosaki ferma les yeux un court instant, réprimant un autre profond soupir de consternation. Il savait que leur entrevue n'avait pas été une erreur, loin de là. Tout se serait formidablement passé si ce tireur ne les avaient pas visés… Tout cela ne serait pas arrivé. Mais à présent, la situation s'annonçait bien compliquée.
_Je ne pourrais pas te protéger si ça arrivait, Ichi, reprit Hisagi en détournant son regard. Les preuves des experts sont irréfutables. L'enquête va évidemment se diriger vers Jaggerjack, nous savons maintenant qu'il n'a quitté ni la ville ni le pays, ça devient dangereux pour toi.
_Je n'ai jamais pensé que ça serait facile, qu'est-ce que tu crois ? Lança Ichigo en laissant ses bras tomber lourdement le long de son corps. Je sais que c'est risqué, que tout ça ne m'apporte rien de bon, que je risque de me jeter dans la gueule du loup mais… mais…
_Il faut vraiment que tu arrêtes de le voir, et tu le sais. Tu as eu une chance incroyable cette fois, mais si quelque chose de plus grave était arrivé ? Si tu avais été blessé, si…
_Shuuhei, s'il te plait…
L'orangé plaqua ses mains sur ses oreilles et fit demi-tour, s'éloignant rapidement de son visiteur pour reprendre en mains sa tasse de café délaissée quelques minutes plus tôt. Il s'était attendu à ce qu'il lui dise cela. Mais c'était une éventualité qu'il ne pouvait même pas imaginer, il ne pouvait plus se passer de Grimmjow.
_Je ne peux pas…
_Ichi, il en va de ta sécurité, écoute-moi je t'en supplie.
_Non ! C'est… c'est toi qui va m'écouter ! Répliqua sur un ton agressif l'écrivain qui le fusilla du regard. Tu… tu n'as aucune idée de ce qui se passe entre nous, tu ne sais pas… tu ne sais pas…
_Alors explique-le moi !
Kurosaki ouvrit la bouche mais aucun son n'en sortit, comme s'il était soudain foudroyé d'avoir à avouer tout ce qu'il éprouvait à propos de Grimmjow. Et l'avouer à son ex petit-ami était d'autant plus difficile qu'il savait que celui-ci n'accepterait jamais sa relation avec l'ex-prisonnier. Mais il se devait de le lui expliquer, de lui faire comprendre ce qu'il ressentait. Si Shuuhei ne pouvait accepter Grimmjow, il pourrait très certainement accepter que le jeune orangé ait ce genre de sentiments, il le savait. Il le comprendrait.
_Tu ne sais pas… depuis combien de temps je l'attends. Depuis combien de temps j'attends cette rage d'écrire, cette envie de dévorer mon sujet. Il m'a redonné la foi en mon travail, je n'ai jamais éprouvé ça. Il est… il est celui qui me pousse au-delà de tout ce que j'ai toujours fait. Je… je ne peux pas l'abandonner maintenant.
_Ichi, tu…
_ Depuis toujours je le cherche. Depuis toujours je cherche cette force invisible, ce petit plus qui me donnera le génie, qui me permettrait de me pousser au bout de moi-même… Il est ma muse. Il est… la muse que j'ai si longtemps attendue. Quand je suis avec lui… quand je pense à lui, je me sens pousser des ailes, je sens que je pourrais faire n'importe quoi. Il me rend vivant. J'ai envie d'écrire sur lui jusqu'à la fin de ma vie, il m'inspire, sa vie m'inspire, ses mots, ses yeux, tout ce qu'il est. Et j'ai l'impression que s'il disparait, mon talent disparaitra avec lui.
Il y avait tant d'envie dans ces yeux ambrés, tant de conviction, d'intensité également, Shuuhei n'en avait jamais vu autant. Il ne parvenait pas à saisir la source de ces émotions, qu'est-ce qui avait ben pu changer dans la vie d'Ichigo pour qu'il puisse considérer un homme tel que Grimmjow Jaggerjack comme sa muse ?
