Jirou se tournait et retournait dans son lit ; il ne trouvait plus le sommeil. « Mais pourquoi ? Pas meilleur que la grasse mat' ... Allez, dors... S'il te plaît... C'est samedi en plus... » geignait-il et se suppliait-il intérieurement en s'emmitouflant davantage entre ses draps noirs, les dérangeant ainsi entièrement.

Il lorgna sur l'un de ses coussins dorés avait décidé de passer la nuit à terre puis referma violemment les yeux ; il aura du boulot, au levé...

En parlant de ça, il s'était levé. À force de se parler seul en son for intérieur, le sommeil, pourtant si proche, lui avait complètement échappé, filé entre les doigts.

« Shit. »


La routine matinale exécutée, son lit fait, le p'tit déjeuner pris, le gris s'installa devant le piano occupant un quart de l'espace total de sa salle musicale personnelle comportant une guitare, une basse, une batterie et un piano à queue.

À la base, seul le piano lui appartenait, tout les autres étaient des cadeaux offerts par ses meilleurs amis soit Yuuto : la basse, Koujirou : la guitare et, étonnamment, Akio : la batterie.

La cause ? Certes, il était coach, donc était rémunéré mais cela ne lui suffisait pas donc il était également professeur. De musique. L'une des matières les plus pépères jamais inventées. Déjà bien moins chiant que la pauvre matière haïe d'environ quatre milliards de personnes sur sept : les maths.

« Bah... Elle n'avait qu'à pas être aussi chiante, cette matière. Elle est pas méchante, elle demande juste de se creuser le tête jusqu'à se torturer mentalement mais trois fois rien... Mon cul, ouais. Les maths, c'est chiant, même si on se fait un paquet de fric en pigeant les maths ; une matière chiante restera toujours une matière chiante. »

Furent les douces pensées de Jirou, le regard suspendu sur ses doigts exerçant une certaine pression sur les touches à toute vitesse, démontrant son expérience de plus d'une dizaine d'années de pratique, produisant un son tout simplement exquis.

En ayant vite marre du morceau plutôt rock qu'il jouait, il se leva, essaya d'arranger sa tenue « cool », une chemise noire ouverte d'un bouton, une cravate or négligemment nouée comme à l'accoutumée, les pans du bas en dehors de son jeans sombre serré, sa veste sans manche ne cachait en rien ce détail qui faisait défaut à la tenue de l'homme sérieux qu'il était censé être.

Censé.

Il attrapa sa sacoche contenant porte-feuille et monnaie, papiers d'identité, permis, cléfs de voiture et claqua la porte de son loft ; direction : la maison de sa sœur.

Oui, sa grande sœur, Nadeshiko, voulait qu'il garde son fils toute la journée. Galère...

Il entra dans sa belle Audi R8 argentée et mit le contact. Au bout d'une vingtaine de minutes de route, il déboucha sur une zone pavillonnaire et gara son auto à côté d'une Peugeot 206. Dans la famille, ils aimaient les voitures européennes...

Il sonna et une jeune femme aux longs cheveux noirs d'encre, ondulés, lui atteignant le milieu du dos et aux yeux bleus saphirs, au teint presque qu'identique au sien quoique plus clair, lui ouvrit, le câlina sous ses protestations désespérées avant de le laisser entrer.

Un petit garçon ayant les cheveux bleus obscurs et aux yeux orangés-dorés comme ceux de Jirou lui enserra les jambes à peine entré dans le séjour.

- Yo, le sale gamin... lui lança-t-il en guise de salutation.

- Yo, Baka Oji-chan !

- Toujours aussi malpoli, mon p'tit ! Sourit son oncle en le prenant dans ses bras.

- On voit bien qu'il tient cette impolitesse de papa et toi.

- Nashiko-nee... Oy, c'est qui que tu traites d'impoli, là ?!


Elle rit et donna un petit coup de coude à son petit frère qui racontait encore des blagues salaces à la table qui trônait dans un coin du grand salon dans lequel ils parlaient depuis maintenant plus d'une heure. Cela faisait longtemps qu'ils n'avaient pas discuté de la sorte aussi tranquillement.

Les Sakuma étaient une riche famille faisant dans le textile et l'esthétique depuis plus de trois générations.

Ils possédaient une grande entreprise de mode nationalement connue du nom de Hyoume Incorporation, réunissant prêt-à-porter et accessoires, mannequinat, et quelques produits cosmétiques dont du maquillage.

