Titre : Le roman du prisonnier
Chapitre : Le coupable idéal.
Rating : M
Disclaimer : Tous les personnages de Bleach appartiennent à Tite Kubo, leur créateur.
Chapitre 20. Le coupable idéal.
Aizen effectuait les cent pas d'un bout à l'autre de la pièce, les épaules voûtées et la mine renfrognée. Il ne cessait de passer sa main sur son front, allant et venant autour du lit de la chambre de Grimmjow qui l'observait avec curiosité.
_Quoi qu'il en soit... à présent c'est trop tard. Nell est morte et la seule façon d'approcher Barragan était sa fille.
Le bleuté soupira, il savait en effet qu'une pièce du puzzle d'Aizen venait de se volatiliser ce soir et que le coupable tout trouvé c'était lui. Qui donc chercherait plus loin que le bout de son nez lorsqu'un meurtrier fugitif se trouvait sur les lieux du crime ? La police s'épargnerait une enquête prenante et ferait de lui le seul suspect. Jaggerjack savait comment tout cela fonctionnait il était loin d'être un imbécile. Maintenant il se retrouvait avec un autre meurtre sur le dos et aucun moyen de s'en défendre.
_Si j'demandais à Ichigo il le f'rait, énonça-t-il alors dans un filet de voix.
Aizen haussa un sourcil alors que perdu dans ses déductions et ses conclusions hâtives il en avait presque oublié la présence de Grimmjow dans cette chambre.
_Kurosaki, tu es sérieux ? Demanda-t-il, stupéfait. On voulait seulement qu'il se rapproche de Nell et qu'il puisse avoir quelques informations. J'imagine qu'il connait bien Barragan mais de là à pouvoir faire ce que la fille du Maire aurait dû faire…
_Laisse-lui au moins l'bénéfice du doute. Il pourra même découvrir qui a vraiment tué Nell, j'en suis certain !
Il hésita un instant puis ouvrit la bouche pour énoncer un soupir sans fin, ou presque. Bon sang, il avait horreur lorsque ses hommes s'amourachaient d'un quelconque individu, homme ou femme. Ils devenaient subitement beaucoup plus accaparés par eux/elles que par leur travail.
_Et tu as tant confiance en lui parce que... ?
Jaggerjack haussa les épaules ; fallait-il réellement qu'il y ait une bonne raison à tout cela ? Avait-on toujours une excuse ou une bonne raison pour se sentir attiré vers quelqu'un et lui faire confiance ? Il ignorait lui-même s'il faisait « confiance » à l'écrivain à ce point-là, jusqu'à placer entre ses mains son innocence mais de là à convaincre les autres de penser comme lui c'était aller trop loin. Pourquoi est-ce que tout le monde s'acharnait à vouloir de lui qu'il extériorise ce qu'il pensait ? Ou pire : qu'il parle de ses sentiments ? Ce n'était pas son genre loin de là, et encore moins avait-il à l'esprit de dire à Sosuke ce qu'il pensait réellement de Kurosaki. Il n'avait pas besoin de le savoir.
_J'lui fais confiance, c'tout.
_Oh vraiment ? Lança le chef yakuza en croisant ses bras sur son torse, l'air insatisfait.
_Oui, vraiment, répliqua l'autre en le fusillant du regard.
_Bien, bien. Dans ce cas, si tu te portes garant de ce jeune homme, je suis absolument certain qu'il saura aussi nous aider pour notre petit... problème ?
Grimmjow se redressa sur le matelas, tendant l'oreille à l'entente d'un nouveau « problème ».
_Quel problème ?
_Toi et cette accusation de meurtre, bien sûr ! Répondit Aizen, qui semblait légèrement agacé à présent. S'il a foi en toi tout comme tu as foi en lui, il ne t'en tiendra pas rigueur, n'est-ce pas ?
Ce fut à cet instant que Grimmjow prit conscience de la réalité, et surtout des conséquences...
« Merde ! Ichigo ! Il va croire que j'ai tué Nell ! » Pensa-t-il soudain en se mordant la langue pour ne pas y avoir pensé plus tôt ! S'il acceptait de lui parler à nouveau il lui passerait certainement un savon mais Kurosaki était loin d'être un idiot... Il écouterait certainement ce que Jaggerjack aurait à dire avant de faire des conclusions hâtives.
Devant l'air tout à coup inquiet du bleuté, Aizen échappa un rire mince :
_C'est vraiment dommage. Vu ses contacts dans le milieu de la presse, il aurait pu nous être utile à te sortir de ce mauvais pas, et voire même à contrer Barragan et ses propres contacts privilégiés dans les médias. Mais... cela suppose que tu le convaincs que tu es innocent.
_J'l'ai déjà fait une fois, j'peux recommencer ! Je l'ai pas tuée, c'est la vérité !
_Ce n'est pas moi qu'il faut convaincre Grimmjow...
Oui, ça il commençait à le réaliser. Qui pourrait bien croire en son innocence à part Aizen ? Ou plutôt : qui voulait-il voir croire en son innocence plus qu'Aizen lui-même ?
_Kurosaki est un personnage public de premier plan. Extrêmement populaire chez les 20-35 ans, exactement le genre d'électorat qui fait défaut à Barragan ! Il est également un homme de lettres reconnu, récompensé maintes fois pour ses écrits, le public le respecte, le milieu de la presse et de l'édition le respecte, ainsi que le milieu politique. Il n'est pas à prendre à la légère Grimmjow. Kurosaki peut nous apporter beaucoup. Tu sais comment fonctionne la société du vingt-et-unième siècle, n'est-ce pas ? Où est le réel pouvoir ? Dans les médias ! Laisse-les lancer une rumeur et tout le monde y croira ! Qu'un journal national soulève ton innocence et bientôt toute la population y croira, obligeant jusqu'aux magistrats de la ville à rouvrir l'enquête. Ichigo a un pouvoir immense entre ses mains et il l'ignore…
Le turquoise ferma les yeux et s'assit sur le rebord de son lit, tentant de faire le vide dans sa tête. Il n'y avait qu'un moyen de le convaincre : lui dire la vérité, lui raconter cette nuit et tout ce qui s'était produit. Mais plus il essayait de se remémorer tout cela, moins il parvenait à revoir les petits détails qui auraient pu lui permettre de mettre la main sur le réel meurtrier.
D'une manière ou d'une autre, Jaggerjack était condamné à se rappeler exactement ce qu'il s'était passé pendant sa visite à Barragan…
Flashback – La nuit dernière chez Barragan –
Il avait toujours aimé ça : s'introduire par effraction quelque part. Grimper sur des portails, escalader des rambardes, s'accrocher aux balcons... C'était la le seul moyen qu'avait Grimmjow Jaggerjack de s'identifier à son félin fétiche. De ses pas de velours, il se glissait telle une panthère dans les propriétés privés afin d'y faire ce qu'on lui avait ordonné, sautant par-dessus les massifs d'hortensias et échappant aux chiens lancés à ses trousses. Il se confondait dans la nuit telle une panthère aux aguets, à la recherche d'une proie.
Agrippé d'une main de fer à la rambarde du balcon, Grimmjow s'assura une dernière fois que l'intérieur des appartements était vide. Il se hissa de ses deux bras à hauteur de la porte fenêtre, passant par-dessus la balustrade comme un chat sauterait sur un lit, retombant sur ses pieds légèrement, sans un bruit. Un coup d'œil à droite et à gauche lui permis de confirmer qu'aucun garde ne trainait aux alentours. Il avança donc jusqu'à la porte vitrée non loin, légèrement entrouverte qui donnait sur un salon cosy et la poussa lentement.
Non loin de lui trônait un magnifique bureau de style Louis XVI, directement importé de France s'il en croyait son flaire en bonnes affaires – comprenez par-là : arnaques et contrebandes. Le bois était marqueté, les décorations en laiton finement ciselé, du travail de spécialiste à n'en pas douter, pensa-t-il en haussant un sourcil surpris... le Maire avait définitivement d'autres revenus que ceux liés à son mandat. Son salon regorgeait d'antiquités et de meubles hors de prix. Ses yeux observèrent une fois de plus que l'endroit était vide et qu'il était donc en sécurité. Mais il savait que sa mission était risquée.
S'introduire par effraction chez Monsieur le Maire en personne, le trouver afin d'avoir une conversation très privée avec lui, au nez et à la barbe de ses gardes du corps et de ses collaborateurs qui rôdaient entre ces murs... c'était du suicide ! Mais Grimmjow Jaggerjack avait l'habitude des missions suicides, après avoir été enfermé dans la plus sécurisée des prisons du monde il en était sorti, il arriverait à se sortir de l'hôtel particulier du Maire de Tokyo.
_Grimmjow Jaggerjack, j'attendais ta visite.
Ou pas.
Grinçant des dents au son de la voix qui s'élevait non loin de lui sans qu'il ne puisse en voir la source, le turquoise reconnut cependant qu'il s'agissait de Barragan en personne. Il s'immobilisa, l'ouïe et l'odorat à l'affut. Il en était certain : c'était le Maire et il n'était pas loin... Tout au plus à deux mètres de lui.
