Ils traversèrent la frontière entre le Nevada et la Californie pendant que Kyle dormait, et en se réveillant il sentit une drôle de chaleur contre lui et une odeur vaguement familière, comme celle du talc pour les bébés et des bonbons à la pomme qu'il mangeait en primaire. Il ouvrit les yeux et manqua de s'étouffer en se rendant compte qu'il était blotti contre une autre personne, avec la main de quelqu'un sous son oreille, comme un coussin. Il était serré tout près de Butters, qui lui-même était profondément endormi contre Kenny, la tête sur sa cuisse. Kenny fit un sourire amusé à Kyle et retira sa main quand il se redressa pour s'asseoir normalement et se frotter les yeux.
- J'ai dû prendre au moins cinquante photos, dit Kenny en levant son portable. C'était le truc le plus mignon que j'ai vu de ma vie.
- Pardon, marmonna Kyle, désorienté. Stan était en train de conduire, à côté de Cartman qui ronflait. Il n'y avait pas de musique, et le paysage qui défilait dehors était un désert pur et parfait. Kyle avait l'impression d'être en train de rêver, et s'il pouvait s'écouter il se serait blotti contre le dos de Butters comme un chat pour se rendormir.
- Ne t'excuse pas, dit Kenny. Pas auprès de moi, en tout cas.
Kyle roula les yeux. Il regarda le reflet de Stan dans le rétroviseur. Il portait ses lunettes de soleil, une paire de Ray-Ban qui aurait pu faire cool genre cinq ans plus tôt. Kyle était surpris qu'il arrive à conduire en ayant si peu dormi.
- Alors, qu'est-ce que j'ai raté ? demanda Kyle.
- A part tes papouilles avec Butters ? dit Kenny.
- Arg, mon Dieu. Oui, à part ça.
- J'ai vu une boule d'herbe roulée, tu sais, comme dans les westerns. Oh, et Cartman a dit des trucs sur les Mexicains.
Kyle grogna et se laissa tomber contre la fenêtre, croisa les bras sur son torse. Il se sentait complètement vidé après cette histoire de crise de panique la nuit dernière, et il était assoiffé, mais la bouteille d'eau était devant à coté de Stan et il ne parlait plus à Stan. Ou Stan ne lui parlait plus. Dans tous les cas, c'était fini, ils en avaient assez, l'un et l'autre.
- Tu te sens bien ? interrogea Kenny en se penchant pour lui frotter le bras. Kyle hocha la tête.
- Parfaitement bien.
- Stanley ? appela Kenny.
- Oui ?
- Dans combien de temps on sera au camping ?
- Encore quelques heures. A sa voix on pouvait dire que Stan était énervé, comme s'il n'appréciait pas que Kenny soit gentil avec Kyle.
- Et si on mettait un peu de musique ? proposa Kenny.
- Plus tard peut-être, dit Stan.
- Ah oui ? D'accord, mais tu vas devoir écouter ça à la place. Kenny passa ses doigts dans les cheveux de Butters pour le chatouiller, et Butters soupira dans son sommeil, puis se mit à faire des petits bruits entre le rire et le gémissement de plaisir en s'agitant sur les jambes de Kenny.
- Oh bon Dieu, t'as gagné. Stan alluma la radio et tomba sur une musique d'accordéon grésillante. Cartman se réveilla d'un coup.
- Tu l'as fait ? demanda-t-il en regardant autour de lui, paniqué. Espèce d'enculé – t'as dépassé la frontière ?
- On l'a menacé de finir le voyage au Mexique finalement, expliqua Kenny à Kyle avec un petit sourire en coin. Kyle se mit la main sur la tête, exaspéré.
- Ouais, on vient juste de passer par Tijuana, dit Stan. Il y avait des nains qui baisaient dans les rues, exactement comme ce que t'as dis.
Kenny éclata de rire, et Cartman grogna, de mauvais poil, en essayant de changer la chaine de radio. Il en trouva une qui passait de la country et monta le volume à fond. Butters s'assit en bayant et câlina Kenny.
- Coucou, dit Kenny en lui caressant la joue avec son nez. Butters lui fit un grand sourire, encore un peu endormi, enroula son bras autour du sien. Kyle essaya de ne pas les détester pour être si heureux ensemble.
- J'ai dormi longtemps ? demanda Butters.
- Juste une heure, dit Kenny. Il lui grattouilla le cou, pour qu'il refasse ses petits bruits énervants. Cartman se retourna en leur jetant un regard noir.
- J'ai rêvé que j'étais un dauphin, dit Butters en arrachant à Cartman un grognement dégouté. Et quelqu'un montait sur mon dos pour me chevaucher.
- Bordel de merde, Butters, dit Cartman. Ne nous raconte pas tes rêves où tu fais monter et chevaucher, par pitié.
- C'est surement parce que Kyle dormait sur ton dos, ignora Kenny. Butters éclata de rire et regarda Kyle, qui avait vraiment envie qu'ils arrêtent de parler de ça. Il ne se souvenait même pas du moment où il s'était endormi, et encore moins de s'être affaler contre la seule source de chaleur disponible.
- Pardon, dit-il encore, en serrant ses mains.
- Aucun problème, dit Butters. C'est vrai, Kyle, tu es comme mon frère. Il baissa la tête, sa bouche trembla. Vous êtes tous comme une famille pour moi. Surtout maintenant.
Kenny lui embrassa le front, et Kyle regarda Cartman pour lui faire comprendre qu'il n'avait pas intérêt de faire la moindre remarque à la con. Cartman se contenta de fixer l'horizon à travers le pare-brise, en bayant.
- Dites les copains, ça me gêne trop de le dire, mais il faut vraiment que j'aille faire un saut au petit coin, dit Butters.
- Tu peux attendre qu'on s'arrête faire le plein ? demanda Stan.
- Oh, bien sûr, dit précipitamment Butters en agitant les mains.
- On peut se garer deux minutes ici si tu veux, dit Kenny.
- Non, pas de problème. Je ne veux pas être, hum. Soumis aux éléments de la nature.
- Nouvelle règle de covoiturage, dit Cartman en se redressant. Butters n'est pas non plus autorisé à parler de ses histoires de soumission en plus de celles de chevauchement.
- Désolé les amis, dit Butters. Kenny donna un coup de pied contre le siège de Cartman.
- Hé ! Ne me force pas à venir te botter le cul !
- Comment tu vas faire à la fac ? demanda Kenny. Qui tu pourras faire chier ? Tu vas devoir troller les journées d'intégration pour trouver mieux que nous.
- Kenny, je vais à la meilleure fac du pays, sur la côte est, l'élite des USA, dit Cartman. A ton avis qui je vais faire chier ? Les hippies.
- Quand même, ça ne sera pas pareil, dit Kenny.
- Pareil que quoi ? Que d'assister à tous vos mélos gays et vous regarder vous frotter la poutre ? Ouais, t'as raison Kenny, ça ne sera pas pareil. Oh mon Dieu, je vais pleurer, c'est trop triste.
Personne ne parla pendant un moment, et Kyle imagina avec amertume Wendy demander à Stan de prendre Cartman avec eux pour le voyage, juste pour laver sa culpabilité à cause de sa blague idiote pendant la remise des diplômes. Évidemment que Stan l'avait fait pour elle. Kenny l'avait dit, il évitait les conflits. C'était l'unique raison pour laquelle il était encore ami avec Kyle. Il ne voulait pas lui faire de peine. Il serait prêt à dire oui à tout ce que voulait son meilleur ami d'enfance et sa copine de l'école primaire juste pour que sa petite vie bien rangée ne change pas. Kyle ne savait pas vraiment comment Stan pouvait trouver que leur enfance avait été si belle, la seule raison qu'il voyait était que le changement l'effrayait. Il avait le vague souvenir que Stan lui avait dit quelque chose quand ils avaient bu, mais il n'arrivait pas à mettre le doigt dessus, et il s'en fichait de toute façon. Il savait que c'était en rapport avec le football, probablement une connerie. Kyle était venu à chaque match, chaque putain de match, il avait vu Stan embrasser Wendy à la fin, et était rentré chez lui pour dormir pendant que Stan était avec elle pour la baiser, en sachant qu'il viendrait le retrouver après. Et Kyle avait aimé ça, pathétiquement : être celui avec qui il passerait la nuit, même s'il ne le touchait pas.
- Il y a une station-service à trente kilomètres, dit Stan inutilement quand ils passèrent devant le panneau. Tu peux attendre jusqu'à là, Butters ?
- Je crois, répondit Butters en sautillant sur place. Je n'aurais pas dû boire tout ce jus d'orange au petit déjeuner.
- Nouvelle règle, lança Cartman en recommençant à parler fort. Butters n'a pas le droit de nous dire le parfum de sa pisse.
- Vieux, t'es crade ! s'exclama Stan. C'est pas un parfum. Personne ne va le boire.
- Oh, je sais pas, tu es sûr ? dit Cartman. Kyle devinait son sourire au son de sa voix et savait très bien où il voulait en venir. Kyle pourrait en avoir envie, dit Cartman. On sait tous qu'il adore boire de la pisse.
- Tu vois ? dit Kenny en lui redonnant un coup de pied. Tu ne pourras pas utiliser des traumatismes d'enfance avec tes nouveaux copains hippies. Tu vas t'emmerder.
- On peut arrêter de parler de ça ? Sauf si vous voulez que je vous vomisse dessus ? dit Kyle, furieux contre Stan d'avoir amené ce truc sur le tapis. Il faisait plus attention d'habitude, mais peut-être qu'il s'en foutait à présent.
- Désolé, dit Kenny. Stan ne dit rien.
La station-service était miteuse, vieille et rustique, Kyle se sentit immédiatement mal à l'aise quand ils se garèrent. Ils étaient au milieu de nulle part, et il n'y avait que deux autres voitures garées, pas très loin de la supérette. Butters se précipita sur les toilettes à l'extérieur, mais fit une mine de chien battu en se rendait compte qu'elles étaient verrouillées. Kenny lui fit signe de rentrer avec lui pour demander la clef, et Cartman les suivit. Kyle resta dans la voiture en regardant partout sauf là où était Stan, qui faisait le plein. Le bruit de la machine était le seul son à des kilomètres à la ronde. Kyle se demanda s'il allait vraiment passer le reste du voyage sans parler à Stan. Il avait le mauvais pressentiment que ce qui s'était à l'hôpital ne serait pas la dispute qui marquerait la fin de leur amitié, mais une sorte de première partie.
Butters sortit de la supérette et couru jusqu'aux toilette. Kenny le suivit, un sac de M&M's jaune à la main, s'appuya contre le bâtiment pendant que Butters faisait son affaire. Kyle regarda quand le bruit de la pompe s'arrêta. Stan entra à l'intérieur pour payer sans un regard pour lui. Kyle se sentit près de fondre en larme pour la première fois depuis leur dispute.
Stan rentra dans la supérette en même temps que deux hommes en sortirent, en tenant la porte pour un troisième. Ils étaient typiques de la région, grands et plus vieux, les vêtements pleins de poussière. Kyle les regarda marcher jusqu'à leur voiture, en essayant de ne pas penser à quel point ça faisait mal que Stan parte faire quelque chose sans le lui dire avant. Il essaya de se souvenir de tout ce qu'il lui avait dit à l'hôpital, mais c'était arrivé si vite, et ça avait tellement dégénéré, il n'avait rien vu venir. Une demi-heure plus tôt Stan se précipitait près de lui dans la chambre et le prenait dans ses bras comme s'il avait toujours peur que Kyle puisse mourir. Kyle eu un rire sans joie en imaginant quel genre de spectacle ils avaient dû offrir hier soir, les urgentistes avaient dû les trouver ridicules, deux gamins bourrés, l'un à moitié évanoui dans les bras de l'autre. Ils ne pouvaient pas savoir que Kyle avait failli mourir deux fois quand ils étaient petits, que Stan avait été là.
Butters sortit des toilettes avait sa tête habituelle de joyeux lutin. Kenny l'embrassa, lui donna une poignée de M&M's, et Kyle sentit une boule d'angoisse lui monter dans le ventre. Une espèce de sixième sens lui disait que les hommes dans la voiture avaient remarqué Kenny et Butters, et quand il tourna la tête pour les regarder ils avaient les yeux figés sur eux, en effet. Ils n'avaient pas du tout l'air content. Kyle voulait faire un signe à Kenny et Butters ou n'importe quoi, parce que c'était évident à comprendre en les voyant : Kenny tenait Butters par la taille pendant qu'il mangeait les bonbons. Kyle regarda la porte de la supérette, en espérant qu'ils puissent se barrer d'ici sans qu'aucune confrontation ne se déclenche, mais il n'arrivait à voir ni Stan ni Cartman. Stan devait probablement être en train de faire la queue derrière Cartman, qui attendait que le caissier passe ses dizaines de paquets de biscuit et autres merdes. Kyle sortit son téléphone, son cœur s'accéléra quand il commença à écrire un SMS pour Kenny, mais il avait à peine tapé deux mots quand il releva les yeux et vit les hommes marcher vers Kenny et Butters. Kenny n'avait pas remarqué on dirait ; il embrassa Butters sur le front avant de rentrer dans les toilettes à son tour.
- Non, non, dit Kyle en se précipitant pour ouvrir la portière du siège arrière, parce qu'il était hors de question que Butters affronte à lui tout seul ces trois beaufs épais. Kyle n'était pas convaincu que lui-même fasse long feu devant eux, mais il sortit quand même de la voiture pour courir vers Butters qui avait enfin remarqué les hommes à présent. Il était collé dos au bâtiment des toilettes, le sac de M&M's serré dans la main et une tentative de sourire au visage, bien qu'on voyait parfaitement qu'il était terrifié.
- Si vous avez besoin des toilettes, il aura fini dans juste une seconde, messieurs, bredouilla Butters. Il vit Kyle marcher à grands pas vers lui et eu l'air un peu soulagé, mais toujours en alerte. Le groupe jaugea Butters un instant, deux d'entre eux avaient un sourire menaçant aux lèvres et le troisième un regard fixe, indéchiffrable.
- D'où vous venez comme ça ? demanda le type au regard d'acier.
- Colorado, dit Butters, qui tremblait comme un feuille, comme s'il savait déjà ce qu'il l'attendait, après toutes ces années d'enfant victime et de souffre-douleur idéal.
- On va – on va partir, dit Kyle. Il attrapa Butters par le bras et le serra.
- Mais – Kenny – bafouilla Butters en regardant Kyle avec des grands yeux paniqués.
- C'est un plan à trois on dirait, dit un des hommes en souriant. Il portait un haut rouge délavé boutonné trop bas, qui laissait voir les poils bruns de son torse. Ironiquement Kyle ne pouvait pas s'empêcher de penser à Al Super Gay.
- C'est ton petit copain là-dedans ? demanda Regard d'acier en posant sa main contre la porte pour la maintenir fermée quand la poignée se tourna. Kyle pouvait entendre Kenny s'énerver en essayant de l'ouvrir, l'homme appuya de tout son poids contre la porte pour être sûr qu'il reste enfermé quand il commença à donner des coups. Kyle voulu pousser Butters vers la voiture encore une fois, mais l'homme à la chemise trop ouverte se posa en face d'eux pour leur barrer la route, tellement grand que son ombre les recouvrit.
