CHAPITRE DIX-NEUF
Harry Potter et Albus Dumbledore se trouvaient maintenant devant l'entrée sombre d'une grotte du littoral.
- « Lorsque Tom était encore à l'orphelinat, deux de ses amis disparurent. On les voyait souvent jouer dans ce coin… Les autorités conclurent que les deux enfants s'étaient perdus en mer… »
Harry observa les alentours : pas étonnant que les autorités pensent cela. C'était un paysage morne de rochers noirs affleurant de la mer grise qui se brisait dessus en de grandes gerbes d'écumes. Des falaises escarpées, et une rare végétation d'herbes sèches s'accrochait désespérément aux quelques onces de terre qui s'accumulait dans les anfractuosités. La pluie rendait les pierres brillantes et glissantes. Les deux sorciers s'avancèrent avec précautions, et pénétrèrent dans la grotte. Le fond n'en paraissait pas loin – mais l'inspection d'Albus Dumbledore révéla que ce fond n'était qu'une barrière magique. Il s'entailla la main et l'appliqua sur le sceau…
- « De la Magie du Sang… Tout à fait approprié à un adolescent, qui pense certainement que cette Magie est forcément la plus puissante puisqu'elle fait mal… »
Le fond de la grotte se volatilisa, révélant un long lac intérieur noir, et une barque à moitié pourrie. Dumbledore illumina la vaste caverne d'un Lumos puissant : au centre du lac, un petit îlot de terre et de roche émergeait, et sur cet îlot : un piédestal surmonté d'un large bol noir, avec une coupe noire à ses côtés.
- « Allons-y, mon garçon. »
Harry, le cœur battant, monta à la suite de Dumbledore dans la barque, et celle-ci se dirigea d'elle-même vers l'îlot. Ils abordèrent le petit monticule, et Dumbledore se précipita vers le bol. Harry le vit alors grimacer et fermer les yeux de désespoir.
- « Que se passe-t-il ? Le Médaillon n'y est pas ? »
- « Oh si, il est là… »
Harry contempla à lueur de sa propre baguette, le médaillon qui reposait au fond du bol noir remplit d'eau claire.
- « Eh bien, prenons-le ! »
Harry plongea sa main dans le bol – et ses doigts heurtèrent violemment la surface de l'eau. Il poussa un cri de surprise mêlée de douleur, et se massa les doigts.
- « C'est un piège et une protection… D'un niveau très supérieur à la Magie du Sang, je dois dire. Je ne pensais pas qu'on pouvait pervertir la Magie de l'Eau à ce point… » murmura le vieux sorcier. « Le seul moyen de récupérer le Médaillon de Serpentard est de vider le bol, à l'aide de cette coupe, mais… »
- « Mais ? » demanda Harry avec une pointe d'impatience.
- « Mais, cette eau, il faut la boire… Et j'ignore quels seront les effets. » Le sorcier se redressa et se tourna vers Harry. « Harry, mon garçon, je vais boire cette eau. Si je m'arrête, je t'ordonne de me forcer à la boire jusqu'au bout. C'est un ordre, nous sommes bien d'accord ? »
Harry resta bouche bée un instant, déglutit et acquiesça de la tête.
- « Je n'ai rien entendu… »
- « Oui, j'obéirai. »
Alors Albus prit la coupe noire, la plongea dans le bol noir, et en préleva l'eau claire. Il porta la coupe à ses lèvres, but, et grimaça longuement, avant de replonger la coupe. Il en but trois, s'affaissant de plus en plus, tremblant de plus en plus, puis lâcha la coupe.
- « Je ne… Je ne peux pas… Je ne peux pas, je ne peux pas… »
Harry hésita un instant, son regard se posant tour à tour sur la coupe, le bol, et sur Albus Dumbledore qui s'affaissait lentement au pied du piédestal, en proie à une souffrance manifeste. Le jeune homme serra les mâchoires, prit la coupe d'une main, maintint la tête de son directeur et mentor de l'autre, plongea la coupe dans l'eau claire, et força le vieil homme à la boire.
