Ils firent un arrêt au McDonald's pour reprendre des forces. L'odeur du bacon grillé ouvrit aussitôt à Kyle l'appétit. Il essayait généralement de faire un effort pour manger kasher, plus pour faire plaisir à ses parents qu'autre chose, mais il était convaincu que Dieu voudra bien lui pardonner un peu de porc accompagné d'œuf et de toast au fromage après avoir frôlé la mort au petit matin. Il avait si faim qu'il arrivait même à supporter l'odeur de vomi qui infestait la voiture, même s'il n'oubliait pas que ses mains étaient toujours dégoûtantes après l'avoir touché. Il était soulagé de tenir son sandwich et ses galettes de pommes de terre dans une serviette en papier, pour protéger la nourriture de ses bactéries.
- Bénis sois-tu, McDonald's, épouse-moi, dit Stan en mordant un gros bout de McMuffin. Il était assis à l'arrière avec Cartman. Kenny conduisait trop vite, Kyle était à côté de lui. Il rigola et se tourna pour regarder Stan.
- Tu parles comme Cartman, dit-il. Mais je suis d'accord.
- Oh mon Dieu, que c'est bon, dit Cartman. Il se coupa un gros morceau de McPancakes couvert de confiture et l'avala. Je suis en vie et je mange la meilleure nourriture du monde. Et je vous emmerde, au passage.
- Kenny, tu t'es pris un truc à manger ? demanda Kyle. Kenny buvait du café dans un énorme gobelet en carton, droit comme un i, en laissant Kyle choisir les chansons. Tiens, prends-en un peu, dit-il en lui tendant sa galette.
- Pas faim, grommela Kenny.
- Tu es sûr ?
- Ouais, mal au ventre. Mais merci quand même.
Kyle jeta un coup d'œil à Stan à l'arrière. Il haussa les épaules. Kyle ne se souvenait pas de la dernière fois qu'il avait vu Stan comme ça, tout sale, recouvert de poussière, en train de mâcher la bouche ouverte. Ça méritait une photo.
- Vieux, respire, dit Stan en s'avançant pour donner à Kenny un coup de coude amical. Ce n'est pas comme si l'aéroport de Phoenix était un endroit dangereux. Butters va très bien.
Kenny fit un grognement pour dire qu'il n'était pas d'accord. Kyle n'était pas convaincu non plus. Stan s'était beaucoup éloigné de ses parents après leur divorce, et même avant ça il n'avait jamais eu peur de leur tenir tête. Kyle pouvait comprendre Butters, bien que son père et sa mère n'aient jamais été aussi abusifs. Ils étaient exigeants, voulaient tout contrôler, et Kyle se sentait comme la dernière des merde quand il les décevait. Butters avait cent fois plus peur de sa famille que lui, et il sera seul au monde à présent. Kyle essuya ses doigts plein de graisse sur son jean en regrettant déjà d'avoir déjeuné au McDo. Il mit des chansons douces, pour détendre un peu Kenny.
Il était à peu près treize heures quand ils traversèrent la frontière avec l'Arizona, et ils étaient encore à six bonnes heures de Phoenix, même s'ils pourraient bien y être en cinq heures vu la vitesse à laquelle Kenny conduisait. Kyle somnolait, trop crasseux pour se sentir confortable. Il avait des saletés sous ses ongles, et l'odeur du vomi de Cartman était tellement immonde qu'il avait l'impression qu'elle ne partirait jamais. Il en restait encore un peu sur le jean de Stan, bien qu'il ait fait de son mieux pour le nettoyer avec la serviette en papier du resto.
Kyle s'agita sur son siège, alluma la radio, l'éteignit, poussa un soupir de ras-le-bol en voyant que dix minutes à peine s'était écoulées depuis la dernière fois qu'il avait regardé l'heure. Stan et Cartman était endormis à l'arrière. Cartman ronflait et Stan était blotti contre la fenêtre avec un des sweats de Kenny en guise d'oreiller. Kyle regarda Kenny. Il avait les deux mains serré sur le volant et les sourcils très froncés, comme si ça pouvait le faire arriver à Phoenix plus vite.
- Vieux, ça va aller pour Butters, dit Kyle. Kenny poussa un grognement.
- Je ne sais pas comment on va faire pour s'en sortir, dit-il.
- Les choses s'arrangeront, tu verras.
- Comment tu peux dire ça, Kyle ? Butters n'a pas d'argent. Il ne pourra pas aller à la fac parce que ses parents ne lui payeront jamais. Il n'a nulle part où vivre.
- Vieux, ses parents finiront par le reprendre. Il faut juste leur laisser le temps de se calmer.
- Ouais, ça prendra quoi, trois ans ? Lui en tout cas il lui faudra des années pour oublier toutes les conneries qu'ils lui ont racontées depuis qu'il est petit. Tu sais qu'ils le traitent d'abruti ? Qu'ils lui disent qu'aucune entreprise digne de ce nom ne voudra engager un mec pas foutu de savoir réparer le sèche-linge ? Qu'il va finir ramasseur de merde de chien s'il ne prend pas ses responsabilités ? Ils en font un putain d'esclave et c'est même pas assez pour eux. Il a des mains d'ouvrier, on dirait qu'il bosse à l'usine depuis qu'il a six ans.
- Vieux, du calme, dit Kyle. Je sais qu'ils sont durs avec lui.
- Tu sais rien du tout, Kyle ! Tu crois que tu peux le comprendre juste parce que tu t'es fait engueulé un jour par tes vieux pour avoir eu que dix-huit sur vingt en bio, ou parce que t'es rentré chez toi après le couvre-feu ? Tout ce qui se passe dans cette maison est comme une saloperie de mise à l'épreuve pour lui. Ils pensent qu'il pourra toujours travailler plus dur, que ça le rendra brillant ou généreux ou je ne sais pas quelles conneries. Comme s'il pouvait être encore plus généreux qu'il ne l'est déjà, putain de merde. Mais il n'y a pas que les corvées, ils veulent le rendre fou, complètement fou. Ils lui ont déjà fait creuser un énorme trou dans le jardin pour le punir d'avoir cassé une assiette en faisant la vaisselle. Il devait creuser jusqu'à ce qu'il n'en puisse plus. Ils lui ont dit de rester là toute la nuit pour creuser son trou et réfléchir à ce qu'il avait fait.
- Putain, dit Kyle. Il sentait le McDonald's remonter dangereusement dans son ventre. C'est pas – tu es sûr que c'est vrai ?
- Ouais, Kyle, à ton avis qui l'a trouvé dans ce putain de trou de mes couilles et l'a sorti de là ? J'ai mis au moins deux heures pour le convaincre. Il pleurait et tremblait comme je sais pas quoi, juste à l'idée de désobéir, bordel de merde. C'est de la maltraitance, et personne dans cette ville n'a jamais fait assez attention à lui pour s'en rendre compte. Pas même vous.
- Kenny, commença Kyle, qui n'avait plus envie de vomir mais se sentait quand même très mal. On s'en était rendu compte –
- Je ne parle pas de moi. Kenny avait les yeux fixés sur la route, les doigts tellement serrés sur le volant qu'ils étaient presque couleur blanche. Ce n'est une espèce de métaphore à la con.
- Je sais. Ce n'est pas – tu ne veux pas que je conduise un peu ?
- Non. Ça va.
Kyle se mordit les lèvres et regarda les cactus qui commençaient à arpenter le bord de la route. Il y avait plus de trafic à présent, Kenny slalomait entre les voitures, toujours un peu trop vite.
- Pourquoi tu n'en as parlé à personne ? demanda Kyle. Pourquoi tu ne me l'as pas dit ? On aurait pu essayer de faire quelque chose pour l'aider.
