Assit à côté d'Haruna, Jirou pestait dans son coin contre la femme qui les avais emmenés dans un restaurant familial, histoire de clarifier ce quiproquo.
- Alors vous êtes sa sœur ?
- Oui, excusez-moi encore pour ce mal-entendu ! J'ai réagi comme ça car il m'a affirmé hier même qu'il n'avait personne et là, je décide de le surprendre en le trouvant sur la route et là... je le vois avec une femme ! Je l'ai eue mauvaise en pensant qu'il m'avait menti et qu'il m'avait caché l'existence et l'identité de ma future belle-sœur, tu vois ? En parlant d'identité, quel est ton nom ?
Jirou soupira à l'entente de l'impressionnant débit de parole de sa sœur alors qu'Haruna ne s'en formalisa pas, bien qu'elle en fut vaguement gênée. Elle qui ne pouvait converser avec les personnes qu'elle ne connaissait pas, si la jeune femme en face d'elle pouvait le faire, pourquoi ne pas tenter ?
- Otonashi Haruna...
- Je peux t'appeler « Haru-chan » ?
- Hum, oui, bien sûr, uhm... Sakuma-san..
- Nadeshiko suffira !
- D'accord... Par contre, je ne suis pas avec vôtre frère...
- Mais nan~ Tu peux me le dire, tu sais ! Et vu comme t'es super jolie, il n'a pas pu résister longtemps à ton charme ; j'le connais comme si je l'avais fait, celui-là !
Jirou grimaça à cette phrase qui lui sonnait si fausse et soupira. La tête contre la vitre ainsi qu'une main soutenant son visage, il regardait distraitement dehors, les passants, l'agitation extérieure, le soleil commençant à décliner... n'écoutant non pas que d'une oreille mais pas du tout ce qui se disait. Il avait juste compris qu'elles se racontaient un peu leur vie, comment s'appeler, et tout ce bla-bla...
« Les femmes parlent trop... » se mit-il à penser en les voyant éclater de rire pour il ne savait quoi. Il soupira et décida de s'intéresser à son neveu qui semblait s'ennuyer ferme lui aussi.
- Ça va, petit ? 'T'ennuies pas trop ? Dit-il d'un ton las et à voix basse, histoire de ne pas se faire entendre sinon...
- 'Veux dormir, papa... lui murmura-t-il en laissant sa tête retomber sur la table, sans que sa mère ne le remarque.
- Tu m'as bien regardé ? J'suis pas ton père, gamin. C'est moi, Oji-chan.
N'obtenant aucune réponse, il se mit à l'observer. Face à lui, Rin était affalé sur la table, son visage enfouit dans ses petits bras. Il avait l'air vraiment fatigué... Il joua une de ses mèches bleutées et se leva, attirant ainsi l'attention des deux femmes.
- J'y vais.
- Jirou ? Tu pars déjà ? Il n'est que... dix-neuf heures, s'étonna sa sœur.
- J'ai du travail à faire chez moi. Des copies à corriger, des compositions et des cours à revoir, préparer le programme de la semaine pour le Club et pour la Musique... Tout ça pour demain, trop galère... Donc je dois rentrer.
- Je vois, capitula-t-elle en grimaçant à l'entente de tout ces devoirs. Je t'appellerais bientôt alors.
- Ouais mais pour l'instant, pense à aller coucher ton fils.
Pendant qu'elle constatait enfin de l'état de son enfant, il les salua d'un petit signe de tête et s'éclipsa en soufflant, constatant qu'il était sorti sans sa voiture et qu'il devait soit prendre les transports en commun, soit marcher. Il opta pour la seconde, pensant que ça lui changerait un peu les idées.
Au bout d'une vingtaine de minutes, il atteint enfin sa maison et y entra bruyamment. Sans plus de cérémonie, il balança ses chaussures dans un coin du vestibule, sa veste sur une chaise dans la cuisine et alla s'enfermer dans la salle de bain. Il n'en ressortit que trois quart d'heure plus tard, plus frais que jamais. Poussant un soupir d'aise pour une fois, il s'affala sur le canapé d'angle en cuir noir du séjour, s'étonnant un peu plus chaque jour de son confort.
Il alla chercher sa besace noire aux coutures dorées dont il sortit trois classeurs. Le noir contenait les copies à corriger, le blanc : les cours et le programme annuel et le dernier, le jaune, des programmes et données pour le Club de Football. Il eut rictus mauvais en voyant que, globalement, les notes étaient basses ; en dessus de la moyenne pour plus de la moitié de la classe.