- Écoutez, dit Kyle en faisait de son mieux pour avoir l'air crédible et chasser sa voix de poule mouillée. Il n'avait jamais été bon pour ce genre de chose, encore moins maintenant alors qu'il était se sentait si mal à cause de la gueule de bois et de tout le reste. Nos amis sont là-bas à l'intérieur, et ils ont leurs portables sur eux.
- Oh merde, ils ont leurs portables ! dit l'autre homme en riant avec un sourire mauvais. Il avait l'air d'être défoncé à quelque chose, comme l'autre homme avec la chemise ouverte. Peut-être que Regard d'acier était le conducteur alors. Kenny se battait comme un diable pour ouvrir la porte, on l'entendait taper et donner des coups de pieds, mais Regard d'acier la maintenait fermée avec beaucoup de facilité, vu son gabarit.
- Laissez-le sortir ! hurla Butters en prenant tout le monde par surprise. Il fonça sur Regard d'acier et le poussa avec le peu de force qu'il avait, mais Regard d'acier n'était pas sur ses gardes et recula de quelques pas, laissant assez de marge à Kenny pour ouvrir la porte. Il sortit en manquant de se casser la figure, les joues rouges, et donna un gros coup de poing sur la joue droite de Regard d'acier avant que les deux autres ne l'attrapent, assez lucides pour ça.
- Vous êtes morts les pédales ! cria l'un d'entre eux, et Chemise ouverte attrapa les jambes de Kenny quand il essaya de leur donner des coups de pieds. Ils le balancèrent par terre, sur le dos, et se jetèrent sur lui pour le rouer de coups. Butters sauta sur l'un d'eux avec un petit rugissement que Kyle aurait pu trouver drôle s'il n'était pas en train de crever de peur pour leur saloperie de vie, paralysé sur place. Il arriva à faire bouger ses jambes quand Regard d'acier attrapa Butters et le souleva dans les airs comme s'il portait une poupée, hilare en le regardant essayer de se débattre. Kyle lui donna un coup dans le tibia, il savait que Kenny voudrait qu'il sauve d'abord Butters avant de l'aider lui, et Regard d'acier secoua Butters et utilisa ses jambes comme une arme, une des chaussures de Butters cognèrent violemment la joue de Kyle.
- Posez-le par terre !
Kyle était tombé au sol quand il entendit un bruit qui ressemblait à un celui d'un flingue qu'on recharge. Il toussa pour cracher la poussière qu'il avait avalée, certain qu'ils allaient tous mourir, parce que ces malades avaient une arme à feu. Butters tomba à côté de lui en toussant fort lui aussi. Quand la poussière retomba Kyle se rendit compte que la voix qui avait crié avec assurance ressemblait beaucoup à celle de Cartman. Quelqu'un s'agenouilla à côté de lui, le prit par les épaules : Stan. Ils se regardèrent dans les yeux, et c'était comme si Kyle le voyait dans un rêve, à des années lumières des derniers mots qu'ils s'étaient crachés au visage. Cartman était debout à côté d'eux, son flingue pointé sur les trois hommes.
- Tu sais comment t'en servir, mon gros ? demanda Regard d'acier. Il avait reculé d'un pas mais souriait toujours, incroyablement calme. Cartman tira en l'air. Quand Cartman pointa le flingue sur eux les deux hommes qui avaient tabassé Kenny s'immobilisèrent et se précipitèrent en arrière, loin de Kenny.
- Foutez le camp d'ici, dit lentement Cartman. Espèce. De sales. Pèquenauds.
- Kenny ! cria Butters quand les trois hommes reculèrent encore, pour prendre leurs distances. Regard d'acier était toujours trop proche pour que Kyle n'ait plus peur. Il resta par terre, aux pieds de Cartman, en regardant Stan et Butters courir vers Kenny pour l'aider. Il était presque inconscient, toussait bizarrement, le visage ensanglanté.
- C'est pas trop mal comme flingue pour une grosse tapette, dit Regard d'acier à Cartman, toujours avec ce sourire mauvais. Ils faisaient à peu près la même taille, Cartman un peu gros, l'autre un peu plus grand. J'en ai un dans ma bagnole qui pourrait t'intéresser. Un flingue de vrai mec. Je pourrai te le foutre dans le cul, qu'est-ce que t'en dis ?
Les deux autres éclatèrent de rire, mais ils semblaient stressés à présent. Il n'y avait aucune trace d'émotion sur le visage de Cartman quand il baissa son flingue et tira sur le pied de Regard d'acier. Il sauta en arrière en jurant, les deux autres partirent en courant vers la voiture.
- Restez où vous êtes ! cria Cartman en relevant son flingue. Ils s'arrêtèrent dans leur courses, à mi-chemin.
Stan et Butters aidèrent Kenny à rentrer dans la voiture, les bras sous ses épaules pour le soutenir. Kyle se rendait à peine compte de ce qui était en train de se passer quand Cartman se pencha en avant, son pistolet pointé sur Regard d'acier, et attrapa Kyle par le col du T-shirt. Kyle essaya de retrouver le contrôle de ses jambes, en y arrivant plus ou moins.
- T'as vraiment de la chance que je n'ai pas le mien sur moi, dit Regard d'acier.
- Ah ouais ? dit Cartman en reculant vers la voiture de Stan et en tenant Kyle devant lui comme un otage. T'as vraiment de la chance que je n'aime pas tirer les gars dans les couilles. Mais j'aime assez l'idée de castrer des péquenauds, alors je ne te conseille pas de me tenter.
Cartman balança Kyle à moitié sur la banquette arrière, qui se précipita à côté Kenny et Butters, son estomac se retourna en voyant tout le sang sur les vêtements de Kenny et les plaies qu'il avait au visage. Stan avait déjà démarré la voiture, et il se mit à rouler à la seconde où Cartman s'assit sur le siège à sa droite, sans arrêter de viser les hommes depuis la fenêtre ouverte de la voiture.
- Putain de merde, dit Stan, les deux mains serrées sur le volant. Putain de merde – qu'est ce qui s'est passé ?
Kyle s'était retourné pour regarder la station service dès que Stan s'était mis à conduire. Les hommes étaient rentrés dans leur bagnole, et il savait qu'ils n'en avaient pas encore fini.
- Ils ont vu Butters et Kenny, dit Kyle. Il parlait à Stan, mais ça n'avait plus aucune importance à présent. Putain, bordel – ils nous suivent. Tu crois qu'ils ont vraiment un flingue ?
- Je serai étonné si ce n'était pas le cas, dit Cartman. Il était étrangement calme. Il se pencha par la fenêtre, son pistolet pointé vers la voiture qui commençait tout juste à les rattraper.
- Qu'est-ce que tu fous ? cria Stan. Tu ne peux pas leur tirer dessus !
Il eut à peine le temps finir ces mots que deux coups de feu retentir depuis la voiture des hommes derrière eux. Cartman poussa un juron et se cacha derrière son siège immédiatement quand le premier coup parti, frôlant la voiture avec un horrible bruit.
- Merde ! cria Kyle. Je – J'appelle la police. Il n'était même pas sûr d'arriver à faire fonctionner ses mains tremblantes, encore moins sur un clavier de téléphone.
- La police ? ria Cartman. Regarde où tu es, le prochain commissariat doit-être à au moins quatre-vingt kilomètres d'ici. Non, j'ai ça bien en main.
- T'es dingue ou quoi ? dit Stan. On n'est pas dans un film, Cartman !
- Tue-les, Eric ! dit Butters agrippé à Kenny, qui semblait ne se rendre compte que très vaguement de ce qui se passait autour de lui. Lui et Butters était recroquevillés sur la banquette, leurs têtes ne dépassaient pas du dossier du siège, et Kenny attrapa Kyle pour qu'il se baisse, lui aussi. Cartan se pencha pour pointer son flingue sur la voiture des trois brutes. Kyle se précipita en avant, dans l'espace entre le siège de Stan et de Cartman, face contre terre, et serra le T-shirt de Stan dans sa main. Les hommes dans le truck étaient encore en train de tirer sur eux, entre les coups de feu il y avait une pause menaçante encore pire que le bruit des balles, elle promettait à chaque fois que la prochaine sera celle qui mettra droit dans le mille.
- Kyle, dit Stan, ou peut-être qu'il entendait des voix. Kyle ferma les yeux et attendit le bruit de la vitrine qui se casse et explose.
- Ces gonzesses visent comme des manches, dit Cartman, et il tira.
Il y eu un bruit d'explosion, le sifflement des balles, puis Cartman poussa un cri de victoire. Il tira encore une fois, et il eut un autre bruit comme celui-là. Kyle avait peur de regarder, mais il entendit les roues du truck déraper violemment, et après il n'y eu plus aucun bruit à part ceux de Cartman fou de joie et de leur propre voiture qui fonçait dans le désert, Stan à cent cinquante kilomètres heure. Kyle tenait toujours le T-shirt de Stan, affalé sur Kenny et Butters qui étaient par terre eux aussi. Ils étaient tous à bout de souffle.
- Putain de merde ! dit Stan, et il se mit à rire. Cartman ! Bordel de merde !
- Quoi, je ne vous ai jamais dit quand je suis sorti premier au concours de tir junior de l'État l'an dernier ? dit Cartman. Il essayait d'apparaître le plus calme possible, un grand sourire aux lèvres, mais Kyle voyait de grosses gouttes de sueur sur ses tempes.
- On croyait que tu disais de la merde ! dit Kyle. Il riait aussi maintenant, même si son cœur battait toujours la chamade.
- Eric, tu nous as sauvé ! s'exclama Butters en sautant de son siège pour le prendre dans ses bras. Kyle pensait que Cartman l'enverrait promener direct, mais il le laissa faire et accepta les compliments avec un sourire satisfait, probablement en se disant que ça énerverait Kenny.
- Tu vas bien ? demanda Kyle à Kenny. Il avait enfin lâché le vêtement de Stan, pour voir si Kenny n'était pas blessé. Il essuya un peu de sang séché de son visage et fit oui de la tête.
- J'ai vu pire, dit-il en toussant. Il grimpa sur la banquette en gémissant, se tourna pour regarder si le truck ne s'était pas débrouiller pour les rattraper. Il n'y avait plus aucune trace d'eux, la route était déserte. Butters retourna sur le siège arrière lui aussi, à côté de Kenny, et lui embrassa les joues en gémissant de bonheur.
- Putain, putain j'arrive pas à le croire ! dit Stan. Cartman mit son flingue devant ses lèvres et souffla la fumée qui en sortait. Kenny éclata de rire en le voyant faire, et son rire fut contagieux, un instant plus tard ils étaient tous en train de se parler en même temps – j'aurai voulu voir leur tête, ces sales connards de chiens, putain de merde c'était trop génial. Kyle était dans un état second, trop soulagé, il fit de son mieux pour aider Butters à nettoyer le visage de Kenny avec la bouteille d'eau.
- Tu te rends compte de ce que t'as fait, Cartman ? demanda Kenny. T'as donné une leçon à ces homophobes ! T'as défendu les droits des gays !
- N'importe quoi ! dit Cartman tellement scandalisé par l'idée que Kyle cru pendant une seconde qu'il allait tirer sur Kenny. Cartman souffla comme un bœuf et attacha sa ceinture avant de ranger son flingue dans la poche de son pantalon. Je suis le seul qui a le droit de vous traiter de tarlouzes. C'est tout.
- Où tu as mal ? demanda Butters en nettoyant le haut du torse de Kenny, qui secoua la tête.
- C'est surtout ma fierté qui en a pris un coup, dit-il. Je n'arrive pas à croire que Cartman vient de nous sauver. Aie.
- Hé hé, rigola Cartman. C'est le destin, fallait bien que ça arrive un jour.
- Mais tu as été si courageux, Kenny ! s'exclama Butters en prenant son visage dans les mains comme s'il mourait d'envie de lui sauter dessus pour l'embrasser passionnément. Cartman avait son pistolet, toi tu n'avais que tes poings. Tu as cogné ce gros type dans la mâchoire !
- Et t'auras un bel œil au bord noir pour prouver ta bravoure, dit gentiment Kyle en touchant la peau sous l'œil gauche de Kenny. Il fit une grimace. On devrait s'arrêter pour lui mettre de la glace, fit remarquer Kyle.
- Sans blague, dit Stan, et il eu l'impression de se faire gifler. Alors ils n'étaient pas réconciliés finalement. Il ne savait pas vraiment pourquoi mais il avait cru que frôler la mort une énième fois aurait effacé leur dispute. Peut-être à cause de la façon dont Stan l'avait pris par les épaules quand ils étaient sur le parking, ou parce que quand ils s'étaient regardés dans les yeux là-bas il avait eu l'impression que quelque chose se passait entre eux, une chose que les mots n'auraient jamais pu exprimer, bien plus grande que le pardon. Il repensa à ce qu'il avait dit à Stan dans la chambre d'hôpital, tout ce tas de conneries condescendantes comme quoi soi-disant Stan avait besoin d'aider tout le monde. Il ne savait pas vraiment comment il aurait dû régir en apprenant que Wendy trouvait que Stan la négligeait pour passer du temps avec lui, le pauvre Kyle abandonné. Ce n'était même pas vraiment une révélation au fond.
Ils roulèrent une heure et demie sans s'arrêter pour être sûr d'être définitivement débarrassés de ces types. Le diner où ils décidèrent de se garer était rempli de monde ce qui rassura Kyle, bien que son cœur battait toujours comme un fou depuis cette épreuve. Il avait l'impression d'avoir reçu un coup de massue qui l'avait ramené dans le monde réel, celui où des gens ne trouveraient pas normal de voir Kenny et Butters s'embrasser en public. Ils n'étaient plus à South Park, trois d'entre eux n'y remettront plus les pieds avant longtemps. Kyle serra les dents en pensant que son retour en avion se fera en tête à tête avec Cartman.
- Je ne sais pas si ça fera très bon genre pour ma future carrière de star du porno, dit Kenny en se regardant dans la vitre sur restaurant. Il avait récupéré des glaçons et les avaient entouré d'une dizaine de serviette en papier qu'il appuyait contre son œil.
- T'inquiète, t'auras un look d'enfer avec quelques cicatrices, dit Stan.
La salle du restaurant était remplie de motards. Personne ne fit vraiment attention à eux quand ils s'assirent à une table, même la serveuse ne semblait pas choquée par les blessures de Kenny et la tête de débraillé des quatre autres. Kyle dévora son sandwich au poulet frit dès que la dame lui amena, en se rendant compte trop tard qu'il avait oublié de se laver les mains avant d'y toucher.
- J'espère que personne n'a d'objection à ce qu'on campe ce soir, dit Stan. Ce sera la dernière fois que je pourrai le faire avant longtemps.
