L'alarme de Stan sonna et réveilla Kyle à six heures et demie du matin. Le soleil commençait tout juste à se lever, les oiseaux gazouillaient. Il avait l'impression d'être un cadavre échoué sur la plage après une tempête.
- Tu es toujours malade ? demanda Stan, la voix éraillée mais douce, inquiète. Kyle voulait la prendre pour la garder au creux de ses mains, bien protégée. Stan lui toucha le front et fit une grimace parce qu'il était brûlant. Je n'aurais pas dû te laisser boire autant.
- Me forcer, tu veux dire, marmonna Kyle. Stan le regarda, mal à l'aise. Il sortit du lit pour s'habiller et finir de ranger ses affaires. Kyle ne voulait pas quitter le lit, il ferma les yeux. Il aurait été fou de joie à l'idée de partir, même avec son mal de crâne et son ventre douloureux, si Cartman n'avait pas été prévu au programme. Il voulait fuir la réalité le plus longtemps possible, mais savait qu'il n'avait pas le choix. Il s'enroula confortablement dans les couvertures, qui avaient la bonne odeur de Stan.
Son sommeil fut paisible, plus que pendant la nuit. Mais il se réveilla peu de temps après, parce que Stan parlait. Kyle se redressa lentement, en se cachant les yeux à cause de la lumière du jour, contrarié de voir Kenny dans la chambre, assis sur son vieux sac de voyage en toile. Il parlait à Stan de son spray anti-moustique.
- Enfin réveillé ? demanda Stan en se tournant vers le lit. Kyle répondit par un petit grognement, en se frottant le visage, encore un peu endormi. Il avait toujours mal à la tête, mais moins que tout à l'heure. Par contre son ventre n'allait pas mieux. Et il avait la bouche sèche avec un sale goût bizarre dedans.
- Sa toute première gueule de bois. Kenny fit semblant de prendre une photo.
- Vieux, on devrait vraiment en prendre une, rigola Stan en cherchant son téléphone. Je veux en faire plein pendant le voyage.
- Ne fais pas une photo de moi maintenant, putain, gronda Kyle. Il se sentait vulnérable avec son jean et ses chaussettes roulés en boule loin de lui sous les couvertures. Kenny et Stan éclatèrent de rire. Stan leva son portable.
- Il le faut, dit-il. Pour la postérité.
Kyle l'envoya balader, mais ça ne fit qu'amuser Stan encore d'avantage. Il le prit en photo plusieurs fois, amusé par ses réactions. Puis il glissa son téléphone dans sa poche et donna à Kyle la bouteille d'eau posée sur son bureau.
- Je vais te chercher un peu d'Advil, dit-il en lui touchant la joue. Kyle le repoussa. Il aurait été ravi que Stan s'occupe de lui si ils avaient été seul, mais la façon dont Kenny souriait quand il surprenait Stan jouer à l'infirmière le gênait énormément. Il lança un regard noir à Kenny quand Stan sortit de la chambre.
- Tu es en avance.
- Non, pas du tout, répliqua Kenny en lui montrant le réveil-matin d'un signe de tête. Il est déjà neuf heures trente. Cartman est en retard.
- Merde, fait chier ! Kyle bondit et poussa la couette en oubliant d'être pudique malgré ses jambes nues. Je savais qu'il nous gâcherait le voyage. Partons sans lui. On braquera une banque s'il le faut.
- Sympa le caleçon, dit Kenny l'air de rien pendant que Kyle cherchait son jean. Il rougit en jetant un coup d'?il à son slip bleu à pois rouges.
- Il faut aussi qu'on s'arrête chez moi pour que je prenne mon sac, dit Kyle en essayant de l'ignorer. Et je dois me changer, dire au revoir à mes parents – merde, pourquoi vous m'avez laissé dormir aussi tard ?
- Stan a dit que t'étais malade.
- Il était vert, lança Stan en rentrant dans la chambre avec la boite d'Advil. T'inquiète Kyle, on sera au camping avant la tombée de la nuit. Relax.
Kyle prit le médicament, agacé, en regardant par la fenêtre pour voir si Cartman arrivait. Il ne savait pas ce qui était pire. Ou Cartman ne venait pas, et ils devraient se débrouiller pour trouver l'argent de l'essence, ou il venait et ils seraient coincés avec ce gros crétin et sa grande gueule pendant six jours.
- Le voilà, annonça Stan pendant qu'ils chargeaient leurs affaires dans sa Corolla. Cartman descendait la rue dans son énorme Truck et se gara en face de chez Stan. Kyle sentit son ventre se serrer à sa vue. Cartman déchargea sa montagne de sac sur la pelouse de Stan en soufflant comme un b?uf.
- C'est quoi toutes merdes ? demanda Stan.
- Mes affaires, ducon. Oh bordel de merde, Stan, dit-il en regardant la voiture de Stan l'air dégoûté. Je n'arrive pas à croire qu'on va partir dans cette chose.
- Si tu me donnes ton Truck on peut partir avec, répliqua Stan. J'aurai besoin d'une voiture quand je vivrai en Californie.
- Ohaaa, quelle chance, dit Cartman pour se moquer. Je vais laisser mes clefs à ta mère pour que la mienne récupère ma bagnole plus tard.
Il rentra dans la maison en remontant son baggy sur ses fesses. Il avait perdu du poids récemment grâce à une poussée de croissance, mais il prendrait quand même beaucoup trop de place dans la petite voiture de Stan.
- T'aurais pu venir à pied, gros lard, dit Kyle. Tu vis à deux rues d'ici.
- Marcher c'est pour les pauvres et les hippies ! cria Cartman avant d'entrer chez Stan sans frapper. Kyle soupira.
- Ça va être génial, dit-il à Stan et Kenny, ironiquement. Stan lui donna une petite tape sur l'épaule.
- Courage. Dans quelques heures t'auras une faim de loup à cause de ta gueule de bois, et la bouffe du fast-food sera comme le plus bon truc que t'as jamais mangé .
- Ouais, bien sûr, dit Kyle pas convaincu : rien que l'idée lui donnait mal au ventre. Regarde tous ces trucs - qu'est-ce que c'est ? Des fringues ?
- Surtout à manger on dirait, répondit Kenny penché pour examiner les sacs bourrés à craquer de Cartman. Il y a des Doubles Oreo Géants, des Pop Tarts – Oh, sans déconner, il a même pris une glacière pleine de sandwiches au poulet.
- Ne touche pas à ma bouffe, Kenny ! hurla Cartman en sortant de chez Stan pour se précipiter sur ses sacs, comme s'ils étaient ses bébés et qu'il devait les protéger contre une bande de tyrannosaures affamés. Va fouiller ailleurs, il y a des poubelles là-bas, pouilleux !
- Bon Dieu, t'as assez pour nourrir au moins huit personnes, s'exclama Stan. Kenny s'était relevé et retournait à la voiture, furieux. Avant, il plaisantait sur ses problèmes d'argent, enfin ceux de toute sa famille, mais plus aujourd'hui. Il sera l'unique jeune de South Park de leur âge qui ne fera pas d'études supérieurs. Seul Cartman pouvaitêtre assez stupide et sans gêne pour trouver ce genre de blagues encore marrantes. Le ventre de Kyle se noua douloureusement, il eut peur de se remettre à vomir dans les plantes vertes.
- Bon, allez, dit Stan. Je vais dire au revoir à ma mère. Finissez de charger la voiture les mecs – Cartman, tu ne pourras pas prendre tous ces sacs.
- Tu te fous de ma gueule. J'ai besoin de tout ça.
- Comme si ton gros cul avait besoin de Doubles Oreo Géants, lança Kyle, incapable de garder son calme.
- Ta gueule connard de juif ! J'ai perdu dix kilos depuis Noël ! Je peux manger ce que je veux ! Si on manque de place alors tu n'as qu'à virer ton lubrifiant et la collection de sex-toys que vous utilisez pour vos parties de jambes en l'air avec Stan.
Stan rentra chez lui comme s'il n'avait rien entendu. Kyle serra les dents, ses oreilles rouges vives alors qu'il faisait de son mieux pour ignorer ce crétin, lui aussi. Ça faisait partie de la longue liste des blagues de Cartman qui n'étaient plus du tout amusante : les éternelles allusions comme quoi Stan et Kyle seraient amants en secret. Ça n'avait jamais eu l'air d'embêter Stan, mais Kyle avait l'impression qu'on lui arrachait les entrailles quand Cartman les faisait chier parce qu'ils faisaient toujours des "soirées pyjamas" à leur âge.
- Qui conduit en premier ? lui demanda Kenny en regardant Cartman essayer de caser ses bagages dans le coffre de Stan, déjà pas mal rempli par tout ce que Stan devait prendre pour la fac.
- Stan, je pense, répondit Kyle. Après ce sera moi, toi, et Cartman, si vous n'avez pas peur qu'il nous tue au volant.
- Je vais te tuer là maintenant si tu ne la fermes pas, grogna Cartman qui avait enlevé une des bottines pour faire rentrer ses sac de nourritures en les tapant avec.
- Fais gaffe ! cria Kyle. Tu vas abîmer les affaires de Stan. Il a mis des cadres dans ce sac-là !