- Pitié, répondit Kenny. Ils lui auraient fait comprendre qu'il n'avait pas intérêt à avouer quoi que soit. En fait non, putain de merde, ils n'auraient rien eu à faire du tout, il n'en a pas besoin. Il les protège. Il ne connait que ça. Il veut que ses parents l'aiment, et ils lui disent tout de temps que ça dépendra de son comportement.
Kyle ne savait pas quoi dire. Il tripota les fils un peu arrachés de son jean, au genou gauche.
- J'imagine que Stan t'as tout raconté, murmura Kenny.
- Hum, dit Kyle.
- Ouais. C'est ce que je pensais. Enfin bon, je savais qu'il te le dirait. Ou bien j'étais trop bourré pour en avoir quelque chose à foutre, j'imagine. Tout ce que je veux c'est l'aider. J'ai profité de lui pendant des années. Il me donnait de la bouffe, de l'attention, même de l'argent. Je déteste devoir quémander auprès de vous, les gars, mais avec Butters c'était comme si ça ne comptait même pas. Je le traitais comme de la merde, pareil que ses parents.
- Kenny. Kyle soupira et s'assura que Cartman et Stan dormaient toujours. Cartman faisait des bruits de cochon répugnants, et Stan n'avait pas bougé, la tête contre la fenêtre.
- Au début j'étais gentil avec lui parce qu'il me faisait de la peine, continua Kenny. Je veux dire, je ne suis pas con. Je savais que je lui plaisais. Je m'en étais tellement servi, j'ai finis par me dire que je lui devais bien ça, un peu d'affection. Mais on ne peut pas faire semblant avec Butters. En tout cas, moi je ne pouvais pas faire semblant. C'était trop important pour lui. Ça a fini par devenir le meilleur moment de la journée, puis le truc le plus important de ma putain de vie, parce que ça le rendait tellement heureux, et il mérite d'être heureux, Kyle, putain, bordel de merde.
La voix de Kenny était ferme, mais il accéléra un peu brutalement, proche des cent cinquante kilomètres heure.
- Vieux, fais attention, dit Kyle. Je commence juste à te pardonner de la dernière fois que t'as failli nous tuer, Ok ?
Kenny sourit, les yeux toujours fixés sur la route.
- Alors tu me pardonnes ? Pour de vrai ?
- Ouais, marmonna Kyle. Je sais ce que c'est de devenir dingue en voulant casser la gueule de Cartman.
- C'est comme si je n'arrivais plus à réfléchir, j'étais tellement hors de moi, dit Kenny. La seule chose claire c'était, tu sais. Qu'il fallait que j'aille chercher Butters, tout de suite.
- Il est plus solide que ce que tu crois, vieux. Il a tenu toutes ses années avec ses parents.
- Oui, et là il s'est barré. Vous ne vous rendez pas compte, les mecs. Les rendre fiers c'était toute sa vie. Quand ils m'ont trouvé dans sa chambre – putain.
- Oh, merde. Kyle fit une grimace, embarrassé. Vous n'étiez pas en train de faire des trucs, hein ?
- Non, mais on l'avait fait genre une heure plus tôt. Je ne vais pas te faire un dessin, vieux. Nudité, câlins. Tâches.
- Stop ! Kyle avait chaud sous son T-shirt, et il vérifia la banquette arrière encore une fois. Pas de signes d'éveil chez Cartman ou Stan. Hum, alors, commença-t-il, gêné. Tu es. Gay ? Ou que pour Butters ?
- Ah, j'en sais rien. Je vous avais déjà dit que j'avais laissé Clyde me sucer en quatrième ?
- Quoi ? Kyle le regarda avec des yeux ronds en essayant de garder sa voix basse. Clyde ? Putain – Clyde ?
- Ouais, je sais. Pas une de mes meilleures idées. Mais on était bourré et il voulait essayer. Il culpabilisait à mort, après. Du délire. Je suis sûr qu'il est genre à quatre-vingt-dix pour cent hétéro, mais putain il a bien profité des dix autre pour cent pendant le lycée, mon pote. Je n'ai jamais vraiment eu ce genre de crise. Chattes, bites, je m'en fous. Tout ce que je sais c'est que Butters est la seule personne qui pourra me faire traverser le désert dix heures pour le retrouver. Tu vois ce que je veux dire ?
Kyle regarda par la fenêtre, même s'il n'y avait rien à voir à part les cactus et les arbustes.
- Ne me demande pas ça, dit-il.
- Je ne suis pas stupide, dit Kenny. Je sais que tu me comprends.
Kyle se rendit compte qu'ils n'écoutaient plus aucune musique. Il se précipita pour en mettre, et Kenny n'insista pas. Kyle chercha les yeux de Stan de le rétroviseur, mais il était trop penché, on ne voyait qu'un bout de son épaule. Kyle se demanda si vivre loin de lui ressemblerait à ça : incapable de l'avoir en entier, juste un tout petit bout, un reflet tordu et flou, le seul contact qui ne ferait que lui rappeler à quel point il était loin de lui.
Cartman se réveilla une heure plus tard et réclama un arrêt pour faire une nouvelle pause déjeuné. Kyle n'avait absolument pas faim et ne pensait qu'à une chose : la douche chaude qu'il prendra à l'hôtel, le petit savon dans son emballage plastique bien propret qu'il y aurait dans la salle de bain, la serviette blanche et douce. Stan se réveilla à cause des geignements de Cartman.
- Où on est ? demanda-t-il en se frottant les yeux.
- Pas très loin du Grand Canyon, répondit Kyle. Il avait vu passer au moins trente panneaux.
- Sérieux ? dit Stan. On devrait – je veux dire, si on s'arrête prendre un truc à manger –
- Aucune chance de trouver un Arby's au bord du canyon, interrompit Kyle. J'y suis déjà allé avec mes parents et Ike, ils te font payer genre quarante dollars rien que pour laisser la voiture rentrer dans la zone, c'est tout.
- Alors quoi, t'es du côté de Kenny maintenant ? lança Cartman. Je m'en fous si on doit aller dans le trou du cul de Satan pour trouver un Arby's, on s'arrête pour bouffer.
- C'est bon, dit Kenny. Dites-moi dès que l'un de vous voit un fast-food, on ira.
- Ça fait un moment qu'on n'en a pas vu, fit remarquer Kyle. Cartman grogna.
- C'est quoi cette musique de pédé ? demanda-t-il.
- The Cure, dit Kenny. Cartman ricana.
- Oh mon Dieu.
- Tu pourras choisir la musique quand tu conduiras. Les mains de Kenny étaient si serrées que Kyle avait peur qu'il se mette à saigner.
- Parfait, répondit Cartman. Laisse-moi conduire alors.
- Non. Je conduis jusqu'à ce qu'on soit à Phoenix.
Personne n'osa lui répondre car on pouvait sentir au son de sa voix qu'il recommençait à avoir l'air dangereux. Kyle aurait aimé être sur la banquette arrière, la tête contre la hanche de Stan. Il se rappela du vomi sur son jean et reconsidéra l'idée.
Il fallut attendre d'arriver vers Flagstaff pour recommencer à voir des enseignes. Ils firent un arrêt au Taco Bell, et Kyle choisit la seule chose qui avait l'air mangeable sans risque d'intoxication alimentaire : une quesadilla végétarienne. L'odeur de la bouffe de Cartman et Stan lui donnait l'impression qu'il était dans une piscine remplie à la graisse de bœuf de toute façon. Kenny ne mangea rien cette fois encore, mais commanda un gros verre de Mountain Dew.
- Tu vas t'évanouir, lui dit Kyle.
- Je me sens bien, répliqua Kenny. On n'est plus qu'à quatre heures de Phoenix.