Kyle renifla en pensant à Stan et à son bonus. Il aurait pu se prendre une chambre dans un hôtel luxueux de Palm Springs s'il le voulait, mais non, Stan préférait dormir avec les lézards. Il avait dit à Kyle qu'ils feraient du camping pour ne pas trop dépenser. Il lui avait menti délibérément, et Kyle ne comprenait toujours pas pourquoi. Il n'y avait jamais eu aucune jalousie entre eux à ce sujet, Stan savait que Kyle vivait assez confortablement pour ne pas lui en vouloir ou quoi ce soit. Stan lui avait probablement dit la vérité à l'hôpital : il voulait que les choses redeviennent comme quand ils étaient petits, et il savait que Kyle ne l'aurait pas laisser retomber en enfance sans devoir lui mentir en faisant semblant de devoir économiser ses sous. Kyle avait envie de balancer cette histoire de bonus secret à tout le monde, même s'il ne voyait pas bien à quoi ça pourrait servir.
- Les mecs, dit Kyle en trempant une frite dans le ketchup. Vous savez ce dont je viens de me rendre compte ?
- Que Cartman est doué pour quelque chose finalement ? dit Kenny.
- Hé, je t'emmerde !
- J'en reviens toujours pas, vieux, dit Kenny.
- Non, dit Kyle. Cartman et moi on sera les seuls à rentrer à South Park. Il leva le nez de ses frites. Stan ne reviendra pas avant Thanksgiving, et Kenny – je sais pas, Kenny, quand tu penses revenir ?
- Surement pas pour cette fête à la con, dit Kenny fermement. Le mec de l'épicerie nous a pris en pitié et nous refile une dinde chaque année, alors ma mère essaye de la préparer et ça finit en bordel pas possible et finalement on bouffe des merdes au KFC. C'est trop déprimant, je m'en passerai. Il vola une frite dans l'assiette de Kyle.
- Je n'aime pas trop Thanksgiving moi non plus, dit Butters. La famille de ma mère vient, et je dois faire la vaisselle. On me fait toujours manger le croupion de la dinde, et tout le monde se moque de moi. Il mit la main sur l'épaule de Kenny pour le caresser. On se fera notre petit Thanksgiving tous les deux cette année.
- Ouais, dans un refuge pour sans-abris, dit Cartman.
- Comment tu peux leur dire un truc comme ça ? T'as vraiment pas de cœur ? dit Stan. Il était furieux, regardait Cartman comme s'il voulait le tuer, et tout le monde sursauta, même Kenny et Butters.
- Bah quoi, où tu veux qu'ils aillent ? cracha Cartman. Comment ils pourraient trouver un travail ? Je suis réaliste, Stan.
- T'en sais rien du tout, espèce de con, dit Kyle en espérant que Stan finisse par le regarder enfin. Il le fit, mais juste une seconde.
- Je vais les aider, dit Stan. Ils ne seront pas à la rue.
- Tu n'as pas à le faire, dit Kenny précipitamment, et Stan le fusilla du regard.
- Je sais ça, dit-il. Arrête de faire le fier et accepte juste que j'ai confiance en toi, Ok ? Je ne t'ai jamais aidé parce que je croyais que c'était mon devoir. Je t'ai aidé parce que t'es comme mon frère, t'as compris, crétin. Putain de merde. Stan se leva et regarda Cartman comme s'il voulait le taper. Dégage d'ici.
- Stan, intervint Kenny. Vieux, mais –
- Non, vous savez quoi, j'ai besoin d'être seul un moment, dit Stan. Il était si pressé de foutre le camp qu'il manqua de tomber sur Cartman en passant à côté de lui. Cartman en rajouta des caisses en grognant. Kyle baissa les yeux sur ses frites quand Stan claqua la porte du restaurant en faisant sonner la cloche violemment.
Personne n'osa dire un mot pendant un moment, mais Kyle sentait que Kenny voulait parler, et quand il ouvrit la bouche ce fut pour dire exactement ce que Kyle avait présagé.
- Tu devrais aller le voir. Kyle fit semblant de n'avoir rien entendu, les yeux sur son assiette. Kenny lui secoua l'épaule.
- Il a dit qu'il voulait rester seul, dit Kyle. Et je suis la dernière personne à qui il a envie de parler.
- C'est bon, j'ai eu ma dose de drame homo pour la journée, dit Cartman en se levant. Je vais passer un coup de fil. Il sortit tranquillement, laissant Kyle seul avec Kenny et Butters, qui le regardaient tous les deux.
- Très bien, grommela Kenny. Il se leva à son tour en se frottant les côtes avec un petit gémissement de douleur. Alors je vais lui parler moi. C'est de ma faute s'il s'est énervé, de toute façon. Ou c'est ce qu'il veut nous faire croire. Ça me rappelle quelque chose, au passage.
Kyle ne bougea pas et resta assis avec Butters, un malaise s'installa dès que Kenny ferma la porte derrière lui. Bien qu'ils se connaissent depuis la maternelle et qu'ils aient été aux cours du soir tous les deux, Kyle ne se souvenait pas avoir déjà eu une conversation seul à seul avec Butters. Ils regardèrent la table sans rien dire pendant quelques minutes, Butters jouait les petits sachets de sucre et Kyle dessinait des bonhommes sur son verre d'Ice Tea bien frais.
- Au fait, dit Kyle en se tourna vers Butters. Je ne t'ai jamais félicité pour tes notes. C'est génial d'être arrivé deuxième, vieux, t'as assuré.
- Merci, Kyle ! dit Butters avec un sourire radieux. Tu es troisième, pas vrai ?
- Oui, répondit Kyle en se demandant pourquoi il tenait à lui rappeler. Butters hocha la tête.
- C'était très serré.
- Ouais. Alors, hum. Stan a dit que t'avais l'intention de faire tes études à Cincinnati ?
- Oh, oui, commença Butters en baissant les yeux sur les sachets de sucre qu'il avait arrangé pour faire une sorte de fleur avec. C'était une école religieuse, une espèce de séminaire, tu vois, mes parents avaient choisi ça pour moi, mais je ne pense pas que je pourrai y aller maintenant que j'ai quitté la maison, à cause de l'argent tu sais. De toute façon ça ne me plaisait pas vraiment.
- Tu devrais envoyer un dossier dans des facs en Californie, dit Kyle. Ou ailleurs – tu pourras surement avoir un entretien, t'as des super notes, et je suis sûr qu'on te donnera une bourse et des aides si t'expliques ta situation.
- Tu crois ?
- Oui, je ne vois pas pourquoi ils refuseraient. Les gens sont gentils avec les ados qui se sont fait virés de chez eux parce qu'ils sont gays. Enfin, ils devraient l'être.
- Ces types à la station n'avaient pas l'air très gentil, dit Butters en arrangeant les pétales rose claire de sa fleur en sucre.
- Ne pense pas à ces connards, dit Kyle. La plupart des gens ne sont pas comme eux.
- Je ne sais pas, Kyle. Butters regarda par la fenêtre, mais il n'y avait pas de traces de Stan ou de Kenny. Cartman marchant de long en large en parlant au téléphone avec un grand sourire. Mes parents disaient que je serai malheureux toute ma vie si je suis un déviant. Je me disais que du moment que je pouvais vivre avec Kenny tout irait bien, qu'on se protégerait, mais ça me faisait peur quand même.
- Je sais, dit Kyle. J'avais peur, moi aussi. Mais c'est trop injuste de se faire du mal en se mentant tout le temps, tu vois ? Devoir vivre dans la peur. Il avait presque envie de rire à cause de son hypocrisie, même s'il ne se mentant plus vraiment sur l'origine de ses sentiments depuis le collège. C'était plus un mensonge par omission, mais pour quelqu'un qui n'avait rien à gagner en étant honnête, il trouvait toujours que c'était la meilleure chose à faire.
- Je l'aime tellement, dit Butters l'air ailleurs. Il fixait la fenêtre, on aurait dit qu'il avait oublié Kyle.
- Il t'aime aussi, vieux, insista Kyle. On en parlait avec Stan, on ne l'a jamais vu comme ça.
- Quand ces gars l'ont cogné, dit Butters en serrant les poings sur la table à manger. J'aurais voulu qu'Eric les tue, tous.
- Je suis sûr que Kenny en avait envie lui aussi, dit Kyle. Mais au moins la police ne viendra pas nous faire chier. Et Kenny a raison, il se remettra vite sur pieds, il n'a que des égratignures. Et peut-être une côte cassée
- Mon père a voulu le taper quand il nous a surpris ensemble, murmura Butters. C'était horrible. Kenny a dû sauter par la fenêtre, et j'étais sûr qu'il s'était cassé une jambe, mais il allait bien le lendemain.
- Kenny est vraiment solide, dit Kyle, qui aurait aimé qu'il revienne avec eux. Et en fait, toi aussi, vieux, tu l'es. Vous allez vous en sortir ensemble.
- Oh, je sais, dit Butters. Il fit à Kyle un sourire timide. Et toi ? Ça va aller ?
- Moi ? Kyle pouffa de rire comme s'il ne voyait pas de quoi Butters voulait parler. Je vais très bien. Pourquoi ? Kenny s'inquiète pour moi ?
- Oui, un peu.
- Il t'a parlé de moi ? demanda Kyle, qui ne savait pas trop si ça aurait dû l'agacer.
- Bien sûr ! s'exclama Butters. De toi, et de Stan, et même parfois d'Eric – on parle de tout. Comme toi et Stan, j'imagine.
- Plus maintenant, dit Kyle, même si Butters était la dernière personne avec qui il voulait en parler, ou peut-être Cartman, presque à égalité. Tu as de la chance. C'est génial, de pouvoir parler de tout avec quelqu'un. Ça n'avait jamais vraiment été le cas avec Stan, qui ne s'embêtait pas à essayer de lui faire sortir les vers du nez pour savoir s'il avait déjà eu un coup de cœur sur quelqu'un ou autre chose. Kyle en avait été heureux, avant.
- Vous allez vous réconcilier, dit Butters sûr de lui en lui frottant le dos. Ce n'est qu'une petite dispute.
- Ce n'est pas une petite dispute, dit Kyle. Surtout qu'on ne va plus jamais se revoir.
- Mais non enfin ! Il y aura Thanksgiving déjà !
- Il ne sera plus du tout pareil. Jouer au foot pour l'équipe de la fac le changera. Kyle ne voulait pas dire tout ça à voix haute, mais Butters avec un pouvoir presque hypnotique. Ça devait être pour ça que Kenny s'était tourné vers lui quand il avait commencé à se sentir étouffé par Kyle et Stan.
- Eh bien, je vais te dire une chose qui ne changera jamais, déclara Butters comme s'il allait faire un discours politique. Stan t'aime beaucoup. Vous êtes des supers meilleurs copains, même si vous vous êtes disputés. C'est pas quelques matchs de foot qui changeront ça. Nom d'une pipe, Stan joue au football depuis des années !
- Ce sera complètement différent, Butters. Il passera à la télé. Il se fera interviewer par ESPN. Toutes les filles du monde le connaîtront.
- Et alors, qu'est-ce que ça peut faire si des filles le connaissent ?
- Il est super beau, ça crève les yeux ! s'exclama Kyle qui commençait à être énervé par le manque de jugeote de Butters. Elles voudront toutes coucher avec lui, il ne pourra pas résister, et il finira par devenir un gros con qui baise des filles toute la journée et qui n'a pas de temps à consacrer à ses amis !
- Ah ouais ? C'est ce qui va m'arriver ?
Kyle se retourna lentement, en ayant l'impression pour la deuxième fois de la journée qu'il ne pouvait pas être dans le monde réel mais dans un cauchemar, une espèce de boule à neige dans laquelle il serrait coincé et que quelqu'un s'amusait à secouer sauvagement à chaque fois qu'il essayait de sortir la tête de l'eau pour reprendre son souffle. Stan était là, devant la table, le visage si dur que Kyle le reconnu à peine. Tu sais qu'ils te pardonneront toujours. Cartman lui avait dit ça. Il avait eu tort, comme souvent.
- Stan, dit Kyle en essayant d'avoir l'air exaspéré, comme si Stan avait mal compris. Kyle espérait juste de tout son cœur qu'il n'avait pas entendu le moment où il avait dit qu'il était beau, il s'inquiéterait du reste plus tard.
- Je viens de passer dix minutes à écouter les conneries de Kenny comme quoi je devais être gentil avec toi. Je ne sais pas comment tu t'es démerdé pour l'avoir de ton coté, mais clairement il n'a aucune idée des trucs que tu m'as dit à l'hôpital.
- Qu'est-ce que je t'ai dit au juste ? demanda Kyle, furieux, en se sentant rougir de colère. La vérité ? Ça fait mal, pas vrai ? Comme quand t'as dit que tu restais ami avec moi juste parce que je te faisais pitié ?
- Mais de quoi tu parles putain ? répliqua Stan. Ils avaient un public à présent, les motards et quelques serveurs les regardaient.
- Tu as dit qu'à cause de moi vous vous disputiez avec Wendy ! dit Kyle en essayant de ne pas hausser la voix. Il doutait fortement que Cartman ait assez de balles pour les protéger encore contre une nouvelle ordre de gros beaufs offensés.
- J'ai jamais dit ça !
- Si, tu l'as dit, sale menteur ! Kyle se leva d'un bon en oubliant de se contrôler. Il était tellement en colère qu'il sentait sa rage le recouvrir comme une armure. « Oh, Kyle, tu me faisais trop pitié à m'attendre toute la nuit, tout seul, ce n'est pas ma faute si j'étais à chier comme petit copain, c'était à cause de toi. » C'est génial, Stan – je suis content d'avoir pu te servir d'excuse parce que t'étais pas foutu d'avoir les couilles de rompre avec elle une bonne fois pour toute.
- Heu, les copains, dit Butters en les regardant avec des yeux de chiot terrifié. Je crois qu'on est en train de se donner en spectacle. Peut-être qu'on devrait partir.
- Parfait, dit Stan. Il attrapa Kyle par le coude et le tira avec lui vers la porte. Mais on n'en a pas fini.
- Si, c'est fini ! dit Kyle en se dégageant pour que Stan le lâche. C'est fini, pigé ? Demain tu seras à ton entrainement de foot et moi je serai dans l'avion pour rentrer avec Cartman. C'est fini, Stan. C'est ce que tu voulais puisque t'as préféré choisir une saloperie de montagne de fric plutôt que moi.
- Arrête de t'afficher, t'es ridicule, dit Stan entre ses dents. Il poussa Kyle vers la porte, et Kyle voulait se battre avec lui tout de suite, mais ils n'avaient pas besoin d'attirer encore plus l'attention sur eux, alors il laissa Stan le tirer jusqu'au parking. Le soleil au zénith l'aveugla.
- Whoa, whoa, s'exclama Kenny quelque part derrière la lumière éblouissante. Kyle sentait son odeur de tabac. Je croyais qu'on voulait se calmer au niveau des embrouilles ?
