Métamorphose
Chapitre 5 : Legolas
La longue nuit s'achève enfin. J'ai mal, parce que le combat intérieur qui fait rage me tue. Et mourir, ce n'est pas du tout agréable.
La Dame de Lorien en personne ôte l'étoffe noire qui recouvrait ma cage.
« Alors, dit-elle, t'es-tu calmé ? »
Dame Galadriel possède un visage troublant. On ne sait jamais si elle vous veut du bien ou du mal. Mais tous les printemps que j'ai vécus ont porté leurs fruits, et même si la jeunesse insouciante de Will confond mes pensées, j'arrive néanmoins à déchiffrer ses expressions faciales. Elle baisse les yeux sur ma dextre scarifiée et a une petite grimace de dégoût. Cependant elle se reprend rapidement.
« Je crains pour ta santé mentale. Depuis quand les Elfes se mutilent-ils ?
Je mets quand même un instant avant de répondre, car elle m'a parlé en langage elfique. Et, encore à cause du Will en moi, je n'ai plus l'habitude de cette langue qui est pourtant mienne depuis tant d'années.
« Ce n'est pas de ma faute si je suis ici, je réponds. Je ne lui ai rien fait. Elle a crié pour rien. Et je vais très bien, merci. »
Le Will en moi commence sérieusement à m'agacer. La sagesse qui m'est coutumière m'a une fois de plus fait défaut, à un moment où le péril me guette. Je me fais l'impression d'un petit garçon gâté, moi qui ai passé l'âge de l'enfance depuis tellement longtemps que mon innocence me semble irréelle.
« J'ai déjà rencontré ton père, me dit-elle en me scrutant de son regard pers. Il ne te ressemble en aucun cas. Du moins en ce qui concerne la qualité du langage. »
Galadriel se doute de l'étrangeté de mes propos, elle qui a l'habitude des discussions empreintes de sagesse avec des Elfes renommés. Elle voudrait que je réagisse, en me lançant des piques pour avoir une bonne raison de me replonger dans la longue nuit noire. Je contrains ma partie elfique de reprendre le dessus avant de commettre une irréparable erreur.
« J'honore mon père car il est raisonnable et juste. Il règne avec sagacité sur mon pays, et résout les conflits avec sang-froid et bonté. Sa magnanimité est connue à travers toute la contrée, et elle a malheureusement permis la fuite de ce misérable petit avorton de Smeagol. »
Pauvre Smeagol. J'ai eu maintes fois l'occasion de le rencontrer. En vérité, c'est Mithrandir qui nous a conseillé de le laisser en vie.
« O Dame Galadriel, je parle à vous comme à un Seigneur, ce que vous êtes, mais aussi comme à une personne de rang hautement supérieur au mien. Ne pourrions-nous pas délaisser les formules formelles de courtoisie et adopter les coutumes qui nous sont propres ? »
Je tente le tout pour le tout. Il me faut la confiance de la Dame, car je projette de lui faire part de mon récit, cette aventure qui m'a conduit jusqu'ici avec une pauvre fille à moitié folle.
« Non, me répond-elle en me transperçant de son regard acéré. Tu es dans une cage et je suis sur un trône. Il y a supériorité. »
« Dame Galadriel, dis-je. Si vos honorables oreilles acceptent de m'écouter, je serai flatté de vous conter mon histoire. »
Galadriel est piquée par la curiosité et elle accepte. Je commence mon récit, qui prend plusieurs heures, et je ne lui épargne rien. Je ne fais appel à Will que pour ses souvenirs, sinon je formule mes phrases avec adresse, et l'Elfe en moi ressurgit. Cela me fait du bien et je commence à me détendre.
Ma voix est fluide et posée, et mon histoire semble captivante au point que le Dame écoute avec une attention redoublée lorsque je m'étends sur la douleur de ma transformation.
Je déroule les faits sans interruption, mais sans monotonie non plus. Ma vie en dépend, car je ne veux retourner dans les sombres limbes où je me morfonds. De plus, elles ont un amer goût de Mordor.
Galadriel acquiesce imperceptiblement lorsque je lui fais part de l'émerveillement d'Elizabeth devant la Lorien. Nous autres de Mirkwood ne sommes en aucun cas sous l'emprise de la flatterie, et il me semblait que c'était le cas pour tout le Beau Peuple, mais elle succombe pour ainsi dire aux bassesses de ce monde. Un léger soupçon de culpabilité flotte en moi, car l'auteur de cette involontaire flatterie, c'est moi.
« Dis-moi, me demande-t-elle quand j'ai fini, si je comprends bien, il y a un moment où il y a deux Legolas ? Celui de la Communauté, et celui issu de la transformation de Will ?
- Non, pas exactement. La barrière qui séparait mes deux personnalités est si impénétrable que même l'esprit le plus aiguisé ne peut en décrypter la teneur. Toujours est-il qu'à l'instant de l'arrivée de Will devant la Porte entre les Mondes, bien qu'il fût presque totalement sous l'emprise de Legolas, il était encore Will. Cette explication clarifie les choses. »
Je crois que je l'ai vexé en insinuant une nouvelle fois involontairement qu'elle n'a pas l'aptitude de compréhension nécessaire car elle se tait. Elle se relève en me toisant de toute sa hauteur, puis elle ramasse l'étoffe noire - je crains le pire ! – et prend congé dignement avec la noble allure d'une Reine.
Je suis de nouveau seul, mais les ténèbres qui commençaient à m'être familières ont cédé leur place à la douce atmosphère de la Lothlorien. Je suis par terre, sur un tapis de mousse et la plus proche des demeures sylvestres se trouve à un jet de pierre elfique. A ma gauche coule une petite fontaine au rebord d'un blanc éclatant. L'eau se jette dans un petit ruisseau qui donnerait au lieu le charme nécessaire pour adoucir le plus dur des Orcs si je n'étais pas retenu prisonnier là, entravé par la cage qui est solidement fixé au sol par des liens indestructibles.
J'observe mon bras d'un air abattu. Je ne sais pas pourquoi j'ai fait ça. Mon membre ne semble pas infecté, mais il n'en est pas loin. Je pose délicatement les lèvres sur les coupures, et, retenant un gémissement, je suce le sang qui suinte. Ma salive apaise la brûlure et je sens la tension dans mes muscles se relâcher, petit à petit.
Mes pensées dérivent dans mon esprit, et j'en viens à un fâcheux sentiment de honte. Qu'ai-je donc fait à Elizabeth ? Où se situe-t-elle ? Est-elle prisonnière ?
Pourquoi diable Will s'en est-il épris ? Elle m'a attiré tant de soucis ! La pensée m'accable qu'elle ne peut communiquer avec les Elfes et mes compagnons, ne parlant ni le westron, ni le sindarin ni le quenya.
