CHAPITRE VINGT SIX
Luna errait dans la Chaumière aux Coquillages comme une âme en peine – littéralement : personne ne faisait attention à elle, personne ne semblait se rendre compte de sa présence. Elle aurait pu être morte et son cadavre traîner dans un coin, personne ne le remarquerait. Luna s'interrogea sur ce qu'avait bien pu lui faire Draco pour qu'elle passe ainsi inaperçue.
Elle tenta de communiquer avec Harry, Ron et Hermione, mais ils étaient préoccupés par leurs affaires, quelles qu'elles soient, et passaient essentiellement leur temps avec Ollivander ou le Gobelin Gripsec. Elle avait beau se mettre sur leur chemin, ils la heurtaient, s'excusaient – tout en se demandant pourquoi, d'après leur expression – puis reprenaient leur marche. Luna testa aussi Dean, et lui aussi s'excusa avant de reprendre sa route vers…
Ah, tiens, non.
Dean s'était remis à marcher, puis s'était arrêté, s'était retourné, l'avait à nouveau heurtée dans le couloir étroit, et cette fois, il la prit dans ses bras.
- « Ah, je me disais bien. »
Tu me vois ?, demanda Luna avec espoir. Tu m'entends ?
- « En quelque sorte, oui. Je sais que tu es là. Et tu es… ? »
Luna. Luna Lovegood, de Serdaigle.
- « Je te vois, mais un peu comme je verrais un caméléon. Et je t'entends mais ta voix est comme étouffée, lointaine… Tu te caches, en fait ? Tu es en sécurité ici, tu sais. »
Mmh, oui, je sais… Mais on m'a lancé un sort, ça va sans doute s'estomper bientôt.
- « Ah, d'accord. »
Dean la relâcha simplement, fixa un instant la jeune fille, tout en ayant du mal à focaliser son regard sur elle – ou sur l'endroit où elle était censée être. Puis sembla ne plus la voir du tout et repartit en sens inverse… Luna expira, légèrement dépitée, puis se demanda si elle ne pourrait pas profiter de ce drôle d'état.
Le soir même, elle se glissa, incognito, dans la chambre qu'occupait Dean sous les combles – chambre qu'il partageait avec le Gobelin Gripsec. Le Gobelin dormait à poings fermés – si Luna avait bien suivi, Harry avait obtenu son accord pour qu'il les laisse entrer dans Gringotts. Elle ignorait ce qu'il avait dû lui promettre en échange de cet accord, mais connaissant les gobelins, il devait s'agir de restituer un objet dont ils se considéraient propriétaires. Ils étaient censés partir demain. Elle serait alors seule avec Dean, Bill et Fleur, et Ollivander.
La nuit était noire, et fraîche en cette fin d'Avril. Luna se dirigea, dans la pénombre, vers le lit de Dean. Son but : dormir dans un vrai lit ! On ne lui en avait pas attribué puisque personne ne remarquait sa présence, et elle s'était contentée du canapé du salon jusqu'ici… Mais maintenant, Dean était au courant. Elle ne pouvait pas décemment s'infiltrer dans le lit de Bill et Fleur, Ollivander était blessé et se remettait doucement – hors de question de le déranger, donc – quant à Harry, Ron, Hermione et Gripsec, ils allaient avoir besoin de leurs heures de sommeil pour être en forme pour leur mission…
Restait Dean. Il n'irait pas avec eux, il n'était pas blessé, et il avait un lit. Et il était au courant de sa présence. Luna observa le Noir endormi, souleva sa couverture, et se coucha à ses côtés sans autre forme de procès.
Dean se réveilla, sentit une présence à ses côtés, se tourna et… ne vit rien. Il fronça les sourcils : ça lui arrivait souvent, ça, de ne voir personne, tout en sentant une présence. Il avança une main, et c'est sans surprise qu'il toucha un corps chaud. Il fronça à nouveau les sourcils, se redressant à demi.
- « … Fleur ? »
Non. Je suis Luna.
- « … Ouf. Merci, mon Dieu, quel soulagement, » expira lentement le Noir, qui s'affaissa.
Tu n'aimes pas Fleur ? Elle est belle, pourtant.
- « Elle est mariée. J'ai cru un instant qu'elle utilisait son Charme sur moi… »
N'importe quel homme en serait ravi.
- « Pas moi. Elle est mariée. »
Et alors ?