- Reste en dehors de ça Kenny, merde ! cria Stan. Kyle ne l'avait jamais vu aussi sauvage et en colère, même pendant ses matchs de foot, et il eut honte de le trouver encore plus beau comme ça. Le soleil brillait si fort que Kyle se déconcentra et laissa Stan le pousser contre la portière de la voiture fermée.
- Tu es un hypocrite, dit Stan en le pointant du doigt.
- Excuse-moi ?
- Du sang, du sang, du sang ! dit joyeusement Cartman depuis l'entrée du restaurant, mais Stan l'ignora.
- T'as préféré partir dans ta fac de bourge plutôt que de rester avec moi, dit Stan. Tu aurais pu venir dans ma fac. Elle est très bien, Kyle ! Et je t'emmerde si tu crois que je vais devenir un connard égocentrique qui ne pense qu'à sauter des meufs et qui n'en aura plus rien à foutre de toi. Tu crois vraiment que je suis aussi con ? Que je suis influençable comme ça ?
- C'est vrai que tu n'étais pas du tout influençable quand ils t'ont acheté pour trente mille dollars, cracha Kyle en détestant chaque mot. Il regarda le visage de Stan se décomposer, passer de la colère à l'état de choc.
- Wow. Stan recula d'un pas. Tu me détestes vraiment.
- Non, dit Kyle, et il se parlait plus à lui-même qu'à Stan, comme s'il pouvait s'empêcher de dire ces paroles alors que c'était déjà trop tard. Stan, attends.
- Partons, dit Stan. Il ouvrit la portière arrière de la voiture. Je m'en fous de qui conduit, j'ai besoin d'une pause.
- Stan, attends, je ne voulais pas –
- Laisse-moi tranquille ! lança Stan quand Kyle essaya de le sortir de la voiture. Il sentait que les autres les regardaient, même Cartman était silencieux.
- Je ne veux pas te laisser, dit Kyle à voix basse pour que personne n'entende à par Stan. S'il te plait, Stan, écoute –
- Je t'ai déjà écouté. Tu crois que je suis un enfoiré qui ne pense qu'au fric et à se faire le plus de filles possible. C'est génial, Kyle. Après seize ans d'amitié, tu me connais vraiment bien. Félicitation.
- J'ai envoyé ma candidature à UCLA, Ok ! Kyle avait l'impression que quelqu'un d'autre venait de dire ça, qu'il ne s'appartenait plus. Stan leva enfin les yeux vers lui, les sourcils froncés.
- Quoi ?
- J'ai été pris. Kyle tremblait comme une feuille, tenait les deux côtés de la porte comme si c'était un train qu'il fallait retenir avant que Stan ne parte dedans. J'ai été pris, mais je n'ai pas pu avoir la bourse. Alors je ne pouvais pas y aller. Je voulais, mais je ne peux pas.
- Tes parents –
- Mon père ne s'en sort plus si bien avec tous ces problèmes économiques, dit Kyle. Il avait l'impression de parler à Stan pour la première fois depuis des mois, et dans un sens c'était vrai, parce que garder ça au fond de lui l'avait étouffé. Pour mes parents ça peut aller, mais ils ne pourront pas payer mes études tout seul, et je n'ai pas pu avoir de prêt. Je me suis endetté, vieux, tu te souviens ?
Stan le regarda les yeux écarquillés, la bouche entre-ouverte. Il avait l'air de se demander s'il devait le croire où pas. Kyle se sentait au bord de l'évanouissement, sa confession l'avait vidé de ses forces, il ne lui restait plus qu'une toute petite pièce de son armure pour le protéger avant que Stan sache tout, absolument tout.
- Tu t'es endetté, répéta Stan. Mais c'était – c'était pour de vrai ?
- Oui, c'était pour de vrai ! Et ça a crédité mes parents aussi, parce qu'ils avaient utilisé les cartes à mon nom pour sauver leurs culs. Personne ne nous accordera jamais de prêt, Stan, merde. Même pour l'école, même avec mes notes. J'avais besoin d'une bourse d'étude, et UCLA n'a pas voulu. C'est pour ça que je ne peux pas venir avec toi, espèce de sale connard à la con.
Stan ne dit rien, son visage montrait toute sa surprise, mais ça ne dura pas longtemps. Il colla son dos contre le dossier du siège, regarda devant lui, loin de Kyle.
- Ça craint, mais ça ne change rien au fait que tu me prennes pour un connard égocentrique.
- Quoi ?
- J'ai entendu ce que tu as dit, Kyle ! Pourquoi t'as eu envie de venir à la fac avec moi, de toute façon ? Je t'aurais lâché pour me faire lécher les bottes par mon fan-club imaginaire, hein ? Tu devrais être content de ne pas être coincé avec moi, vu que je ne pense qu'aux filles et à l'argent.
- Putain, j'étais en colère ! dit Kyle. Je ne le pensais pas du tout, je –
- Si vous n'avez pas l'intention de vous battre pour de vrai, alors on ferait bien de se mettre en route, les mecs, intervint Cartman en marchant jusqu'à la voiture pour mettre la main sur la poignée, coté chauffeur. Je ne vais pas passer ma vie à sauver tous les homos refoulés du Colorado.
- Stan, dit Kyle en ignorant Cartman. Stan, je suis désolé, je –
- Rentre dans la voiture, dit Stan sans le regarder. Personne ne veut entendre tes conneries. On en a eu assez ces cinq derniers jours.
- Ces quinze dernières années tu veux dire, ajouta Cartman en ouvrant la portière. Kenny ! Butters ! Bougez-vous le cul, on part.
Kyle s'assit sur le siège avant, Butters et Kenny à l'arrière avec Stan qui ne disait pas un mot, les yeux fixés sur le paysage à travers la fenêtre. Kyle imagina toutes les excuses possibles dans sa tête, puis les déchira en mille morceaux et les jeta au feu en décidant que Stan n'en méritait aucune. Tout ce qu'il faisait le rendait fou. Il voyait Kyle comme une sorte de cas social qu'il aidait pour faire la charité. Stan s'en foutait de savoir ce que Kyle pensait de lui, il ne voulait plus de lui dans ses pattes, dès aujourd'hui. L'aveu de Kyle sur sa tentative d'inscription à UCLA l'avait à peine perturbé, et c'était comme une mise en garde, parce que c'était ça son pire cauchemar : dire tout à Stan et n'avoir rien en retour. Peut-être qu'ils s'étaient réellement méprisés l'un l'autre depuis toutes ces années, ou au moins les dernières. L'idée donna envie à Kyle de vomir, il dut ravaler un haut-le-cœur.
- Où il faut que j'aille ? demanda Cartman en brisant le silence pesant.
- Continue vers l'ouest sur la 15, dit Stan. Tu tomberas juste sur Excelsior Mine Road.
- Sur quoi ? C'est dans la Terre du Milieu ou sur Tatooine ?
- Ça existe pour de vrai, dit Stan d'une voix irritée. Garde l'œil sur les panneaux.
Le silence recommença, et Kyle se surprit à espérer que Cartman mette au moins une de ses musiques pourries en fond sonore. Il voulait mettre quelque chose lui-même, mais toutes les chansons de sa playlist étaient liées à Stan d'une manière ou d'une autre, et il ne voulait en entendre aucune pour l'instant.
- Vous savez ce qui est chiant avec vous, les gars ? interrogea Cartman.
- Quoi, Eric ? dit Butters quand personne ne se donna la peine de répondre.
- Vous avez tous vos règles en même temps.
Personne ne ria, même Butters. Kenny s'était mis à taper un truc son téléphone et le montra à Butters, qui fit un bruit de gorge pour dire qu'il était d'accord. Kyle savait qu'ils parlaient de lui et Stan, et il était juste soulagé de ne pas devoir se taper ce genre de commentaire à voix haute. La colère de Stan était palpable, il ne réagit pas quand son téléphone sonna sur la musique de « Rockin'in the Free World », celle qu'il avait choisie pour Wendy. Il laissa sonner dans le vide jusqu'à ce que ça tombe sur le répondeur. Kyle ne pouvait pas l'entendre, mais il le connaissait par cœur, et savait qu'à chaque fois que Wendy laissait un message dessus elle devait fulminer que Stan l'ignore pour passer du temps avec Kyle à la place, ce qui était la même chose pour Kyle mais à l'envers, quand Stan ne répondait pas à un de ses coups de fil. Salut, c'est Stan, je ne suis pas disponible maintenant, mais laissez un message et je vous rappellerai. Kyle s'imagina passer des semaines, des mois, des années à entendre cette boite vocale et jamais rien de plus. Il devrait s'y habituer.
Ils arrivèrent à destination en moins d'une heure, montèrent le campement près de Shadow Mountain. Kyle n'essaya même pas de faire semblant d'avoir une quelconque utilité et s'assit sur le capot de la voiture en regardant l'horizon désertique, désenchanté. Que quiconque puisse avoir envie de passer une nuit ici le dépassait. Ce n'était que des rochers gris et des arbustes secs. Le soleil tapait au-dessus de leur tête. Stan se mit à prendre des photos de la montagne dès qu'il eut finit d'installer la tente, sans parler à personne. Cartman était assis sur la glacière presque vide à présent, en mangeant un sac de Cheesy Poofs. Kenny et Butters se promenaient pas loin pour chercher des plantes sauvages entre deux cailloux. Ils se tenaient la main sans peur, il n'y avait personne à des kilomètres à la ronde pour les juger. Kyle aussi devra vivre en ayant toujours ça bien en tête, et ça n'en vaudra même pas la peine, parce qu'il se fera détesté par une partie de la société pour quelqu'un qui n'était même pas Stan.
Kenny et Butters retournèrent près d'eux en allant directement voir Kyle, s'asseyant à sa droite et sa gauche sur le capot. Butters se pencha pour lui faire un câlin, et Kyle se força à l'accepter pour ne pas être méchant, en lui frottant gentiment la main.
- Tu vas bien ? demanda Butters avec beaucoup de douceur, sa tête sur l'épaule de Kyle.
- Non, dit Kyle. Pas vraiment.
- Je n'arrive pas à croire que tu ne m'as pas parlé de ce merdier qui t'empêche de faire un emprunt, dit Kenny en lui tapant la jambe. Il avait sorti sa flasque, et la simple odeur de l'alcool lui retourna le ventre. Tu as vraiment été pris à UCLA ?
- Oui. Mais je m'en fous, tant mieux. Même si j'avais pu y aller on aurait fini par se disputer quand même, et j'aurai été coincé à la fac avec tous ces gens qui l'adorent. Ça aurait été comme au lycée, sauf qu'on n'est plus amis. Tu avais raison pour ce que tu as dit à l'hôpital. J'ai besoin de m'éloigner de lui.
- Quoi que tu lui ais dit à Vegas, ça l'a vraiment touché, dit Kenny. Ça m'a surpris. D'habitude il oublie vite. Ce n'est pas un rancunier.
- Ouais et bien. Apparemment il a droit de me dire mes quatre vérités mais je ne peux rien lui dire, moi ? Je suis censé me sentir mieux parce qu'il n'a pas choisi de partir à l'autre bout du pays juste pour de l'argent, mais pour beaucoup d'argent ? C'est des conneries. Qu'il aille se faire foutre.
Kenny posa son bras autour de Kyle et Butters, mit son menton sur l'épaule libre de Kyle. Il avait l'air déjà un peu ivre, mais Kyle trouvait qu'il l'avait bien mérité après s'est fait tabassé comme ça. La peau autour de son œil était violet foncé à présent, on aurait dit une tache d'huile.
- Je veux rectifier ce que j'ai dit tout à l'heure, dit Kenny. Je pense toujours que vous devez prendre un peu d'air, mais pas trop longtemps. Pas comme ça, avec toutes ces disputes et tout. Pas pour quatre ans. Ça te ferait trop de mal.
- Alors qu'est-ce que je doit faire, Kenny ? J'ai pas eu le choix. Lui il l'a eu, et il a choisi trente mille dollars. Ça donne une idée sur ce que je vaux.
Derrière eux, « Rockin' in the Free World » n'arrêtait pas de sonner depuis la poche de Stan qui installait le bois pour le feu de camp. Il poussa un juron et se releva en décrochant son téléphone.
- Salut, dit Stan sèchement. Ça va ? Il y eu une pause. Oui, bah, je conduisais, Ok ? C'est toi qui a dit – quoi ? Ouais, ouais ça a vraiment eu lieu. Ça m'étonnerait qu'ils aient notre numéro d'immatriculation, Wendy. Comment t'es au courant ?
Kyle ne voulait pas entendre. Il se dégagea des bras de Kenny et Butters et marcha jusqu'à la glacière. Il voulait prendre une canette et s'éloigner vers le pied de la montagne, loin du campement. Ça lui fera du bien d'être seul un moment.
- Pourquoi il t'appelle toi, bordel de merde ? dit Stan au téléphone.
- Bouge, dit Kyle à Cartman. Je veux prendre un truc dans la glacière.
Cartman ne l'écoutait pas, mais il n'avait pas l'air détendu. Il regardait Stan, immobile, la main dans son sac de Cheesy Poof.
- De quoi tu parles ? demanda Stan, la voix de plus en plus forte. Non, je ne suis pas seul. Pourquoi ?
- J'ai dit bouge, gros lard ! Kyle voulait absolument se barrer avant de se mettre à analyser la conversation de Stan et Wendy. Il l'avait fait tellement de fois par le passé, son cœur bondissait de joie en secret quand ils s'engueulaient et que Stan raccrochait sur un C'est ça, parfait, je crois qu'on devrait faire une pause pour réfléchir. Toute la vie, ça me semble bien !
- Cartman ! aboya Kyle. Il sursauta et regarda Kyle avec surprise, lâchant enfin Stan des yeux. Bouge !
- Quoi ? cria Stan, qui s'était éloigné du campement mais parlait tellement fort qu'on aurait dit qu'il était juste à côté. Il avait une main dans les cheveux, comme s'il voulait se les arracher. Putain tu – tu te fous de ma gueule ?
- Oh, génial, dit Kenny en sautant du capot avec Butters. Il but une grande gorgée de whisky. Encore un drame.
- Merde, lança Cartman en se levant d'un bon. Il balança son sac de Cheesy Poof par terre, sortit son flingue de sa poche et l'ouvrit. Il ne restait que deux balles.
- Qu'est-ce que tu fous putain ? s'exclama Kyle. Vire ce truc de là !
- Vous me devez une faveur, dit Cartman en enlevant les balles et en les mettant dans la poche arrière de son baggy. Ne dites pas à Stan qu'il est déchargé.
- Quoi ? dit Kyle. Pourquoi ?
- Répète-moi ça, dit Stan dos à eux, le téléphone collé à son oreille. Répète-le, bordel. Je veux que tu le répètes. Parce que c'est du délire putain de merde, et je ne te crois pas, t'as compris putain ?
- Qu'est ce qui se passe doux Jésus ? Stan n'a vraiment pas l'air content, demanda Butters.
- Les vrais problèmes vont commencer, dit Cartman en mettant son pistolet déchargé entre sa ceinture et son pantalon.
