Note de la traductrice : Merci aux lecteurs de suivre l'histoire et à ceux qui ont pris de le temps de laisser des reviews. Bonne lecture !
Il restait encore cinq bonnes heures de route après la pause-déjeuner avant leur prochain arrêt, le Fishlake National Forest. Stan voulait camper au bord du lac, louer des cannes à pêche et attraper leur dîner. Il avait prévu d'apprendre à Kyle comment faire, lui qui n'avait jamais attrapé un poisson de sa vie. Kyle avait vraiment envie de prendre une douche, il en avait même rêvé pendant sa sieste sur la banquette de la voiture. A son réveil, il sentit que sa tête était posée tout près du genou de Stan, plus que quand il s'était endormi. Il s'autorisa un petit instant pour en profiter, encore un peu trop dans le cirage pour s'asseoir normalement. C'était Kenny qui conduisait, Cartman à côté faisait l'idiot avec la radio.
- Baisse le son, dit Stan. Kyle essaie de dormir.
- C'est bon, je suis réveillé, dit-il. Il se redressa et s'assit sur la place du milieu, trop proche de Stan, comme d'habitude. Cartman avait reculé son siège au maximum, il n'aurait pas eu de place pour ses jambes de toutes façon.
- Pourquoi tu es si fatigué, sans déconner ? demanda Cartman en se tournant pour le regarder. C'est Stan qui t'as épuisé en te chevauchant hier, avant que j'interrompe votre tantouze partie ?
- Ta gueule, dit Kyle en bayant et en se frottant les yeux. Où on est ?
- La rase campagne, en plus flippant, répondit Kenny. Mais il va falloir que je m'arrête pour faire le plein. On verra peut-être des trucs marrants.
- Marrant ? s'étonna Kyle. Depuis quand c'est marrant, les stations-services tenues par des mormons ?
- C'est des polygames, dit Cartman. Sortez les appareils photos.
- Tu crois quoi ? Qu'on va se retrouver au milieu d'une orgie ? répliqua Stan. Ne t'avise pas de prendre des photos, je ne veux pas me mettre les mormons sur le dos.
- Bien vu, dit Cartman. Ils pourraient nous embrocher pour nos bouffer vivants.
- Arrête, interrompit Kyle, en se laissant tomber contre le dossier du siège. T'es dégueu putain. C'est pas des cannibales.
- Qu'est-ce que tu en sais, Kyle ? On ne sait rien des mœurs de ces tribus, ils ne se mélangent pas avec les gens normaux. Qui peut connaître les coutumes ancestrales bizarres qu'ils pratiquent, bien cachés dans leurs bunkers souterrains ?
Kyle roula les yeux et regarda par la fenêtre à coté de Stan, en pressant son épaule contre la sienne. Les grands espaces vides comme ceux où ils roulaient en ce moment l'angoissaient un peu. Et ce n'était pas les conneries de Cartman sur le cannibalisme qui arrangeraient les choses.
- Tu as faim ? demanda Stan en lui donnant un petit coup de coude. Kyle hocha la tête.
- Mais on n'a pas besoin de s'arrêter pour ça, dit-il. Enfin, ce n'est pas comme si ça grouillait d'endroits de toute façon.
- Tiens. Il se pencha par-dessus Kyle pour fouiller dans un sac qui s'était fait la malle à l'avant de la voiture, près de Cartman. Il sortit un paquet de bretzels qu'il ouvrit en deux. Ils mangèrent en regardant défiler le paysage vide et désertique. Kyle avait la bouche toute sèche après. Il aurait aimé poser sa tête sur l'épaule de Stan et se rendormir.
- La station-service est à moins de dix kilomètres, dit Kenny quand ils dépassèrent le panneau d'indication. Je vais devoir me garer là.
- Je te couvrirai quand tu feras le plein, dit Cartman.
- Quoi, tu veux dire avec ton flingue ? Ça m'étonnerait que les fous de Dieu aient envie de nous tirer dessus.
- On ne sait jamais avec ce genre d'individu.
- Oh, génial, soupira Kyle. On va tous finir en prison dans ce trou paumé parce que Cartman aura assassiné des pauvres péquenauds innocents.
- Les péquenauds ne sont jamais innocents, dit Cartman. Ils sont dégénérés de naissance.
- Tu en sais quelque chose, dit Stan. Kyle éclata de rire et s'appuya contre lui, en partie parce qu'il voulait voir comme Stan réagirait. Il était si tactile, depuis quelques jours. Stan posa son coude sur la jambe de Kyle et une bouffée d'espoir monta dans sa poitrine.
- Tu as eu des nouvelles de Wendy ? demanda-t-il.
- Oui, elle est trop bizarre. Elle m'a demandé comment j'allais.
- Mon Dieu, faut que j'alerte les médias.
- Venant de Wendy c'est bizarre, crois-moi. Normalement si elle ne me contacte c'est pour me dire un truc précis, quelles notes elle a eu, ou si je suis libre le vendredi. Des trucs du genre.
- Peut-être que tu lui manques vraiment beaucoup depuis que tu as quitté la ville, dit Kyle. Ce n'est pas comme si tu partais juste en vacances. Elle est là-bas, et toi tu es parti.
- Vieux, ça va, elle va partir en Californie, elle aussi.
- Ouais, à au moins six heures de chez toi. Ce ne sera pas pareil.
La musique de Kenny était trop douce, Kyle se sentait mal à l'aise, il commençait à s'énerver tout seul. Il sentit Stan soupirer, son épaule se lever un peu et retomber près de la sienne.
- De toute façon, elle… commença Stan, hésitant. Elle s'y habituera. Ce n'est pas comme si on ne pouvait plus se parler.
- C'est vrai, mais c'est ta petite amie, répliqua Kyle, incapable de se retenir. Elle a l'habitude de t'avoir tout près. Tout le temps. Ce n'est pas pareil de juste se parler. Je veux dire, tu n'es pas inquiet à cause de ça ? Tu n'y as pas pensé ?
Kenny se mit à tripoter la radio, il montait le volume et cherchait les fréquences sans s'arrêter sur une en particulier. Stan regardait Kyle, et Kyle regardait le pare-brise, droit devant lui. Ils approchaient de la sortie menant à la station d'essence.
- Bien sûr que j'y ai pensé, dit Stan à mi-voix.
- Laisse-moi te le dire clairement, Kyle, dit Cartman. Wendy est ce que l'on appelle « une chienne impossible à supporter ».
- Ne la traite pas de chienne ! dit Stan sèchement.
- Je parle au sens propre, dans les concours canins. Elle est d'une bonne lignée, je lui accorde ça. Elle produira surement un élevage de bons petits champions. Mais en même temps, elle demande beaucoup de travail. Comme ces chiens qu'on doit brosser cent fois par jours pour qu'ils ne se cassent pas la gueule en s'emmêlant les poils.
- Putain mais de quoi tu parles ? demanda Kyle, agacé. Il était presque en train d'avoir une vrai conversation avec Stan, qui aurait pu aboutir sur quelque chose si Kenny n'avait pas brisé le silence en s'excitant sur la radio. Ça avait tout gâché.
- Suis mon résonnement, Kyle, reprit Cartman. Ce qui intéresse Stan en matière de baise, ce sont les filles ordinaires mais faciles à entretenir. Il veut passer un peu de temps à baiser des bâtardes. Des bâtardes sexy, mais des bâtardes quand même. Et peut-être qu'il finira par se marier avec Wendy, qui est une sorte de bichon frisée dans ce scénario, j'imagine.
- Ok, arrête de parler, dit Kyle. Ou bien parle des péquenauds mangeurs d'hommes que tu veux tuer à coup de balles. Mais arrête d'essayer de te faire comprendre avec cette métaphore à la con, parce que c'est mort –
- Oh, désolé, je ne savais pas que tu avais l'exclusivité sur les métaphores tordues qui parlent de Wendy, ricana Cartman. C'était comme s'il venait de lui jeter une lame de couteau en pleine poitrine, le genre de blessure que Cartman avait toujours été le seul à savoir lui faire.