- « Non ! Non ! Harry, mon garçon, ne m'oblige pas, non ! »
Cinq fois, la coupe plongea dans le bol, cinq fois, Harry ne tint aucun compte des supplications, de ses mains tremblantes et sans force qui tentaient d'éloigner la coupe, tentait de le dégager de la poigne ferme… Cinq fois, et enfin, le Médaillon de Serpentard émergea. Harry le sortit du bol, et le mit dans la poche de son jean. Puis il s'épongea le front avant de se pencher sur le directeur, prostré et geignant sur le sol rocheux.
- « Professeur, professeur, je suis… Je suis désolé… Vous aviez dit que je devais obéir, alors, j'ai obéi… Il fallait récupérer le Médaillon, n'est-ce pas ? Je l'ai ! Nous l'avons ! »
Albus Dumbledore resta immobile, la respiration sifflante, puis sembla sortir de son carcan de douleur.
- « Tu… Tu as bien fait, mon garçon… Oui… C'est bien… »
Harry s'humecta les lèvres.
- « Ne bougez pas… Ne bougez pas, je vais… vous apporter un peu d'eau… »
Harry se tourna vers le lac sombre, mit ses mains en coupe et en préleva une portion, qu'il amena à Albus, et le fit boire. Au moment où le directeur réussissait à boire quelques gorgées, des bruits éclatèrent un peu partout autour d'eux. Le lac sembla pris de convulsions, sous la faible lumière émise par la baguette d'Harry, des formes blanches émergèrent pour plonger à nouveau, dans de grandes éclaboussures.
- « Il… oh, non… Il faut partir… »
Albus Dumbledore tenta de se remettre debout, mais il était trop faible. Harry le soutint jusqu'à la barque, puis monta à son tour, et la barque, comme à l'aller, se dirigea lentement vers la sortie. Les formes blanches, cependant, barraient son chemin, la ralentissaient, Harry distingua des mains, des avant-bras, des têtes !
- « Qu'est-ce que c'est que ça ! » s'exclama-t-il, horrifié.
- « … Des Inferi… » murmura Dumbledore. « … Le feu les détruit… »
- « Inflammare ! Inflammare ! Inflammare ! »
Il en venait de plus en plus, de partout, les créatures à la chair molle, putréfiée et blanchâtre convergeaient vers leur frêle barque. Harry leur jetait à la volée des sortilèges de feu, leur donnait des coups de pieds pour leur faire lâcher prise, tandis que la barque avançait lentement, trop lentement, vers l'entrée de la grotte.
Harry était en nage, épuisé, crispé sur la barque qui menaçait à tout instant de chavirer dans ce cloaque putride, et c'est avec un bonheur indicible et dans une dernière gerbe de flammes qu'il sentit l'esquif buter contre le bord externe du lac. Il aida Albus Dumbledore à quitter la barque, lançant encore et encore des sortilèges, puis les deux sorciers sortirent de la grotte au lac mouvant. Derrière eux, la barrière de roche factice se remit en place, et ils se retrouvèrent à l'air libre, sains et saufs. Le vieux sorciers, cependant, paraissait bien faible, sa main raccornie tremblait en permanence.
La nuit était tombée, le ciel était noir et encore parcouru de nuages, mais il ne pleuvait plus, et l'enfer était confiné derrière eux.
Les deux sorciers s'assirent sur les roches trempées, reprenant leurs forces et leurs esprits.
- « Il est temps de rentrer, » fit finalement Albus Dumbledore.
Les séquelles de son épreuve s'estompaient déjà, heureusement, il se leva, saisit le garçon par l'épaule, à nouveau, se concentra plus longuement qu'à l'aller, mais bientôt, Harry reconnut le paysage rassurant du village de Pré-au-Lard, le château juché sur les hauteurs au loin, les lumières scintillantes dans la nuit.