Tout le monde soupira à l'annonce. Kyle mourrait d'envie de marcher un peu pour s'étirer, et il avait l'impression d'avoir une pierre à la place du cul. Il regarda Stan, qui lui fit un sourire fatigué.
- On fera quelque chose de sympa à Phoenix, dit-il. Après avoir récupérer Butters.
- Et s'être douché, dit Kyle.
- Oh que oui, approuva Stan.
- Oooh, vous allez prendre votre douche ensemble les copains ? demanda Cartman. Comme c'est mignon. Il ponctua sa phrase avec un pet bruyant qui puait le Taco Bell. Tout le monde l'insulta, dégoutté, en se protégeant le nez avec son T-shirt.
- Putain de merde, dit-il. Ce que j'ai bien mangé.
- T'es vraiment dégueulasse ! dit Kyle en ouvrant grand la fenêtre pour avaler une bouffée d'air pure. Stan et Kenny l'imitèrent. Cartman les regarda avec un sourire fier de lui. Kyle ferma les yeux car le vent lui fouettait le visage, il essayait de chasser de sa tête un fantasme idiot, où Stan et lui prenaient leur douche ensemble. C'était un de ses scénarios à branlette préféré, il y avait presque tout ce qu'il aimait dans la vie : la peau de Stan, ses mains, ses cheveux mouillés, le plaisir habituel que lui procurait l'eau bien chaude et du savon, et les frissons que lui donneront une autre personne en plongeant les doigts dans ses cheveux, une expérience qu'il n'avait jamais connue à part chez le coiffeur. Ce n'était vraiment pas aussi excitant quand c'était fait par un vieux mal léché qui commentait ses pointes sèches.
Kyle était dans un état un peu bizarre après la repas, il flottait au-dessus du sommeil, regardait vaguement les cactus géants cramer et les motards défiler. Il referma les yeux et imagina ce qu'il pourrait bien se passer s'il s'enfuyait de l'école au premier semestre pour prendre l'avion et arriver comme une fleur à Los Angeles, en envoyant à Stan un SMS du style, Je suis là, viens s'il te plait. Stan viendrait le chercher, surpris et inquiet, mais après ? Kyle serait un petit furoncle par rapport à ses nouveaux amis musclés, ce serait encore pire qu'au lycée. Les habitants de South Park savaient qu'ils étaient inséparables, en tout bien tout honneur bien sûr. Mais ils auraient l'air ridicule ensemble dans le vrai monde, loin de leur petite ville natale. Peut-être que c'était une bonne chose qu'il n'aille pas à UCLA. S'éloigner l'un de l'autre alors qu'ils vivaient juste à côté aurait été encore pire.
Ils arrivèrent enfin à Phoenix alors que le soleil commençait à se coucher. Les nuages était oranges vifs en approchant de l'aéroport. Kyle était anxieux. Il se demandait si Kenny embrasserait Butters devant lui, devant Stan – surement pas devant Cartman ? Il serra les dents en entendant le bruit tonitruant des moteurs d'avions pendant qu'ils tournaient en rond autour du parking pour trouver une place libre. Stan s'étira et poussa un petit gémissement de soulagement en sortant de la voiture, pendant que Cartman prenait tout son temps en époussetant les miettes de tacos de son pantalon. Kenny bondit dehors et fonça jusqu'à l'entrée sans leur dire un mot. Kyle soupira et lui couru après.
- Attends ! cria Stan. Kyle se tourna sans s'arrêter et lui fit signe de le suivre. Cartman sortit tranquillement de la voiture, à deux à l'heure.
- Kenny ! appela Kyle, mais il ne pouvait pas l'entendre, il traversait le parking à toute vitesse malgré les taxis qui freinaient brusquement pour ne pas l'écraser. Ils protestèrent en klaxonnant, mais Kenny ne faisait absolument pas attention à eux. Stan rattrapa Kyle et ils traversèrent le passage ensemble, en gardant un œil sur Kenny au loin.
- C'est dingue, dit Stan. On se croirait dans un film.
- Je rêve ou ça t'amuse ? L'idée que Stan puisse apprécier la situation le fit rougir.
- Un peu. Stan lui donna un petit coup de coude. Notre Kenny a bien grandi.
-Vieux, ça fait un moment que Kenny a grandi, il a eu sa première fellation à genre neuf ans.
- Je sais, mais c'est différent. Il est, enfin. Amoureux, et tout.
- Quoi, tu trouves ça romantique maintenant ? Kenny et Butters ?
- Je ne sais pas. Mais je n'ai jamais vu Kenny comme ça. Pas toi ?
- Bien sûr que non et ça me fait carrément flipper, dit Kyle. Stan n'avait pas entendu Kenny parler de Butters en disant à quel point il méritait d'être heureux. Kyle devait penser à lui dire plus tard, quand ils se seront enfin douchés et au lit dans la chambre d'hôtel. Il n'arriva pas à retenir un grand sourire en pensant que très bientôt il pourra dormir sur un matelas et pas dans la forêt.
Kyle ne pensait pas que l'aéroport serait aussi bruyant et rempli de gens qui couraient partout. Il avait imaginé un grand hall désert, avec Butters assis tout seul au loin, comme un malheureux, pendant qu'un monsieur passerait le balai. Ils se firent bousculés dès qu'ils mirent un pied à l'intérieur, en faisant de leur mieux pour suivre Kenny jusqu'à la zone de récupération des bagages, se faufilant entre les chariots qui formaient un vrai labyrinthe mobile. Kenny s'arrêta à côté des cabines téléphoniques, et regarda autour de lui en se tirant les cheveux.
- Peut-être qu'on peut l'appeler avec le micro d'une hôtesse ? dit Stan. Ils étaient tous les trois essoufflés et tournaient sur eux- même pour le trouver.
- Si il est reparti… murmura Kenny en secouant la tête. S'il s'est dégonflé –
- Il est là ! Kyle sourit de toutes ses dents quand il vit Butters assis près des grandes baies vitrées, penché en avant, les yeux rivés sur la moquette et les coudes sur les genoux. Il tapait nerveusement le pied gauche sur le sol. Kenny couru vers lui, sauta par-dessus un gros sac de voyage que quelqu'un avait laissé près du tapis roulant. Stan et Kyle le suivirent. Butters leva les yeux en entendant les pas de Kenny et le regarda, bouche bée.
- Kenny ! Butters cria son prénom comme s'il l'avait retenu dans son souffle pendant les neuf heures. Il bondit du siège et se précipita sur Kenny, qui ne dit rien mais se jeta dans ses bras et le serra si fort que Kyle avait l'impression de le sentir lui aussi. Il se tourna vers Stan, qui les regardait avec un grand sourire.
- Tu es venu, dit Butters encore et encore, la voix étouffée contre l'épaule de Kenny, les deux mains collées sur son dos. Tu es venu, tu es venu, Oh doux Jésus, mon Dieu, tu es venu.
- Bien sûr que je suis venu, débile, dit Kenny. Il relâcha son étreinte en prenant le visage de Butters dans ses mains et en collant son front contre le sien. Butters avait les yeux au bord des larmes mais semblait vraiment heureux, et Kyle se demanda comment il avait pu être aveugle au point de ne jamais remarquer la façon dont Butters regardait Kenny.
- Ce monsieur qui m'a prêté son téléphone, dit Butters en reniflant. Il était gentil, mais il devait prendre vite un autre avion, alors je ne savais pas si tu avais envoyé une réponse, ni rien du tout. Il jeta un coup d'œil par-dessus l'épaule de Kenny et sourit à Kyle et Stan.
- Est-ce que tu vas bien ? demanda Kenny en se mettant à le regarder partout, comme Stan avec Kyle après l'accident, guettant la moindre égratignure.