- On est arrivé, lança Kenny inutilement, presque en criant. Il se gara sur une place de parking en soulevant un gros nuage de poussière.
- Sortons boire un coup, dit Stan. Kyle était figé par la colère et la honte, humilié. Même Cartman avait compris sa métaphore, tout à l'heure. Il ne parlait pas de Wendy. Il parlait de lui.
- Allez viens, insista Stan en l'entraînant pour sortir de la voiture. J'ai envie de prendre des photos.
Dehors le paysage était funeste et étouffant, même s'il y avait beaucoup de vent. En tout cas il n'y avait vraiment rien à prendre en photo, mais Kyle voulait faire plaisir à Stan alors il le suivi jusqu'à la petite supérette de la station. Il était secoué, comme s'il venait de faire une confession devant les trois autres. Ce n'était pas la première fois qu'il se demandait s'il avait déjà réussi à tromper qui que ce soit à propos de ses sentiments, surtout après un moment gênant comme celui-là.
- Souris, dit Stan. Kyle était debout les bras croisés, devant une chaîne de montagne au loin.
- Je meurs de soif, dit Kyle. Je croyais qu'on allait boire un truc.
- On y va, attends deux secondes, répliqua Stan en le prenant en photo, même si Kyle ne souriait pas du tout. Je veux me souvenir de ça.
- Pourquoi ?
- J'en sais rien. Stan baissa les yeux sur son appareil, et Kyle se sentit coupable. Lui aussi voulait s'en souvenir, chaque secondes. Il s'avança à côté de lui et rigola en voyant sa tête dans l'écran. Il avait l'air malheureux, à deux doigts de piquer une crise de nerfs.
- On ferait bien de rentrer les chercher, dit-il. Cartman est peut-être en train de faire le con avec son flingue.
Stan hocha la tête. Kyle aurait aimé le prendre en photo comme ça, avec cette lumière sur son visage, un peu triste en le regardant comme pour lui demander de rentrer dans son jeu, de faire comme si le voyage ne finirait jamais, qu'il leur suffirait de regarder ces photos quand ce sera la fin. Il avait fait tellement de cauchemars dans lesquels il embrassait Stan par accident, alors qu'il n'en avait pas le droit. Il chérissait les rares fois où il en rêvait et où tout se passait bien. Il se souvenait de l'un d'eux. Il était assis dans une cuisine sur le plan de travail, pendant une fête quelconque. Stan rentrait dans la pièce et lui écartait les jambes pour se mettre juste devant lui, avant de se pencher pour l'embrasser sans aucune hésitation, comme si c'était son droit, comme s'il l'avait déjà fait mille fois auparavant. Kyle avait toujours voulu faire ça se passe ainsi, à un moment où il aurait retrouvé espoir que ça arrive un jour.
La supérette était silencieuse, il n'y avait que Cartman qui faisait du bruit en se servant dans les rayons gâteaux et chips. Kenny avait déjà payé l'essence, et semblait fier de lui. Kyle prit un Moutain Dew pour boire tout de suite, et une bouteille d'eau pour plus tard. Il avait besoin de caféine, sinon il passerait le reste du voyage à somnoler.
- Regarde ça, chuchota Cartman assez fort pour que tout le monde entende pendant qu'ils faisaient la queue pour payer. Il montra une jeune femme en robe longue qui tenait le kiosque à journaux.
- C'est l'une d'entre eux.
- De quoi ? demanda Stan.
- Une dégénérée, tête de nœud !
La caissière leur jeta un regard noir. Kyle rougit en se demandant s'il devait s'excuser pour Cartman, mais l'idée même était éreintante. Il paya ses boissons et se précipita vers la voiture. Stan traînait des pieds derrière lui.
- Alors, tu penses que je devrais répondre quoi ? demanda-il.
- Pardon ?
- A Wendy. Qu'est-ce que je devrais lui écrire ? Pour qu'elle se sente mieux et tout ?
Kyle jeta sa bouteille sur la banquette arrière et décapsula le Moutain Dew. Il avait envie de le baffer à cause de cette question, mais après tout c'était lui qui avait ramené le sujet sur le tapis. Et peut-être que Stan voulait dire autre chose, lui aussi.
- Il n'y a pas grand-chose que tu puisses faire pour qu'elle se sente mieux, dit Kyle. Mais je suis sûr qu'elle sera heureuse si tu l'appelle juste pour la rassurer.
Stan le regardait comme s'il attendait qu'il continue, mais Kyle avait épuisé son stock de bonnes paroles. Il monta sur la banquette et épousseta les miettes de bretzel.
- Je vais conduire, dit Stan.
- Ok.
- Kyle !
- Quoi ?
- Mets-toi à l'avant !
- Oh. Kyle sourit et se précipita sur le siège de droite avant que Cartman arrive.
Le Mountain Dew fit effet pendant un moment, Kyle se mit à parler, beaucoup, vite, de tout et rien. Stan l'écouta, et ria quand Kyle lui rappela une remarque qu'avait fait son professeur de biologie et qui l'énervait encore des semaines plus tard. Cartman grignotait et critiquait la musique, les forêts, le gouvernement fédéral et les cheveux de Kyle. Il monta le son de la radio pour ne plus l'entendre. Kenny restait dans son coin et n'arrêtait pas de regarder son téléphone. Kyle se demandait de qui il attendait des nouvelles, ce qui lui rappela qu'il devait toujours prendre Stan à part pour qu'il finisse de lui expliquer le Problème Kenny.
- Vous n'avez pas trop hâte de prendre une douche ? demanda-t-il. Il avait l'impression d'être dégoûtant et sentait un mélange de toutes leurs sueurs dans la voiture.
- On pourra en prendre une dans le camping où on va, dit Stan. Ils ont des douches qui donnent dehors.
- Dehors ! Kyle le regardait avec des yeux ronds. Cartman en profiterait surement pour lui faire une blague de mauvais goût.
- Je monterais la garde, rigola Stan. Cartman renifla.
- Ouais, c'est bien ce que je me disais. N'oublie pas de faire des photos.
- Je t'emmerde, dit Stan. C'est pour le protéger de toi que je ferai la garde.
- Moi ! J'ai aucune envie d'approcher son cul mouillé à moins de cent mètres.
- Ouais, c'est ça.
- Arrêtez tous de parler de mon cul ! dit Kyle. Il détestait quand Stan sous-entendait que l'obsession de Cartman à son égard puisse être en partie sexuelle. Déjà parce que l'idée était immonde, mais aussi parce qu'il était gêné que Stan veuille le protéger contre les désirs pervers de Cartman.
- Pas question que je prenne une douche dans un de ces trucs pour clochards, dit Cartman. Les hippies auront laissé toutes leurs maladies en se frottant dedans.
- Vas-y en tong, dit Stan. Kyle fit une moue dégoûtée
- On ne pourrait pas se prendre une chambre au motel ? demanda-t-il.
- Whao, prévenez les journaux, c'est historique, ricana Cartman. Un juif qui accepte de dépenser son argent.
- Ta gueule, gros lard !
- Quoi ? Je suis avec toi ! Félicitation, tu avances sur le chemin de l'humanité, peut être que bientôt tu feras partie des nôtres.
- Ce n'est pas si horrible que ça les douches en plein air ! s'exclama Stan. Elles sont sûrement plus propres que celles de certains motels pouilleux.
Kyle se retint de se lever les yeux au ciel. Ils n'avaient pas la même idée du confort. Quand il partait avec ses parents, ils avaient l'habitude d'aller dans des hôtels quatre ou cinq étoiles. Il avait bien envie de le dire à Cartman pour lui prouver que les juifs n'étaient pas radins, mais il ne voulait pas s'afficher comme ça alors que Kenny avait tant de problèmes d'argent.
Le Fishlake grouillait plus de touristes que Grand Mesa, surtout au bord du lac. Ils s'arrêtèrent au centre d'accueil pour louer les cannes à pêches. Kenny et Cartman arrivèrent à ne pas se faire remarquer par la sécurité cette fois. Kyle alla immédiatement inspecter les douches en arrivant au camping. C'était encore plus visqueux que ce qu'il avait redouté.