- « Comment ça, et alors ? »
Luna ne répondit rien pendant un petit instant.
Les femmes mariées n'existent plus, pour toi ?
- « Elles n'ont plus de… comment dire ? de dimension sexuelle, si c'est ta question. Elles sont mariées, à un autre que moi, donc je ne les regarde pas. »
C'est un point de vue… religieux, non ?
- « Ma mère est très croyante. Catholique. Moi, je ne crois pas en Dieu, mais cette éducation laisse forcément des traces… Et ça ne me dit pas ce que tu fais dans mon lit, par ailleurs, » termina-t-il en essayant à nouveau de focaliser son regard sur son invitée.
Je dors.
Dean rigola.
Je ne plaisante pas. Je suis ici pour dormir. Dans un vrai lit, confortable, avec des draps, des coussins et des couvertures. Le canapé du salon est un peu défraîchi.
- « D'accord, d'accord… Eh bien, alors, bonne nuit, Luna. »
Bonne nuit.
Les deux jeunes sorciers s'endormirent. Le lendemain matin, Luna ouvrit les yeux, et grimaça : un poids pesait sur elle. Et sur son bas-ventre, aussi. Elle tourna la tête, et contempla la peau noire de Dean. Au bout de quelques minutes, celui-ci bougea, leva la tête, ouvrit les yeux.
- « Bonjour, Luna. »
- « Oh. Tu me vois ? »
- « Oui, oui. Parfaitement. »
- « Je suis contente d'avoir enfin toute ton attention. »
Dean eut un peu de mal à sortir des limbes du sommeil, puis comprit à quoi exactement Luna faisait allusion. Il s'écarta, gêné.
- « Mmh… Ah. Oui, désolé. »
- « J'ai faim. »
Luna s'assit sur le lit, puis se leva, jetant un œil sur le lit voisin, vide.
- « Ah. Ils sont déjà partis ? »
- « Gripsec se réveille toujours très tôt. Il s'est peut-être simplement levé… »
Les deux sorciers enfilèrent chacun une robe de chambre, et aussi silencieusement que possible, descendirent les escaliers jusqu'à la cuisine. Par la fenêtre, ils avisèrent Harry et Gripsec en grande conversation. Bill et Fleur étaient déjà partis au travail, Ron et Hermione restaient invisibles. Dean et Luna prirent quelques pancakes préparés par Fleur, y versèrent quelques cuillerées de miel, et s'installèrent sur le canapé du salon adjacent.
Ils mangèrent en silence, le regard dans le vide, puis restèrent quelques minutes tranquilles. Luna ne restait jamais complètement immobile : elle triturait une de ses mèches blondes, rajustait sa robe de chambre, grattait son pied avec son autre pied, tripotait ses boucles d'oreilles. Puis elle souleva la main de Dean, et l'examina sous toutes les coutures, ce dernier haussa les sourcils.
- « C'est rigolo. La peau est noire d'un côté et blanche de l'autre… Pourquoi n'est-elle pas complètement noire ? A cause des frottements et de l'usage sans doute. Tes pieds aussi sont blancs en-dessous ? »
Dean resta bouche-bée quelques instants, avant de répondre.
- « Ben… oui. La plante est blanche… »
- « Alors c'est l'usage et le frottement, qui doivent accélérer le processus de desquamation… Je me demande ce qui se passerait si tu restais plusieurs années immobile, dans le coma par exemple… Est-ce que la paume et la plante des pieds redeviendraient noires ? »
- « Je n'en sais strictement rien, » fit Dean, toujours subjugué, « et, à vrai dire, je n'ai pas très envie de vérifier… »
- « Simple curiosité. Je suis à Serdaigle, tu sais. De quelle couleur est ton sexe ? Avec les frottements des vêtements et de la marche, il devrait être plutôt clair, non ? »
La mâchoire de Dean s'était décrochée, puis un rire silencieux le secoua. Les yeux humides et rieurs, il se tourna vers sa voisine.
- « Tu veux que je te montre ? »
- « Montrer quoi ? » fit une voix ensommeillée qui les fit se retourner.
Ron arrivait depuis la cuisine, un pancake à la main, les cheveux roux ébouriffés, sa chemise à moitié boutonnée. Dean rougit mais réagit au quart de tour.
