CHAPITRE TREIZE
Deux Langues-de-plomb firent léviter le lourd fauteuil de pierre et le déposèrent hors du sceau central. Puis ils se chargèrent de le répliquer en onze exemplaires, tandis que les deux autres hommes encapuchonnés écartaient les bougies, et étiraient le sceau du bout de leurs baguettes, aidés de filins de magie Astrale qu'ils eurent du mal à conjurer et discipliner en Runes chatoyantes et en lignes figées. Hermione se dépêcha de sortir de son sac de perles parchemin et encre, et entreprit, tant qu'il était entièrement visible, de noter ce sceau – que le professeur Binns n'avait pas évoqué – ses compagnons la fixèrent un long moment, certains éberlués, d'autres avec un sourire indulgent.
Le nouveau sceau était beaucoup plus grand, il prenait tout l'espace devant le comptoir, et était assez large pour atteindre les pieds des spectateurs des premiers gradins de part et d'autre.
Son centre, resté vide, était suffisamment large pour contenir les douze fauteuils, que les Langues-de-plomb disposèrent en trois rangées de quatre, tournés vers l'écran. Ils replacèrent enfin les bougies noires aux points cardinaux et les rallumèrent.
- « Tout est prêt, monsieur le Ministre. »
Le ministre Jonathan Jones se leva, et jeta un œil à la Salle bondée. Dans les gradins, le public silencieux ressentait la même appréhension que lui à l'idée de subir les émotions des membres du Clan en plus de voir leurs souvenirs – et s'ils craignaient leur intensité, ils espéraient qu'avec cette méthode, la séance durerait moins longtemps.
- « Merci, messieurs… Clan Rowane ? Si vous voulez bien ? »
Les Rowane se levèrent lentement et se dirigèrent vers les fauteuils, Harry en tête, faisant attention de ne pas marcher sur les lignes constituant le sceau. L'un des hommes gris le mena vers le fauteuil originel, et l'y attacha. Puis ils placèrent ses compagnons à sa droite, à sa gauche, puis derrière. Silencieux, enchaînés, incapables de se toucher les uns les autres, les membres du Clan jetaient à leurs voisins immédiats des regards en quête de réconfort et de soutien.
Les bougies noires et leurs flammes rouges dégagèrent leur fumée, de plus en plus épaisse, les lignes du sceau brillèrent d'un éclat plus intense, et la torpeur s'empara des membres du Clan. Leurs perceptions se dissocièrent, et tous ressentirent cette double sensation de se savoir assis et de se voir assis. Ils s'observaient les uns les autres, sans pouvoir se parler, simples projections. Ils pouvaient aussi surveiller leur environnement.
Les Langues-de-plomb maintenaient leurs baguettes en permanence sur l'écran et sur les fumées qui le reliaient à chaque membre du Clan. Sur l'espace blanc agrandi, les souvenirs s'arrangèrent en vignettes, une mosaïque d'images et de couleurs, trois rangées de quatre, de tailles fluctuantes en fonction de leur importance. Chaque image avait la possibilité de s'agrandir et d'envahir l'espace central en reléguant les autres en périphérie, souvenir qui, s'ils comprenaient bien les incantations des hommes gris, représenterait l'événement le plus important, ou qui porterait la plus forte charge émotionnelle. Les douze Rowane observaient maintenant l'écran – conscients de la tension de la Salle.
Puis les souvenirs affluèrent, un peu confus, se chevauchant, et enfin, l'un s'en détacha.
oOo
Draco n'avait que cinq ans lorsque son père lui parla pour la première fois de mariage. Il passait son temps dans la bibliothèque du manoir Malfoy, il lisait et étudiait. Il apprenait la musique – le violon et le piano. Un tuteur venait de temps en temps lui donner des leçons particulières : voler sur un balai, quelques sortilèges, et l'histoire. Beaucoup d'histoire, histoire de la magie, histoire générale, et son père rajoutait à cela l'histoire de la famille Malfoy.
Il fallait être comme ceci pour être digne de la famille Malfoy, il fallait agir comme cela. Ne pas courir, ne pas crier, ne pas se tortiller, ne pas bouder, ne pas réagir… Ne pas parler quand les adultes parlent, ne pas répondre, ne pas grogner, ne pas se ronger les ongles, ne pas rougir. La famille Malfoy n'était qu'une somme d'interdictions, de connaissances et de traditions. L'enfance de Draco était triste, vide, solitaire.
Jamais ses parents ne lui dirent qu'ils l'aimaient.