_J'suis surpris que vous m'attendiez, Barragan, répliqua-t-il, ses yeux scrutant l'endroit d'où provenait le son de la voix.
_Disons juste que nous t'avons repéré dès que tu as franchis les haies du jardin. Plutôt que de te stopper, j'ai pensé que ça serait plus... amical de te laisser venir jusqu'à moi. Aizen a-t-il un message important à me faire passer ? Sinon pourquoi envoyer son meilleur messager ? Énonça-t-il calmement en sortant de l'obscurité, un cigare à la main.
La panthère laissa échapper un ricanement parfaitement audible. Il aurait fortement apprécié lui répliquer qu'il préfèrerait se prélasser avec Kurosaki dans son lit chez lui et profiter de sa peau douce que de se retrouver face à ce vieil abruti dégarni mais... ce n'était pas le message qu'il devait transmettre. Et puis, plus vite aurait-il terminé cette mission, plus vite Aizen l'autoriserait à nouveau à avoir du temps libre à consacrer à Ichigo.
_Comme vous l'savez, depuis quelques temps, l'clan vous échappe, expliqua Jaggerjack sans bouger restant planter face au Maire. Vous n'en contrôlez plus rien, pas même un seul élément. Aizen a un marché pour vous : si vous abandonnez l'clan il n'déballera pas aux médias toutes les horreurs que vous avez faites. Il dira pas qu'vous êtes un redoutable yakuza, maître du crime organisé et que l'clan vous appartient. En gros, il met pas en danger vot' carrière politique.
Les yeux de Barragan, cachés sous quelques rides bien épaisses semblèrent s'écarquiller à l'entente de ce marché si peu conventionnel. Le vieil homme dirigeait ce clan depuis toujours ! Il appartenait à sa famille et à personne d'autre !
_Vous me demandez... enfin Aizen me demande, d'abandonner le clan qui a été construit par ma famille, deux siècles plus tôt, afin de poursuivre ma carrière ? Demanda-t-il en haussant ses sourcils gris. Vous vous moquez de qui ? Est-ce que Aizen sait qui je suis ? Je suis le Maire de cette ville, c'est moi qui la contrôle !
_En êtes-vous sûr ? Le stoppa Grimmjow en le dévisageant avec intérêt.
_Évidemment ! S'écria en réponse le vieil homme. De quel droit Aizen ose faire une telle chose ! Il est à la tête du clan selon mon bon vouloir, je l'en chasserai d'un revers de main si...
_Alors faites-le !
_Mais je vais le faire ! Hurla-t-il à nouveau, le visage rougit et les poings serrés. Un seul coup de téléphone et je le fais !
_Même en sachant qu'il peut tout révéler à la presse ?
_La presse ? Quoi la presse ? Un tas de langues de vipères, un tas d'ordures toutes plus immondes les unes que les autres ! Je suis au-dessus de la presse mon cher ! Et ça, Aizen ferait bien de le comprendre !
Grimmjow ne perdit pas son air assuré et confiant pour autant, et cela Monsieur le Maire le vit clairement. Il ne pouvait pas savoir ce qui se tramait dans la tête de l'ex-prisonnier mais il était certain que ce n'était pas bon du tout. Aizen l'avait envoyé pour lui faire du chantage, évidemment qu'il voulait poursuivre sa carrière politique : il était à deux doigts d'entrer dans le gouvernement ! Mais abandonner définitivement le clan à la solde de Sosuke était une décision qu'il refusait de prendre. Son second le mettait au pied du mur et envoyait cet homme dont il avait déjà tenté de se débarrasser sans succès cependant.
Quelle opportunité s'offrait à lui maintenant pour contrer son adversaire ?
_Si Aizen fait ça, il aura de très gros soucis, t'en rends-tu compte ?
_Il a d'jà prévu toutes les éventualités, répondit-il dans un souffle. Vous croyez quoi ? Qu'il est pas préparé, oh il est prêt ! Et bien mieux entouré que vous...
_Quoi ? Avec toi ? Laisse-moi rire ! Tu n'es qu'un homme de main Grimmjow ! Lança-t-il en ricanant, certain que le turquoise ne faisait que bluffer.
_J'parlais pas d'moi.
Le Maire marqua un temps d'arrêt, son attitude surprise satisfaisant grandement Jaggerjack qui poursuivit sur cette voix :
_Vous croyez quoi ? Que Aizen est un novice ? Qu'il compte faire cette guerre tout seul ? Nan... Il a des alliés, oh oui des alliés de taille que même vous ne soupçonnez pas, dans des milieux dont vous allez avoir cruellement besoin.
_La presse donc ? Demanda-t-il les narines frémissantes. J'ai pas b'soin d'la presse j'ai la police dans ma poche !
_Peut-être. Mais réfléchissez : qui vous a élu ? Les citoyens ou la police ?
_La presse ne permet pas de toucher l'électorat Jaggerjack ! C'est par ses actions qu'un Maire est réélu et cela passe par la sécurité. Bon sang, laisse la politique à ceux que ça concerne et retourne jouer avec tes acolytes et leurs pistolets hein ?
Grimmjow avait bien compris que le Maire ne le prenait pas au sérieux, mais il encourait un gros risque s'il continuait ainsi, il se mettait le doigt dans l'œil. Ne pouvait-il pas comprendre qu'Aizen était bien mieux préparé qu'il ne l'était ?
_Alors ça veut dire que vous r'fusez ?
_Évidemment que je refuse ! Aizen n'a rien sur moi, rien tu entends ? Maintenant sors d'ici avant que je ne te tire une balle dans la tête !
Grimmjow acquiesça d'un signe de tête rapide, ayant effectué sa mission, il n'avait plus aucune raison de s'attarder ici. Il tourna les talons avec prudence, regagnant le fond de la pièce, lorsqu'une porte adjacente s'ouvrit à la volée :
_Papa, qu'est-ce que...
Une silhouette féminine se dessina dans l'obscurité et l'interrupteur fut enclenché. La lumière fit son apparition dans la pièce et Grimmjow resta un moment aveuglé par l'éclat trop brillant pour ses rétines. De grands yeux gris l'observaient avec appréhension, et une longue chevelure verte entra dans son champ de vision avant que la jeune femme ne parle à nouveau.
_Qu'est-ce que vous faites ici ? Papa, appelle la police ! S'écria Nell en constatant que son père était également présent, seul et désarmé en présence d'un dangereux évadé de prison.
_Reste calme Nell, lui conseilla-t-il. Grimmjow était sur le départ. Il va s'en aller maintenant.
Jaggerjack se tourna une dernière fois vers Barragan, son expression de surprise avait laissé place à une étrange lueur malicieuse dans ses yeux et il hésita un instant avant de finalement s'échapper par la fenêtre, sautant du balcon tel un félin. Le silence reprit son droit dans le salon privé du Maire et la jeune femme qui venait d'échapper un soupir de frayeur au moment de la fuite du turquoise, avança rapidement en direction de son père.
_Tu n'as rien ? Demanda-t-elle, inquiète. Il faut appeler la police tout de suite ! Cet homme est...
_Oui, je sais, Nell. Mais pas besoin. La police est déjà là.
Il désigna de son regard quelqu'un derrière la jeune femme et Nell se retourna rapidement, découvrant au fond de la pièce, là où se tenait Grimmjow quelques secondes plus tôt, le bras droit de son père.
_Oh bon sang, Yoruichi ! S'exclama-t-elle. Avez-vous vu ça? Où étiez-vous ?
_Juste là, répondit-elle en désignant les grands rideaux de velours. S'il avait attaqué votre père il ne serait plus de ce monde, je m'en serai chargé.
_Mais...
Barragan la fit taire d'un regard noir et se détourna de sa fille pour retourner jusqu'à son bureau. L'homme était pensif et les deux femmes attendirent avec une certaine impatience les mots qu'il prononcerait :
_Le meurtre est une solution adaptée dans bien des cas ma chère fille, mais pas dans celui-là. Si nous tuons Jaggerjack, nous aurons un corps sur le dos, du sang sur les mains, tout à nous reprocher et Aizen ne nous épargnera pas.
_Tu comptes laisser Jaggerjack dans la nature ? Demanda-t-elle en esquissant un geste de la main. Pourquoi ?
_Aizen veut se jouer de moi, très bien, dit-il sans répondre à la question de Nell. Dans ce cas, nous allons en faire de même. Non content d'avoir envoyé son Grimmjow en prison, il a pu éradiquer le clan Schiffer et devenir ainsi le yakuza le plus redouté du pays. Enfin... moi mis à part.
Yoruichi haussa les sourcils de manière attentiste quant à Nell elle ne cachait pas sa surprise face aux réflexions de son père.
_Et maintenant il se croit tout puissant, pensant qu'il peut me manipuler et me faire croire qu'il a des ressources insoupçonnées. Et puisque son Grimmjow lui est tant précieux il va falloir trouver un moyen d'envoyer ces deux-là dans la tourmente. Qu'en penses-tu, Yoruichi ?