- « Mes pieds. Luna voulait savoir si mes pieds étaient bicolores, comme mes mains… »
- « Mais pas du tout. J'ai bien compris que tes plantes de pieds sont blanches. Je voulais juste savoir si ton… »
- « Maintenant, tu te tais, » fit Dean en plaquant une main ferme et chaude sur la bouche de la jeune fille, un grand sourire aux lèvres.
Ron passa de l'un à l'autre, les yeux plissés, puis sourit
- « Je vais faire semblant de ne pas comprendre. » Il fronça alors les sourcils en direction de Luna, puis se donna une tape sur le front, comme s'il venait de se rappeler quelque chose. « Ah mais oui ! Tu étais là ! »
- « Qui était où, au juste ? » demanda Hermione, poussant lentement le rouquin et s'installant sur le canapé, « et de quoi vous parliez ? »
- « Luna. Elle était dans les geôles de Malfoy. Et je crois qu'ils parlaient de la différence de couleur entre la paume et le dos de la main… Et de pieds, aussi, » fit Ron en s'asseyant à son tour.
- « La couleur de peau est due à la présence plus ou moins importante de mélanocytes dans les cellules. Et anatomiquement, les paumes et les plantes de pied n'en ont pas beaucoup car ce sont des parties du corps qui sont rarement exposées au soleil. Chez les Blancs comme chez les Noirs, les paumes et les plantes de pieds ne bronzent pas… »
- « Oh. Alors son sexe doit être de couleur claire aussi – c'est une partie du corps qui ne s'expose pas au soleil… »
Hermione s'étouffa avec son pancake, Ron eut un fou rire, et Dean rougit violemment.
- « Hum, hum, » reprit Hermione, gênée. « En fait, non. Son sexe devrait être aussi noir que le reste de sa peau, à peu près, puisqu'il y a une deuxième donnée à prendre en compte, c'est la nature de la peau elle-même. Les mélanocytes se concentrent dans une couche de la peau qui est très fine au niveau des paumes et des plantes de pieds. Sur le reste du corps, cette couche est épaisse. Donc sur tout le corps, la peau aura une couleur homogène, seules les paumes et les plantes resteront claires. »
- « Bon, d'accord, » marmonna Dean, horriblement gêné. « C'est merveilleux, la science, la médecine, et tout et tout. Et maintenant, est-ce qu'on pourrait parler d'autre chose que de la couleur de mon sexe, s'il vous plaît ? »
Ron ricana puis demanda.
- « Où est Harry ? Vous l'avez vu, ce matin ? »
- « Il est dehors, avec Gripsec, » l'informa Dean. « Je ne sais pas ce qu'ils trafiquent. »
Ron se dirigea vers la cuisine et jeta un œil par la fenêtre. Dehors, il n'y avait personne : la berge sablonneuse se perdait dans une mer grisâtre. Puis il aperçut des traces de pas, qui s'imprimaient sur le sable. A Hermione, qui vint le rejoindre, il murmura.
- « Je crois qu'ils testent leur formation sous la Cape d'Invisibilité. Tu en es où, avec le Polynectar ? »
- « Il me restait un peu de réserve depuis l'infiltration au Ministère… Et nous avons les échantillons nécessaires… »
Alors que Ron et Hermione s'éloignaient pour tenir conciliabule, un hibou vint se percher sur le rebord de la fenêtre. L'énorme animal ne toqua à la vitre qu'une seule fois, estimant manifestement qu'il n'y avait pas besoin de plus – et lançant un regard orange vif dédaigneux et hautain aux occupants du salon. Dean et Luna s'entreregardèrent, puis Luna s'approcha pour ouvrir la fenêtre. D'un mouvement impérieux, le hibou Grand-Duc tendit sa serre, à laquelle était attaché un paquet oblong et assez volumineux. D'un hululement péremptoire, le hibou incita Luna à se dépêcher de le détacher. La Serdaigle s'exécuta – et dès qu'il fut libre, le hibou prit son envol d'un battement d'aile puissant. Luna le regarda s'éloigner, majestueux, puis referma la fenêtre.
Elle se tourna vers Dean, posa le paquet sur la table entre eux, et l'ouvrit finalement. Ils écarquillèrent tous deux les yeux à la vue de son contenu : une dizaine de baguettes, attachées par de la ficelle. Luna se saisit de la première du lot.
- « C'est la mienne. »
Dean étala les autres baguettes sur la table, les contempla un moment avant d'en prendre une.