Et la Marque Noire flottant au-dessus.
oOo
Draco ne s'était pas attendu à ce que le Maître envoie une escouade dès la réception de son message. Il se retrouvait maintenant dans la Salle sur Demande, Crabbe et Goyle faisaient le guet à l'extérieur, et de l'Armoire sortaient des Mangemorts – Bellatrix, Fenrir, et d'autres, parmi les plus cruels.
Crabbe et Goyle rentrèrent précipitamment dans la salle, expliquant qu'il y avait des patrouilles de l'Armée de Dumbledore. Diantre, songea Draco, je ne savais pas que… Potter les a… chargés de la défense ?
Et que des membres de l'Ordre du Phénix surveillaient le château en l'absence du directeur. Draco déglutit, n'osant regarder sa tante – à qui il devait encore signaler qu'il avait vu Dumbledore partir un peu plus tôt, en compagnie de Potter.
Il crut qu'il allait défaillir, lorsqu'il le leur dit. Mais à sa grande surprise, les Mangemorts ricanèrent.
- « Oh, il n'est pas là ? » fit sa tante, que l'excitation morbide de la bataille à venir rendait charmante. « Mais nous savons comment attirer son attention ! Que la fête commence ! »
Alors, ce fut le chaos.
oOo
Harry Potter et Albus Dumbledore, pétrifiés, contemplèrent la Marque Noire flottant juste au-dessus de la Tour d'Astronomie. Puis Albus se précipita vers le bar – fermé – tenu par Madame Rosmerta. Il en ressortit quelques instants plus tard avec deux balais volant qu'ils enfourchèrent.
Il ne pleuvait plus, mais il faisait nuit noire, et les deux sorciers volaient à vitesse maximum en direction de la Tour. Au-dessus d'eux, la Marque vomissait sa fumée noire et verte, les baignant dans une lumière morbide. Lorsqu'ils démontèrent, ce fut pour entendre une cavalcade dans l'escalier en colimaçon.
- « Harry, tu as ta Cape ? »
- « Euh… Oui, mais… »
- « Alors cache-toi, vite ! »
- « Mais… »
- « Ne discute pas, mon garçon. »
Harry enfila sa Cape d'un geste rageur, et fut choqué lorsque le sortilège informulé du Directeur l'atteignit en pleine poitrine.
Le Maléfice du Saucisson.
Harry tomba à la renverse contre le mur juste à côté de la porte, dans un bruit sourd qui fut couvert par l'arrivée tonitruante des Mangemorts. Draco Malfoy en tête – et qui lança immédiatement un Expelliarmus sur le Directeur déjà affaibli par leur aventure mouvementée.
Impuissant, Harry regarda la scène, les yeux grands ouverts. Albus tentait de raisonner Draco Malfoy, tentait de le faire changer de camp, pensait-il vraiment y parvenir ?
Quand bien même il semblait plus paniqué que vraiment mauvais. D'ailleurs, il n'arrivait pas à lancer le sortilège qui tuerait le Directeur. Mais c'était perdu d'avance, les Mangemorts arrivaient les uns après les autres, l'encourageaient… Même s'il l'avait voulu – et l'espace de quelques secondes, Harry sut que le blond ne demandait que ça : changer de camp, être protégé, éloigner les Mangemorts de lui et de sa famille… Mais même ainsi, avec les Mangemorts derrière lui, c'était impossible. Albus ne s'en rendait-il pas compte ?
Alors arriva Rogue. Alors que ni Fenrir, ni Yaxley, ni les autres Mangemorts n'avaient levé la main sur le Directeur, laissant Malfoy faire le sale boulot – c'était quoi ? une initiation ? – lui pointa sa baguette sur le Directeur.
Et le tua.
Albus bascula entre deux créneaux, disparaissant de sa vue. Entre les rires des Mangemorts, leurs hourras, leurs félicitations, Harry entendit le bruit sourd du corps du Directeur Albus Dumbledore s'écraser en contrebas, au pied de la Tour d'Astronomie.
