Métamorphose
Chapitre I : William Turner - trois mois plus tard
« M. William Turner, dit Elizabeth, si vous ne me dites pas immédiatement où allons-nous, je vous jure que... »
- Que va-t-il m'arriver, se plaignit Will d'une voix pleine d'ironie, au secours ! Elizabeth Swann m'attaque ! »
C'était une très belle journée d'automne. Octobre écoulait ses jours et en Angleterre l'automne étendait sa prise sur tout le pays. Cependant, Will et Elizabeth pouvait encore profiter des doux rayons du soleil.
Quelques semaines plus tôt, ayant annoncé leurs fiançailles, Will et sa compagne avaient décidé de passer un petit mois en amoureux en Angleterre. En effet, les Caraïbes, bien que colonisées avec beaucoup de moyens, étaient arriérées du reste du monde. Alors les deux tourtereaux s'étaient offert un séjour en Angleterre. Elizabeth y referait sa garde-robe avec les nouvelles tendances du moment et Will pourrait discuter avec d'autres forgerons, profession beaucoup plus répandue sur ce continent.
Mais ce matin-là, Will avait réveillé Elizabeth avec un petit sourire aux lèvres et un foulard noir. Alors que sa compagne émergeait difficilement des brumes du sommeil, Will avait plaqué sur son visage le foulard, cachant ainsi sa vue et achevant assez brutalement de réveiller la jeune femme.
Au début, Elizabeth avait été étonnée de la hardiesse de son mari. Ordinairement, Will était d'un caractère plutôt réservé tandis qu'Elizabeth en faisait ce qu'elle voulait.
Ensuite, au fur-et-à mesure que s'écoulait la journée, Elizabeth avait commencé à être légèrement agacée. Will se montrait peu bavard, et il avait fait monter sa compagne sur un carrosse. Il refusait obstinément de lui révéler leur destination.
La journée s'écoula ainsi. Elizabeth somnolait par à-coups et Will attendait patiemment la fin du voyage. La nuit tombée, le trio incluant le cocher arriva aux abords d'un petit village de la banlieue londonienne. Ils s'y arrêtèrent pour se reposer.
L'auberge où ils avaient réservé n'était qu'un petit établissement confortable mais aux dimensions réduites. Ils y passèrent la nuit calmement, à côté de l'âtre de la cheminée qui les empêchait de sentir la fraîcheur des nuits.
Le lendemain Elizabeth pu enlever son bandeau et ainsi admirer le paysage. Les arbres perdaient leurs feuilles, et les roues du carrosse faisaient entendre des crissements continus aux abords des bois.
Le cocher avait été congédié par Will le matin même et c'était l'apprenti forgeron qui tenait les rênes, activité qui surprenait Elizabeth. Elle avait plus l'habitude de voir son fiancé devant un four ou même sur un bateau. Lui qui bafouillait à chaque fois qu'il rencontrait la haute société de Port Royal montrait à présent une remarquable assurance.
« Will, dit Elizabeth, je t'aime beaucoup et tout ça, mais j'aimerai vraiment savoir où allons-nous. Tu sembles changé depuis notre départ. Tu es plus assuré, et toi qui craignais sans arrêt pour ma sécurité tu m'emmènes au fin fond de la campagne anglaise, alors que tu n'es jamais venu ici. »
- Elizabeth, répondit-il, je sais que tu m'aimes. Je m'en contenterai. Quant à notre destination... et bien, nous allons dans les bois. De très jolis bois. Les alentours sont un peu comme maintenant mais tu verras, l'intérieur est magnifique. Il y a même une ville. Tu verras ! »
Sur ces paroles énigmatiques, Will se retourna et continua de contempler le paysage vaste et silencieux.
Will se tenait droit et portait des bottes de cuir neuves, sûrement achetées à Londres. Pourtant, Elizabeth ne se souvenait pas de l'avoir vu les acquérir.
Il portait également une magnifique épée ouvragée, fruit de nombreuses heures de travail dans la forge étouffante. Le pommeau était bleu marine, entrelacé de fils d'or et la garde reluisait, étincelant. La lame n'était cependant qu'une pâle copie de ce qu'était celle forgée pour le Commodore Norrington, pour laquelle Will s'était véritablement surpsassé.
Les deux tourtereaux traversaient une forêt de bouleaux qui projetait sur eux des éclats d'or, car les feuilles reflétaient la pâle lumière du soleil qui peinait à traverser l'épaisse couche de nuages.