Il n'avait pas d'amis, il n'allait pas à l'école. Mais un jour, son père lui annonça qu'il aurait des cours en commun avec deux jeunes Sang-Purs de bonne famille. Et c'est ainsi qu'il rencontra Pansy Parkinson– sois un gentleman avec elle, Draco, car elle est un bon parti – et Théodore Nott – sois un gentleman avec lui, Draco, car il est de ton rang.
Draco se souvenait des détails sur le mariage, et lorsqu'il discutait avec Pansy, il ne pouvait s'empêcher d'y penser et d'être légèrement dégoûté, ce qui lui donnait en permanence un air hautain et dédaigneux. Théodore était calme, silencieux, et invisible. Il obéissait, il étudiait… Mais un jour, alors que leurs parents prenaient le thé, que leur tuteur les avaient abandonnés pour quelques minutes de pause, Draco vit Théodore sortir dans le jardin et courir, courir, courir.
Et Draco fut jaloux de Théodore, car même hors de vue des adultes, lui, il n'osait pas.
Lorsque vint la lettre d'acceptation à Poudlard, Draco cacha son plaisir et sa joie. Des sentiments qui ne durèrent pas longtemps car son père lui présenta deux garçons – qui seraient ses amis, parce que c'est comme ça. Vincent et Gregory étaient massifs, violents, et peu intelligents. Ils étaient des Sang-Purs, de bonne famille, mais… Pourquoi pas Théodore ? Ah. Mais Théodore ne s'abaisserait pas à le suivre comme un petit chien, ni à lui obéir au doigt et à l'œil. Alors il sera avec Vincent et Gregory.
Sur le Chemin de Traverse, son cœur bondit de joie lorsque ses parents l'abandonnèrent dans la boutique de Madame Guipure, pour l'essayage des uniformes. Il était seul et sans surveillance pour la première fois de sa vie. Et pour la première fois de sa vie, il y avait un garçon à ses côtés, à portée de voix, un garçon qui n'avait pas été placé là par la volonté toute puissante de son père ou de sa mère, un garçon qui n'avait pas pour consigne de le suivre, de le surveiller – ni d'acquiescer à tout ce qu'il disait.
Il fallait qu'il lui parle. Alors il lui parla des seules choses qu'il connaissait. Poudlard – c'était un bon sujet puisqu'ils achetaient leurs uniformes. Et Serpentard, parce que son père affirmait que c'était la meilleure Maison. Et lorsque ce demi-géant montra sa grosse tête à travers les carreaux, Draco eut peur, et la cacha, comme on le lui avait appris, derrière ses connaissances affutées en paroles désobligeantes.
Pas une fois le garçon ne lui répondit. Draco ne comprit pas pourquoi, et il se demanda longtemps quelle erreur il avait commise.
Dans le train, il avait honte. Honte de devoir circuler avec ses deux gardes du corps – c'était ridicule, il le savait, mais il était bien obligé de faire montre d'arrogance et de s'en accommoder : un Malfoy n'est jamais ridicule. Un Malfoy n'a jamais honte. Puis on lui dit qu'Harry Potter était dans le train.
Harry Potter. Le légendaire Harry Potter. Son père n'avait jamais voulu parler d'Harry Potter, et ce simple fait révélait qu'il ne l'appréciait pas. Mais les tuteurs, eux, en avaient parlé et décrit ses exploits – en long, en large et en travers. Et si Draco pouvait le rencontrer… se lier d'amitié avec lui… Il se rendit dans son compartiment, gonflé d'espoir.
Puis il s'aperçut qu'Harry Potter était le garçon de la boutique. Puis il s'aperçut qu'il était accompagné d'un de ces innombrables Weasley – dont son père disait avec mépris qu'ils se reproduisaient comme des lapins, qu'ils étaient la honte des Sang-Purs, et que leur pauvreté équivalait leur manque d'ambition et de talent. Et ce rouquin qui se permettait de se moquer de son nom de famille, pour qui se prenait-il ? C'était normal qu'il le remette à sa place, non ?
Puis ce fut le rejet d'Harry Potter.
A cause de ce rejet, pour une action que Draco avait entreprise de sa seule volonté, il en conçut la certitude que tous les chemins qu'il prendrait en dehors des pas de son père ne le mèneraient jamais qu'à l'échec.