- Je vais bien à présent, dit Butters. Il vit quelque chose au loin qui le fit rire. Kyle et Stan se retournèrent pour voir Cartman arriver d'un pas lourd. Il avait un gros bretzel entamé à la main et un soda dans l'autre.
- Sans déconner les mecs, dit-il en haletant. Vous êtes pas tarés ? Oh – salut, Butters.
- Salut Eric, dit Butters. Tu es venu, toi aussi, hein ?
- En tant que voix de la raison, grommela Cartman la bouche pleine de brioche. Bravo pour avoir fui de chez tes parents, au passage.
Kenny jeta à Cartman un regard noir. Le visage de Butters s'affaissa un peu, toujours blotti contre la poitrine de Kenny. Si Kenny ne le lâchait pas tout de suite, Cartman se moquera d'eux à coup sûr. Kyle s'avança pour éloigner Butters des bras de Kenny. Butters se laissa faire de bon cœur et lui coupa le souffle en le prenant dans ses bras à son tour.
- Merci d'être venu me chercher, les amis, dit Butters. Je savais que je pouvais compter sur vous.
- Aucun problème, dit Stan en l'étreignant lui aussi. Où tu as trouvé l'argent pour le billet d'avion, au fait ?
- Oh, tu ne le croiras jamais ! s'exclama Butters. C'est grâce à ta copine ! Wendy a dit que j'avais une tête épouvantable à la remise des diplômes, et elle est venue chez moi pour voir si tout allait bien. J'étais censé être puni, mais comme c'est la première de la classe mes parents ont dit qu'elle pouvait, qu'elle me donnerait le bon exemple. Ils ne s'attendaient pas à ça, j'imagine, rigola doucement Butters en se frottant nerveusement les poings. Elle m'a donné trois cent dollars et a dit que je devais me barrer le plus vite possible.
- Oh, putain, dit Stan. Il serra la poche de son jean. Je comprends pourquoi j'avais dix mille appels en absence.
- Wendy a réussi à te convaincre de partir ? répéta Kenny. Vraiment ? En une après-midi ? Ça fait des années que je te dis de le faire.
- Je sais, Kenny. Butters devint tout rose et regarda Cartman d'un air hésitant, mais il était plus intéressé par son bretzel que par la conversation pour le moment. C'est que, enfin. Je me disais que je devais le faire, mais tu étais parti, et c'était tellement horrible. Il gémit, reprit Kenny dans ses bas en fermant les yeux contre son torse. Cartman arrêta de mastiquer tout d'un coup, les sourcils froncés.
- Attendez, vous êtes des tarlouzes pour de vrai ? demanda-t-il en crachant des miettes de bretzel.
- Tu vas te faire botter le cul pour de vrai si tu continues, lança Kenny.
- C'est une question légitime !
- Je vais appeler Wendy pour lui dire que tu vas bien, interrompit Stan qui avait déjà son téléphone à l'oreille. Il s'éloigna. Kyle se retourna vers Butters et Kenny, qui regardaient tous les deux Cartman, Butters rouge comme un camion et Kenny avec des yeux dans lesquels on pouvait dire « ose un peu, pour voir »
- Heu, donc, dit Cartman en se tournant vers Kyle. On va manger à l'aéroport ou –
- D'abord, je ne sais pas si tu as remarqué, mais tu es déjà en train de manger, répondit Kyle en montrant le bretzel de la main. Et non bordel de merde, on ne mange pas ici. Si je ne prends pas une douche d'ici les vingt prochaines minutes, je jure devant Dieu que je fais un massacre.
- On va prendre un hôtel dans le coin pour la nuit, dit Kenny à Butters. Et demain on part pour Vegas.
- Oh, Vegas, sourit Butters en le regardant. On en parlait tellement.
- Putain mais sans déconner, vous allez faire quoi, un mariage gay ? demanda Cartman l'air ahuri.
- C'est légal là-bas ? dit Kenny, plein d'espoir. Kyle renifla, mal-à-l'aise.
- Je ne crois pas, dit-il. Retournons à la voiture, Ok ? Stan pourra parler avec Wendy pendant que je conduis.
Il ne s'attendait vraiment pas à ce que Stan passe tout le trajet jusqu'à l'hôtel au téléphone avec Wendy, mais ce fut pourtant le cas. Il ponctuait sa conversation de petits rires stupides et des compliments sur à quel point elle était génial d'avoir aidé Butters, quelle fille merveilleuse. Kyle ne pouvait qu'être d'accord – Wendy était géniale, vraiment géniale – mais plus ils cherchaient un hôtel à l'air décent dans cette ville et plus il perdait son enthousiasme à l'idée de prendre enfin une douche, parce qu'il avait presque l'impression qu'on lui arrachait la peau. Butters n'arrêtait pas de parler de son voyage en avion. Apparemment une hôtesse avait été méchante, sa voisine très gentille, et ils avaient servi des petits sachets de bretzels au lieu des cacahuètes. Kenny était tombé endormi contre l'épaule de Butters, et Butters lui caressait doucement les cheveux malgré le regard réprobateur de Cartman, comme s'il ne se rendait même pas compte de ce qu'il faisait.
- D'accord, dit Stan alors qu'une employée de l'hôtel arriva à leur rencontre devant la porte d'entrée en faisant un boucan impossible. Il faut que je te laisse, on est arrivé. Je t'aime aussi. Ok. Bonne nuit.
La vision de Kyle devint floue tout à coup, et il manqua de peu de se cogner contre le gardien de la porte. Il pensait qu'il avait réussi à dépasser cette saloperie de jalousie. C'était tellement inutile et prévisible et en plus c'était une putain de perte de temps. Les autres parlaient entre eux pendant que les garçons de l'hôtel demandaient quels sacs ils voulaient garder avec eux ou laisser dans la voiture. Kyle hocha la tête sans faire attention, la seule chose claire dans sa tête était la voix de Stan qui disait Je t'aime à quelqu'un d'autre. Ce n'était pourtant pas nouveau. Il n'avait jamais été fichu d'anticiper les moments où ça lui ferait si mal de l'entendre.
Ils prirent une chambre à deux lits double au dix-septième étage, malheureusement sans possibilité de rajouter un lit pliant. Il y avait une convention en ville, tous les lits étaient déjà loués. Kenny et Butters se réservèrent un des lits en sautant dessus pour allumer la télé. Cartman demanda à Kyle et Stan de choisir un nombre au hasard.
- Celui qui est le plus proche du numéro auquel de pense aura le droit de partager le lit avec moi, dit-il. Stan leva les yeux au ciel et grogna.
- Ouais, c'est très équitable. Pourquoi le lit serait forcément occuper par toi à la base ? On va faire ça à pile ou face.
- C'est bon, dit Kyle qui allait déjà vers la salle bain avec des vêtements propres sous le bras. Je dormirai par terre, je m'en fous.
- Kyle –
- J'ai dit que c'était bon, Stan, putain de merde, laisse tomber.
Il claqua violemment la porte de la salle de bain en se rendant parfaitement compte qu'il agissait comme un crétin. Il n'arriverait pas à leur expliquer son brusque changement d'humeur, et de toute façon ils étaient probablement déjà tous au courant que c'était à cause du coup de fil de Stan à Wendy. Il transpirait en se déshabillant, l'esprit focalisé sur ça. Est-ce qu'ils en parleraient entre eux ? C'est quoi ce bordel avec Kyle, pourquoi il fait son rageux, qu'est-ce qu'il pouvait bien attendre de toi, Stan ? Kyle avait la mâchoire serrée en glissant sous l'eau chaude, et il n'arriva pas à en profiter comme il aurait voulu. Il se frotta la peau jusqu'à ce qu'elle devienne rouge et douloureuse, enfonça ses ongles dans le savon pour les nettoyer jusqu'à s'en faire mal. Il voulait rester sous l'eau des heures, pour penser à Stan – il viendrait sous la douche lui aussi quand Kyle sortira, et il frottera ses mains pleines de savon partout sur lui, se caressera, poussera des soupirs que le bruit du jet d'eau cachera – mais là maintenant c'était juste beaucoup trop pathétique. Ses caresses, Stan les ferait en pensant à Wendy, il n'aura même pas besoin d'utiliser son imagination car il la connaissait déjà, cette sensation d'avoir la peau de sa copine contre la sienne, de mettre ses lèvres sur son cou, ses mains entre ses cuisses. Kyle arrêta la douche, pris de vertige à cause de la colère, en sachant très bien que Stan n'avait rien à se reprocher. Il ne lui avait jamais rien promis.