- T'es vraiment plein de bonnes idées, Stan, dit Cartman. On ferait aussi bien de plonger dans ce putain de lac de mes couilles.
- Bonne idée, dit Stan. Il retira son T-shirt et Kyle dût se forcer pour regarder à côté. La vision de Stan torse nu avait commencé à l'affecter profondément quelque part entre la sixième et la troisième. Kyle ne pouvait pas le voir sans s'imaginer poser la joue sur sa peau chaude et rêver de s'allonger sur lui. Sa peau sentait tellement bon même quand il était habillé, et c'était encore plus flagrant maintenant, alors que Kyle savait que c'était mal d'avoir tellement envie de l'embrasser partout.
- Viens avec moi, dit Stan en lui attrapant le bras. Kyle ne voulait absolument pas le regarder.
- Ça doit être plus froid que le cul de la Reine des Neiges, dit Cartman.
- Et alors ? dit Stan. Arrête de faire ta chochotte. On n'a pas peur avec Kyle. Pas vrai ? Il lui donna une tape l'épaule.
- Heu, ouais, marmonna Kyle. C'est vrai que ça lui donnait plutôt envie, et l'eau claire de la montagne le nettoierait de sa crasse, mais il détestait avoir froid. Stan l'entraîna vers le lac.
- Regarde, dit-il. Il y a des gamins qui jouent dans l'eau. Je suis sûr qu'ils sont plus courageux que toi, Cartman.
- Tes manipulations psychologiques de tarlouze ne marchent pas sur moi, tête de con, lança Cartman. Allez nager tous les deux et jouez aux petites sirènes gays ou je sais pas quoi. Je vais chercher les chiottes dans ce coin paumé pour faire un peu de pâtisserie, si vous voyez ce que je veux dire.
- Pas la peine de nous parler de ta merde, dit Stan. Kenny ?
- Non, dit-il. J'ai pas envie de chier, mais merci quand même.
- Mais non - Tu veux venir nager ?
- Je ne crois pas. Amusez-vous bien.
Il regarda Kyle et il eut honte parce que dès que Kenny aurait le dos tourné il demandera à Stan de lui dire tout ce qu'il savait à son sujet.
- Je vais chercher mon maillot dans la voiture, dit Stan. Tu as pris le tiens ?
- Oui. Kyle l'avait emmené en se disant qu'ils iraient à la piscine d'un hôtel, avec Stan qui s'allongerait sur une chaise-longue à côté de lui, mouillé et bronzé. Il savait qu'ils iraient à l'hôtel en Californie, mais ce sera leur dernier jour, et Kyle sera tellement obnubilé par la perspective toute proche de sa vie sans Stan qu'il ne pourrait même pas en profiter.
Ils se changèrent dans les douches, derrière un rideau miteux, Stan monta la garde comme il avait dit. Kyle fit de même pour lui, il se sentit rougir en entendant Stan descendre la braguette de son jean. Il ne l'avait pas vu sans ses vêtements depuis qu'ils étaient petits. Ils avaient l'habitude de se changer pour mettre leurs slips de bain l'un devant l'autre, sans même y penser, à l'époque. C'était Kyle qui avait commencé à vouloir se déshabiller tout seul dans la salle de bain, pas parce qu'il pensait que Stan le regarderait, mais parce que lui commençait à avoir envie de regarder.
Stan se précipita dans l'eau dès qu'ils arrivèrent au bord du lac. Il s'arrêta une fois rentré jusqu'aux genoux, se tourna vers Kyle avec un sourire crispé : la théorie de Cartman était juste, l'eau était glacée. Kyle grimaça en mettant un orteil, mais marcha quand même jusqu'à Stan parce qu'il ne voulait pas passer pour une mauviette et parce que Stan avait une sorte de pouvoir magnétique comme ça, à moitié nu en communion avec la nature et en lui souriant de cette façon par-dessus son épaule.
- On va vraiment nager ? demanda Kyle quand il arriva près lui. Ils grelottaient déjà.
- Je crois qu'on devrait, répondit Stan. Ou sinon Cartman se fera un plaisir de se foutre de nous.
- T'as vu ce que tu me fais faire ? dit Kyle. Stan lui toucha la hanche. Kyle espérait que Kenny ne soit pas en train de les regarder depuis le rivage.
- Je suis sûr qu'on aura plus chaud si on nage, dit Stan d'un ton encourageant. On fait la course jusqu'à là où c'est profond ?
Kyle poussa un petit gémissement malgré lui. Il n'aimait pas du tout penser à ce qu'il pouvait y avoir au fond d'un grand lac comme celui-ci. Des saletés, des cadavres, ou des monstres marins pas encore découverts.
- Tu dois toujours me dire pour Kenny.
- Oh merde, c'est vrai, soupira Stan. D'accord, mais on fait la course d'abord. Prêt ? Partez !
Il se jeta dans l'eau, et Kyle hésita juste une demi-seconde avant de le suivre. Il détestait perdre à la course contre lui mais ça n'arrivait jamais, il avait toujours été le plus rapide. Il avait l'impression que ses poumons se glaçaient littéralement, à cause de la température de l'eau, il dû reprendre sa respiration plusieurs fois en luttant pour rattraper Stan. Il progressa rapidement, dopé par le Moutain Dew et la dose de sucre qu'il avait pris au petit déjeuner. Stan avait toujours un peu d'avance sur lui quand il s'arrêta pour lui parler en haletant.
- T'es réchauffé ?
- Bof. Je suis un peu moins gelé. Il était à bout de souffle lui aussi, à cause de la montée d'adrénaline.
Ils se tournèrent pour regarder la plage, qui était plus loin que Kyle pensait, il n'avait pas eu l'impression de nager une longue distance. Quelques enfants étaient encore en train de jouer là où ils avaient pied, en éclatant de rire et en s'éclaboussant pendant que les parents regardaient depuis leurs transats en buvant des bières.
- Ça t'arrive de vouloir redevenir petit, comme eux ? demanda Stan.
- Pas vraiment, dit Kyle, en se souvenant comme c'était chiant de devoir demander la permission pour tout quand il n'avait pas le permis de conduire. Il était prêt à s'émanciper de ses parents.
- Pourtant tout était tellement plus simple, insista Stan.
- Tu t'en souviens mal, vieux. Beaucoup de choses craignaient déjà.
- Peut-être. Il avait l'air boudeur. Kyle l'éclaboussa, et Stan se vengea en lui faisant boire la tasse.
- Putain, tu fais chier ! cria Kyle quand Stan le laissa reprendre son souffle, hilare. Mes cheveux !
- C'est le truc le plus gay que t'aies jamais dit, dit Stan en riant encore plus fort. Kyle grogna et joua à le noyer lui aussi, en sachant pertinemment que Stan le laissait faire. Il aurait pu le battre très facilement, même sous l'eau. Il lui cracha de l'eau dessus quand il remonta à la surface, en visant parfaitement la tête de Kyle.
- Pardon, est-ce que je t'ai décoiffé ? Kyle se vengea en l'aspergeant et nagea pour se rapprocher du bord. Stan le suivit mais Kyle refusa de le regarder quand il voulut recommencer à jouer à battre, il lui envoya des éclaboussures pendant qu'il nageait.
- Dis-moi pour Kenny.
- Tu t'inquiètes tellement pour lui.
- Ah ouais ? T'étais inquiet aussi hier soir, quand tu lui as couru après sans penser à prendre une putain de lampe-torche.
- Ok, c'est bon. Je vais te le dire, mais attends qu'on soit assis dans l'herbe.
- Pourquoi ?
- Parce que tu vas tomber sur le cul.
- Oh, bordel de merde. Pourquoi tu dis ça ?
- C'est vraiment choquant à entendre, vieux.
