Métamorphose

Chapitre 6 : Aragorn

Je l'ai vu. Il est majestueux, et sons allure princière contraste avec la cage exiguë. Je ne sais pas comment il fait pour donner l'impression qu'il se tient sur un trône alors que ses longues jambes sont repliées, faute de place. Lorsqu'il m'aperçoit, son visage se fend d'un sourire amical mais légèrement triste.

« Ah, Elessar, Elessar, me dit-il, vois dans quel position je me trouve à présent ! J'ai tant insisté pour traverser la Lorien, admirer la magnifique Caras Galadhon, et on m'enferme dans une cage ! »

- Mon bon Legolas, dans quel pétrin t'es-tu mis ? »

A ces mots la figure de mon compagnon se décompose.

« Cela m'est difficile d'en parler. Mais as-tu des nouvelles d'Elizabeth ? La fille qui était … avec moi. »

« Oh ! Elle est calme depuis hier. Nous la nourrissons de lembas et d'eau. Elle reste immobile dans son lit, et elle fixe le plafond sans un mot. Mais quand tu es parti de sa chambre, il y a une semaine, elle était comme possédée. Tu l'as entendu. Elle hurlait et se débattait, mais nous – enfin, les Galadhrim l'ont aisément maîtrisée. Elle est fine, et elle a un appétit d'oiseau. »

Nous restons un petit moment à nous regarder l'un et l'autre. Je m'assieds, fatigué du poids de notre mission, et la mousse verte m'a l'air tout à fait confortable.

Legolas a un beau visage elfique, je ne peux m'empêcher de penser que je n'atteindrais jamais la raison qui est sienne. Pourtant, il a l'air si jeune à côté des seigneurs Elrond et Galadriel. Il reflète une impression de fraîcheur agréable, malgré son front plissé et ses sourcils froncés.

Un côté des Elfes des plus troublant est que leur apparente jeunesse cache une pensée vieille et profonde. Il a beau avoir l'air d'avoir vingt ans de moins que moi, il en a au moins vingt siècles de plus.

Au bout d'un moment je me décide à parler, ne désirant pas perdre mon temps à contempler un prisonnier, fût-il un Elfe et l'un de mes compagnons de surcroît.

« Dame Galadriel nous a raconté, à nous la Communauté ton histoire. »

J'ai donné à ma voix une inflexion destinée à lui faire comprendre que j'aimerais bien en apprendre plus sur ce qui l'a conduit jusqu'à cette prison. Il saisit car il baisse la tête et soupire. Je me morigène intérieurement : il m'a dit que cela lui en coûtait d'évoquer un sujet étroitement lié. Alors je suis surpris quand j'entends sa voix, simple murmure dans le glouglou de l'eau de la fontaine, mais franche et assurée il n'avait aucune raison d'élever le ton, et il ne l'a pas fait.

« Ma fiancée Elizabeth aimait et aimera toujours son ami d'enfance le forgeron William Turner. Je lui ai fait croire, quand j'étais encore lui et qu'il était moi, que mon propre amour disparaîtrait après la fin de la transformation. Mais moi-même en étais convaincu. Alors elle en veut à Legolas parce qu'elle pense qu'à cause de cet « autre », elle a perdu son amour. Elle croit que toute passion s'est éteinte en moi. Et la vérité est toute autre, mais elle ne le sait pas, et si elle continue comme ça elle ne le saura jamais. »

Ses dernières paroles se sont brisées dans l'atmosphère feutrée de la clairière, et je le sens à bout de force après cet éprouvant combat intérieur. J'incline pensivement la tête.

« Alors, tu as séduit cette pauvre jeune femme et elle est devenue folle à cause de toi ?! » Je raille, mais je sais qu'au fond de lui mon ami Elfe est détruit.