C'est un Parfait Petit Malfoy qui émergea du Poudlard Express. Humilie tes ennemis, entretiens tes amis, et ne fais confiance ni aux premiers, encore moins aux seconds. Le Choixpeau n'eut aucune peine à le placer.
oOo
Draco observait la scène se dérouler sur l'écran, et jetait un œil sur le public en même temps. Le souvenir de ce rejet était poignant – et il se rendait compte que cela l'avait plus marqué qu'il ne croyait… Mais ce ne serait rien en comparaison de la suite. Draco sourit tristement. Cette séance de mise à nu n'allait être un plaisir pour personne.
oOo
Hermione aimait lire, et ses parents étaient soulagés de cette passion inoffensive. Monsieur et Madame Granger, dentistes de leur état, ne s'attendaient guère à donner naissance à une sorcière. Ils l'avaient découvert à l'occasion d'un petit incident. Hermione était tombée, elle s'était fait très mal, et les vitres de la maison avaient volé en éclat tandis qu'elle pleurait et criait de douleur. A l'hôpital, elle eut droit à quelques points de suture au mollet. Ensuite, un gros câlin, un gros pansement, un bisou, et une histoire, c'est tout ce qu'il avait fallu pour que la petite Hermione se calme et redevienne leur adorable petite brunette ébouriffée de cinq ans, aux grands yeux chocolat.
Ils l'avaient plutôt bien pris, au demeurant, mais ça avait coûté cher en vitres, tout de même, et Monsieur et Madame Granger surveillèrent un peu plus étroitement leur fillette.
A l'école, Hermione lisait, apprenait, récitait et répondait aux questions des professeurs. Elle ne comprenait pas pourquoi les autres ne lisaient pas, n'apprenaient pas, ou pire : ne répondaient pas aux questions des professeurs. C'était ridicule, ils n'arriveraient à rien dans la vie, avec ce genre d'attitude. Hermione était une excellente élève, mais mise à l'écart.
Pas besoin d'être sorcière pour ça, en fait.
Elle souffrait, et elle ne comprenait pas. Il y avait quelque chose qu'elle ignorait, et personne ne prenait le temps de lui dire quoi. Que devait-elle faire pour avoir des amis ? Pourquoi son envie de savoir gênait ses camarades ? Pourquoi ramener des bonnes notes à ses parents provoquait le mépris des autres élèves ? A quoi servait l'école si ce n'était pas à leur apprendre des choses ?
La situation d'Hermione dans son école moldue était particulièrement désagréable. Elle restait en classe au lieu d'aller en récréation. Elle allait à la cantine quand d'autres s'arrangeaient pour déjeuner chez les parents des uns ou des autres. Après les cours, elle rentrait directement à la maison. Personne ne s'asseyait à côté d'elle en classe.
Mais elle avait ses livres, et des notes excellentes dans tous les domaines.
Puis vint la lettre de Poudlard, et la Terre changea de sens de rotation. Le bonheur. Une chance de changer les choses, une chance inespérée de rectifier une erreur injuste. Une nouvelle vie, une nouvelle société – et pour commencer, une nouvelle école. Cette fois, elle se ferait des amis.
Sa visite au Chemin de Traverse, son premier contact avec le Monde Magique, lui tourna la tête. Il fallut passer à Gringotts changer de l'argent – et elle voulut tout savoir sur les Gobelins, alors elle acheta un livre sur les Gobelins. Elle acheta sa baguette magique – et elle voulut tout savoir sur les baguettes, alors elle acheta un livre sur les baguettes. Les ingrédients et le matériel pour les Potions : un livre sur les Potions en plus du manuel de première année. Mais le premier livre, le plus important : L'Histoire de Poudlard, puisque c'est là qu'elle vivrait désormais.
Pendant que sa mère et elle choisissaient des tas et des tas de livres à acheter, Monsieur Granger repartit à Gringotts : il n'avait pas changé assez d'argent…
Tout l'été, avant son entrée à Poudlard, Hermione le passa à lire. Ses parents s'en arrachaient les cheveux : ils étaient en vacances en France, il fallait qu'elle se promène, qu'elle sorte, qu'elle profite du soleil, du paysage de Provence… Hermione ne comprit pas pourquoi ils la grondèrent. Elle rentrait dans un nouveau monde, ne pouvaient-ils comprendre que c'était plus important que les vacances ?
Ah, le Poudlard Express. C'était son premier contact avec ses futurs amis. Il fallait que tout se passe bien, elle ne devait pas faire d'erreur. Un garçon, Neville, avait perdu son animal de compagnie. Un crapaud. Quelle idée de prendre un crapaud pour animal de compagnie ? Mais bon, c'était manifestement son premier test : aider Neville à retrouver son crapaud. Alors elle chercha le crapaud dans le train.