Les Mangemorts quittèrent la Tour – et fuyaient Poudlard, dans d'ultimes escarmouches avec les membres de l'Ordre du Phénix et de l'Armée de Dumbledore. Harry, pétrifié par l'incrédulité et l'hébétude – il ne pouvait croire à la mort d'Albus Dumbledore, il ne pouvait pas – ne sentit pas tout de suite que le Maléfice du Saucisson s'était estompé. Il eut besoin de quelques instants pour s'en apercevoir, se reprendre, se relever.
Albus Dumbledore. Tué. Par Severus Rogue. A qui il avait donné mille chances.
Consumé par une rage inextinguible, Harry se rua dans les escaliers, à la poursuite de Rogue.
oOo
La salle commune de la Maison Serpentard se trouvait sous le niveau du lac, et par conséquent n'avait pas de fenêtres. Ce n'était pas le cas des dortoirs, qui eux se trouvaient juste au-dessus des rochers qui surplombaient le lac et avaient servi de base à la construction de Poudlard.
Théodore venait de remonter aux chambres pour ranger son manuel d'Arithmancie et prendre celui de Runes, lorsque son regard fut attiré par un mouvement par-delà la fenêtre.
La nuit était tombée, et Théo dut attendre un instant que sa vue s'adapte à la pénombre avant de distinguer quoi que ce soit à l'extérieur.
Les rochers, dehors, étaient relativement clairs – sauf à un endroit, marqué par une forme noire. Théodore ferma les yeux un long moment, lorsqu'il les rouvrit, ses pupilles s'étaient suffisamment dilatées.
C'était un homme. Un sorcier. Portant une robe sombre parsemée d'étoiles et de lunes claires.
Et le seul sorcier capable de porter des robes d'aussi mauvais goût, à la connaissance de Théo, c'était Albus Dumbledore.
Il y avait du sang partout, flaque noire et mate s'élargissant sur les rochers. Au-dessus du dortoir des garçons se dressait la Tour d'Astronomie. Pendant une fraction de seconde, Théodore entretint l'idée saugrenue que le Directeur s'était suicidé tout seul, comme un grand.
C'était ridicule, évidemment. Théodore lança sur la fenêtre un sortilège de Verrouillage et de Renforcement : personne n'entrerait par là. Il sortit ensuite dans le couloir et depuis le palier, lança sur la porte les mêmes sorts : personne ne sortirait par là. Les deux traits de magie attirèrent l'attention des quelques élèves encore présents dans la salle commune, qui levèrent les yeux vers lui, et dans le silence qui s'ensuivit, les échos de la bataille lointaine leur parvinrent.
Quelques élèves se levèrent, certains se précipitèrent vers la porte – pour s'apercevoir qu'elle était hermétiquement fermée, et que Théodore connaissait manifestement des sorts de Verrouillage qu'un simple Alohomora ne suffisait pas à briser, ni même un Finite Incantatem.
Par force, le calme revint dans la salle. Blaise se leva et monta les escaliers jusqu'à le rejoindre. Théo, accoudé à la balustrade, ses mains jouant nonchalamment avec sa baguette, ne quittait pas la porte des yeux.
- « Tu ne penses pas qu'on a le droit de sortir ? »
- « Mmh ? »
- « Théo… »
- « Je ne sais pas. Que crois-tu qu'il se passe ? »
- « … Il y a clairement une bataille… »
- « Entre qui et qui ? »
- « Eh bien… Entre… » Blaise grinça des dents et se détourna. « Entre des Mangemorts et les autres, je suppose ? »
- « Les autres ? »
- « … Oui, bon, l'Armée de Dumbledore et des Aurors, je crois ? »
- « Mmh. C'est très probable. Dis-moi ? Si toi, Blaise Zabini, Serpentard de ton état, sortait maintenant… Si tu croisais, par hasard, des Mangemorts, qu'est-ce qu'ils feraient ? »
- « Ils me tireraient dessus sans hésiter. »
- « Et si tu croisais, par hasard, des membres de l'Armée de Dumbledore ? »
- « Ils… » Blaise s'interrompit, et eut une grimace.