Il contenait une photo de tous les deux, et Kyle avait été très touché en sachant qu'il la prendrait avec lui. Elle avait été prise l'année dernière, quand ils étaient allés voir jouer les Nuggets de Denver, une équipe de la NBA, pour l'anniversaire de Kyle. Stan tenait l'appareil photo à bout de bras et ils avaient dû coller leurs joues pour rentrer tous les deux dans la photo. Elle était un peu mal cadrée, mais c'était une des préférées de Stan, parce qu'une femme à l'arrière-plan faisait une drôle de tête. Kyle avait l'air heureux, plus que sur n'importe quelle photo, et il aimait se dire que c'était aussi pour ça que Stan l'avait encadrée. Ça avait été une des plus belles soirées de sa vie : lui et Stan, serrés l'un contre l'autre dans la foule du stade de basket, leurs épaules et leurs genoux en contact pendant toute la durée du match. Il y avait eu tellement de bruit que pour s'entendre ils avaient dû parler tout contre leurs oreilles, et les lèvres de Stan l'avaient touché, deux fois. Il frissonna en y repensant.
- Hé, McFly ! On est prêt à partir, dit Stan en agitant la main devant les yeux de Kyle.
Mais Kyle n'était pas prêt. Il marcha lentement jusqu'au siège avant, les battements de son c?ur étouffaient le bruit des chamailleries de Kenny et Cartman, installés sur la banquette arrière. Stan s'assit à la place du chauffeur. Un élan de panique saisit Kyle de l'arrière du crâne jusqu'au bout des doigts en ouvrant la portière à côté de lui. Il jeta un dernier coup d'?il à la maison de Stan. Ce n'était pas comme s'il ne reviendrait jamais. Il y aurait Thanksgiving, et les vacances de Noël. Peut-être même qu'ils pourraient dormir ensemble un soir, mais il en doutait. Ils étaient trop vieux pour ça à présent.
- Kyle, vieux ! appela Stan en se penchant pour le regarder par la fenêtre de droite. C'est toi qui voulais qu'on se dépêche, non ?
- Non, dit Kyle, étourdit. Je veux dire – oui. Allons-y. Il s'assit dans la voiture, claqua la porte, regarda Stan qui souriait.
- Prêt à lancer la première chanson, dit Stan en démarrant la voiture. Kyle attacha sa ceinture en respirant doucement pour se calmer. Ils avaient encore six jours devant eux. Tout était possible.
Cartman fit l'intéressant en se moquant de la chanson que Stan avait choisi. Kyle ne connaissait pas le titre, mais il l'avait entendu quelques fois à la radio. Elle était rythmée, nostalgique mais assez joyeuse. Stan ouvrit sa fenêtre en grand, Kenny et Kyle l'imitèrent. Cartman garda la sienne fermée. Il râlait contre les musiques de hippies bobos.
- On y est, dit Stan, radieux, alors qu'ils approchaient de la frontière de South Park. Il donna à Kyle une tape sur la cuisse. Encore un pas de plus et ce sera l'endroit le plus éloigné de chez moi, où j'ai jamais été.
- Oh, bordel de merde, tu te crois dans Le Seigneur des Anneaux ? ricana Cartman. Stan, sans déconner, t'es vraiment une tarlouze. Et tu dis des conneries de toutes façons, tu as été plus loin, à Denver déjà.
- Arrête de tout gâcher, dit Kenny d'une voix traînante. Il mit sa capuche sa tête et la resserra pour cacher un peu ses yeux, le visage tourné vers la fenêtre. Stan accéléra et dépassa le panneau avec écrit Vous quittez South Park. Revenez nous voir bientôt !
Stan passa la tête par la fenêtre et poussa un cri de victoire, à 130 kilomètres heure. Kyle s'agrippa au siège, presque sûr que cette fois-ci il allait vomir pour de bon.
- Bon débarras! ria Stan en se rasseyant normalement. Il fit un grand sourire à Kyle, qui faisait de son mieux pour lui rendre la pareille en cachant sa nausée. Il avait l'impression d'avoir reçu une gifle. Stan n'était pas triste de partir. Il était fou de joie, conduisait trop vite, les deux mains serrées sur le volant.
- Qu'est-ce que je disais, soupira Cartman. Bienvenue à Pédale-land.
- J'en pouvais tellement plus de cette ville, ignora Stan. Il souriait toujours, mais semblait presque au bord des larmes. Son petit monde à South Park avait beaucoup changé depuis le divorce de ses parents. Il avait été le premier de la bande à devenir grand.
- Combien de temps avant l'hôtel ? demanda Cartman, déjà en train de se chercher un sandwich dans la glacière.
- Cinq heures, répondit Stan. Et ce n'est pas un hôtel, c'est un campement.
- Un quoi ? s'exclama Cartman les yeux écarquillés, les mains figées sur son sandwich.
- Cam-pe-ment, répéta Stan en détachant les syllabes. On n'ira pas à l'hôtel avant d'être en Californie. Je me suis dit qu'on pourrait en prendre un là-bas, peut-être à Long Beach ou ailleurs, comme ce sera notre dernière nuit.
- Long Beach, ça sent la ville de tarlouzes, grommela Cartman, la bouche pleine de salade au poulet.
- Arrête de dire tarlouze tout le temps, dit sèchement Kenny. Kyle et Stan échangèrent un regard étonné. Généralement Kenny se foutait de ce que disait Cartman, ça lui passait au-dessus de la tête. Mais il était d'une humeur massacrante, ce qui était aussi rare chez lui que de prêter attention aux conneries de Cartman.
- C'est mon droit de dire ce que je veux quand je veux, dit Cartman. On est dans un pays libre, et je dis que le camping c'est de la grosse merde et qu'il faut qu'on aille à l'hôtel.
- Si tu veux payer six nuits d'hôtel, pas de problème, dit Kyle.
- Non, vieux, pas question, protesta Stan. J'adore camper.
Kyle ne répondit pas et regarda par la fenêtre. Il n'aimait pas particulièrement le camping mais l'idée d'en faire le rendait romantique, même s'il savait que rien ne serait comparable à la dernière fois qu'ils avaient campé ensemble. Ils avaient décidé de partir à la dernière minute, en fin de saison. Stan avait eu une terrible dispute avec sa mère, et Kyle l'avait aidé à se calmer au lieu de travailler son oral d'espagnol. Ça lui avait valu un C à son contrôle, le premier de sa vie. Ils avaient tous les deux besoin de partir loin de South Park prendre l'air et s'étaient préparés vite et mal, sans avoir rien prévu pour la tempête de neige qui s'était abattue sur la montagne comme un voile glacé, potentiellement mortelle. Impossible pour eux de rentrer avant la tombée de la nuit. Ils avaient fait de leur mieux pour planter la tente, paniqués, recroquevillés dans le même sac de couchage pour se tenir chaud, le visage de Kyle blottit contre la poitrine de Stan. Ils se racontaient à voix basse les choses qu'ils regretteraient le plus s'ils devaient mourir de froid ce soir, congelés dans leur pauvre petite tente perdue dans la montagne. Kyle savait au plus profond de lui qu'il était exactement là où il aurait voulu mourir : avec Stan qui le serrait fermement contre lui, en se parlant pour se tenir éveillés et se dire des choses qu'ils n'avaient jamais dit à personne. Kyle n'avait pas vu Stan pleurer depuis des années. Il s'était mis à renifler tristement en confessant à quel point il avait honte de certaines choses qu'il avait dit à sa mère pendant leur dispute. Kyle lui avait caressé le dos sous le sac de couchage, en lui disant qu'elle lui pardonnerait. Il s'était demandé s'il devait relever la tête, lui embrasser la joue ou même les lèvres, parce que ça serait peut-être sa dernière chance. Il ne l'avait pas fait, mais quand ils s'étaient réveillés au petit matin, bien vivants et toujours serrés l'un contre l'autre, il avait été certain que le moment qu'il avait tant attendu était enfin arrivé. Stan s'était penché vers lui en poussant un petit bruit de gorge, pour lui demander si tout allait bien. Leurs visages n'étaient qu'à un centimètre l'un de l'autre, et Kyle avait hoché la tête, il attendait d'être embrassé. Il ne voulait qu'un tout petit baiser, une petite chose pour se promettre plus, beaucoup plus, un peu plus tard, quand ils auraient quitté la montagne. Mais Stan avait bâillé, s'était assis, et avait dit qu'il fallait déneiger la voiture. Kyle l'avait suivi.
Leurs futures nuits au camping n'auraient rien à voir avec celle-ci. C'était l'été, Cartman ne les laisserait pas seul deux minutes sans les traiter de tarlouzes, et ils étaient trop vieux pour se câliner en prenant soin de Kenny, même s'il avait l'air encore plus déprimé que le jour où son père l'avait battu. Le pire, se sera les commentaires de Cartman, peut être suivi de près par ceux de Stan pour raconter à quel point il était heureux que sa vie à South Park soit enfin derrière lui.
Stan laissa Kyle choisir la musique, donnant à Cartman l'occasion rêvée de se foutre de lui, mais Kyle s'en fichait. Dans sa tête, il était de retour dans la montagne enneigée, en boule dans le sac de couchage, le seul bruit qu'il pouvait entendre était celui du c?ur de Stan tout contre lui. Les chansons qu'il choisissait parlaient toutes de cette nuit, et c'était pareil pour Stan même si Kyle savait bien que de sa part c'était involontaire. Il regarda les fleurs sauvages au bord de la route. Son ventre gargouillait.
- On devrait s'arrêter déjeuner, dit Stan. Sauf si Cartman veut partager ses sandwiches.
- Je ne veux rien qui vienne de lui, dit Kenny immédiatement.