C'était facile de se faire des amis, songeait-elle. Il suffit de considérer le tout comme un jeu. La quête principale – se faire des amis – se subdivise en sous-quêtes. Sous-quête numéro un : aider Neville à retrouver son crapaud. Dans un des compartiments, il y avait deux garçons. L'un portait des lunettes cassées. Sous-quête numéro deux : réparer les lunettes. Et hop, un ami en plus. Il s'avéra que cet ami n'était autre qu'Harry Potter : le coup de bol absolu. Le trésor-surprise niveau légendaire qui récompense l'effort du joueur. Elle était donc sur la bonne voie. L'autre garçon, un roux un peu ahuri, avait une trace de saleté sur le nez. Elle hésita avant de le lui signaler, mais elle-même aurait apprécié qu'on lui dise qu'elle avait une saleté, histoire qu'elle ne se promène pas avec devant tout le monde. Sous-quête numéro trois : avertir ce Ron Weasley… Et voilà, avant même de descendre du train, elle avait deux amis. Restait à trouver ce fichu crapaud, et elle en aurait trois avant même d'entrer dans l'école, Hermione était très fière d'elle.
Alors pourquoi ? Pourquoi ce rouquin la traita-t-il de Mademoiselle Je-Sais-Tout, comme ça, derrière son dos, après un cours où elle avait fait l'effort de lui montrer le bon geste et la bonne prononciation du sortilège de Lévitation ? Pourquoi est-ce qu'il retourne le couteau dans la plaie en précisant que de toute façon, elle n'a pas d'amis ? Et eux, ils sont quoi, en fait ?
Ce n'était pas juste. Elle répondait aux questions des professeurs – et ce n'est pas comme si les autres se précipitaient pour y répondre, ils devraient la remercier, non ? Et elle rapportait des points à sa Maison, ça compte pour rien, ça aussi ? Elle aidait les élèves à faire leurs devoirs, elle leur évitait des retenues en leur rappelant les horaires des cours et les échéances des examens, et ce n'était pas encore assez ?
Oh, ses camarades s'asseyaient à côté d'elle, mais seulement parce qu'il n'y avait pas assez de places pour se permettre de laisser un siège vacant. Et il y avait toujours une hésitation lorsqu'ils la voyaient. Encore, les garçons étaient moins réticents, mais les filles, Parvati et Lavande, c'est à peine si elles lui adressaient la parole – il faut dire qu'elles n'avaient pas tout à fait les mêmes centres d'intérêt.
Hermione s'était réfugiée dans les toilettes des filles pour pleurer. Puis lorsqu'enfin, elle se sentit capable d'en sortir et d'affronter le monde à nouveau : un Troll. Troll des Montagnes, classé parmi les animaux en 1811 du fait de son incapacité à comprendre des paroles simples… MAIS ÇA NE SERT A RIEN DE SAVOIR TOUT ÇA !
Et Hermione tente de se sauver, de se cacher, tandis que le Troll brandit sa massue et que les anecdotes relatives aux Trolls défilent dans sa tête. Lorsqu'apparaissent Ron et Harry, elle a un blanc. Les informations cessent de défiler, la situation devient claire, limpide. Troll. Massue. Lévitation. Ron.
Lorsque les professeurs arrivent enfin, le Troll est assommé, elle est indemne. Et elle se dénonce comme responsable, parce qu'Harry et Ron lui ont sauvé la vie, et que c'est la chose la plus naturelle du monde que d'être punie à leur place.
Elle récolte une retenue, elle fait perdre des points à sa Maison, et pourtant, elle gagne l'amitié d'Harry et de Ron… En fait, songe Hermione, le monde marche vraiment à l'envers.
Mais maintenant, elle a des amis. Deux. C'est énorme. Elle compte bien les conserver.
Elle fera tout pour les conserver.
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Hermione, dans son état dissocié, observa affectueusement ses deux premiers amis, Ron et Harry. Finalement, sa méthode d'approche n'avait pas si mal réussi, songea-t-elle avec malice. Elle se concentra sur Harry, essayant de déterminer quel impact cette séance – cette dissociation des perceptions – avait sur le brun. Mais si elle pouvait voir le corps d'Harry, assis sur son fauteuil de pierre, elle ne pouvait guère discerner son double, et il lui fut impossible de décider si l'expérience porterait préjudice à son âme déjà fragilisée. Inquiète, Hermione se retourna vers l'écran.
Dans la Grande Salle, le public semblait un peu rasséréné par les souvenirs de Draco et d'Hermione. Les sentiments qui s'en dégageaient étaient majoritairement la solitude, le regret et l'injustice. On était loin de la myriade d'émotions violentes induites par les souvenirs d'Harry Potter. Les spectateurs espéraient que la suite serait de la même eau.
oOo
Il avait sept ans lorsque son père lui annonça que sa mère était malade. Cancer du pancréas. Elle allait mourir très vite, et il n'y avait rien à faire. Le cancer était l'un des rares domaines où moldus et sorciers étaient à égalité, malheureusement.