_Je suis d'accord Monsieur, répondit-elle en avançant d'un pas vers lui. Il nous faut trouver une alternative. Si l'on affaiblit Jaggerjack, Aizen en subira les conséquences, tout comme lorsqu'il était en prison.
_Oui, mais cette fois-ci nous devons prendre garde à ce qu'il ne se serve pas de cela contre nous. En fait, il nous faut faire d'une pierre deux coups : se débarrasser de Jaggerjack mais en même temps nous assurer une protection et un alibi en béton. Nous mettre en position de force de façon à ce que Sosuke ne puisse rien contre nous. Quelque chose comme...
Mais soudain Barragan stoppa ses paroles, ses yeux s'étant posés sur sa fille qu'il dévorait maintenant d'un intérêt non dissimulé. Yoruichi l'observa faire et fronça les sourcils, se demandant ce qui soudain venait de s'infiltrer dans l'esprit de son patron.
_Tu as toujours souhaité m'aider, n'est-ce pas Nell ? Interrogea le vieil homme.
_Oui, oui bien sûr papa ! Travailler pour toi ça serait perpétuer la tradition et...
_Cela va de soit, la coupa-t-il. J'ai effectivement besoin de toi. Je crains hélas qu'il ne faille mettre hors-jeu définitivement ce cher Jaggerjack et me placer là comme la victime de la machination d'Aizen. Je pourrais regagner la confiance des citoyens et toutes les attaques de Sosuke seront vaines...
_Je ne comprends pas, Monsieur, lança soudain Yoruichi.
Barragan lui sourit en retour puis fit quelques pas pour parvenir à son niveau, ignorant totalement le regard perdu que sa fille posait sur lui depuis de longues minutes. Il se rapprocha de Shihoin et posa une main sur son épaule tout en chuchotant à son oreille :
_Tue-la.
Yoruichi ne prit pas la peine de poser plus de questions et éleva son arme devant elle, pointant le canon sur la jeune femme aux longs cheveux vert qui extériorisa soudain un cri de panique.
_Papa !
_Il y a une chose que j'ai oublié de te dire, Nell, reprit-il en s'éloignant vers la porte du salon. Quand j'ai épousé ta mère... tu n'avais que quelques mois. Ton père s'était enfui je ne sais où et j'ai accepté de prendre soin de toi, mon père me l'avait obligé. Il fallait que j'épouse ta mère pour marier les deux clans, aussi j'ai décidé de te considérer comme ma fille. La vie me prouve que j'ai bien fait puisque aujourd'hui, tu sers mes intérêts.
Et il franchit le pas de la porte, nullement perturbé par le coup de feu qui retentit quelques secondes plus tard. Il n'esquissa pas un geste, pas un regard en arrière, seul un sourire mesquin naquit sur ses lèvres minces roses, imaginant alors quelle publicité immense le meurtre de sa fille allait lui rapporter.
Et Grimmjow et Aizen paieraient pour avoir osé lui soumettre un tel marché.
- Le lendemain, dans la matinée -
Ichigo avait enfilé son meilleur déguisement de camouflage; casquette vissée sur la tête, perruque brune en dessous, pantalon noir mal repassé et une vieille chemise délavée, il quitta son loft et son immeuble par la porte du parking, rejoignant d'un pas trainant la bouche de métro au bout de la rue.
Il ignorait ce qu'il allait découvrir via cette escapade matinale et il le redoutait. Mais il s'inquiétait maintenant pour son éditeur, Hirako Shinji. C'était définitivement le monde à l'envers! Pensa-t-il en passant son ticket dans la machine qui lui ouvrit l'accès au quai; c'était Shinji qui d'habitude se tuait à l'appeler, à le voir ou encore à savoir ce qu'il faisait à chaque minute de chaque jour.
Il connaissait le blond, et savait qu'il avait indéniablement un grand penchant pour lui, depuis plusieurs années. Aussi, le savoir muet de la sorte, surtout qu'il lui avait laissé un message vocal l'avait encore plus surpris; il voulait savoir de quoi il en retournait. Et dernièrement, vu tout ce qui lui était arrivé, il ne pouvait s'empêcher de croire que sa disparition était liée à son rapprochement avec Grimmjow. Une idée saugrenue certes, mais quelle autre raison trouver ?
Il grimpa dans le métro, prenant garde à passer incognito et laissa ses pensées partir à la dérive au fur et à mesure que les stations défilaient devant ses yeux. Il avait envie de croire qu'il restait encore une personne dans son entourage qui ne soit pas éclaboussée par tout ça, et il voulait croire que c'était Shinji. Mais une petite voix au fond de lui ne cessait de lui crier que Hirako y était mêlé également, et qu'il y était jusqu'au cou.
Son flot de pensées et de questions sembla se tarir lorsqu'il s'extirpa de la bouche de métro et parcourut les deux rues qui le séparaient encore de la résidence de son éditeur. Enfin, il aperçut l'immeuble sur le trottoir en face de lui et laissa ses yeux naviguer sur la grande façade blanche jusqu'au cinquième étage. Les rideaux étaient tirés et il ne pouvait y constater aucun mouvement à l'intérieur ; il n'avait plus le choix. Ni une ni deux, il traversa la route et appuya sur la sonnette portant le nom « Hirako ». Plusieurs secondes de silence lui laissèrent entendre qu'il n'y avait personne chez Shinji, mais il fronça les sourcils et réfléchit un court instant. Si Hirako avait décidé de disparaître, il ne répondrait certainement pas à son interphone... Il voulait laisser croire qu'il était parti ? Il ne voulait pas qu'on le retrouve ? Mais pour quelle raison ? Il voulait absolument le découvrir...
Il fallait qu'il le prenne par surprise, il avait bien appris auprès de Shuuhei à appréhender les potentiels suspects avec tact et intelligence. Même s'il refusait de considérer Shinji comme tel il se devait d'agir comme s'il voulait le surprendre la main dans le sac. Il étudia alors longuement les noms présents sur l'interphone et se décida à appuyer sur un bouton au hasard. Il n'avait jamais vraiment fait cela aussi se sentait-il très nerveux, ne cessant de jeter des coups d'œil dans la rue et dans la cour de l'immeuble afin de s'assurer que personne ne l'observait d'un mauvais œil...
_Oui ?
Une voix hésitante dont le son grésillait s'éleva de l'appareil à l'entrée du bâtiment et Ichigo passa sa langue sur ses lèvres par pur mimétisme. Mimétisme ou nervosité ambiante ? En tout cas, une chose était certaine, il avait pressé le bouton, il devait maintenant improviser. Prenant une voix plus grave et plus rauque qu'à son habitude, les mots sortirent de sa bouche avant qu'il n'ait même pu réfléchir à l'excuse qu'il allait pouvoir utiliser :
_Bonjour c'est la compagnie du gaz. On nous a signalé un problème au cinquième étage.
_Oh ? S'éleva à nouveau la voix. Je vous ouvre.
_Merci m'dame !
Tout en poussant la large porte donnant sur le hall de l'immeuble, Ichigo leva les yeux au ciel se demandant jusqu'où il devrait encore aller dans cette histoire. Mais il préféra ne pas réfléchir outre mesure à la suite de sa visite, grimpant les marches des cinq étages rapidement, et ce fut légèrement essoufflé qu'il parvint sur le palier de l'étage de Shinji.
Il s'aventura au bout du couloir, jetant un œil aux noms inscrits sur les portes des différents appartements et stoppa ses pas devant celle qui portait le nom attendu "Hirako Shinji". Et maintenant un problème de taille se dressait devant lui : quoi faire ? Frapper et s'annoncer ? Shinji ne lui ouvrirait certainement pas, peut-être même ne répondrait-il pas du tout. Tenter d'entrer ? Ou bien fracturer la porte ?
_Non mais ça va pas non ? Se reprit-il tout bas, réfutant cette éventualité de devenir une sorte de truand de bas étage.
Non. Il allait tout simplement tendre l'oreille et écouter pour savoir si Shinji se trouvait tout d'abord chez lui. Si tel était le cas, il improviserait ensuite pour qu'il soit forcé de lui ouvrir. Finalement, l'idée de la compagnie de gaz n'était pas si mal trouvée. Peut-être allait-il l'utiliser à nouveau... ?
Il s'aplatit alors contre la porte, collant son oreille contre la surface de bois froide et tenta de calmer sa respiration, focalisant toute son ouïe sur l'intérieur de l'appartement. Il savait que ce n'était pas vraiment ce qu'il avait l'habitude de faire ; il se sentait plus ridicule qu'autre chose, à espionner ainsi son éditeur. D'autant plus que si un voisin sortait de chez lui il le découvrirait la main dans le sac. Mais peu importait, il avait commencé alors il avait l'intention d'aller jusqu'au bout. Il voulait savoir pourquoi Hirako faisait ainsi le mort !
Et à dire vrai, il ne fut pas déçu du voyage !