- Pourquoi ? dit Kenny en riant, qui avait définitivement un coup dans le nez. T'as couché avec Wendy ou quoi ?
Cartman regarda Kenny avec une tête, et Kyle eu envie d'éclater de rire, parce que l'idée de Kenny était aussi probable que si Cartman était devenu tout à coup danseur de ballet.
- Mais pourquoi tu pleures bordel de merde ? dit Stan. Ah ouais ? Ouais, c'est génial. Non, c'est magnifique. J'apprécie vraiment ton honnêteté. Et merci de me faire passer pour le plus gros con de l'univers pendant que tu chiales comme une victime. Il raccrocha, sembla sur le point de jeter son téléphone par terre, puis de le balancer à l'autre bout du désert. Il se retourna vers le campement, furieux, mais ça ne le rendait plus tout sexy, plutôt effrayant au contraire. Cartman fit un bon en arrière quand Stan marcha droit vers lui.
- Stan – commença Cartman en levant les deux mains. Ne rendons pas les choses plus compliquées que –
- Pourquoi t'es venu avec nous ? demanda Stan en fonçant vers lui. Cartman voulu attraper son flingue, mais Stan sauta sur lui avant qu'il n'en ait le temps, l'attrapa par T-shirt et le balança par terre. Cartman trébucha sur la glacière et tomba sur le cul. Pourquoi tu n'es pas resté à South Park alors que t'aurais pu passer la semaine à la baiser ?
- Attendez, attendez, dit Kenny les yeux écarquillés. C'est quoi ce bordel ?
- Baiser qui ? demanda Butters en frottant ses poings l'un contre l'autre.
- Reconnais qu'on a toujours eu une connexion elle et moi ! cria Cartman à Stan, toujours au sol.
- Tu vas avoir une connexion avec mon pied dans tes couilles, espèce de sale merde –
- Pas touche à mes couilles ! dit Cartman en essayant de prendre son flingue maladroitement. Stan lui arracha des mains et eut un rire moqueur.
- Tu veux me tirer dessus en plus ? J'ai voulu être sympa avec toi, putain de gros con ! Et elle – elle a – allez crever, tous les deux !
- Mais qu'est-ce qui se passe putain ? dit Kyle, tellement épuisé par cette crise de plus qu'il ne voulait presque pas savoir.
- J'ai donné à Wendy une nuit de plaisir comme elle n'en avait jamais connue le soir de la fête de Clyde, et je ne regrette rien ! dit Cartman tellement fort que sa voix partie en écho dans la vallée. Désolé Stan, mais tu ne peux rien face au destin.
- C'est parce qu'elle avait pitié de toi et qu'elle avait bu, connard ! cria Stan.
- Ouais bien sûr, comme si une fille pouvait jouir comme ça juste parce qu'elle a bu !
Stan se jeta sur Cartman, mais il n'arriva qu'à lui donner un seul coup de poing avant que Cartman le retourne en utilisant sa carrure d'athlète à son avantage. Il coinça Stan sur le sol facilement, en le tenant par bras.
- Faites attention les copains ! dit timidement Butters qui avant les mains sur la bouche à présent. On a eu assez de blessures aujourd'hui !
- Devine pourquoi elle a fini avec moi, tête de con ! cracha Cartman au visage de Stan qui se débattait comme un diable pour se dégager.
- Parce que tu chialais ! dit Stan. Elle me l'a dit gros merdeux ! Tu chialais à cause de ce qu'elle avait dit au discours, et elle a eu pitié de toi !
- Pssh, c'était juste une ruse ! dit Cartman dont la nuque devenait toute rouge. Elle était toute seule, à ma merci, parce que tu étais encore en train de la tromper pour ton amant à poil de carotte. Une fille comme elle mérite mieux qu'une merde comme toi, Stan ! Elle en a marre d'être la troisième roue !
- Ferme ta gueule Cartman, bon Dieu ! dit Kyle en essayant de le pousser pour libérer Stan qui était tellement en colère qu'on ne comprenait plus rien à ce qu'il disait et n'avait aucune chance de se dégager des gros bras de Cartman tout seul.
- Non, il faut qu'il entende la vérité une bonne fois pour toute ! dit Cartman sans lui prêter attention. Wendy a décidé de sortir avec ce putain d'écolo de mes couilles parce que c'était le seul vrai challenge à sa hauteur à l'école. Tu sais pourquoi ? Parce que à part vous les pédés, il était le seul qui ne voulait pas d'elle !
- Cartman, laisse le tranquille, dit Kenny qui sembla enfin se rendre compte du sérieux de la situation. Ils arrivèrent avec Butters à avoir assez de force pour éloigner Cartman de Stan, dont le visage passait lentement de la fureur à la dévastation. Stan repoussa Kenny quand il voulut l'aider à se relever, et partit vers la montagne à grandes jambes puis en courant quand il retrouva son souffle.
- Putain de merde, dit Kenny. Il jeta un regard noir à Cartman, qui avait l'air furieux lui aussi, en se touchant la joue là où Stan avait réussi à le cogner. Pourquoi t'as eu besoin de lui dire toutes ces conneries ? T'as couché avec sa copine, merde. Pas besoin d'en rajouter en plus comme un gros con.
- J'en ai assez de cette tache ! dit Cartman. C'est un sale égoïste et Wendy mérite mieux !
- Oh, mon Dieu. Les Doubles Oreo Géants, dit Kyle en se prenant la tête dans les mains. Il se sentait malade en pensant à Stan, à quel point il devait être humilié.
- Ouais, t'as compris, dit Cartman en époussetant le sable de son haut. On les adore tous les deux. Nous sommes des âmes sœurs, comme on dit.
- Oh, non, c'est trop triste, dit Butters. Wendy va à Berkeley et toi à Yale, Eric. L'ouest et l'est, vous serez complètement à l'opposé ! Comme pour Stan et Kyle ! Il se mordit le doigt, les yeux humides. Kyle leva les yeux au ciel.
- En fait, dit Cartman. J'ai été aussi pris à Berkeley. J'avais demandé à ma mère de m'inscrire là-bas, au cas ou j'arrive à séduire Wendy pendant l'été avec Stan en train de jouer les footballeurs dans son équipe de grandes folles. J'ai réussi, on dirait. Oh putain, je vais devoir me taper cette saloperie de San Francisco. Heureusement qu'elle en vaut la peine. C'est un bichon frisé après tout.
- Un quoi ? demanda Butters l'air horrifié.
- C'est – une histoire de chien, trop long à expliquer, expliqua Kenny en se pinçant l'arête du nez, au bout du rouleau. Ok, hum – Kyle ? Où tu vas ?
- A ton avis ? répliqua Kyle en attrapant la gourde. Je vais le chercher.
Kyle suivit les traces de pas de Stan dans le sable, en longeant les ronces et les cactus. Il se rappela les choses peu sympathiques qu'on pouvait trouver dans le désert dont on l'avait mis en garde en s'éloignant du camp. Les meutes de coyotes, les serpents venimeux qui vous tuent en une seule morsure, les serial killers. Il entendit Stan avant de le voir, ses sanglots lui arrachèrent le cœur, ses yeux s'humidifièrent en courant vers lui. Stan était assis sur un rocher à l'ombre d'un arbre mort, penché en avant, le visage caché entre les bras. Kyle ne dit rien, soulagé de le voir. Il fut heureux d'être trop mince pour une fois, car le rocher sera assez grand pour eux deux. Il s'assit à côté de lui et le prit dans ses bras, le plus fort qu'il pouvait sans risquer de l'étouffer. Stan ne leva pas la tête, et ne sembla pas surpris que Kyle soit là. Ce qu'il se passait entre eux, c'était à la fois le pire et le meilleur. Ils n'avaient pas besoin de mots. Kyle posa son front contre la nuque de Stan, en imaginant, en espérant, qu'il puisse absorber sa peine.
- Je suis tellement pitoyable, dit Stan le visage toujours caché et la voix étouffée par les larmes. Ma copine me large pour Cartman, mon meilleur ami me déteste –
- Je ne te déteste pas, dit Kyle en secouant lentement la tête, le visage dans le cou de Stan. Je t'aime, vieux. Je t'aime tellement. Ça faisait du bien de le dire à voix haute, même s'il savait que ses mots se perdraient dans le vent.
- Je sais que je vais être une merde à la fac, dans l'équipe, dit Stan la voix tremblante. Et Cartman pourra tout voir à la télé et il se foutra de ma gueule pendant que Wendy lui suce la queue.
- Mais non, vieux. je suis sûr qu'elle regrette. Elle était bourrée, non ?
- Ouais, mais – elle – elle a juste dit ça pour que je me sente mieux. Putain, ça fait chier, merde. Tu crois vraiment que Cartman l'a fait jouir ?
- Ne pense pas à ça, dit Kyle, blessé que ça importe tellement à Stan de le savoir. Tu sais qu'il ment tout le temps. Tu m'as toujours dit de pas l'écouter. Il fait ça tout le temps, vieux. Il aime faire du mal. Wendy a surement honte de ce qu'il s'est passé. Vous arriverez à dépasser ça –
- Non, pas question, interrompit Stan. Il se redressa. Il était épouvantable, les cheveux en bataille, et Kyle ne se rappelait pas de la dernière fois qu'il l'avait vu pleurer comme ça, sauf lors de sa crise de panique à Vegas. On ne se remettra pas ensemble. Je ne veux même pas être avec elle, Cartman a raison.
Kyle ne savait pas ce qui était le plus choquant dans cette phrase, que Stan dise ne pas vouloir de Wendy ou l'idée que Cartman puisse avoir eu raison sur quelque chose. Il posa sa tête sur ses genoux, en secouant la tête.
- Alors pourquoi, hum, dit-il, hésitant. Pourquoi ça te touche tellement ? Si toi et Wendy n'êtes pas faits –
- Parce qu'ils se sont foutus de ma gueule ! dit Stan en attrapant Kyle par le bras. Ils ont conspiré comme des connards pour que je demande à Cartman de venir, pour que j'ai l'air encore plus minable.
- Vieux, non. Wendy t'avais demandé d'inviter Cartman avant, heu. Avant la fête de Clyde, non ?
- Ouais, mais –
- Peut-être qu'elle avait vraiment de la peine pour lui ? J'ai été en colère contre toi avant parce que j'ai cru que tu faisais juste le chevalier servant en le prenant quand elle te l'a demandé, mais peut-être que t'as cru qu'elle pensait vraiment que Cartman voulait partir avec nous, et c'est pour ça que tu l'as pris. Ce n'était pas du tout pour se foutre de toi, vieux. Ça ne fait pas de toi un minable. Tu es quelqu'un de bien, qui veut rendre ses amis heureux et - Kyle avait vraiment des larmes dans les yeux à présent, il se battait pour qu'elles ne coulent pas. Et je te l'ai reproché parce que je suis un sale con bon à rien sans aucune confiance en moi.
- Kyle, dit Stan. Il prit Kyle contre lui, et Kyle appuya ses yeux contre l'épaule de Stan, sur son T-shirt, pour les essuyer. Il soupira quand Stan lui caressa les cheveux, en espérant que Stan l'entende, ça et tous ces autres secrets qu'il n'avait pas encore compris. Pourquoi tu ne m'as pas dit ? demanda Stan. Pour UCLA ?
- Parce que j'avais honte, Ok ? Je – je voulais y aller parce que tu y vas. Et je n'ai pas pu avoir l'argent, et – Je me sentais comme une merde, vieux. Je veux rester avec toi.
- Mais non, dit Stan à mi-voix. Ne t'inquiète pas pour ça. Penn State est une bien meilleure école. Tu dois aller dans une bonne école comme ça, t'es super intelligent. Je suis un vrai enfoiré de vouloir que tu me suives pour que j'aille faire mes conneries de football, merde, en plus je vais surement être à chier de toute façon.
- Non, dis pas ça !
- Ça me fout vraiment la trouille, dit Stan en desserrant son étreinte pour reculer un peu et s'asseoir droit, en reniflant. Kyle se dépêcha de se frotter les yeux, puis le nez.
- Pourquoi ? demanda Kyle. T'es tellement bon qu'on t'a donné trente mille dollars alors que c'est illégal. Et j'ai vraiment été con de faire comme si tu n'aurais pas du accepter. Je pourrais embrasser le cul de Cartman encore une fois pour même pas la moitié, ajouta-t-il en faisant rire Stan.
- C'est tout ce fric qui me stresse, dit Stan. Ils l'ont donné parce qu'ils croient en moi. Mais c'est tellement de pression, ça me rend dingue. Et tu ne seras pas là.
- Moi ?
- Je te l'ai dit, répondit Stan en lui donnant un coup d'épaule, gentiment. J'ai besoin de toi là-bas. Au lycée, ça m'aidait. Tu es le seul qui croit en moi aussi fort. Même mon père a des doutes. Mais toi t'as toujours cru que j'étais le meilleur. Surtout parce que tu comprends rien au foot, mais quand même. Ça m'aidait.
- Je te regarderai à la télé, dit Kyle, et ces mots lui firent mal, parce que ce n'était pas assez, il en voulait beaucoup plus, mais il devait faire comme si ça suffisait, pour le bien de Stan. Stan renifla encore une fois et baissa les yeux, regarda ses mains.
- Je veux toujours tuer Cartman, dit-il.
- Tu m'étonnes. Bienvenue au club.
- T'arrives à les imaginer, Wendy et lui ? En couple ? demanda Stan en faisait une grimace à l'idée.
- J'en sais rien. C'est tous les deux des, hum. Fortes têtes ?
- Ouais, sans doute. Ça me dégoûte, dit Stan. Il grogna et passa ses mains dans ses cheveux. Ils se dressèrent en faisant des drôles de pics sur sa tête.
- Rien que l'idée que Cartman puisse avoir une vie sexuelle me donne la gerbe, dit Kyle. Ça devrait être interdit. Stan éclata de rire, un peu tristement.
Ils restèrent silencieux un instant pour regarder les couleurs se mélanger dans le ciel et le soleil se coucher derrière la montagne. La vie se réveilla à mesure que le danger du jour disparaissait, les lézards rampaient curieusement et les oiseaux piaffaient en traversant le ciel pour disparaître dans l'ombre.
- C'est beau ici, tu ne trouves pas ? dit Stan. Kyle ria et posa la tête sur l'épaule de Stan, fatigué. Il ne voulait pas retourner au campement. Tout ça, tout ce qu'il voyait et sentait, sera fini demain.
- Oui, dit Kyle. Vraiment beau.
Ce n'était pas la première fois qu'ils regardaient le soleil se coucher ensemble, et Kyle savait que la plus part des meilleurs amis ne pouvaient pas en dire autant, mais il s'était enfin rendu compte que personne au monde n'était comme eux. Le bras de Stan était enroulé autour du dos de Kyle pour le tenir, et Kyle aurait pu rester ici toute sa vie à écouter Stan respirer, mais la nuit tombait vite.
- On devrait partir avant qu'il fasse noir, dit Kyle en relevant sa tête doucement. Stan poussa un grognement de protestation.
