Note de la traductrice : Je profite qu'on soit à la veille du mois de juillet pour dire bon courage à ceux qui restent travailler ou chercher du travail, et souhaiter de très vacances aux autres ! Allez-vous partir faire un road trip vous aussi ? ... Bonne lecture !
Kyle n'avait nulle part où aller, alors il finit dans le hall de l'hôtel, assis à une petite table près du coffee shop. Ça sentait bon le petit-déjeuner, mais il n'avait pas du tout faim, son estomac était noué à cause des regrets et de la colère. Il pensa à Butters qui avait toujours eu peur d'embêter les gens, l'innocence de Stan quand il l'avait pris dans ses bras hier soir sans arrières pensées, et à Kenny qui lui disait Tu sais, Broflovski, tu es comme une mère pour moi. C'était injuste, rageant, exaspérant, mais Kyle savait qu'il n'avait pas le droit de se passer les nerfs sur eux, et particulièrement sur Kenny. Il se prit la tête dans les mains et écouta les gens commander leurs petit-déjeuners à côté. Il était seul comme ça depuis à peu près vingt minutes quand il entendit un bruit de mastication très familier près de lui. Il leva les yeux sur Cartman, pas surpris de voir qu'il s'était déjà acheté à manger.
- Ces croissants jambon-fromages sont vraiment trop bons, dit Cartman. Tu devrais en prendre un. Il y en a pleins, juste là.
- Je n'ai pas faim, marmonna Kyle. Il s'était préparé à se répandre en excuse auprès de tout le monde, sauf Cartman. Il pensa au discours de Wendy le jour de la remise des diplômes et se sentit presque coupable, mais vu le comportement de Cartman il ne l'avait pas volé.
- Alors, tu es vénère contre Kenny, dit Cartman la bouche pleine, un peu mal-à-l'aise on dirait. Mais c'était impossible. Kyle ne l'avait jamais vu mal-à-l'aise.
- Ouais, grommela Kyle, même si c'était faux. Il était furieux contre Stan de ne pas l'avoir embrassé, depuis le jour où ils avaient fait du camping à la montagne, ce matin-là, quand il s'était réveillé dans ses bras. Ça avait été un point de non-retour, celui où tout aurait pu changer, tout. Mais Stan avait voulu que rien ne change, et Kyle ne pouvait pas lui en vouloir, même si depuis il avait cette boule de haine et de tristesse qui se cachait en lui, dans ses veines, comme un acide immonde.
- J'en ai ras les couilles de cette bande d'enculés, moi aussi, dit Cartman en s'asseyant à coté de Kyle à table. Kyle voulait lui dire de dégager, mais il avait besoin d'un peu de compagnie, et les autres devaient surement le prendre pour un fou furieux et un gros trou de cul. Kenny est le roi des cons au pays des tafioles, reprit Cartman. J'arrive pas à croire qu'ils se sont sodomisés alors qu'on était à même pas deux mètres.
- Ils ne se sont pas sodomisés, grimaça Kyle, même si c'était probablement le terme technique approprié. Ils sont amoureux. Enfin, c'est pas comme si tu y comprenais quelque chose.
- Tu crois que je n'ai jamais été amoureux ? demanda Cartman. Il prit un gros morceau de croissant en regardant Kyle comme pour le défier d'en savoir plus.
- Hum, non, dit Kyle. Je crois que pour toi tous les garçons amoureux sont des tarlouzes, même s'ils sont avec une fille.
- Bah, ça fait tarlouze de dire « Je suis amoureux », évidemment, dit Cartman comme si c'était une vérité incontestable. Mais tout ce que ça veut dire c'est que t'en arrives à un point où tu veux tellement baiser une gonzesse que tu serais prêt à en crever.
- Cartman, sans déconner, dit Kyle en se pinçant l'arête du nez.
- Quoi ! Tu sais que j'ai raison. Ok, et parfois ça peut aussi arriver que, peut-être, t'aies envie de la prendre sur tes genoux pour parler politique et lui rouler des pelles après un match de foot, et partager ton Double Oreo Géant avec elle, enfin si on les mange avec ma petite technique personnelle –
- Bon Dieu, Cartman, interrompit Kyle en se redressant pour reculer son siège, choqué. T'arrives à caser tes Doubles Oreo Géants en décrivant ta vision parfaite de l'amour. De qui tu parles, au juste ?
- Personne ! Personne, t'as compris ? C'est ce qu'on appelle de la théorie, Kyle, fais un effort !
- D'accord, c'est bon !
Ils restèrent un instant sans dire un mot. Cartman mangeait son croissant l'air agacé et Kyle regardait ses mains en essayant d'imaginer le genre de personne dont Cartman pourrait bien tomber amoureux. Stan avait l'habitude de plaisanter en disant que Cartman aimait Kyle parce que c'était toujours lui qu'il embêtait quand ils étaient enfants, encore plus que tous les autres, mais Kyle n'avait jamais eu cette impression. Cartman le faisait juste chier lui parce que c'était plus amusant avec Kyle, qui s'énervait tout le temps, alors que Stan et Kenny arrivaient à l'ignorer. Peu importe le nombre de fois où il s'était promis d'arrêter de se laisser emporter, Cartman arrivait toujours à le rendre furieux et à le faire exploser comme une furie.
- Tu crois que j'ai un problème pour garder mon calme ? demanda Kyle. Cartman roula les yeux. Il avait fini son croissant, mais il lui restait des miettes aux coins des lèvres.
- Je crois que t'as besoin de baiser un bon coup, Kyle, répondit-il. Tu ne seras plus enragé d'être le dernier puceau de la bande.
- Je t'emmerde ! Je sais que tu ne l'as jamais fait, toi non plus, alors te fous pas de moi.
- Ah ! Moi, un puceau ? T'as devant toi l'image même de la virilité et de la sexitude, et toi t'en conclus que je suis puceau ? Quel sens de l'observation, bravo.
- Ok, peut-être, mais tu n'as jamais eu de copine pour de vrai. Cartman avait quelques admiratrices, ce que Kyle trouvait répugnant, mais c'était juste une bande de filles de seconde, surtout sensibles à ces talents de footballeur.
- Les gonzesses du lycée savent qu'elles sont juste bonnes à être utilisées et jetées comme des tampons, dit Cartman. Aucune d'elles ne méritent autant d'attention.
- Ah oui ? Alors de qui t'as mangé le gros Oreo, tête de con ?
Cartman ne rougit pas, mais ses lèvres eurent une sorte de tic, qu'il essaya de cacher avec un ricanement dédaigneux.
- Je te l'ai dit, enfoiré, personne ! C'est juste un délire. La fille de mes rêves, si tu préfères.
- Oh mon Dieu, je n'aurai jamais cru entendre un jour ces mots sortir de ta bouche. La fille de tes rêves... Sauf peut-être lors d'un blind-test Disney ou un truc du genre.
- Ouais ouais, fous-toi de moi, dit Cartman en devenant rose vif et en époussetant les dernières miettes de croissant de son T-shirt. En tout cas, moi, je ne suis pas amoureux de Stan.
- Cette conversation est terminée. Kyle voulut se lever de table, mais il eut tout à coup une sorte de vertige et perdit l'équilibre. Cartman le rattrapa et le redressa d'une seule main avant qu'il ne se casse la figure.
- Sans déconner, il suffit que je prononce son nom pour que tu t'évanouisses ? demanda Cartman. Kyle se dégagea.
- C'est parce que je n'ai rien mangé depuis hier midi, j'ai la tête dans le cul, dit-il.
- A qui la faute ? Va te prendre un de ces croissants jambon-fromages, j'ai dit. Tu ne le regretteras pas.
- J'ai pas d'argent sur moi, répliqua Kyle, agacé. Il appuya ses yeux avec la paume de ses mains en se demandant comment il aurait le courage de remonter un jour dans la chambre pour les affronter. Il avait tellement mal parlé à Kenny, il devait lui faire la gueule. Butters se frotterait les mains jusqu'à se brûler, et Kyle n'arriverait pas à regarder Stan dans les yeux après la façon dont il avait parlé à Kenny, qui était censé être leur œuf à eux.
- Allez, espèce d'hébreux idiot, dit Cartman en tirant Kyle en arrière par le col de son T-shirt alors qu'il se dirigeait vers l'ascenseur. J'en voulais un autre de toute façon. Je t'en prendrai un au passage.
Kyle regarda Cartman commander et payer pour les deux croissants bouche bée. Cartman lui donna et parti devant pour dévorer le sien. Kyle prit une bouchée avec prudence, s'attendant presque à ce que ce soit une blague stupide de Cartman assisté des filles du café pour rendre la pâte croustillante dégueulasse, mais comme promis le croissant était délicieux, le jambon et le fromage chauds juste ce qu'il faut.
- Tu vois ? dit Cartman. Kyle était à deux doigts de pleurer, pas parce qu'il était ému, mais parce que la scène en disait long sur son état. Il était devenu si pathétique que même Cartman avait pitié de lui. Il reprit une bouchée. Le sourire radieux de Cartman ne lui disait rien qui vaille.
- Pourquoi tu souris comme un idiot ? demanda Kyle, inquiet.
- Hé hé. Je t'ai fait manger du porc.
- N'importe quoi, j'ai toujours mangé du porc, j'en ai pris hier ! J'ai jamais mangé kasher je te signale.
Cartman le regarda en mastiquant un instant, en proie à une intense réflexion.
- Tu crois que la bite de Stan est kasher ?
- Ta gueule, gros lard !
- Non mais je suis sérieux ! Et son sperme ? Que préconise la Torah sur le sperme, il faut que ce soit kasher aussi ?
- Je t'ai dit que je ne mangeais pas – et jamais je – bordel de merde, Cartman !
Ils remontèrent à l'étage ensemble, Kyle fixait les chiffres qui défilaient sur le petit écran de l'ascenseur. Il était tellement stressé à l'idée d'affronter les autres que ça le soulageait de ne pas avoir à rentrer dans la chambre tout seul, même si ça devait être avec Cartman.
- Est-ce qu'ils t'ont envoyé venir me chercher ? demanda Kyle dans le couloir. Ou tu es juste descendu chercher un petit dej' ?
- Stan s'est mis à genoux et m'a supplié de venir te sauver, dit Cartman. Il leva les yeux au ciel en voyant les grands yeux pleins d'espoir de Kyle. A ton avis, Einstein ? J'ai eu faim.
- Ils ont dit quelque chose ? Après que je sois parti ? Genre, quel connard, ce Kyle, qu'il aille se faire foutre ? Il détestait vraiment devoir demander ça à Cartman, et était sûr à quatre-vingt pour cent que Cartman lui dirait ce qu'il ne voulait pas entendre juste pour le faire chier. Cartman haussa les épaules.
- Butters est le seul qui a dit un truc. Le petit lapinou était vraiment inquiet pour toi. J'étais genre, putain les mecs, Kyle fait ça tout le temps. Comment vous pouvez être encore surpris ?
- Je ne fais pas ça tout le temps, dit Kyle en s'arrêtant devant la porte de leur chambre, tendant l'oreille pour entendre une conversation ou n'importe quoi entre Kenny et Stan sur ses putains de réactions hystériques, et peut être les gentilles paroles de Butters pour les calmer. Mais il n'y avait aucun bruit à part celui de la télévision.
- Qu'est ce qui t'inquiètes autant ? demanda Cartman d'une voix blasée en mettant la clef dans la serrure. Tu sais qu'il te pardonneront toujours.
Cartman rentra dans la chambre et Kyle le suivit en pensant à ce que venait de dire Cartman, avant de croiser les yeux de Stan. Il était assis sur le lit, habillé, les cheveux en bataille, en train tripoter son T-shirt. Kyle fuit son regard, chercha celui de Kenny, mais il regardait la télé sans prêter attention à lui, comme s'il ne l'avait même pas remarqué. Butters était à côté de lui, les mains serrées l'une contre l'autre mais immobiles. Il sourit à Kyle, les épaules basses.
- L'homme de ménage est passé, dit Stan en montrant la pile de vêtements pliés proprement dans des pochettes transparentes, au pied du lit où il était assis. C'était tellement absurde, leurs vieux vêtements si joliment présentés façon Buckingham Palace, comme si ça en valait le coup.
- C'est quoi cette merde ? demanda Cartman en cherchant ses affaires.
- Je les avais mis dans le sac de linge sale hier soir, quand vous êtes allés dîner, dit Kyle. Je ne voulais pas qu'on sente un jour de plus le vomi de Cartman partout dans la voiture.
- Ouais bah en tout cas je ne payerais pas pour ça, lança-t-il en récupérant son jean.
- Je vous l'offre, dit Kyle fermement. Il voulait que Kenny le regarde, mais il l'ignorait et fixait le Journal Télévisé, les bras serrés autour du torse de Butters. Kyle savait que Stan le regardait, il le sentait, mais il ne voulait pas se tourner vers lui. Il s'enferma dans la salle de bain et reprit une douche, en nettoyant chaque endroit de son corps que Stan avait touché ou même effleuré hier soir. Quand il retourna dans la chambre, habillé normalement et les cheveux tout frisés, les autres avaient déjà eu le temps de ranger leurs affaires. Kyle resta debout à côté de la porte un moment, il attendait qu'on lui dise qu'il n'était plus le bienvenu et que le reste des vacances se ferait sans lui et qu'il n'aurait qu'à prendre un taxi jusqu'à l'aéroport de Phoenix.
- J'ai fait ton sac, dit Stan en le lui montrant, sur le lit, prêt à être rangé dans la voiture. Kyle regarda son sac de voyage un moment, puis leva les yeux vers Stan pour essayer de lui dire pardon sans mot. Ça marchait, autrefois. Mais là, Stan avait juste l'air fatigué, et aussi un peu effrayé, à cause de lui.
- Allons-y, dit Kenny la main sur la porte prêt à partir, son sac déjà à l'épaule. Il fouilla dans sa poche et trouva quelques billets froissés qu'il jeta sur le lit. Tiens, prends ça, Kyle, dit-il, toujours sans un regard pour lui. Pour les vêtements.