Au bout de quelques secondes, il entendait déjà des pas à l'intérieur de l'appartement. Des pas lourds et lents qui, à son avis, ne pouvaient pas appartenir à Hirako. Raison de plus pour garder son poste et continuer à écouter ce qu'il se passait à l'intérieur. Il entendit des bribes de voix, dont il ne parvint pas à identifier l'origine ni les mots prononcés. Cependant, les pas se rapprochaient, et Ichigo se détourna soudain de la porte, craignant que ceux se trouvant à l'intérieur ne sortent de l'appartement.
La poignée s'abaissa et Kurosaki se tapi dans le coin du couloir, retenant sa respiration en espérant ne pas être découvert. Mais la porte ne s'ouvrit pas et la poignée fut relâchée. Une voix alors masculine et visiblement agacée s'éleva à travers la porte :
_Et tu crois que c'est malin ? Je ferai vraiment mieux de m'en aller.
_Non ! Non ! Attends !
C'était la voix de Shinji, Ichigo en était persuadé. Il était là, en train d'avoir une dispute avec un autre homme dont la voix lui était également familière mais il ne parvenait plus à s'en souvenir, ou alors il n'essayait même pas, bien trop occupé à se calquer sur les mots de son éditeur. Mais c'était sa seule chance d'en savoir plus et d'en avoir le cœur net : il devait se rapprocher et écouter leur conversation. Il obtiendrait certainement quelque chose !
Prenant donc son courage à deux mains, l'écrivain reprit son poste d'écoute, ses pas de velours sur le sol n'ayant fait aucun bruit. Il se surprenait même à être bon en espionnage... Là n'était pas la question ! Se reprit-il en appuyant son oreille contre la porte à nouveau.
_Tout ce qu'elle m'a dit ce n'était que des mensonges ! Disait Shinji dont la voix était parfaitement audible, il devait se trouver juste derrière la porte. Elle voulait que je le protège et regarde le résultat ! Elle voulait que je regarde ailleurs pendant qu'elle allait tenter de le tuer ! Cette femme est folle, Kensei !
C'était Muguruma ! Pensa-t-il en haussant les sourcils, ne pouvant dissimuler une attitude surprise. Shinji et Kensei étaient visiblement dans une conversation prenante qui les opposait clairement. Mais à quel sujet ?
_Et moi qui croyais qu'elle travaillait pour Aizen. Si Yoruichi jouait un double jeu quelqu'un l'aurait remarqué.
Et voilà le sujet, pensa-t-il à nouveau hochant la tête de satisfaction. Mais tout semblait venir un peu trop rapidement, dans le sens ou tout à coup les informations tombaient entre ses mains trop facilement. C'était trop facile…
_Non, elle est aux basques de Barragan, donnant l'illusion à Sos'ke qu'elle travaille pour lui. Aizen lui a demandé de suivre Grimmjow et de faire peur au petit couple. Si tu n'avais pas été là, cette balle aurait traversé le crâne d'Ichigo !
Un profond soupir se fit entendre et l'écrivain sentit son cœur battre un peu plus vite encore si c'était possible. Ses mains se mirent à trembler au fur et mesure que cette conversation se poursuivait. Il savait qu'il aurait dû arrêter cette écoute, qu'il en avait déjà appris trop mais là... la curiosité était un vilain défaut et en vérité, il était comme figé contre cette porte, condamné à écouter ce dialogue jusqu'au bout.
Il ne parvenait pas à remettre les informations en ordre, les laissant atteindre son cerveau toutes en même temps, tel un raz-de-marée immense retournant le moindre de ses neurones, l'empêchant de réfléchir intelligemment. Mais il se devait de tout garder en mémoire...
_Yoruichi est loin d'être une imbécile, reprit la grosse voix de Muguruma. Elle saura que c'est moi... ou nous. On l'a empêché de réaliser sa mission ou je ne sais quoi. Si Aizen lui avait demandé de faire peur à Grimmjow et Ichigo, pourquoi Barragan lui donnerait un contre-ordre en lui demandant de les tuer ?
_Parce qu'il veut se débarrasser de Grimmjow ! On en a déjà parlé, Kensei ! Répliqua la voix agacée d'Hirako. Aizen n'a aucune idée de ce qui se trame, Grimmjow a une épée de Damoclès au-dessus de la tête et tôt ou tard, Yoruichi l'aura ! C'est toi qui a entrainé cette fille tu devrais le savoir.
Alors c'était cette femme ? Yoruichi qui leur avait tiré dessus ? Comprit Kurosaki en fronçant les sourcils, ses mains de plus en plus moites. Et pourquoi Aizen était-il dans cette histoire ? Et comment diable Shinji était-il au courant de tout ça ?
_Ouais... Elle ne ratera pas deux fois sa cible, crois-moi.
_Kensei, réussir un coup pareil... Je veux dire, au moment où elle a tiré sur Grimmjow et Ichigo dans cet hôtel, tu as dévié son tir en tirant sur le canon de son arme, un dixième de seconde avant que son propre tir ne parte. Tu as réussi à la faire dévier de sa cible finale. Qui d'autre peut faire ça ? Qui ?
Shinji et Kensei étaient là-bas ? Ils étaient là le soir où il avait retrouvé Grimmjow dans cette chambre d'hôtel ? Et ils... ils les avaient sauvés ? Impossible !
_Personne à part moi, et elle le sait. Je ne bossais pas pour les affaires internes militaires pour rien.
_Tu as encore des contacts là-bas ? Des agents qui pourraient t'aider du côté du gouvernement ?
_Pour l'instant non. Je suis parvenu à ralentir l'accès de Barragan au gouvernement depuis un an, mais je ne pense pas pouvoir continuer. Tu dois comprendre que j'étais certes Caporal, mais je ne le suis plus. Je ne fais plus partie de ce corps. Je n'ai plus d'influence.
« Oh mon Dieu », pensa Ichigo en formant les mots sur ses lèvres. Cette situation était grisante, il pouvait connaître tous les secrets de tout un chacun en espionnant ? Il voulait en écouter davantage...
_Mais Mashiro est toujours là-bas, non ? Je n'arrive pas à croire que cette fille ait réussi là ou toi tu as échoué... Tu es le meilleur, Kensei.
_Mph..., ricana-t-il. Oui, Mashiro a réussi à ralentir les plans de Barragan en interne. Si elle n'avait pas séduit le Général et si son père n'était pas ministre...
_Quoi ? Tu ne l'aurais pas choisie ? Cette fille est incroyable !
_La meilleure élève que j'ai jamais eu, reprit Kensei d'une voix qui semblait nostalgique. Mais il faut la sortir de là. Ça devient trop dangereux pour elle. Elle a accompli sa mission.
Qui ? Mashiro ? Répéta Ichigo dans sa tête. Qui était cette fille ? Qui diable était cette fille qui semblait si haut placée et était parvenue à ralentir les plans du Maire lui-même ?
_Si Yoruichi apprend qu'elle est là-bas, je ne donne pas cher de la peau de mon élève, Shinji. Et je ne la laisserai pas mourir. On sait de quoi Yoruichi est capable maintenant.
Le silence reprit son droit, permettant au jeune rouquin de reprendre son souffle. Tous ces noms, toutes ces informations s'emmêlaient dans sa tête, sans qu'il ne parvienne à comprendre quoique ce soit. Kensei avait travaillé pour les affaires internes de l'État-major ? Quand ça ? Il était gardien de prison depuis tant d'années ! Et puis, il avait été embauché dans la prison à la demande de la police afin qu'il manipule Yamamoto et fasse entrer Kurosaki comme animateur, non ? Alors pourquoi... ?
Et quelle était cette histoire de ralentir Barragan ? Shinji et Kensei menaient-ils une sorte de « coup d'état » contre le Maire pour le faire tomber ? Ça semblait bien le cas. Mais alors... ils poursuivaient le même but que Shuuhei, et aussi le même but qu'Aizen et Grimmjow ! Et en plus de cela, ils étaient proches de Barragan, et de Yoruichi puisque celle-ci avait demandé à Hirako de le protéger. C'était qu'ils étaient en contact, et donc potentiellement en contact avec le Maire également. Mais Yoruichi, celle qui avait tenté de les tuer dans cet hôtel, risquait de tout découvrir et de mettre à mal leur couverture, c'était bien ça ?
Alors pour finir, ils avaient décidé de devenir des anges gardien pour lui, pour le protéger. Le protéger de quoi ? De qui ?
Pourquoi tout lui semblait soudain irréel, invraisemblable ? Il avait l'impression de ne plus connaître personne, de ne plus être vraiment lui-même depuis le début de cette histoire. Depuis qu'il avait rencontré Grimmjow, les secrets, les évènements incroyables s'enchainaient comme un tourbillon qui l'emportait loin de ce qu'il était avant. Il se devait de garder les pieds sur terre et de comprendre. Mais comment comprendre une telle folie ?
Toutes ces personnes semblaient liées : Grimmjow, Aizen, Barragan, Shuuhei, Shinji, Kensei, Yoruichi et cette Mashiro, mais liées par une lutte politique tenace et une recherche sans fin du pouvoir. Et lui là-dedans ? Qui était-il ? Shuuhei et Grimmjow cherchaient à le protéger, Shinji et Kensei de même, quand Barragan et Yoruichi en voulaient à sa peau. Quel était son lien avec ces personnes ?