- Je ne peux pas, dit-il. J'ai été ridicule tout à l'heure, j'aurai honte en les voyant.
- Vieux, tu parles de Kenny, Butters et Cartman là. Ça me prendrait la nuit pour te faire toutes les fois où ils se sont tapés l'affiche devant tout le monde.
Stan lui fit un grand sourire amusé, et Kyle avait l'impression qu'il le regardait avec une certaine distance, pour s'il était dans le futur et qu'il regardait une vielle photo de Kyle.
- Tu me fais toujours me sentir mieux, dit Stan. Quand je suis parti, j'avais peur que tu ne viennes pas me chercher.
- Je suis désolé pour ce que j'ai dit au fast-food, dit Kyle. C'était n'importe quoi, je n'en pensais pas un mot. J'avais peur.
- Peur ?
- Ouais, de te perdre, marmonna Kyle. Il baissa les yeux pour fixer ses mains. Stan se pencha pour en prendre une. Kyle ne voulait surtout pas le regarder, il savait qu'il l'embrasserait s'il le faisait, et Stan ne voulait pas ça. Il voulait faire jouir des filles et marquer des buts, et il voulait que Kyle aille dans une bonne école, à Penn State.
- Je sais, dit Stan. J'avais peur, moi aussi. Je déteste le changement. Ça m'a paniqué toute l'année, je te jure. Je devrais être super excité de partir en Californie, et d'aller faire du foot, de devenir un adulte et toutes ces conneries. J'aimerais tellement retourner au début du lycée en seconde, et tout recommencer. Ça fait pitié, j'imagine.
- Ça ne fait pas pitié du tout, dit Kyle qui avait les yeux baissé. Il faisait presque nuit à présent, ils feraient mieux de partir vite s'ils ne voulaient pas se perdre. Mais tu ne changerais vraiment rien ? Si tu pouvais ? Même avec Wendy et tout ?
- Si, c'est clair, je romprais avec elle avant la fête de Clyde, dit Stan d'un ton sarcastique. Mais non, je ne changerais rien, vieux. C'était bien quand même. Je ne suis même pas si fâché que ça contre elle. J'étais à chier comme petit copain, t'avais raison, et ce n'était pas de sa faute, encore moins de la tienne. A chaque fois que je la plantais pour passer du temps avec toi, c'est parce que j'en avais envie. C'est pas parce que je me sentais obligé ou je sais pas quelles conneries, Kyle –
- Vieux, je sais –
- Non, je crois pas. La vérité, c'est que je ne suis une merde avec les filles. Même avec Wendy. Surtout avec Wendy. Tous ces trucs que t'as dit, que j'allais avoir pleins de filles à mes pieds à la fac – ça me fout la trouille putain, ce serait horrible. Je serai un vrai boulet. Je ne suis même foutu de – laisse tomber. Il s'arrêta là en se forçant à rire.
- Quoi ? demanda Kyle immédiatement. Dis-moi.
- Non, oublie ça. Je me suis assez humilié pour aujourd'hui. Putain, tu te rappelles de Cartman avec son flingue ? Tu crois qu'il allait vraiment me tirer dessus ?
- Il l'avait déchargé, dit Kyle qui aurait voulu revenir sur ce truc que Stan n'était pas capable de faire avec les filles. Il lâcha la main de Stan et se releva. Allez, on y retourne.
- Wendy me demandait si Cartman avait vraiment tiré sur ces malades, dit Stan en se levant et en sortant son appareil photo de sa poche. J'imagine qu'il l'a appelé pour se venter. Viens, on va faire une photo.
- Il n'y a pas assez de lumière, dit Kyle. Stan haussa les épaules.
- Je dois être dégueulasse de toute façon, dit-il.
- T'as les yeux tout rouges. Et moi ?
- Un petit peu. Mais je veux garder un souvenir quand même. Il se tourna et photographia le rocher sur lequel ils s'étaient assis. C'est bon, dit-il en rangeant son appareil. Quand on aura cinquante ans on devra revenir ici pour retrouver ce rocher.
- Tu crois qu'on arrivera encore à tenir dessus ? plaisanta Kyle.
- Tu n'auras qu'à t'asseoir sur mes genoux si t'es trop gros, dit Stan, et Kyle renifla, faussement vexé. Puisqu'ils en étaient aux confessions, il aurait voulu avoir le courage de dire à voix haute toutes les questions qu'il se posait, Pourquoi tu me touches toujours comme ça ? Tu m'as embrassé dans le cou hier, ou bien j'en ai rêvé ? Tu voudras toujours me prendre sur tes genoux quand on aura cinquante ans ? Il ne dit rien du tout, se contenta d'écouter Stan parler de Wendy en disant pourquoi Cartman finira par la rendre folle furieuse.
Il faisait nuit noire quand ils arrivèrent au camp. Kenny avait réussi à allumer un feu et Butters le regardait en buvant du whisky dans sa flasque. Il sauta de joie en voyant Stan et Kyle.
- Ils sont là, Kenny ! dit Butters en avalant ses mots. Je t'avais dit qu'ils allaient bien.
- Ça va mieux vous deux ? demanda Kenny en se levant.
- On va toujours bien, dit Stan. Où est Cartman ?
- Dans la tente, répondit Butters en la montrant avec flasque. Stan le regarda, surpris.
- Butters, t'es bourré ?
- Aucune idée, dit Butters d'une voix préoccupée comme s'il se posait sérieusement la question. Kenny, je suis bourré ?
- Oui, répondit Kenny en l'embrassant sur le front et en lui prenant la flasque des mains. Et maintenant que Terrance et Philippe sont de retour, je crois que je vais y avoir droit moi aussi.
- Tu te rappelles quand on se battait pour savoir qui ferait Philippe ? demanda Stan à Kyle avec un sourire radieux.
- Oui. On voulait être blond tous les deux. Comme Kenny.
- Et moi ! intervint Butters en montrant ses cheveux.
- Et Butters, ajouta Kyle. Stan éclata de rire.
- Regardez-vous, contents comme tout, dit Kenny et les regardant avec un air malicieux. Vous n'avez rien à nous dire ?
- Si, dit Stan. On s'est fiancé.
- Oh, félicitation ! cria Butters.
Kyle fit de son mieux pour que son rire sonne franc, mais Kenny y décela sans aucun doute la tristesse qu'il voulait cacher. Il lui proposa un peu de whisky mais Kyle refusa et ouvrit la glacière à la place. Il ne restait plus grand-chose : un peu de pain rassis, du bœuf séché, la moitié d'un sac de tortilla. Kyle attrapa le paquet de chips et en mangea quelques une en marchant vers la tente.
- Où tu vas ? demanda Stan.
- Emmerder Cartman, dit Kyle. Il y avait quelques trucs dont il voulait lui parler, même s'il savait bien que ses réponses ne seraient pas forcément fiables. Il prit son temps pour ouvrir la tente afin de ne pas surprendre Cartman en train de se branler en pensant à Wendy. Il se passait bien de ce genre de vision d'horreur.
Cartman n'était pas en train de se branler, il se reposait allongé sur le dos, les genoux pliés, en tenant à peine dans la tente trop petite. Il regarda Kyle d'un air mauvais.
- Regarde ce que cet empaffé m'a fait au visage, dit Cartman en montrant le gros bleu qu'il avait à la joue.
- Tu l'as cherché aussi, dit Kyle. Il rentra dans la tente à genoux et rezippa entièrement derrière lui. Cartman se releva pour s'asseoir, méfiant.
- Qu'est-ce que tu veux, juif ? Si tu crois que je vais échanger mes Cheesy Poofs contre ce vieux sac de tortilla qui pue, alors tu perds ton temps.
- Je ne viens pas faire de troc. Kyle s'assit en tailleur en posant le sac de chips sur ses genoux. Il en mangea une en étudiant Cartman, pesant le pour et le contre. Il n'était pas sûr que se soit une bonne idée, mais demain ce sera leur dernier jour de vacances, et il avait peu à perdre. Je peux te demander un truc ?
- Quoi ?
- Stan désespère de retourner avec Wendy, bien sûr, et j'ai essayé de lui dire qu'il était mieux sans elle, mais il ne veut pas m'écouter. Est-ce qu'elle a dit quelque chose sur lui, quand vous avez discuté à la fête ? Je veux dire, j'imagine que vous avez un peu parlez avant, heu, de passer à la suite ?
- Ouais, on a parlé, dit Cartman. Elle a dit qu'elle en avait ras le cul de Stan. Je ne vois pas pourquoi ils ne se sont accrochés dans cette pauvre parodie de relation genre sitcom de mes couilles. J'ai cru, après son quatrième orgasme -
- Arg, Cartman !
- ... qu'elle deviendrait ma petite amie, forcément. Mais le lendemain, je me suis réveillé seul, nu, avec ce con de Clyde qui me gueulait de dégager de son lit. Elle était partie pendant mon sommeil, et quand je l'ai rappelé, elle a dit qu'elle était toujours avec Stan et que c'était compliqué. J'étais genre, « Hé, pétasse, comment ça c'est compliqué ? Je t'ai fait mouillé ta culotte en mode Monde de Nemo et t'as joui comme jamais alors que Stan t'as juste sauté six fois depuis le début de l'année.
- Putain pas les détails pitié – attends, six fois ? Depuis janvier ? Kyle compta les mois sur ses doigts. Elle a vraiment dit ça ?
- Ouais, la nuit avant, quand elle avait encore assez de lucidité pour se souvenir que Stan était un pauvre castra impuissant de mes deux. Juste après son premier orgasme, elle a dit qu'elle n'avait jamais eu ça avec Stan. Et j'ai fait, mais quelle merde ce gars, et elle était genre, ce n'est pas comme s'il n'avait pas essayé. Cartman avait l'air incroyablement fier de lui, son sourire grandissait à mesure qu'il parlait. Elle était tellement gênée, apparemment ça lui faisait de la peine de ne pas y arriver le pauvre chou, alors j'ai dit, t'inquiète pétasse, c'était que le début, je me suis même pas échauffé là –
- Ok, interrompu Kyle en levant la main. J'ai pas besoin de tout savoir, juste. Tu ne crois pas qu'elle va vouloir retourner avec lui, si ?
- Kyle, je sais qu'on est tous en mode " faisons semblant de ne rien savoir ", mais t'es archi-super-méga-giga gay, nan ? dit Cartman. Kyle le regarda les yeux écarquillés en rougissant.
- Non !
- Ok, c'est ça, bref, lança Cartman en roulant les yeux. Alors disons que dans l'hypothèse où tu aimerais astiquer des poireaux, et dans l'hypothèse où le poireau en question serait la bite de Stan, voudrais-tu retourner avec lui alors qu'il t'a seulement foutu son poireau dans le cul six fois en cinq mois ? J'en doute beaucoup.
- Peut-être qu'ils avaient rompu à un moment ou quelque chose, dit Kyle en se repassant la deuxième moitié de son année de terminale dans la tête. S'il se souvenait bien, Stan et Wendy n'avait rompu qu'une seule fois depuis janvier, après la fête de Bebe pour le Nouvel An, quand Stan avait quitté la soirée pour lancer des feux d'artifice dans le jardin avec Kyle et Kenny pendant le compte à rebours au lieu de l'avoir passé à embrasser Wendy. Ils s'étaient remis ensemble pour la Saint Valentin.
- Redescends sur Terre, crane de moule, dit Cartman. Stan n'a jamais eu envie de coucher avec Wendy. Elle a dit qu'il avait dû recommencer trois fois avant d'arriver à bander assez longtemps pour la dépuceler ! Quel gâchis putain ! Elle croit qu'il a une espèce de problème chronique à cause du stress quand ils doivent baiser, mais c'est que des conneries. Si tu te mettais à agiter ton cul de rouquin devant lui, il te foutrait sa bite direct, lança Cartman, tellement énervé qu'il en tremblait. Son problème chronique c'est à cause des chattes, il a toujours été une chochotte, jusque dans son froc.
- Tu dis de la merde, dit Kyle en se relevant. Cette conversation était partie en couilles encore plus rapidement qu'il aurait cru. Si Stan était gay, alors il serait gay. Ce n'est pas un homophobe, ni un lâche, dit-il d'une voix ferme, parce qu'il se l'était déjà répété dans sa tête un million de fois, et il n'arrivait pas à croire qu'il était en train d'en parler avec Cartman, mais il était vraiment désespéré.
- Premièrement, c'est le plus gros lâche que j'ai jamais vu de ma vie, et deuxièmement, je te signale qu'il va partir devenir joueur de football pro dans une vrai équipe, ducon. Tu crois que ça sera le pied pour lui d'être le seul gay de l'équipe quand tout le monde le saura et qu'ils le coinceront dans les vestiaires? C'est peut-être ton fantasme mais je doute que ça plaise à Stan.
- Ouais, bon. En tout cas, ne dis jamais à Stan qu'on a parlé de ça.
- Et qu'est-ce que tu me proposes pour que je garde mon silence ? demanda Cartman avec un sourire sadique. Kyle poussa un grognement.
- Cinquante.
- Réglable d'avance, dit Cartman en levant sa main pleine de miettes de Cheesy Poof paume vers le ciel. Kyle chercha son portefeuille et donna à Cartman deux billet de vingt et un de dix, plus trois dollars en se rappelant que le pourboire n'était jamais compris dans l'addition.
- Un plaisir de faire des affaires avec toi, dit Cartman en croquant dans un Cheesy Poof. Kyle ne demanda pas son reste et sortit de la tente, pas convaincu que l'argent puisse empêcher Cartman de tout répéter à Stan quand même. Il marcha jusqu'au feu de camp où Butters et Kenny, à moitié ivres, s'amusaient à essayer de cuire le bœuf séché dans la petite poêle à frire. Stan était plus loin, appuyé contre la voiture, au téléphone.
- Opossum écrasé, ça te tente ? demanda Kenny qui riait comme un gosse en levant la poêle. Butters tomba en arrière et rigola par terre.
- Non merci, dit Kyle. Avec qui Stan est en train de parler ?
- Wendy, dit Kenny.
- Oh, nom de Dieu. Kyle se laissa tomber à côté de lui, en sentant son espoir diminué comme peau de chagrin. Ne me dis rien. Ils se sont remis ensemble.
- Non, dit Kenny. Il voulait s'excuser de lui avoir gueulé dessus et bien lui dire qu'ils rompaient pour de bon, cette fois.
- Ouais, c'est ça, marmonna Kyle.
- Mec, de toute façon c'est mort de chez mort, il ne pourra jamais la garder alors qu'il est à six heures de chez elle quand Cartman sera là à côté, à secouer la queue pour ses beaux yeux.
- C'est crade, vieux !
Kenny ricana.
- D'après Cartman, il est très, très doué au pieu. Et, tu sais, normalement j'aurais pensé qu'il mentait, mais c'est ce qu'on a cru quand il nous a sorti qu'il était champion de tir junior, et en plus on sait qu'il est gourmand alors –
- Kenny, stop ! interrompit Kyle en se bouchant les oreilles. Butters riait si fort qu'il commençait à devenir violet.
