L'homme et la bête
Bonsoir ! Il est vachement tard pour moi mais je pense qu'après vous avoir lâchés sur un chapitre malsain, il était temps de remettre les choses à leurs places. Du coup :
1/ Je me suis carrément emportée et je voulais juste prévenir de quelque chose pour les chapitres à venir : je n'ai aucune intention de faire un plan à trois dans le sens propre du terme ! Je sais que j'ai utilisé cette expression dans ma conclusion du chapitre précédent mais c'était un abus de langage. En réalité, je ne les foutrais jamais tous les trois dans le même lit X) Amélia aura un sens et une utilité mais… vous verrez bien ! Elle aura même plusieurs utilités, d'ailleurs.
2/ Grâce à Guimette-Al, j'ai remarqué une faute de frappe dans le chapitre, qui a formé une incohérence grossière. Je vous prie de croire en ma bonne foi (clin d'œil à Francis), je voulais écrire qu'ils gagnent la table à 20h20 et rejoignent la salle de jeux à 22h15. Et le pire, c'est que je revois mon doigt glisser sur le 3 au lieu du 1… XD Bon, dans tous les cas, je voulais laisser entendre qu'un coup de fil à cette heure, c'était suspect. Désolée de la faute !
Ceci étant clair, je passe aux reviews !
Mimichan :
J'espère que je réussirais l'exploit de te garder. Je ne suis pas pour un plan à trois Fr/Uk/Us, mais j'ai besoin de ce schéma pour la suite de l'histoire, qui ne se centrera pas autour de ça, je te le jure ! C'était vraiment le pétage de câble d'Arthur qui m'intéressait, je voulais montrer jusqu'où il pouvait aller. Bon, c'était peut-être un peu exagéré mais… nyaaah ! C'est que j'en ai besoin ! XD Bref, désolée, Mimichan ! J'essayerais de ne pas te décevoir !
Beyond :
Je suis contente de t'avoir fait rire (puis tu l'as bien pris, ce coup en traître avec Amélia que je vous ai foutu XD). Ton enthousiasme fait plaisir ! Ahhh, tu l'avais vu venir ? Flute ! Moi qui pensais tous vous choquer jusqu'au dernier moment ! C'est raté ! Peu importe ! L'important c'est si tu passes un bon moment ! En tout cas, tes reviews me font toujours énormément plaisir (parce que tu décris bien ce que t'as ressenti et où, du coup, ça m'aide à analyser ce qui plait et ce que je peux exploiter :D) Donc, du fond du cœur : merci !
Guimette-Al :
XD Me dis pas que je t'ai vraiment défoncé le pied avec mes conneries ! C'était pas prévu dans le contrat, ça ! Ah mais cette nyoAmérica à l'air d'avoir plu, je suis contente ! C'est peut-être parce qu'elle est pas dans le rôle de la rivale amoureuse, comme ça les fangirls ne la haïssent pas X) Et merci de m'avoir pointé cette erreur d'horaires ! Je pensais vraiment 20h20 à la base ! Mes doigts font ce qu'ils veulent… Bref, merci pour tout !
Alice (je suppose) :
Je pense que, désormais, je vais mettre une pancarte « attention, retirez votre cerveau avant de lire cette fiction » parce que je suis profondément incapable de faire une histoire qui ne soit pas tordue ! XD Bon, si tu veux tout savoir, je déteste l'Usuk et je suis aussi indifférente du Frus, donc ne t'attends pas à ce que je développe des sentiments allant dans ce sens. Mon ship à moi, c'est le Fruk et yolo ! (Le Sufin… nyaaaaah ! Même le DenNor, j'aime ! – par contre, tu risques de continuer à craquer pour le reste de la fic – Kof ! Kof ! XD) Merci beaucoup pour la review ! Bisou !