Théodore, tu es un garçon intelligent, lui avait dit son père. Et un garçon obéissant. Tu sais que ta mère va mourir. Je veux… je veux que tu la regardes, que tu l'aimes, que tu joues à ses côtés, que tu lui souries. Je sais que tu es triste, je sais que tu comprends, mais je veux que tu fasses semblant. Je veux qu'elle parte avec pour seuls souvenirs la joie et le sourire de ses proches.
Sa mère gisait dans son lit, le teint jaune, son corps amaigri, les yeux fiévreux. Elle n'arrivait pas à se lever seule, alors son père la redressait, l'habillait, la coiffait, et la faisait marcher, au moins jusqu'au salon, où il l'asseyait sur le canapé. Là, Théodore jouait son rôle à la perfection. Il régressait, prenait la mentalité d'un enfant de quatre ou cinq ans, et riait à tout et n'importe quoi, pendant qu'elle dérivait petit à petit vers l'inconscience. Son père essuyait un filet de bave sur son menton, la forçait à refermer la bouche, essayait d'attirer son attention. Et quand il l'avait, Théodore jouait avec ses cubes ridicules, gribouillait des dessins d'une famille heureuse et unie, et souriait.
Puis le soir, dans le sanctuaire de sa chambre, il craquait. Il pleurait toutes les larmes de son corps, et détruisait tout : le lit, l'armoire, les vêtements, et ces maudits jouets. Il avait pris la baguette de sa mère, et avait appris tous les sortilèges de réparation et de rangement. Le lendemain matin, la mascarade recommençait.
Sa mère avait été belle. Si belle. Grande, de longs cheveux noirs bouclés. Son père était vieux, et elle n'était pas toute jeune non plus. Elle avait enfanté tardivement, et Théodore leur était précieux, à tous les deux. Il comprenait pourquoi son père lui avait imposé ce rôle de l'enfant parfait, en bonne santé, heureux. Jusqu'à la fin.
Elle était morte, maintenant, et Théodore se sentait coupable du soulagement qui l'étreignit à l'idée qu'il n'aurait plus à jouer cette atroce comédie. Mais au-delà de ce soulagement, il y avait la colère. La colère lorsque son père lui révéla que l'hôpital Sainte Mangouste avait refusé de soigner sa mère – au moins pour la douleur – sous prétexte qu'il portait la Marque, et qu'on le soupçonnait – à raison, certes, mais ça n'aurait pas dû entrer en ligne de compte – d'avoir échappé à la purge anti-Mangemorts lors de la première guerre. La colère lorsque l'administration fit des problèmes pour délivrer l'acte de décès, des problèmes pour les autorisations d'inhumation, lorsque son père fut emmené par des Aurors qui le soupçonnaient d'avoir assassiné sa femme et voulaient l'interroger.
Théodore resta seul à la demeure Nott. Son père était au Ministère de la Magie depuis deux jours. Cela faisait plus d'une semaine que sa mère était morte, et à cause de tous ces délais, son cadavre restait dans la chambre parentale, fenêtres ouvertes en cet hiver rigoureux, pour ralentir la décomposition. Théodore passait presque tout son temps à ses côtés, emmitouflé dans un chaud manteau. Il la coiffait, disposant ses boucles noires teintées de cheveux blancs sur l'oreiller. Il la maquillait aussi, mettant du rouge sur ses lèvres, du fard sur ses joues, pour donner l'illusion de la vie.
Enfin, son père revint. Il ne prononça pas un mot, et prit sa femme dans ses bras. Il l'emmena dehors et la disposa sur la neige. Il la déshabilla entièrement, fit s'écarter Théodore, puis il dansa.
Il dansa lentement. Il dansa longtemps.
Et bientôt, le corps s'affaissa, noircit, puis se transforma en un amas informe de cendres grises. Son père fixa longtemps ce qui restait de sa femme, avant de se tourner vers Théodore.
Tu sembles horrifié, mon fils. Mais c'est le rite de Talos, et c'est un grand honneur pour ta mère et moi. Car c'est là la vraie magie, la seule dont on puisse être fiers, la seule qui compte vraiment.
Il reprit sa danse, brièvement, et un violent courant d'air s'empara des cendres et les fit virevolter dans toutes les directions, au-dessus des plaines enneigées et des arbres dénudés.
Ta mère est le lac, la forêt, et le vent désormais. Alors ne pleure plus.
Quelques jours plus tard, un employé du Ministère frappa allègrement à la porte de leur demeure en l'absence de son père. A Théodore, qui lui ouvrit, il annonça fièrement que tout était en règle, et lui remit l'acte de décès et l'autorisation d'inhumation. Théodore lui claqua la porte au nez – et sa détestation de la communauté sorcière et de tous ses membres suinta par tous ses pores.