- Je vais chercher le sac de couchage dans la voiture, dit-il en sortant de la salle de bain habillé en faisant sortir un nuage de buée. Il mit ses tennis en prenant soin de ne croiser le regard de personne. Stan le regardait avec ces putain de yeux de biche effarée comme à chaque fois qu'il faisait semblant de ne pas comprendre pourquoi Kyle se comportait comme un connard. Cartman se précipita pour s'enfermer dans la salle de bain et Butters et Kenny ignorèrent la télé pour se chuchoter un truc à l'oreille, la tête posée sur le même oreiller. Ce fut seulement quand Kyle claqua la porte qu'il se rendit compte qu'il avait oublié la clef de la chambre. Il alla quand même prendre l'assesseur, il avait plus besoin de s'éloigner d'eux que de se demander comment rentrer.
Il erra au rez-de-chaussée avant de chercher le voiturier. L'hôtel était immense, une sorte de resort, à vingt minutes de l'aéroport. Il y avait les participants de la convention agglutinés autour du bar, en costumes et tailleurs de marque, un cocktail à la main. Kyle partit à l'arrière de l'hôtel et jeta un coup d'œil à la piscine en essayant de chasser sa colère. Wendy avait vraiment aidé Butters, et à bien des égards Kyle l'aimait, lui-aussi. Elle avait toujours été compréhensive sur sa grande amitié avec Stan, leur avait laissé du temps libre pour qu'ils se voient. Il repensa à la façon dont elle l'avait regardé pendant son discours de la remise des diplômes. Peut-être qu'elle était un peu trop compréhensive, finalement. Condescendante, même. Elle avait pitié. Kyle avait envie de taper sur un punching-ball, sa colère montait comme un thermomètre prêt à exploser, lui saisissait l'arrière du crâne pour lui brûler les oreilles. Il ne pouvait rien faire quand il était dans un état pareil à part se coucher et attendre que ça passe. L'année dernière il avait donné un coup de poing dans la porte de sa chambre qui avait fait un trou, à cause d'une connerie que lui avait dit son frère pendant le dîner, et ses parents l'avait envoyé faire un stage pour gérer sa colère. Il avait réussi à faire bonne figure devant le psychologue pendant les deux premières séances et avait convaincu tout le monde qu'il n'avait pas un problème aussi grave que ça. C'est sa vie, bordel de merde, et il a le droit de se mettre en colère et de se ronger les sangs toute la nuit. Personne n'arriverait à le changer.
Il récupéra le sac de couchage et retourna à la chambre, en se sentait encore pire quand il était parti. Le fait que Stan venait de se laver et se comportait avec lui comme une bombe à deux doigts d'exploser qu'il fallait manipuler avec prudence n'aidait pas. Kyle installa le duvet près de la fenêtre et attrapa un des oreillers posés sur le lit.
- Qu'est-ce que tu fais ? demanda Stan. On va dîner. J'ai vu un Chili's dans la rue à coté, je me suis dit –
- Allez-y vous, interrompit Kyle en s'allongeant dans le sac et en roulant face au mur. J'ai pas faim.
Silence. La douche coulaient, et Kyle pouvait entendre Butters chantonner gaiement dans la salle de bain. Cartman était affalé comme une crêpe sur le lit qu'il partageait avec Stan, probablement en train de réfléchir à la meilleure insulte à balancer à Kyle. Kenny était sur l'autre lit, le regardait avec pitié. Kyle serait incapable de s'asseoir à côté d'eux pour dîner sans jeter son verre à la gueule de quelqu'un.
- Kyle, dit Stan.
- Laisse-le tranquille, dit Kenny, en faisant grincer les ressorts du lit. Il est crevé. Je vais prendre une clope, on se retrouve en bas.
La porte de la chambre s'ouvrit et se referma. Kyle entendit la sonnette de ascenseur dans le couloir. Il était tellement crispé que sa mâchoire lui faisait mal. Stan était planté au milieu de la pièce en le regardant comme un parfait benêt, Kyle en était sûr. Cartman avait l'air d'être à court de mots. Les faire chier sur cette situation en particulier était sans doute trop facile pour lui. L'eau de la douche s'arrêta. Butters chantonnait comme pour annoncer en comédie musicale sa future nuit dans les bras de Kenny. Pas besoin de mot pour comprendre.
- Heu. Stan se tourna vers Cartman. Ça te va un Chili's ?
- Ouais, grave, rien à foutre, répondit-il. Il avait l'air un peu énervé, lui aussi. Mais dis à Butters de se bouger le cul et de finir de se poudrer le nez ici.
- Donne-lui une minute, vieux. Il est resté dans cet aéroport genre douze heures.
- Kenny se le fait vraiment ? Pour de vrai ? demanda Cartman.
- A ton avis, tête de con ? Ne l'embête pas à propos de ça, il a déjà assez de problèmes. Et Kenny pourrait bien te tuer pendant ton sommeil si tu continues de le faire chier.
- Je ne déconne pas. C'est plus drôle, ça craint. S'ils se mettent à baiser alors qu'on est dans la chambre –
- Ils ne le feront pas ! Nom de Dieu, Cartman, arrête.
La porte de la salle de bain s'ouvrit, Butters sortit, toujours en fredonnant sa foutue chanson. Kyle l'imaginait très clairement : il séchait ses cheveux quasi blond platine avec une serviette, en souriant et en parcourant la pièce du regard.
- Où est Kenny ? demanda-t-il avait une pointe de détresse dans la voix.
- Il nous attend au rez-de-chaussée, il voulait fumer, dit Stan. T'es prêt pour aller manger ?
- Oui ! Je, heu, je n'ai pas du tout d'argent, les copains. Il me restait deux dollars après les billets d'avion, mais je les ai dépensé pour prendre un donut.
- Ne t'inquiète pas, je payerai pour toi, dit Stan. Ou peut-être que Kenny voudra le faire. Viens, allons-y, j'ai besoin d'un vrai repas. Kyle, tu es sûr que tu ne veux pas venir ?
- Certain.
- Kyle est fâché ? demanda Butters. La question faisait tellement enfantine que Kyle ne put pas s'empêcher de rire intérieurement.
- Il va bien, dit Stan. Il est juste fatigué. Vieux, tu ne veux pas qu'au moins on te prenne quelque chose à emporter ?
- J'ai dit que j'avais pas faim.
- Stan, t'as entendu Kenny, laisse Miss pète-sec tranquille. Le lit couina comme si Cartman était descendu. Venez, les trous du cul. Ces petites côtelettes épicées ne vont pas se manger toutes seules.
Quelqu'un ouvrit la porte, et la voix de Butters disparu progressivement à mesure qu'il partait dans le couloir en parlant joyeusement de ce qu'il commanderait au restaurant, Cartman râlait à côté de lui. Stan poussa un soupir mélodramatique avant de les suivre. La porte se referma, l'ascenseur sonna, et ils étaient partis.