Flesh-Delirium :
Oh mon dieu, cette review ! J'adore ! OwO Le personnage d'Amélia aura fait couler de l'encre, décidemment, mais ça me tenait à cœur de ne pas faire de personnage trop cliché, pis je l'aime bien quoi ! Alors, pour te rassurer, je n'ai pas vraiment – pas du tout – l'intention d'écrire de lemon entre Francis et Amélia (j'y arriverais pas, de toute façon… *rire jaune auto-dénigrant*). Autre chose intéressante que tu pointes du doigt, c'est le problème d'Arthur. J'ai énormément de mal à le mettre en mot, du coup j'ai essayé de le développer dans ce chapitre (quand je dis que vos reviews m'aident, c'est pas une blague). Avec lui, tout est juste psychologique et identitaire, mais c'est dur à écrire… Q.Q Tu me diras ? XD Kiss !
Asahi :
Mouahah ! J'aime me faire insulter en review ! /PAN/ Ehm ! Ehm ! Je sais que ce Arthur part en sucette, mais bon… besoin scénaristique oblige ! Je me suis justifié dans ce chapitre, tu me diras si c'est crédible (meuf qui a toujours peur d'écrire de l'illogisme et des contre-sens, oui). Je sens que la relation Amélia/Arthur va me donner du fil à retordre X) Il va falloir que je continue à montrer leurs limites pour que ce soit moins flou. Et sinon, je n'ai toujours rien révélé pour le problème de Francis avec la justice, du coup, toutes les théories sont bonnes à prendre ! Mais on va pas tarder à en dévoiler un peu plus sur lui, promis ! Merci pour ta reivew, géniale comme d'habitude !
Ambrecleo :
J'aime prendre mes lecteurs par surprise ! Surtout quand c'est pour faire du scénario qui part en sucette (va savoir pourquoi, je réponds toujours présente dans ce cas-là). Je ne peux rien te dire pour éviter de spoiler mais… tout à un sens dans cette fic ! C'est la seule chose dont je peux être à peu près fière… X) En tout cas, merci pour les compliments, ça fait trop, trop, trop plaisir ! Je t'embrasse très fort, sur les deux joues ! Bizou !
Arsenall :
J'ai bouleversé ta vie avec ce fichu chapitre ! XD Au moins, ton assiette sera propre UwU J'ai volontairement bouleversé le cliché qu'on aurait attendu, avec la famille Kirkland qui ne se supporte pas, qui déprime et tout, je voulais du pep's ! Et vu vos réactions, le pari est gagné (ce qui me soulage beaucoup, à vrai dire). Et oui, protégeons notre Francis des mains baladeuses anglophones ! Ils ne l'auront pas vivants ! J'aime bien ta théorie, et tu verras vite ce qu'il en est (ouais, je crois que ça arrive… je sais pas, ma frise chronologique n'est pas rédigée, je l'ai dans la tête, en fait) XD Bref, merci et bisou !
Voilààà !
Et comme dernier petit message avant de vous lâcher… ?
Euh…
Tout est lié dans cette fiction, en fait XD Je me suis tuée à mettre des liens partout, même minuscule, mais je pense qu'ils seront plus visibles lorsque la fic sera complètement finie.
Bref, en attendant que ce triste jour n'arrive :
Bonne lecture
P.S : Merci, par ailleurs, à toutes les reviews sur le dernier chapitre de Deux Cœurs brisés. Comme il y a des anonymes ou des gens pas inscrits, je vous remercie ici. Bizou !
Chapitre IX :
Francis ouvrit les yeux.
Il avait huit ans. Son corps reposait dans l'herbe fraiche du jardin, sous un soleil tendre de fin de printemps, et les seuls sons auquel il faisait attention étaient les cigales accomplissant leur parade nuptiale grâce à leur chant empotant. Sa main remonta un peu comme s'il voulait étirer l'espace autour de lui, mais rencontra une autre peau, tiède et douce, immobile, endormie.
Francis tourna la tête.
Les longs cheveux châtains glissaient avec l'herbe fraiche sous un vent timide et rafraichissant. Le frère, la sœur, tous deux étendus dans leur corps d'enfant et sur le sol, à entendre distraitement chanter la nature, jusqu'à ce qu'une silhouette n'attire l'attention de Francis, lui cachant la vue éblouissante du soleil.