- Tu n'as pas à – murmura Kyle, mais Kenny était sorti en laissant la porte ouverte. Butters le suivit après avoir jeté à Kyle un regard d'excuse avec un sourire timide.
- Hé bah, ça va pas être simple mes cochons, dit Cartman avec un petit rictus satisfait, comme si la situation l'amusait. J'imagine que tu vas devoir t'asseoir à l'arrière avec nos amis gays, Stan, puisque Kyle et moi faisons la gueule à Kenny pour l'instant.
- On ne se fait pas la gueule avec Kenny, dit Kyle.
- Ça me va de toute façon, dit doucement Stan en les attendant dans le couloir. J'irai derrière avec eux. Cartman, tu peux conduire.
- Parfait.
La route de Phoenix à Las Vegas était environ de cinq heures et demie, Kyle endura chaque minute des deux premières heures comme une vraie souffrance, elles s'accumulaient dans sa tête et il était sûr qu'à force elle finira par exploser. Il dû se morde le poing à deux reprises pour se retenir de fondre en larme. Il sentait la rancœur de Kenny, son mépris, dans son dos sur la banquette arrière, elle lui brûlait la nuque. Comme d'habitude Cartman alluma la radio pour mettre ses sales chansons assourdissantes, mais Kyle s'en fichait et le laissa écouter ce qu'il voulait, pas la force de le casser. Il n'osa regarder derrière qu'une seule fois, en pensant qu'ils devaient tous être endormis. Stan regardait quelque chose sur son téléphone, Butters jouait avec les ficelles de la capuche de Kenny en chantonnant à voix basse la musique de merde que Cartman avait choisi. Kenny regardait par la fenêtre, le bras autour des épaules de Butters, accoudé à la portière, la main serrée en poing contre sa bouche. Kyle se retourna et regarda dans le pare-brise la route désertique qui semblait s'étendre jusqu'au bout du monde. Il savait que Cartman s'arrêterait dès qu'il verrait un fast-food quelconque. Kyle eu une boule au ventre en voyant le panneau qui en indiquait un à la prochaine intersection, pas parce qu'il n'aimait pas la bouffe de Del Taco, mais parce qu'il redoutait de s'asseoir à table avec les autres après l'énorme malaise dont il était responsable.
Il aurait voulu pouvoir reporter la faute sur Stan, ça aurait été tellement plus simple s'il avait pu lui rejeter le problème, mais il savait que c'était injuste. Stan avait toujours été tactile avec lui, mais de manière clairement platonique. Peut-être que ce n'était pas tout à fait normal pour des meilleurs potes, mais Stan n'y avait jamais vu autre chose qu'une belle amitié, contrairement à Kyle.
- Mec, ta caisse est vraiment trop chiante à conduire, dit Cartman à Stan d'une voix traînante alors qu'ils traversaient le parking pour rentrer au Del Taco, Kyle un peu à la traîne. J'ai l'impression de conduire un vieux kart moisi aux auto-tamponneuses.
- Ouais, marmonna Stan qui ne semblait pas l'avoir écouté. Kyle partit chercher les toilettes pour ne pas devoir faire la queue avec eux à la caisse. Il aurait voulu que Kenny lui gueule dessus, ou qu'au moins il le traite de sale connard de lâche.
Il se passait de l'eau sur le visage au-dessus de l'évier quand Stan rentra aux toilettes des hommes à son tour. Kyle tourna le robinet et se sécha avec une serviette en papier brun, espérant que Stan se contente de pisser sans lui dire un mot. Stan alla directement à l'évier et se mit face à lui, en le regardant d'un air tellement à bout que pendant une minute Kyle fut absolument certain que Stan voulait le prendre dans ses bras.
- Ce que tu as dit, commença Stan. Il était clairement mal à l'aise, ne tenait pas droit sur ses pieds, prit une grande inspiration et enfonça ses mains dans ses poches. A Kenny –
- Je sais, je suis vraiment désolé, interrompit Kyle un peu trop brusquement. J'étais de mauvaise humeur parce que j'avais faim et j'étais crevé. Tu m'as réveillé hier – Je n'ai pas réussi à me rendormir –
En vérité il avait très bien dormi, c'était même la meilleure nuit qu'il avait passé depuis plusieurs semaines. Il tourna le dos à Stan en tremblant. Les toilettes sentaient mauvais à cause du manque d'aération et de la graisse dans laquelle on cuisait ces Del Taco, ça lui faisait mal au cœur, et puis il ne voulait pas en parler ici, dans les chiottes d'un fast-food à la con.
- Tu m'en veux, dit Stan. Tu es fâché contre moi, depuis hier soir.
- Non, je ne suis pas fâché. C'est juste que j'en ai marre de ce putain de voyage, d'accord ? Rien ne se passe comme je voulais.
- A cause de Cartman ? Je ne le trouve pas si horrible que ça, franchement.
- Ouais, il passe juste son temps à traiter tout le monde de tarlouze, c'est vraiment amusant.
- Enfin Kyle, tu sais bien qu'il n'est pas sérieux. Tu sais comment il est.
- Il peut le dire sérieusement maintenant, après tout il avait raison pour Butters et Kenny. De toute façon, c'est pas – ce n'est pas Cartman. C'est tout. Rien ne va.
- Je crois que tu devrais t'excuser auprès de Kenny, dit Stan.
- Ah ouais ? Je crois que tu devrais fermer ta gueule et te mêler de ce qui te regarde.
Kyle n'avait pas voulu dire ça, il se détestait pour chaque mot à la seconde où ils sortirent de sa bouche. Stan lui tourna le dos en se dirigeant vers la porte. Kyle lui attrapa le bras, le tira vers lui.
- Pardon, dit-il en essayant d'avoir l'air le plus pathétique possible parce que c'était exactement comme ça qu'il se sentait, pathétique. Je suis désolé, putain, j'en peux plus - qu'est-ce qui cloche chez moi ?
- Kyle, dit Stan d'une voix brisée, et il le prit dans ses bras pour le serrer contre lui. Kyle ne voulait pas recommencer, se perdre encore dans ses délires, avec l'impression de rêver puis en fin de compte redescendre sur terre au moment où Stan en aurait fini avec lui et le laisserait tomber. Il ne voulait pas, mais il le prit dans ses bras lui aussi, s'agrippa à son dos, et ferma ses yeux contre son épaule, son odeur l'empêchait de réfléchir à quoi que soit.
- Je veux que tu me dises ce qui ne va pas, dit Stan.
- Non, tu ne veux pas. La voix de Kyle était toute petite, à peine audible. Stan relâcha son étreinte et recula de quelques pas, en le tenant par les épaules. Kyle secoua la tête. Je meurs de faim, c'est tout, dit-il en essayant de garder une voix ferme et de ne pas trembler. Stan acquiesça.
- Alors fais pas le snob et va te prendre quelques tacos bien gras, dit-il en lui frottant gentiment les épaules. Et ne sois pas en colère contre Kenny. N'oublie pas – ils n'ont plus nulle part où aller.
- Ça me plairait assez, là maintenant.
- Tu es inquiet à cause la fac, dit Stan. Je sais. Moi aussi ça me fait peur.
- Je croyais que ce serait génial que tout change enfin, mais en fait, plus on s'en rapproche et moins j'en ai envie. Il pensa à ce que Stan lui avait dit, l'autre jour, au lac. Ça t'arrive de vouloir redevenir petit ?
- Je sais, dit Stan avec un petit bruit de gorge en poussant gentiment Kyle, qui trébucha un peu en arrière. Espèce de con, reprit-il après une seconde de silence, sa voix plus aiguë que d'habitude. Pourquoi tu n'as pas voulu venir à UCLA ? Tu savais bien que je ne pourrais pas refuser leur bourse d'étude –
- Moi non plus je ne pouvais pas refuser ! Tu –tu croyais quoi, tu pensais que je passerais ma vie à te suivre partout ? C'est ça ?
- Laisse tomber, Kyle. Stan secoua la tête et recula vers la porte. Excuse-moi, tu as raison, t'es libre de faire ce que tu veux. Mais je croyais – je pensais que ça t'aurait plu qu'on reste ensemble et qu'on aille dans la même fac. Putain, Kyle. Il était dos à lui, la main sur la poignée de la porte. Ils sursautèrent tous les deux quand elle s'ouvrit en grand en manquant de cogner Stan au front. Un grand baraqué rentra et les regarda d'un drôle d'air, comme s'ils faisaient quelque chose de mal, avant d'aller aux urinoirs. Stan sortit des toilettes, en faisant signe à Kyle de le suivre.
Stan offrit à Kyle le déjeuner, et Kyle laissa faire, il n'avait pas la force de refuser. Ils retrouvèrent les autres assis dehors sur une table de pique-nique. Kenny mâchait, les yeux fixés sur son tacos.
- Et elle a des super enceintes de malade, c'est les mec qui ont travaillé sur les effets spéciaux du dernier Star Wars qui les ont créé, racontait Cartman à Butters, en virant la salade de son assiette.
- Oh whaou ! s'exclama Butters, des étoiles pleins les yeux, qui tenait son tacos au poulet avec ses deux mains. C'est vrai ?
- Bien sûr, c'est une vraie merveille, assura Cartman. Il jeta un coup d'œil à Stan et Kyle, puis à Kenny. Alors, heu. Vegas, hein. Ça va être carrément génial.
- Oui ! dit joyeusement Butters. Kenny et moi on va –
- Ne le dis pas, ça va nous porter la poisse, dit gentiment Kenny en lui pinçant la cuisse.
- Oh, tu as raison ! En tout cas, on va bien s'amuser. Il regarda Kyle et eu un petit mouvement de recul, comme s'il pouvait l'entendre fulminer contre l'idée dans sa tête. Heu, et vous, les copains ? Vous allez parier un peu ?
- Butters, t'es sérieux ? ricana Cartman. Tu crois vraiment qu'un feuj va jouer son argent aux casinos ?
- Ta gueule, dit Kyle. C'est toi qui a dit que les jeux d'argent étaient bon pour les – Il s'arrêta juste à temps, en sentant le regard furieux de Kenny sur lui.
- Les pauvres, lança Kenny entre ses dents. Ou les clodos, c'est ça ? Les abrutis, les merdeux ? Il regardait Kyle comme si c'était lui qui avait dit ces choses.
- Bien résumé, mon pote, dit Cartman.
- Alors tu sous-entends que les juifs sont trop malins pour jouer, dit Kyle les yeux rivés sur Cartman, incapable d'affronter Kenny pour le moment. Tu n'arrêtes pas de faire des clichés à la con mais en fait c'est plutôt flatteur pour les juifs. Et de toute façon, j'ai bien envie de jouer un peu, c'est quand même Las Vegas. Ça pourrait être amusant, pas vrai ? demanda-t-il en s'adressant à Kenny.
- Oui, approuva Stan. Les machines à sous ça doit être marrant.
- Les machines à sous ! Oh mon Dieu, mais quel gamin, s'exclama Cartman en levant les yeux au ciel. Montre un peu que t'as des couilles pour une fois. Si tu vas au casino, fais un truc de vrai mec comme le blackjack.
Kenny se leva, fit une boule avec sa serviette et son gobelet, les jeta à la poubelle et partit fumer une cigarette plus loin. Kyle savait qu'il aurait dû en profiter pour le suivre et s'excuser, mais il était terrifié. Il préférait commencer avec Butters.
- Hé, je suis vraiment désolé de vous avoir crié dessus comme ça ce matin, dit-il. J'étais à moitié endormi. Je suis le roi des crétins quand je viens de me réveiller. Tu peux demander à Stan, il en sait quelque chose. Il donna un coup de coude complice à Stan, qui hocha la tête, la bouche pleine.
- Oh, c'est pas grave, Kyle, ne t'inquiète pas, rassura Butters. Kenny fait un peu sa tête de lard à cause de pleins de trucs pour l'instant. Il ne veut pas retourner à South Park sans moi, mais je ne peux pas y remettre les pieds.
- Pourquoi, qu'est-ce qui t'en empêche ? demanda Stan.
- Bah – si je reviens, mes parents vont me punir !
- Tu pourrais vivre avec Kenny, dit Kyle.
- Si ça ne te dérange pas de dormir dans un bidonville infesté de rat, ajouta Cartman.
- Je ne veux pas devenir un fardeau pour lui ou quoi ce soit, dit vivement Butters. Et je ne pourrai plus vivre à South Park après avoir quitté la maison comme ça. Vous imaginez si je tombe sur mon père en allant faire les courses ? Butters semblait épouvanté à l'idée. Stan se pencha pour lui donner des tapes réconfortantes sur le dos.
- Ça s'arrangera, vous verrez, dit Stan d'un ton encourageant.
- Peut-être qu'on va gagner un million ce soir à Vegas ! dit Butters, plein d'espoir. Il se plaqua les mains sur sa bouche, les yeux grands ouverts. Oh, nom d'une crotte de nez, je l'ai dit ! Vous croyez que ça va nous porter malheur ?
- Butters, c'est juste une superstition idiote, dit Kyle fermement. Mais tu sais – enfin – il y a vraiment, vraiment peu de chance. C'est très rare de gagner beaucoup la-dedans, même quelque centaines de dollars, tu le sais, hein ?
- Oui, je sais, dit Butters. Il avait un grand sourire malgré tout. Je t'ai battu à l'examen sur les statistiques, tu te rappelles ?
- Ah, oui, dit Kyle. Stan rigola.
- Mais tu vois, ajouta Butters, Kenny mérite tellement que sa bonne étoile se penche enfin sur lui pour l'aider ! Tu ne trouves pas ? Après tout ce qu'il a enduré ?
- Je vois ce que tu veux dire, dit Stan gentiment. Mais ce n'est pas pour ça que –
- Et si c'était toi, Butters ? dit Kyle tout à coup. Il jeta un coup d'œil à Kenny pour vérifier qu'il ne puisse pas l'entendre. Il était toujours assez loin, en train de fumer près de la route.