- « N'est-ce pas ? Les Mangemorts te tueraient, les autres se contenteraient de te neutraliser, mais, quoi qu'il arrive, on ne te laisserait ni t'enfuir ni risquer de rejoindre les rangs de l'autre camp. Ce qui est valable pour toi l'est pour nous tous. Ceux qui ne sont pas des Mangemorts n'ont aucune chance d'être épargnés par ce camp-là, quant à l'autre camp, ils ne peuvent pas se complaire dans une confiance aveugle au milieu d'une bataille. Il vaut mieux rester ici, au moins, on y est en sécurité… »
- « Pour qui tu te prends, Nott !? »
Des quelques élèves rassemblés près de la porte, Marcus Flint se dégagea et s'avança presque jusqu'aux pieds de l'escalier.
- « On a le droit de faire ce qu'on veut, non ? »
- « Oui, bien sûr, c'est exactement ma philosophie. »
Sa tentative de louvoiement ne fonctionnant pas, Flint passa à une technique qui, elle, avait fait ses preuves : il cria.
- « … JE VEUX SORTIR ! Alors ouvre cette porte, TOUT DE SUITE ! » rugit-il.
Théodore haussa les sourcils.
- « Pour rejoindre quel camp, au juste ? »
- « Pourquoi devrions-nous rester ici, les bras croisés, alors qu'on risque à tout moment de se faire trucider ? Ouvre cette porte ! »
Théodore plissa les yeux.
- « Tu sais quoi, Flint ? Je ne t'empêche absolument pas de sortir. Tu vois, il te suffit de lancer les bons sortilèges qui annuleront les miens. Tu ne les connais pas ? Ce n'est pas mon problème. Ça veut juste dire que ton ignorance fait de toi mon inférieur, alors tu devras te contenter de subir ce que j'ai envie de te faire subir. Tu veux changer de statut ? Alors bosse ! Tu as dix minutes, peut-être une demi-heure devant toi pour trouver le contre-sort dans les manuels ! »
Interloqué et furieux, Flint était sur le point de monter les escaliers pour lui administrer une correction – et ne s'en abstint que parce que, nonchalamment, innocemment, la main de Nott s'était raffermie sur sa baguette, et elle pointait directement sur lui. Le Serpentard grimaça de dépit, puis alla, d'un pas rageur, se vautrer sur l'un des fauteuils. Le calme revint alors et les élèves s'éloignèrent de la porte, se réinstallèrent sur les canapés ou devant les pupitres.
- « Euh… Théo ? » murmura Blaise, gêné.
- « Mmh ? »
- « … Tu connais l'adage ? Tu sais ? La liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres ? »
- « Mmh ? Oui, je connais. Très joli, très gryffondoresque, pour ne pas dire poufsoufflesque, mais totalement erroné. »
- « … C'est-à-dire ? »
- « La vraie formule, c'est : la liberté des autres s'arrête là où commence mon intelligence. »
- « Oh. Je vois. Très… serpentardesque. »
- « Merci. Et je suis très intelligent. Tu as remarqué que Flint n'a pas répondu lorsque je lui ai demandé quel camp il comptait rejoindre… »
Oui, Blaise avait remarqué. Mais ce qu'il remarquait davantage, c'est que Draco n'était pas là. Même Crabbe et Goyle étaient revenus précipitamment, épouvantés, peu avant que Théo ne verrouille la porte.
Dans le calme et le silence, des éclats de voix leur parvinrent, assourdis par les tonnes de pierre et de bois qui les séparaient des zones de combat.
oOo
Luna avait l'impression d'avoir pris son cerveau et de l'avoir déposé quelque part.
Elle nourrissait d'intenses réflexions sur la façon d'apporter au monde la preuve de l'existence des Ronflaks Cornus tout en arpentant accessoirement les couloirs de Poudlard en compagnie de Ginny et Susan.