- Plus choquant que – la dernière fois ? demanda Kyle. Il s'arrêta en donnant des coups de pieds dans l'eau pour faire du sur-place, attendant la réponse. Stan fit de même, pour voir s'il avait pied. C'était le cas, de justesse, mais Kyle ne pouvait même pas toucher le fond sur la pointe des pieds.
- Non, dit Stan. C'est moins grave que ça.
Aucun d'eux n'avait besoin de préciser qu'ils parlaient de cette fois-là, quand Kenny était arrivé à l'arrêt de bus couvert de bleu, la fois où ils avaient passé la semaine entière à prendre soin de lui dans le lit de Stan pour qu'il aille mieux. Kyle hocha la tête.
- Tant mieux.
- C'est juste bizarre, reprit Stan. Vraiment bizarre.
Ils nagèrent jusqu'au rivage et s'assirent par terre, tous les deux tremblotants en attendant que le soleil fasse son travail et les réchauffe. Kyle ne se sentait pas du tout plus propre qu'avant, surtout en pensant à toutes les bactéries du lac qui s'agglutinaient dans ses cheveux.
- Alors ? Dis-moi. Il donna à Stan un petit coup d'épaule avec la sienne, en rêvant d'une grosse serviette épaisse, assez grande pour les recouvrir tous les deux.
Stan soupira. Il regarda Kyle, puis par-dessus son épaule pour être sûr que personne ne les écoutait. L'imagination de Kyle s'emballa. Kenny lui avait déjà dit en plaisantant qu'il avait l'habitude d'aller à North Park le weekend pour se taper des inconnues. Si Stan lui annonçait que c'était vrai, il se ferait un sang d'encre pour le restant de ses jours.
- C'est Butters, commença Stan, en faisait une grimace. Kenny et lui ils sont, genre. Ensemble.
- Hein ?
- On a parlé super sérieusement et tout, dit Stan en roulant les yeux. Quand Kenny est parti hier soir. Je suis allé le chercher, et il était énervé contre moi. Enfin, il avait bu. Mais il a dit qu'il en avait vraiment marre qu'on soit toujours sur son dos toi et moi et blablabla. Je crois que c'est à cause de cette fois-là. Je veux dire, c'est vrai qu'on l'a traité comme un oiseau tombé du nid. Mais c'était un oiseau tombé du nid, à ce moment-là. Enfin bref, il a dit qu'il avait fini par en avoir assez de sa vie de merde à la maison, et il a commencé à aller chez Butters plutôt que chez nous, parce que Butters lui disait amen à tout et que Kenny s'en foutait de ce Butters pouvait bien penser de lui.
- Attends, dit Kyle, qui avait l'impression que quelque chose d'énorme lui tombait dessus, comme un dirigeable qui dégringolait du ciel. Attends…
- Non – laisse-moi finir avant, vieux. Donc, il a commencé à faire ça au début du lycée, j'imagine. Il grimpait à la fenêtre de Butters pendant la nuit, et lui l'attendait avec des cookies et du lait chaud, et après ils dormaient ensemble. Il a dit qu'il n'arrivait plus à dormir tout seul parce qu'il s'était habitué en dormant dans mon lit après - enfin tu te souviens. Alors il s'est mis à dormir là-bas, et quand il était bourré il lui parlait de ses problèmes, et Butters le consolait et tout. Tu sais comment est Butters.
- Deux secondes, dit Kyle. Il regarda derrière lui. Kenny et Cartman n'étaient pas le coin. Tu es en train de me dire – sérieusement ?
- Oui, vieux, mais laisse-moi finir ! Ok, donc Kenny était un peu en train de profiter de Butters à ce moment-là, en tout cas c'est comme ça qu'il me l'a décrit, et il a commencé à se sentir coupable. Alors il a demandé à Butters de lui parler de ses problèmes, lui aussi, et au début il ne voulait pas, mais finalement il a commencé à se confier à Kenny. Ils sont devenus amis pour de vrai. Kenny s'est mis à casser la gueule des gens qui se foutait de Butters à l'école, et Butters lui faisait ses devoirs. Au bout d'un moment, cette année apparemment, ils ont commencé à, hum. Baiser comme des dingues, d'après lui.
- Oh putain !
- Je sais, vieux, dit Stan. C'est fou, qui aurait cru - Kenny ? C'est pas vraiment surprenant pour Butters, il a pratiquement fait son coming-out en primaire, mais Kenny ? Enfin bref, je me sens mal pour lui, parce que les parents de Butters ont tout découvert, ils ont condamné sa fenêtre et confisqué le téléphone de Butters. C'est pour ça qu'ils lui ont interdit de faire le voyage, pas à cause ce stupide classement des meilleurs élèves. Et ils vont l'envoyer dans une espèce d'école pour catholique à Cincinnati. Ils veulent qu'il devienne prêtre, apparemment.
- Merde.
- Donc voilà, le gros drame dans la vie de Kenny, continua Stan. Evidemment, tu ne peux pas lui dire que je te l'ai dit, et tu n'en parles à personne.
- Pourquoi il t'en a parlé et pas à moi ?
- J'en sais rien, vieux, parce qu'il était bourré et que je lui ai couru après. Je ne suis même pas sûr qu'il s'en souvienne. Mais je crois que oui. Il a l'air un peu plus heureux, ça a dû le soulager d'un poids.
- Ouais. Kyle serra ses genoux contre son torse et regarda le lac. Kenny était gay. Bien sûr. Kyle avait toujours pensé que Kenny le regardait comme s'il savait tout parce qu'il le connaissait tellement bien, et qu'il l'avait vu tourner autour de Stan pendant si longtemps, mais il n'y avait pas que ça. Il était énervé contre Kyle, parce qu'il était énervé contre lui-même. Ils avaient tous les deux appris à mentir à tout le monde. Kenny avait une bonne raison, contrairement à lui. En plus de son secret il devait garder celui de quelqu'un d'autre.
- Vieux, à quoi tu penses ? demanda Stan en lui donnant un coup de coude. Ne sois pas fâché contre Kenny.
- Je ne suis pas fâché.
- T'as l'air d'halluciner, pourtant.
- Bah, oui ! Ça ne t'a pas choqué, quand il te l'a dit ?
- Si, bien sûr, mais surtout à cause de l'histoire des parents. Ça m'a surpris qu'il m'annonce qu'il soit – gay – parce que Kenny et les nibards c'est comme le lait et les céréales, tu vois. Mais il était genre « Oh, parfois Butters aime s'habiller en fille, c'est une des premières choses qu'il m'a avoué - »
- Ok, stop. Kyle ferma les yeux et se prit le visage dans les mains. Ça fait un peu trop d'information à encaisser d'un coup.
- D'accord, dit Stan en lui frottant le dos. Mais c'est toi qui as demandé.
- Ouais, c'est vrai. Et c'est franchement la dernière chose auquel je m'attendais. Bon Dieu, j'avais peur qu'il fasse le tapin ou autre chose.
- Putain, Kyle ! Enfin, tu dois être soulagé alors. Le problème c'est que je crois qu'il est amoureux de Butters, et il a peur qu'il ne rebelle jamais contre ses parents et finisse prêtre dépressif à Cincinnati.
- Ce serait bien possible, marmonna Kyle. Il fut presque soulagé pendant un instant : il ne serait pas le seul de South Park qui passera sa vie dans le placard, malheureux. Mais l'idée le rendit encore plus triste deux secondes après. Ils se retournèrent en entendant des pas venir vers eux. C'était Cartman.
- J'espère que t'es content Stan, beugla-il. J'ai dû chier dans les bois et m'essuyer avec des feuilles.
- Putain de merde, dit Kyle. Stan se contenta de rire.
- Tu ferais bien d'aller te baigner, dit-il. Et prends du savon avec toi, vieux.
- J'ai déjà utilisé les douches à hippies, dit Cartman avec en le fusillant du regard. C'était horrible. Tu ne veux pas écouter ton petit copain youpin et nous laisser prendre une putain de chambre dans un motel à la con?
- Non, dit Stan. On va aller pêcher. Tu veux donner un coup de main ?