Certes, il était bien placé pour avoir su que cette conception de « muse » avait toujours été abstraite pour Kurosaki, qu'il n'avait jamais vraiment su de quoi il s'agissait. Et lui-même lui avait répété un nombre incalculable de fois que lorsqu'il rencontrerait cette muse, il le saurait. Qu'il ne devait plus la chercher, mais seulement attendre qu'elle ne lui tombe dessus. Et il lui avait dit tout cela avec un certain pincement au cœur, regrettant amèrement, éprouvant cette jalousie piquante de ne pas être cette muse qui aurait emporté l'auteur bien au-delà de son talent déjà incontestable. Mais non, il avait fallu que ce soit un prisonnier, un criminel, un homme cruel sans foi ni loi qui emporte le prix.
_Tu sais que je ne te jugerai jamais, Ichi, mais… je suis juste déçu.
_Déçu pourquoi ? Demanda l'auteur en fronçant les sourcils.
_Que tu aies choisi de donner cette place à un homme comme lui.
Le rouquin resta quelques instants figé, observant le visage baissé de son ancien compagnon avec de la compassion et il ne pouvait qu'être compréhensif. Cependant, il ne pouvait le laisser dire cela sans intervenir.
_Je n'ai rien choisi, Shuuhei. Rien. Les choses sont ce qu'elles sont, je n'y pourrais jamais rien s'il a pris cette place.
_Mais…
_Tu ne sais pas tout sur Grimmjow.
Le brun plissa ses yeux, posant ses mains sur ses hanches dans une attitude attentiste. Il n'était plus surpris après tout, par les multiples rebondissements de cette histoire.
_Grimmjow n'a jamais tué tous ces gens, avoua Ichigo dans un filet de voix. Le procès était truqué, tout était faux. Aizen voulait juste le faire entrer dans la prison pour atteindre un autre yakuza : Ulquiorra Schiffer.
_Qu… quoi ?
_Quand Aizen a eu les infos, il a fait éradiquer le clan Schiffer, et Grimmjow devait sortir de prison. Sa mission s'arrêtait là, il devait bénéficier d'une révision de procès, grâce à l'intervention du maire Barragan.
Les yeux de Shuuhei s'agrandirent d'intérêt soudain et il se rapprocha du jeune homme, comme pour être certain de ne rater aucune bribe de mots à ce qu'il lui racontait.
_Tu avais raison de t'intéresser à Barragan, Shuuhei. C'est lui le véritable chef de clan que dirige actuellement Aizen. Mais ce dernier tente de lui prendre le pouvoir, profitant de son éloignement, autrement dit, ils se vouent une guerre farouche. D'après ce que Grimmjow m'a laissé entendre, Barragan n'était pas trop pour qu'il sorte de prison, enfin je le crois. Aizen fait parler de lui, et donc de son clan, monsieur le Maire n'aime pas trop ça. Du coup, pour faire payer Aizen, il n'a pas respecté leur marché et a laissé Grimmjow en prison, voilà pourquoi ils l'ont fait s'échapper. J'aimerais tellement le sortir de là, je le sais qu'il n'est pas une mauvaise personne Shuuhei. Je le sais au fond de moi.
Hisagi laissa tomber son corps sur un fauteuil du salon, échappant au passage un soupir douloureux, l'incompréhension la plus totale s'inscrivant sur son visage. Ses yeux fixaient le vide, comme si son esprit s'était complètement fermé. Le choc d'une découverte de plus, surtout de la bouche d'Ichigo avait fini par l'achever. Pourquoi lui aussi, pensait-il que cette histoire était en train de l'embarquer bien plus loin qu'il n'avait jamais été ?
Il avait toujours été prudent dans son travail, mais là, il s'impliquait bien trop personnellement, pour sa place dans la police des polices mais surtout à cause d'Ichigo. Et ce n'était pas bon du tout, il pouvait se sentir submerger et perdre pied à la fois. Et il avait horreur de ne rien contrôler.
_Ichi… je m'inquiète pour toi. Je veux dire… j'ai peur pour toi.
_Je suis un grand garçon, je sais me défendre.