- Comme si j'allais t'en passer, répliqua Cartman. Vous pouvez courir, débrouillez-vous et surtout ne touchez pas à ma bouffe.
Ils s'arrêtèrent dans un petit restaurant avec des tables à l'extérieur pour commander des cheeseburgers, et Stan avait eu raison : Kyle avait l'impression de n'avoir rien mangé depuis des mois et mourrait d'envie de dévorer ses délicieuses frites trop salées. Il engloutit deux cheeseburgers, un gros cornet de frites, et deux verres de Coca. Stan le regardait en souriant, comme si ça l'amusait.
- Tu reprends des couleurs, dit-il en le prenant en photo.
- La gueule de bois c'est pour les tapettes, dit Cartman. J'ai bu au moins trois bouteilles de vodka hier soir et je me sens bien.
- Ouais, les gens qui pèsent cent trente kilos ont souvent une bonne résistance à l'alcool, dit Kyle.
- Contrairement à ceux qui font – combien tu pèses au juste, Kyle, maintenant que t'es enfin un grand garçon ? Trente-cinq, trente-six kilos ?
- Ta gueule, gros lard, grogna Kyle qui ne voulait pas qu'on connaisse son poids, soixante-six kilos tout mouillé. Même Kenny, qui ne mangeait que du pain au ketchup, avait réussi à devenir plus imposant que lui. Stan était autour des soixante-dix-neuf kilos pour un mètre quatre-vingt-dix, de loin le mieux fichu des quatre. Kyle était un peu musclé des bras, mais ils étaient trop maigres, alors que Stan était du genre à pouvoir envoyer un ballon de foot américain à l'autre bout du stade facilement.
- Ça m'étonne que tu n'aies pas la gueule de bois, dit Stan à Kenny. Tu étais à la fête, non ? Kyle a dit qu'il t'avait vu.
- Je suis juste passé demander à quelle heure on partait, répondit Kenny sans les regarder, les yeux rivés sur ses potatoes.
Stan invita tout le monde pour le déjeuner – même Cartman – pour pouvoir payer celui de Kenny sans qu'il dise non. Il n'aurait pas les moyens de le faire beaucoup durant le voyage.
- Où tu es allé après la fête ? demanda Kyle. Il avait le vague souvenir que Kenny lui avait dit avoir quelque chose à faire.
- Nulle part, grommela Kenny. Kyle et Stan échangèrent à nouveau un regard surpris. Kenny était plus détendu d'habitude, toujours prêt à s'amuser et à prendre du bon temps malgré toutes les merdes qui lui arrivaient dans la vie, mais peut-être étaient-ils égoïstes en croyant qu'il pouvait tenir le coup depuis aussi longtemps sans craquer. Même Cartman avala ses rondelles d'oignons frits sans faire de commentaire.
Ils restèrent encore une vingtaine de minutes sur l'aire d'autoroute, donnèrent quelques frites trop cuites aux oiseaux sur le parking, puis remontèrent dans la voiture avec Kyle au volant cette fois. Ils seraient au Grand Mesa National Forest dans quelques heures. Le temps était dégagé pour le moment mais il risquait de pleuvoir à plusieurs reprises pendant la semaine. Ils n'avaient pris qu'une seule tente. Tenir dedans n'aurait pas été un problème si Butters avait été avec eux, mais avec Cartman ce sera une autre paire de manche. Kyle essaya de voir le bon côté des choses : faire de la place pour Cartman lui permettra de se mettre plus près de Stan.
Cartman et Kenny s'endormirent après la pause déjeuner, Kenny avec sa capuche qui lui cachait presque tout le visage, la tête appuyée contre la fenêtre, et Cartman affalé la tête penchée en arrière contre le dossier du siège en ronflant, mais plutôt doucement pour le moment. Kyle alluma la playlist pour être sûr de ne pas l'entendre et jeta un coup d'?il à Stan, qui regardait son téléphone.
- Wendy m'envoie des messages bizarres, dit-il.
- Ah bon ?
- Elle me demande comment ça se passe pour l'instant.
- Heu... c'est bizarre ?
- Oui. Stan fit une grimace et rangea son téléphone sans répondre. D'habitude elle ne me demande rien, tu vois ? Pas en SMS, en tout cas. Et ça fait, genre, trois heures qu'on est parti.
- Peut-être que tu lui manques, dit Kyle. Il savait qu'il lui enverrait des messages à la seconde où ils serraient séparés à l'Aéroport de Los Angeles pour l'embarquement, condamné à un aller simple pour Denver entre Cartman et Kenny. La différence c'est que tout le monde trouverait ça normal que Wendy fasse ça, même si Stan avait l'air de trouver ça surprenant.
- Ça m'étonnerait, répondit Stan en touchant le bord de la fenêtre ouverte à côté de lui. Elle était fâchée contre moi hier soir.
- A cause moi. Désolé.
- De toi ? Non, dit Stan en fronçant les sourcils. J'ai – J'en sais rien. C'est compliqué.
- C'est sûr, dit Kyle qui en avait assez de l'entendre parler de Wendy. Il remit la musique un peu plus forte. Cartman poussa un grognement dans son sommeil.
- Qu'est-ce que tu en penses? demanda Stan.
- De quoi ?
- Moi et Wendy. Tu nous connais depuis toujours, et on est ensemble quasi depuis la maternelle. La dernière fois que je t'ai demandé ton avis on était gamin et t'avais dit «Les filles ça craint ».
- Je n'ai jamais dit ça! Kyle se redressa sur son siège, stressé. Stan devait savoir pour lui, du moins en partie. Kyle n'avait jamais eu de vrai petite copine. Mais ils n'en parlaient jamais.
- Si, je te jure, dit Stan avec un grand sourire. Tu ne te souviens pas? Quand on a construit la garçonnière? On avait quoi, huit ans, je – Kyle- Ce que je veux dire c'est que c'est la dernière fois que tu m'as dit ce que tu pensais de Wendy et moi.
- Qu'est-ce que ça peut te faire ce que j'en pense ? demanda Kyle, qui commençait à paniquer. Il avait chaud sous ses bras et dans la nuque. Ils avaient vécu si longtemps sans avoir à en parler, et il ne le ferait certainement pas maintenant, avec Cartman en train de ronfler derrière eux.
- Qu'est-ce que ça peut me faire ? répéta Stan, incrédule. Hum, tu sais, désolé pour la révélation, mais tu es mon meilleur ami. Ce que tu penses compte beaucoup.
- Je pense que tu devrais rester avec elle, lança Kyle, juste parce que ce n'était pas la réponse que Stan attendait. Je veux dire. Wendy est super. Tu ne trouveras jamais personne de mieux qu'elle.
- Elle est super, dit Stan l'air absent, en regardant par la fenêtre. Mais. J'en sais rien.
- Quoi ? insista Kyle après un instant de silence. Il ne pouvait pas s'empêcher d'avoir une lueur d'espoir à chaque fois que Wendy et Stan se disputaient, même maintenant. Quand ils rompaient, une petite flamme au c?ur de Kyle qu'il croyait morte à jamais se réveillait. Mais elle s'éteignait presque aussitôt, dès qu'ils se remettaient ensemble.
- Parfois j'ai l'impression qu'on est ensemble juste par habitude, tu vois ? confia Stan. Comme si on avait peur tous les deux d'essayer autre chose, parce que c'est tellement plus simple de rester ensemble.
Kyle hocha la tête, en gardant les yeux fixés sur la route. Ça n'aurait pas dû lui faire autant de peine, Stan ne parlait pas de leur amitié, mais ça aurait aussi bien pu être le cas. Ils étaient devenus tellement inséparables en grandissant, même les profs mélangeaient leurs prénoms en cours. Ils avaient beaucoup changé en devenant adolescent, mais ils continuaient à s'accrocher l'un à l'autre, parce que c'était rassurant, familier. Du moins, Stan s'accrochait à Kyle pour ces raisons, et lui ne faisait que l'encourager. Kyle l'avait aimé de plus en plus fort, et différemment, parce que Stan avait changé justement.
- Vous devriez faire une pause, dit Kyle entre ses dents comme si ça lui faisait mal. Je ne sais pas ce que tu veux que je te dise.
- Tu vois, c'est ça le problème, dit Stan en lui secouant l'épaule. J'ai l'impression que tu me dis juste ce que tu crois que j'ai envie d'entendre, alors que je veux que tu me dises la vérité. Depuis quand tu fais ça, vieux ?
- La vérité c'est que ta relation avec Wendy ne m'intéresse pas tant que ça, répliqua Kyle beaucoup trop brusquement que ça sonne vrai. Kenny se réveilla en marmonnant et regarda autour de lui.
- Oh, putain. Pendant deux secondes je ne savais plus où j'étais.
Stan et Kyle ne répondirent rien, de toute évidence la conversation sur Wendy était terminée. Le c?ur de Kyle battait à toute vitesse, et il se traita mentalement de tous les noms. Énerver Stan pendant leurs vacances était vraiment la dernière chose qu'il voulait faire. Il se mordit les lèvres et essaya de trouver quoi dire pour se faire pardonner.
- Tu veux qu'on s'arrête pour prendre le panneau en photo ? demanda-il en arrivant à Grande Mesa. Stan fit non de la tête.
- J'en prendrais une depuis la voiture. Conduis lentement, d'accord ?
- Comme si t'avais besoin de dire à Mamie Broflovski de conduire lentement, se moqua Kenny.
- C'est clair, répondit Stan en le regardant dans le rétroviseur, amusé.