Harry le leur avait demandé, elle savait que d'autres membres de l'Armée de Dumbledore patrouillaient ailleurs, ils avaient rencontré Dean, Seamus et Neville quelques instants plus tôt, et le groupe de Cho Chang se trouvait à l'étage en-dessous. Des membres de l'Ordre du Phénix gardaient les endroits stratégiques, et Kingsley Shackelbolt était lui-même venu leur faire quelques recommandations de dernière minute.
Elle l'avait à peine écouté, se demandant comment trouver les fonds pour qu'elle et son père fassent une expédition en Suède, habitat naturel de ces magnifiques créatures. Car après tout, surveiller et guetter, c'est bien, mais il ne faudrait pas pour autant perdre de vue les choses importantes.
Tout allait normalement, et puis tout d'un coup, tout alla de travers.
Des Mangemorts apparurent depuis la Salle sur Demande, et se ruèrent dans les corridors, se dispersèrent, et lancèrent tout un tas de sortilèges.
C'est là que Luna eut l'impression de perdre son cerveau.
Elle ne réfléchissait plus. Elle courait d'un bout à l'autre du château, avec ses camarades, à la poursuite des Mangemorts, elle esquivait les sorts ou les déviait si elle le pouvait, avant de pointer sa baguette et de riposter. L'entraînement prodigué par Harry faisait merveille : j'esquive, je vise, je tire, et surtout ne pas réfléchir.
Et pourtant… Son cerveau avait beau s'être mis sur le mode automatique, il y avait malgré tout une petite partie d'elle – le noyau Serdaigle – qui lui chuchotait désagréablement à l'oreille :
C'est ridicule. L'AD et l'Ordre du Phénix, à nous tous, nous comptons une trentaine de membres. Eux ne sont même pas une dizaine, et ils gagnent.
Un sort s'écrasa sur le bouclier qu'elle érigea à la va-vite, et tandis qu'elle pointait et tirait – et si on lui avait demandé quel sortilège elle lançait à cet instant précis, elle aurait été incapable de répondre – la petite voix poursuivit :
Des Expelliarmus et des Sorts du Saucisson contre des Doloris et de la Magie Noire, on n'ira pas loin avec ça.
Ginny la poussa alors qu'un autre sort passait au-dessus de sa tête.
Nous ne sommes pas bien organisés. Les Mangemorts sont rompus au combat, nous, nous ne sommes qu'entraînés en milieu sécurisé. Nous ne sommes pas bien coordonnés. Ils nous dispersent facilement et nous neutralisent les uns après les autres. Il faudrait des sortes de rabatteurs pour les rassembler, de manière à ce que notre nombre soit une force et non une faiblesse.
Les courses-poursuites, attaques et ripostes, se succédèrent dans le château, mais globalement, il apparaissait que les Mangemorts se retiraient. Les combats continuèrent sur le chemin un petit moment, mais le gros de la bataille était passé, et les Mangemorts s'enfuyaient vers le portail.
Alors Luna retrouva son cerveau. Elle s'empressa d'oublier la logique froide de ses dernières pensées ainsi que l'automatisme de ses derniers actes.
Elle décida que des Joncheruines avaient dû l'infecter pendant la bataille, puis elle se demanda pourquoi des Enormus à Babille se concentraient au pied de la Tour d'Astronomie. Il avait dû s'y passer un évènement exceptionnel.
Elle ignorait encore lequel.
oOo
Des sortilèges explosaient de tous les côtés, mais Draco avançait comme un automate, les yeux effarés d'incrédulité et de terreur. Il n'arrivait pas à croire que le fameux Directeur de Poudlard, Albus Dumbledore, était mort. C'était réellement la fin d'un monde.