_Pas contre Aizen ! Répondit-il, braquant son regard de chien battu sur le propriétaire des lieux. Tu ne comprends pas ce qu'est ce type…
_Grimmjow ne le laissera jamais rien faire contre moi.
_Bon sang, comment peux-tu avoir tant confiance en ce mec, Ichi ? Toi qui… ce n'est pas ton genre tout ça !
_Non, peut-être pas mais… je ne veux pas perdre ma muse. Si je le pouvais, j'empêcherai Aizen de le retenir, je…
Hisagi laissa échapper un petit rire, à moitié entre la moquerie et la tendresse :
_Par moment, ce grand rêveur qui sommeille en toi se réveille. Tu as toujours été un grand rêveur, Ichi, mais là… tu ne peux pas réfléchir à la situation comme tu le fais. C'est bien plus compliqué que ça. Grimmjow est un yakuza, jamais il ne cessera de travailler pour Aizen, il faut que tu te mettes cela en tête.
_Je sais, répondit-il d'une voix sans ton, fermant ses yeux. Mais j'ai besoin de lui. Je suis le rêveur et lui… je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui ait plus la tête sur les épaules que lui. On est tellement différents, mais en même temps…
Shuuhei acquiesça d'un rapide coup de tête, lui faisant comprendre qu'il saisissait très bien ce qu'il voulait dire. Mais il n'en était pas rassuré pour autant, pas du tout même. Que pouvait-il faire pour protéger Ichigo à présent ? Rien du tout. Apparemment, le jeune homme n'abandonnerait pas Grimmjow et lui… il ne pouvait tout simplement plus affecter ses hommes pour surveiller l'écrivain. Ses supérieurs lui en demanderaient la raison et il ne pouvait pas leur dire qu'il couvrait son ex et sa relation avec l'homme le plus recherché du Japon.
Il n'avait guère le choix, sinon d'avoir confiance en Kurosaki, et surtout d'avoir confiance en Jaggerjack pour qu'il veille sur lui à sa place. Quelle ironie du sort ! Lui, faire confiance à Grimmjow ?
_Quoiqu'il en soit, j'aimerais savoir quelque chose, reprit l'orangé. Est-ce que tu sais des choses sur les différents meurtres pour lesquels Grimmjow a été accusé ?
_Ichigo, c'est un mauvais plan. Je veux bien imaginer que tu aies envie de croire qu'il est innocent, mais si tu avais lu les rapports des experts et des témoins, tu saurais. Sur chaque scène de crime, il y avait des indices irréfutables de la présence de Grimmjow là-bas. Des empruntes, des cheveux, tant d'éléments…. Il…
_Quoi ? Tu penses qu'il m'a menti ?
_J'en sais rien.
Il était évident que la conversation ne les mènerait nulle part, et de plus, Shuuhei devait le quitter pour retourner travailler. Lorsqu'il fut enfin parti, Ichigo regagna sa chambre et son lit. Il était vraiment épuisé par toutes ces pensées éreintantes et ces discussions infructueuses. Un mal de tête tenace l'empêchait même de voir clair et avec un soulagement non dissimulé il se laissa tomber dans les bras de Morphée.
L'après-midi touchait à sa fin, et le soleil commençait déjà à se coucher lorsque le jeune homme se réveilla. Son sommeil avait été agité mais au moins il avait réussi à se reposer et à dormir, même si en ce moment, il ne rêvait plus beaucoup mais cauchemardait bien plus. Et être dans le flou, entendre ses proches faire des suppositions ne l'aidait sûrement pas à se sentir en sécurité. Il voulait juste qu'on le laisse tranquille, qu'il puisse travailler et que Grimmjow vienne à lui.
Aussitôt levé, l'écrivain passa sous la douche. L'eau tiède engourdissait un peu plus ses muscles et son esprit mais il s'en moquait, il voulait seulement éradiquer la déception qui pointait le bout de son nez dans sa tête et dans son cœur. Grimmjow ne l'avait pas appelé, il n'avait pas donné signe de vie et il ne savait ce que cela signifiait. Bien évidemment, il s'attendait au pire et comme il n'avait pas son numéro le bleuté pouvait bien prendre la pire des décisions à son sujet, il savait pertinemment que Kurosaki ne pourrait pas le joindre pour protester.