- « Et celle-ci est la mienne… »
- « C'est bien. Nous allons pouvoir nous battre aussi, alors… »
- « Nous battre ? Quand, comment, pourquoi ? »
- « Oh. Tu croyais que tout se passerait toujours en catimini ? Tu devrais faire plus attention aux signes révélés par l'étude des Héliopathes. Tu aurais alors compris qu'une bataille est inévitable. »
Dean fixa la blonde un moment, perplexe, et un tantinet dubitatif.
- « Et… Est-ce que tes signes disent quand aura lieu cette bataille ? »
- « Bientôt. »
oOo
Au bout de quelques heures d'essai du sortilège de « rappel d'âme », Draco faisait la gestuelle correctement, a priori, prononçait les termes correctement, a priori, et voyait même le filet de lumière. Avec son accord, il le lança sur Narcissa, mais bien que tout se soit apparemment bien passé, il n'avait aucun moyen de savoir si ça marchait vraiment – et la seule manière de tester cela, c'était de faire venir un Détraqueur, et de lui livrer sa mère : c'était simplement hors de question.
Il chercha son père pour le lancer sur lui aussi, mais ne le trouvant pas, il réessaya de lancer des flèches lumineuses en attendant, allant même jusqu'à utiliser le même arc que son père : peine perdue. Il n'avait pas d'autre solution que de demander conseil à Lucius, il fallait qu'il le trouve. Et cette fois il le chercha partout. Lucius Malfoy se trouvait dans les cuisines du manoir.
Draco fronça les sourcils : que faisait-il là ? Il n'en était pas réduit à faire la cuisine, tout de même ? Tandis qu'il s'approchait, Draco eut un aperçu de ce que Lucius trafiquait. Il tenait un chandelier d'argent dans la main gauche, et de sa main droite crépitaient de minuscules éclairs de lumière vive, qui attaquaient l'objet, le râpaient littéralement, en arrachaient de minuscules écailles qui tombaient dans le chaudron sous-jacent. Lucius s'interrompit et fixa son fils un moment, semblant sortir d'une concentration intense qui lui avait fait oublier où il était et ce qu'il faisait. Puis il se souvint. Et sourit.
- « C'est pour nos chers loups-garous. Ils devraient tous venir ici la veille de la bataille, il y aura un excellent ragout. »
Draco faillit sourire aussi. Le chaudron, le repas, l'argent, les loups-garous : son père allait les empoisonner à grande échelle.
- « … Mais ça prend beaucoup de temps et d'énergie à préparer. J'espère que je serai prêt… Tu voulais quelque chose, Draco ? »
- « C'est de la Magie Astrale, aussi ? »
- « Oui. Pas très pratique, comme Magie, mais quand on a de l'imagination… »
- « J'ai trouvé un sortilège, j'aimerais le lancer sur toi… »
- « Quel sortilège ? »
- « Rappel d'âme. Au cas où… »
Lucius frissonna, se souvenant de son état après son passage heureusement bref à Azkaban.
- « Je t'en prie. »
Draco lança le sortilège, vit le filet de lumière englober la tête de son père. La gestuelle, la prononciation, tout semblait en ordre.
- « Je ne sais pas s'il fonctionne, cependant. »
- « Oui. C'est souvent le cas avec la Magie Astrale. De ce que j'en ai vu, et de ce que je connais de cette magie, ton sortilège me parait correct… »
Pendant quelques instants, le silence régna dans la cuisine désertée par les elfes. Père et fils se rendirent compte avec gêne qu'ils étaient incapables de se regarder en face, ils restèrent un long moment figés, ne sachant quoi dire, l'un fixant un chandelier d'argent bien entamé, l'autre promenant son regard sur les casseroles de cuivre et les outils suspendus. Enfin, Lucius se racla la gorge.
- « Pour… pour Bellatrix… pour ce qu'elle t'a fait… Je suis désolé. »
- « Ce… ce n'est pas de ta faute, je pense, alors… »
- « Ma faute, ma très grande faute, c'est d'avoir pris la Marque. Nous n'en serions pas là si j'avais refusé, à l'époque. »
- « Tu devais bien avoir tes raisons, mais tu ne m'en as jamais donné qu'une version prémâchée, marquée du sceau de la Pureté du Sang, et de l'invasion des Nés-Moldus qui détruisent notre monde… Y a-t-il au moins un fondement de vérité là-dedans, où n'était-ce qu'un credo répété sans réfléchir ? Pourquoi as-tu pris la Marque – et les armes contre la communauté sorcière ? »
Lucius Malfoy leva les yeux sur son fils, se rendant compte que le garçon était sorti de son dressage de Malfoy et de Mangemort.