Elizabeth, à l'intérieur du carrosse, serrait frileusement une couverture contre sa poitrine. La brume descendait sur eux en cette heure matinale, l'air ambiant devenait vraiment froid et Elizabeth rejetait un souffle de vapeur lorsqu'elle expirait.
Will arrêta soudain le carrosse. Sautant prestement à terre, il ouvrit la portière et tel un gentleman présenta sa main droite à Elizabeth pour lui permettre de descendre.
« A partir de maintenant, dit Will, tu ne me lâcheras plus la main. Ça commence à devenir dangereux par ici. Il peut y avoir des loups. »
Tout en formulant ses recommandations, Will plongea ses yeux dans ceux d'Elizabeth. Elle en eut le souffle coupé, l'ancien Will, le timide, n'aurait jamais osé un instant comme celui-là. Elle se sentait perdre pied, luttant pour ne pas être emportée par la vague dévastatrice des yeux de son fiancé. Ils la dévoraient de l'intérieur, et Elizabeth sentit une grande flamme dans sa poitrine grandir près de son cœur. Les yeux envoûtant de Will de rapprochaient dangereusement d'Elizabeth. Elle voulut reprendre son souffle, n'y parvint pas, et se sentit glisser et se perdre dans la contemplation du regard clair et magnétique de Will.
A ce moment, il dut sentir que quelque chose n'allait pas car il battit des paupières et rattrapa Elizabeth qui glissait le long de la portière.
« Elizabeth, je t'en prie, réveille-toi ! »
A l'écoute de sa voix, Elizabeth reprit le contrôle de son corps et frissonna longuement, comme si elle venait de tomber dans de l'eau glacée.
« Hum, s'inquiéta Will, je ne sais finalement pas si c'était une bonne idée de t'amener ici. »
- Oh non, Will, je... j'ai découvert quelque chose en toi aujourd'hui.
- Quelque chose de grave ? Ne veux-tu vraiment pas rentrer ? Tu ne m'as pas l'air dans ton assiette.
- Non, pas du tout ! Je... j'ai juste perdu connaissance. Mais ce n'est rien. Je me sens déjà mieux. Regarde, je peux déjà marcher. »
Elizabeth fit trois pas chancelants et elle manqua de tomber, rattrapée une nouvelle fois de justesse par Will.
« Non, Elizabeth, ça ne va pas. »
A ce moment-là, comme un mauvais présage, une nuée de corbeaux traversa le ciel en croassant. Le soleil profita de ce moment pour percer la voûte nuageuse et le rayon tomba exactement sur Will, éclairant ses yeux étranges. Elizabeth se sentit une nouvelle fois défaillir.
« Elizabeth ! Reviens-moi ! »
L'ancien Will n'aurait également pas eut ce ton impérieux qui trancha dans l'esprit embrumé de sa compagne. Elle revint au présent, tout en tâchant de ne pas regarder les yeux de son fiancé.
« Elizabeth ! Tu ne vas pas bien. Qu'ai-je donc avec mes yeux ? Pourquoi t'évanouis-tu quand tu me regardes ? »
- Will, tu... tu... as les yeux bleus !
Will sembla absent pendant un court instant, puis il revint à lui-même. Il s'écarta d'Elizabeth qui avait un sourire absent sur le visage et qui le perdit soudainement.
Il s'appuya contre la voiture, et fronça les sourcils. Il se passa la langue sur les lèvres, leva la tête et regarda Elizabeth. Même de là elle pouvait apercevoir l'éclat brillant qui passait de temps à autres dans le regard profond et un peu triste de son mari.
« Elizabeth. Je ne suis pas censé avoir les yeux bleus. »
Elizabeth déchanta, chancela, mais tint bon. Elle remplit une écuelle d'eau, puis elle s'avança vers son mari, avec précaution, pour passer la main dans ses cheveux châtains parsemés de mèches blondes.
« Will. Tu vas aussi me dire que tu n'as pas les cheveux châtains ? Et comment se fait-il que tu aies des mèches blondes ? »
William Turner tordit le cou pour apercevoir ses mèches. Affichant un air circonspect, il examina son reflet dans l'écuelle et soupira.