Il ouvrit son frigo avec peu d'entrain, attrapant un plat de Tonkatsu* pour le déguster, les yeux dans le vague et le visage creusé par la fatigue et l'inquiétude. Encore une fois, comme il le faisait toutes les cinq minutes depuis qu'il était levé, il jeta un œil à son portable, toujours sans nouvelle du bleuté. Puis, ayant assez mangé, il rejoignit son ordinateur pour se mettre au travail. C'était tout ce qu'il avait trouvé pour détourner ses pensées du silence oppressant de Jaggerjack.
La nuit était tombée lorsqu'il abandonna enfin son clavier pour s'étirer, et masser les muscles de son cou endolori. Il fit tourner son siège de cuir sur lui-même, dans un geste de frustration pour combler comme il le pouvait le silence et la solitude qui l'entouraient. Son portable restait lui aussi désespérément silencieux, alors qu'un simple coup de fil de Grimmjow aurait effacé ces sentiments désagréables. Même un simple texto il aurait fait avec. Mais pourtant…
_Pfff…
Un énième soupir fut expulsé et Ichigo se leva pour se diriger dans la cuisine. Il fallait qu'il se détende et il avait envie d'un thé. Puis, il attraperait un bon bouquin et passerait le temps comme il le pourrait, même s'il savait très bien que désormais ses journées seraient rythmées par une longue attente, dans l'espoir d'avoir un signe de vie de Jaggerjack.
Le thé à la menthe embauma bientôt le salon, et le rouquin se laissa tomber dans son canapé avec un livre acheté peu de temps auparavant, mais jamais commencé. Il laissa ses yeux admirer la couverture aux couleurs chatoyantes et lut rapidement la quatrième de couverture. Il aimait découvrir ce que la concurrence pouvait faire, surtout que l'auteur en question avait été désigné comme l'un de ses futurs successeurs voire même concurrent direct. Et c'était un sport auquel il avait envie de s'adonner maintenant, si seulement la sonnerie de son portable ne l'avait pas fait violemment sursauter :
Now I'm standing alone in a crowded room
And we're not speaking
And I'm dying to know
Is it killing you like it's killing me?
I don't know what to say since a twist of fate
When it all broke down
And the story of us looks a lot like a tragedy now*
_Merde !
L'orangé envoya valser son livre sur le canapé et s'empressa de se lever, la mélodie s'élevant de plus en plus fort dans son loft. L'écrivain se précipita dans la cuisine, là où il avait laissé le téléphone, le cœur battant et les mains presque tremblantes lorsqu'il saisit l'appareil pour découvrir le nom de celui qui cherchait à le joindre.
_Merde…, répéta-t-il en constatant que le numéro lui était inconnu. Allô ?
_Soleil ?
La voix qui lui répondit lui envoya une décharge électrique jusqu'au creux de ses reins. Tout d'abord trop étonné pour répondre, l'orangé resta abasourdi, avant de bredouiller, se sentant tout à fait stupide, comme dans un film d'espionnage de seconde zone ridicule :
_Ou… oui, c'est bien le… le Soleil.
_Désolé d'pas avoir appelé avant. Le boulot... Faut qu'on s'voit.
_Je… D'accord.
Le roux s'adossa au plan de travail de sa cuisine, passant une main dans ses cheveux il tenta de se calmer par tous les moyens possibles. Grimmjow avait enfin appelé, ce n'était pas le meilleur moment pour devenir muet !
_Est-ce que ça va ? Demanda la voix grave de l'autre côté du fil.
_Oui, oui, ça va. C'est juste que… j'ai tellement attendu que tu m'appelles. Je pensais que tu m'avais oublié ou je ne sais quoi.
_Ce soir ça t'va ? J'suis de sortie pour la nuit, j'aurais l'temps d'passer.