- Quoi, qu'est-ce que j'ai fait ? demanda Butters, un peu effrayé, comme un bébé faon qui aurait perdu sa maman.
- Et si c'était toi que la bonne étoile de Kenny, envoyé pour l'aider ? insista Kyle. Cartman s'étouffa de rire avec son tacos, mais Kyle l'ignora.
- Oh – moi ? Les joues de Butters prirent une jolie tinte rose vif. Non, je – je suis juste une personne de plus dont il va devoir prendre soin. C'est pour ça que je ne voulais pas me disputer avec mes parents. Kenny disait tout le temps qu'il m'aiderait si je les quittais, mais il fait déjà tout pour sa famille, je ne voulais pas me rajouter en plus, vous imaginez, rien que le prix de la fac, je ne veux pas être un boulet ! Enfin, même si je ne voulais pas, finalement j'en suis devenu un quand même. Sa voix se brisa. Il baissa la tête et regarda ses mains.
- Butters, ça va aller, je te jure, dit Stan. Kenny ne – Oh. Il s'interrompit en se rendant compte que Kenny venait vers eux, furieux, la cigarette encore fumante.
- Putain Kyle, qu'est-ce que t'as encore fait ? demanda Kenny en se précipitant sur Butters.
- Rien du tout enfin !
- Oh non, Kenny, ne t'énerve pas, dit Butters en levant les yeux vers lui. C'est ma faute, j'ai eu un coup de blues tout seul –
- Partons, dit Kenny. Il attrapa Butters par le bras pour le lever du banc. J'ai hâte d'accomplir mon destin de merdeux pouilleux en me ruinant aux casinos.
- C'est n'importe quoi ! dit Kyle en regardant Kenny dans les yeux. Tu sais que je ne le pense pas, arrête de m'accuser comme ça.
- Ouais, t'as raison, tu penses juste que je suis un sale looser.
- Les mecs ! intervint Stan. Peut-être que vous devriez parler un peu, calmement –
- Je n'ai rien à lui dire, lança Kenny. Il entraîna Butters avec lui vers la voiture. On y va. Je conduis. Vous n'avez qu'à vous asseoir derrière avec Cartman, tous les deux.
Kyle proposa de s'asseoir au milieu, parce qu'il était le plus petit des trois et qu'il méritait bien la pire place, mais Stan avait refusé et insisté pour prendre cette place, à moitié écrasé par les grandes épaules de Cartman. Kenny laissa Butters choisir les chansons. Cartman commença par se plaindre, pour la forme, puis se rendit compte que lui et Butters avaient finalement plus ou moins les mêmes goûts musicaux. Butters chantonnait les paroles d'une petite voix joyeuse, occasionnellement accompagné d'une chorégraphie des mains. Kyle se rappela que Butters avait été danseur de claquette, enfant. Il le regarda s'amuser à faire l'idiot, en touchant de temps à temps la jambe de Kenny pour le faire sourire, qui répondait en lui secouant les cheveux ou en lui pinçant gentiment le cou. Kyle se rendit compte, en les regardant, qu'il n'avait pas été en colère contre Kenny juste à cause de ses problèmes avec Stan. Il était jaloux. Pas de Butters particulièrement, mais de tous les deux, ensemble. Ils étaient si bien tous les deux, et pourraient compter l'un sur l'autre, toute leur vie.
Il aurait cru que personne n'arriverait à se reposer après les sodas et la caféine qu'ils avaient pris au déjeuner, mais il avait l'impression que Cartman dormait, le front appuyé contre la fenêtre. Il poussa un gros soupir, et Kyle se pencha en avant pour regarder le reflet de Cartman dans la fenêtre. Il avait l'air fatigué mais réveillé, les yeux mi-clos. Kyle voulait dire à Stan ce que Cartman lui avait dit tout à l'heure, quand il avait sous-entendu être amoureux. Il eut tout à coup absolument besoin d'en parler, c'était tellement bizarre, Stan devait être mis au courant immédiatement. Kyle pris son téléphone portable et commença à écrire. Ça pourra leur servir d'entrainement pour quand ils se seront pas ensemble, pour s'habituer, ils pourront continuer à communiquer quand ils vivront loin : commencer comme ça, avec Stan encore juste à côté, son avant-bras serré contre celui de Kyle.
Il entendit le téléphone de Stan vibrer après avoir envoyé son message, et se pencha légèrement, pour le voir lire.
Cartman est amoureux de quelqu'un.
Stan inspira, ouvrit grands les yeux, et sourit en gardant les yeux sur son portable pour ne pas se faire prendre par les autres, même si personne ne faisait attention. Il écrivit une réponse et l'envoya :
wtf ? c'est un message codé ou quoi
Peut-être, il a dit que aimer c'est avoir envie de baiser si fort qu'on est prêt à en crever. Mais il avait l'air vraiment sérieux. Et il a parlé d'Oreos.
des oreos ? si c'est une sorte de déviance sexuelle je préfère ne pas savoir
Non, pour lui c'était une élégante métaphore, je crois. Regarde-le, tu crois qu'il pense à elle ?
Stan jeta un coup d'œil à Cartman, septique.
impossible vieux je suis sûr qu'il est en train de penser aux tacos du resto, regarde la flamme dans ses yeux
Kyle se plaqua la main sur la bouche pour s'empêcher d'éclater de rire. Stan le regarda du coin de l'œil et eu un petit sourire en se pinçant les lèvres pour ne pas rigoler. Non, ça ne serait vraiment pas la même chose quand ils le feront à plusieurs millions de kilomètre l'un de l'autre. Il se passait quelque chose dans la poitrine de Kyle quand Stan lui souriait, comme si c'était une sorte de secret qu'il confiait à Kyle pour qu'il en prenne soin. Quelque chose entre l'excitation adolescente et la joie enfantine. Aucune correspondance ne pourra remplacer ça.
Peut-être que c'est cette fille qu'il veut manger. Il a dit que c'était la fille de ses RÊVES, vieux.
dégueuuuuuuux
Kyle ria silencieusement. Il leva les yeux vers Kenny, inquiet qu'il remarque leur petit jeu, qu'il surprenne Kyle être heureux grâce à Stan, encore une fois. Il ne voyait pas son visage, juste le haut de sa tête qui dépassait du siège. Kyle avait été tellement jaloux des cheveux blond et bien raides de Kenny. Il envoya un nouveau SMS à Stan, oubliant la vie amoureuse de Cartman pour le moment.
Kenny me déteste.
Stan tapa sa réponse en secouant la tête de gauche à droite, et Kyle avait envie de le regarder pour voir ce qu'il écrivait, mais il résista et attendit que Stan finisse.
ce que tu penses compte énormément pour lui vieux. excuse toi et ça s'arrangera
Kyle se mordit la lèvre, en relisant le message de Stan encore et encore. Parfois il se moquait de Stan parce qu'il n'était pas fichu d'écrire correctement par SMS, mais à ce moment précis il trouvait son mépris pour la ponctualité particulièrement adorable. Il n'aimait pas soigner sa typographie, mais c'était un bon écrivain, il avait eu certaines des meilleures notes en écrit d'invention pour le cours de littérature. Les seules matières où il avait vraiment du mal étaient les maths et l'espagnol. Kyle l'avait aidé pour ses devoirs, après les cours. Il réfléchit à ce qu'il pourrait dire d'autre, son épaule serrée contre celle de Stan.
Merde, tu sais ce dont je viens de me rendre compte ?
quoi
Je suis le seul dans cette voiture à être encore puceau.
Il regarda Stan lire du coin de l'œil, guettant une quelconque réaction. Stan répondit immédiatement.
tu oublies cartman
Il a dit qu'il s'était fait des filles au lycée parce qu'elles étaient comme des tampons ou je ne sais quoi. Ça ne m'étonnerait pas qu'il ait réussi à convaincre au moins une de ses fans de coucher avec lui après un match.
Il y eu un blanc après que Stan ait lu ce message, il semblait réfléchir à ce qu'il pourrait dire, le pouce immobile au-dessus du clavier. Ils n'avaient jamais évoqué ensemble le fait que Stan ai une vie sexuelle avec Wendy, mais Kyle était absolument certain qu'ils couchaient. L'année dernière il avait trouvé une boite de préservatif en fouillant dans son sac à dos pour prendre un stylo. Il se rappelait même qu'elles étaient de taille XL. Il savait que tous les garçons de son lycée en achetaient pour frimer, mais il était sûr que Stan s'en servait pour de vrai. Il était devenu vraiment, vraiment très bien foutu depuis la première, ça se voyait même avec son pantalon. Stan se mit enfin à taper son SMS, et Kyle regarda le paysage par la fenêtre, en redoutant sa réponse. Son téléphone vibra.
tu devrais être content de ne pas l'avoir encore fait
Kyle se senti rougir, il se rendait parfaitement compte de chaque endroit de son corps en contact avec celui de Stan. Il se souvenait quand il était tombé malade à quatorze ans et qu'il avait eu une grosse fièvre, il avait dû rester au lit et Stan était venu l'après-midi pour lui dire les devoirs à faire et lui tenir compagnie. Stan avait mis la main juste au-dessus de la poitrine de Kyle et lui avait dit pouvoir sentir qu'il était brûlant sans même le toucher. Ça l'avait tellement excité qu'il était devenu dur sous la couette, malgré la grippe.
Pourquoi je devrais être content ?
Il sentit Stan soupirer sans l'entendre à cause de la musique et de Butters qui faisait du karaoké. Stan ouvrit la bouche comme s'il voulait y répondre à voix haute. Il avait les yeux rivés sur le téléphone. Il se mit à écrire.
c'est con à dire, mais ce sera vraiment spécial comme ça
Kyle eu l'impression qu'il avait de nouveau de la fièvre après avoir lu son message. Il se retint de gémir et espéra que Stan ne le remarque pas. Ils dépassèrent un panneau d'information : Frontière du Nevada, 60 kilomètres.
Peut-être, répondit Kyle.
Ils regardaient leurs téléphones sans rien écrire, en n'osant pas bouger. Kyle avala sa salive et regarda du coin de l'œil Stan faire pareil.
T'aurais dû me le dire, la première fois que t'as couché, écrivit Kyle. Pas les détails et tout. Mais juste que tu l'avais fait.
pourquoi
Kyle renifla, en ne sachant pour trop quoi lui répondre. Ils se disaient tout. A part les choses les plus importantes. Stan enchaîna.
je ne voulais pas me la ramener
Il écrivit un autre message une seconde plus tard.
et il n'y avait vraiment pas de quoi, crois-moi. c'était gênant, en fait
Quoi, tu lui as vomi dessus ou un truc du genre ? En vérité Kyle ne voulait absolument pas en parler, mais il ne pouvait pas se défiler maintenant.
un truc du genre
Kyle attendit qu'il s'explique, mais rien n'arriva. Stan posa son téléphone à l'envers sur sa cuisse, et Kyle serra le sien dans sa main en regardant le paysage. Il aurait dû être fou de joie en apprenant que la première fois de Stan et Wendy avait été ratée. Il s'était imaginé un scénario stupide, un dîner aux chandelles, le lit couvert de pétales de roses, une nuit d'orgasme. Mais savoir que c'était un mauvais souvenir pour Stan et que ça c'était mal passé lui faisait beaucoup plus de mal que de bien. C'était sa première fois, elle aurait dû être exceptionnelle, il le méritait. Kyle était en colère en écrivant son SMS :
Tu pourras baiser des meilleurs coups, à la fac.
Stan regarda son message un moment, avant de répondre lentement.
peut-être
La route devint plus embouteillée à mesure qu'ils approchaient de Vegas, le soleil se couchait en déchirant le désert, rose vif dans le ciel gris clair. Kyle se fit du mal en imaginant ce qu'il ferait une fois arrivé. Les autres devaient avoir posé leurs vetos contre le camping de Stan quand Kyle était parti bouder dans le hall de l'hôtel ce matin, parce qu'ils prenaient clairement la route vers le centre-ville.
- Oh, j'aimerais tellement avoir mon téléphone avec moi ! s'exclama Butters en faisant des petits bonds sur son siège.
- Pourquoi faire ? demanda Stan
- Prendre des photos, pardi ! Regarde, c'est trop beau !
- Tiens, Butters, dit Stan en lui passant son appareil photo. Prends-en pour moi.
Kyle était vaguement excité par les lumières de la ville malgré lui, comme si elles lui promettaient avec leur langue secrète qu'il se passera quelque chose qu'il n'oubliera pas. Il les sentait passer et repasser sur son visage comme un maquillage à la David Bowie, les couleurs coulaient sur ses joues. Stan était appuyé contre son épaule et regardait par la fenêtre, comme lui. Ils échangèrent un sourire. Les yeux de Kyle le brûlaient quand il retourna la tête vers le paysage, mais ça ne dura pas plus d'une seconde. Alors, Stan pensait que sa première fois sera spéciale. Kyle l'avait imaginé de pleins de façons différentes, mais toujours avec la même personne. Il ne rêvait jamais de bougies ou de fleurs, ni même d'avoir un orgasme. Stan serait maladroit, avec des petits rires gênés à cause de la timidité, et tellement gentil. Il caresserait les joues de Kyle avec ses pouces tout doucement, le temps qu'il faudra, jusqu'à ce que Kyle soit prêt.
- A quel hôtel vous voulez que je m'arrête ? demanda Kenny. Faudrait voir lesquels sont les moins chers.
- Non, on devrait en chercher un vraiment bien, dit Stan. On n'aura peut-être plus l'occasion d'être à Vegas tous ensemble.
- C'est sûr, mais c'est pas pour ça que je vais dépenser tout mon fric dans une chambre d'hôtel alors que je vais passer la nuit dehors, répliqua Kenny en souriant.
- Je vous invite, dit Stan.