- Ah ! Ouais, c'est ça. Pas question que je mange une de vos saletés de bestioles aquatiques pour hippies.
- Comme tu veux, ignora Stan en donnant un coup de coude à Kyle. On va chercher les cannes ?
- Arrêtez de vous promener à poils à de parler de vos cannes devant tout le monde ! cria Cartman en tournant les talons. Kyle leva les yeux au ciel.
- Heureusement qu'il ne sait rien pour Butters et Kenny, dit-il quand il fut loin. Ça serait le plus jour de sa vie.
- De toute façon Cartman est persuadé que tout le monde est gay à par lui, dit Stan en se relevant et en lui tendant la main en souriant pour l'aider à se mettre debout. Tu sais ce qui pourrait être vraiment marrant ?
- Quoi ? demanda Kyle en s'attendant au pire.
- On pourrait faire semblant qu'on est ensemble, ça le mettrait sur le cul. J'y pense depuis un moment.
- Ah. Kyle lâcha la main de Stan, il sentait sa poitrine le brûler tout à coup, comme s'il avait de la fièvre. Ouais. Mais non. Ça le mettrait en joie. Il serait ravi, ça serait la preuve qu'il avait raison depuis le début.
Stan haussa les épaules.
- Je ne sais pas. A mon avis ce serait quand même drôle.
La chaleur soudaine qu'il avait eu dans sa poitrine disparue en marchant jusqu'au camping, ses mains tremblaient et il se sentait mille fois plus gelé que dans le lac. Pour Stan le fait de sortir ensemble n'était que ça alors, une blague, une blague très drôle. Il en aurait fait des tonnes, l'aurait pris dans ses bras en inventant des histoires sur ce qu'ils faisaient quand ils dormaient l'un chez l'autre pour mener Cartman en bateau. Kyle avait une boule au ventre en y pensant, il resta un petit moment seul dans la tente que Kenny avait montée, agenouillé, pour reprendre son calme. Il respirait lentement en serrant ses vêtements contre lui, parce qu'il avait peur de se mettre à vomir.
- Tu te sens bien ? lui demanda Kenny quand il sortit de la tente habillé en tremblant légèrement. Il hocha la tête et s'assis à côté de Kenny sur un rocher plat près de la zone réservée au feu de camp.
Kyle grommela en guise de réponse, en se frottant le visage.
- Il te reste un peu de whisky ? demanda-t-il.
- Quelle question, dit Kenny avec un grand sourire. Il sortit sa flasque et la passa à Kyle. T'es sûr que tu te sens bien ?
- Non, dit Kyle. Il but, fit une grimace, et reprit une gorgée. Kenny mit son bras autour de ses épaules.
- Je sais que ça ne va pas, vieux, dit-il. Kyle aurait pu protester, lui dire qu'il se trompait, ou qu'il savait qu'il n'allait pas bien lui non plus. Il se contenta d'acquiescer en regardant par terre, espérant que Kenny ne lui demanderait pas d'en parler. Il lui serra un peu l'épaule et but quand Kyle lui rendit sa flasque.
- On ne peut rien y faire, mon pote. Tout a une fin.
- Ouais. Kyle ne savait pas s'il pourrait l'accepter un jour, et il ne pensait pas que Kenny l'accepterait non plus. Stan sortit de la tente à son tour, dans un jean et un T-shirt propre. Il attrapa les cannes à pêche et s'approcha d'eux en haussant les sourcils quand il vit le bras le Kenny autour des épaules de Kyle.
- Je ne vous interromps pas au milieu de quelque chose ? demanda-t-il gentiment.
- Ça te dérangerait ? répliqua Kenny. Stan le regarda, surpris. Kenny reprit un coup et offrit la flasque à Kyle, qui secoua la tête.
- Je ne veux pas trop en prendre, dit-il, mal à l'aise. Il se leva, les jambes toujours un peu chancelantes. Viens pêcher avec nous.
- Bon, Ok, répondit Kenny. Mais si je peux boire tranquille.
Personne ne l'en empêcha, d'ailleurs Stan l'accompagna et Kyle continua à boire un petit peu quand Kenny lui passait la bouteille. Ils s'installèrent tous les trois au bord du lac sur des rochers, dans un coin soi-disant rempli de poissons, les jambes dans le vide au-dessus de l'eau. Stan ne voulait pas utiliser des vers parce qu'il trouvait ça cruel, alors ils en prirent des faux, en plastique brillant.
- Pourquoi les poissons ne mordent pas ? demanda Stan, déjà un peu ivre. Kyle se rendit compte qu'ils n'avaient mangé qu'un petit sac de bretzels pour deux au déjeuner. Il posa sa tête sur l'épaule de Kenny en somnolant. Kenny était assis entre lui et Stan, sa capuche sur la tête bien qu'il fasse toujours assez chaud.
- Aucune idée, mais je crève la dalle, dit Kenny. Le soleil commençait à se coucher.
- On pourrait aller dîner au Denny's et dormir dans un de ces motels pas cher qu'il y a toujours à côté, marmonna Kyle. Entendre sa voix de dépressif lui donnait envie de rire.
- Mais je veux dormir à la belle étoile, protesta Stan. Kenny leva les yeux au ciel.
- C'est vraiment un truc de tarlouze, vieux, dit-il.
- C'est toi la tarlouze, rigola Stan en lui donnant un coup d'épaule. Kyle avala sa salive, gêné. Ce n'était vraiment pas le genre de chose à dire, surtout à Kenny, à présent. Sa capuche lui cachait presque tout le visage, on ne voyait que sa bouche et le bout de son nez, mais il souriait toujours.
- J'imagine.
- Tu sais bien ce que je veux dire, dit Stan qui avait l'air un peu embêté. Et c'est vraiment cool de passer la nuit dehors ! Kyle, ça ne te dis pas ? Ça ne sera pas flippant comme hier soir. Il y aura plein de gens autour de nous.
- Kyle vient de dire qu'il voulait aller au motel, fit remarquer Kenny.
- Depuis quand tu décides pour lui ? demanda Stan.
- Depuis quand tu décides pour lui ?
- C'est bon, interrompit Kyle. On peut rester là. On économisera notre argent, et c'est plutôt sympa.
- Oh, je suis con, j'avais oublié, dit Kenny. C'est vraiment Stan qui décide pour toi.
- Je t'emmerde, dit Kyle sans conviction.
- Taisez-vous tous les deux, grogna Stan. Vous faites peur aux poissons.
- C'est toi qui a commencé, marmonna Kenny.
- N'importe quoi !
Ils n'attrapèrent aucun poisson. Ils rangèrent leurs affaires à la nuit tombée, puis retournèrent au camping dans le noir complet. Cartman était là-bas, la main plongée dans un sac de Cheesy Poofs. Personne n'avait allumé de feu de bois.
- Où est la poiscaille ? demanda-il.
- Pourquoi tu demandes ? répliqua Stan. Tu n'en voulais pas de toute façon.
- En tout cas, gardez vos sales pattes loin de mes réserves.
- Comme si on en voulait, dit Kenny.
Kyle en avait bien envie, à vrai dire. Même les Cheesy Poofs avaient l'air délicieux. Son ventre gargouillait et sa tête tournait. Il alla chercher le sac de couchage de Stan dans la voiture et l'installa à côté de la tente, puis retourna prendre la couverture et les oreillers.
- Tu vas dormir? demanda Stan.
- Je crois, répondit Kyle. On n'a rien d'autre à faire.
- On pourrait regarder les étoiles, dit Stan. Il s'installa sur le sac de couchage ouvert et mit la couverture sur ses jambes. Kyle savait qu'il avait faim, son ventre gargouillait, lui aussi. Ils regardèrent les constellations pendant un moment, sans rien dire, en écoutant Cartman manger ses Cheesy Poofs. Kyle se sentait trop paumé pour reconnaître quoi que ce soit dans le ciel. Il pensait toujours à ce que Stan avait dit tout à l'heure. Tu sais ce qui pourrait être vraiment marrant ? Hilarant, vraiment, il n'avait jamais rien entendu d'aussi drôle de sa vie.