Les copies étaient sales;, mal présentées, les élèves ne connaissait même pas la définition de « crescendo ; decrescendo ; legato »... Ils étaient sérieux... ? C'était niveau sixième ! Pas possible... Eh, on parlait encore de Teikoku ou pas ? Car ça en devenait inquiétant... « Ah ouais, ils veulent jouer à ça ? » songea-t-il, l'air machiavélique. « Ils sont regretter... ». Oh oui, ils ne connaissait pas le démon qui sommeillait en lui, pas encore... mais plus pour longtemps...
Alors qu'il maugréait en échafaudant sa vengeance, il tomba sur une copie bien présentée, propre et avec une note bien au-dessus de la moyenne ! Dieu, merci... Qui était-ce, qu'il pense à récompenser l'élève ? Shiratori Ai. Bien sûr, c'était une fille. Il se demandait encore pourquoi les têtes de classe étaient principalement des filles ? Pourquoi les gars étaient de tels cancres ? Il repoussa ses questions dans un coin de son esprit et reprit ses activités, allant d'horreur en horreur...
Une demi-heure plus tard, il finit les corrections et ayant la flemme d'écrire les observations, il les ferait à l'oral le lendemain. Il bâilla et alla s'allonger dans son lit bien-aimé ; l'appel du lit était irrésistible. Il régla le réveil de son portable et le plaça sur la table de chevet. Lui qui s'était dit qu'il reverrait ses compositions, ce sera un autre jour ; il était crevé...
Installé face à son piano qui lui servait presqu'aussi de "bureau" tant il était spacieux, il regardait distraitement ses élèves emplir peu à peu la classe de leur présence en plus d'un brouhaha monstre. Il fronça les sourcils en ordonnant d'une voix calme de se taire après leur avoir laissé cinq minutes pour se calmer une fois au complet. Chose qu'ils firent presque aussitôt – car il y avait toujours trois ou quatre à qui l'ordre prenait un peu de temps à percuter dans leurs cerveaux ; ils savaient au moins éviter de provoquer la colère de leur professeur, c'était déjà ça...
Il les salua, prit la pile de feuilles trônant près de lui puis se leva pour s'appuyer sur le piano.
- Bien, je peux parler, maintenant ?
- J'vous en prie~, fit un élève, provocant un petit rire général. Que Jirou fit rapidement taire.
- Encore un ricanement et c'est deux heures, exclusion et convocation de vos vieux. Pigé ?
Il ne prenait même plus la peine de surveiller un minimum son langage, preuve d'une éventuelle mauvaise humeur. Plus de pouffements. « Quelles menaces, c'est un démon... » pensaient plusieurs élèves, consternés.
- Bref, j'vous rends vos contrôles. C'est... -il soupira- enfin, vous verrez par vous-même.
Il se mit à faire le tour en distribuant les copies en faisant les remarques à voix haute.
- Moriyama, dix ; j'ai rajouté un point pour la présentation et l'orthographe sinon t'aurais pas la moyenne. Aoki, cinq ; tu te fous pas un peu de la gueule du monde ?
- J'ai pas pu réviser...
- Hum, j'ai vu ça... Takeda, onze et demi ; c'est à la limite de l'insuffisance mais vu les notes des autres... Bravo, hein. Ah, Shiratori. Hallelujah ! Dix-huit, enfin une qui bosse un temps soit peu ici.
Tout en lui donnant sa feuille, il la gratifia d'un de ses petits sourires si difficiles à lui décrocher en dehors de ceux sadiques qu'il réservait et ses élèves et son meilleur ami. Il ne sentit cependant pas le regard intense que la jeune fille lui lançait, et ce pendant tout le reste du cours...
Il sortit de l'enceinte de l'école pour se rendre au stade couvert où les Juniors s'entrainaient déjà. Il remplaçait aujourd'hui son ami qui avait un empêchement qu'il lui avait promis de lui expliquer plus tard. Il soupira en les saluant et donnant diverses instructions, puis quelques exercices à exécuter durant un temps imparti.
Alors qu'il s'asseyait, il sentit comme un petit vertige. La fatigue, sûrement... Une main dans les cheveux, il resta dans cette position quelques longues minutes mais fut tiré de son « repos » par la sonnerie de son téléphone. Il ne se posa aucune question et décrocha sans même regardé le nom affiché.
- Moui, allô...
- T'es crevé, toi, hein ?
- Hum ? Yuuto ? Y'a quoi ?
- Quoi, j'ai besoin d'une raison pour t'appeler maintenant ?
- Ah, 'fais pas chier, j'ai pas la force d'engager une joute verbale avec toi aujourd'hui...
- Whaou, depuis quand tu parles aussi bien, « engager une joute verbale » ! J'te jure que tu m'impressionnes, là !
- Hey, dis-moi, tu cherches les ennuis, c'est ça ?