- Quoi ? Kyle se tourna vers lui, choqué. Non, vieux, pas question, on s'en moque de dormir dans un hôtel pourri.
- Tu détestes les endroits pourris, dit Stan en rigolant. Ne t'inquiète pas, il n'y a aucun problème. J'ai plus d'économie que je croyais.
Kyle le regarda, perplexe, bouche bée, mais Stan haussa les épaules l'air sur de lui. Quelque chose clochait. Si Stan avait vraiment mis de l'argent de côté, alors pourquoi avoir demandé à Cartman de venir ?
- Vous pensez quoi de celui-ci, avec la fontaine ? demanda Stan en le montrant. Butters prit une photo.
- Le Bellagio ? interrogea Kenny. C'est, heu. C'est super cher, je crois.
- Non, on devrait aller voir. Ecoute, tu n'as qu'à te garer, et si c'est genre cinq cent dollars la nuit on ira ailleurs, mais je pense que ça va aller tranquille.
- Vieux, mais qu'est-ce qu'il te prend ? interrompit Kyle en chuchotant. Stan lui donna un petit coup d'épaule.
- Je veux juste qu'on s'amuse, dit-il. Il ouvrit la bouche pour dire plus, mais se ravisa et écrivit un message sur son téléphone à la place. Kyle soupira et lu le SMS.
je sais que tu es déçu que le voyage ne se soit pas passer mieux pour l'instant. je veux que tu gardes des bons souvenirs, vieux. kenny et butters iront aux casinos, et cartman va surement se prendre une pute ou je sais pas quoi. ce soir on s'éclate, ok ?
Kyle se mordit la lèvre pour s'empêcher de sourire en écrivant sa réponse : On n'a pas besoin de prendre un palace pour s'amuser.
oui mais ce sera cool ! et je te parie que la piscine est trop belle
Stan partit à l'accueil pour voir les chambres libres pendant que les autres attendaient dans le salon. Kenny avait trouvé une carte avec la liste des casinos dessus pendant que Butters se promenait. Cartman était occupé avec son téléphone. Kyle ne faisait pas attention à eux et se triturait les méninges pour réfléchir au prix que ça allait coûter. Il regarda Stan mettre sa carte bleue dans la machine et rire à cause d'un truc que lui avait dit la réceptionniste. Il avait l'air si grand, comme un adulte en fait. Kyle aurait voulu le prendre en photo.
- Seulement trois cent dollars la nuit pour une chambre avec presque vue sur le lac, dit joyeusement Stan en les retrouvant. Kyle manqua de s'étrangler et arracha à Stan la facture des mains.
- Trois cent dollars ? Tu te fous de moi ? Mes parents avaient payé moins cher pour une suite à Manhattan ! Pendant les vacances !
- Tout le monde n'a pas la chance d'être né juif avec votre super-pouvoir des bonnes affaires, ricana Cartman en rangeant son téléphone dans sa poche. Donne-moi ma clef, je vais faire un tour.
- Essaie de ne pas attraper d'herpès, dit Stan en lui tendant une des cartes en plastiques qui servaient à ouvrir la porte. Cartman sourit et le regarda de façon étrange, presque inquiétante.
- Tu crois que j'ai besoin de payer pour baiser ? dit-il. Sans déconner ? Quelle ironie, venant de toi.
- Venant de moi ? répéta Stan. Pourquoi ?
- Pour rien, répliqua Cartman qui leur tourna le dos avec un sourire supérieur. On se voit plus tard, les mecs.
- De quoi il parlait ? demanda Kyle quand Cartman fut parti.
- J'en sais rien, dit Stan. Il secoua la tête. On l'emmerde, de toute façon. Allons voir la chambre.
- Merci beaucoup, Stan, pour ce que tu fais, dit Butters alors qu'ils attendaient l'ascenseur. Je te jure que je te rembourserai un jour, promis.
- Ne te fais pas de soucis pour ça, Butters.
- Si je gagne quelque chose ce soir, je le partagerai avec toi, dit Kenny la tête plongée dans le guide touristique.
- Oh, heu, Ok, marmonna Stan en jetant un coup d'œil à Kyle qui levait les yeux au ciel.
Leur chambre était au quinzième étage, et en effet il y avait « presque » une vue sur le lac, mais elle était quand même très jolie avec des lits énormes, les matelas moelleux, rembourrés en plumes. Kyle y était allergique, mais juste un petit peu, et il se garda bien de le dire pour ne pas avoir l'air d'un ingrat. Il savait que Stan avait pris cette chambre pour lui faire plaisir, et en quelque sorte le remercier d'avoir supporté le camping, Cartman, et son intrusion dans le sac de couchage la nuit dernière.
- J'ai demandé un lit de camp pour mettre Cartman, ils ont dit qu'il y en avait pour les « grands » gabarits, dit Stan avec un grand sourire. Il jeta son sac à dos sur le lit le plus proche de la fenêtre, et fit pareil avec celui de Kyle en le mettant à côté du sien. Kenny posa son sac sur l'autre lit et fouilla le tiroir de la commode pour prendre un stylo. Il s'assit et commença à encercler les noms des casinos où il voulait aller. Dehors le soleil se couchait paresseusement, l'orange qui déteignait dans le ciel faisait de l'ombre à la lumière des néons. Kyle était debout devant la fenêtre, et dans le reflet il pouvait voir Stan parler à Butters avec animation.
- Oh, je, je vais prendre une douche, dit Butters. Je me sens un peu cracra après cette virée en voiture.
- D'accord, dit Kenny. Je serai prêt à partir dans une vingtaine de minute. Je nous fais un programme.
- Super ! Butters embrassa Kenny entre le cou et l'épaule puis parti dans la salle de bain en refermant doucement la porte derrière lui. Il chantonna avant de faire couler l'eau. Kyle ne bougea pas, il faisait semblant de ne pas savoir ce que Stan allait faire dans une seconde.
- Je vais appeler ma mère, dit Stan. Elle m'a envoyé un SMS parce qu'elle s'inquiète. Je, heu. Je serai dans le couloir.
Il hésita un instant, puis se décida à partir. La porte se referma lourdement. Butters chantait sous la douche la dernière chanson qu'ils avaient entendue à la radio. Kyle avala sa salive et retint son souffle. Il entendait le stylo de Kenny tracer des traits sur le papier des prospectus.
- Très subtile, pas vrai ? dit Kyle en se retournant. Il se tenait le coude et le pinçait en se sentant comme un parfait idiot. Kenny ne leva pas les yeux.
- Tu connais Stan, marmonna Kenny. Il évite les conflits.
- Ah. Oui. Ecoute, je me suis comporté comme un connard hystérique. Ce matin. Je ne le pensais pas, pas un mot. Je te le jure.
Kenny continua à écrire, en silence. Il n'avait pas l'air en colère, mais on aurait dit qu'il se forçait à rester le plus calme possible.
- Alors tu me détestes, dit Kyle, la voix brisée. Kenny ferma les yeux, immobilisa sa main.
- Tiens, dit-il en se levant. Kyle pensa qu'il allait lui donner un coup de poing, et même se faire casser la gueule aurait été moins douloureux que de voir Kenny aussi indifférent. Il le regarda fouiller son sac et retint un rire nerveux quand Kenny sortit une bouteille de vodka.
- C'est pas de la merde, dit Kenny en la tendant à Kyle. Grey Goose, une bonne marque. Je la gardais pour – je sais pas trop. Mais j'aurai besoin d'avoir la tête claire ce soir si je veux gagner, et tu en as plus besoin que moi. Il mit la bouteille bien fermement dans les mains de Kyle. Le verre était lisse, teinté : c'était surement très cher.
- Kenny, murmura Kyle en la regardant.
- Bois-le ce soir avec Stan, dit Kenny. Je t'ai vu bourré la dernière fois, et j'imagine qu'il boit avec ses potes du football, mais d'après ce que je sais vous ne vous êtes jamais bourrés la gueule tous les deux ensembles, et vous êtes à Vegas et, bref. Buvez ça, la moitié chacun.
- C'est ça que tu me conseilles ? demanda Kyle, blessé. Kenny évitait toujours de le regarder dans les yeux. Ça réglera tout ?
- Sans doute pas, répondit Kenny en retirant son haut. Mais ça vaut le coup d'essayer, non ? Il balança son T-shirt sur le lit et déboutonna son jean.
- Qu'est-ce que tu fous ?
- Je vais coucher avec mon mec, si tu n'y vois pas d'inconvénients. Kenny se mit juste en boxer et se dirigea vers la salle de bain. On essayera de ne pas trop faire de bruit cette fois, mais je ne promets rien.
- Kenny –
- Kyle. Kenny s'arrêta, la main sur la poignée de la porte, et se tourna vers lui. On aurait dit qu'il allait lui crier dessus, mais ses yeux s'adoucirent et il secoua la tête. Tu sais ce que tu dois faire. Peut-être que ça t'aidera. Je ne sais pas quoi te dire de plus.
Il disparut dans la salle de bain, et Kyle resta planté là avec la bouteille de vodka dans les mains en regardant la porte fermée. Butters poussa un petit cri de joie quand le rideau de douche s'ouvrit, et entendre les ébats sexuelles endiablés de ces deux-là était bien la dernière chose dont Kyle avait besoin. Il sortit dans le couloir, médusé, avec la bouteille de Grey Goose.
Stan était assis sur la moquette pas très loin de la chambre, et en effet il n'avait pas menti, il téléphonait. Il suivait les dessins du tapis devant lui avec le doigt, sans avoir l'air d'y faire attention. Kyle s'assit à côté de lui.
- Oui, dit Stan au téléphone. Je sais, Maman. Mais oui. Je te dis que j'ai essayé ! Non, aucune idée. Il faut – 'man, faut que j'y aille. D'accord. Ok, je le ferai. Je le ferai ! Ça marche, au revoir. Ah – Je t'aime aussi. Bisous.
Il raccrocha et leva les yeux vers Kyle en haussant les sourcils quand il remarqua la bouteille de vodka que Kyle avait posée devant ses genoux.
- C'est quoi ça ? demanda Stan.
- De la Grey Goose.
- Ok. Kenny te l'a donné ?
- Ouais. Kyle déchira le papier bleu glacé autour du bouchon et l'ouvrit. Il fit une grimace en buvant la première gorgée.
- Hum, hésita Stan. On dirait que les choses ne se sont pas vraiment arrangées, si ?
- Pas vraiment. Tu en veux ?
Stan acquiesça et but à la bouteille. Il regardait Kyle comme s'il attendait une explication.
- Kenny est là-dedans en train de sauter Butters, dit Kyle.
- Tant mieux pour eux.
- Ouais. On peut bouger d'endroit ? Pour dîner ou autre chose ?
- Et on se promène avec ça ? demanda Stan en montrant la vodka.
- Putain, oui.
Stan eu un petit rire. D'accord, dit-il. Je vais chercher mon sac à dos, alors. Et je prendrai nos maillots de bain au passage.
- D'ac.
Stan essaya de se lever mais retomba sur ses fesses. Il prit appui sur le genou de Kyle pour prendre de l'élan, en laissant sa main un peu plus longtemps que nécessaire.
- Toujours motivé pour qu'on s'amuse ? demanda-t-il. Kyle but et fit de son mieux pour lui faire un sourire convainquant.
- Oui, dit-il. Kenny est fâché, mais il finira bien par se calmer. Je vais bien, t'inquiète.
- Promis ?
- Promis.
Stan frotta et donna gentiment une petite tape à Kyle sur le genou et rentra dans la chambre. Kyle reprit encore une gorgée de vodka, en réfléchissant à ce que Kenny avait dit. Tu sais ce que tu dois faire. En vérité, il ne savait pas quoi faire. Kyle savait ce qu'il voulait, ce dont il avait besoin, mais il n'avait aucune idée de comment accepter le fait qu'il ne l'aurait jamais. Plus il y pensait et plus boire et se soûler lui semblait être un plan béton, même si ça le brûlait de la gorge à l'estomac. Il était encore en train de boire quand Stan se précipita hors de la pièce, son sac à l'épaule.
- Putain vieux, dit-il à fois choqué et amusé. Butters est bruyant.
- Ça t'étonne ?
- Pas vraiment. Stan aida Kyle à se relever et but un coup avant de ranger la bouteille dans le sac. Il lui donna une tape sur l'épaule. Prêt, mon pote ? demanda-t-il.
- Oui, dit Kyle, même si c'était plutôt le contraire. Mais ça lui ferait du bien d'être seul avec Stan, et heureusement sa tête commençait déjà à tourner un peu et lui donnait assez de courage pour se tenir tout près de Stan dans l'ascenseur. Ils descendirent au rez-de-chaussée et s'installèrent à une table du restaurant de l'hôtel, sur la mezzanine avec vue sur la grande fontaine. Kyle jeta le contenu de leurs verres à eau par-dessus la rambarde après avoir passé commande, et Stan éclata de rire en le regardant les remplir de vodka à la place.
- Kenny a dit qu'on devait tout boire, dit Kyle comme excuse.
- D'accord, vieux, mais ralentit un peu, dit Stan. Il est dix-neuf heures à peine, et je veux rester debout toute la nuit.
- Toute la nuit ? Kyle lui fit un grand sourire à l'autre bout de la table.
- Ouaip. Une belle nuit blanche.
Kyle se freina, et il avait déjà assez bu pour rire à absolument tout ce que disait Stan à s'en faire mal aux joues. Ils mangèrent des cheeseburgers et se rappelèrent des bons vieux souvenirs : Chinpokemons, Le Seigneur des Anneaux, Guitar Hero. Ces histoires étaient plus amusantes maintenant qu'à l'époque où elles s'étaient passées pour de vrai, et Stan ne retira pas sa jambe quand Kyle la toucha sous la table avec la sienne.
- Tu te rappelles quand, commença Kyle à moitié mort de rire à cause de la dernière anecdote que Stan venait de raconter, même s'il avait déjà oublié ce que c'était. Tu te rappelles quand on a pécufié la maison de Mrs. Dreibel ?