- Vos gueules les mecs, dit Kyle gentiment. Stan prit sa photo, et le bruit du flash réveilla Cartman en sursaut.
- On nous tire dessus ?
- Ouais, accroche-toi au siège, on fait une course poursuite contre les flics, dit Kyle.
- C'était mon appareil photo, débile, dit Stan en se tournant pour photographier un Cartman déboussolé. Il grogna et essaya d'attraper l'appareil, mais Stan l'esquiva facilement.
Ils se garèrent au Centre d'information des visiteurs pour prendre un plan du terrain et des brochures sur la forêt. Kenny parcouru celle sur les animaux sauvages : apparemment les ours étaient fréquents dans le coin.
- Heureusement que j'ai pris mon flingue, dit Cartman.
- Très drôle, dit Stan. Cartman le regarda en clignant les yeux.
- C'est pas une blague, Stan. Vous serez à mes genoux pour me baiser les pieds quand j'aurais tué ces grizzlis à la con pour vous sauver le cul.
- Attends, t'es sérieux ? demanda Kyle. T'as vraiment une arme cachée au milieu de ta demi-douzaine de paquet d'Oreo?
- Bien sûr, répondit Cartman en les regardant comme s'il avait affaire à des demeurés. Pourquoi ? Vous n'avez pas pris les vôtres ?
- Comment tu peux avoir un flingue bordel de merde ? s'indigna Kenny.
- Parce que j'ai dix-huit ans et que j'ai de l'argent, tête de con, répliqua Cartman. Tu devrais essayer un jour. Oh attend, tu as dix-huit ans.
- Tu sais quoi, espèce de grosse merde obèse ? J'ai gagné quinze mille dollars l'année dernière. Et toi combien tu t'es fait? Oh non c'est vrai, t'es même foutu d'avoir un pauvre job étudiant, parce que c'est maman qui t'entretient -
- Oooh, quinze mille dollars, je suis tellement impressionné, interrompit Cartman. C'est genre la moitié de ce que coûte ma voiture.
- La bagnole que ta mère la folle du cul accro au crack t'a offerte ? Combien de mecs elle a dû sucer pour avoir le fric ?
Cartman devint rouge comme un homard et il fit ce truc avec ses épaules et en bombant le torse qui donnait l'impression qu'il grandissant tout d'un coup, comme toujours quand il était en colère. Il attrapa Kenny par le col du sweat.
- Ma mère n'est plus accro au crack depuis des années contrairement à la tienne, enculé ! cria-t-il, ce qui attira l'attention d'un garde forestier.
- Les mecs, arrêtez ! dit Stan en s'interposant entre eux deux. Calmez-vous, merde.
- On peut revenir au fait que Cartman a un flingue avec lui ? dit Kyle. C'est complètement illégal, aucun de nous n'a vingt et un ans.
- Qu'est-ce que ça peut foutre s'il est arrêté ? dit furieusement Kenny. Sa mère n'aura qu'à branler le chef de la police pour le faire sortir.
- Je vais te casser la gueule, sale fils de pute ! lança Cartman qui hurlait à présent.
- Putain vieux ferme là ! dit Stan précipitamment, mais c'était trop tard, le ranger était arrivé près d'eux.
- Tout va bien, jeunes gens ? demanda-t-il, les sourcils froncés.
- Oh oui, monsieur, s'empressa de répondre Cartman avec un grand sourire innocent qui chassa les plaques rouges de son visage. Mon meilleur copain Kenny et moi étions juste en train de plaisanter.
Il attrapa Kenny par les épaules et le serra contre lui. Kenny fit de son mieux pour faire un sourire qui ressemblait surtout à une grimace tordue au garde forestier.
- Très bien, dit-il sévèrement. Vous avez prévu de camper ici cette nuit ?
- Oui, acquiesça Stan. On - On était en train de lire les consignes de sécurité avant d'y aller.
- Lisez bien celles sur les ours, ce n'est pas à prendre à la légère. Faites attention avec votre nourriture, il faut l'attacher à un arbre comme c'est écrit dans le prospectus.
- Génial, marmonna Kyle quand l'homme repartit vers le bureau d'information. S'il faut pendre à des arbres toutes la bouffe de Cartman on va en avoir pour la nuit.
- On laissera les trucs genre Oreo dans la voiture, dit Stan. Les ours n'en voudront pas. Allez, partons d'ici avant de se faire arrêter à cause de ces deux génies.
- C'est lui qui a commencé putain, dit sèchement Kenny. Il rentra dans la voiture en claquant violemment la porte. Kyle regarda Stan, choqué, pendant que Cartman suivait Kenny pour se mettre sur la banquette, en grommelant quelque chose sur les folles du cul accro aux cracks.
- Vieux, c'est quoi ce bordel avec Kenny ? demanda Kyle.
- A ton avis ? Il est déprimé parce qu'on va tous partir de South Park sauf lui.
- Non, il y a autre chose. Même quand il a arrêté l'école il n'avait pas l'air aussi dégoutté de la vie. Et je ne l'ai jamais vu s'énerver aussi vite.
Stan regarda Kenny et Cartman, assis dans la voiture. Ils avaient toujours l'air en colère mais pas au point de se battre.
- Qu'est-ce qu'il y a ? interrogea Kyle. Tu sais quelque chose que j'ignore ?
- C'est rien, dit Stan, hésitant. Enfin – Je te dirais tout à l'heure. Viens, allons-y.
Kyle le suivit dans la voiture, contrarié. Ils conduisirent en silence jusqu'au camping, le soleil commençait à se coucher derrière les branches d'épicéas. Il était assez tôt pour partir en vacances à cette période de l'année, il n'y avait personne dans le campement à part des poubelles en bois et une table de pique-nique. Kyle aida Kenny à monter la tente, en se demandant ce à quoi Stan pensait. Après tous les problèmes que Kenny avait déjà eus, que pourrait-il lui arriver de pire ?
- Je suis vraiment le seul à être choqué que Cartman soit venu avec un flingue ? Ou c'est juste parce que c'est moi qui ai le plus de chance de se faire tirer dessus ?
- Je le prendrai ce soir quand il dormira pour être sûr qu'il n'est pas chargé, dit Kenny sans le regarder en plantant les sardines aux coins de leur vieille tente abîmée. Le ciel commençait à devenir nuageux, ils devraient probablement se réfugier dedans avant la tombée de la nuit.
- Je peux être honnête avec toi ? dit Kyle.
Kenny leva les yeux.
- Oui.
- Je n'aime pas vraiment camper, chuchota-t-il. Stan n'était pas très loin, il essayait de faire un feu pour cuire le bacon qu'ils avaient achetés pendant que Cartman lui disait qu'il s'y prenait comme un manche en bouffant du b?uf séché.
- Désolé, dit Kenny. Si j'avais eu un peu d'argent de côté on aurait pu aller au motel.
- Vieux – non ! Ce n'est pas ce que je voulais dire. C'est Stan, c'est son truc. Il adore la nature et ce genre de connerie. Mais je déteste ne pas avoir d'eau courante.
- J'ai l'habitude, dit Kenny avec un petit sourire. Kyle se força à rire.
- Il y a autre chose dont tu voudrais qu'on parle ? reprit Kenny.
- Quoi ? Qu'est-ce que tu veux dire?
Kenny secoua la tête.
- Rien, laisse tomber. Tiens, t'en veux un peu ? Il fouilla dans sa poche et sortit une flasque en étain.
- Oh, non, dit Kyle en agitant les mains. Pas question que je me remette à boire. Je commence à peine à me sentir mieux.
- Comme tu veux, dit Kenny avant de boire quelques gorgées. J'en ai plein si tu changes d'avis. Je me suis dit que ce serait ma façon de participer.
Il voulut partir, mais Kyle lui attrapa le bras.
- Vieux, commença-t-il, mal à l'aise, en se demandant comment exprimer ce qu'il avait en tête sans avoir l'air d'une tarlouze. Kenny lui pardonnerait de toute façon. On s'en fout complètement que tu ne puisses pas trop dépenser. Tu es notre ami. Ça me fait vraiment plaisir d'être avec toi.
- Vraiment ? Kenny reprit une gorgée. Tu n'aurais pas préféré être juste avec Stan?
- Bien sûr que non, dit rapidement Kyle en tournant le dos à Kenny pour qu'il ne puisse pas voir ses oreilles rougir. Je vais chercher du bois pour le feu.
Il s'éloigna à grands pas vers les arbres noueux.
- Attends, grogna Kenny en lui courant après. N'y vas pas tout seul.
- Je n'ai pas quatre ans, répliqua Kyle, mais il laissa Kenny le suivre et l'aider à ramasser des bouts de bois.
Dans un sens, il était heureux ne pas être parti seul avec Stan. Ça aurait été insupportable, tous ces moments juste tous les deux, à deux doigts que quelque chose se passe sans jamais pouvoir sauter le pas. Ils n'auraient pas eu d'excuses pour se blottir dans le même sac de couchage, pas comme à la montagne l'hiver dernier. Sauf si un ours les attendait dehors pour les bouffer. Il arrêta de délirer et écouta la forêt. Elle était silencieuse, sinistre. Le soleil se couchait.
- Je vous ai entendu parler dans la voiture, dit Kenny en le faisant presque sursauter.
- Ah ouais ?
- A propos de Wendy. Kenny le regardait comme si la raison pour laquelle il ramenait cela sur le tapis était évidente. Kyle haussa les sourcils.
- Ok. Et alors ?