Jusque là, son père s'était occupé de son éducation. Mais après la crémation, il prit contact avec une de ses connaissances : Lucius Malfoy, afin d'organiser des cours communs avec son fils Draco. Lorsque Théodore se rendit pour la première fois au manoir Malfoy, il fut surpris. Presque choqué.
Lucius Malfoy était jeune. Très jeune. Il ne pouvait pas être père, ce n'était pas possible. Les pères sont vieux, normalement. Ils ont une peau parcheminée, des rides aux joues et au front, et des cheveux gris, évidemment. Lucius Malfoy, lui, avait un visage lisse – à peine des rides d'expression encadrant sa bouche. Et ses cheveux étaient complètement blonds.
Narcissa Malfoy était une mère. Au début, Théodore en douta fortement, mais il surprit ses regards dirigés vers Draco. Elle le surveillait tout le temps du coin de l'œil. Alors, oui, elle était un peu jeune, mais elle était qualifiée pour être mère. Mais Lucius Malfoy…
Et Draco ? Théodore ne savait pas quoi penser de ce petit blond, copie parfaite de son père. Sauf que ce n'était pas un enfant. Il était Le Fils De. Toujours maître de lui, jamais un mot plus haut que l'autre, obéissant, respectueux, talentueux. Il n'était jamais lui-même, jamais franc, jamais honnête, ne se laissait jamais aller. Théodore n'aimait pas ce Draco-là. Il était de ce matériau dont sont faites les connaissances utiles, mais n'avait pas la trempe d'un véritable ami. Pansy était encore pire : inodore, incolore, et sans saveur. De la pâte à modeler idéale pour des parents avides de créer une parfaite Sang-Pur. Leur présence et leur comportement avaient quelque chose… d'étouffant.
Les tutorats en commun durèrent jusqu'à sa onzième année. Lorsqu'il reçut la lettre de Poudlard, il soupira. Et se demanda comment son père s'en sortirait sans lui.
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Théodore grimaça à son souvenir. Il avait toujours eu tendance à cataloguer les gens – surtout après la mort de sa mère. Pendant longtemps, il avait refusé de croire qu'on pouvait changer. Draco lui avait prouvé le contraire. Mais souvent, il retombait dans cette erreur. Il jeta un œil aux alentours, et eut un sourire cynique à l'attention des membres du Ministère – qui tiraient une tête ! – et à l'attention des spectateurs, qui avaient vécu et ressenti avec lui toute la colère et tout le mépris qu'il avait à leur égard.
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Neville détestait le week-end. Il adorait l'école – une école tout ce qu'il y a de moldu, mais comme sa famille le considérait comme un Cracmol, ça ne le dérangeait pas. Au contraire. Parfois, il s'imaginait lui-même moldu, et découvrait que l'idée lui plaisait. Ne pas avoir toutes ces attentes à satisfaire, ne pas être critiqué à longueur de journée par ses oncles et tantes.
Il ne leur arriverait jamais à la cheville en tant que sorcier, mais peut-être ferait-il un bon moldu ?
Et s'il avait été moldu, si sa famille avait été moldue, ses parents ne seraient certainement pas à l'hôpital. Il ne serait pas obligé d'aller les voir tous les week-ends, se prendre dans la figure leur état dégradé, la pitié et l'impuissance des Guérisseurs, la folie des patients de Janus Thickey. Le peu de confiance en lui qu'il acquérait dans la semaine était balayée, anéantie chaque week-end, lorsque ses parents le regardaient sans le voir, sans le reconnaître, qu'ils restaient assis sur leur lit ou sur leur siège, les yeux dans le vide, leur salive dégoulinant sur leurs genoux.
Lorsque son grand-oncle l'avait fait tomber du premier étage de leur gentilhommière, Neville avait rebondi sur l'herbe. Tu es Terre, avait dit sa grand-mère, et Neville n'avait pas compris. Tu es sorcier, avait dit son oncle, et on avait fait la fête chez les Longbottom, après cela. Les critiques et les soupirs étaient moins fréquents, et la lettre de Poudlard rassura tout le monde.
Neville était content d'aller à Poudlard, parce qu'au moins, il échappait aux visites hebdomadaires… Mais ça ne commençait pas très bien. Dans le train, il avait perdu son crapaud, Trevor. Il était tellement soulagé d'avoir rencontré cette fille, Hermione Granger. Non seulement elle ne s'était pas moquée de lui, mais en plus elle l'aidait à chercher son animal. Il espérait sincèrement que les autres élèves seraient aussi gentils et serviables.
Le Choixpeau l'avait placé à Gryffondor. Gryffondor !
Et il serait dans le même dortoir qu'Harry Potter. Harry Potter !