- Oh, merde, oui, la prof d'art plastique ! s'exclama Stan en se penchant en avant pour applaudir. Tu culpabilisais tellement que j'ai cru que t'allais finir par te pendre, vieux.
- Putain, j'étais un gosse vraiment névrosé, dit Kyle. Comment vous faisiez pour me supporter ?
- Hum, pour commencer, tu « étais » ? répliqua Stan, et Kyle lui donna un coup de pied. Je rigole, ça n'avait aucune importance. Tu étais le meilleur gars de South Park, de très loin. Je l'ai su dès le premier jour. Stan leva un doigt pour appuyer son propos : le premier jour. Kyle renifla, dubitatif.
- Le meilleur gars de South Park ça a à peu près autant de valeur que dire, heu. Le meilleur riz chinois de Mexico.
Ils éclatèrent de rire à la comparaison, Stan remua la tête de gauche à droite.
- A mon meilleur ami, dit-il en levant son verre de vodka. Kyle Broflovski : le meilleur riz chinois de Mexico. Non, le meilleur riz chinois du monde.
- Le riz chinois de Los Angeles est surement meilleur, dit Kyle en trinquant avec Stan.
- Impossible. Tu es le meilleur riz chinois partout sur terre. Ton riz chinois est meilleur que le riz chinois de Chine.
- T'es complètement bourré. Kyle riait presque trop pour réussir à articuler.
- Et alors ? Bon, il fait chier le serveur. Allons nager ! Stan sortit son portefeuille et posa trois billets de vingt dollars, bien plus que le prix des burgers et du Coca.
- Ok, monsieur le millionnaire. Qu'est-ce qui te prends, pourquoi tu flambes tout ton fric ?
- J'en sais rien, peut-être parce que j'ai l'impression que je vais mourir bientôt et que je n'ai plus qu'une nuit à vivre ? plaisanta Stan en se levant. Kyle but cul-sec la fin de son verre et suivit Stan hors du restaurant en se sentant agréablement chancelant.
- Ne dis pas ça, protesta-t-il en lui attrapant le bras. Ce n'est pas ta dernière nuit.
- On sera en Californie demain, dit Stan.
- Oui, et on dormira à la belle étoile là-bas, et après il y en aura encore une à l'hôtel où tu voulais qu'on s'arrête, sur la côte. Et de toute façon, c'est pas - ça ne sera pas la fin du monde.
- Ouais, mais bon, dit Stan. Je ne veux pas y penser. Tiens, on peut se changer là-dedans. Il montra à Kyle les toilettes à côté de l'accueil.
- Non, il faut attendre, on vient de manger, grommela Kyle en le tirant en arrière. Viens, allons au casino.
- T'étais sérieux quand t'as dit que t'allais jouer ? Stan avait l'air charmé. Il posa son bras autour de Kyle, derrière son cou, et l'entraînant dehors.
- Pas vraiment, répondit Kyle. Mais ne le dis pas à Cartman.
- Je vais lui dire que t'as joué à la roulette toute la nuit, rigola Stan. Et que tu t'es fait arnaquer comme un vrai goy.
Kyle éclata de rire en s'appuyant contre Stan.
- J'adore quand tu dis goy. Il posa le bras autour de la taille de Stan, pour s'équilibrer.
- Donne-moi des mots à dire.
- Des mots juifs ?
- N'importe lesquels.
Kyle réfléchit. Ils étaient collés l'un à l'autre, devant l'entrée d'un casino. Une femme habillée avec une veste de smoking et un nœud papillon leur fit un grand sourire, et Kyle avait envie de la prendre dans ses bras pour lui faire un câlin, d'ailleurs il voulait faire des câlins à tout le monde dans la rue, mais il ne voulait pas non plus quitter Stan. Il était certain que la jeune femme aurait dû fouiller leur sac, mais elle les laissa passer tranquillement comme si elle avait une tendresse particulière pour les garçons qui jouaient aux frères siamois en public.
- Je ne sais pas ce que tu pourrais me dire, marmonna Kyle, déçu par son propre manque d'imagination. Toutes les choses qu'il avait en tête étaient dégoûtantes, inavouables et adorables.
- Tu finiras bien par trouver, dit Stan en lui touchant gentiment le torse. Allez, on va voir à quoi ça ressemble ce merdier.
Ils se promenèrent sans but, amusée par tout ce qu'ils voyaient, en buvant occasionnellement la Grey Goose. Au cœur du casino le monde était lumineux et bruyant, chaleureux, et Kyle ramenait Stan prêt de lui en l'attrapant par la main à chaque fois qu'il avait le toupet de s'éloigner deux secondes pour regarder de plus près la machine à sous multicolore ou les jeux de carte. Kyle avait perdu la notion du temps et aurait été bien incapable de dire depuis combien de minutes ils déambulaient parmi les flashs quand Stan s'arrêta soudainement près de la table de Craps. Kyle se cogna contre son dos, posa les mains sur les hanches de Stan et les laissa là.
- Tu sais, je viens de me rendre compte d'un truc, dit Stan en regardant Kyle par-dessus son épaule.
- Quoi ?
- C'est assez triste, comme endroit.
- Ouais. Mais ne dis surtout pas ça à Kenny.
- On devrait faire une petite prière pour que Kenny gagne un million ce soir.
- Ouais, d'accord.
Ils se turent, Kyle ferma les yeux et posa la tête sur l'épaule de Stan. Le vacarme du casino était étrangement doux autour d'eux. Il avait l'impression d'être assis au bord d'un mur, personne ne pouvait le voir tellement il était haut. Il pria, mais pas pour Kenny.
S'il vous plait, ne le laissez pas partir loin de moi.
C'était à cause de l'odeur du gilet de Stan qu'il faisait une prière aussi égoïste. Il en fit une autre, plus rapide, pour que Kenny soit heureux pour toujours, avant d'ouvrir les yeux.
- Bon, dit Stan. Il soupira et glissa ses mains dans celles de Kyle. C'est l'heure de nager.
Ils burent encore en marchant jusqu'à l'entrée de la piscine réservé aux clients de l'hôtel, en renversèrent un peu, se dirent « Fais moins de bruit ! » en même temps avant d'éclater de rire, au point que de la vodka finit par leur couler au bord des lèvres. Le vestiaire des hommes était vide. Ils foncèrent dans la cabine pour handicapé et se changèrent l'un devant l'autre pour la première fois depuis au moins sept ans. Kyle était trop enivré pour voir claire avec cette espèce de lumière flashy qui éclairait le vestibule, mais il arriva à voir nettement le sexe de Stan pendant un petit instant. Il était grand et avait l'air lourd même comme ça alors qu'il était tout calme, à moitié caché par le bas de son T-shirt.
- J'avais oublié que tu n'étais pas circoncis, dit Kyle d'une voix qu'il essaya de garder la plus détachée possible, pour se justifier au cas où Stan le surprenne en train de le reluquer. Stan ria si fort qu'il se cassa la figure en arrière.
La piscine et sa terrasse étaient dessinées pour ressembler à un jardin méditerranéen. Après un petit coup de vodka et les vagues calmes de l'eau qui se reflétaient contre le carrelage sombre des murs, l'effet était étonnement convainquant. La piscine était déserte, le monde entier partit dîner ou parier, donc personne ne se fit éclabousser quand Stan piqua un sprint pour sauter dans l'eau. Kyle ria et sauta lui aussi. L'eau était chaude, probablement un peu ensorcelée, la magie du monde sans étoile la rendait verte et brillante, sans doute à cause ciel envenimé au poison de lucioles.
- Tu aurais dû mettre mon maillot à laver aussi, dit Stan en nageant vers Kyle. Butters a mis ses couilles dedans.
- T'es dégueulasse ! ria Kyle. Il voulait prendre Stan dans ses bras. Au lieu de se laisser aller à de tels agissements, il s'allongea pour flotter sur le dos, une chose qui l'angoissait habituellement parce qu'il était gêné que l'on puisse voire ses tétons. Avec Stan à côté de lui, il n'avait pas peur de fermer ses yeux et de se laisser porter, bien à l'abri. Stan posa ses mains sous le dos de Kyle pour le promener doucement dans l'eau en le poussant comme un serveur avec un plateau. Ça amusa Kyle, l'eau dans ses oreilles étouffait le bruit de son rire. Il ouvrit les yeux et regarda en l'air pour voir Stan.
- Sorts tes bras aussi, dit Stan. Kyle s'exécuta, en glissa un contre le dos de Stan.
- Tu te souviens qu'on faisait ça quand on était petit ? demanda Kyle, même s'il savait bien que Stan s'en souvenait. C'est pour ça qu'il le faisait maintenant.
- Oui, dit Stan, qui continuait à faire glisser Kyle sur l'eau comme s'il était un tapis volant et que Stan était le magicien. C'était ce que tu préférais, pas vrai ?
- Non.
- Non ?
- C'est ça ce que je préférais. Kyle quitta les mains de Stan et nagea derrière lui, en le retenant par les épaules quand l'empêcher de se retourner quand il voulut le suivre. Il enroula ses bras autour des épaules de Stan et monta sur son dos. Stan comprit ce qu'il avait en tête et attrapa les jambes de Kyle pour les caler autour de sa taille.
- Oh, c'est ça, dit Stan. Je jouais à nager avec toi sur mon dos.
- Le jeu du secouriste, dit Kyle. Il faisait semblant d'être un pauvre pécheur qui ne savait pas nager et qui se noyait dans la mer. Stan travaillait pour l'armée de mer, un soldat. Parfois ils échangeaient les rôles, mais Kyle préférait se faire porter sur le dos de Stan que faire le sauveteur. Généralement, ils jouaient à ça quand il n'y avait personne autour d'eux pour se moquer, enfin à l'époque où ils y jouaient. Kyle avait compris ce qu'il était à cause de ce jeu. Il s'était mis à le faire avec son oreiller la nuit, il serait fort ses bras et ses jambes autour du coussin en imaginant que c'était Stan.
Stan essaya de nager un petit peu, mais marcha surtout, là où l'eau lui arrivait aux épaules, pendant que Kyle le tenait. Ils entendaient les fontaines, et un bruit au loin en écho, peut-être une pub qui passait à la télé dans une des chambres. Les enceintes de la piscine diffusaient une espèce de musique faussement méditerranéenne comme ambiance sonore, mais c'était plutôt agréable, de la mandoline, des gazouillements. Les spots montraient le ciel brumeux au-dessus de leurs têtes.
- Tu te rappelles quand tu m'as ramené chez toi ? demanda Kyle qui commençait à s'endormir. Ses tétons étaient durs à cause du froid, contre le dos de Stan. Tu sais, de la fête de Clyde ?
- Vieux, c'était il n'y a même pas une semaine.
- Je sais. Kyle soupira et posa sa tête sur l'épaule de Stan. Tu veux que je te le fasse un peu ?
- Non, je suis bien comme ça.
Stan commença à fredonner quelque chose tout bas, dans son souffle. C'était la chanson qu'il avait écrite pour Kyle quand ils étaient enfants, celle sur les voitures hybrides. Kyle ferma les yeux et écouta un moment, puis se mit à fredonner, avec lui.
- J'ai pensé à ce qu'on pourrait faire, murmura Kyle.
- Oui ?
- On pourrait s'enfuir et travailler dans un cirque. Kenny et Butters aussi. Et même Cartman. Sans rire, il pourrait faire l'Incroyable Homme-gras-du-bide. Kenny et Butters pourraient être des, des trapézistes.
- Sympa. Je ferais quoi moi ? Et toi ?
- Je ne sais pas. On pourrait dresser des éléphants.
- Cool. Ça marche.
Kyle commençait à avoir froid, et se serra à Stan, encore plus près, en essayait d'absorber sa chaleur. Stan restait à marcher dans l'eau comme s'il n'en aurait jamais assez, mais il se raidit en entendant des gens approcher de la terrasse, des rires joyeux qui appartenaient sans doute à un groupe d'amies venues fêter la fin de vie de jeune fille d'une chanceuse.
- On devrait sortir, dit Kyle, pour que Stan n'ait pas à le faire.
Ils s'enveloppèrent dans des serviettes et échappèrent au groupe de copines qui couraient vers la piscine. L'une d'elles sauta dedans toute habillée pendant que les autres riaient et applaudissaient bruyamment. Stan attrapa son sac à dos et prit la main de Kyle, en l'entraînant vers l'intérieur de l'hôtel.
- Je suis sûr que les autres ne sont pas prêts de rentrer, dit Stan. Ça te dit qu'on commande des glaces au room service ?
- Ça coûte très cher le room service, répondit Kyle même s'il avait faim et qu'il adorait les crèmes glacées. Et ça m'étonnerait qu'ils en aient pour les gens avec des problèmes de sucre à la con comme moi.
- Mais si, ils en ont surement, dit Stan. Et je m'en fous du prix que c'est. Ça le vaut bien. Il serra la main de Kyle, et c'était le seul argument dont il avait besoin.
Ils se remirent à boire la vodka en attendant leurs Sundaes, assis sur le lit dans les boxers qu'ils venaient d'enfiler. Ils sentaient toujours l'odeur du chlore sur eux. Kyle regardait la poitrine nue de Stan sans honte. Stan avait posé les mains sur les genoux de Kyle, elles étaient comme elles avaient toujours été : possessives, protectrices, parfaites. Kyle se pencha en avant pour arranger les cheveux de Stan. Sa frange était mouillée et ne ressemblait plus à rien, Kyle le coiffa avec attention, en prenant son temps.
- A ton avis il est où Kenny ? demanda Kyle.
- Tu vois, je le savais, répliqua Stan. Tu es encore en train de te faire du souci pour lui.
- J'ai le droit de m'intéresser à d'autre gens.
- D'autre gens ?
- D'autre que toi, dit Kyle. Il regretta de l'avoir dit parce que ça sonnait méchant, il lui fit un regard de chien battu pour s'excuser. Stan avait tellement bu, ses joues étaient roses, ses yeux ailleurs.