Il était l'outsider. Le personnage mystère, celui qui arrivait en plein milieu de l'intrigue lorsqu'on s'y attendait le moins. Comme dans un film à suspense.
Oui, il voulait innocenter Grimmjow. Oui, il voulait trouver les preuves que tout ça n'était qu'une mise en scène, une immense mascarade qui depuis le début emportait son amant dans une suite de catastrophes sans nom. C'était comme une partie gigantesque de Cluedo, tous les personnages des meurtriers potentiels et des individus auxquels on ne doit pas se fier. Mais pourtant, Ichigo devait en choisir un, choisir un pion et avancer avec lui sur le plateau de jeu pour découvrir le fin mot de l'histoire.
Et il avait décidé de jouer la partie avec Grimmjow, l'évadé de prison, un choix judicieux il en était persuadé. Même si face à eux les pions des autres joueurs avançaient également, s'opposant à eux : le chef yakuza, le Maire véreux, l'ancien militaire, l'éditeur amoureux, le commissaire corrompu et le policier intègre. Lequel était le plus dangereux ? Lequel l'aiderait à résoudre l'enquête et sortir gagnant du jeu ?
Sauf que c'était bien plus qu'un simple jeu de société, c'était la vraie vie. Et après ce qu'il venait de découvrir, il comprenait qu'il ne parviendrait jamais à délier ce sac de nœud seul. Tout était lié. Tout était emberlificoté. Un immense puzzle en désordre à reconstituer. Un peu comme...
Un peu comme un roman qu'il écrirait.
- Plus tôt dans la matinée -
Hisagi monta dans sa voiture de fonction, mettant en marche le GPS et entrant dans la base de données l'adresse de Tia Hallibell sa cible du jour. Le regard noir braqué devant lui et ses gestes rapides et précis, il mit le contact et extirpa le véhicule de la place de parking du commissariat pour s'engager dans la rue vide. Il ne tarda pas à tomber sur les grandes artères du centre-ville, les routes engorgées de voitures étaient bouchées et il resta à l'arrêt de longues secondes poussant un soupir désappointé.
Il était déjà de mauvaise humeur. Ou plutôt non, sa supérieure l'avait déjà mis de mauvaise humeur. Shihoin Yoruichi était arrivée ce matin extrêmement remontée, donnant de-ci de-là des ordres cinglants et remettant à leur place les hommes du commissariat. Et ce fut le pompon lorsque Hisagi lui avait annoncé qu'il allait interroger Tia Hallibel. C'était comme si la jeune commissaire avait cherché à l'en dissuader.
_Écoutez, je ne sais pas d'où vous est venue l'idée d'aller interroger Hallibel mais vous vous rendez compte de ce que vous faites Lieutenant ?
_Euh... Capitaine, je suis Ca...
_Peu importe ! L'avait-elle sèchement coupé. On n'interroge pas un membre de l'équipe scientifique de la police, et qui plus est la légiste-en-chef, comme ça, sur un coup de tête ! Il faut en parler aux affaires internes et permettez-moi de vous dire que vous n'obtiendrez rien d'eux avec... avec ce que vous avez.
_Comment savez-vous ce que j'ai, Commissaire ?
Elle avait essuyé un long soupir, visiblement agacée par la tournure que prenait cette discussion.
_Parce que Tia Hallibel est un membre respecté de la police et qu'elle n'a rien à se reprocher. Croyez-moi, vous perdez votre temps.
_Bien. Mais je veux juste lui poser des questions sur les rapports scientifiques qu'elle a écrits pour les procès Jaggerjack. C'est bien ce que vous vouliez, non? Retrouver Jaggerjack ? Alors toutes les pistes sont bonnes.
Yoruichi avait été, à priori, quelque peu séchée par cet argument, restant silencieuse quelques instants en cherchant à l'en empêcher. Mais plus elle s'époumonait, plus Shuuhei trouvait ça suspect. Si Shihoin voulait tant retrouver Grimmjow alors elle aurait dû se faire une joie qu'il ait une piste à exploiter, quelque fut cette piste. Et pourtant, elle avait semblé tant colérique à l'annonce de la nouvelle que le jeune homme avait été mis dehors de son bureau suite à son dernier argument :
_Allez-y interrogez-la ! Lui avait-elle jeté. Mais si vous revenez sans information, vous le regretterez Hisagi!
Bref, il avait compris que sa nouvelle supérieure n'était pas une tendre et qu'il n'aurait sans doute plus l'occasion de faire ce qu'il voulait dans ce commissariat. Mais heureusement pour lui, les hommes lui étaient fidèles. Et sans lui, Yoruichi n'aurait aucune once d'autorité sur les agents du poste, ça il le savait. Il n'avait plus qu'à exploiter cet avantage, mince certes mais tout de même exploitable.
Lorsque son portable sonna, posé à côté de lui sur le fauteuil passager, le futur Capitaine de police prit le temps d'étudier l'écran de la machine : « Ligné cryptée ». Il fronça les sourcils, jetant un œil autour de lui et aux conducteurs qui se trouvaient à son niveau arrêtés par la circulation. N'ayant pas le temps de réfléchir outre mesure, il décrocha :
_Hisagi à l'appareil.
_Bonjour, Shuuhei-kun.
Les yeux du brun s'écarquillèrent lorsqu'il reconnut la voix rauque et masculine de son interlocuteur. Il se renfrogna dans son siège, ne manquant pas de tourner sa tête à droite et à gauche pour s'assurer qu'on ne l'observait pas.
_Reste calme, Shuuhei, je suis derrière toi. Au prochain carrefour tourne à droite et prends la direction de l'autoroute. Nous nous retrouverons sur l'aire de repos à cinq kilomètres.
Et il raccrocha.
Shuuhei avait évidemment reconnu la voix de l'homme qui venait de le contacter, mais il ignorait pourquoi ce dernier tenait à le voir maintenant. Depuis la dernière fois que cet homme, Kyouraku Shunsui, était venu le voir dans son bureau, il n'avait plus eu aucun contact avec la police des polices. Et voilà que maintenant il le contactait à nouveau pour une entrevue à priori secrète qui l'intriguait maintenant au plus haut point.
Tout cela avait-il un rapport avec l'arrivée de sa nouvelle supérieure ? Ou bien était-ce encore en rapport avec Ichigo ? Le jeune brun serra durement le volant de cuir entre ses mains, prenant son mal en patience dans ces bouchons interminables alors qu'il craignait de plus en plus cette nouvelle rencontre avec Kyouraku. Il ne cessait de jeter des coups d'œil à son rétroviseur, observant la voiture derrière lui. Il ne pouvait en voir qu'une vitre teintée sans aucun moyen de reconnaître le chauffeur ou qui se trouvait avec lui.
Il n'avait pas vraiment l'impression de travailler pour la police des polices, même s'il pensait justement d'ailleurs que sa promotion au grade de Capitaine n'y était pas étrangère. Tout ce qu'il voulait à présent c'était savoir sur quoi se focaliser. Car la dernière fois, Kyouraku lui avait demandé de rester proche de l'orangé, ce qu'il avait fait et en bon soldat, il avait transmis à Kyouraku tout ce qu'il avait su de l'innocence supposée de Jaggerjack et de ce qui se tramait entre Aizen et Barragan. Si une guerre de clan se profilait, il fallait qu'il désamorce la bombe et très vite ! Et qu'il écarte Ichigo de ce futur séisme. Mais comment ? Surtout si Kyouraku lui demandait d'utiliser Ichigo à nouveau…
Shuuhei s'arrêta sur l'aire d'autoroute désigné par Shunsui, la berline noire qui l'avait suivi se garant à côté de lui. S'assurant qu'aucun œil curieux ne rôdait aux alentours, il sortit de son véhicule et se glissa rapidement à l'intérieur de la voiture noire.
Kyouraku était assis à l'autre bout de la banquette, un cigare à la main et le visage moins souriant que la dernière fois.
_Nous devions nous voir, Shuuhei-kun, annonça-t-il gravement. Je vais devoir t'annoncer quelque chose qui ne te plaira pas mais…
_Je sais ce que vous allez me dire, le coupa Hisagi en le fusillant du regard. Il est hors de question que je me serve encore une fois d'Ichigo, vous entendez ?
Le plus âgé dodelina de la tête en soupirant :
_Il sait trop de choses à présent, il n'a plus le choix. Nous n'avons plus le choix.
_Et l'innocence de Grimmjow ?
Kyouraku baissa les yeux un instant, portant rapidement son cigare à sa bouche pour en tirer une bouffée de fumée qu'il recracha immédiatement. Tentant d'ignorer l'odeur nauséabonde, Shuuhei cligna des yeux et se racla la gorge en attendant sa réponse.
_Nous avons épluché les rapports de police, nous avons interrogé les hommes qui ont découverts les corps, les témoins également. Les services secrets qui ont été sur le coup nous ont avoués avoir eu quelques doutes quant à la culpabilité de Jaggerjack. Toutes les preuves étaient évidentes, incriminaient toutes Grimmjow sans exception, bref une affaire trop bien rondement menée.