- Celle-là c'est celle du corbeau, dit Stan en la pointant du doigt. Et là les sept sœurs.
- Tu vas prendre astronomie comme cours à la rentrée ? demanda Kyle.
- Sans doute. Et toi ?
- Je ne sais pas. Peut-être.
Kyle remonta la couverture sur son torse et se tourna sur le coté, en face de Stan. Il ferma les yeux et écouta les bruits que faisaient les autres vacanciers, un peu plus loin. Quelqu'un chantant au coin du feu, quelque part, peut-être à l'autre bout du lac. La voix était presque inquiétante. Kyle garda les paupières closes quand Stan s'allongea sous la couverture, en se tournant vers lui.
- Kenny est encore allé dormir dans la voiture, chuchota-il. Il n'a pas intérêt à se branler dedans.
- Beurk !
- Ouais. Surtout maintenant qu'on sait à qui il pense en le faisant.
- Vieux !
- Désolé. Stan arrêta de parler, et Kyle sentait qu'il le regardait. Il essaya de rester le plus calme possible, mais ses sourcils bougeaient un peu, malgré lui.
- Alors, tu as écris à Wendy ? demanda Kyle.
- Oh, merde. J'ai oublié. Je le ferai demain matin.
- Qu'est-ce que tu vas lui dire ?
- J'en sais rien. Qu'elle me manque ?
- Tu me poses la question? interrogea Kyle en ouvrant les yeux.
- Oui, je te pose la question. Stan avait l'air agacé, mais il se rapprocha de lui, comme pour être sûr que Cartman ne les entende pas.
- Tu me demandes si elle te manque ? Ou si tu devrais le lui dire ?
- Pourquoi tu fais le con comme ça ?
- Je ne fais pas le con ! Kyle tourna le dos à Stan, furieux contre lui de vouloir encore en parler. Quoi que non, en fait, c'était Kyle qui avait recommencé à en parler. Stan poussa un soupir.
- Je me demande ce que fait Butters.
- Il se branle en pensant à Kenny ? dit Kyle. Stan éclata de rire.
- En portant une robe ?
- Probablement.
Stan toucha l'ourlet du T-shirt de Kyle sous la couverture et le tripota jusqu'à ce que Kyle roule sur le dos. Stan le regarda en souriant, puis leva à nouveau les yeux vers les étoiles.
- J'aimerais qu'on reste comme ça tout l'été, confia-t-il
- Dans le noir, à crever de faim en écoutant Cartman se goinfrer ?
- Oui, Kyle. Stan lui tira gentiment une mèche de cheveux. Tu sais ce que je veux dire.
- On ne peut pas rester comme ça tout l'été. Et on ne peut pas redevenir des enfants. Et toi ne pourra pas aller dans ma fac, ni moi dans la tienne.
- Putain mais pourquoi tu veux qu'on se dispute ? demanda Stan.
- Je ne veux pas. J'en ai juste vraiment marre de toutes tes idées impossibles, tu comprends ? Ça me fait me sentir encore plus mal.
Il lui tourna le dos encore une fois. Il avait trop bu, pas assez manger, et Cartman était devenu bizarrement silencieux, sans doute pour profiter du spectacle. Kyle essaya de s'installer confortablement et de s'endormir pour que le petit déjeuner arrive vite, mais il se sentait trop énervé et blessé, et il pouvait sentir que Stan n'arrivait pas dormir non plus. C'était comme s'il avait le soleil dans son dos, qu'il le brûlait.
- Je suis désolé, dit Stan. Il avait l'air sincère. Kyle fit semblant de ne pas avoir entendu, et l'entendit se tourner sur le côté, loin de lui.
Il fit à nouveau d'horribles rêves. Ils étaient moins violents que la veille, mais plus angoissants. Il se retrouvait en robe au lycée, et tout le monde comprenait ses sentiments pour Stan à cause de ça. Même Butters se moquait de lui, alors qu'il portait une robe lui aussi, et qu'il pleurait. Il eut d'autres rêves, la plus part dans le même genre, et se réveilla à plusieurs reprises pour vérifier si Stan était toujours à côté de lui. Ça le rassura une seconde, puis le mit en colère, parce que Stan n'avait aucun problème pour partager son sac de couchage alors qu'il savait surement ce que Kyle ressentait pour lui. Kyle resta éveillé, délirant à cause de la faim et de la fatigue, en priant Dieu pour qu'il empêche Stan de le toucher encore une fois, parce que putain ça donnait trop d'espoir, et ça faisait tellement longtemps qu'il attendait, sept, huit ans de sa vie gâchés à cause de lui. Il haïssait toutes ces fois où il avait cru que ses caresses du bout des doigts avaient de l'importance. Il haïssait la chaleur réconfortante qui émanait de lui sous la couverture, haïssait la sentir alors qu'il ne lui touchait même pas le dos, et haïssait à quel point il avait envie de poser ses mains dessus, partout.
Il finit par réussir à se rendormir quelques heures, à l'aube, moins stressé et haineux. Les cauchemars à base d'humiliations nauséabondes cédèrent la place à des rêves de bouffe. Stan se réveilla le premier, et Kyle l'entendit appuyer sur les touches du téléphone. Il écrivait à Wendy. Il entendit Cartman râler contre les moustiques en se levant, la portière de la voiture claquer, Kenny sortir baillant. Il se demanda s'il devait faire semblant de dormir encore un peu, au moins jusqu'à ce Stan finisse son SMS, mais il avait trop faim. Il s'assit, couvert de courbatures, migraineux.
- On pourrait se barrer d'ici au plus vite bordel de merde ? demanda Cartman en cherchant vainement un truc à manger dans ses paquets de gâteaux vides. C'est Vegas le prochain arrêt, hein ?
- Ouais, répondit Stan. Enfin, d'abord le Lake Mead, et après on passera la journée entière à Vegas –
- Non, dit Kyle fermement. Il gémit et se prit la tête dans les mains, les coudes sur ses genoux. Non. Je m'en moque si je dois payer pour nous quatre. J'ai besoin d'une vraie douche. On prendra une chambre bon marché dans un vieil hôtel de Vegas.
- Mais, dit Stan en levant les yeux de son téléphone. Le Barrage Hoover –
- On n'en a rien à foutre de ce putain de barrage à la con ! s'exclama Cartman. Je suis le rouquemoute. Kenny, tu ne peux pas participer financièrement alors ton avis ne compte pas. Ça fait deux voix contre une pour l'hôtel.
- Je t'emmerde, mon avis compte, intervint Kenny. Et ouais, une chambre d'hôtel, parfait. De toute façon je passerai toute la nuit aux casinos.
- Oh, mon Dieu, dit Cartman. Les pauvres et leur pitoyable amour du jeu. C'est presque touchant.
- Ta gueule ! rugit Kyle, qui se rendit compte en criant que son humeur était encore pire qu'il croyait. Cartman, je le jure sur ma vie, si tu n'arrêtes pas tout de suite de le faire chier –
- Putain de merde, tu te fais baiser par Kenny aussi, maintenant ? lança Cartman en se levant pour s'étirer, une main derrière la tête pendant qu'il se grattait le ventre avec l'autre. Excuse-moi si j'ai insulté son nouveau petit copain, Kyle.
- Arrêtez tous de gueuler et allons ranger les affaires, je crève la dalle, dit Stan sèchement en mettant son téléphone dans sa poche. Apparemment, il avait envoyé son message. Kyle ne demandera pas au Grand champion d'éloquence Stan Marsh ce qu'il avait trouvé à dire pour rassurer sa chérie, ni maintenant, ni jamais.
L'ambiance dans la voiture n'était pas très bonne. Cartman conduisait, Stan à sa droite parce que Kenny et Kyle ne pouvaient pas de se mettre à côté de lui sous peine de commettre des actes de violence. Cartman prenait soin de mettre la musique la plus insupportable possible : It's Peanut Butter Jelly Time. Le volume sonore était si fort qu'il étouffait presque la petite sonnerie que fit le portable de Kenny en recevant un message. Kyle le regarda lire, du coin de l'œil.