Kenny leva un peu les yeux au ciel, pas assez pour être méchant, comme s'il se prenait pour son psy. Il mit son tas de branches sous le bras et enfonça sa capuche sur sa tête.
- Ils ne resteront pas ensemble, dit Kenny.
- Tu crois ? Kyle voulait retourner à la tente, loin de cette conversation.
- Ils ne sont pas faits l'un pour l'autre, continua Kenny. Kyle éclata rire.
- Si tu le dis.
- Tu n'as vraiment aucun avis là-dessus ?
- Je ne sais pas pourquoi tout le pense que je devrais en avoir un. C'est Stan qui t'as demandé d'en parler ?
- Non. Kenny secoua la tête et but un coup. Tu sais quoi, Kyle, oublie ça.
- Génial. Super. J'oublie tout. Putain ! Ça va être quoi la prochaine fois ? Cartman aussi va venir me demander d'analyser la vie amoureuse de Stan et Wendy ?
- T'es vraiment trop con, dit Kenny. Kyle lui jeta une pomme de pin, énervé. Ce n'était pas la première fois que Kenny cherchait la confrontation.
- C'est toi qui es trop con, lança Kyle.
- Whao, tu m'as cassé mec.
- Ouais, je sais.
Stan était assis près du feu qu'il avait réussi à allumer. Il coupait les tomates avec des couverts en plastique pour faire des sandwiches. Cartman jouait sur son portable, allongé sur un sac de couchage qui ressemblait beaucoup à celui de Kyle.
- Je peux savoir ce que tu fous ? demanda-t-il en s'arrêtant devant Cartman.
- Angry Birds, dit-il sans relever la tête.
- Je veux dire vautré sur mon sac de couchage, gros lard. Bouge.
- Ça ne va pas être possible, mon petit Kyle. Aucun de vous n'a pensé à me dire qu'on allait camper, alors je n'ai pas amené mon sac. Donc j'ai pris le premier qui m'est tombé sous la main. Pas de chance, loser.
- Je suis sérieux, Cartman, dégage ! dit Kyle, prêt à lui balancer son tas de bois à la gueule. Tu peux dormir dans la tente si tu n'as pas ton sac.
- Oh, je vais dormir dans la tente, dit Cartman. Et dans ce sac de couchage.
- Non, pas question, espèce de gros con!
- Hé, Kyle, appela Stan. Kyle se tourna vers lui, fou de rage. Stan avait l'air exténué.
- Viens ici, vieux. Aide-moi avec la salade.
- Stan ! Il -
- Je sais, mon pote, allez, viens. J'ai mal au crâne.
- Oh, j'imagine que c'est à cause de Kenny et moi, lança Kyle en le rejoignant, furieux. Il posa le tas de bois et s'assit à coté lui, les épaules voûtées. C'est une drôle de coïncidence, reprit-il, parce que tous les deux on a envie d'assassiner Cartman.
- Je sais de qui c'est la faute, interrompit Stan en parlant assez bas pour que Cartman ne l'entende pas. Mais c'est exactement ce qu'il veut, te rendre dingue. J'ai une couverture – Je peux ouvrir mon sac de couchage et on dormira tous les deux dessus, sous la couverture.
Kyle soupira, en faisant de son mieux pour ne pas montrer que son idée le rendait fou de joie en vérité.
- D'accord, dit-il. Il n'a qu'à garder mon sac, de toute façon. Il le hantera pour toujours avec son odeur de gros porc.
- Sans doute, dit Stan, amusé. Il lui donna une petite tape sur le dos et lui passa la salade qu'il avait prévue pour leur premier dîner. Kyle la prit et la découpa proprement, en posant les feuilles sur une petite planche de cuisine à côté des rondelles de tomates. Sa mauvaise humeur disparue bien vite. En fin de compte, Cartman lui avait rendu un grand service, et ça valait bien le prix d'un stupide sac de couchage. Kyle pourra dormir avec Stan jusqu'à la fin des vacances, et Cartman ne pourra même pas les faire chier à cause de ça puisque c'était de sa faute.
Stan et Kyle mirent le bacon à cuire et terminèrent de préparer les sandwiches pendant que Kenny buvait et que Cartman s'énervait tout seul contre Angry Birds. Normalement, Kyle aurait fait remarquer qu'ils se tapaient tout le boulot, mais ça ne le gênait pas. C'était plutôt agréable de passer les ingrédients à Stan pour préparer le dîner tous les deux. La nuit était complètement tombée à présent, on entendait les insectes chanter. Kenny aspergea Kyle et Stan de spray anti-moustique avant de s'installer pour manger.
- Moi aussi, j'en ai besoin, réclama Cartman en marchant lourdement vers eux, une bouteille de Mountain Dew qu'il avait récupéré dans la voiture à la main.
- Non, dit Kenny.
- Je t'emmerde Kenny, bouge ton cul et pschitt moi ! cria Cartman en tapant sur son bras pour écraser un moustique. Ils vont me bouffer vivant.
- J'en ai juste pris assez pour moi, Kyle, Stan, et Butters, dit Kenny. Tu es au moins trois fois plus gros que Butters. On videra tout de suite la bouteille si je te laisse en mettre sur ton gros cul d'éléphant.
Stan essaya de lui faire signe de taire, mais Kenny ne le regardait pas, trop occupé à esquiver Cartman qui voulait lui prendre le spray.
- Butters ? grogna Cartman. Qu'est-ce que cette tafiole vient faire là-dedans ?
- Il était censé venir avec nous, lança Kenny. Tu pensais sérieusement que t'étais notre premier choix ?
Stan poussa un grognement exaspéré, mais Kyle était ravi de voir Cartman autant ahuri. Il eut l'air sincèrement surpris pendant un instant. Kyle se força à avoir une demi-seconde de pitié.
- Alors, quoi, Butters s'est rendu compte qu'il ne voulait plus trop se faire prendre en levrette par vous trois finalement ? dit Cartman. Stan secoua la tête, consterné, Kyle leva les yeux au ciel. Kenny avait l'air fou de rage.
- Il s'est fait punir, dit-il. C'est pour ça qu'on est coincé avec toi.
- Bon, malheureusement, je ne pourrai pas vous sucer la queue aussi bien que Butters, dit Cartman. Mais n'hésitez pas à vous sucer les uns les autres si vous êtes désespérez à ce point. Maintenant, donne-moi ce putain de spray.
A la surprise de Kyle, Kenny lui lança la bouteille, comme une balle de baseball. Cartman l'attrapa en vol et Kenny tourna les talons pour partir dans les bois.
- Hé, qu'est-ce que tu fous ? dit Stan. Kenny ? Viens manger ton sandwich.
- J'ai besoin d'une minute, cria Kenny, déjà loin. Stan poussa un juron en mélangeant précipitamment les ingrédients, et tendit son sandwich à Kyle.
- Surveille ça pour moi, dit-il. Manquerait plus que Kenny se perde et se fasse bouffer par un ours.
- Et toi alors ? demanda Kyle alors que Stan courait rattraper Kenny. Prends au moins une lampe-torche !
- Je reviens tout de suite ! lança Stan par dessus son épaule en s'enfonçant dans la forêt. Kyle retomba sur ses fesses, la bouche grande ouverte, son sandwich sur les genoux. Il eut une crise de toux quand Cartman s'arrosa d'anti-moustique devant le feu de camp.
- Fais attention avec cette merde ! cria Kyle. C'est sûrement inflammable.
- Pas plus inflammable que les poils de ta petite bite de rouquin, aboya Cartman. Si t'as peur de prendre feu bouge ton cul.
- Ne parle pas de ma bite. Kyle se tordait le cou pour essayer de voir Stan ou Kenny quelque part dans le noir, mais ils n'étaient pas visibles. Il ne pouvait même plus les entendre courir.
- Mec, ils vont carrément servir de dîner aux ours, dit Cartman en se préparant deux sandwiches. Considère-toi heureux, juif. Tu es avec la seule personne qui a pensé à tout.
Il donna une petite tape sur sa poche, et Kyle regarda bouche bée la bosse qui indiquait la présence d'une arme.
- Éloigne ce truc de moi, dit-il en se levant d'un bon. J'espère qu'il n'est pas chargé.
- Bien sûr qu'il est chargé ! A quoi ça servirait s'il ne l'était pas ?
Kyle poussa un juron. Il n'avait plus vraiment faim mais mangea quand même son sandwich, parce que Stan l'avait aidé à le faire, en regardant la forêt pour guetter un signe de Kenny ou Stan. Il n'y avait rien, juste un hululement au loin et le bruit oppressant des insectes.
- Hé, cul-en-feu, dit Cartman. J'ai une question à te poser.
- Lâche-moi.
- Comment tu vas faire pour survivre quand Stan ne sera plus là pour changer ta couche ? Au pire, il se fait bouffer par un ours dans la forêt, au mieux, il finit dans le coma après quelques années passées à s'être fait défoncer les miches pendant ses matchs de foot. De toute façon, quoi qu'il arrive, il sera trop loin pour t'aider à porter tes affaires dans les couloirs -
- Ferme ta gueule, dit Kyle en essayant de garder en tête ce que lui avait dit Stan : C'estexactement ce qu'il veut, te rendre dingue.
- Non, vraiment, je me pose la question, continua Cartman. Vous êtes incapable de vous torcher le cul tout seul. Pourquoi vous n'allez pas dans la même fac ?