« Je n'ai normalement ni les yeux bleus ni de mèches blondes. Ecoute-moi, Elizabeth. Je dois te parler. C'est très important. Allons un peu plus loin dans les bois. »
Cette dernière remarque surprit Elizabeth mais elle ne dit rien. Ils prirent leur paquetage et s'éloignèrent de quelques centaines de mètres dans la forêt de bouleaux. Les feuilles dorées s'envolaient gracieusement et retombaient. L'atmosphère était irréelle. On n'entendait que les bruits de pas d'Elizabeth, les pieds de Will ne faisant étrangement aucun bruit. Puis ils s'assirent dans une petite clairière emplie de feuilles mortes. Il fut pris d'un long frisson, baissa la tête et sa fiancée vint l'entourer de ses bras, le consolant comme une mère et elle caressa doucement son visage. Il était pris de sanglots silencieux. Quand elle leva sa main, elle perlait de larmes.
Au bout d'un long moment, à en juger par l'inclinaison du soleil dans le ciel, Will prit la parole d'une voix hésitante. Ses yeux devenaient de plus en plus bleus et de plus en plus tristes.
« Depuis que j'ai aidé le Capitaine Jack Sparrow à s'enfuir, je ne suis plus le même. Je ne sais pas pourquoi ni comment. J'ai l'impression qu'une autre personnalité vient en moi. J'avais déjà vu ces mèches, au début je pensais qu'elles étaient blanches et que je devenais vieux mais...
- Tu n'as pas vingt-cinq ans !
… mais elles ont blondit et il y en a de plus en plus. Mes yeux ont bleuis, mais je pensais que j'étais victime d'hallucinations parce qu'avec tout le temps que tu passais avec moi tu n'as rien vu...
C'est vrai ! s'exclama Elizabeth, pourquoi n'ai-je rien vu ?
Je crois que dès que tu me voyais, tu me sautait dessus et tu m'embrassais, répliqua Will, faussement badin."
Les larmes dans ses yeux contrastaient avec le ton de sa voix.
« Et puis, après, il y a eu ces rêves. C'était des rêves agréables, heureux, et je baignais dans une douce brume de bienfaisance. Je rêvais de bois dorés comme celui-ci, d'une immense maison de pierre avec des arcades, de rivières et de torrents... Et le plus marquant a été celui d'un homme aux cheveux blonds, dans une magnifique forêt pleine de sons, de lumière, d'odeurs, plus que je n'aurais pu normalement sentir. Mais le plus étrange était qu'il avait des oreilles pointues.
- Un lutin ? C'est une créature fantastique !
- Non. C'était un Elfe. Il m'a regardé longuement, et il m'a dit « Enfin, fils, je te retrouve. » Après il a dit qu'il se nommait Thranduil. Puis le rêve a changé, et j'étais enfant, j'avais de longs cheveux blond et un arc dans le dos. Ce Thranduil est revenu, mais il avait une expression beaucoup plus douce et il m'a souri. Il m'appelait.
- Ton père ne s'appellerait pas Bill le Bottier ? »
- C'était un rêve... Et maintenant je suis empli de douces visions de bois et de forêts, de loups et de biches, de papillons et de clairières. C'est tellement beau mais en même temps ça me donne une terrible impression de nostalgie. J'ai aussi l'impression que je ne suis pas entier. Comme s'il me manquait une moitié oubliée dans les bois. C'est vraiment étrange. Je me suis mis à me transformer petit à petit jusqu'à ce voyage.
A partir de ce moment la transformation en moi s'est accélérée. Tel que tu me vois je suis encore un peu William Turner le forgeron, mais en dedans c'est différent. Tu trouves que j'ai changé et tu as raison. C'est comme une autre personnalité s'était emparée de mon corps, et que deux différentes consciences cohabitaient en moi. Je deviens un autre, et si je m'enfonce plus profondément dans les bois ce ne sera plus moi que tu verras. Regarde, dit-il en caressant ses propres cheveux, maintenant ils sont de la même couleur que les tiens. »
Il soupira, et fut pris d'un nouveau long frisson qui remplit ses grands yeux à présent bien bleus de larmes, de tristesse et de douleur, douleur de perdre Elizabeth et douleur de se perdre soi-même.
Ses oreilles pointaient maintenant hors de sa chevelure blonde mais encore un peu terne. La nuit n'allait pas tarder s'étendre sur le pays mais Elizabeth resta assise à tenir le bras de Will - était-ce toujours Will ? - qui était parcouru de sanglots.
« Je ne sais pas ce qu'il va m'arriver, je sens que je vais me perdre comme toi tout-à-l 'heure en regardant mes yeux. Je vais forcément perdre mais je crois je me souviendrais éternellement de toi, c'est une métamorphose, pas un remplacement n'est-ce pas ? »
Il avait le ton d'un petit garçon qui ne cherchait qu'à être rassuré.