Lorsqu'il tenta de s'interposer et d'empêcher Ron, Hermione et Harry d'aller chercher la pierre philosophale, il n'avait pas l'impression d'être un parfait Gryffondor – et se dresser contre Harry Potter… Il était persuadé que ses camarades allaient le lui faire payer. Mais il avait gagné dix points pour Gryffondor pour cet acte de bravoure. Ces dix points leur avaient donné la Coupe. Il fut fêté, célébré, et applaudi…
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Dans la Grande Salle, un brouhaha confus régnait, et le Ministre Jonathan Jones fit signe aux Langues-de-plomb d'interrompre à nouveau la séance. L'écran redevint blanc, la mosaïque d'images disparut. Un calme relatif se fit, murmures et bruissements perdurèrent un moment tandis que le Ministre discutait avec les hommes en gris. Les juges du Wizengamot et les représentants des différentes races magiques participèrent au long conciliabule. Enchaînés à leurs fauteuils, les Rowane se tournaient les uns vers les autres, se demandant ce qu'il se passait.
- « Bien, » annonça finalement le Ministre. « Le but du Jugement du Clan est d'appliquer la justice civile à ceux ou celles des Rowane qui auraient commis un crime punissable selon les lois civiles. Or, jusqu'ici, nos huissiers ont noté la mort du professeur Quirinus Quirrel – sous l'emprise de Voldemort – tué par Harry Potter dans des circonstances enfin élucidées. Il s'agit évidemment de légitime défense et, par ailleurs, il va de soi qu'étant donné l'âge de monsieur Potter au moment des faits, aucune peine ne peut décemment être prononcée à son encontre. Aussi, j'ai demandé, afin d'écourter la séance et dans un souci d'efficacité, que l'on se concentre sur les souvenirs de ces deux dernières années. D'une part parce que la majorité des membres du Clan Rowane a environ dix-huit ans – la majorité pénale sorcière étant fixée à seize ans, les crimes commis dans l'intervalle sont punissables. Et d'autre part parce que ces deux dernières années sont, comme nous le savons tous, les années difficiles qui ont connu leur terrible dénouement via la bataille de Poudlard. Il m'a semblé pertinent de n'explorer que ces souvenirs, et la proposition a été adoptée à l'unanimité. »
Il y eut un soupir collectif de soulagement. Les Langues-de-plomb s'affairèrent sur le sceau entourant les sièges des Rowane. Quelques modifications plus tard, les fumées noires s'élevèrent à nouveau et l'écran retrouva sa mosaïque d'images et de couleurs. Un calme absolu régnait dans la Grande Salle.
NOTE DE L'AUTEUR
Réponse aux reviews :
espe29 : merci, je vais tout de même essayer de respecter mes délais… Enfin, bonne lecture !
Ashtana3 : ça y est, les confessions commencent… Les spectateurs ont-ils le droit de s'en prendre à madame Zabini ? Ils auraient pu se renseigner avant de venir… Enfin, bonne lecture !
Maaath : c'est notre côté voyeuriste qui nous donne à tous l'envie de voir ce calamiteux procès… Ah, cette société de l'image ! En tout cas, je m'y complais, et voici donc la suite et les premières confessions !
ecathe38 : le passé d'Harry est une des choses qui m'a le plus choqué dans la saga. Parfois, les gens ne se rendent pas vraiment compte de ce qu'il a subi, en réalité. Si ça arrivait à un véritable enfant, il y aurait des procès et des condamnations… Donc, voici la suite, mais les prochains chapitres, ben… Disons que si j'ai mis cette fic en Drama, c'est parce qu'il y a une raison…
Hermine noire : « Ça leur fera les pieds ! » oui ! Exactement ! Il n'y a pas de raison qu'ils se sortent indemnes de l'expérience. Bonne lecture !
LadyCocoMalefoy : oui, j'avoue que rassembler les souvenirs est une ficelle pour ne pas avoir à recopier intégralement les bouquins de madame Rowling – et pouvoir me concentrer sur les souvenirs qui m'intéressent plus particulièrement : ceux des Serpentards en particulier… Bonne lecture et à bientôt !
Agalys-Erwael : on retrouve Millie au prochain chapitre ! (Viktor, ce sera beaucoup plus tard…) A bientôt !
Kalila78 : coucou ! Bon, je n'ai pas mis la réaction de madame Zabini (ni celles des autres parents pour le moment…) Je vais me concentrer sur les souvenirs des uns et des autres, pour l'instant ! Bonne lecture et à bientôt !
Karozthor the Necromagus : oui, il aurait pu, oui. Mais les spectateurs vont vite s'en rendre compte, aussi… Bonne lecture !