- Parce que Penn State m'a proposé une bourse, et UCLA en a proposé une à Stan. Ce n'est pas compliqué à comprendre.
- Ouais. C'est trop dommage que tu sois une gonzesse et que Stan soit un sportif sans cervelle, sinon vous auriez pu vous débrouiller pour avoir la même bourse d'étude tous les deux.
- Tu sais quoi, Cartman ? Vas-y, continue à parler et dis ce que tu veux, je sais que tu es vexé qu'on t'ait demandé de venir juste parce que Butters ne pouvait pas. Stan ne voulait pas que Kenny te le dise, mais tu l'as tellement fait chier que je ne peux pas lui en vouloir. Prends mon sac de couchage, prends toute la bouffe – je m'en fous. Je vais me poser dans la tente et imaginer à quel point ça aurait été mieux si Butters était venu et pas toi.
- Beuurk, garde tes fantasmes pervers sur Butters pour toi et va te branler sous la tente !
Kyle attrapa furieusement le sac de couchage de Stan, ainsi que la couverture et un oreiller, avant de rentrer sous la tente. Il dézippa le duvet et l'installa par terre. Ouvert, il prenait presque toute la place. Il était prêt à se battre avec Cartman s'il essayait de rentrer. Il n'avait qu'à rester dormir dehors. Malgré ses insultes pathétiques il avait bien dû s'en rendre compte à présent : personne ne voulait de lui ici.
La température baissait rapidement, et Kyle dut s'emmitoufler dans la couverture, frigorifié, en attendant le retour de Kenny et Stan,.
Il regarda son téléphone et se rendit compte à sa grande surprise qu'une vingtaine de minutes seulement s'était écoulées depuis qu'ils étaient partis. Il avait l'impression que ça faisait déjà plusieurs heures. Sa batterie était presque morte. Si son téléphone s'éteignait il serait vraiment tout seul avec Cartman, et ça l'étonnerait beaucoup qu'il consente à appeler le garde-forestier pour signaler la disparition de Stan et Kenny avant le lendemain matin, juste pour le plaisir d'emmerder Kyle jusqu'au bout. Non, stop – ils n'avaient pas disparus, Kenny était juste allé piquer sa crise, et Stan lui tenait compagnie. Ils allaient bien. Tout allait bien.
Kyle se réveilla en sursaut d'un cauchemar rempli de sang, de boyaux et d'ours. Il roula sur le dos, paniqué, en essayant de frapper la chose qui l'attaquait. C'était Stan. Il attrapa les mains de Kyle et les immobilisa fermement sur le duvet.
- Vieux, tout va bien ! dit-il en chuchotant. C'est moi.
- Stan ! Kyle se redressa et le prit dans ses bras, par le cou, trop angoissé ou en proie au délire pour se rendre compte de ce qu'il faisait. Stan rigola et le serra contre lui.
- Tu as eu un cauchemar? demanda-t-il. Kyle regarda autour d'eux, rassuré de voir qu'ils étaient seuls dans la tente. De toute façon il faudra bien qu'il finisse par lâcher Stan un jour. Il le fit, en s'asseyant.
- Oui, dit-il. Je – tu es parti combien de temps ?
- J'en sais rien, un moment, soupira Stan. Kenny va vraiment mal. Il avait besoin de parler.
- Où est-il ?
- Dans la voiture, il dort à l'arrière. Il va bien, il a juste trop bu, et, tu sais, il a pas mal de soucis.
- Quel genre de soucis ? Oh merde, qu'est-ce que tu as au bras ?
Kyle attrapa Stan par le poignet et le tira vers lui pour l'examiner. Il avait une écorchure juste en niveau du coude, du sang coulait sur son jean. Kyle se rappela tout à coup certaines scènes immondes de son rêve qui lui retournèrent l'estomac.
- C'est rien du tout, dit Stan. Juste une branche d'arbre qui m'a égratignée. J'ai pris la trousse de secours dans la voiture – tu peux m'aider?
Ils s'assirent en tailleur, comme les indiens dans les dessin-animés, en face l'un de l'autre, leurs genoux collés. Kyle nettoya la blessure de Stan avec une pommade cicatrisante et lui mit un pansement. Il avait l'impression que s'occuper de Stan avait un effet apaisant sur lui, comme un antidote pour oublier son mauvais rêve. Stan le regardait faire calmement, sans parler. Il avait l'air épuisé. Kyle se demanda s'il avait l'impression d'être le baby-sitter de trois gamins particulièrement insupportables.
- Voilà, dit-il quand il eut fini. Bon. Pour commencer, où est Cartman, et surtout, où est son flingue ?
- Il ronflait dans ton sac de couchage quand on est rentré. Kenny a cherché le flingue dans ses affaires, mais il ne l'a pas trouvé.
- Normal, il est sur lui, dans sa poche.
- Merde, murmura Stan en se pinçant les yeux. Kyle s'allongea sur le duvet, en espérant que Stan fasse de même. Il l'imita, posa la tête sur un bout d'oreiller, en regardant Kyle.
- Quelle journée.
- Je pense que les autres seront plus tranquilles, dit doucement Kyle. Il ne voulait surtout pas lui gâcher ses vacances, lui aussi, il était prêt à apprendre à garder son calme avec Cartman s'il le fallait. Alors, qu'est ce qui se passe avec Kenny exactement ?
- Vieux, on a dû parler de ce truc pendant une heure. Je te dirai demain. On peut discuter un peu d'autre chose avant de dormir ?
- Comme quoi ? Kyle espérait qu'il ne se remette pas à parler Wendy.
- Tu sais à quoi je pensais, aujourd'hui? demanda Stan en souriant.
- Quoi ?
- Quand vous aviez déménagé à San Francisco avec tes parents et ton frère, et que j'avais écrit cette chanson sur les voitures hybrides -
- Oh non, c'est vrai! Kyle éclata de rire, en se mettant en boule, les genoux contre son torse. J'ai eu cette chanson dans la tête pendant des années, au moins ! Il se rappelait quand ils étaient rentrés chez eux, la façon dont Stan avait couru et l'avait pris dans ses bras. Même à cet âge, alors qu'il avait huit ans et encore un long chemin à faire pour comprendre ses sentiments, Kyle savait qu'il le voulait pas le lâcher.
- Je ne me rappelle même plus des paroles, dit Stan. A part « Allez tous les gens il est temps» !
- Arrête, tu vas me la mettre dans la tête !
- Il est temps, oui les gens, il est temps !
Kyle riait, en tapant et poussant Stan pour qu'il arrête, mais d'une façon bien trop gentille, juste une excuse pour jouer à se battre. Kyle roula sur le côté et ria tellement fort qu'il en avait les larmes aux yeux. Stan lui chantait la chanson tout près de l'oreille, mort de rire lui aussi.
- Ça a été l'apogée de ma carrière musicale, dit-il.
- Tu parles. T'étais meilleur à Guitar Hero.
- Je voulais absolument que tu reviennes, continua-il. Kyle se calma en entendant cela, mais il avait toujours un grand sourire aux lèvres. Stan était juste à côté de lui, appuyé sur le coude, la main posée sur la taille de Kyle. C'était comme si t'avoir loin de moi était inenvisageable. Je ne pouvais pas, même deux secondes.
- Tu étais encore petit, dit Kyle. Son c?ur battait si fort que ça lui faisait mal, il avait l'impression sa poitrine allait exploser.
- Oui, mais ça a marché. Plus ou moins. Et maintenant, qu'est-ce qu'il faut que je fasse ? Je n'arrive pas à croire qu'on n'ira pas dans la même école. Je veux dire. J'ai toujours cru qu'on resterait ensemble.
Kyle ne répondit rien. Il avait peur d'aborder le sujet depuis qu'il avait reçu sa lettre d'admission. Il ne pouvait aller nulle part si on ne lui offrait pas d'aide financière, parce qu'il serait exclu même s'il ne lui manquait que cinq cents dollars à payer. Il avait vidé son compte en banque à neuf ans, en voulant faire une démonstration économique aux habitants de cette stupide ville de South Park. En vérité, il avait envoyé son dossier à UCLA dès que Stan avait commencé à envisager sérieusement de jouer pour leur équipe, mais il ne lui avait pas dit. Kyle avait été accepté, lui aussi, mais sans la bourse d'étude.
- Tout ira bien, dit Kyle. Stan retira sa main, et Kyle ferma les yeux. Ça semblait tellement vrai quand Stan le touchait: tout ira bien.
- Sans doute, dit Stan. Mais si les gens d'UCLA sont tous de gros crétins ?
- Mais non, c'est impossible.
- Mouais. Et si ce sont des crétins à Penn State ? Je veux dire. Je suis sûr qu'ils le sont, pour la plupart.
Kyle sourit et se tourna sur le dos pour le regarder. Stan avait l'air sérieux, vraiment l'inquiet, ou peut être qu'en fait il espérait que ce soit vrai, que Kyle trouverait le reste du monde nul en comparaison. Il aurait eu de bonnes raisons de l'imaginer. C'était le cas, en grande partie.
- Viens jouer au football à Penn State, dit-il.
- Ce n'est pas si simple. Ils ne m'ont pas recruté. Je ne peux pas débarquer et m'installer, comme ça.
- Pourquoi pas ? Pique le casier d'un des élèves. Trouve un joueur qui est dans l'équipe et vole son identité. Je t'aiderai.
- On dirait Cartman.
- Vieux !
Stan rigola.
- Je dis ça comme un compliment.