« Oui, dit Elizabeth, tu te souviendras de moi. »
Will fut pris d'une crampe plus longue et plus importante que les autres et il hurla, libérant toute la puissance qui bouillonnait dans son corps et qu'il essayait de contenir depuis plusieurs mois déjà.
« Elizabeth ! Je me perds ! »
Ne sachant que faire, Elizabeth l'embrassa fougueusement, comme elle ne l'avait jamais fait et comme elle ne le fera sans doute plus jamais. Will sembla aller mieux.
« Désolée, s'excusa-t-elle, penaude, je voulais juste que tu te souviennes de moi. Il n'y a que toi qui m'aimes, pas l'autre ? »
- C'était une excellente idée. Un souvenir que je garderai de toi dans l'autre monde. Et non, l'autre ne te connaît pas. »
Il fut pris d'un nouveau frisson, moins fort cependant que l'autre précédemment.
« Quel autre monde ? »
Will ne répondit pas, se contentant de fixer la forêt en fronçant les sourcils.
« J'entends quelque chose. Un son de clochettes tintinnabulantes. Elles m'appellent. Elles me guideront.
Elizabeth commençait à en avoir assez, elle avait froid et faim, et de plus elle n'entendait rien.
« Will, dit-elle, j'ai l'impression que tu dois te lever et aller dans cet endroit que tu voulais me montrer. Tu te sentiras mieux, je pense. »
- Ce n'est pas moi qui voulais te le montrer, dit Will avec une horrible grimace de souffrance, c'est l'autre. » Malgré tout il se leva et continua son chemin en direction des clochettes au timbre argentin.
Ses yeux papillonnaient sans cesse, comme s'il n'arrivait plus à faire la mise-au-point, et finalement il les planta dans ceux d'Elizabeth, et elle sentit une larme couler sur sa joue. Ce n'étaient pas les yeux de Will. Il lui sembla apercevoir une lueur commune aux yeux du Commodore Norrington quand il la regardait. Le Commodore l'aimait, c'était un amour à sens unique et il en souffrait horriblement.
Will détacha maladroitement son épée.
« Elle ne me servira plus à rien désormais. Là-bas ils n'en utilisent pas des comme ça. Je dois aller dans cette forêt, la Fleur de Rêve, sinon l'autre me rongera jusqu'à ma mort. Il veut y aller et je dois me soumettre à son désir. M'accompagneras-tu ? »
- J'irais jusqu'au bout du monde pour toi. »
Ils marchèrent longuement. Will qui n'était plus vraiment Will ouvrait la voie et il semblait voler. Lorsqu'Elizabeth s'arrêta, épuisée, il la prit dans ses bras et courut comme il n'avait jamais couru. Ses sens étaient multipliés, il voyait loin, dans le noir, il n'avait plus des yeux d'humains, mais d'Elfes.
Il courait comme si sa vie en dépendait, ce qui était d'ailleurs le cas, et il continua jusqu'à ce que le jour se lève. Elizabeth Swann, la rebelle, fougueuse pirate, s'endormit dans ses bras comme un petit faon inoffensif.
La nuit finit enfin par s'en aller. Will était épuisé par l'effort qu'il avait dû fournir. Les arbres grandissaient, devenaient immenses. L'atmosphère était de nouveau irréelle, les feuilles continuaient de tomber mais elles venaient de plusieurs centaines de mètres de hauteur. Puis ils passèrent une arcade de poussières dorées et le soir se fit de nouveau.
Elizabeth se réveilla et ses yeux s'arrondirent devant le spectacle qu'elle voyait. De hautes maisons perchées en haut des arbres centenaires les dominaient. Une triste mélopée résonnait. Le lieu était religieux, et des Elfes s'affairaient, gracieux, çà et là. Mais la plupart étaient amassés devant une allée de pierre qui montait sur une colline. Sept voyageurs attendaient patiemment devant un escalier de pierre. Il y en avait cinq qui étaient plus petits que les autres. Derrière se trouvait un petit palais, qui n'appartenait pas du tout au monde d'Elizabeth. De la mousse recouvrait de longues plages vert sombre, offrant un tapis à qui voulait se rouler là.
Will y déposa Elizabeth. Puis il grogna, et elle vit à quel point il avait changé. A présent le blond de ses cheveux éclatait, ses sourcils étaient plus doux, son visage était plus jeune. Il était plus élancé, plus mince. Il était Will et quelqu'un d'autre.