Devant lui, Bellatrix sautillait gaiement, lançant par-ci par-là des sortilèges destructeurs. Derrière lui, Severus Rogue le suivait, son regard charbon pesant sur sa nuque. Il ignorait ce qui l'attendait, il ignorait s'il allait être puni…
- « Roooogue ! »
Le hurlement le fit se retourner – pour voir que le Professeur Rogue avait déjà sorti sa baguette, et déjà lancé un sortilège sur leur poursuivant : Harry Potter.
Il était enragé. Même désarmé par l'Expelliarmus de Rogue, il courait encore dans leur direction. C'était le Potter impitoyable, capable de lancer un Sectumsempra, qu'il avait sous les yeux, et Draco recula, restant prudemment derrière le Professeur.
- « Pourquoi ! Pourquoi, espèce de lâche ! Traître ! »
Le blond ferma les yeux, puis s'éloigna, laissant le professeur Rogue « discuter » avec Potter, et se précipita vers sa tante Bellatrix qui, après avoir semé le chaos et la mort au château, gambadait gaiement vers le portail. Draco la rattrapa, cherchant auprès d'elle une protection bien précaire, la peur au ventre, tentant vainement de chasser de son visage blafard sous la Lune toute trace de terreur. A la suite de la brune exaltée, Draco quitta le domaine de Poudlard, jetant par-dessus son épaule un dernier coup d'œil, horrifié par l'expression d'Harry Potter.
Ce regard.
Si Potter avait pu, à cet instant, tuer Rogue, Bellatrix, ou Draco, il l'aurait fait.
Sans aucune hésitation.
oOo
Sur l'écran, le souvenir de Draco s'était figé sur Harry Potter, dont l'expression trahissait sans détour sa haine manifeste, sa soif de vengeance, et son envie de meurtre qui balayait toute prudence. Son regard vert, ses traits crispés et fous, clouaient les spectateurs sur leurs bancs, laissant tout le monde bouche-bée, transpirant de malaise. Le Ministre Jonathan Jones se fit la réflexion qu'à cet instant, le professeur Rogue faisait montre d'un courage extraordinaire – et aussi que, s'il avait vraiment été du bord de Voldemort, il aurait pu changer le cours de l'histoire en tuant purement et simplement Harry…
Le Ministre commençait aussi à comprendre – et il n'était pas le seul – qu'Harry Potter n'était guère un héros comme on les souhaiterait : purs, honnêtes, justes, toujours tournés vers le Bien, flegmatiques et raisonnables en toutes circonstances… Bref, un héros de conte de fées. Mais Harry était juste un jeune homme normal, qui réagissait violemment aux situations violentes, prenait des décisions discutables – et se comportait parfois de manière discutable.
Un être humain, en fait.
Mais ce regard – et la froide détermination qu'il avait montrée dans la grotte en forçant Dumbledore à boire cette eau maudite… Il commençait à regarder Harry d'un autre œil. Et ce qu'il voyait ne lui plaisait pas beaucoup.
Enfin, au moins, cette histoire de Médaillon semblait éclipsée par le malaise provoqué par le comportement d'Harry, révélé par les souvenirs de Draco. Pendant que les sorciers se confrontaient à la vraie personnalité des protagonistes, ils oubliaient d'analyser les détails et de se poser les questions gênantes comme « qu'était donc ce Médaillon, en réalité ? » ou « pourquoi avaient-ils besoin de ce Médaillon ? »
Le but était atteint, dommage qu'il faille en passer par les souvenirs exécrables des uns et des autres…
D'ailleurs, les images sur l'écran bougeaient à nouveau. Le Ministre Jones ainsi que tous les spectateurs, grimacèrent en reconnaissant, dans l'image centrale, le Manoir Malfoy et son portail ouvragé. Les sorciers, sur les gradins, se crispèrent en comprenant qu'ils étaient à nouveau dans les souvenirs de Draco – et qu'ils risquaient fort de revoir, incessamment sous peu, le Seigneur des Ténèbres.
NOTE DE L'AUTEUR
Remarques diverses et variées :
J'espère que ce chapitre vous a plu, merci à tous pour vos reviews, et je réponds à quelques unes ci-dessous !