« Le pauvre Will n'a pas vraiment eu de chance. Elizabeth était à un rang supérieur à lui, et elle le manipulait sans se rendre compte qu'elle n'assouvissait que ses propres intérêts, au détriment de ceux de Will. Elle s'arrangeait pour le convier à des réceptions pour danser avec lui, ne songeant qu'à son bonheur personnel, sans que jamais la pensée ne lui soit venue à l'esprit que Will ne se sente pas à l'aise au milieu de toutes les grandes gens de Port Royal. Il était méprisé, lui, le petit forgeron parmi la noblesse et l'aristocratie caractéristique à ces réceptions. Mais Will n'osait rien dire. Il la laissait faire, se disant que seul le bonheur de sa jeune amie comptait, et méprisant le sien. Elle était riche il était pauvre c'était un parfait conte de fées pour tout observateur extérieur un tant soit peu convaincu de la supériorité des nobles. Et ces gens sont foisons à Port Royal. Personne ne pouvait se rendre compte de son petit jeu. La vie de Will a failli être entièrement gâchée. Mais il l'aimait trop pour s'en rendre compte, et je ne puis le comprendre. C'est une passion humaine, Elessar. Je ne suis pas humain. Et toi, la comprend-tu ? »

Le discours de Legolas est empli de vérité. Que dire ?

« Mon bonheur personnel est celui de la Communauté, et par conséquent celui de tous les habitants libres de la Terre du Milieu. En tant qu'héritier d'Elendil, je ne peux m'autoriser de pareils instants d'égoïsme. Car elle était égoïste. Le moment viendra où je monterai sur un trône, et alors l'attention de toute personne sera concentrée sur moi. Je devrai montrer le bon exemple, surtout dans cette guerre où les corrompus ont une part plus qu'importante. Et mon éducation m'a appris à être généreux, à penser aux autres avant moi, mais surtout à vérifier que les intérêts de tous soient respectés. Le Rôdeur d'Eriador en fait particulièrement les frais : tracer des chemins pour les autres au péril de sa vie, sans se soucier de la moindre compensation. C'est une rude vie, mais je ne saurai faire autrement.

- Tu es bon, Elessar. Tes paroles sont pleines de sagesse, et tu mérites d'être honoré au même titre que les héros elfiques. Mais tu n'as pas répondu à ma question. Mon esprit ne peut comprendre, et je ne trouverai le repos qu'après avoir entendu une réponse. Alors je te redemande : comment Will a-t-il pu être aveuglé par une telle passion ? »

Je soupire pensant avoir trouvé une échappatoire, j'ai changé de sujet. La perspicacité de mon ami Elfe me perdra.

« Tu as là une profonde question. Les Hommes sont prompts à la colère, mais aussi à l'amour. Quand vous autres Elfes pensez toujours au bien de tous, et n'êtes ni précipités ni trop longs, nous Humains sommes plus sujets à des émotions plus fortes mais pas toujours raisonnables. Nous sommes plus instables, car la vie nous échappera dans un temps plus proche que le vôtre. Il nous faut en profiter au maximum. »

C'est à son tour de pousser un long soupir. Et à cet instant, j'entrevois un instant sa faiblesse, qu'il avait alors cachée jusque-là. Ses yeux sont comme un lac profond, reflétant tous les printemps qu'il a vécu sous les arbres qui lui sont familiers, et tristes mais il se reprend et son regard brille d'une détermination nouvelle.

« Je commence à discerner les raisons qui ont poussées Will à rester si passif. Merci encore, Elessar, pour tes précieux conseils. Longue vie à toi ! »

Il me fait implicitement signe que notre entretien est terminé, mais la reconnaissance est comme une flamme en lui. Je décroise donc mes longues jambes qui m'ont si bien portées jusqu'ici et je me relève. M'apprêtant à prendre congé, j'ai fait trois pas quand sa belle voix résonne à nouveau :

« Et pourquoi vous autres gens étranges persistez à vous envelopper de fumée ? »

Je me retourne il a un petit sourire au coin des lèvres.

Alors je me rends compte qu'il a raison … la légendaire sagesse elfique, même cachée, est toujours indiscutablement présente.

Pendant notre petit entretien, j'ai allumé ma pipe et je ne m'en suis même pas rendu compte.