Aodrena, sa mère, qui lui souriait.
Francis ne bougea pas, la laissant se décaler pour prendre place dans le petit fauteuil de jardin, pas très loin des deux enfants. Elle avait pris son nécessaire à couture et rafistolait un bouton de veston, sifflotant entre ses fines lèvres rouges.
Francis entendit sa sœur tousser et il la regarda, inquiet. C'était le signe qu'elle était angoissée et qu'elle risquait de partir dans une crise de toux incontrôlable. Dans ce genre de situation, il n'y avait que leur mère qui pouvait la calmer.
Celle-ci sourit maternellement, sans bouger.
« Vous êtes loin de tout. Prenez conscience que votre corps est confortablement installée dans l'herbe. Ressentez les zones d'appui de votre corps. La tête. Les épaules. Le dos. Les hanches. Les fesses. Les cuisses. Les talons. Prenez conscience du poids de votre corps. Sentez votre tête s'alourdir et s'enfoncer lentement dans la terre. Sentez votre corps prendre place sur le sol, s'étaler. Relâchez les traits de votre visage. Défroncez les sourcils. Relâchez vos tempes. Vos pommettes. Les ailes de votre nez. Desserrez les dents. Sentez votre langue prendre naturellement sa place dans votre bouche… »
Elle continua son hypnose en enfonçant gentiment l'aiguille dans le tissu, parlant d'une voix calme, profonde et lente, une voix qui imposait la relaxation, qui vous faisait partir dans un monde onirique intérieur. La jeune fillette avait cessée de tousser. Elle s'endormait. Francis se souvenait. Il était dans un souvenir de son enfance, pendant ces longues siestes vacancières où leur mère les détendait en s'occupant dans le jardin. Qu'elle coud, lise ou jardine, elle était toujours capable de tenir son activité et de les détendre en même temps.
Quel merveilleux souvenir…
Francis adorait son enfance. C'était l'époque où il avait fait de son mieux pour que ses parents soient fiers de lui, l'époque où il avait voulu être un petit ange et un grand frère idéal, l'époque où il voulait bien faire, aider les autres quitte à passer ses désirs à la trappe. Une époque révolue.
Il tourna à nouveau la tête vers sa sœur.
Puis se sentit mal. Tout à coup. Il y avait comme un nuage dans son cœur, dans ce rêve, dans tout le paysage et sans doute dans sa vie.
Elle était immobile dans l'herbe, les yeux ouverts vers le ciel bleu et le soleil fougueux, les lèvres entrouvertes sur des mots muets. Rien ne brillait dans les iris bleus de sa sœur, pas d'espoir, pas de joie, pas de vie. Il se redressa donc pour mieux la regarder et comprendre ce visage qu'il oubliait de plus en plus.
Lèvres céruléennes et peau blême.
Un peu de bleu et beaucoup de blanc.
« Maman… »
Il appela dans le vide, elle ne l'écoutait pas, occupée à coudre.
« La détente glisse maintenant dans votre ventre. Sentez-la englober chacun de vos organes. Les envelopper. Les protéger. Sentez-la glisser dans toute votre colonne vertébrale. Sentez vos côtés s'écarter sous le souffle qui glisse dans vos poumons. Relâchez votre souffle. Inspirez lentement. Expirer lentement. Prenez conscience de votre capacité à détendre vos muscles. A évacuer les idées noires. Ressentez le poids de votre corps ».
Francis se redressa, invisible aux yeux de sa mère et encore plus aux yeux de sa sœur.
Il fit volte-face et aperçut son père marcher dans leur direction. Ni une, ni deux, il se jeta dans ses bras, le cœur battant. Le jardin commençait à prendre un air de littoral montagnard. Il y avait des ravins qui coupaient l'herbe jusqu'à la mer, immense. Bleue.
« Papa ! Lucile ne bouge pas !
_ C'est normal. Elle est morte ».