- Puisqu'on parle de ça, dit Kenny alors que Stan venait les rejoindre. Butters et moi on va se sucer dans la voiture un moment.
- Oh, doux Jésus, dit Butters en sautant sur ses pieds.
- Bordel de merde, Kenny, s'exclama Kyle.
Kenny rigola et posa la poêle par terre, à côté du feu.
- Je voulais juste vous prévenir, dit-il en prenant Butters par le bras pour l'entraîner vers la voiture. Il salua Stan au passage, qui fronça les sourcils, puis regarda Kyle.
- Où ils vont ? interrogea Stan.
- Arg, ne me demande pas. Et il faudra vraiment tu fasses désinfecter cette voiture après le voyage. Tu veux des chips ?
- Oui, merci.
Ils s'assirent tous les deux près du feu, Stan raconta à Kyle sa conversation avec Wendy. Ils s'étaient mis d'accord pour ne plus envisager la relation à distance. Stan se demandait si elle voudrait en avoir une avec Cartman, et Kyle n'eut pas le courage de lui que Cartman irait étudier à Berkley, lui aussi. Il n'arrêtait pas de penser à ce que Cartman lui avait dit, en n'écoutant qu'à moitié ce que Stan lui racontait à propos de la ville au bord de mer où ils dormiraient le lendemain soir. Aurait-elle raconté à Cartman un mensonge ? Ou bien était-ce Cartman qui mentait pour se foutre de Kyle ? Il aurait voulu en parler à Wendy, mais elle était au moins deux fois plus condescendante que Cartman, pleine de jugements et de suppositions, et elle ne serait surement pas très encline à discuter de ses problèmes au lit.
Le reste de la nuit se passa dans un calme merveilleux et sans le moindre accident. Il n'y eu ni coup de téléphone surprise, ni coup de feu, ni la plus petite pluie. Cartman resta dans la tente, Kenny et Butters dormirent sur la banquette arrière de la voiture. Stan éteignit le feu, ouvrit son sac de couchage et l'étendit par terre pour qu'il y ait assez de place pour deux. Kyle s'allongea dessus, installa la couverture qu'ils avaient utilisé jusqu'ici et la monta jusqu'au menton. Ils restèrent éveillés jusqu'à très tard, pour discuter et regarder les étoiles qui brillaient comme des paillettes dans le ciel immense, comme s'ils avaient tout un planétarium rien qu'à eux. Kyle était en train d'expliquer une théorie personnelle qu'il avait élaboré à propos des termites quand il tourna la tête vers Stan et se rendit compte qu'il s'était endormi. Il était allongé sur le flanc, tourné vers Kyle, la main sous la joue. Kyle aurait voulu prendre une photo, mais ça aurait fait psychopathe. Il ne se souvenait pas avoir déjà vu Stan ainsi, aussi paisible.
- Je t'aime, dit Kyle, en sachant que, cette fois encore, Stan ne l'entendrait pas. Ça n'avait aucune importance si Stan avait des problèmes chroniques d'anxiété au pieu ou s'il voulait juste se faire des filles pour que les gars de l'équipe ne le détestent pas. Après-demain, Kyle sera dans un avion pour South Park. Il enverra à Stan des dizaines de SMS pendant le voyage, mais ça ne changera rien. Chaque seconde le séparera un peu plus de lui, jusqu'à ce qu'il arrive dans cette ville qui ne sera plus jamais la même parce qu'il y manquera ce qu'il y aimait le plus.
Kyle se réveilla au petit matin en entendant Stan nettoyer le campement et ranger leurs affaires. Il s'assit, la couverture enroulée autour des épaules, et regarda vers la tente.
- Il n'a pas encore émergé ? dit Kyle, et Stan leva les yeux du bœuf plus ou moins cuit qu'il essayait de virer de sa poêle à frire crasseuse.
- Qui, Cartman ? demanda Stan. Non, il pionce encore. Je l'entends ronfler d'ici. Tu veux bien le réveiller ? Il faudrait qu'on bouge.
- Stan ?
- Ouais ? Il grattait le bœuf séché avec un caillou pointu.
- C'est notre dernier jour.
Stan releva les yeux, une nouvelle fois, pour regarder Kyle. Il eut l'air confus un instant, puis triste. Il hocha la tête.
- Mais il nous reste quand même une nuit, ce soir, dit-il. On prendra un hôtel sur la plage. Je vous invite. Il sourit.
- Évidemment que tu nous invites, dit Kyle. Il roula le sac de couchage et la couverture puis alla réveiller Cartman. Le désert commençait déjà à se réchauffer, le soleil brûlait derrière la brume matinale. Dans une heure il fera trente-cinq degrés, mais Kyle ne voulait pas partir. Il ne voulait pas voir la côte.
Cartman lui dit d'aller se faire enculer. Kyle alla ranger le sac de couchage dans la voiture, en laissant la tente grande ouverte. Kenny et Butters était affalés à l'arrière de la voiture, endormis, Butters blottit contre le torse de Kenny comme un chaton. Kenny avait sa capuche relevée sur ses yeux, et il l'enfonça un peu plus après avoir jeté un coup d'œil à Kyle qui tapait à la fenêtre.
- Gueule de bois ? demanda Kyle en ouvrant la porte. Kenny grommela et se frottant les yeux en guise de réponse. Butters se réveilla avec un petit gémissement, plissa les yeux pour regarder Kyle.
- Kenny ? dit-il d'une petite voix fatiguée.
- Oui, lapin ? dit Kenny.
- Je crois que je vais vomir, dit Butters, vert, les yeux humides et roses.
- Pas dans la voiture ! s'exclama Kyle, qui n'avait aucune envie de repasser du temps dans une caisse puant le vomis.
- Suis-moi, dit Kenny en aidant Butters à sortir de la voiture. Allons dégueuler ensemble. C'est tellement romantique.
Ils partirent d'un pas traînant. Stan marcha jusqu'à la voiture pour ranger le reste de leurs affaires dans le coffre. C'était au tour de Kyle de conduire, alors il s'installa à l'avant et alluma sa playlist. Il sourit à Stan quand il s'assit sur le siège à côté de lui.
- Putain, regarde ce crétin, dit Kyle montrant Cartman d'un geste de tête. Il insultait la tente en essayant de la défaire.
- Je devrais aller l'aider avant qu'il ne casse tout, dit Stan sans bouger. Il préféra regarder le spectacle avec Kyle, en éclatant de rire tous les deux quand Cartman se lança dans un combat sans merci avec une des sardines. Il finit enfin par arriver à mettre la tente en boule, les crochets dans son autre main, et rejoignit la voiture, agacé.
- Bordel de merde, lança-t-il. Je dois m'asseoir à l'arrière avec Batman et Robin ?
- On dirait bien, dit Stan. Mets ce truc dans le coffre.
Ils se jaugèrent un moment, comme s'ils se demandaient tous les deux s'ils devaient dire un mot à propos de leur bagarre de la veille, ou au moins se jeter quelques insultes pour faire bonne mesure. Cartman grommela quelque chose à propos des tentes qui seraient un truc pour les saloperies de hippies et fit le tour de la voiture en la balança avec le reste dans le coffre. Kenny et Butters retournèrent de leur promenade, pales et épuisés, et Kyle démarra la voiture.
- J'espère que vous avez nettoyé les tâches, gronda Cartman en s'asseyant. Kenny ouvrit la porte de l'autre côté et empêcha Butters de se mettre au milieu.
- Mais je suis le plus petit ! dit Butters. Tes jambes sont trop grandes pour cette place.
- Je me débrouillerai, dit Kenny en s'installant. Je ne veux pas que Cartman puisse te toucher même de un millimètre.
- Je ne veux pas le toucher ce godemiché ! répliqua Cartman. Kyle ria et lança la première chanson de la journée.
- Où je vais ? demanda-t-il une fois qu'ils aient tous bouclés leurs ceintures en faisant la marche arrière pour retourner sur la route .
- Retourne en direction de la 15, dit Stan. On s'arrêta déjeuner à Barstow. Je réserverai un hôtel pour ce soir - tout le monde est d'accord pour descendre à Long Beach ?
- Ça roule pour moi, dit Kenny. Il avait posé un bras autour des épaules de Butters, qui se rendormait en marmonnant dans sa barbe.
- Vous allez bien tous les deux ? demanda Kyle en regardant Kenny dans le rétroviseur.
- On survivra, répondit Kenny. Il sourit, et Kyle voulu le croire. Il avait été tellement obnubilé avec ses propres problèmes qu'il n'avait pas beaucoup réfléchi à ce que Kenny et Butters allaient bien pouvoir devenir. Ils ne pourront retourner ni à la maison ni à l'école quand ces petites vacances seront finies. Ils auront Stan, mais il sera occupé à cause du football, et Kenny ne le laissera pas devenir son mécène ou un truc du genre, même s'il acceptera certainement un peu d'aide. Kyle espérait qu'il puisse les aider, lui aussi, mais il avait déjà beaucoup de soucis financiers, entre autre.
Ils s'arrêtèrent à Barstow pour manger dans un Waffle House. Kenny et Butters touchèrent à peine leurs assiettes. Butters s'excusa et quitta la table à un moment, pour revenir quelques minutes plus tard la mine déconfite. Il tomba épuisé contre Kenny, on pouvait voir qu'il mourrait d'envie de poser sa tête contre lui. Kyle fut soulagé qu'il se retienne, pour ne pas risquer une nouvelle altercation avec un fou furieux. Il se demanda sans convictions s'il aurait un petit ami à la fac, s'ils pourraient se prendre la main dans des cafés et s'attendre à ce que la clientèle de l'université trouve ça mignon et pas trop bizarre pour eux. En tout cas, dans la tête de Kyle, c'était vraiment trop bizarre. Il remplaça le petit copain imaginaire par Stan, le café par le canapé de son appart en Californie, et la main qu'il tenait par tout son corps nu et fort, Kyle au-dessus pour s'empaler sur son sexe pendant que Stan lui embrassait le torse. Il repensa à ce que Cartman lui avait dit hier soir, que Stan lui sauterait dessus s'il lui en donnait l'occasion. Kyle joua avec sa fourchette en s'imaginant en train de sauter le pas. Il était terrifié rien que par cette perspective très peu probable, alors il retourna à son fantasme, beaucoup moins angoissant.
- Hé, dit Stan en lui prenant le poignet pour le sortir de son rêve où il se demandait ce que ça pouvait faire d'avoir Stan en lui. T'es prêt ? On y va, j'ai déjà payé.
- Merci, dit Kyle, étourdi.
Stan prit le relais et se mit à conduire, le désert avait cédé place à des grands champs, qui eux-mêmes cédèrent leur places à de belles maisons pour gens très riches en longeant les collines. Kyle regardait l'océan au loin, une brume bleu infinie.
- On y est, dit Stan, bien qu'ils l'aient tous compris depuis longtemps : leur dernier arrêt. Stan avait téléphoné à l'hôtel pour réserver pendant la pause déjeuné, pendant que Kyle s'imaginait en train le chevaucher.
- C'est bon, on s'est assez tapé votre musique de hippies de mes couilles, dit Cartman en se penchant en avant pour virer le MP3 de Kyle et le remplacer par le sien. Kyle pensait trop à ses peines de cœurs pour protester. Cartman choisit une chanson et brancha l'autoradio.
- Vieux, t'es sérieux ? dit Stan en éclatant de rire. C'est le générique de Newport Beach.
- Et alors ? dit Cartman. C'est parle de la Californie.
- J'adore cette chanson ! dit Butters.
- Ça me manque cette série, dit Kenny d'une voix rêveuse. On la regardait avec Kevin quand on était défoncé.
- Allez, pour les bons souvenirs, dit Stan en augmentant le volume. Ils descendirent une colline pendant la chanson, et ils étaient arrivés à un feu rouge quand elle se termina, au milieu d'un vrai embouteillage. C'était tellement étrange, après avoir conduit dans le désert toutes les voitures avec l'air trop propre. La playlist de Cartman passa à la chanson suivante, et Kyle manqua de s'étrangler de rire. C'était « Bad Touch », un truc que Kyle n'avait pas entendu depuis l'école primaire.
- Ooh, j'adore cette chanson ! dit Butters. Kenny rigola.
- Tu adores toutes les chansons, dit-il. Putain, vous vous rappelez quand on la trouvait bad ass ? Je connaissais les paroles par cœur.
- Je connais toujours les paroles, dit Stan.
- Qui ne les connait pas ? C'est culte ! dit Cartman. Monte le son, Kyle.
Il s'exécuta, et Cartman se mit à chanter en faisant rire tout le monde. Kenny le rejoignit à « and I bet you'll feel nuts » et Stan essaya de s'y mettre lui aussi, en riant entre chaque mot. Kyle fut surpris d'à quel point les paroles lui revinrent en tête quand il commença, lui aussi. Butters était celui qui chantait le plus fort et avec le plus d'enthousiasme, Kyle l'imagina petit en train de l'écouter avec son casque son les oreilles, en marmonnant les paroles, pour que ses parents ne le surprennent pas. Stan trouvait cette chanson trop marrante, et Kyle rougissait quand ils l'écoutaient ensemble, un peu effrayé que sa mère puisse les surprendre à écouter un truc pareil. Aujourd'hui les paroles lui semblait aussi inoffensives que les Lego avec lesquels ils jouaient petits. Il monta encore un peu le son pendant la partie instrumentale, et ils reprirent tous en cœur quand les paroles recommencèrent. Stan faisait des parodies de gestes de gang avec ses mains.
Ils continuèrent à chanter en s'époumonant pendant le reste du trajet, parfois juste l'un d'eux mais le plus souvent tous ensemble, dès qu'une des chansons ringardes Cartman démarrait. Butters et Cartman était en plein « I Wanna Love You Forever » de Jessica Simpson – la version remixée - quand ils suivirent les panneaux pour Long Beach. Kyle riait si fort qu'il se demandait s'il n'allait pas vomir, il était heureux qu'ils soient là pour le distraire, parce qu'ils y aient presque, et que la prochaine fois qu'il sera dans cette voiture se sera pour que Stan le conduise à l'aéroport.
- C'est normal que je trouve ça carrément sexy ? demanda Kenny alors que Butters criait I can feel you loving me de sa petite voix aiguë presque inaudible à côté de celle de Cartman.
- Je vais pisser dans mon froc, dit Stan, les joues rouges d'avoir trop ri et les épaules prisent de tremblements. Butters et Cartman étaient impossibles à arrêter, Butters mimait ses numéros de claquettes avec ses bras et Cartman fermait les yeux pour être encore plus à fond. Kyle aurait voulu les filmer, même s'il savait qu'aucune vidéo n'aurait pu vraiment retranscrire ce moment. Ils ne pourront plus jamais être des grands enfants comme ça.
- Enfin on y est, dit Stan en se garant sur le parking du Comfort Inn & Suites. On est vivant.
Ils restèrent un moment assis en silence une fois la voiture arrêtée. Kyle voulait dire à Stan qu'il avait eu raison d'amener Cartman, d'avoir préféré le camping à l'hôtel, d'avoir dit que s'il pouvait revenir en arrière il ne changerait rien.