Hyoume était l'une des dix, voire cinq, puissances économiques moyennes japonaises, étant classée, justement, cinquième. Les Kidou qui excellait dans le culinaire étaient sixième, avec en septième les Genda, qui faisait fortune en matière d'art.

C'était la majeure partie de la provenance du sens extrêmement aiguisé de la mode de Jirou depuis petit. En effet, sa mère et sa sœur prenaient un malin plaisir à l'habiller comme une poupée ou un mannequin étant enfant alors...

Enfin, tout ça pour dire que les rapports familiaux étaient... assez rares. Loin de là l'idée qu'ils ne s'entendaient mal avec leurs parents ou on ne sait quoi. Non. Au contraire, ils étaient tous complices et leurs relations demeuraient convenables malgré le fait qu'ils ne se voyaient de temps à autre, chacun étant pleinement pris par sa vie et son travail respectifs.

- Bref, Jirou se redressa, le derrière en feu après tant de temps à être resté assit comme le feignant qu'il était. Bon, nee-chan... J'dois le divertir jusqu'à quelle heure ?

- Jusqu'à demain ! Répondit Nadeshiko.

- D-Demain-... Tu te fous d'moi, c'est ça ? L'interrogea-t-il.

- Absolument pas, confirma-t-elle, le visage rayonnant.

- 'Tain, Nashiko-nee... Tu me vois avec un gosse toute une journée ? Demanda-t-il, une veine saillant son front.

- Bien sûr, ça te fera un bon entraînement pour toi et ta copine, non ?

- J'en ais pas, la désenchanta Jirou.

Il lui sembla un instant voir son petit frère être un peu gêné. Mais un instant, seulement. Et si elle le taquinait un peu...?

- Ah bon, tu es si beau pourtant... se désola-t-elle. Tu me le dira qu'en tu en auras une, n'est-ce pas ? M'enfin... tu le prend et basta, pigé ? Le menaça-t-elle presque, une aura sombre l'entourant soudainement, le sourire crispé, les yeux clos.

Le jeune homme concéda finalement avec exaspération ; impossible de refuser quand elle lui faisait une requête avec cet air démoniaque pourtant le visage angélique. Les femmes étaient effrayantes...

- Mais qu'est-ce que t'as à faire, si j'ose dire ?

- Échographie.

- Hein ? T'as mal au ventre ? Attends deux secondes...

Il réfléchit un instant. On n'allait pas faire écho' pour un maux de ventre... Non, ça n'importe quel toubib pouvait s'en occuper mais alors pourquoi un/une échographiste ? Une minute, « faire une écho' » ? C'était plutôt pour... Donc ça voulait dire qu'elle était...

- T'es… en-enceinte... ?

- Il semblerait, oui. Surprenant, n'est-ce pas ?

- Et quand tu comptais nous l'annoncer ?

- Ça ne dois faire à peine deux mois que je le sais, je voulais le faire dans un mois, le temps que tout soit confirmé. Mais tu l'as découvert ! Fit-elle, en lui donnant un petit sac contenant le strict nécessaire pour l'enfant de quatre ans. Mais bref. T'inquiètes, Rin fait ses nuits et ne boit plus au biberon. Il mange normalement, le prévint « Nashiko-nee ».

Il sortit de la maison de sa sœur, le petit dans les bras, le sac dans une main, répondant aux inquiétudes de sa sœur en lui assurant qu'il prendra bien soin de son fils. Sakuma déchargeait ce qui encombrait ses bras dans le coffre sauf le petit bien évidemment qu'il plaça au siège passager arrière en l'attachant fermement.

Alors que Rin chantonnait une cantique apprise à la maternelle sûrement, Jirou commençait à avoir un petit creux ; les cookies de sa sœur n'étaient pas vraiment suffisants...

« Tch. »

Il se retourna pendant un feu rouge et regarda son neveu :

- Alors, gamin, t'as faim ?

- Ouais !

- Qu'est-ce tu veux manger ?

- Une grande glace ! Choisit-il en faisant d'amples gestes, interprétant son idée de la grosseur, tout sourire.

- OK, d'acc'...

Feu vert. Après quelques minutes, il s'arrêta chez un glacier et commanda deux glaces, l'une vanille-fraise à une boule pour le petit et l'autre chocolat-vanille à trois boules... Décidément, cet adulte était excessivement gourmand...


Une dizaine de minutes plus tard, les deux s'étaient posés dans une aire de jeu, tranquillement assis sur des barres en fer parallèlement installées qui faisaient office de « banc ». Rin s'en alla jouer avec d'autres enfants et Sakuma soupira.