- « Il y a un fondement de vérité, dans notre lutte. Ce n'est pas le sang des Nés-Moldus qui pose problème, c'est leur culture, leur mentalité. Je vais juste te donner un exemple, Draco, et tu vas comprendre. La Magie Noire a été interdite, il y a plusieurs décennies. Pourquoi ? Parce qu'elle est mauvaise ? Dis-moi, Draco, pourquoi a-t-elle été interdite ? »
- « Eh bien… Oui, elle est mauvaise… »
- « Tu l'utilises pour tes tortures, donc elle est mauvaise ? »
- « Mais… Oui ! Puisque… »
- « Sais-tu que la plupart de ces sortilèges étaient utilisés en temps de guerre non pas contre les ennemis, mais sur les blessés ? Un sortilège de Coupure, interdit aujourd'hui, permettait d'amputer ou de couper proprement des chairs nécrosées. C'est plus facile de guérir des chairs coupées que déchirées. Un sort de Cassure, dont tu te sers aujourd'hui pour briser les os, permettait de casser proprement un os fragilisé plutôt que de le voir éclater en petits morceaux. C'est plus facile de guérir un os cassé en deux, qu'une fracture à éclat. La majeure partie des sortilèges de Magie Noire était des sortilèges chirurgicaux, Draco. Et maintenant qu'on ne peut plus les utiliser, on meurt de l'appendicite dans le monde sorcier ! Alors, je te repose la question, mais autrement : comment se fait-il que les sorciers, aujourd'hui, ignorent que la Magie Noire comprend essentiellement des sortilèges chirurgicaux ? »
Draco resta bouche bée quelques instants. Lucius se pencha vers lui.
- « Parce que dans Magie Noire, il y a Noire. Parce que chez les moldus, le noir est le symbole du mal, le blanc est le bien. Parce que les moldus ont fait des films et des romans qui décrivent la Magie Noire comme mauvaise sur la base de ce symbolisme. Parce que des Nés-Moldus baignés dans cette culture sont entrés dans notre communauté, et lorsque le terme de Magie Noire est parvenu à leurs oreilles, ils l'ont tout de suite cataloguée dans les magies mauvaises. Et au fur et à mesure, leur point de vue s'est imposé, jusqu'à être traduit en lois, et ils considèrent cela comme un progrès. Même toi, Draco, tu as été contaminé par cette culture, au point que tous ces sortilèges, tu ne leur voyais qu'une utilité pour la torture. Et aujourd'hui, le résultat, c'est qu'on meurt de l'appendicite dans le monde sorcier, parce que les Médicomages n'ont pas le droit d'utiliser le sortilège classé Magie Noire qui leur permettrait d'opérer. C'est une régression, et le pire, c'est qu'un Né-Moldu te dira que tu n'as qu'à aller te faire soigner dans un hôpital moldu ! Evidemment, eux, ils peuvent, ils sont référencés et recensés dans le monde moldu, mais ce n'est pas le cas de la majorité des Sang-Purs comme nous, puisque nous sommes restés en huis-clos... »
- « Mais… Mais… Il faut… tellement de haine pour les lancer, ces sortilèges… »
- « Draco, ça ne te viendrait pas à l'idée, je suppose, de préparer tes ingrédients de potions avec une scie plutôt qu'un scalpel, n'est-ce pas ? Les sortilèges de Magie Noire sont configurés pour être utilisés à un bas niveau et pour avoir la finesse et la subtilité d'un scalpel. Lorsque tu les lances normalement, leur effet est minuscule, presque invisible. Mais, effectivement, si tu y déverses toute ta haine, toute ta colère et toute ta cruauté, tu transformes ton scalpel en scie, et là tu fais du dégât, oui. Mais ce n'est pas leur utilisation normale. Elle l'est devenue à cause des Moldus et des Nés-Moldus, et ils ne s'en rendent même pas compte, ils le nieront toujours, ils te demanderont même de prouver tes dires si tu leur en fais le reproche… Et tu auras beau leur donner les preuves, leur montrer, leur expliquer, ils ne reconnaîtront jamais leur responsabilité dans ce glissement de point de vue. Surtout si tu ajoutes que, pour au moins endiguer le problème, il faudrait retirer les enfants Nés-Moldus à leurs parents et les faire élever par des familles sorcières, tu comprends ? C'est trop cruel pour ces pauvres petits ! »
Lucius prit une inspiration saccadée, pour retrouver son sang-froid, tandis que Draco listait mentalement tous les sortilèges de Magie Noire qu'il avait pratiqués durant ses tortures. Et s'apercevait que, oui, oui, Merlin, oui, chacun d'entre eux, ou du moins presque tous, à faible intensité, pouvait permettre de soigner, ou de guérir. Extraire une tumeur, opérer un angiome, cautériser des plaies, remplacer du sang – infecté par exemple – par un autre type de substance – du sang sain par exemple, greffer un organe fonctionnel. Merlin. Merlin. Merlin. Effectivement, si on amplifiait de manière démesurée chacun de ces actes, oui, on pouvait pratiquer des tortures innommables. Merlin, que c'est tordu ! songea Draco. Lucius, son calme revenu, interrompit ses réflexions.