Kyle roula sur le dos. La chambre était parfaitement silencieuse, tout était calme pour la première fois depuis qu'ils étaient partis faire ce road trip. Il y avait toujours la musique, la radio, les ronflements de Cartman, l'appareil photo de Stan, le vent contre la voiture et les bestioles dans les arbres. Là, il n'y avait qu'un bourdonnement sourd. Il voulait en profiter, sa rage était descendue quelque part au cœur de sa poitrine à présent. Ike lui avait conseillé un jour de faire de la méditation. Kyle avait essayé, mais il n'avait pas réussi à se mettre dans le bon état d'esprit, il était resté assis comme un idiot en stressant parce qu'il était certain qu'il n'avait pas la bonne technique pour se relaxer. Rien que le concept de vouloir ne penser à rien était complètement stupide à ses yeux, même s'il aurait aimé que ce fut possible.
Il se leva et traîna dans la chambre, tripotant un peu les affaires de tout le monde. Les vêtements sales et puants de Stan étaient entassés en une petite pile dans un coin. Kyle trouva un sac de linge dans le placard et les mis dedans, en faisant de même pour ceux de Kenny et Butters afin que son attention fasse moins suspecte. Il fourra ceux de Cartman au passage, même si les toucher le dégouttait. Il attacha le sac à la poignée de la porte du couloir, et retourna dans la pièce vide. Stan avait laissé son appareil photo sur la table de nuit. Kyle l'alluma et fit défiler les photos il n'en avait pas beaucoup pris aujourd'hui, à peine deux ou trois du désert depuis la fenêtre de la voiture. Il y en avait une de Kyle qui datait de la nuit dernière, il tenait sa canne à pêche et souriait, un peu ivre. Il avait l'impression que cette soirée avait eu lieu il y a des mois.
Il avait faim et s'ennuyait. Il se glissa à nouveau dans le sac de couchage. Il aurait pu passer une commande au room service, mais son excuse pour rater le dîner n'aurait plus tenu. Toujours en colère, il décida qu'il avait envie de se branler. Stan pouvait bien se secouer pensant à Wendy, grand bien lui fasse, mais Kyle ne faisait de mal à personne en pensant à lui quand il descendait son pantalon. Personne à part lui-même, en tout cas.
Il ferma les yeux et réfléchit à un bon petit fantasme autodestructeur. C'était toujours ceux qui l'excitaient le plus, qui lui arrachaient des petits gémissements nerveux qu'il ne pourrait pas cacher dans le calme de cette chambre. Dans son fantasme, Stan était furieux contre lui. Encore plus furieux que Kyle ne l'avait jamais été de sa vie, ce qui n'était pas peu dire. Il poussait Kyle sur le lit – un lit d'hôtel, ici ou ailleurs, aucune importance – et disait qu'il allait lui donner une leçon. Kyle ne devait pas délirer comme ça, rêver de se faire prendre – c'était sale, stupide, dégradant – et si Stan le baisait bien fort l'envie lui passera, disait-il. Kyle serra la main plus fermement sur sa queue, se caressa en serrant les dents. Le Stan de son fantasme était impitoyable, il lui parlait méchamment, l'insultait, disait à Kyle qu'il était une salope en lui écartant grand les cuisses pour avoir une meilleure vue en le pénétrant. Il éjaculait partout sur le dos de Kyle, et Kyle jouit dans sa main, à bout de souffle, en imaginant qu'il pouvait sentir la chaleur du sperme de Stan contre sa peau, qu'il le marquait au fer rouge tout le long de sa colonne en dessinant de longues lignes.
Une fois terminée, sa bite ramollit contre son ventre et la chaussette anti-preuves toute poisseuse et pleine de sperme, son fantasme s'évanouit complètement. Le Stan cruel et homophobe s'était évaporé, remplacé par le vrai Stan, son meilleur ami, qui le câlinait tendrement et prenait soin de lui, en lui disant, Oh, Kyle, c'était tellement bien, comme si Kyle venait juste de faire un parfait plongeon dans la piscine. Kyle tourna sur le côté pour serrer l'oreiller contre lui, en imaginant que Stan lui caressait les cheveux, lui embrassait le front et chuchotait contre sa peau, je t'aime tellement, tellement, vieux. Incapable de se berner lui-même, Kyle s'endormit, parfaitement conscient qu'il cajolait un coussin.
Il se réveilla paniqué, en se souvenant plus où il était. Il y avait des chuchotements, des pas, et ne put voir pendant quelques secondes qu'un morceau de tapis couleur corail. Il se rappela où il était en entendant la voix de Butters.
- Mais je n'ai pas mon short de bain !
- Quoi, tu n'as pas pensé à ton bikini quand t'as fait ton sac en claquant la porte ? dit Cartman sans chuchoter.
- Tais-toi ! Kyle dors. C'était Stan, bien sûr. Éternel protecteur du repos de Kyle.
- Je n'ai pas vraiment fait de sac, dit Butters un peu hésitant. Je voulais partir le plus vite possible.
- Hé bah, quel plan brillant. Je pense que t'es encore plus pauvre que Kenny à présent. Félicitation.
- Ta gueule, lança sèchement Kenny. Kyle a un maillot, Butters. Tu peux lui emprunter.
- Je ne crois pas qu'il serait d'accord, dit Stan.
- Pourquoi ? Ils font la même taille.
- Je pense qu'il n'aimerait pas prêter un truc qui va se coller au cul de Butters. Tu sais comment il est.
Kyle aurait voulu s'énerver contre cette remarque, sa rage de la soirée toujours pas passée, mais il souriait contre son oreiller, en se félicitant d'être caché dos à eux.
- Très bien, alors prête-lui le tiens, dit Kenny. Stan grogna.
- D'accord. C'est bien pour t'éviter son courroux. Kyle l'entendit ouvrir son sac de voyage
- Merci, Stan ! dit Butters. T'es le meilleur. La porte de la salle de bain s'ouvrit et se referma.
- Tu n'as pas intérêt à, hum, le titiller pendant qu'il porte mon maillot, dit Stan à Kenny.
- Beurk, dégueu ! cria Cartman. Je viens de manger !
- Je t'ai dit de la fermer, tu vas réveiller Kyle ! répliqua Stan en chuchotant très vite. Cartman ricana.
- Comme si j'en avais quelque chose à foutre. Kenny, à quoi tu joues tête de nœud ?
- Je me change.
- Ag – Aaaarg ! Cartman étouffa ses cris d'horreur en se jetant sous la couette.
- Arrête de faire le con, t'as déjà vu Kenny à poil avant, dit Stan.
- Tu es sûr que tu ne veux pas venir avec nous ? demanda Kenny en ignorant Cartman qui brayait comme s'il allait mourir à la vue ses fesses de Kenny.
- Même si je voulais je ne pourrais pas, maintenant, répondit Stan. Butters a mon maillot.
- Tu pourrais prendre celui de Kyle. Ça ne dérangerait pas, tu sais. Si c'était ton cul.
- Ta gueule. De toute façon, il serait trop petit, et – je t'ai dit, je n'ai pas envie de nager ! Arrête de me regarder comme ça.
Butters et Kenny partirent à la piscine quelques minutes plus tard. Butters était particulièrement de bonne humeur et papotait en leur rappelant quand ils étaient petits et qu'ils jouaient à Marco Polo. Stan traîna un peu dans la chambre après leur départ, se lava les dents, tripota son téléphone. Kyle était toujours parfaitement immobile dans le sac de couchage, jusqu'à ce qu'il entende Cartman se mettre à ronfler et Stan s'enfermer dans la salle de bain pour pisser. Kyle en profita pour retirer la chaussette de ses sous-vêtements aussi discrètement que possible. Il cacha la chaussette à sperme sous le lit, en se retenant de rire en pensant à tête que ferait Cartman s'il savait au-dessus de quoi il dormait.