- Gare-toi, dit Kenny, les yeux fixés sur son portable.
- Pas de pause pipi avant que je trouve un endroit décent où manger, répliqua Cartman.
- Gare-toi, répéta Kenny. Il avait la mâchoire serrée, et le même ton que quand il avait dit à Stan et Kyle d'arrêter de le traiter comme un putain de cas social pendant les déjeuners à la cantine. Stan se tourna pour le regarder.
- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il.
- Il faut qu'on trouve comment descendre dans le sud à partir d'ici, dit Kenny. Jusqu'à Phoenix.
- Pourquoi ? demanda Kyle. Ça devait être une blague qu'il faisait à Cartman. Il aurait aimé être au courant. Peut-être que Stan était dans le coup, lui.
- On doit aller à l'aéroport de Phoenix, expliqua Kenny. Tout de suite. Gare la voiture Cartman, bordel, tu m'as entendu ?
- Vieux, qu'est-ce qui se passe ? dit Stan l'air perdu. Pourquoi l'aéroport de Phoenix ?
- Butters, dit Kenny. Il est là-bas. Démerde-toi pour le faire se garer, Stan, cogne-le s'il le faut.
- Ce n'est vraiment pas une bonne idée, on fait du cent trente kilomètre heure je te signale, interrompit Kyle. Ecoute – calme-toi – Butters vient de t'envoyer un SMS ? Qu'est-ce qu'il fout à Phoenix ?
- Il s'est enfui de chez lui – Cartman gare cette putain de voiture espèce de fils de pute ! Kenny criait à présent. Stan regarda Kyle, paniqué. Cartman se contenta rire.
- Ça alors, dit-il. Butters s'est enfin rendu compte qu'il avait des couilles et a quitté sa famille de taré, hein ? Je ne l'en aurais jamais cru capable. Mais c'est son problème, pas le nôtre.
- Gare-toi bordel de merde ! Kenny le regardait comme s'il allait le tuer, les poings serrés.
- Kenny, vieux – commença Stan.
- Je me garerai quand j'aurai trouvé un Waffle House ! dit Cartman. Tu pourras prendre un bus pour Phoenix et sucer le chauffeur pour payer un billet à Butters, t'as compris enculé ?
Kenny se jeta sur Cartman, et Kyle et Stan crièrent de surprise, en essayant de le retenir. Cartman jura, les yeux écarquillés, pendant que la voiture vira tout à coup à droite sur la route. Kenny était hors de contrôle, il essayait de prendre le volant des mains de Cartman, et la voiture zigzaguait violemment en frôlant les barrières qui les protégeaient d'un ravin très profond.
- Kenny tu es fou putain ! rugit Kyle en reconnaissant à peine sa voix tellement la panique la rendait stridente.
- Bordel de merde Cartman, arrête la voiture ! cria Stan. Kenny essayait de toute ses force de donner un coup de poing à Cartman, et Kyle avait beaucoup de mal à lui tenir le bras pour l'en empêcher. Cartman appuya sur le frein brusquement, la voiture dérapa en faisant un demi-tour complet. Ils hurlèrent tous en même temps, ne voyaient plus rien à cause de la poussière et du sable qui cachaient les fenêtres les pneus sifflaient. Ils se cognèrent violemment contre la barrière du bord de la route, et Kyle ferma les yeux, s'attendant à entendre le bruit du choc quand elle se cassera et qu'ils tomberaient tout au fond du ravin. Le bruit n'arriva pas. Tout ce qu'il entendait c'était leurs respirations paniquées.
Kyle sortit de la voiture en premier, après s'être assuré qu'il était bien du côté de la route et pas de la falaise. Ses jambes ne le tenaient pas, alors il se laissa tomber sur les genoux et ravala plusieurs haut-le-cœur, choqué par toute la poussière qui s'était accumulée sur la voiture quand elle avait freiné. Il n'y avait qu'eux sur la route 14 à une heure aussi matinale, un tel calme après ce qu'ils venaient de vivre était impossible, obscène. Stan criait sur Kenny dans la voiture en le traitant de malade mental, mais pour Kyle cela avait l'air de se passer trop loin pour que ça ait de l'importance. Cartman s'extirpa de la voiture et vomit sur le sol avec une telle violence qu'il en envoya un peu sur la main de Kyle. Il s'en foutait. Il aurait pu se pencher pour embrasser le sol, même avec le vomi de Cartman et toute cette poussière dessus.
- Putain, on aurait pu mourir, on aurait pu mourir. Il le disait peut-être pour la dizaine, la vingtaine ou la première fois ; il commençait à peine à reprendre vraiment ses esprits.
- Ouais, marmonna Cartman en s'essuyant la bouche, les jambes tremblantes. Je vais le tuer cet âne bouffeur de merde.
Kyle trouvait que là, tout de suite, c'était une très bonne idée. Kenny était en train de crier sur Stan pour lui dire qu'il était désolé, mais que Cartman ne pouvait pas toujours faire ce qu'il voulait, et qu'il avait toujours été comme ça, et qu'il l'emmerdait, ce gros connard. Kyle mit les coudes sur le sol et posa sa tête dedans. Il entendait Cartman essayer de rentrer dans la voiture et Stan essayer d'en sortir.
- Bouge ! cria Stan, et il se précipita sur Kyle une seconde plus tard, en le remettant sur ses genoux. Tu vas bien ? demanda-t-il. Tu es blessé ? Il était à genoux lui aussi, un peu dans le vomi de Cartman.
- Ça va, dit Kyle. Stan ne semblait pas l'avoir entendu ou le croire. Il le regarda partout pour voir s'il avait des blessures, posa ses mains sur ses côtes, dans sa nuque, dans ses cheveux. Il hocha la tête pour lui-même après n'avoir trouvé aucune trace de sang ou d'os cassés, puis revérifia tout encore une fois. Ils tremblaient comme des feuilles, fermèrent les yeux, et Kyle avait l'impression d'être sur le point de se réveiller d'un rêve dont ne garderait aucun souvenir. Cartman s'était débrouillé pour arracher Kenny hors de la voiture, à côté d'eux, mais Kenny frappa le premier, en plein dans le ventre de Cartman.
- Tout ce que tu sais faire c'est rendre les gens tarés, pas vrai ? cria Kenny. Sa voix était aiguë, tremblante, Kyle savait que Kenny se sentirait horrible en y repensant, mais il espérait quand même qu'il arrive à mettre à Cartman quelques coups de poings. Cartman rugit en se précipitant sur Kenny et le jeta contre la voiture.
- Arrête tout de suite, abrutit ! hurla Stan. Tu vas faire tomber la voiture par-dessus la glissière ! Il attrapa Cartman pour le précipiter en arrière, et Kyle fit de même avec Kenny en le poussant loin de la voiture. Kenny se laissa faire beaucoup plus facilement que Cartman, qui soufflait comme un bœuf en essayant de chasser Stan de son chemin.
- C'est quoi ton problème, bordel de merde ? cria Cartman. Tu te crois invincible ? T'aurais fait comment pour aller à Phoenix après avoir explosé la voiture et nous avec, hein ? T'y serais allé à pied, connard ?
- Je suis désolé putain, je n'ai pas réfléchi ! dit Kenny. Il tremblait, à bout de souffle contre Kyle qui le retenait encore par précaution, même s"il avait toujours envie de lui envoyer son poing dans la figure. Je sais que c'était stupide, mais tu es tellement – tu n'en as rien à foutre des autres ! Tu trouves que c'est plus important d'aller bouffer des gaufres que d'aider Butters qui est perdu, tout seul ! Lui il t'aiderait si tu en avais besoin, Eric. Tu es peut être un salop arrogant, mais lui c'est quelqu'un de bien. Et tu n'en as rien à foutre de lui, tu t'en foutrais complément s'il mourrait.