Shuuhei plissa ses yeux avec intérêt, se faisant de plus en plus nerveux.
_Mais… il nous est impossible de l'innocenter. Le travail d'Aizen a été trop bien orchestré, ces meurtres, ces témoins… nous ne pouvons pas défaire un tel nœud !
_Mais…
_C'est impossible, Shuuhei-kun, le coupa-t-il en posant sa main sur l'épaule du jeune homme, un regard doux à l'appui. Nous voulons y croire, je veux y croire, mais la société ne pourra jamais le savoir.
_Ichigo perdra des mois, des années s'il le faut mais il fera toutes les recherches pour innocenter l'homme qu'il aime ! C'est ce que vous voulez ? Cracha-t-il en se rapprochant de Shunsui l'air menaçant.
_C'est tout à son honneur de se battre pour ceux en qui ils croient. Et c'est également une qualité que nous admirons chez toi, Shuuhei-kun, lui répondit Shunsui, son regard s'intensifiant. Mais ce que nous voulons n'est pas si différent, et c'est Barragan que nous voulons. Et Aizen également. Nous voulons faire d'une pierre deux coups, et nous pouvons le faire… Si Kurosaki accepte de nous aider.
_Mais…
_En contrepartie nous tenterons d'innocenter son amant. Qu'en dis-tu ? C'est un marché honnête, n'est-ce pas ?
Shuuhei soupira, détournant ses yeux noirs du visage qui était devenu soudainement souriant et amical. Cet homme avait décidément le chic pour piquer sa curiosité et pour toujours parvenir à le convaincre, c'était comme si il ne pouvait pas lui dire non. Mais il redoutait cet homme, bien qu'il s'affiche sous un jour sympathique et jovial, il y avait quelque chose chez ce Kyouraku qui lui faisait froid dans le dos. Mais après tout, pour être si haut placé dans la police des polices il fallait imposer un certain respect, n'est-ce pas ?
_Comment comptez-vous vous y prendre ? S'enquit-il.
_Kurosaki a confiance en toi, de plus il sait que tu travailles pour nous. Et puis, tu le connais assez bien pour savoir ce qui se profile à l'horizon, non ? Son amour pour Grimmjow l'amènera peut-être à se ranger du côté d'Aizen qui sait ? L'amour est aveugle Shuuhei-kun, et nous ne voulons pas qu'Aizen le manipule.
_Personne ne manipule Ichigo ! Répliqua Hisagi en pointant un doigt accusateur sur Shunsui. Personne ! Il est assez malin pour comprendre où est le bien du mal, certes il aime Grimmjow mais seulement parce qu'il sait qu'il n'a pas fait toutes ces horreurs. Il ne se laissera pas embarquer aussi facilement.
_Nous aimerions que tu continues à être proche de lui. Et pour cela, ta première mission en tant qu'agent de la police des polices est toute trouvée, Shuuhei-kun.
« Première mission » se dit-il alors, incrédule, haussant un sourcil étonné à son interlocuteur. Que voulait-il dire par là ? Qu'il allait enfin pouvoir faire ses preuves qu'il était un agent à part de la police des polices ? Son rêve était réalité ? Enfin ?
_Grimmjow et Aizen vont sans doute tenter d'enrôler Ichigo avec eux. Je ne doute pas que Kurosaki soit un jeune homme intelligent, for intègre et malin, mais par amour il pourrait le faire.
_Quelle utilité aurait-il ?
_La guerre que se livrent Barragan et Aizen risque d'être dure à cacher, aussi je doute que Aizen ose une confrontation violente et frontale. Il utilisera sûrement un moyen détourné plus efficace pour rayer Monsieur le Maire du pouvoir de la ville. La presse.
Shuuhei resta un instant surpris, formant un "o" muet sur ses lèvres en écoutant les paroles de Kyouraku avec intérêt.
_Et Kurosaki est un personnage public qui a de l'étoffe et aussi une voix qui porte. Combien de millions de ses lecteurs se laisseront persuader par lui que Barragan est un yakuza. Combien ?
_Je ne sais pas...
_Sa portée est énorme, Shuuhei-kun. Ichigo est bien plus influent que le Maire de Tokyo tu dois le savoir. D'autant plus qu'il a des contacts, il nous l'a prouvé : Shiba Kaien et Kuchiki Rukia. Et la presse est un organe de diffusion massif qui servirait de propagande à Aizen pour détruire son adversaire.
_Pourquoi faire ça ? S'empressa de demander le tout jeune capitaine de police. Aizen prendrait le risque de dévoiler que Barragan est un chef yakuza et un maître du crime organisé ? Mais il met son clan au premier plan, braque les projecteurs de la police et des services secrets sur lui en faisant cela ! Il prend un risque énorme !
_Oui. Mais on n'obtient rien sans rien, Shuuhei-kun. L'initiative d'Aizen est risquée, mais la voix du peuple rangée à sa cause fera pencher la balance. Barragan peut être évincé, l'électorat lui tourne le dos et il perd tout : le pouvoir et son clan. C'est ce que veut Aizen et c'est ce que nous voulons aussi.
_Mais vous voulez en même temps avoir Aizen, n'est-ce pas ? Questionna le jeune homme en fronçant les sourcils. Comment ça ?
_Nous n'avons aucune idée de comment Aizen compte s'en sortir. S'il évince Barragan, le clan yakuza sera sur la sellette puisque dans la ligne de mire des autorités. Comment Sosuke compte éviter la police je l'ignore. Il a peut-être un plan quelconque, une ruse, ou je ne sais quoi, cet homme est imprévisible.
_Vous pensez qu'il vise la place de Barragan ? Qu'il peut se présenter à sa place ?
_Nous l'ignorons totalement, répondit Shunsui après un mince soupir. Cependant j'en doute. Mais la question est : comment un clan yakuza peut-il survivre une fois que la lumière brutale de la presse l'ait éblouie ? Aizen sait qu'il aura des ennuis s'il le fait, mais je pense que son objectif premier est de mettre Barragan hors jeu. Ce qu'il va faire ensuite est un mystère. Et c'est justement là que tu interviens. Tu vas plaider ta cause auprès d'Ichigo, lui parler du fait que la police des polices veut coincer Barragan et s'allier avec Aizen pour cela. Convaincs-le, lui se chargera de convaincre Jaggerjack et ce dernier de convaincre Aizen. Une fois à l'intérieur tu les aides à faire tomber Barragan tout en protégeant Kurosaki. Puis, le moment venu nous ferons tomber Aizen et son clan.
Le brun resta perplexe, tout ça sonnait plus comme une mission suicide qu'autre chose. Mais il avait attendu toute sa vie pour se voir proposer une telle occasion ! C'était le seul moyen pour lui de faire ses preuves et rentrer à temps plein dans la police des polices et peut-être quitter le commissariat dans lequel il était depuis quelques années déjà.
Il en serait triste évidemment, surtout de quitter ses collègues et amis, l'ambiance décontractée, la bonne humeur des autres policiers, mais il voulait avancer dans sa vie. Il voulait se prouver qu'il n'était pas arrivé jusque-là par hasard, qu'il méritait cette promotion. Et puis, il montrerait à Ichigo qu'il pouvait aller plus haut, tout comme lui l'avait fait.
_Et Ichigo dans tout ça ? Il n'acceptera de le faire que si vous apportez la preuve de l'innocence de Jaggerjack !
_Nous la trouverons entre temps. Mais... il faut appâter Ichigo avec une carotte Shuuhei. L'appâter avec l'innocence de Jaggerjack, tout comme Grimmjow a été appâté pour sortir de prison.
_Donc, lui mentir ?
_Pas vraiment…
Shuuhei soupira en se passant une main sur le front, se convaincant que ce qu'il allait faire n'était pas un mensonge mais que c'était pour le bien d'Ichigo. Il ne doutait pas de la bonne foi de Kyouraku, s'il lui disait qu'il chercherait un moyen d'innocenter Grimmjow il le fera.
_Alors ? Je peux compter sur toi, Shuuhei-kun ?
Avait-il seulement le choix ? S'infiltrer auprès d'Aizen pour faire tomber le Maire de Tokyo, protéger Ichigo de lui-même, l'aider à prouver et chercher l'innocence de Jaggerjack… Tout cela semblait insurmontable et pourtant, c'est ce qui le poussa à tendre une main assurée vers Shunsui :
_Vous pouvez compter sur moi.
L'homme aux longs cheveux ébène lui sourit en retour mais se retourna rapidement pour chercher à tâtons sur le siège de sa berline un dossier beige qu'il remit dans les mains du jeune Capitaine de police :
_Bien, j'en suis ravi. Mais nous avons encore un autre problème sur les bras.
Hisagi ouvrit le dossier dans lequel il trouva une photographie morbide. Ses yeux s'écarquillèrent lorsqu'il reconnut la chevelure verte imprégnée de sang et le corps sans vie de Nell…
_La fille de Barragan, Nell, a été tuée cette nuit. Et Monsieur le Maire affirme que c'est Grimmjow qui a fait le coup.