- Ouais mais non, pas aujourd'hui ! Au fait faut que j'te vois après l'entraînement. Chez moi, vers dix-sept ou dix-huit heures, OK ?
- Pourquoi ? Et tu comptes me dire pourquoi t'es pas là aussi ?
- Je te dirais tout ça plus tard ! Bye~
- Yuu', att–
Il raccrocha. Il finit sa phrase tout de même. Une veine semblant prête à exploser dans sa tempe à tout moment.
- ...ends... J'vais le buter, ce mec !
Cet appel l'avait sérieusement épuisé. Plus qu'il ne l'était déjà. En plus pour rien dire ; il aurait pu lui envoyer un texto, ça aurait été plus simple et court, franchement... Ce fut dans une ambiance assez pesante que l'entraînement prit fin.
Il tournait en rond dans son salon, réfléchissant à son problème. Oui, il s'était bien amusé à cette soirée avec Haruna et Ran, s'il se souvenait, bien une fille d'ailleurs qui lui plaisait vraiment, hein... Herm, bref... Il ne devait pas perdre de vue son objectif principal : caser sa sœur avec son meilleur ami. Quand il y réfléchissait bien, il se dit que ce n'était pas très clean comme manière de les rapprocher si brusquement alors qu'ils avaient passé leur adolescence sans être spécialement proches... S'il en faisait trop, ils le grilleraient vite fait ; ils n'étaient pas bêtes à ce point, quand même... enfin, il l'espérait en tout cas.
Il grimaça en imaginant le châtiment qu'il subirait s'ils en venaient à découvrir la supercherie qui se tramait dans leur dos... Il ne pouvait élaborer un projet d'une telle envergure seul, c'était de la folie pure et dure sinon... Lui était le meilleur ami de Jirou, OK. Maintenant, il fallait quelqu'un de très proche de sa sœur, pour connaître ses habitudes et préférences, pour ne pas gaffer... Il passa en revue toutes les amies d'Haruna mais aucune ne lui parut assez convaincante...
Il soupira. Son ventre gargouilla. Il avait faim à force de se creuser la tête... Il songea que depuis le resto avec sa sœur, il n'avait rien mangé de mieux et qu'il recommencerait b– … « Res... to ? Putain mais ouais, la voilà ma solution ! » pensa-t-il à toute vitesse, courant aussitôt vers sa chambre, recherchant la carte d'une certaine personne. « Mais bien sûr, 'content de savoir que j'ai pas perdu de mon génie avec le temps ! » Oui, sa solution se résumait en un mot : … Ran...
Il sonna une seconde fois. Mais personne ne lui ouvrit. Excédé, il appuya sur la sonnette pendant plus d'une quinzaine de secondes, ce qui fait ouvrir Yuuto, apparemment en grande conversation téléphonique. Il murmura quelques chose à son interlocuteur puis incita Sakuma à entrer, toujours au téléphone, s'isolant dans la cuisine. Lorsque Jirou fit un pas, interloqué malgré lui par Yuuto, un voisin ouvrit sa porte, l'air très mécontent, pestant fortement contre l'abruti qui appuyait comme un forcené sur la sonnette, il l'aperçut alors. Déjà que c'était pas le grand amour entre les deux qui s'étaient tout de suite attiré l'animosité de l'autre, il trouva l'occasion parfaite pour rabaisser cet enfoiré de Sakuma.
- Sakuma~ ça faisait longtemps... Pas que tu m'es manqué, alors pas du tout, mais tu réapparais comme ça après avoir disparu pendant quelques mois, j'ai cru que soit tu étais mort abandonné dans une rue de la capitale, soit en taule. Alors ?
- Alors va te faire foutre, enculé... C'est pas moi qui risque tous les quatre matins de me faire foutre à la porte par ma femme au moins. Il franchit le seuil de la porte et se retourna une dernière fois. Ah, et... franchement, ta gueule, quoi. Tu m'saoules déjà alors qu'on vient à peine de se voir... T'es jamais fatigué ? Bye, le crado ! S'écria t-il en lui tendant un bras d'honneur, claquant rapidement la porte pour ne plus entendre ses protestations indignées.
Hum, de toute façon, il n'en avait rien à cirer mais ça lui cassait grave les oreilles... Seul point positif : bizarrement, il se sentait mieux qu'à l'arrivée... Peut-être le fait qu'il ait pu envoyé chier un de ses nombreux ennemis ? Ouais, sûrement. Ce fut sans se départir de son sourire qu'il rejoignit son meilleur ami en se glissant silencieusement dans son dos, lui qui était encore en pleine conversation. Qui lui sembla douteuse lorsqu'il l'entendit aligner les mots « sœur », « caser », « l'autre atrophié du bocal » et « stratégie »
«... Hein... ? »