- Je sais ça, dit-il. Je ne – Je suis content que tu prennes soin de Kenny. Je veux dire, moi aussi, c'est pareil. Rappelle-toi, on prenait soin de lui.
Ce n'était pas vraiment une question, mais Kyle hocha la tête pour dire oui. Il n'en était pas fier, mais une partie de lui avait vraiment aimé cette semaine. Ça avait été tellement bien de pouvoir passer ces jours au lit avec Stan, Kenny bien en sécurité entre eux deux.
- J'avais l'impression qu'on pouvait tout faire, dit Kyle. Toi et moi. Comme si on pouvait guérir tous les problèmes, déjà en le sauvant.
- On ne l'a pas vraiment sauvé, franchement.
- Je sais.
- Peut-être que Butters l'a sauvé ? Stan avait l'air incertain. Kyle ria.
- Où que soit Kenny, Butters est avec lui, dit-il en souriant. C'est déjà une bonne chose.
Stan acquiesça. Il baissa la tête, regarda les jambes de Kyle. Il était assis en tailleur, comme Stan, leurs genoux se touchaient.
- J'avais peur, dit Stan. Il prit les mains de Kyle et les serra, pas trop fort. Celles de Stan était plus grandes, douces mais avec la paume un peu dure à cause de toutes ces années de football, de pompes, de petits boulots. Qu'est-ce qu'il lui est arrivé, ce jour-là ? reprit Stan. Ça m'avait fait tellement flippé, putain de merde, de le voir comme ça. Heureusement que j'étais pas tout seul et que tu étais là.
- Moi ? Kyle entendit quelque chose dans le couloir, probablement le chariot du room service avec leurs glaces.
- Oui. Stan tourna les mains de Kyle comme s'il voulait lui lire son avenir. Tu ne sais pas comment j'ai peur, tout le temps ? Quand tu venais à mes matchs – j'avais besoin que tu sois là. Je n'y arriverai pas sans toi à UCLA. Je sais que je ne vais pas y arriver.
- Mais si tu y arriveras, ne sois pas –
On tapa à la porte, Kyle voulu crier à la personne de dégager et qu'elle s'était trompée de chambre, mais Stan s'était déjà catapulter hors du lit pour ouvrir. Il était toujours en sous-vêtement et s'en fichait. Kyle roula sur le lit pour attraper son sac et fouilla pour trouver son dernier T-shirt propre. Il le mit et se demanda s'il devait mettre aussi un bas de pyjama, mais il était aussi bien sans alors autant s'en passer. Stan donna un pourboire au garçon d'étage et poussa lui-même le chariot dans la chambre en souriant comme s'il avait déjà oublié ce qu'il disait il y a deux minutes.
- Vieux, dit Kyle en regardant Stan enlever ce couvercle en toc ridiculement cérémonieux pour dévoiler un énorme bol de crème glacé. Tu vas assurer à la fac. Tu vas devenir une star. Tout le monde t'adore.
- Je ne sais pas, marmonna Stan sans le regarder. Regarde, il y a des cerises et tout. Vite, avant que ça fonde.
Kyle n'insista pas, mais espérait qu'il s'en souviendrait le lendemain matin. Le fait que Stan admette avoir peur n'aurait pas dû l'aider à être moins terrifié lui-même, mais c'était pourtant bien le cas. Ils mangèrent leurs Sundaes dans le lit en regardant la télé, leurs épaules se touchaient. La glace était bonne, un peu plus granuleuse que la vrai et bien meilleure que la merde pour diabétique qu'il mangeait normalement , mais Kyle n'arrivait pas vraiment à apprécier le goût de toute façon. Il pensait trop aux lèvres de Stan, à quel point elles devaient être douces et froides. Il voulait les goûter, les réchauffer. Il voulait la bouche de Stan partout sur lui, qu'il le colle en lui laissant des traces de sucre parfumé sur la peau.
Ils commencèrent à être fatigués après avoir mangé, Kyle enleva le bol du lit pour qu'ils ne se réveillent pas dans un drap poisseux au matin. Il se lava les mains et regarda son reflet dans le miroir de la salle de bain. Ses cheveux étaient emmêlés comme jamais, mais à part ça il était mieux que ce à quoi il s'attendait. Les quatre jours de voyage l'avaient bronzé, pas beaucoup mais assez pour lui donner bonne mine, et le régime fast-food ne lui faisait pas de mal vu sa silhouette trop maigre. Il passa un des gants de toilette sous l'eau et l'emporta avec lui en fermant la porte pour retrouver Stan qui était allongé et serrait un gros coussin contre lui.
- Tiens, dit Kyle. Pour tes mains.
Stan roula sur le dos et laissa Kyle lui nettoyer les mains. Elles n'étaient pas aussi collantes que Kyle pensait, mais il prit quand même son temps, mourrait d'envie d'embrasser chaque centimètres de chaque doigt. Stan le regarda s'appliquer, les yeux à moitié fermés. Quand il eut fini, Kyle posa le gant sur la table de nuit et glissa ses jambes sous la couverture, en les approchant rapidement de Stan. Il laissa Stan le regarder avec ses yeux fatigués pendant un instant, attendant de voir ce qui allait se passer. Même maintenant, alors qu'il avait tellement bu, il n'attendait pas grand-chose. Stan prit le visage de Kyle dans sa main, maladroitement, en lui tournant la mâchoire pour mieux le voir.
- Ton visage est parfait, dit-il. Ça n'avait pas l'air de lui faire plaisir. Kyle ricana.
- Ouais, mais bien sûr.
- C'est vrai, putain. Crois-moi.
- Te croire ? C'est ça, sale ivrogne. Ça fait mal, au fait.
- Oh, désolé. Stan libéra Kyle et caressa avec deux doigts la marque qu'il avait laissé sur sa mâchoire, tout doucement. Désolé, Kyle.
- Je t'emmerde. « Désolé » ? Ok, Stan. Tu es désolé, génial. Sa colère était différente, diluée, mais toujours dangereuse, le poison flottait en surface. Il tourna le dos à Stan en s'éloignant, il commençait à se sentir un peu malade à cause de toute cette glace, ou de la vodka, ou les deux. Stan se tourna vers lui, exactement comme Kyle l'avait deviné. Il s'agita sous la couverte et se colla contre le dos de Kyle, lui toucha les hanches.
- Kyle, dit-il dans son oreille. Ne m'en veux pas. Tu es mon riz chinois. Mon riz chinois adoré, pour toujours.
- Ah oui? Alors pourquoi tu ne me manges pas ?
Stan ria, et Kyle ria aussi, même si ce n'était pas drôle. Il ria encore plus quand Stan mit ses dents sur son épaule, pour faire semblant de prendre un morceau. Il enfonça un peu ses dents dans le cou de Kyle, et ils riaient tous les deux, mais il se tut tout à coup en sentant la langue de Stan sur sa peau, sa langue douce qui passait sur les petites marques qu'il avait faites avec ses dents. Stan laissa échapper un soupir ou un frisson qui chatouilla Kyle dans le haut de la nuque. Il passa sa langue encore une fois, du col du T-shirt jusqu'à la base des cheveux. Il le fit encore, et encore, et le sexe de Kyle était déjà à l'étroit dans son boxer.
- Pardon, murmura Stan, en respirant fort. Ses mains sur les hanches de Kyle étaient serrées si fort qu'elles pourraient lui laisser un bleu. Kyle ferma les yeux, des prières égoïstes se bousculèrent en lui comme de la mauvaise herbe au soleil.
- Ne t'arrête pas, murmura-t-il. C'était le moment, dernière chance, tant pis s'ils avaient bu. S'il te plait ? Ça fait du bien.
Stan hésita. Kyle voulait dire quelque chose pour l'encourager, mais il était paralysé. Il arrêta complètement de respirer quand Stan avança sa bouche vers son cou à nouveau, il attendait qu'il lui refasse.
- On ne peut pas. A sa voix on aurait dit que Stan allait pleurer. Kyle secoua la tête contre l'oreiller, les yeux fermés le plus fort possible. Il avait peur de regarder.
- Ça ne comptera pas, dit Kyle. Je ne demanderai rien. Je ne le dirai à personne.
- Kyle –
Il y eu un bruit de porte, un bip : la carte électronique, quelqu'un rentrait. Stan roula loin de Kyle quand la porte s'ouvrit. Kyle ne bougea pas, les yeux toujours fermés.
- Oh pardon, vous étiez sur le point de baiser ? dit Cartman. Il avait un rire narquois et jeta quelque chose sur le bureau. Devinez quoi les têtes de cul ? A votre avis qui vient juste de se faire deux milles dollars ?
- Tu rigoles. Stan avait l'air normal. Pas de blessure, pas d'attente. Les larmes montaient dans les yeux de Kyle, il garda ses paupières bien clauses pour les retenir.
- Courage connard, lança Cartman. Mate un peu ça.
- Putain de merde !
- Hé, Kyle, réveille-toi ! Regarde mon fric.
- Laisse-le tranquille. Maintenant Stan faisait le protecteur, c'était ça qu'il aimait. Protéger Kyle, le garder propre comme un sou neuf, une jolie petite chose sur son étagère.
- Comme vous voulez, les enculés. Je vais me prendre une chambre pour moi. Une super belle suite, et vous n'avez pas le droit de venir.
- Tu vas gâcher tout cet argent pour passer juste une nuit dans une chambre de luxe ? Cartman, t'es vraiment trop con. Tu devrais donner ce fric à Kenny.
- Putain mais tu déconnes j'espère ! Je l'ai gagné grâce à mon incroyable talent de bluffeur. Ce pouilleux et son petit chien-chien n'ont qu'à se démerder pour gagner leur croûte.
- Tu finiras en enfer, dit Stan. Cartman éclata de rire.
- Ouais, c'est ça. On se retrouvera alors, pédale. Amuse-toi bien à prendre des photos de Kyle pendant son sommeil. Je serai dans ma suite, à regarder des combats de boxe sur mon putain d'écran plasma géant. On se voit demain, les tarlouzes.
- Peut-être que tu devras te démerder pour ramener ton gros cul tout seul à South Park ! cria Stan, mais Cartman se contenta de fermer la porte en disparaissant comme il était arrivé. Kyle essuya la seule larme qui avait réussi à s'enfuir avant que Stan ne puisse la voir. Sa poitrine était serrée, il devait faire tellement d'effort pour retenir les autre de couler, mais il pouvait le faire, il le fallait.
- Putain, tu y crois ? dit Stan en soufflant de colère. Kyle ne répondit pas. Quand Stan voulu lui toucher l'épaule, Kyle lui frappa la main.
- Ne me touche pas, dit-il. Sa voix était plus forte qu'il pensait. Il était fier de lui.
- Kyle. Je suis désolé, c'était –
- Je sais que tu es désolé. J'ai entendu. C'est bien, tu as raison de l'être. Maintenant fous-moi la paix. J'ai sommeil.
Stan ne dit rien du tout. Kyle sentit quand il s'essaya sur le lit, il savait qu'il le regardait. Après de longues minutes, Stan finit par éteindre la lumière et s'installer de l'autre bout du lit, loin de Kyle.
Kyle s'endormit rapidement, sans rêver, l'alcool l'écrasait et le plongeait six pieds sous terre. Il se réveilla entouré de noir et d'un silence assourdissant. Il avait l'impression d'avoir avalé une boule de bowling, d'avoir un énorme poids dans le ventre qu'il n'arriverait jamais à digérer. Sa tête lui faisait mal, il était couvert de sueur, tremblait. Il ferma les yeux à nouveau en essayant de se rendormir, mais les tremblements étaient de plus en plus forts. Il voulait aller dans la salle de bain pour boire un peu d'eau, mais n'arrivait pas à bouger. Les minutes passaient, son cœur rata un battement quand ses dents se mirent à claquer de froid.
- Stan ? dit-il faiblement. Stan se leva d'un bon, comme s'il avait attendu d'entendre son nom.
- Oui ? Qu'est-ce qu'il y a ? Tu vas bien ?
- N-non. Ça. Ça ne va pas.
Stan alluma la lumière, Kyle ferma ses yeux par réflexe, sa tête pesait cent kilos. Il avait des vagues souvenirs de la soirée : Stan lui avait embrassé le cou, ils s'étaient disputés. Ça avait l'air tellement loin, seule la douleur était bien réelle. Stan le touchait, la main sur son front.
- Tu es brûlant, vieux.
- Non. J'ai froid.
- Tu as froid ? Putain, Kyle, tu trembles vraiment. Merde – putain, fais chier. C'est la première fois que tu bois autant ?
- Tu sais que oui. Oh, merde, Stan, ça fait mal.
- Où tu as mal ? Stan le roula sur le dos, Kyle étouffa un gémissement.
- Mon ventre. Ma tête. J'en sais rien.
- Tu as ton truc, ton insuline ?
- Le lecteur ? Oui, dans mon sac. Mais ça – tu crois que l'alcool a niqué mon sang à cause du sucre ?
- Je sais pas. Peut-être ? Stan était déjà à genoux par terre, plongé dans le sac de Kyle. Où – tu es sûr que t'as pris le lecteur ?
- Oui, il y est. J'ai pris un traitement avant de partir, assez pour deux semaines. Putain. Il gémit et roula à nouveau sur le côté pour se mettre en boule. Il y avait quelque chose de mauvais, et elle était en lui. Il pensa à ses organes abîmés, ses reins empoisonnés.
- Putain, et si cette bande de cons nous avait donné de la vraie glace ? dit Stan. Sa voix ne ressemblait à rien, il tremblait trop lui aussi. Avec du sucre ? Oh, merde, merde, j'aurai dû y penser, j'aurai dû réfléchir. Il renversa le sac de Kyle sur le tapis, en envoyant tout par terre. Il trouva la trousse qui contenait la pompe à insuline mais elle lui tomba des mains, il poussa un juron.
- Stan, dit Kyle en se prenant dans les bras. Je crois que je suis vraiment malade.