- « Je te parle de la Magie Noire, mais je pourrais aussi te parler de Talos, dont la Magie Astrale n'est qu'une branche. Les sceaux et les boucliers qui protègent nos institutions et nos bâtiments, l'hôpital Ste Mangouste, le Ministère, et même Poudlard, ces barrières sont faites de Magie Astrale. Lorsqu'elles tomberont, il n'y aura plus personne pour les remettre en place, parce qu'on ne sait plus comment faire. Et on ne sait plus comment faire parce que cette Magie n'est plus enseignée. Et elle n'est plus enseignée parce que les Nés-Moldus et les sorciers qui, comme toi, ont été soumis à leur influence, n'ont plus la mentalité qu'il faut avoir pour la pratiquer. Que se passera-t-il, alors ? Que se passera-t-il lorsque les vieux sceaux d'Incartabilité de Poudlard et de Pré-au-Lard tomberont ? Quand les vieux sortilèges Repousse-Moldu se dissiperont ? Pourquoi, alors que tous les élèves apprennent lors de leur première année qu'un sortilège ne dure pas éternellement, pourquoi ne constatent-ils pas que, durant toute leur scolarité, aucun sortilège de protection n'est jamais, jamais renouvelé ? Pourquoi, lorsqu'ils voient leurs propres capacités et la durée de leurs propres sortilèges, pourquoi ne calculent-ils pas que pour renouveler le sort englobant Poudlard et Pré-au-Lard, il faudrait au moins une centaine de sorciers, et le renouveler tous les mois ? Pourquoi personne ne s'en soucie ? Il faut vraiment être aveugle pour ne pas voir la catastrophe arriver. »
Draco restait silencieux, en état de choc. Lui-même n'avait jamais fait le calcul. Pourquoi n'avait-il jamais fait le calcul ? Lucius le fixa un moment avant de détourner le regard.
- « C'est difficile de reprocher à quelqu'un sa culture, surtout à des Nés-Moldus qui quittent un monde pour entrer dans une communauté étrangère dans laquelle ils font autant d'effort que possible pour s'intégrer – la plupart du temps. Mais insidieusement, ils corrompent notre mode de vie et affectent indirectement notre sécurité et les fondements même de notre communauté. Alors le seul angle d'attaque, pour alerter les esprits, était de parler de pureté de sang. C'était une erreur. Peut-être qu'en expliquant… Malheureusement, personne ne saurait dire quand les sceaux tomberont. Même si on avait expliqué tout ça il y a vingt ans, tant que les barrières tiennent, personne ne peut sérieusement comprendre nos craintes. Personne n'aurait pris les mesures nécessaires pour empêcher le désastre, parce que les solutions possibles sont inconfortables ou politiquement incorrectes. Parler de pureté du sang et tenter de la restaurer en suivant le Seigneur des Ténèbres n'était pas la bonne solution, mais c'était la seule, et si elle échoue… Nous serons condamnés à regarder le délitement de notre communauté sans pouvoir rien faire. C'est pour ça que le Seigneur des Ténèbres a autant de soutiens, même de la part des pays étrangers, qui commencent, eux aussi, à être gangrénés par l'influence moldue. Mais quand je vois ce que Tu-Sais-Qui est devenu… Je commence à croire que même si nous gagnons, nous ne pourrons empêcher la catastrophe de se produire. »
Lucius releva à nouveau les yeux sur son fils – mais Draco était tout simplement incapable de parler. Lucius soupira et se concentra à nouveau sur son chandelier.