_Quoi ? Mais…
_Il va en plus falloir l'innocenter de ce meurtre, Shuuhei-kun. Et je pense que ce sera cette partie la plus compliquée. Ça sera la voix de Jaggerjack contre celle du Maire.
_Autrement dit : c'est perdu d'avance.
_Pas si tu mènes l'enquête… Je contacte mes supérieurs et fais de mon possible pour te mettre sur l'enquête. En attendant, fais de ton mieux Shuuhei-kun et n'oublie pas : ne cherche pas à me contacter, je saurai communiquer avec toi.
_Bien.
Hisagi sortit de la berline après avoir salué rapidement son nouveau supérieur et respira l'air frais qui s'insinua dans ses cheveux et fouetta sa peau. Quelque chose venait de changer dans sa vie, il pouvait le sentir clairement et il ferait honneur à ceux qui avaient décidé de lui faire confiance. Tout ça ne serait pas vain, se convainc-t-il, rien ne pouvait l'être et sa nouvelle position lui permettrait de sortir Ichigo de cette histoire si celle-ci tournait mal.
Même s'il espérait de tout son cœur qu'il n'aurait pas à le faire.
- De retour chez Ichigo -
Il s'agissait très certainement de la plus terrible découverte de l'existence d'Ichigo, mis à part ce jour où il avait découvert avec surprise que son pénis pouvait devenir très proéminent lorsque ses hormones étaient en ébullition… Mais ayant mis plusieurs années à parvenir à contrôler les résultats de sa puberté, il espérait sincèrement ne pas perdre autant de temps à passer outre la découverte qu'il avait faite ce jour.
Il rentra chez lui sonné, perturbé et très mal à l'aise. Il se débarrassa de sa tenue de camouflage rapidement, restant alors debout au milieu de son salon l'air ahuris comme si tout le poids du monde venait de s'abattre sur ses épaules. Avec qui pouvait-il partager cette découverte ? Qui d'autre que Grimmjow ? Qui à part lui pourrait comprendre les rouages de cette affaire compliquée dans laquelle il ne connaissait pas la moitié des individus ? Yoruichi, Mashiro... Il devait savoir si Jaggerjack en avait eu vent.
Il allait attraper son portable au fond de sa poche pour l'appeler, lorsqu'un gros titre étrange attira son attention sur le journal qui avait été glissé sous sa porte. Stoppé dans son élan et interloqué, il s'en approcha, les sourcils froncés et le front plissé. Il s'empara du bout des doigts du bout de papier fin pour le déplier et afficha devant ses yeux une autre découverte encore bien plus ahurissante :
« Ma fille a été tuée par Grimmjow Jaggerjack ! »
_Non…, soupira-t-il en scrutant de ses yeux surexcités la page sur laquelle s'étalaient les faits de cette nuit. Non…
Ça ne pouvait pas être vrai, Grimmjow n'aurait jamais fait ça, il…
_Non…, répétait-il inlassablement, ses mains froissant à présent le papier journal avec anxiété.
C'était un coup monté, se dit-il en laissant tomber le paquet de feuilles au sol, plaquant ses mains contre son front. C'était une machination une fois de plus, pourquoi aurait-il tué quelqu'un alors qu'il était innocent depuis le début ? Et la fille du Maire… Nell ? Pourquoi Nell ? C'était une erreur, une horrible erreur.
Il n'attendit pas plus longtemps et composa le numéro de Grimmjow rapidement, plantant l'appareil sur son oreille pour enfin entendre la voix rauque et grave presque ensommeillée de l'ex-prisonnier :
_Ouais…, balbutia-t-il.
_Grimmjow, est-ce que tu as tué Nell ?
Certes ce n'était évidemment pas le meilleur moyen d'aborder le sujet, comme entrée en matière il y avait certainement plus intelligent mais la question brûlait tant les lèvres d'Ichigo qu'il n'avait même pas pu esquisser un « bonjour ».
_Ichigo…, marmonna le bleuté au bout du fil, ronchonnant au passage. Qu'est-ce qui t'arrive ? T'sais que j'dors ? 'Fin j'essaye…
_Réponds-moi !
_T'crois vraiment qu'j'ai tué cette fille ? Et moi qui croyais que tu m'faisais confiance.
_Ce n'est pas le sujet ! Répliqua l'écrivain colérique en tapant du pied sur le sol. Dis-moi oui ou non.
_Non ! Et maint'nant laisse-moi dormir, j'passerai c'soir et t'as intérêt à pas m'poser la même question !
_Grimmjow !
Bip ! Bip ! Bip !
Bon sang ! Pesta-t-il en tapant du pied à nouveau. Il lui avait raccroché au nez, c'était comme s'il n'avait même pas envie de se justifier. Il lui avait juste dit « non » aussi nonchalamment qu'il refusait qu'un café, ce type était…
_Rah ! Échappa-t-il au comble de l'énervement.
Il voulait le voir, il voulait parler avec lui, il voulait voir dans ses yeux qu'il ne l'avait pas tuée ! Et s'il lui mentait ? Si au final il était coupable qu'adviendrait-il d'eux ? Non, c'était impossible. Grimmjow n'aurait jamais fait ça, il s'était tellement époumoné pour lui faire comprendre qu'il était innocent, il n'aurait pas réduit ses efforts en un coup de revolver ! Impossible.
Il se sentait tout à coup perdu et très faible. Son corps pouvait à peine supporter les émotions qui le frappaient coup après coup, fragilisant ses croyances et ne cessant de rabâcher cette même question inlassablement : "pourquoi ?". Il croyait en Grimmjow, il croyait en lui, qu'il était certainement mieux que tout ce que ces personnes faisaient de lui : un yakuza, un meurtrier, un prisonnier, un être atroce. Lui ne l'avait jamais considéré comme tel, il se refusait à porter un jugement sur lui. Lorsqu'il pensait à lui il ne pensait qu'à ces yeux d'un bleu infini, son visage masculin parfait, ses cheveux fournis bleus, son sourire carnivore et sa voix emplie de testostérone. Son roman qui n'avait pas avancé d'un seul mot depuis quelques jours était comme au point mort, tant qu'il n'aurait pas effacé de son esprit tous ses tourments.
Et toutes ces informations qu'il avait dans sa tête, il devait les déverser quelque part, sur un bout de papier, sur un fichier word quelque part ! Il se précipita jusqu'à son bureau et sortit feuilles, feutres et punaises qu'il éparpilla devant lui, attrapant un feutre rouge pour commencer à tracer des kanji sur les feuilles blanches.
Pendant de longues heures, les feuilles volèrent, épinglées au mur les unes après les autres, organisées puis réorganisées. Déchirant, froissant en boule, jetant à la poubelle les pages obsolètes, le coin bureau de son salon ne ressemblait bientôt plus qu'à une immense benne à ordure sous un monticule de bouts de papier. Et lorsque deux heures se furent écoulées depuis la tombée de la nuit, Ichigo stoppa enfin ses mouvements pour contempler les murs de son loft recouverts par des centaines de pages sur lesquelles étaient étalées des kanji rouges, noires et bleus.
_Bordel tu r'fais ta tapisserie ou quoi ?
Kurosaki sursauta et faillit avoir une crise cardiaque lorsque la voix de Grimmjow retentit derrière lui. Le fugitif venait de s'introduire dans le salon sans un bruit et découvrait effaré, ce que le jeune homme avait passé son après-midi à faire. Il n'avait évidemment aucune idée de ce qui pouvait bien être écrit sur ces feuilles mais reconnu les kanji de son nom et ceux d'Aizen sur un pan de mur.
_Tu prépares une guerre ? Interrogea-t-il à nouveau en haussant les sourcils.
_Ne fais pas le malin ! Le prévint Ichigo en pointant son feutre noir sur lui. Il y a trop de choses dans ma tête, trop ! Trop de choses incompréhensibles ! J'avais besoin de faire le vide tu n'étais pas là et…
_Hé !
L'orangé bougeait dans tous les sens, ses gestes semblaient nerveux et incontrôlés, ses bras s'élevaient dans les airs, ses cheveux étaient dans un désordre sans nom et sa chemise était remplie de marques de feutres. Jaggerjack s'approcha de lui et attrapa ses avant-bras pour le calmer. Le rouquin s'immobilisa, tournant ses yeux dans sa direction l'air exténué :
_Je veux savoir la vérité. Je veux savoir pourquoi… Pourquoi tout ça arrive. Pourquoi…
_Chut. Y'a qu'une vérité qu't'as b'soin d'savoir c'est que j'ai tué personne. J'te raconterai tout quand t'seras calmé mais pour l'moment crois-moi. Tu m'fais confiance, hein ?