Son visage était crispé. Il chantonnait doucement dans une belle langue étrangère qui sonnait agréablement aux oreilles d'Elizabeth.
« Ne m'oublie pas, dit Will, et quand tu verras que je serais seul, approche-moi et parle-moi. »
Elizabeth pleurait, à présent, car son Will était parti, et l'autre le remplaçait.
« Je t'avais dit à quel point c'est beau. » La voix de Will était simple et belle, harmonieuse et calme, mais aussi d'une tristesse infinie. Elle ne savait comment tant d'émotions pouvaient transparaître en une voix.
Elizabeth ne put refouler ses larmes. Elle se leva, se dressa sur la pointe des pieds et l'embrassa légèrement, comme s'il était une statue de verre et allait se briser à tout instant.
« Au revoir, William Turner, dit-elle, j'ai eu beaucoup de plaisir en votre compagnie. »
Il eut un dernier sourire, puis s'immobilisa, légèrement penché en avant, tel un jeune arbre dans une nuit sans vent. Une lumière l'auréola.
« Tant que je suis un tout petit peu Will, sache que l'autre se nomme Legolas. »
Puis Will disparut tout à fait et Legolas s'élança vers la Compagnie qui criait son nom.
Elizabeth Swann le regarda courir d'un pas léger vers les autres qui l'attendaient et semblaient heureux de le retrouver. La dernière chose qu'elle pensa était qu'il portait un arc, des flèches et qu'il avait changé d'habits, puis elle sentit le monde tourner autour d'elle et tout devint noir.
Partie II : Legolas Greenleaf
Mes souvenirs de ma période d'humain sont flous, comme si un voile avait été apposé devant mes yeux. Les humains sont si fragiles, si lents, que si je devais retourner dans le corps qui était mien pendant vingt-trois ans, je crois que je ne survivrais pas. Mais je vais me replonger dans ma mémoire pour raconter ce que je ressentais. Contrairement à ce que je pensais, Will n'est pas tout à fait parti.
C'est un étrange sentiment que de se retrouver dans un corps qui n'est pas à soi. Tout au long de ma transformation, tandis que je perdais progressivement le contrôle de moi-même, au profit de l'autre, il y avait de longs moments où j'étais absent, et devant la forge si familière je restais désarmé, ne sachant comment utiliser cet étrange instrument. Il y a quand même des avantages à devenir un Elfe. L'autre était plus assuré que moi. Quand Elizabeth me parlait, je savais exactement que répondre pour nous faire plaisir à nous deux. Elle partait alors dans de longs rires, et elle était belle, si belle, que je ne pouvais m'empêcher de rire à mon tour. Nous avons passé là les plus belles semaines de mon existence, entre forêts et mer, entre rêve et réalité. Je commençai à peine à faire mes rêves particuliers et la transformation physique ne me faisait pas mal. Pas encore. Ma vision de nuit égalait celle des chats, et mes pensées, lorsqu'elles m'appartenaient, étaient claires et non embrouillées comme autrefois.
Le déclic s'est produit peu avant l'annonce du voyage. Les moments d'absence se faisaient de plus en plus nombreux. A vrai dire, j'étais encore présent mais ce n'était pas moi qui agissais, et je restais là, emprisonné dans mon propre corps, à contempler mes yeux et mes cheveux. C'était très pénible.
Lorsque nous étions ensemble dans la forêt, Elizabeth et moi, la douleur me déchirait tellement que je regrettais d'être conscient, que l'autre n'eût pas pris possession de moi. Il ne le faisait jamais en sa présence. Je crois qu'il était gêné !
Je voyais des éclairs rouges traverser le ciel. Des étoiles obscurcissaient ma vision par moment de leur scintillement intense. Aucune image bienfaisante de papillons ne m'apparaissait alors. La voix d'Elizabeth se faisait lointaine et des centaines d'échos résonnaient à mes oreilles. Ma propre voix se faisait étrangère. Contrairement à ce que je lui disais, je ne me perdais pas du tout, mais je me mourais véritablement. La vie s'échappait de mon corps alors que le salut se trouvait à plusieurs dizaines de lieues ! Rien en comparaison de ce qui me séparait quand j'étais aux Caraïbes !
Quand je suis enfin entré dans la Lothlorien, j'ai senti un grand poids partir de mes épaules. Je me sentais beaucoup mieux.