_Pourquoi faut-il qu'on se voit ? Demanda le rouquin quelque peu inquiet maintenant que l'effet de surprise était retombé. Tu as l'air… bizarre.
Et c'était le cas de le dire. Il pouvait sentir, rien qu'au ton de sa voix que le bleuté était soucieux.
_Nan, nan c'est rien. Mais oui, faut qu'on s'voit c'soir. J'pense pas pouvoir passer avant minuit alors voilà c'qu'on va faire.
_Tu comptes venir chez moi ? S'écria Kurosaki, ses yeux s'élargissant sous le choc de la nouvelle.
_Ouais, t'inquiète j'me demmerderai. J'sais où t'habites. Le truc c'est que… j'pourrais pas passer par l'entrée conventionnelle si t'vois c'que j'veux dire. T'as deux baies vitrées qui donnent sur ta terrasse, nan ?
_Euh… oui, c'est ça.
_Laisses-en une ouverte, celle de droite, enfin à ta droite quand t'es chez toi. J'passerai par là.
_Tu vas grimper trois étages par le balcon, Grimmjow ?
_Et alors ? J'ai d'jà fait bien pire.
Ichigo expulsa l'air contenu dans ses poumons, ne pouvant croire qu'il allait jouer les cascadeurs pour s'infiltrer jusque chez lui. On aurait dit un adolescent qui s'apprêtait à faire une bêtise pour retrouver un amour de jeunesse, c'était puérile, mais en même temps, il ne pouvait aller contre le fait qu'il trouvait ça très… chevaleresque. Voire romantique ?
_Sinon, tu t'es bien échappé d'l'hôtel la dernière fois d'après c'que j'ai compris.
_Oui, oui je m'en suis bien sorti. Mais… tu sais, il…
_Si t'as des trucs à m'dire tu f'rais mieux d'attend' ce soir. Même le téléphone est pas sûr. Okay ?
_D'accord.
_A t'a l'heure.
Kurosaki n'eut pas le temps de le saluer que le bleuté avait déjà raccroché, laissant à sa place le cinglant « bip » sonore retentir dans les tympans de l'écrivain quelque peu resté sur sa faim. Cet appel était loin de combler ses attentes mais au moins il lui avait donné rendez-vous. Chez lui.
Si Hisagi l'apprenait, il lui passerait un de ces savons !
Quelques heures plus tard –
Ichigo jeta un œil à l'horloge de sa cuisine, délaissant un instant ses baguettes dans son plat chinois qu'il dégustait sans appétit. Deux heures du matin. Et pas la moindre nouvelle de Grimmjow Jaggerjack. Ça commençait à devenir lassant de jouer la femme éplorée qui devait attendre que son cher et tendre ne daigne la rejoindre. Ichigo n'avait jamais joué ce rôle-là et il avait horreur de se prendre ainsi la tête pour un homme. Et encore plus pour Grimmjow.
Puis soudain, laissant son plat à peine touché sur le bar, il agrippa son ordinateur portable au passage et prit le chemin de sa chambre, prêt à relire les pages de son roman écrites pour y effectuer quelques corrections. Il se glissa sous sa couette, tapotant les oreillers moelleux qu'il plaça dans son dos pour lui donner du soutient. Si Grimmjow ne venait pas cette nuit, il n'était pas prêt de lui pardonner, surtout s'il ne le prévenait pas. Enfin, il y réfléchirait plus tard, pour l'instant il voulait travailler.
Après trois pages de lecture, les paupières du jeune homme commencèrent à se faire lourdes. Surtout qu'il n'avait rien mangé de la journée, et que se ronger les sangs en pensant à Grimmjow Jaggerjack n'était pas de tout repos. Il sentait son corps se détendre étrangement et son esprit s'enfoncer un peu plus dans les limbes profonds du sommeil, lorsqu'un bruit étranger lui fit rouvrir les yeux soudainement.