Kyle était dans cette position, allongé face au mur prétendant être profondément endormi, quand Stan sortit de la salle de bain. Il entendit le jean de Stan tomber sur le sol lourdement à cause de la ceinture, et ce bruit en particulier lui rappela leurs soirées pyjamas. Kyle avait toujours été le premier à se coucher. Il était sage comme une image en écoutant Stan monter sur le lit pour se mettre à côté de Cartman, dont la respiration était calme et régulière à présent, comme s'il était au milieu d'un beau rêve impliquant des Taco Bell géants.
- Bouge, gros lard, chuchota Stan, mais Cartman se contenta d'un ronflement de protestation. Stan poussa un grognement agacé, et le lit grinça quand il s'allongea dessus. Kyle eu l'impression pendant un moment bizarre et rapide que Stan savait qu'il était réveillé, mais ça passa, et il l'entendit respirer, de plus en plus doucement, comme toujours quand il s'endormait.
Kyle se rendormit lui aussi, et fit un rêve où Stan essayait de mettre son slip de bain trop petit pour lui, il rougissait parce que ça lui moulait beaucoup trop les fesses et ne faisait rien pour cacher son excitation qui gonflait. Ce n'était pas un rêve érotique, Kyle était paniqué par ça, pour Stan. Il trouvait une serviette et lui nouait autour de la taille, le rendait décent à nouveau. Stan lui souriait, lui caressait gentiment les joues, et Kyle croyait qu'il allait l'embrasser, mais Stan voulait seulement le prendre en photo, il appuya sur le bouton.
Il se réveilla une nouvelle fois quand Butters et Kenny rentrèrent, mais on aurait dit qu'il était encore au milieu d'un rêve : ces deux-là riaient et se disaient de se taire, des gouttes d'eau coulaient sur le sol à cause de leurs shorts mouillés étendus sur la chaise de la commode, ça sentait le chlore. Kyle retomba endormi avant qu'ils se turent complètement, bercé par la voix de l'un d'eux qui murmurait à l'autre, très doucement, viens ici.
La pièce était toujours plongée dans le noir quand il se réveilla à nouveau, grelottant de froid. Quelqu'un avait enlevé la couverture, mais ce n'était pas une couverture, c'était le sac de couchage de Stan, et quelqu'un rentrait dedans alors qu'il n'y avait de la place que pour une personne. Kyle gémit et tressaillit, voulu appeler Stan à l'aide, mais avant qu'il ne puisse le faire Stan lui toucha les hanches et lui dit chut tout bas, dans creux de l'oreille.
- C'est moi, murmura-t-il. Il était contre Kyle, collé à son dos, le serrait contre lui, sans honte. Son haleine sentait comme l'alcool de Kenny, à peine cachée par l'odeur du dentifrice.
- Mmph ? dit Kyle en tournant la tête sur l'oreiller, même s'il ne pouvait toujours rien voir. Le nez de Stan touchait sa joue, son souffle était chaud.
- Cartman prend toute la place dans le lit, chuchota-t-il. Kyle frémit à cause de sa voix douce, ou peut-être à cause de son excuse à deux balles. Kyle pressa ses hanches contre les siennes, assez endormi pour avoir envie de le tester. Stan ne recula pas, glissa sa main sur la hanche de Kyle et le long de son torse, l'entoura avec son bras. Kyle voulait se réveiller pour en profiter, mais il était tellement fatigué, et il avait peur d'être en plein rêve. Si c'était le cas alors il voulait le vivre le plus longtemps possible. Il ferma les yeux et retourna sa tête sur le coussin, prit une grande bouffée d'air parce que c'était ce que Stan était en train de faire. Il expira en même temps que lui, le ventre de Stan se détendit doucement contre son dos, son bras pesait un peu plus lourd sur ses côtes. Quelque part au paradis, dans les nuages, Kyle en voulait plus : il glissa ses mains dans celles de Stan, à l'intérieur du sac de couchage.
- Kyle ? murmura Stan juste au moment où Kyle avait décidé que ça devait être un rêve, et que ça le dérangeait pas, du moment qu'il pouvait continuer à se sentir aussi bien, au chaud.
- Humm ?
- Dans la voiture. Ce matin. La voix de Stan était toute petite, et c'était ironique parce qu'il avait l'air si grand là maintenant, blottit contre Kyle. J'ai cru, reprit-il. Pendant une minute, j'ai cru –
- Je sais. Moi aussi. Kyle ne voulait pas lui couper la parole, mais il comprenait à peine où il était là tout de suite.
Stan poussa un gémissement, comme s'il était toujours inquiet, qu'il avait encore peur de tomber dans le ravin. Il glissa ses doigts dans les siens et ramena leurs mains contre la poitrine de Kyle, le serra fort. Kyle s'endormit avec le souffle chaud de Stan contre son cou. C'était déjà arrivé auparavant, mais jamais ainsi, comme quelque chose qui pourrait avoir de l'importance à la lumière du jour. Kyle rêva qu'il disparaissait complètement en Stan, comme du sucre dans du café. Il en rêva encore et encore, et c'était tellement bon à chaque fois.
On aurait dit qu'à peine quelques minutes s'étaient écoulées quand le soleil commença à se lever. Kyle battit des paupières à cause d'un petit rayon qui passait à peine à travers les rideaux de la fenêtre. Il était prêt à devoir faire face à la réalité et à ravaler ses espoirs, mais ce n'était pas nécessaire pour l'instant : Stan n'avait pas bougé, toujours blotti, le visage pressé sur son épaule, ses genoux repliés contre les siens. Quelqu'un chuchotait, gloussait bêtement, quelque part dans la chambre, Kyle avait peur que Stan et lui se fassent surprendre par des inconnus qui ne comprendront pas la situation, mais ce n'était que Kenny et Butters qui faisaient les idiots dans leur lit, les voix étouffées par la couverture. Des piqûres d'inquiétude se plantèrent dans la peau de Kyle et lui glacèrent le sang : Cartman était dans la chambre, la Californie n'était plus qu'à deux jours de route, et Stan devra bien finir par le quitter. Bientôt ils devront se regarder dans les yeux tous les deux, et il était plus que convaincu que Stan referait exactement comme la nuit où ils avaient campé dans la montagne en hiver : s'asseoir, bâiller, et dire qu'ils feraient bien de se préparer à partir.
Kyle essaya de se rendormir en vain, et comme il n'y arrivait pas il écouta les murmures de Kenny et Butters en se concentrant sur cette sensation, ce que ça faisait d'être serré, dorloté, comme ça. La dernière fois qu'il avait été avec Stan dans un sac de couchage pour deux ils avaient eu peur de mourir gelé, Kyle ne s'était rendu compte de sa chance qu'après. Là, il faisait bien attention à chaque détail : la petite tache de bave sur la manche de son T-shirt, le lent va et vient de la poitrine de Stan contre son dos, le fait que ses doigts n'étaient plus enroulés dans les siens mais ne les lâchaient pas non plus. Les battements du cœur de Stan, la chaleur de ses cuisses, les chatouillis que Kyle avait dans la nuque. Kyle essaya de se caler sur la respiration de Stan pour se fondre en lui encore une fois.
- Chut ! gloussa Butters à l'autre bout de la chambre.
- Viens, dit Kenny. On soulevait la couverture, le lit grinçait.
- Kenny !
- Chut ! Viens là.