Réponses aux reviews :
Piitchoun : ah la la, je ne réponds pas à toutes les reviews parce qu'on m'a souvent reproché que les réponses aux reviews étaient plus longues que les chapitres eux-mêmes… Quant au procès, c'est un peu le souci avec cette fic : je dois mettre des choses que les lecteurs connaissent déjà, et y insérer mes parties originales. Je suis donc obligée de mettre des flash-backs… Les sélectionner dans l'immense œuvre originale n'est pas aisé. Mais bon, tu vois, déjà dans ce chapitre, on retrouve quelques vues extérieures. J'espère que ça te plaira (et en même temps, malheureusement, je vais te décevoir – car j'ai bien compris que tu attends impatiemment les câlins ! – ça risque de prendre encore un peu de temps… Bonne lecture !
Noooo Aime : ce procès-fleuve est un cauchemar à écrire – pour plein de raisons. Mais j'y tenais, justement parce qu'il permet de voir les évènements par des points de vue qui ont été totalement laissés de côté. Le point de vue de Draco sur cette affaire est celui qui m'intéresse le plus, mais aussi celui des « méchants Serpentards »… Merci pour ta review et bonne lecture !
Mel-In-E DL : au tout début de la fic, je souhaitais passer en revue l'intégralité de la vie de chacun avant la formation du Clan – j'avais d'ailleurs commencé par leur enfance et la première année, et on aurait donc vu la mort de Cédric et le retour de Voldemort par les yeux de Harry… Mais c'était purement et simplement impossible (et pas forcément intéressant : le point de vue Gryffondor aurait été majoritaire, mais on connaît déjà tous l'histoire, et du côté Serpentard, il n'y avait pas assez de matière et le sujet aurait été traité trop rapidement…) Donc j'ai trouvé la pirouette : ne traiter que les deux dernières années, et c'est déjà un boulot monstre, c'est très dense ! Enfin, bonne lecture et à bientôt !
Ashtana3 : Tu vois ? Pour Théo, il suffisait de demander ! Plus sérieusement : oui, je vais développer Théo, mais il faudra d'abord subir Draco… Hé hé hé. En tout cas, merci pour ta review – j'avoue que pour les scènes originales de Mme Rowling, je fonctionne surtout au souvenir, je ne reprends pas le texte littéralement (sinon, j'ai pas fini…) A bientôt !
Luffynette : merci pour ta review, et récapitulatif des membres du Clan Talos :
- Terre : Harry, Neville et Millicent
- Feu : Ron, Blaise et Hermione
- Air : Viktor, Théodore et Luna
- Eau : Draco, Dean et Gabrielle
Maolisama : « est-ce que les 12 peuvent ressentir les émotions des séquences dans leur état? » : alors, en fait, non, ils ne ressentent pas les émotions comme le reste des spectateurs (pour la simple raison qu'ils sont l'objet du Jugement et non les juges). Ce qui va d'ailleurs m'aider pour résoudre un petit problème : comment faire passer l'histoire d'origine sans être redondante… Réponse dans les prochains chapitres. Bonne lecture et merci pour les reviews !
LandlessLord : j'ai lâchement renoncé à traiter les années antérieures à la cinquième – parce que c'était un boulot monstre, ça aurait été redondant avec l'histoire originale, et ça n'aurait pas apporté grand-chose à cette histoire. Mais la vraie raison : c'est que ça aurait été horriblement long et difficile de le faire. Enfin, j'espère que la suite te plaira. Bonne lecture !
Magouille : Blaise ? Qu'a-t-il fait de répréhensible ? Bon, il fait entrer illégalement des gens au Kenya, mais à part ça ? Mmh. Tu ne confondrais pas avec Viktor, qui a gagné en trichant ? Bon, enfin, quoi qu'il en soit, pour les conséquences, il faudra attendre la fin du procès. Bonne lecture !