Venin du Basilik : ça y est, on commence avec les autres membres du Clan, relativement soft pour le moment (enfin, tout est relatif : soft par rapport à la suite…) Et pour les réponses aux reviews, ben, ça me paraît normal d'y répondre… Alors, bonne lecture et à bientôt !
Matsuyama : oui, oui, la mère Zabini est là, mais pour l'instant je ne me focalise pas sur elle… Et tu as oublié « voyeurs ». On dit : « Sale bande de gens voyeurs ». Mais c'est tout à fait ça, et c'est, je l'avoue, assez jouissif de tous les punir pour leur voyeurisme autorisé ! Ils vont tous le regretter ! Bonne lecture !
ninoox-974-91 : eh bien, voici la suite, j'espère que cela te plaira tout autant. Bonne lecture !
Leenaren : ah, ça, pour Draco… Ils vont regretter d'être venus, ça c'est sûr. Bonne lecture et à bientôt !
luffynette : merci, voici la suite !
Angela . rx : oui, moi aussi j'ai fait un petit rapprochement entre madame Zabini et Cruella (pour preuve, je l'ai appelée Druella…) et pour Draco… Disons qu'à lui seul, il justifie le rating de cette fiction.
Nyan-Mandine : oui, la partie que tout le monde attendait ! Bonne lecture !
Elorah : merci pour cette review, elle m'a fait très plaisir ! Je suis contente que Les Rowane te plaisent autant que Le Clan Talos. J'espère que la suite te plaira aussi, bonne lecture ! (et oui, les pauvres spectateurs vont être choqués, mais je crains que mes lecteurs aussi…)
AydenQuileute : oui, se mettre à la place des gens est très difficile, c'est dérangeant. Surtout dans notre société individualiste, où chacun a ses problèmes… Enfin, bonne lecture !
Lena : oui, je me suis dit qu'il fallait une contrepartie à ce droit d'intrusion monstrueux… Bonne lecture !
Essup : ah la la. Mes chapitres ne sont jamais assez long, jamais, apparemment. Mais ils font quand même une dizaine de pages sur Word, tu sais ? (hors réponse aux reviews, bien sûr, je vois venir la critique !) Enfin, bon. Bonne lecture malgré tout !
Loursa : woaw la review ! Bon, si tu as lu le chapitre ci-dessus, tu as dû comprendre que je ne vais en fait pas explorer les années Basilik, Azkaban, Coupe de Feu et Ordre du Phénix. Je vais m'intéresser plus particulièrement aux années Sang-Mêlé et Reliques… Sinon, j'en ai pour la vie entière à écrire cette fic… Et j'ai effectivement plus envie de me concentrer sur les personnages moins principaux qu'Harry, Ron et Hermione, disons, l'histoire parallèle que je me permets d'inventer… Gabrielle n'interviendra que très peu, effectivement. Pour la fin du « film », non, ça n'ira pas jusqu'à l'orgie. Je compte m'arrêter sur Viktor – expliciter sa décision d'entrer dans le Clan sera, je pense, la fin du « film » (mais pas forcément la fin de la fic…) Bon, j'en ai trop dit. Bonne lecture et merci encore pour tous tes compliments !
Marion : eh bien… désolée, je le sais, on me le dit tout le temps, mes chapitres sont toujours trop courts… Et pourtant, ils sont plus longs que les chapitres du Clan Talos. Enfin. Voici la suite du procès, et au prochain chapitre, on passe aux choses sérieuses. Bonne lecture !
Faenlgiec : Waouh. J'ai vu la flopée de reviews sur le Clan Talos (presque en direct), et maintenant, les reviews sur le Clan Talos : Merci ! Tu as fais exploser mes compteurs reviews !
Je t'avoue : j'ai abandonné les calculs sur le ratio mariage/divorce. Rien ne fonctionne là-dedans de manière intuitive – et lorsque tu parles d'appliquer les intégrales pour résoudre le problème : au secours !
Et pour ta dernière review : Talos ne devrait pas accepter de réduire les gens aux événements importants qui l'ont marqué : oui, c'est vrai. Mais le rite utilisé par les Langues-de-plomb est pour moi un rite mixte (besoin de bougies manufacturées et d'un écran/toile), donc on peut un peu tordre les principes de Talos.
En tout cas, merci pour toutes tes reviews, et j'espère que la suite te plaira. Bonne lecture !
Narutoblade : mangera-t-elle sa baguette ou son chapeau ? Ou les deux ? Réponse… pas tout de suite. Pour le moment, on continue avec le Jugement ! Bonne lecture !
TheTwincess : merci pour le compliment. Voici la suite du Jugement – pour l'instant, nous ne verrons pas les sentiments des familles des membres du Clan. Bonne lecture !