Ils se faufilèrent dans la salle de bain et fermèrent la porte. Il y eu encore plus de chuchotement, et Dieu merci la douche se mit à couler pour étouffer d'autres bruits moins discrets. Kyle remua légèrement son bassin sans le vouloir, en se détestant à cause de cette envie qui descendait le long de sa colonne vertébrale. Stan poussa un gémissement mais ne se réveilla pas, ses doigts tressaillirent contre ceux de Kyle. Il y eu un bom dans la salle de bain, comme si quelqu'un s'était cogné le genou contre le mur, et des rires étouffés. Cartman grogna dans son sommeil et roula sur le côté en marmonnant. Kyle était paralysé, n'osait même plus respirer. Il savait que ce serait vraiment horrible pour Stan de se réveiller à cause des beuglements dégoûtés de Cartman, mais il ne pouvait pas se résoudre à y mettre fin.
Il y eu plusieurs bruits venant de la salle d'eau, qui se voulaient discrets mais malgré tout impossible à ignorer : un bruit sourd suivi d'un drôle de son aigu et plaintif, comme une souris qui prenait un plaisir coupable à se faire attraper par le chat. Butters était en train de se faire baiser, Kyle en était quasiment sûr à cent pour cent. Il rougit de gêne ou de colère. Ces deux-là pourraient le faire absolument quand ils voudraient, dès qu'ils en auront envie, mais ils choisissaient ce moment-là, son moment. Stan dormait toujours comme un loir, mais Cartman commençait à faire des bruits évoquant l'ours qu'on vient faire chier pendant son hivernation. Le rythme du bruit s'accéléra, lancinant, et tout à coup Butters poussa un cri, clairement un cri d'orgasme : on aurait dit qu'une bête préhistorique essayait de dire le nom de Kenny. Il résonna dans la cabine de douche comme un réveil matin. Cartman se réveilla d'un bon, l'air furieux, et Stan sursauta, Kyle le sentit battre des paupières contre son cou.
Kyle s'assit en mettant sur bras au-dessus de Stan, comme pour le protéger, et se tourna pour regarder Cartman. Il avait les sourcils froncés, l'air complètement paumé et même un peu terrifié, on aurait dit qu'il venait de recevoir un coup de batte de baseball sur la tête. On entendait encore des glapissements dans la salle de bain, et finalement le gémissement de Kenny. Cartman regarda le lit vide à côté de lui, et Kyle eu un mouvement de recul quand ses yeux s'ouvrirent grand en se rendant compte de la chose.
- Oh, sans déconner, on se fout de ma gueule, dit lentement Cartman. PUTAIN DE MERDE ! Il lança un regard meurtrier à Kyle, comme si c'était de sa faute. Stan était toujours un peu dans les vapes, allongé dans le sac de couchage en regardant Kyle avec des petits yeux perdus. Et ça, c'est quoi ça ? demanda Cartman en écartant les mains pour les désigner, horrifié. Qu'est-ce que j'ai fait pour atterrir dans une maison close remplie de pédales ?
- Ton gros cul prenait toute la place, dit Stan en se redressant rapidement. Où j'étais censé aller, dans leur lit ? Bon Dieu, ils sont vraiment en train – sérieusement ? Il regarda Kyle pour qu'il lui réponde. Kyle le regarda, complètement léthargique. Stan avait encore sa jambe serrée contre la sienne dans le duvet, mais il se sentait comme un vieux mouchoir que Stan aurait balancé par-dessus l'épaule, à peine utilisé et aussitôt jeté.
- Ouais, ils sont surement en train de baiser comme des dingues. T'imagine ? dit Kyle parce que Stan ne le lâchait pas du regard et attendait une réponse.
- Mais c'est dégueulasse putain ! s'exclama Cartman. C'est mort, je ne remets plus les pieds dans cette douche, ni dans les toilettes.
Ils entendirent l'eau s'arrêter. Kyle sortit du sac de couchage. Il ne savait pas vraiment où aller, sentait Cartman et Stan le fixer du regard et les détestait pour ça, il était planté au milieu de la pièce quand la porte s'ouvrit sur un Kenny entouré de vapeur. Il sifflotait tranquillement, une serviette nouée autour de la taille.
- Salut les gars, dit-il.
- Kenny sale bâtard ! lança Cartman en lui balançant un oreiller dessus. Tu t'en bats vraiment les couilles des autres, hein ? On n'est pas sourd je te signale !
- Oh, ta gueule, dit joyeusement Kenny. Butters passa une tête comme dans un cartoon, la main serrée en poing contre sa bouche en regardant son auditoire. Lui aussi avait une serviette autour des hanches, et il portait un des T-shirts de Kenny. Reste-là, mon cœur, dit Kenny en levant la main. Cartman fait le voyeur pervers.
- Arrête, vieux, dit Stan, gêné. Vous êtes des exhibitionnistes, sans déconner. Stan se rallongea sur le sac de couchage. Kyle ne bougeait pas, il se demandait pourquoi personne dans la pièce ne remarquait toutes les flèches empoisonnées qui s'enfonçaient dans sa chair et le saignaient à mort.
- Désolé si on vous a réveillé, les copains, dit Butters d'une petite voix timide, l'air sincèrement embarrassé. Kenny fit un geste de la main comme s'il chassait une mouche et traversa la chambre en trimbalant deux caleçons.
- Ne t'excuse pas, dit Kenny. Ça leur a plu.
- Non, pas du tout! cria Cartman en bafouillant à moitié. Il semblait prêt à s'arracher les cheveux, au bord de l'explosion.
- T'es vraiment un connard, Kenny, dit Kyle. Il n'avait pas voulu parler aussi fort, mais n'avait pas l'intention de baisser la voix. Kenny le regarda en fronçant les sourcils.
- Bon Dieu, je suis désolé, Ok ? C'est pas six heures du matin non plus –
- Tu sais que tu es le mec le plus égoïste que j'ai jamais rencontré ? dit Kyle. Toute sa colère accumulée remontait en lui, plus forte que jamais, elle le rendait grand et fort comme un colosse brûlant. Il ne voulait surtout pas voir Stan là tout de suite, et ne voulait faire de mal à personne ici à part Kenny, il avait besoin de casser quelque chose.
- C'est quoi ton problème ? lança Kenny qui n'avait même plus l'air énervé à présent. Il regarda Stan deux secondes, et c'était juste ce dont Kyle avait besoin.
- Tu crois que t'as grandi ou changé ou je ne sais pas quelle connerie, parce que t'es allé faire le chevalier servant de Butters dans un putain d'aéroport de merde ? dit Kyle d'un ton moqueur. Mais ouais, bien sûr – arrête de te faire pomper et redescends sur terre, abrutit. Tu te comportes toujours comme si tu savais tout sur tout, et j'en ai ras le cul de m'occuper de toi pour t'aider à sortir du trou alors qu'au final tu n'en as rien à branler et tu ne fais que suivre tes idées merdiques.
- Kyle, dit Stan.
- Non. Kyle leva la main vers Stan, sans le regarder. Il a failli nous tuer hier, putain de merde, et ce matin on est juste censé trouver ça normal que Kenny s'envoie en l'air comme un porc pendant le seul moment où on était un peu tranquille –
- Hé, je m'excuse, d'accord ? dit Kenny en levant les yeux au ciel pour montrer qu'il ne le pensait absolument pas.
- Mais oui, c'est ça, on devrait être heureux. Kyle riait comme un dérangé en se dirigeant vers la porte, prêt à rentrer chez lui pieds nus s'il le fallait. On devrait être heureux de ce qu'on a, pas vrai ?
Le visage de Kenny changea, mais il n'avait pas l'air particulièrement sympathique. Butters, toujours à moitié caché dans la salle de bain, se rongeait les ongles.
- Kyle, dit Butters timidement. Je suis vraiment désolé -
- Ouais, tu sais quoi, moi aussi. Kyle claqua violemment la porte et parti jusqu'à l'ascenseur, en espérant de tout son cœur que Stan le suive.
Il ne le suivit pas.
