Métamorphose

Chapitre 10 : Legolas

Je suis libre !

J'étais occupé à me déchirer les poumons et la gorge, lorsque la cage s'est évaporée autour de moi. Les barreaux sont partis en fumée, et j'ai senti une grande bienfaisance s'emparer de mon être.

Tout d'abord ma vision est redevenue claire. Le liquide glacé qui m'empoisonnait le cerveau s'est volatilisé. J'allais mieux, j'étais vivant.

Je me suis levé, ou du moins j'ai tenté de le faire. Après tant de jours d'immobilité je m'étais engourdi, et mes muscles n'ont pas voulu me soulever. Alors je suis resté quelques instants près de l'arbre et de la fontaine, ma main blessée soulagée par l'eau pure qui coulait sans interruption. Des volutes rouges tournoyaient et je me suis surpris à les contempler, fasciné.

Alors que je recouvrais lentement la maîtrise de mon corps j'ai vu une biche se promener d'un pas gracieux à la lisière de la clairière. Et j'ai ressenti à quel point la vie pouvait être belle et vaut la peine d'être vécue.

A présent je me promène dans les allées de Caras Galadhon. Les Elfes m'évitent, mais je ne m'en soucie pas. Mon regard est fixé sur une petite personne assise sur un banc, occupée à aiguiser sa hache. Il lève la tête en me voyant passer et son visage s'éclaire d'un sourire franc.

« Legolas ! Je suis heureux de te revoir. Comment vas-tu ? »

La vision de Gimli fait naître en moi une joie inattendue. Jamais je n'aurais cru être heureux devant un Nain. Le rire qui naît en moi secoue mes entraille, avant d'envahir l'air et d'étonner Gimli.

"Pourquoi ris-tu ?

- Je suis vivant ! dis-je en tournant sur moi-même, l'air ravi.

- Je le vois bien, dit Gimli, inquiet. Je suis simplement étonné que tu puisses penser le contraire.

-La vie vaut la peine d'être vécue. Nous devrions remercier chaque matin d'être présent sur cette terre." Et je continue mon chemin, laissant le Nain sur le banc convaincu de ma folie.

L'euphorie qui m'envahit subsiste pendant quelque minutes avant de s'évanouir à la vue de Frodo. Le pauvre Hobbit semble décharné, presque vidé de sa substance, sous l'emprise de l'Anneau. Il me sourit faiblement, mais détourne rapidement la tête lorsque je passe devant lui. Sam, à ses côtés, veille silencieusement sur la sécurité de son maître et ami.

Je ne vois pas toute la Compagnie. Le chagrin se répand dans mon esprit à la pensée de la mort de Gandalf. Sans lui, la Quête est plus que compromise, et je me promets de me battre jusqu'à mon dernier souffle pour le salut de ce monde. Mais avant cela, il faut que je sauve Elizabeth.

La jeune femme n'a jamais véritablement quitté mes pensées. Je remettais sans cesse à plus tard le moment de notre rencontre. Il fallait que je lui dise que je l'aimais. Cela me semble tellement évident, et tellement cliché. Mais je ne veux pas avoir sa mort sur la conscience alors qu'elle se morfond dans un monde qui n'est pas le sien. Un autre problème, de taille, se pose. Comment vais-je donc la ramener chez elle ? William Turner n'existe plus, son absence se ferait probablement remarquer à Port Royal. Et je ne peux moi-même la reconduire chez elle sans compromettre le sort de la Communauté de l'Anneau.

Une idée surgit dans mon esprit. Je commence à entrapercevoir la nature de la frontière entre les deux mondes. Chaque personne possède une identité propre que ce soit dans la dimension d'Elizabeth, ou la mienne. Mais parfois, deux individus peuvent partager une identité commune. La porte dorée s'ouvre alors, et les deux identités ainsi que leur porteur fusionnent, afin que l'équilibre soit restauré. Je tiens peut-être la solution à mon problème.

Visiblement, la porte s'est ouvert afin de laisser William Turner et Legolas se retrouver. Encore quelques heures et elle disparaîtra, si ce n'est pas déjà le cas. Je suis perdu. Même si j'abandonnais la Communauté, je n'aurai pas le temps de préparer Elizabeth au long voyage qui l'attendrait. Continuant à me promener, j'aperçois Elessar devant un arbre.

"Legolas, dit-il d'un ton grave. Tu es revenu."

J'étouffe le sarcasme qui pointe dans ma voix en répondant "Oui, apparemment."

Il semble vouloir me dire quelque chose, je le vois dans ses yeux brillants. Je l'arrête d'une main levée.

"Ne dis rien." Puis. "J'ai quelque chose à te demander."

Elessar écoute mon raisonnement d'un air pensif, puis se propose d'aller vérifier si la porte est encore là. Je le remercie d'un sourire alors qu'il se lève et s'étire, tel un chat.

Quelque chose me tracasse encore. Pourquoi Will est-il devenu Legolas, et non pas le contraire ? L'un est-il plus important que l'autre ? Et si un monde entier prépondérait sur l'autre ? Si Will et Legolas peuvent fusionner, pourquoi les mondes eux-mêmes ne peuvent-ils pas le faire ? C'est une piste à creuser.

Et... si nos deux dimensions fusionnent, le résultat ne serait-il pas un troisième monde ? Le domaine des possibilités s'élargit considérablement. Comment créer un troisième monde ?

Je m'assois pour réfléchir. Will et Legolas ont commencé, lentement mais sûrement, à se rejoindre à partir de la naissance de Will. Pour les fusionner, il faudrait que le produit des mondes soit conçu...

Elessar réapparaît dans mon champ de vision. Son expression est inquiète, sa démarche précipitée.

"Legolas, la porte dorée se ferme !

Je souris d'un air qui se veut rassurant.

"Ne t'inquiète pas, mon ami. Je crois tenir la solution. Mais pour cela, il faut que je regagne les bonnes grâces de dame Elizabeth."

Aragorn hausse les épaules devant mon air énigmatique et s'éloigne d'un pas lent. Je souris étrangement.

Si Elizabeth et moi concevons un enfant, nos deux réalités disparaîtront au profit d'un troisième monde qui aura les deux caractéristiques. Nous vivrons tous. Ou peut-être pas.

Cela vaut la peine d'essayer.