Kyle grommela, faussement vexé, et fit semblant de lui donner un coup de poing. C'était une vieille habitude. Il ne savait pas comment il ferait pour vivre sans cette sensation, la joue de Stan sous sa main, la façon dont Stan le regardait en souriant quand il le faisait. Il arriverait à se débrouiller pour garder son calme. Il ne voulait pas laisser Stan lui donner tant d'espoir, le rendre fou, mais il n'avait sincèrement aucune idée de comment y arriver.
- C'était mon plan, je n'en ai pas d'autre en réserve, dit Kyle. Le vol d'identité. A toi.
- A moi ? Viens à UCLA. Ils te prendront.
- C'est trop tard, les inscriptions sont fermées. Kyle ne voulait pas avouer que la seule raison pour laquelle il ne pouvait pas le suivre jusqu'au bout du monde était un putain de problème d'endettement. Stan avait dû oublier. Lui aussi avait oublié, avant de recevoir un coup de fil de la banque pour l'informer qu'il ne pourrait pas faire d'emprunt.
Stan sembla vouloir dire quelque chose pendant un instant, mais il resta silencieux et s'allongea sur dos, les bras croisés derrière la tête, en fixant le haut de la tente. Kyle arrangea la couverture sur eux, pour être sûr de ne pas se l'accaparer. Il roula sur le côté, regarda rapidement Stan, un peu nerveux, avant de fermer les yeux pour faire semblant de dormir.
- Il est temps les gens, il est temps, murmura Stan tout bas, presque un soupir. Kyle ouvrit les yeux en souriant, mais Stan regardait dans le vide, l'air grave. Il les referma.
Il se mit à pleuvoir avant l'aube, juste un peu, mais assez pour que Cartman rentre dans la tente en râlant avec le sac de couchage de Kyle.
- Faites-moi de la place les tarlouzes, dit-il avant de s'affaler, écrasant à moitié Stan au passage. Il engueula Cartman et se rapprocha de Kyle en le poussant près du bord de la tente.
- Putain le camping c'est vraiment de la merde, grogna Cartman. Il rentra dans le sac de Kyle et se mit à ronfler presque aussitôt. Stan soupira et se laissa tomber sur l'oreiller, collé à Kyle à cause des grosses fesses de Cartman qui prenaient presque toute la place. Kyle faisait semblant de dormir en faisant de son mieux pour rester stoïque alors qu'il sentait le souffle de Stan contre sa peau, dans son cou, mais c'était peine perdue. Il renonça vite à essayer de se contrôler. Les bruits désagréables que faisaient Cartman pendant son sommeil l'empêchaient de bander complètement de toute façon, et quand il se réveilla à nouveau au petit matin, il était redevenu calme, même si le visage de Stan était plongé contre sa nuque.
La pluie s'était arrêtée et il entendait des bruits venant de l'extérieur. Stan gémit dans son sommeil quand Kyle se leva pour regarder où était Cartman. Il dormait toujours dans son sac de couchage, mais ne ronflait plus. Un bruit brusque venant de dehors lui rappela tout à coup que Cartman avait un flingue avec lui. Il avait été trop énerve hier soir pour penser à ranger le campement, et les ours avaient sûrement senti la bonne odeur du bacon grillé.
Ce n'était pas un ours qui s'agitait autour de la tente, mais Kenny. Il avait sa capuche sur la tête et fouillait dans les sacs de nourriture de Cartman comme un raton laveur. Kyle sortit de la tente en grelottant. Il avait envie de retourner sous la couverture avec Stan mais ne supportait pas l'idée de devoir se taper les réflexions idiotes de Cartman quand il se réveillera.
- Hey, Kenny, appela Kyle. Il se redressa immédiatement en s'éloignant des sacs, comme pris sur le fait.
- Oh, désolé, dit Kyle, embêté de l'avoir mis mal à l'aise. Tu as bien dormi?
- Je n'étais pas train de voler, dit précipitamment Kenny, les joues rouges. Je – Je cherchais son flingue. C'est du délire de le laisser se promener avec.
- Oui, je suis d'accord. Du calme, mon vieux. Ça ne sert à rien de fouiller là-dedans. Il l'a mis dans la poche de son pantalon.
- Merde ! J'aurais dû m'en douter. Kenny rabattit sa capuche en arrière. Il avait des cernes sous les yeux. Kyle n'eut pas besoin de lui redemander s'il avait bien dormi.
- Tu as mal à la tête ? Kenny hocha la tête. Kyle envisagea un instant de lui demander de quoi ils avaient parlé avec Stan, hier soir mais s'il le faisait Kenny voudra sûrement qu'il lui confie en retour ce qu'il pensait vraiment de Stan et Wendy. Kenny et lui avaient toujours été plus proches que Kenny et Stan, d'une certaine façon, comme s'ils devinaient ce que pensaient l'autre, et pour cette raison ils étaient souvent sur leurs gardes. Ils ne voulaient pas en dire trop.
- Tu as faim ? demanda Kyle, et il fut surpris que Kenny fasse oui de la tête. Kyle regarda le feu. Essayer de le rallumer était peine perdue: le bois avait pris la flotte. Il alla chercher deux tranches de pain blanc pour Kenny dans un sac de la voiture où Stan rangeait leur réserve de nourriture commune.
- Merci, dit Kenny, l'air en fait agacé par cette marque d'attention. Il regarda le pain pendant quelques secondes avant de morde dedans. Au collège, Kyle et Stan s'étaient mis à voler de la nourriture à la cantine pour lui donner, pendant le déjeuner. Il leur avait demandé d'arrêter au lycée.
- J'ai hâte de partir d'ici, dit Kyle. Des gouttes d'eau continuaient de tomber des branches d'arbres, et la forêt avait l'air encore plus lugubre et menaçant qu'hier soir. Si tu veux commencer à ranger, je vais aller les réveiller.
- Ça me va, dit Kenny. C'est quoi la prochaine destination ?
- Encore une autre foret à la con, mon pote, soupira Kyle.
- Sans déconner ? Mais on va toujours à Vegas, pas vrai ?
- Oui, mais Stan veut camper au Lake Mead puisqu'on doit passer par là pour y aller.
- Si ça l'amuse, marmonna Kenny. Du moment que je peux passer plusieurs heures à jouer aux casinos, ça me va. Vous n'aurez qu'à venir me chercher quand vous aurez fini de prendre en photo les petits oiseaux. J'ai économisé des centaines de dollars, j'ai bien l'intention d'en profiter.
- Quoi – des centaines de dollars? Pour jouer ?
- Ouais. Quelle chance j'ai de me faire de l'argent à part ça ? J'ai déjà joué dans des casinos d'indiens chez nous, le week-end, mais c'était trop court, je n'avais pas assez de temps. Il faudrait que je me fasse genre vingt mille dollars, pour que je puisse donner à ma s?ur de quoi vivre un moment tranquille, toute seule.
- Toute seule ? Kyle n'aimait pas du tout le regard de Kenny. Tu vas partir ? Où ?
Kenny renifla.
- N'importe où. Mais loin de South Park en tout cas.
- Et pour faire quoi ?
- J'en sais rien. Mineur, chercheur d'or ? Qu'est-ce que ça peut foutre ? Je ne veux pas rester là-bas alors que tout le monde s'est tiré. Il reste qui, moi et Timmy, c'est ça ? Pas question, putain de merde.
Kyle aurait pu lui rappeler les risques de jouer aux casinos et à quel point il avait peu de chance de gagner quoi se soit à Las Vegas, encore moins vingt mille dollars. Il aurait pu lui dire qu'il ne serait si seul à South Park, qu'ils resteraient en contact, qu'ils reviendraient pour les vacances, qu'il fera toujours parti de la bande. Mais il n'arrivait pas à parler. Alors il s'avança et le prit dans ses bras. Kenny rit lui frottant le dos.
- Tu sais, Broflovski, tu es comme une mère pour moi.
- Quoi ?
- Je dis ça parce que Stan est déjà comme un père, dit Kenny en lui faisant un clin d'?il. Kyle lui donna un petit coup sur l'épaule. La tente s'ouvrit derrière eux, et Stan trébucha en sortant, l'air toujours endormi. Kyle pria pour que Kenny arrête de parler, surtout pour dire des conneries pareilles. Kenny lui fit un autre clin d'?il avant de partir vers la voiture.
- Oh-oh, dit Stan en se frottant les yeux. La bouffe de Cartman est trempée.
- On a de la chance que sa salade de poulet n'ait pas attiré les ours, dit Kyle. Prêt à foutre le camp ?
- Bien sûr, répondit Stan en baillant. On range et on s'en va.
- Et si on laissait Cartman ici ?
- Non, Kyle.
Cartman émergea peu de temps après, d'une humeur massacrante. Il donna un coup de pied dans ses sacs de nourriture qui explosèrent sur le sol mouillé, et refusa catégoriquement de nettoyer. Stan le fit à sa place, de mauvaise grâce mais incapable de laisser son environnement adoré dans un tel état. Kyle l'aida. C'était assez ingrat, surtout avec Cartman et Kenny qui attendaient dans la voiture sans rien faire.
- Kenny m'a dit ce qu'il a en tête, dit Kyle. J'imagine c'est ce dont vous avez parlé hier soir. Sa décision.
- Ouais, dit Stan. Enfin, je ne pense pas que ce soit vraiment par choix.
- C'est tellement stupide, mais au bon je ne vais pas lui faire la morale. Si j'étais à sa place je crois que je serais aussi désespéré et naïf que lui.