Un groupe de deux filles et deux garçons d'à peu près seize ans passant dans le coin le regardèrent fixement puis l'un des des jeunes hommes le siffla, l'autre lâcha un « Canon, la d'moiselle ! » suivit de pouffements à peine dissimulés de la part des trois autres.

Jirou se fit violence pour ne pas se lever et les remettre à leur place mais s'abstint. C'était l'âge rebelle, alors on restait zen...

...

...

...

Zen, son cul, ouais ! Il s'apprêtait à se redresser quand il aperçut les yeux rieurs de son neveu semblant beaucoup s'amuser. Un sourire attendrit prit place sur son beau visage et son envie de leur donner une p'tite leçon se dissipa, s'évapora, se refroidit, 'fin...

Mais l'irritation se raviva lorsque qu'ils passèrent près de lui, jusqu'à s'arrêter devant lui. Il ne dit rien et préféra faire comme si de rien n'était. Celui qui paraissait être le chef s'avança et, sous les encouragements de ses amis, se mit à parler :

- Alors ma jolie, on s'la joue solo ? Tu voudrais pas nous rejoindre, non ? Fit-il, un p'tit sourire censé être craquant.

- Non merci.

- Allez, t'es super mignonne, t'es d'quel lycée ?

- Je ne suis plus élève depuis longtemps.

- Quoi, t'es une yankee ? Oh, j'commence à l'aimer, cette meuf... rigola le second en s'adressant aux filles qui se moquaient ouvertement de Jirou, qui regardait distraitement ailleurs, les ignorant, espérant ainsi les inciter à se barrer.

- C'soir j'fais une fiesta, tu veux venir ? Demanda l'une des filles.

- Bon, laissez-moi tranquille, répliqua le jeune homme en plantant ses belles iris dorées dans celles onyx et chocolats des autres.

Le meneur s'approcha trop près au goût du gris et, sous les sifflements admiratifs de ses amis, caressa avec suavité et tendresse la joue puis le menton de Sakuma, s'étonnant de la douceur de sa peau. Erreur. Grave erreur. Celle qui ne fallait pas commettre...

- Eh ! Vire ta main d'la, bordel ! S'écria soudainement Jirou, les faisant se reculer. Qu'est-ce tu fous, putain ?! Me touche pas ou j'te-... il s'interrompit, se rendant compte qu'il criait et qu'il attirait les regards.

- T'as une voix plutôt rauque pour une fille mais bon, c'est pas import-

- Une fille ? Où tu vois une fille ?

Réfléchissant un peu, il se rendit compte de sa propre erreur : il n'avait pas réagit aux mots "la d'moiselle", "ma jolie", "t'es super mignonne" ? "une yankee" et "cette meuf"... L'avait-il confondu avec une fille à cause de sa longue queue-de-cheval ramener sur son épaule, cascadant ainsi jusqu'à son rein droit. Il se maudit intérieurement en s'insultant lui-même d'imbécile.

- Bah, là. Toi...

- T'as fumé ou quoi ? Tu, il ferma les yeux puis les rouvrit en souriant d'amusement. T'es malade ? J'suis un mec, vieux ! Et j'ai pas vôtre âge, j'ai la vingtaine donc maintenant vous faîtes demi-tour et faîtes surtout en sorte que j'vois plus vos sales gueules de gamins arrogants ou j'vous refait le portait... Pigé ?

Ils restèrent sans voix une quinzaine de secondes, assimilant leur bêtise puis s'éloignèrent sans plus de cérémonie tout de même en pestant : "Quoi, c'était un mec...", "Ressemble trop à une meuf, lui !" suivit de rires assez nerveux et d'un autre" Franchement, j'ai dragué un mec... J'en reviens toujours pas là !" agrémenté d'un rire très jaune. Malgré que leur leader, qui avait lâché ce dernier commentaire, voulais certainement pas lâché l'affaire, les trois autres l'en avaient empêché et s'étaient repliés en maugréant.

N'était-ce pas évident qu'il était un homme ?! Ressemblait-il autant à une femme ?! Était-il si androgyne que cela...? Pourquoi...? Une fois assuré qu'il n'était plus le centre d'intérêt du parc et des mères commères du coin, il fait les cent pendant quelques minutes, tournant en rond. Puis il balança une injure à voix haute en shootant fortement dans la pauvre cannette, à un mètre de lui, qui n'avait rien demandé.

Il se rassit, les jambes croisées, le souffle court, sa main droite enserrant son avant-bras gauche, tantôt le pouce, tantôt l'index de ce bras-là frôlant sa lèvre inférieure toutes les secondes, inconsciemment.

« Shit, shit and shit ! »