- Il n'est pas en danger de mort, crétin de mes couilles ! cria Cartman. Il se débrouilla pour repousser Stan loin de lui, mais resta à sa place, en passant sa main sur son visage pour enlever la poussière et regarder Kenny droit dans les yeux. C'est quoi ces conneries ? Tu te prends toujours pour un petit justicier, obsédé par sauver les gens ? On n'est plus en train de jouer aux super-héros, espèce de triso. Butters est grand, il peut se débrouiller tout seul.
- Cartman, tu ne comprends pas, dit Stan. Il avait les cheveux pleins de saletés et du mal à reprendre sa respiration. Kyle avait l'impression d'en être recouvert lui aussi, il commençait à se sentir mal à l'idée d'avoir touché le vomi de Cartman. Éloignez-vous tous de la route, dit Stan d'une voix autoritaire. Je vais bouger la voiture avant qu'on remonte dedans.
- Non, je vais le faire, dit Kenny. C'est ma faute si – ah, merde. Je suis vraiment désolé, sérieusement. Je le pense vraiment.
Kyle le laissa partir, et Kenny se retourna vers lui. Je suis désolé, répéta-t-il. Kyle secoua la tête.
- Allez, dit-il, pas encore prêt pour accepter ses excuses. Occupe-toi de la voiture.
Ils attendirent que Kenny pousse la voiture pour la dégager de la glissière, en se bouchant les oreilles à cause du bruit des métaux frottés les uns contre les autres. Stan poussa un juron en voyant les dégâts. C'était surtout la peinture qui en avait pris un coup, pleine de rayures.
- Je te promets que je payerais la réparation, dit Kenny quand Stan ouvrit la porte à l'avant.
- Ok, dit Stan. Juste – laisse-moi la place. Je vais conduire pour le moment.
- Stan. Kenny avait les mains sur le volant. Il avait l'air brisé, pire qu'à quatorze ans quand il était arrivé avec son œil au bord noir et sa côte cassée. S'il te plait –
- On va chercher Butters, interrompit Stan brusquement. Regarde sur la carte comment aller à Phoenix à partir d'ici. Mais je vais conduire. D'accord ?
- D'accord, répondit Kenny en hochant la tête lentement. Il sortit de la voiture un peu maladroitement, comme s'il n'était pas sûr de pouvoir tenir sur ses jambes, et prit Stan dans ses bras, en plongeant sa tête dans son épaule. Stan n'avait pas l'air ravi mais ne l'envoya pas promener. Il lui frotta gentiment le dos.
- T'as pas intérêt à me faire un câlin, enculé de fils de chien, grogna Cartman quand Kenny s'éloigna de Stan. Il lui jeta un regard plein de haine.
- Ouais, non merci, dit-il. Il fit le tour jusqu'à la portière avant, côté passager. Désolé, Kyle, dit-il. Mais je ne pense pas que tu veuilles me laisser à côté de lui là, tout de suite.
- Ah, vous devriez me supplier de lui tirer une balle dans la tête, il a failli nous tuer je vous signale, répliqua Cartman en colère. Mais non, c'est cool, mon frère, t'inquiète, fais ce que tu veux copain on reste ami.
- Va dans la voiture, merde, dit sèchement Stan. Cartman s'exécuta en poussant un soupir exaspéré mais donna un coup de pied dans sa flaque de vomi avant, pour le style. Kyle grimpa à l'arrière près de lui, toujours secoué, en réfléchissant à combien d'heures de route les séparaient de Phoenix et combien de temps ça leur prendrait pour revenir sur le chemin de la Californie. Il n'arrivait pas à se concentrer sur la géographie pour l'instant, il se souvenait à peine des directions à prendre.
- Donc, pour résumer, dit Cartman alors qu'ils reculaient pour faire demi-tour en suivant les indications de Google Maps sur le téléphone de Kenny. On va récompenser Kenny pour avoir voulu nous tuer. C'est génial. Bravo.
- Et si tout le monde la fermait pendant un moment? lança Stan.
- Vieux, j'ai vraiment besoin de manger un truc, dit Kyle. Kenny, tu ne vas pas essayer d'étrangler Stan s'il s'arrête pour qu'on prenne notre premier repas depuis hier matin ?
- Kyle, dit Kenny sans le regarder. Il regardait ses ongles pleins de poussière.
- Et ça me prend vraiment la tête qu'on doive attendre d'être à Phoenix pour enfin pouvoir se doucher, continua Kyle. C'est à quoi ? Dix heures de route d'ici ?
- Neuf, dit Stan l'air morose.
- Vous ne comprenez pas, interrompit Kenny. Je suis désolé, je ne voulais pas vous gâcher vos vacances, et je ne vais pas vous faire chier si vous voulez vous arrêter pour prendre un truc à manger. Mais on devra manger dans la voiture, d'accord ? Il avait l'air – mal. Dans son SMS. Et vous ne savez pas comme ça a dû être dur pour lui de tenir tête à ses parents. Il ne pourra jamais revenir, et il – il est vraiment – Kenny n'arrivait manifestement plus à parler, Kyle eu l'impression qu'il allait pleurer. Stan poussa un soupir.
- On s'arrêtera dès qu'on verra un fast-food ou autre chose, dit-il. Et oui, on mangera dans la voiture. Kyle, tu pourras te doucher le premier dès qu'on sera arrivé à Phoenix. On prendra une chambre d'hôtel là-bas. Il sera genre. Putain – sept heures du soir le temps qu'on y arrive.
Kyle posa sa tête contre la fenêtre, les mains sur son ventre. Il n'avait plus faim du tout, même si son estomac n'était pas du même avis. Il pensa à Butters, tout seul dans l'aéroport, en train de se tordre les mains en se demandant s'ils viendraient pour le sauver.
- Est-ce que Butters a de l'argent sur lui ? demanda-t-il.
- Je ne suis pas sûr, répondit Kenny. Il a dû en avoir, puisqu'il a pris un billet d'avion pour Phoenix. Putain, je suis tellement fier de lui. Je n'aurais jamais cru qu'il arriverait à les fuir un jour. Ils lui ont tellement bourré le crâne.
- Tu sais pourquoi il est parti de chez lui ? demanda Stan. Ils se sont disputés ?
- Je ne connais pas les détails, dit Kenny. Il a emprunté le téléphone de quelqu'un à l'aéroport pour m'écrire. Tout ce qu'il a dit c'est où il était et supplier qu'on vienne le chercher.
- Le téléphone de quelqu'un ? Cartman donna un coup de pied dans le siège de Kenny. Tu te fous de me gueule ? Comment tu peux savoir que ce n'était pas juste Craig qui te faisait une blague ?
- On a une espèce de code secret entre nous, dit Kenny. Il l'a utilisé dans le SMS.
- Un code secret ? Mais depuis quand t'es ami avec Kenny, bordel de merde ?
- Hum, probablement depuis aussi longtemps que je ne suis plus ami avec toi ? Et pourquoi je devrais te parler de ma vie ?
- Putain de merde, vous ne pouvez pas vous taire juste deux secondes ? dit Stan. J'en ai plein la tête.
- Pardon, dit Kenny. Prend US-89, ici, vers le sud.
- Pendant combien de temps ? demanda Stan.
- Hum, réfléchit Kenny. A peu près, heu. Trois cent vingt kilomètres.
Kyle et Cartman poussèrent un soupir exaspéré en même temps. Kyle ne se souvenait pas de la dernière fois qu'il avait été autant en colère contre Kenny. Ce n'était pas seulement parce qu'il avait failli les tuer dans un accident de voiture. C'était parce qu'il était capable de bouleversé les plans de tout le monde pour retrouver la personne qu'il aimait. Kenny allait avoir ce qu'il voulait, contrairement à Kyle. L'amoureux secret de Kenny l'aimait en retour.
Les yeux de Stan se reflétaient dans le rétroviseur, et Kyle les regarda un moment. Il repensa à la façon dont Stan s'était précipité sur lui après l'accident, comment il avait vérifié s'il allait bien, deux fois. Très bien Stan l'aimait. Juste pas au point d'escalader une fenêtre en pleine nuit pour venir le retrouver.