- Hé, dit Kenny en tendant sa main en l'air, entre les sièges de Kyle et Stan. Butters posa sa main sur celle de Kenny, et Stan l'imita. Kyle mit sa main sur celle de Stan. Ils regardèrent tous Cartman qui roula les yeux.
- C'est tellement un truc de tarlouze, grogna-t-il, mais il posa quand même sa main en haut de la pyramide. Kyle n'aurait jamais cru pouvoir laisser Cartman le toucher un jour sans bondir de dégoût. Sa paume était étonnement douce.
- On est vivant, dit Kenny. Si on a pu survivre à South Park, je pense qu'on pourra survivre à tout.
- Allez c'est bon, lança Cartman en retirant sa main pour ouvrir grand la porte. Je me barre avant qu'il nous pousse des vagins et qu'on se mette à pisser le sang sur la banquette.
Le ciel était recouvert d'un immense nuage grisâtre qui s'étendait de la plage jusqu'à l'autre bout de l'océan, et le vent était froid comparé au désert étouffant. L'hôtel était juste à côté de la promenade le long la plage, on voyait une grande roue au-dessus des gros immeubles. Kyle sentait l'odeur de l'océan, juste de l'autre côté de l'hôtel, une seule rue de distance qu'une ordre de vacanciers traversait malgré le mauvais temps. Ils se séparèrent à la seconde où ils mirent le pied hors du parking : Kenny s'éloigna pour fumer, Cartman pour téléphoner, Stan fila à l'accueil pour retirer les clefs de la chambre. Kyle fit un saut dans les toilettes des hommes au rez-de-chaussée de l'hôtel, pour se laver précautionneusement les mains, et Butters le suivit.
- Tu es déjà venu en Californie ? demanda Butters en pissant dans l'urinoir, pendant que Kyle faisait des bulles avec le savon.
- Ouais, dit Kyle. On a déménagé à San Francisco avec ma famille pendant, genre, deux semaines. Et toi ?
- Pas à San Francisco, répondit Butters. Mais je suis déjà allée à Los Angeles. Ma tante et mon oncle vivent là-bas.
- Sans déconner ? Vieux, c'est génial ! Tu crois que vous pourriez squatter avec Kenny ?
- Oh, non, mon oncle et moi on ne s'entend pas très bien.
- J'ai du mal à t'imaginer ne pas t'entendre avec quelqu'un, Butters.
- En fait, c'est plus que, hum, il m'a fait des trucs quand j'étais petit, et je ne l'aime pas. Butters remonta la braguette de son pantalon et alla se laver les mains lui aussi. Il fit à Kyle un sourire calme, imperturbable.
- Des – oh. Kyle regarda Butters en redoutant qu'il en dise plus, et fut soulagé qu'il ne développe pas. Il se pencha vers lui pour le prendre dans ses bras, ce qui fit rire Butters, les mains dans l'eau.
- C'est pour quoi le câlin ? demanda Butters quand Kyle recula et lui passa une serviette en papier.
- Pour rien, dit Kyle. Ou pour te remercier de rendre Kenny heureux. C'est comme un frère pour moi. Enfin, à vrai dire, c'est plus un – fils ? Alors, tu sais, si tu veux le demander en mariage, je te donne ma bénédiction. Enfin, voilà.
- Lui aussi il me rend heureux, alors j'espère que c'est réciproque, dit Butters. Et tu es très spécial pour lui, toi aussi. Il se fait toujours du soucis pour toi. On en parlait hier soir dans la voiture, quand vous étiez dehors avec Stan pour regarder les étoiles.
- Tout le monde pense que je suis amoureux de Stan, pas vrai ? dit Kyle. Butters fit une tête surprise.
- Tu ne l'es pas ? demanda-il, l'air perturbé.
Kyle ria et mit ses mains sur ses yeux, poussa un grognement.
- Si, dit-il.
- Tu dois le lui dire, Kyle. Croyez-moi, jeune homme, je sais ce que c'est d'avoir peur de ce genre de chose. Quand on était en seconde, j'aimais Kenny comme un fou, et j'étais sûr qu'il ne m'aimerait jamais en retour. On parlait toute la nuit, parfois on se prenait même dans les bras, mais il ne m'embrassait jamais ni rien.
- Alors, qu'est-ce qui a changé ? demanda Kyle. Tu lui as dit ?
- Oh, Jésus, non ! Ce qui a changé, et bien, c'est un peu une longue histoire, mais disons que j'étais dans un trou de six pieds de long dans le jardin de mes parents au milieu de la nuit, et il commençait à faire sacrément froid. Kenny m'a trouvé là-dedans et m'a aider à sortir, et après il m'a rentré chez moi, m'a déshabiller et m'a fait prendre un bain, parce que j'étais franchement cracra et que je saignais un peu à cause de la pelle. Je n'arrêtais pas de pleurer, et j'ai eu pas mal de soucis pour être sorti de ce trou sans permission, mais Kenny m'a embrassé à un moment entre le bain et le lit, et ça en valait la peine, c'est parfait.
Kyle le regarda bouche bée jusqu'à ce que Butters le prenne dans ses bras à son tour.
- Vous saurez quoi faire, dit Butters. Bande de petits sauvageons.
Ils sortirent des toilettes, Butters partit chercher Kenny. Kyle avait l'impression d'être somnambule en traversant le couloir pour retrouver Stan qui signait une espèce de registre. La dame de l'accueil leur sourit quand Kyle s'arrêta à côté de lui, et Kyle aurait juré qu'elle pensait qu'ils étaient ensemble, un couple d'ado. Mais peut-être qu'il délirait à cause de l'espoir.
- Troisième étage, dit Stan à Kyle en souriant. Il faisait toujours semblant d'être content et détendu quand il ne voulait pas que Kyle se fasse du souci. Kyle lui rendit son sourire du mieux qu'il put, ils montèrent à la chambre pour poser leurs affaires. Elle était fade, avec un design pseudo Natif-Américain sur les vieilles couvertures du lit, une lampe en pied dans un coin de la pièce, de la moquette mauve, une poubelle en plastique et un bruit désagréable à cause de l'air conditionné. Kyle nota chaque détail : c'était la chambre où il passera sa dernière nuit avec Stan. Elle avait une vieille odeur de sent-bon pas cher, le genre de machins qui pendouillent aux rétroviseurs des voitures.
- Tu veux descendre à la plage ? demanda Stan. Ils étaient seuls dans la chambre, Cartman était en train de téléphoner et Kenny et Butters étaient partis sur la promenade.
- Ok, dit Kyle, parce que ça aurait eu l'air bizarre s'il avait proposé de se mettre au lit pour faire une sieste ensemble.
Il faisait toujours gris dehors, les nuages semblaient bien décider à rester. La plage était quand même plutôt fréquentée avec ses surfeurs en combinaisons noirs qui faisaient les beaux dans les vagues et les jeunes filles en bikinis allongées sur leurs serviettes comme si ça allait faire venir le soleil. Kyle détestait le sable et se traita d'idiot pour ne pas avoir pensé à changer de chaussures. Ils marchèrent jusqu'à un coin un peu à l'écart. Stan s'assit par terre, en collant ses genoux contre son torse. Kyle l'imita. Ils regardèrent l'océan un moment.
- C'était drôle, finit par dire Stan. Dans la voiture.
- Tout, ou juste le karaoké ? demanda Kyle qui savait parfaitement à quoi Stan pensait.
- Tout, répondit Stan. Merde. Je n'arrive pas à croire que c'est fini. C'est passé tellement vite.
- Ouais, mais j'ai aussi l'impression qu'on est parti il y a au moins huit ans.
- C'est vrai. Stan sourit, les yeux fixés sur l'horizon. Il pressa son épaule contre celle de Kyle et la laissa là. Bon, j'ai eu une idée, dit-il.
- Oui ?
- L'hôtel où on est coûte seulement cent dollars la nuit. Je te parie que ceux près de mon campus sont encore moins chers, comme ce n'est pas sur la plage. Et si – enfin – et si tu restais ? Je paierai, et peut-être que Kenny et Butters pourront rester avec nous aussi, jusqu'à ce qu'ils trouvent un moyen de se débrouiller. Sauf si, tu sais, si ça te dérange de te faire réveiller le matin par leurs ébats aquatiques.
Stan regardait Kyle avec un grand sourire comme s'il avait déjà dit oui. Kyle voulait le faire. C'était plutôt une bonne idée, même si ça ferait gâcher à Stan encore plus d'argent. Ils pourraient prolonger les vacances, et Kyle agoniserait encore et encore, prétendrait ne pas être jaloux quand Stan rentrera de son entrainement avec ses potes de l'équipe, plus sûr de lui chaque jour. Rien que penser à ça était épuisant. Kyle entoura ses genoux avec ses bras et posa la tête dessus.
- Il y a un problème ? demanda Stan. Je veux dire, si tu ne veux pas –
- Tu sais que j'en ai envie, dit Kyle.
- Oui, et puis, si tu rentres il n'y aura même plus Kenny avec toi à South Park, alors que si tu restes ici tu pourras les aider à trouver du travail, t'as toujours été doué en organisation et tout –
- Et après quoi ? interrompit Kyle. Il leva la tête mais ne regarda pas Stan.
- Hein ?
- Et après quoi, Stan ? Je serai là pour, quoi ? Deux semaines ? Un mois ? Lequel de nous décidera qu'il est temps que je parte ? Toi, j'imagine, vu que c'est ton argent –
- Kyle –
- Et on devra se refaire encore des adieux déprimants, et après quoi ?
- Je ne comprends pas ce que tu demandes, dit Stan en fronçant les sourcils. Après tu iras à Penn State, non ?
- Si, oui, mais – pourquoi – pourquoi tu veux que je reste ici ? Pour aider Kenny et Butters à trouver un job de laveurs de carreaux ? Ou pour toi ? Pour t'aider à t'habituer à ta nouvelle vie, tes entraînements ? Que t'aies quelqu'un avec qui dîner quand tes nouveaux amis seront occupés ? Pourquoi ?
- Pourquoi tu fais le gros con comme ça ? demanda Stan. Il avait l'air plus blessé qu'en colère.
- Je ne – merde ! Ok, peut-être que c'est vrai, mais toi aussi. Est-ce que tu veux que je reste pour te servir de bouche-trou, ou –
- Je veux que tu restes ici parce que tu es mon meilleur ami ! dit Stan. Il avait l'air en colère à présent, mais aussi inquiet, parce que Kyle commençait à hyperventiler. Il ne voulait pas que ça arrive maintenant, mais il savait que c'était le moment, que ça avait déjà commencé.
- C'est tout ? demanda Kyle. C'est tout ce que je suis pour toi ?
- De quoi tu parles putain –
Kyle paniqua et se pencha en avant pour l'embrasser, car la perspective de devoir lui expliquer ce qu'il voulait dire était encore plus terrifiante. Il ne toucha pas ses lèvres, il ne toucha rien du tout, parce que Stan s'était penché en arrière en se rendant compte de ce qui se passait.
- Whoa, dit-il en regardant Kyle comme s'il s'était soudainement métamorphosé en Cartman. Putain de merde, vieux ?
- Sérieusement ? dit Kyle. Il allait pleurer, quelque chose se déchirait en deux dans sa poitrine, mais il avait encore un peu de temps pour se barrer avant de se briser. Sérieusement, Stan ? Tu vas faire semblant d'être surpris ?
- Vieux, t'as essayé de – vieux ! Stan regarda autour de lui pour vérifier que personne n'ait rien vu.
- Espèce de sale putain d'enfoiré, dit Kyle. Il avait eu tort pour ses larmes, elles montaient vite, on les entendait déjà dans sa voix. Il se leva en tremblant. J'espère que tu t'es bien amusé en te foutant de ma gueule pendant tous ces derniers jours. Pendant toute ma putain de vie.
- Mais de quoi tu parles ? Stan se leva lui aussi, les yeux écarquillés, comme s'il espérait faire croire à Kyle qu'il n'avait vraiment pas vu ça venir, ni maintenant ni jamais. T'es dingue ? On n'a jamais fait ça. Toi et moi. On n'a jamais été comme ça.
- Tu m'as rejoint dans le sac de couchage pour dormir avec moi ! dit Kyle en criant assez fort pour attirer quelques regards curieux. Il n'en avait rien à foutre. Les larmes brouillaient sa vision, déformait l'image de Stan jusqu'à ce qu'il apparaisse enfin comme il aurait dû être : flou, intouchable, étranger.
- Arrête de délirer, dit Stan. C'était le moment où il aurait dû attraper Kyle par le poignet normalement, pour l'amener loin des badauds, mais il n'essaya même pas de l'approcher. Je – tu – Kyle, tu ne peux pas me faire ça, ne me fais pas ça !
- Va te faire foutre, dit Kyle, et insulter était la seule chose qu'il avait la force de faire, ses sanglots étaient de plus en plus dur à ravaler. Il parvint à bouger, pour partir loin de l'océan, loin de Stan.
- Où tu vas ? demanda Stan en le suivant. Kyle, attends, arrête –
- Laisse-moi tranquille, dit Kyle. J'ai besoin d'être seul.
- Où tu vas ? répéta Stan encore. C'était sa question après ce qui venait de se passer, pas de Depuis quand tu ressens ce genre de chose ? ou Alors tu es gay ? même pas un On peut quand même rester amis ?
- A l'hôtel, dit Kyle. Et ne me suis pas. Il essaya d'avoir l'air calme, renifla. J'ai besoin de réfléchir un moment.
- Kyle, stop, attends, je – on devrait parler –
- Plus tard, dit Kyle. S'il te plait, ne – reste loin de moi !
Il se mit à courir, persuadé que Stan viendrait le rattraper, le plaquerait comme au football. Il fut en fait soulagé en se rendant compte qu'il ne le ferait pas. Il ne pouvait pas regarder Stan là tout de suite, ne pouvait pas entendre sa voix, et plus il s'éloignait de la plage plus il pensait qu'il n'arriverait jamais à reparler à Stan de sa vie. C'était la fin, la dernière blessure, et il ne savait pas vraiment lequel des deux était à blâmer, mais tout avait changé brusquement d'une façon qu'il n'avait pas prévue. Alors c'était pour ça que les gens ne se déclaraient pas, qu'ils gardaient leurs secrets jusque dans la tombe, qu'ils se jetaient sous les roues des voitures. Kyle faillit le faire, presque sans faire exprès, aveuglé par la dévastation. L'hôtel était de l'autre côté de la rue, mais il n'y retourna pas. Au milieu de toutes ces voitures, un taxi apparu comme un cadeau du ciel, et s'arrêta quand Kyle lui fit signe.
- Tout va bien ? interrogea le chauffeur quand Kyle grimpa à l'arrière.
- Oui, répondit Kyle pour que l'homme lui fiche la paix. Il faut que j'aille à l'aéroport, s'il vous plait. Je peux payer par carte de crédit ?
- Bien sûr, mon garçon.
Et il était parti.