- « Je dois terminer ça, Draco. Je ne te retiens pas. »
Draco resserra les mâchoires dans un claquement, l'esprit en ébullition, et sortit de la cuisine, tandis que, derrière lui, son père se remettait à sa tâche ingrate.
oOo
Dans la Grande Salle de Poudlard, un grand silence impressionnant régnait. Seul bruit audible : les Langues-de-Plomb se tenaient à proximité du comptoir des juges, eux et le Ministre Jonathan Jones conversaient à voix basse, écoutés peu subtilement par les dignitaires étrangers les plus proches. Le Ministre s'aperçut que les images avaient momentanément cessé de défiler sur l'écran, et que le public avait l'attention irrémédiablement attirée vers eux.
- « Hum, hum, » commença le Ministre, un peu perturbé et mécontent. « Nous… euh… discutions de… euh… la pertinence des remarques de Lucius Malfoy. Hum. »
Il n'osa pas dire que les Langues-de-Plomb venaient de lui confirmer l'intégralité des assertions de Lucius Malfoy, il espéra que les spectateurs ne remarqueraient pas les expressions – pleine d'espoir, ou de dédain, des ambassadeurs – qui eux, avaient vu le problème des sceaux et protections se profiler à l'horizon. Il ajouta, embarrassé.
- « Afin qu'il s'en explique, ces… messieurs, » fit-il en désignant du geste deux Langues-de-Plomb, « vont aller chercher monsieur Malfoy à Azkaban, et nous… hum… discuterons de son… point de vue… calmement… afin de… prendre les dispositions nécessaires. »
Le Ministre se redressa alors, et fit un geste vers l'écran.
- « Poursuivons, s'il-vous-plaît. »
NOTE DE L'AUTEUR
Réponses aux reviews :
CutieSunshine : oui, Draco est incroyable – et ce n'est pas fini… Bonne lecture !
miss damdam : merci pour cette review ! Effectivement, cela fait bien longtemps que j'ai lu Harry Potter, et les derniers en anglais de surcroît – ben c'est pas si facile que ça, et plein de détails me sont passés au-dessus de la tête. Je fonctionne a partir de mes souvenirs des livres et des films, et en même temps, si je me remettais à lire les bouquins pour être raccord avec le texte original, je ne pourrais certainement pas faire des personnages ce que j'ai envie d'en faire, ni décrire les évènements que j'ai envie de décrire. Donc désolée pour les puristes, mais j'espère que cette version des évènements plaira malgré tout ! A bientôt !
Mel-In-E DL : oui, oui, il y a encore quelques petites choses à dire avant de passer à la bataille proprement dite – et ensuite à la fin du Jugement… Bonne lecture !
Luffynette : merci à toi, pour tes reviews régulières ! Voici la suite !
Ashtana3 : ah, alors tu devrais apprécier ce chapitre, qui donne de Lucius un tout autre point de vue… J'espère que ça te plaira. Et n'hésite pas à me dire ce que tu penses du livre 2, toute critique est bienvenue ! A bientôt !
hathor2 : voici la suite, bonne lecture !
Piitchoun : aaargh ! La question piège ! Je ne sais pas si je dois te répondre, car j'ai peur de m'avancer un peu trop et dire des choses ou faire des promesses que je ne pourrais pas tenir… Bon, pour cette partie intitulée Les Rowane, elle s'arrêtera effectivement avec la fin du Jugement – ce qui implique de fait une troisième partie pour l'histoire du Clan proprement dite… Malheureusement, je manque de temps et de matériel (enfin, si bien sûr, j'ai pas mal d'idées, mais comme pour Les Rowane, ça va me faire un boulot monstre, alors que j'ai d'autres projets professionnels en cours…) je ne sais donc pas si je pourrais faire cette troisième partie, c'est mon grand problème et mon grand désespoir pour le moment… Donc, c'est une réponse mi-figue mi-raisin, mais je ne peux pas t'assurer que je pourrais faire la suite… Voilà. A bientôt !
Elorah : merci pour cette review, j'espère que ce chapitre (avec un peu plus de Lucius) te plaira tout autant ! Bonne lecture !
Kalila78 : encore un peu de patience avant les réactions… Bonne lecture !
Magouille : voici la suite, et merci pour ta review ! Ce chapitre est beaucoup plus léger, j'espère qu'il te plaira. Bonne lecture !