- Merde. Stan marcha jusqu'au lit, posa la trousse sur la table de nuit et sortit le stylo. Ok, donne-moi ton doigt.
Stan devint blanc comme un linge en prenant la main de Kyle pour piquer et avoir un échantillon de sang. Kyle le regarda faire, sans force et encore un peu trop enivré, secoué de frisson. Stan approcha l'échantillon et attendit que le lecteur affiche son taux de glycémie.
- Ne t'inquiète pas, dit-il, même si le lecteur n'avait encore rien indiqué. Il poussa les cheveux de Kyle collés sur son front, sa main tremblait comme une feuille, il avait les yeux sur le lecteur. Kyle sursauta quand il bipa, et Stan lui montra l'écran : 53.
- Ça craint, dit Kyle, même si Stan savait ça, plus il regardait le nombre et plus sa respiration devenait rapide. Merde, Stan, je ne – je vais faire une attaque, j'en suis sûr. Je vois tout flou.
- Kyle, je t'en prie ne – d'accord. Stan posa le lecteur sur la commode. Ça va aller. Je vais mettre un haut. Ça va aller.
Stan attrapa un des T-shirt de Kenny et sortit Kyle du lit pour le porter jusqu'à la porte, pieds nus. Il retenait ses larmes, ça se voyait et s'entendait, il poussa encore plus de jurons en essayant d'ouvrir la porte avec Kyle dans les bras.
- T'inquiète pas, ça va aller, répéta Stan en reniflant. Il réussit à ouvrir la porte en grand après avoir tripoté la poignée, traversa le couloir, Kyle contre lui. Je vais – on va descendre. Ils appelleront une ambulance en bas. Il resserra son emprise sur Kyle, le remonta un peu. Kyle essaya de répondre, mais il n'arrivait pas à utiliser sa voix, et il tremblant si fort que ses muscles étaient comme hors-service. Le T-shirt que portait Stan puait le tabac et ça l'inquiétait, le perturbait.
Kyle était à demi-conscient sur tout le chemin jusqu'à l'accueil, sa tête pendait contre le bras le Stan. Les couleurs se mélangeaient, les gens avait une voix choquée, tout était trop fort. Stan demandait de l'aide en essayant de ne pas pleurer. Kyle eu l'impression d'entendre la voix de sa mère, c'était juste une dame derrière le comptoir. L'air changea : ils étaient dehors, une employée disait quelque chose dans un talkie-walkie. Kyle regarda les éclairs de lumière autour du parking qui ressemblaient à des taches de peintures, comme si on y avait mis beaucoup trop d'eau sur une feuille pas assez épaisse. Quelqu'un essaya de le prendre à Stan mais Stan ne les laissa pas faire. Il s'assit au bord du trottoir et serra Kyle contre lui, en le berçant. Il avait renoncé à se retenir de pleurer, mais ce n'était que des petits hoquetèrent, silencieux, près de l'oreille de Kyle. La sirène de l'ambulance était juste à côté, mais Kyle ne voulait pas qu'ils viennent. Il voulait mourir dans les bras de Stan, là, par terre.
Il se réveilla encore une fois quand on le mit sur un brancard. Il gémit, chercha Stan. Il était là, et il se débrouilla pour prendre la main tendue de Kyle avant de se faire virer par les secours.
- Je veux rester avec lui à l'arrière, dit Stan.
- C'est quoi son nom ? demanda une des ambulancières, une femme rondelette qui poussa Kyle et l'installa avec l'aide d'une secouriste.
- Il s'appelle Kyle, dit Stan. Je peux venir, n'est-ce pas ? Madame ?
- Oui, venez, j'ai des questions à vous poser. Asseyez-vous là. Ok. Kyle ? Je suis Nancy. Est-ce que vous m'entendez ?
Il pouvait, mais n'arrivait pas à utiliser ses cordes vocales. Il poussa un grognement brusque, pour être sûr qu'il les avait toujours.
- Il est diabétique, de type 1, dit Stan. La dernière fois que Kyle l'avait entendu avec une voix aussi aiguë c'était quand il était enfant.
- Je vous avais entendu la première fois, répliqua Nancy. Qu'est-ce qu'il a bu ce soir ?
- De la vodka. Beaucoup. Oh, merde, merde.
Kyle battit des paupières en retomba loin de la réalité. Il sentait qu'il bougeait pourtant, il se demanda s'il passait dans une sorte d'autre monde. Quand il ouvrit les yeux les taches de lumières fluorescentes étaient trop vives, alors il les referma. Il pouvait entendre la voix le Stan le décrire à un inconnu : dix-huit ans, diabétique de type 1, ne prend jamais de drogues, allergique aux noix. Kyle était partagé entre ce qui était en train de se passer et un puits sans fond, touché que Stan sache toutes ces choses sur lui. Il ne souvenait même plus de son âge avant que Stan le dise.
Le monde se réaligna proprement autour de lui. Il savait qu'il était très loin, dans un endroit où il ne pouvait plus entendre Stan pleurer. Il avait déjà eu deux attaques comme celle-là. Stan avait été avec lui quand il s'était réveillé, les deux fois. C'était Stan qui l'avait sauvé, les deux fois.
Il sentait qu'il était en train de se rendre compte de quelque chose, quelque chose de très important, mais il fallait qu'il reste encore un peu dans les ténèbres pour savoir ce que c'était. Au-delà de son corps, le monde était très calme. Il se demanda s'il était mort, alors il ouvrit les yeux pour voir.
Il faisait jour, enfin plutôt le petit matin, il était dans une chambre avec une fenêtre. Il y avait une perfusion dans le bras, une couverture sur les jambes, mais il portait toujours le T-shirt qu'il avait mis quand il avait mangé les crèmes glacées. La couverture était assez relevée pour cacher son boxer. Il tourna la tête et vit Kenny à côté de son lit, qui mâchonnait les fils de son sweat à capuche. Kenny le regarda et lui fit un sourire un peu endormi, en rapprochant sa chaise du lit. Ses yeux étaient rouges, et ses cheveux si épais d'habitude étaient gras, sales.
- Hé, dit-il doucement. Il posa sa main sur la poitrine de Kyle. T'es réveillé.
- Où on est ? demanda Kyle. Sa voix marchait, enfin. Il n'était pas mort, sauf si Kenny l'était lui aussi. Il posa sa main sur celle de Kenny, heureux de la trouver chaleureuse et solide.
- A l'hôpital, répondit Kenny. Il ravala quelque chose, peut-être des larmes. Putain, Kyle, je suis désolé.
- Pourquoi ? Où est Stan ?
- Il est avec Butters, ils sont allés chercher un truc à manger. Il voulait rester, mais c'est le seul qui a encore de l'argent sur sa carte, personne n'a de liquide. Kenny secoua la tête, posa les coudes sur le lit d'hôpital de Kyle. J'ai tout perdu. Tout mon fric.
- Kenny.
- Tu savais que ça se passerait comme ça.
- Je ne savais rien du tout. Qu'est-ce qui s'est passé ? J'étais dans le coma ?
Kenny ria un peu, remua la tête de gauche à droite.
- Non. T'étais bourré comme un putois. Stan aussi, il était persuadé que tu allais mourir. T'étais en crise d'hypoglycémie quand l'ambulance est arrivée. Ils t'ont donné un truc pour remettre ton taux de sucre à la normale, mais ce n'était pas si grave que ça.
- Pourquoi il y a une perfusion ?
- C'est de la flotte. T'étais déshydraté. Putain de merde, Kyle, je suis désolé. Je n'aurais jamais dû te donner cette merde.
- T'y es pour rien, dit Kyle. Ils se regardèrent dans les yeux un moment, leurs mains toujours serrées l'une sur l'autre. Ça n'a pas marché, murmura Kyle. Il se sentait si petit, comme s'il ne pesait plus que deux kilos. Kenny acquiesça.
- Je m'en doutais, j'imagine, dit-il.
Ils restèrent un peu silencieux, Kyle se demanda s'il devait se décaler pour laisser Kenny s'allonger sur le lit lui aussi. Il avait l'air si fatigué.
- Comment tu vas faire ? demanda Kyle. Kenny secoua la tête.
- J'en sais rien. Et toi ?
Kyle ria sans joie, mais ça finit en toux sèche. Une partie de lui voulait dire à Kenny ce qui s'était passé avec Stan, sa langue sur son cou, mais peut-être qu'il avait tout imaginé. Ça n'avait aucune importance de toute façon, maintenant que le jour s'était levé. Stan fera comme s'il ne s'en souvenait pas.
- Tu veux savoir ce que je pense ? dit Kenny.
- Oui.
- Je crois que c'est une bonne chose que tu ne partes pas à la fac avec lui. Prends un peu tes distances. Ça te fait trop de mal. Tu ne mérites pas de te torturer comme ça.
Kyle tourna la tête pour regarder la fenêtre. Ses yeux aurait probablement été humides, s'il n'avait pas été déshydraté. Ses doigts s'enfoncèrent dans la main de Kenny en essayant d'être colère contre ce qu'il venait de dire.
- Je sais, dit Kyle. Mais je ne peux rien faire sans lui. Il pensa à un truc que Stan lui avait hier, mais il ne se souvenait pas quoi. Quelque chose à propos du football.
- Mais si, tu peux, dit gentiment Kenny. C'est juste que tu n'as jamais essayé.
Kyle ria tout seul, la pale lumière qui passait à travers les carreaux se brouillait avec une chose, même pas des larmes.
- J'ai cru que j'allais mourir, dit-il. Hier soir.
- Tu vois, dit Kenny en se levant. T'es pas mort. Il y avait des bruits de pas dans le couloir. Kyle entendait la voix de Butters.
Stan rentra le premier et fonça vers Kyle en voyant qu'il était réveillé. Kyle s'assit et ouvrit les bras pour lui. Il le laissa le prendre dans les bras, fort, Stan renifla contre son épaule.
- T'as l'air épouvantable, dit Kyle en lui caressant les cheveux.
- Je suis tellement con, dit Stan la voix étouffée dans le T-shirt de Kyle. On aurait dit qu'il ne voulait plus jamais le lâcher. Kyle regarda Butters par-dessus l'épaule de Stan, il avait l'air ravi.
- On t'a pris des bons gâteaux pour le petit déjeuner, dit joyeusement Butters. Muffins à la myrtille !
- Merci, Butters. Kyle essaya de se dégager de Stan, mais celui-ci ne voulait pas le laisser partir. Il croisa le regard de Kenny, qui secoua la tête.
- Vous n'êtes vraiment pas possible tous les deux, dit-il. Une pauvre bouteille de vodka et on en retrouve un à l'hôpital.
- C'est pas de sa faute, dit Stan en se redressant et en posant les mains sur les épaules de Kyle. T'es sûr que tu te sens bien ? demanda-t-il. La docteure a dit que t'étais déshydraté, et que t'avais la gueule de bois, et aussi – hypo quelque chose ?
- Hypoglycémie, compléta Kyle. C'est comme, hum. C'est comme une sorte de malaise quand on a trop faim.
- Trop faim ? Mais on a mangé toute cette glace.
- Ouais, mais la merde qu'ils mettent à la place du sucre n'a pas suffi pour équilibrer avec la moitié de la bouteille de vodka. J'ai pas vraiment mangé assez au dîner, non plus. J'étais trop occupé à me bourrer la gueule. Il n'en revenait pas à quel point Stan avait l'air détruit, même maintenant, plusieurs heures après. Ses yeux étaient si rouges. Il portait toujours le vieux haut plein d'odeurs de cigarette de Kenny, mais il avait mis un jean, heureusement. Kenny était surement allé lui chercher. Est-ce qu'on va me mettre en garde à vue ? demanda Kyle.
Stan haussa les sourcils.
- Pourquoi – oh. Parce que t'as bu en étant mineur ? Vieux, c'est Vegas. C'est pas le genre.
- Tu t'es niqué les yeux où quoi ? T'as de ces cernes, demanda Kyle en touchant le coin de l'œil gauche de Stan du bout des doigts.
- Oui, marmonna Stan, gêné. J'ai pleuré.
- On avait vraiment trop bu, dit Kyle. Il tourna la tête vers Butters. Je peux avoir un muffin ?
- Bien sûr ! Et il y a du jus d'orange aussi.
Ils prirent leur petit déjeuner en silence, Stan assis sur le lit de Kyle et Kenny dans la seule chaise de la chambre, Butters sur l'accoudoir. C'était le seul qui n'avait pas l'air brisé, mais il était plus calme que d'habitude.
- Où est Cartman ? demanda Kyle.
- Aucune idée, répondit Stan. Dans sa suite présidentielle j'imagine. Je ne l'ai pas appelé. Kyle fit une grimace en entendant les mots « suite présidentielle », et Stan haussa les épaules.
- Il m'a déjà dit, Kyle, dit Kenny. Tu n'as besoin de me protéger. Cartman est chanceux. Pas moi. C'est pas nouveau.
- Tu en aura bientôt, la chance finira par sourire, dit Butters en essuyant des miettes de muffin au coin des lèvres et en posant sa tête sur l'épaule de Kenny. Je le sens.
- Sans blague. Kenny sourit et embrassa Butters sur le bout du nez. J'ai déjà eu de la chance de te rencontrer.
- Moi ? dit Butters en reculant la tête pour faire une tête de petit animal surpris. Mais, je –
Kenny l'embrassa en mettant ses deux mains sur ses joues. Kyle essaya de ne pas regarder, mais à sa grande surprise c'était plutôt sexy. Il regarda Stan pour voir sa réaction. Il les regardait sans réaction particulière, les yeux mi-clos et l'air épuisé.
- C'est toi ma bonne étoile, dit Kenny à Butters qui garda la tête penchée en avant, peut-être parce qu'il voulait qu'il l'embrasse encore. Il regarda autour de lui comme s'il venait juste d'atterrir là et rougit en se mettant le poing contre la bouche pour se morde l'index.