A partir de ce moment-là, des souvenirs mi elfes mi humains interviennent. Je chantais dans ma langue natale de Mirkwood des odes à la beauté d'Elizabeth. « L'autre », auparavant synonyme d'étranger, faisait partie de ma personnalité. Je vois ce court moment aussi clairement que je vois le Porteur de l'Anneau à présent saluer la Dame de Lorien.
Et Will est parti à jamais. Il ne reviendra plus en tant que tel. O William, je devrais te composer un hymne, toi qui étais moi pendant ces merveilleuses années. Mais cela devrait impliquer que j'accepte son départ, chose que je ne peux faire pour l'instant. Il fait partie de moi, impressions fugaces de villes de Caraïbes, instants volés avec Elizabeth (volés pour elle, Will avait tout son temps), et bien sûr la familière forge où j'ai… où il… Je ne sais pas quelle personne utiliser, pour décrire cette personnalité. Elle était moi, puis je suis arrivé… C'est tellement compliqué de discerner où s'arrête William Turner et où commence Legolas Greenleaf.
Cette forge, en tout cas, a été le théâtre de nombreux événements dont l'arrivée de Jack, le Capitaine Jack Sparrow. Je me rappellerai à jamais sa démarche hésitante, ses réflexions enfumées et ses dreadlocks.
Il y a des choses que j'ai connues et qui n'existent pas en Terre du Milieu. Comme les dreadlocks, que je viens de citer, ou les fusils et autres armes à poudre.
Il y a aussi quelque chose d'étrange. Avant c'était si clair, mais depuis que Will et Legolas ont fusionné, je ne sais plus le décrire. Oui, je parle de mes sentiments envers Elizabeth Swann, fille du Gouverneur de Port Royal.
Will l'aimait, il n'y a pas de doute. Legolas ne la connaissait pas, aucun doute non plus. Mais moi, que dois-je penser ? Devrais-je lui annoncer que je ne l'aime plus ? Car elle est venue avec moi en Lorien, la brave fille, elle m'a beaucoup aidé, et maintenant lui jeter à la figure qu'elle a fait ça pour rien ? Ou la laisser faire, ne rien lui dire, et être gêné si elle m'embrasse ? Que faire ?
Je pourrais aussi m'arranger pour ne pas la rencontrer, mais il ne faut pas oublier qu'elle n'est pas dans son monde ici. L'Elfe en moi a dû attendre la Lothlorien pour être entier. Elle, elle est forte et elle a supporté la barrière immatérielle entre les deux univers. Mais ici elle s'affaiblira, et deviendra si instable qu'à son retour elle se désagrégera instantanément en passant la Porte de Poussières d'Or. Ou alors elle restera et elle mourra à petit feu, agonisant pendant des mois, et je ne peux imaginer accompagner le Porteur de l'Anneau étreint du remord d'avoir tué une si belle jeune fille, une fleur à peine éclose.
Il y a une centaine d'autres possibilités, jouant avec les sentiments qui me traversent. Il se peut que, déchiré entre l'Elfe et l'Humain, je meure en la voyant ! Que faire ?
Je deviens égoïste. De moi dépend la survie de milliers de gens en Terre du Milieu. Ce ne sont pas les deux petites personnes que sont Elizabeth et moi qui doivent changer la donne. Je dois me concentrer sur ma route, ma mission, donner toutes les chances de vaincre le Seigneur Ténébreux au Porteur de l'Anneau.
Je ne peux continuer. Je ne sais que faire. Et personne ne peux m'aider. Mithrandir est tombé dans la Moria.
Finalement, je voudrais mourir, moi aussi. Ce millier d'années si calme troublé par cette passion si stupide… non, si humaine. Et je ne suis pas humain. Je suis un Elfe.
Non, je dois rester en vie. Pour tous les autres gens qui ont des problèmes plus graves que moi. Les mendiants qui meurent de faim, les femmes seules qui élèvent leur enfant, ou même le Porteur, si seul, dans l'incommensurable tâche qu'est de détruire l'Anneau. Et pour mon père, qui m'a chéri, qui a fait de moi ce que je suis. Et lui aussi a dû le faire seul, je n'ai jamais connu ma mère. Galadriel nous offre l'hospitalité. Elizabeth est toujours allongée sur l'herbe, là où je l'ai laissée.
Je tente le coup. Je vais la voir.
Je vous préviens tout de suite - c'est le plus long chapitre de la fic.