Il tourna rapidement son profil en direction de la porte de sa chambre, tendant l'oreille pour tenter de capter une nouvelle fois ce bruit étranger qui avait raidit son corps tout entier, le sortant de sa somnolence. Il était certain d'avoir entendu un bruit dans le salon. Il resta immobile, figé pendant quelques instants, comme s'il voulait s'assurer qu'il avait bien entendu, puis se leva lentement, sans faire le moindre bruit, marchant sur la pointe des pieds.
Il tâtonna à l'aveugle sous son lit, cherchant d'une main quelque chose qu'il finit par trouver, fixé contre le matelas, caché. Il tira sur une sangle qui se détacha dans un petit "clic" à peine audible et prit précautionneusement en mains l'arme que Shuuhei lui avait donnée. Il avait un permis de porte d'arme et ne s'en servait jamais, même s'il savait parfaitement la manier. Seulement là, depuis la veille, il avait pris la peine de la rapprocher de son lit, pour y avoir accès à n'importe quel moment. Après tout, il était bel et bien en danger avec ce qu'il s'était produit à l'hôtel, même s'il était encore persuadé qu'on n'en voulait pas à sa vie, mieux valait prévenir que guérir.
Dans des pas de loups, prenant l'arme de ses deux mains, l'auteur se dirigea vers la porte de sa chambre, actionnant lentement, sans un bruit, la poignée. Ses yeux scrutant l'obscurité épaisse de son salon, il s'arrêta sur le pas de la porte et délaissa d'une main son arme pour chercher l'interrupteur de la grande pièce qu'il actionna soudain.
_Woh !
L'orangé braqua l'arme sur la silhouette qui se profila alors à l'autre bout de la pièce, et le visiteur inattendu leva ses mains bien hautes en apercevant que son hôte était bien équipé. Les yeux écarquillés et le cœur tambourinant contre sa poitrine, Ichigo lâcha un soupir bruyant en reconnaissant le nouveau venu.
_Bordel de merde, tu m'as fait une sacré peur ! Pesta-t-il en abaissant enfin son arme face à un Grimmjow médusé.
_Sympa l'accueil.
_Tu n'avais pas dit que tu passerais à minuit ? Je ne t'attendais plus figure-toi, lui répondit-il comme un reproche.
_Vraiment ? J'ai dit vers minuit, et puis si tu m'attendais plus, pourquoi laisser la f'nêtre ouverte, hein?
Kurosaki le fusilla du regard, toujours sur la défensive et ça, Jaggerjack le remarqua tout de suite. Il sut immédiatement que le jeune homme était taraudé par quelque chose mais il ignorait par quoi. Il s'approcha rapidement de lui :
_J'ai eu des trucs à faire, désolé. Des trucs pas joyeux mais...
_Tu aurais pu me prévenir...
_Désolé.
Ichigo reporta son attention sur son arme, la désarmant et actionnant la sécurité à nouveau. Grimmjow l'observa faire avec attention, se rendant compte qu'en fait, le jeune homme n'avait certainement pas besoin d'être protégé, il le faisait très bien tout seul.
_Écoute, fallait que j'te vois, reprit-il en se plaçant devant le roux, à quelques centimètres de lui. C'est... c'est important.
_Vraiment ? Pour ça que tu arrives avec deux heures de retard et que tu fais cette tête ?
Jaggerjack essuya le regard de reproches de son hôte, il n'était pas venu pour cela et avait du mal à comprendre la colère du roux. Il secoua la tête et déposa ses mains sur les épaules du jeune homme, fixant ses pupilles ambrées avec insistance :
_T'sais... j't'ai déjà parlé d'mon boss et du fait qu'il était pas chaud pour qu'on s'voit, hein ?
_Oui, je crois m'en souvenir. Pourquoi ? Il a peur de moi ou quoi ?
Oui, il était en colère, c'était certain, pensa Jaggerjack avec un agacement non dissimulé. Pourtant, il n'avait encore rien dit...
_Non, c'est...
_Et pourquoi tu écoutes ce type ?
_J'crois qu'il faut qu'on arrête d'se voir.