- Je n'ai pas été très utile hier soir, dit-il.
- Hier soir c'était ma faute, répliqua Kenny. Je me suis pourri tout seul.
- Je vous donnerai un peu d'argent les gars, dit Stan. Kenny grogna.
- Ferme-là, Marsh. Tu t'es déjà assez endetté pour ce voyage.
- Non, pas du tout, dit Stan.
- Oh, merde, interrompit Kyle. Ils ont appelé mes parents ? Ils sont surement déjà au courant de ma petite aventure, l'assurance a dû les contacter.
- Vieux, je n'ai pas donné d'informations sur ça, répondit Stan en riant. Je connais beaucoup de choses sur toi, mais rien sur la compagnie d'assurance de ton père.
- Ça me surprend qu'ils l'aient soigné, alors, dit Kenny en s'éloignant gentiment de Butters pour se lever. Je vais en griller une. Tu viens ? demanda-t-il à Butters en lui pinçant les fesses. Butters fit un grand sourire.
- Ne me dis pas que tu l'as rendu fumeur, dit Stan.
- Oh non, mais j'adore le regarder, dit Butters en s'accrochant au bras de Kenny pour partir vers la porte. Kenny leur tourna le dos et Kyle les regarda avec des yeux ronds. Stan avait l'air à la fois amusé et agacé.
- C'est vraiment bizarre de voir Kenny comme ça, dit Stan quand ils refermèrent la porte sur eux. Il s'installa contre les oreillers, à coté de Kyle.
- Putain, lança Kyle en se frottant le visage avec ses mains. Je vais me faire tuer.
- Hein ? Pourquoi ?
- L'assurance ! Ils ne vont pas me laisser partir sans payer, et j'ai pas le fric pour payer un truc comme un nuit aux urgences. Bordel de merde, ça doit coûter au moins mille dollars. Mes parents vont savoir que j'ai bu. Merde, fait chier !
- C'était mille cinq cent, dit Stan en regardant ses chaussures, évitant le regard incrédule de Kyle. Ne t'inquiète pas pour ça. J'ai déjà payé, en cash.
- Quoi ? Kyle le bouscula. Stan, c'est quoi ces conneries ? Tu te fous de ma gueule ?
- Non. Il soupira et leva les yeux vers Kyle comme s'il avait peur de se faire gronder. J'ai un truc à te dire.
- Quoi ? Tu vends de la coke ? D'où tu sors tout ce fric ?
- UCLA m'a donné un bonus. Ce n'est pas vraiment légal, alors ça devait rester secret.
- Tu déconnes ? En plus de ta bourse d'étude ?
- Ouais. Beaucoup plus.
Kyle le regarda, toutes les questions qu'il voulait lui poser se bousculèrent dans sa tête. Il toussa, choqué.
- Tu vas me dire combien ça fait ? demanda Kyle. Stan gémit.
- J'ai l'impression d'être une merde, dit-il. C'est pour ça que je ne voulais pas te le dire.
- Pourquoi ?
- Parce que ça fait beaucoup, d'accord ?
- Combien ? Putain, Stan, tu me dis tout normalement ! On est censé tout se dire.
Stan avait l'air tellement gêné.
- C'est trente mille dollars, Ok ?
- Putain de merde !
- Je sais !
- Stan !
- Quoi ?
- Pourquoi – merde- pourquoi tu ne me l'as pas dit ?
- Je viens de te dire pourquoi ! Et je n'arrivais pas à y croire. Et j'ai cru – merde.
- T'as cru quoi ? Kyle était abasourdi, il posa ses yeux sur le bras de Stan, celui qu'il avait enroulé autour de Kyle pour le serrer contre lui, une nuit auparavant, dans le sac de couchage. Apparemment, pour certain, ce bras valait trente mille dollars.
- J'ai cru que tu m'en voudrais de partir là-bas juste à cause de l'argent ! dit Stan en se levant. D'autre facs m'ont offert des bourses. Des facs de la côte est. Pas Penn State, mais à quelques heures de trains. Mais dès que mon père a su pour les trente mille dollars il n'a pas arrêté de me dire qu'il fallait que j'y aille, et il a raison, je veux dire, je pourrais me casser le bras dès le premier match, ou n'importe quoi d'autre, et j'aurai cet argent pour payer des médecins, et pour m'aider avec le loyer, tu comprends, Kyle ? Tu comprends ?
Kyle évita le regard de Stan, posa les yeux n'importe où mais pas sur lui. Des facs de la côte est, à quelques heures de trains. Il pensa à l'appartement que Stan pourra s'acheter avec cet argent, et à la cheerleader avec qui il partagera la chambre à coucher.
- Attends, dit Kyle. Il ferma les yeux, secoua la tête. Attends, deux secondes. Si tu avais tout cet argent, alors pourquoi t'as voulu que Cartman vienne avec nous ? T'aurais pu nous dire que tes grands-parents t'ont donné du fric pour te féliciter d'avoir ton diplôme, t'aurai pu me dire n'importe quoi –
- Je sais, je suis désolé, dit Stan. Il gémit, fit une grimace. C'est – c'est Wendy.
- Wendy ?
- Wendy m'a demandé de le prendre avec nous. Elle culpabilisait à cause de ce qu'elle lui avait dit pendant son discours. Elle pensait qu'il irait mieux s'il se sentait inclus dans un truc –
- Mais de quoi elle se mêle Wendy, bordel de merde ? dit Kyle qui sentait qu'il était en train de devenir fou furieux.
- Je sais ! Stan recula, honteux. Je lui ai dit qu'il n'en était pas question, mais Butters est venu nous dire qu'il ne pouvait pas partir, et j'ai cru –
- T'as cru ? T'as cru quoi, Stan, putain de merde ? T'as cru quoi, sans déconner ? Que ça pourrait être drôle de l'avoir avec nous ?
- Oui ! s'exclama Stan en fronçant les sourcils. Je veux dire, quand on était gamin –
- Quand on était gamin il a essayé de me tuer pleins de fois !
- Mais pas pour de vrai enfin !
- Bien sur que si ! C'est quoi ton problème bordel ?
- Je suis nostalgique, Ok ? Je –
- Nostalgique ? Nostalgique ?
- Je voulais que les choses redeviennent comme avant ! cria Stan. Il respirait fort, les joues rouges. Il se leva du lit, poussa un juron, marcha jusqu'à la fenêtre. Quand on était gamin. Je voulais que les choses redeviennent comme ça.
- Oh, c'est des conneries, dit Kyle. Wendy te dirait de sauter que tu te jetterais d'un pont !
- Quoi ? Stan se tourna pour le regarder. C'est n'importe – Je ne lui obéis pas au doigt et à l'œil.
- Ah ouais ? Tu ne viens pas te traîner devant elle dès qu'elle sonne sa cloche –
- Non ! Et c'est marrant, venant de toi.
- Venant de moi ? Le cœur de Kyle s'accéléra d'un coup. Il se sentait sur le point de dire quelque chose, un truc qui avec un peu de chance ferait du mal à Stan.
- Tu n'as aucune idée du nombre de fois qu'on a rompu parce que j'étais – Stan hésita, la bouche ouverte.
- Parce que t'étais quoi ? Trop lâche ? Trop occupé à être à ses pieds pour lui lécher les bottes et faire tout ce qu'elle voulait ?
- Parce que je passe tout mon temps avec toi ! dit Stan en décroisant ses bras. Parce que tu étais là, tu m'attendais chez toi, tout seul, et je devais – je devais –
- Tu devais faire quoi ? Ce n'était pas de la colère, c'était autre chose, pas brûlant mais glacé. T'occuper de moi ? Comme pour Kenny ? Et c'est aussi pour ça que tu t'inquiétais tellement de ce que Cartman pouvait ressentir, et que tu n'en as eu rien à foutre de gâcher la seule semaine qu'il nous restait ensemble de tout l'été, pour que ce con ne reste pas dans sa chambre à chialer à cause de ce putain de discours de merde de Wendy ? Quel mec génial, ce Stan Marsh, tellement dévoué aux autres. Félicitation. T'auras fait plaisir à tout le monde ! Et c'est clair qu'on est tous heureux, surtout moi.
- T'es vraiment un connard, dit Stan qui avait l'air au bord des larmes. Il ouvrit la porte brusquement, manqua de se cogner contre Kenny qui rentra doucement, les yeux écarquillés, Butters caché derrière lui. Ils avaient l'air craintif, tous les deux. Kyle attrapa un oreiller et l'appuya sur son visage, il ne voulait pas les voir.
- Whao, dit Kenny.
- Je veux rentrer chez moi, marmonna Kyle.
- Ils se sont disputés ? chuchota Butters, en s'adressant à Kenny.
- Je, heu. Ouais. Tu peux aller voir où est Stan ? Il embrassa Buttes, et la porte s'ouvrit et se fermera. Kenny soupira et marcha jusqu'au lit.
- Kyle –
- Je ne veux pas en parler, interrompit Kyle, derrière l'oreiller. Son cœur battait si fort qu'il était surpris que le lit ne fasse pas des sauts de cabri.
- Je suis persuadé que ce qui vient de se passer, quoi que ça puisse être, aurait déjà dû avoir lieu depuis longtemps, et que ça vous fera du bien.
- Oh, va te faire foutre, Kenny ! Arrête de croire que tu sais tout.
- Alors prouve-moi le contraire. T'es prêt à partir d'ici ?
Ils appelèrent un docteur pour retirer la perfusion, et Kenny aida Kyle à enfiler le jeans qu'ils lui avaient ramené de l'hôtel avec Butters. Kyle était d'une humeur de chien et avait mal au cœur, il grognait comme un sale môme. Il signa la décharge de l'hôpital, jeta un regard meurtrier au mot PAYÉ tamponné en bleu sur le registre. La super vie de Stan la star du foot avait déjà commencé. Il se mentait à lui-même en disait que l'argent était l'unique raison pour laquelle il avait choisi la côte ouest. Il voulait partir loin de Kyle, le pauvre garçon qui passait ses nuits à l'attendre tout seul.
- Tu veux qu'on en parle ? demanda Kenny quand ils traversèrent le hall de l'hôpital.
- Non.
- Tu veux toujours rentrer chez toi ?
- Oui, mais je ne pourrais pas me payer le billet d'avion, alors tant pis. Au moins je pourrais passer encore deux jours avec toi. Il arrêta de marcher, et Kenny aussi, en se tournant vers lui. Tu ne reviendras pas à South Park, pas vrai ? demanda Kyle.
Kenny passa la main dans ses cheveux et regarda ailleurs. Quand il reposa les yeux sur Kyle, la réponse était écrite sur son visage. Il secoua la tête.
- Je ne peux pas rester là-bas et m'occuper d'eux toute ma vie, dit-il. Je sais que ma mère prendra soin de Karen si elle y est obligée, et Kevin pourra aider lui aussi. Ils l'aiment, ils voudront la protéger. Il faut juste que j'arrête de vouloir tous les aider.
- Ouais. Kyle renifla. Vous avez ça en commun, toi et Stan.
Kenny le regarda, surpris. Il remua la tête comme pour chasser une mouche.
- Vieux, laisse tomber, dit-il. Stan n'arrêtera jamais. Il fera toujours tout pour toi. C'est son truc.
- Ça sera dur pour lui vu qu'il se barre à l'autre bout du pays. Il aurait pu étudier dans une école de la côte est, Kenny. Il en a marre de cette situation de merde lui-aussi.
- Kyle. Kenny grogna et lui attrapa le bras, le traîna vers les grandes portes d'entrée. Viens. Foutons le camp de Vegas, s'il te plait. On réglera ça en Californie.
- C'est déjà réglé, dit Kyle. Ce que tu as dit tout à l'heure – t'as raison. Il faut que je prenne de la distance avec lui. Il aura des tonnes de personne pour le vénérer là-bas. C'est ça, le football. Tant mieux pour lui, il aura tous les fans qu'il veut.
- Arrête de dire des conneries, dit Kenny. Les portes automatiques s'ouvrirent en grand, Kyle vit Butters et Stan assis sur un muret près de l'entrée, devant un grand néon jaune vif. Apparemment ils étaient en train de se parler en privé, parce qu'ils se turent en voyant Kenny et Kyle arriver vers eux. Stan n'avait plus de larmes dans les yeux. Il ne jeta pas un regard à Kyle, ce qui lui allait très bien.
- Bon, ça vous va si on rentre à l'hôtel en taxi ? demanda Kenny.
- Bien sûr ! Butters sauta sur place. Je, heu, je vais rentrer pour en appeler un.
- Attends, prends mon portable, dit Kenny en le tendant à Butters, qui partit téléphoner un peu plus loin à côté d'une énorme boite aux lettres. Kenny s'assit à coté de Stan et sortit une cigarette qu'il coinça derrière son oreille en regardant Kyle.
- Tu veux t'asseoir ? demanda Kenny.
- Non, merci.
- Comme tu veux. C'est toi qui sorts de l'hôpital. Il donna un coup de coude à Stan. C'est quoi, la suite du programme ? demanda-t-il. Stan grogna et se pencha en avant pour poser des coudes sur ses genoux.
- Le Désert des Mojaves, grommela Stan. Kenny fit un petit sourie et regarda Kyle d'un air encourageant.
- Parfait.
Le trajet en taxi fut rapide. Stan paya le chauffeur une fois arrivé au Bellagio. Ça faisait longtemps que ce n'était plus au matin, le soleil brillait haut dans le ciel. Ils rentrèrent à l'hôtel, muets comme des carpes, et Kyle fut à peine surpris de voir Cartman foncer vers eux avec un gros plateau chargé de nourriture à la main. Il les regarda en fronçant les sourcils, un morceau de bacon dans la bouche.
- Putain, dit-il. Qu'est-ce qui vous est arrivé, les gars ?
- Longue histoire, répondit Kenny. Il donna à Cartan une tape sur l'épaule en passant à côté de lui. Mange vite, crétin. Prochain arrêt, la Californie.