Ichigo acquiesça de la tête silencieusement. Balayant encore une fois du regard l'impressionnante mise en scène de Kurosaki, le turquoise fut forcé d'admettre qu'il n'avait jamais rien vu d'aussi impressionnant. Est-ce que c'était à cela que ressemblait la créativité ou la folie des artistes ? C'était quelque part… assez malsain voire… flippant. Est-ce que tout ça représentait l'incroyable désordre dans le cerveau d'Ichigo ? Si c'était bien le cas alors ce rouquin avait tout simplement une cervelle d'éléphant ! Avoir autant d'informations en tête et les organiser d'une certaine façon était pour lui une épreuve qu'il était incapable de relever. Cela relevait du miracle, ces mots, ces feuilles, tout ce qui était affiché dans cet endroit. Il aurait aimé pouvoir lire et l'aider, comprendre tout ce qu'il avait fait, ses questions, ses tourments et organiser avec lui ses pensées, mais il ne pouvait pas.
Sa tête lui tournait déjà rien que d'y penser et il s'inquiétait à présent de l'allure de Kurosaki. Son visage était blême, ses yeux rougis d'avoir trop cherchés à rester ouverts, et il était certain qu'il n'avait rien avalé depuis longtemps. Il était impressionné par tout ça, impressionné par lui, par cet homme qu'il avait l'impression de découvrir tout à coup. Il l'avait toujours pensé sensible, bien trop sentimental même s'il le savait intelligent, mais là tout à coup... il comprit ce qui faisait de lui un écrivain remarquable. Et c'était effrayant.
_Écoute, viens par là..., lui souffla Jaggerjack en l'emportant avec lui jusque dans la cuisine.
Il fallait qu'ils s'éloignent de ce salon, de cette scène angoissante. Il fit asseoir le jeune homme sur une chaise et s'avança jusqu'au frigidaire qu'il ouvrit :
_T'as mangé que'qu'chose d'puis c'matin ?
_Pas vraiment, lui répondit Kurosaki en se massant les tempes. J'ai... je n'ai que ça devant les yeux. Tous ces éléments qui doivent s'emboiter et je n'arrive pas à trouver les connections !
_Arrête ! Lui ordonna Grimmjow en lui lançant un regard noir. Arrête ça et mange un truc, O.K ?
Il déposa devant lui un grand verre de lait et le reste d'une pizza froide qui trainait dans le frigo. Sans même se soucier de savoir s'il pouvait la manger froide, Ichigo l'attrapa et fourra la moitié d'une part dans sa bouche, arrachant à Grimmjow une expression surprise.
_Chais qu'ch'est churprenant, reprit-il en pointant son menton en direction du salon. Ch'travaille comme cha. Mmm... Quand j'ai une idée en tête il faut que ça sorte, tu comprends ? Ca m'arrive une fois tous les deux ans, mais bon sang quand toutes ces infos sont là-dedans, je dois les organiser, les matérialiser.
_J'dois t'avouer qu'c'est pas vraiment ce à quoi j'm'attendais, répondit le bleuté en s'asseyant face à lui.
Ichigo engloutit la moitié du verre de lait d'une seule traite et reprit une nouvelle part de pizza.
_Ch'est comme écrire un nouveau bouquin ! Expliqua-t-il, cette excitation reprenant le dessus. Ch'ai l'idée, faut juste que j'arrive à les organiser. Ch'est comme un immense jeu ou tout le monde cherche quelque chose... Comme... comme...
_Ouais, j'ai saisi l'concept, l'arrêta Jaggerjack. T'auras tout l'temps d'y penser, faut juste que tu t'calmes. Tu m'fais flipper.
_Mph..., soupira-t-il avec un sourire. C'est vrai que tu ne m'as jamais vu en pleine création. Voilà, c'est ça... c'est à ça que je ressemble quand j'entame un nouveau projet. Tu vois, toutes les idées afflues dans mon cerveau d'un seul coup et si je ne les note pas, j'ai l'impression qu'elles vont m'échapper. C'est effrayant.
_Effrayant, ouais, acquiesça Grimmjow en inspirant profondément.
_Dans toutes les histoires, dans tous les romans, il y a toujours quelque chose, un détail auquel on ne fait pas attention et qui est en fait la clef de l'énigme, tu vois ? Et je n'arrive pas à découvrir celle de cette histoire. J'ai un milliard de questions à te poser, j'ai cru devenir fou et...
_Seulement cru ? L'interrompit-il, une bonne dose d'ironie dans la voix.
Son intervention immobilisa Kurosaki soudain, il déposa sa part de pizza dans l'assiette devant lui et ses épaules s'abaissèrent dans un souffle. Il ne s'en rendait jamais compte lorsqu'il était dans cet état de transe, mais Ichigo savait qu'il était pathétique. Et Grimmjow n'avait pas été préparé à cela, alors qu'il le voit tout à coup dans cet état, ça devait être un choc dur. Même pour un yakuza entrainé.
_Désolé, marmonna-t-il en baissant les yeux avec culpabilité. Pendant quelques secondes j'y ai cru, j'ai vraiment cru que tu étais...
_Quoi ? Coupable ? Termina Jaggerjack à sa place. Dis-moi, t'as confiance en qui ? Moi ou Barragan ?
La question désarçonna Ichigo qui ouvrit la bouche sans dire le moindre mot. Il haussa les épaules et fronça les sourcils :
_Toi évidemment... Mais... qui a fait ça ? Je veux dire, si ce n'est pas toi, pourquoi... ?
_J'en sais rien. J'en sais vraiment rien. Mais t'connais Barragan, t'sais qui il est vraiment maint'nant, il s'rait prêt à tout pour détruire Sos'ke et si faut qu'ça passe par moi alors...
L'auteur s'essuya les mains dans une serviette posée sur la table et les tendit en direction de son amant, le contact avec ses doigts le soulagea tout à coup. Comme si un simple contact pouvait panser les blessures et calmer le rythme cardiaque il se sentit soudain en phase avec lui. Il ne voulait pas de secrets entre eux, il ne voulait pas devenir l'un de ces couples immature allant de cachoteries en cachoteries, craignant pour leur avenir.
_Une de mes amies est morte, Grimmjow. Et... s'il y a un meurtrier à trouver, je le trouverai. Je ne suis pas un policier, je ne suis pas... un yakuza, ce milieu m'est étranger, mais j'ai travaillé avec Shuuhei. J'ai étudié pendant des années les techniques de la police, j'ai travaillé avec eux sur des enquêtes complexes, j'ai écrit des romans policiers. Quand j'étais jeune, un psychologue m'a dit que mon cerveau avait la capacité d'analyser tout ce qui l'atteignait, que je suis capable de relever le moindre petit détail au milieu d'une foule d'informations. Je peux le faire... Mais il va falloir que tu m'aides.
Grimmjow l'observa avec attention, acquiesçant silencieusement. Il le savait depuis longtemps que Kurosaki était spécial, qu'il était certainement le seul à pouvoir l'aider et le seul à vouloir l'aider. Il était le seul être humain en ce monde qui puisse le sortir de ce mauvais pas, et maintenant il en était convaincu : il pouvait placer sa vie et son futur entre ses mains, Ichigo parviendrait à le sauver.
_Y a qu'un moyen d'découvrir le meurtrier, Ichigo. Il faut que tu t'rapproches de Barragan. Faut qu'ça soit toi qui l'fasse, toi et personne d'autre. J'ai confiance qu'en toi pour m'sortir d'là.
_Alors il va falloir qu'on travaille ensemble, répondit-il en serrant de plus belle ses mains dans les siennes. Il va falloir que tu te souviennes de tout, le moindre détail. Tout ce qui peut être futile, tout ! J'irai aux funérailles de Nell... Je tenterai de me rapprocher de Barragan, il me connaît bien, ça ne sera pas difficile. Mais je trouverai. Et j'arriverai à reconstituer cet immense puzzle. Mais tu devras répondre à toutes mes questions sans exception.
_J'suis prêt.
Ichigo déglutit avec difficulté et plongea ses yeux dans les orbes turquoises de son vis-à-vis. Ils savaient tout deux que la décision qu'ils venaient de prendre pourrait sans doute les sortir d'un mauvais pas, mais que le long du chemin ils découvriraient certainement des détails inquiétants, peut-être même des vérités abominables, qu'en savaient-ils ? Mais c'était le seul moyen.
Ichigo s'était convaincu que le seul moyen d'innocenter un coupable idéal, c'était trouver le vrai coupable. Et même si les différents personnages étaient complexes, avaient des couvertures toutes plus différentes les unes que les autres, il pouvait le faire. Il avait contrôlé bien plus de personnages en même temps, au milieu de ses intrigues policières, au milieu de meurtres mystérieux. Il devait suivre le fil, comme pour le commencement d'un roman, suivre son personnage principal et l'observer évoluer dans son monde. Comprendre les connections qu'il avait avec les différents personnages et se méfier de tout le monde, même des personnages secondaires.
Il allait suivre l'évolution de Grimmjow dans son monde de yakuza, l'écoutant lui raconter ses mésaventures de yakuza, ses aventures de yakuza et il arriverait à comprendre ce que tout le monde cherchait. Chaque personnage a un but, chaque personnage à ses moyens propres pour y parvenir, des atouts, il découvrirait tous les atouts de ces individus.
Il fallait qu'il devienne ce narrateur omniscient, le narrateur de sa propre histoire et qu'il écrive l'épilogue de ce roman. Car le coupable idéal n'était jamais le plus dangereux des personnages...