- Je ne crois pas qu'il soit désespéré, dit Stan d'un ton hésitant en arrêtant un instant de ramasser les ordures, les sourcils froncés. Un peu naïf, sans doute, mais c'est plutôt positif au fond.
- Positif ? Sérieux, Stan ? Si tu ne le trouves pas désespéré maintenant, attends qu'on arrive à Vegas. Tu crois qu'il sera dans quel état quand il aura dépensé tout son fric sans avoir gagner ses vingt mille dollars ?
- Attends, quoi ? dit Stan qui n'avait plus l'air de le suivre. Vingt mille dollars à Vegas ?
- Pourquoi, on ne parle pas de la même chose? demanda Kyle, perdu. Il sursauta en entendant un gros bruit de l'autre côté de la clairière, certain pendant une seconde que c'était le cri d'une créature maléfique cachée dans la forêt et qui voulait leur sauter dessus. Mais ce n'était que Cartman, assis devant le volant, qui klaxonnait à tue-tête.
- Bougez-vous le cul, bordel ! cria-t-il. J'ai pas pris mon petit-déj' et on en a sûrement pour trois plombes avant de trouver un IHOP où bouffer !
- Je m'occupe du reste, dit Stan en prenant le sac poubelle que Kyle avait dans la main.
- Attends, dit-il. Si je parlais du plan de Kenny pour devenir riche, alors de quoi tu parlais, toi ?
- Kenny a des problèmes plus graves que cette histoire de casino à la con, répondit-il. Je te le dirai ce soir.
- Stan !
- C'est pas le genre de chose que je peux te dire en deux seconde ! Vite, partons avant que Cartman se barre avec la voiture.
Kyle s'assit à l'arrière avec Stan. Deux secondes plus tard il se mit à rêver d'une bonne douche brûlante pendant qu'ils roulaient vers le sommet des montagnes. Les goûts de Cartman en matière de musique étaient un mélange assez pourri de hip-hop ringards des années 90 et de musique country. Kyle regrettait amèrement d'avoir ranger son MP3 au fond du coffre avant de partir, et Cartman avait refusé de s'arrêter pour qu'il puisse le récupérer. Stan voulait faire une halte pour se garer devant de Colorado National Monument avant de quitter l'État, mais Cartman ne voulut rien entendre et dit que leur seul arrêt serait pour aller déjeuner au Denny's qu'il avait localisé sur son smartphone. Kyle avait bien envie d'un repas chaud, et il était secrètement soulagé qu'ils n'aient pas besoin de s'arrêter pour perdre trente minutes à attendre que Stan prenne le monument en photo. Il fonça aux toilettes dès qu'ils arrivèrent au fast-food pendant que les trois autres partaient s'installer à table. Il se lava les mains soigneusement, se nettoya les avant-bras et les pieds du mieux qu'il put avec le savon bon marché et le papier toilette, puis se changea pour enfiler des sous-vêtement et des chaussettes propres.
- Whao, mais il s'est fait tout beau, ricana Cartman quand Kyle les retrouva dans le restaurant. Stan lui montra la place qu'il avait gardé à côté de lui, comme quand ils étaient enfant et qu'ils prenaient le bus scolaire ensemble.
- Désolé de ne pas vouloir être couvert de germes, dit Kyle.
- T'es vraiment maniaque, dit Stan. C'est bon pour la santé d'être un peu sale.
- C'est ce que disent tous les crados, vieux.
- Mais c'est vrai. La preuve, Kenny ne tombe jamais malade.
- Je vous le recommande, vivre dans la merde c'est très bon pour la santé, dit Kenny en hochant la tête vigoureusement.
Kyle ria doucement, gêné, mais Kenny n'avait pas l'air vexé. Sa mauvaise humeur semblait être un peu passée. Quand la serveuse lui demanda ce qu'il voulait il commanda juste un café avec du bacon et du pain brillé. Kyle prit un croque-monsieur, Stan des pancakes aux chocolats avec de la dinde grillée et Cartman le menu royal avec une assiette de gaufres comme accompagnement. Il se frotta les mains quand on lui amena et versa une grosse couche de sirop d'érable sur sa montagne de gaufres.
- Il faut que je prenne ce truc en photo, dit Stan en cherchant son appareil. Cartman attendit qu'il le trouve, peut être inconsciemment, et commença à dévorer son plat à coup de grands coups de fourchettes en mâchant la bouche ouverte. Kyle essayait de rester concentrer sur son croque-monsieur pour ne pas perdre l'appétit, mais Cartman mangeait bruyamment et était difficile à ignorer en général.
- Oh mon Dieu, dit-il en soupirant d'aise, de la sauce aux coins des lèvres. J'ai l'impression de revenir dans le monde réel. Vive la civilisation.
- A propos, dit Kyle à voix basse, tu n'as pas pris ton truc avec toi, j'espère ?
- Évidement que je l'ai pris, crétin, dit Cartman en se redressant et en le regardant d'un air consterné. Kyle, on est dans un Denny's, au bord de la route ! C'est pas le Denny's du village de mamie avec des ballons et un clown pour jouer. Crois-moi, tu es beaucoup plus en sécurité dans une forêt remplie d'ours que dans un fast-food perdu au milieu de l'autoroute. C'est rempli de fils de pute ici.
- Vieux, ça se voit tellement que tu viens de South Park, soupira Stan. On ne va pas se faire tuer juste parce qu'on n'est pas dans notre petite ville où tout le monde se connaît.
Kyle regarda autour d'eux. Certaines des tables étaient occupées par des voyageurs, comme eux, mais il y avait quelques hommes bizarres qui portaient des vestes en daim et des lunettes de soleil, la tête baissée vers leurs cafés. Il se rapprocha un peu de Stan. Sa mère l'avait toujours mis en garde contre les grandes villes en lui disant qu'elles étaient remplies de « débauchés » et qu'elle avait déménagé à South Park quand il était encore bébé pour être sûr qu'il ne finirait dans un gang de junkie. Il était assez rassuré que Penn State soit à trois bonnes heures de Philadelphie.
- Est-ce que UCLA est près de Los Angeles ? demanda-t-il à Stan.
- Oui ! J'ai trop hâte. Il y aura de la vrai bouche chinoise là-bas, vieux, pas comme la merde que sert le gars du City Wok.
- Tu déconnes, dit Kenny l'air outré. C'est super bon au City Wok.
Kyle approuva mentalement. Il piqua les restes de son fromage fondu avec sa fourchette. Stan ne deviendrait pas seulement un sportif talentueux quand il vivra sur la côte ouest. Il deviendra de plus en plus cultivé, classe, trop bien pour la cuisine de South Park. Il finira probablement vegan de toute façon.
- Primo, lança Cartman en s'essuyant la bouche avec une serviette en papier, Los Angles est la ville la plus remplie de pédés sur Terre, juste après Portland et San Francisco, et secundo, oui, Kenny, t'as raison, City Wok fait la meilleure cuisine chinoise du monde, y compris en Chine.
- Comme si tu en savais quelque chose, ria Stan. La serveuse leur apporta l'addition, et Stan la prit avant que Kyle ne puisse demander à diviser le prix par quatre.
- Je m'en occupe, dit-il.
- Parfait, dit Kenny en cherchant son portefeuille. On te rembourse en monnaie.
- Je n'ai pas de monnaie, interrompit Cartman. Merci, Stan, tu es si bon avec nous.
- Tu ne devrais pas payer alors que Cartman mange autant, vieux, dit Kyle, même s'il savait qu'il le faisait uniquement pour aider Kenny. N'oublie pas que tu devras te débrouiller trois mois avant d'avoir l'argent de ta bourse d'étude.
- Deux mois et demi, dit Stan en souriant. T'inquiète, ça va.
Kenny se leva en laissant un pourboire, et força Stan à accepter son billet de deux dollars. Maintenant qu'il avait le ventre plein, Cartman n'avait plus aucune envie de conduire. Il s'installa confortablement sur le siège avant côté passager en reculant le fauteuil au maximum, ce qui laissait à Kyle à peine de place pour mettre ses jambes. Kenny prit le volant et Stan s'assit à coté de Kyle, en le laissant mettre les pieds sur la banquette pour s'allonger en position f?tal, sa tête contre la cuisse de Stan. Il fit une grimace quand il le prit en photo comme ça.
- Arrête, dit Kyle.
- Pourquoi ? Ce sont nos dernières vacances d'été. Tu ne veux pas qu'on s'en souvienne ?
- Je n'ai pas envie de me souvenir de ma tête à dix heures matin après avoir bouffé chez Denny's, répliqua Kyle. Il ferma les yeux et posa les mains sur son ventre. Bien sûr, jamais il ne voudra tomber sur cette photo, il devait être vraiment trop moche, mais ça lui faisait du bien que Stan puisse la regarder quand il sera dans son dortoir, tout seul, et qu'il se remémorera ces moments passés ensemble. Kenny ne choisissait que des chansons tristes, ce qui ne lui ressemblait pas. Cartman semblait avoir trouvé la paix intérieure depuis qu'il avait mangé.
- On y est, dit Kenny.
- Pardon ? demanda Stan, l'air ailleurs.
- Regarde. Plus que quelques mètre et on sera en Utah.
- Adieu, Colorado, dit Stan joyeusement, et Kyle en se sentit dégringoler de son petit nuage, tomber de très très loin, vers l'ouest. Même si Stan lui servait de parachute pour l'instant, il serait définitivement tout seul quand il s'écrasera au sol.