La mâchoire d'Ichigo s'ouvrit lentement, et si elle avait pu s'écraser au sol, un grand bruit sourd l'aurait sans doute accompagné, vu la surprise avec laquelle il accueillit la nouvelle. Grimmjow baissa les yeux un instant, passant sa langue sur ses lèvres pour prendre une inspiration profonde :
_T'sais pas de quoi c'mec est capable. Il est capable du pire...
_Et alors ? Répliqua le jeune homme en fronçant les sourcils, cette nouvelle transperçant son cœur de part en part. Je n'ai pas peur de lui !
_Crois-moi, il pourrait t'faire des trucs bien pire que d'te tuer.
_Je... Alors..., soupira l'orangé en déposant ses mains sur celles du turquoise, alors on a fait tout ça pour rien ? Je sais très bien me protéger tout seul, Grimmjow, je n'ai pas besoin de ton aide.
_J'prendrai pas l'risque que Sos'ke s'attaque à toi.
_Ah non ? Vraiment ? Et si je refuse ta protection ? Et si je refuse ta putain d'pitié ?
Jaggerjack soupira et relâcha le jeune homme. Il avait su que l'orangé ne le laisserait pas faire et qu'il s'énerverait très certainement, mais il avait également su qu'il ne pourrait le supporter très longtemps.
_Désolé.
Il recula lentement, s'éloignant de Kurosaki qui l'observait médusé, les jambes en coton et le cœur douloureux. Il ne pouvait même pas faire un geste pour le retenir, la nouvelle l'avait pratiquement assommé. Il se contenta donc de regarder cet homme auquel il avait accordé une place bien plus importante encore que n'importe qui dans sa vie auparavant s'enfuir. Il s'enfuyait tel qu'il avait pénétré son existence; comme un voleur, comme un criminel, comme un homme cruel qui ne méritait pas son attention.
_Tu n'as jamais tenu à moi, n'est-ce pas Grimmjow ? Tu ne tiens pas à moi. Je le sais.
Le bleuté avait ouvert la porte fenêtre pour s'échapper de l'appartement, lorsque les mots de Kurosaki le retinrent d'aller plus loin. Il tourna ses yeux azurs en direction de la silhouette immobile et le visage plissé par la douleur le fit se sentir coupable. Mais il n'avait plus le choix.
_T'sais pourquoi j'fais ça...
_Ce n'était qu'un jeu pour toi, hein ? M'utiliser pour sortir de prison, me raconter que tu es innocent, tout ça...
Grimmjow poussa un soupir agacé. Il n'était pas du genre d'habitude à vouloir s'expliquer, il n'aimait pas ce genre de conversation, il n'aimait pas se justifier, mais l'attitude de Kurosaki le laissait planté là, sans qu'il ne puisse bouger. S'il le laissait dans sa colère et sa frustration le jeune homme aurait bientôt tiré un trait sur lui, et c'était ce qui semblait être le plus approprié mais quand bien même, il semblait ne pouvoir s'y résoudre.
Si Ichigo avait été un caprice, comme il l'avait pensé, il serait déjà loin de cet appartement. Il serait déjà en train de repérer son prochain casse-croûte, mais la vérité le frappa; Kurosaki n'était pas un casse-croûte comme les autres. Il était plutôt un fin dîner pour les fines bouches, épicé et savoureux, élégant et distingué, que ses papilles garderaient en mémoire pendant très longtemps.
Et il voulait y goûter.
*Tonkatsu : porc pané nappé d'une sauce spéciale type sauce Worcestershire (source : wiki).
*Paroles de la chanson « The story of us » de Taylor Swift. J'ai trouvé le clin d'œil sympa… ^^'
Ce qui vous attend dans le prochain chapitre :
Ichigo et Grimmjow comprennent enfin qu'ils ne peuvent pas lutter contre leur attirance mutuelle;
Hisagi se replonge dans les rapports et dans le procès de Grimmjow, découvrant des éléments mystérieux;
La disparition d'Hirako inquiète de plus en plus la maison d'édition de Kurosaki;
Aizen trouve enfin le moyen de concilier la relation de Grimmjow avec Ichigo, et ses intérêts de yakuza...