L'aveu était fait avec tant de légèreté que Francis ne put pas réagir avec cohérence. Dans la réalité, il aurait pleuré, aurait hurlé, aurait prié qu'on lui explique pourquoi et comment, mais dans son rêve, il ne fit que regarder son père avec incompréhension, comme s'il ne comprenait pas les mots.
« Mais pourquoi… ?
_ Tu as l'air surpris. Pourtant, c'est toi qui l'as tué, non ?
_ Non !
_ Ah bon ? »
Le père avait l'air de réellement réfléchir à cette question, comme si c'était l'évidence même que son fils avait tué sa fille. D'ailleurs, le cadavre gisant aux pieds de sa femme n'avait pas l'air de l'étonner tant que ça. Il observait la scène mortuaire en continuant de peser le pour et le contre, puis parut oublier l'existence de Francis car il se dirigea vers les deux filles d'un air tranquille, le visage souriant.
Atterré d'être ignoré dans une situation aussi critique, Francis courut vers le ravin pour comprendre où il se trouvait. Son paradis venait de se faire engluer dans un environnement plus hostile et inconnu, comme un mix de plusieurs images qu'il avait vu dans sa vie. En bas du ravin, il n'y avait que la mer qui s'explosait contre les parois rugueuses, libérant une écume étouffante. L'odeur fraiche de l'eau salée lui emplie les narines.
Il regarda ses mains.
Son corps était redevenu adulte. Etait-il donc sorti du souvenir falsifié ? Pourtant, il voyait encore trois silhouettes au loin, plus loin que ce qu'il avait parcouru mais la distance n'était jamais que relative dans les rêves.
« Francis ? »
Il fit volte-face pour se retrouver devant Amélia.
« Est-ce que ça va ?
_ Euh… oui.
_ Tu as réfléchi à ma proposition ?
_ Non, pas vraiment… »
Elle gonfla les joues pour bouder.
« Si tu ne veux pas de moi, dis-le clairement. Je ne te ferais aucun reproche, tu le sais bien.
_ Je sais. Désolé ».
Il se frotta la tête pour manifester son embarra pendant que la jeune demoiselle croisait les bras avec une moue amusée. Puis, le plus sérieusement du monde, elle lui sortit la dernière chose à laquelle Francis s'attendait :
« Tu sais… si ton existence n'est qu'un échec, pourquoi n'essayes-tu pas d'utiliser ses restes pour faciliter celle des autres ? »
Mal à l'aise, Francis fut pris d'une soudaine envie de se retourner. Les trois silhouettes s'étaient encore éloignées, renforçant un sentiment de solitude qui gagnait le jeune homme. Il en vint à espérer que le rêve prenne fin, malgré sa curiosité de le poursuivre pour en voir la finalité. Que voulait dire son inconscient ? Quel message lui faisait-il passer ?
Lorsqu'il regarda à nouveau sa nouvelle amie, il constata qu'Arthur les avait rejoints entre temps. Décidément, les rêves emploient plus de facilités scénaristiques que les séries de dessin animés commerciaux des années 80. Sachant qu'il n'y avait qu'un ravin et une immensité de terre, on se demandait vraiment d'où sortait l'Anglais.
« Elle a raison, tu sais ? Quand on se dévoue aux autres, il faut le faire à fond. Tu as accepté d'être ma chose, alors pourquoi pas celle d'Amélia ? Elle ou moi, c'est pareil, non ? Dans tous les cas, tu auras ce que tu cherches. Tout cet argent sera à toi et qu'est-ce qu'on te demande en échange ? Un peu de bon temps. Qu'est-ce qui te retient ? »
Il regarda la lointaine silhouette de sa mère.
Plus grand-chose, à vrai dire, aurait-il voulu répondre en voyant le pilier de sa vie lui échapper.
« Ne lui force pas la main, idiot ! s'exclama la femme ».
Ils commencèrent à se chamailler et, cette fois-ci, Francis extériorisa le malaise qu'il ressentait à les voir aussi proches.
« Arrêtes ça, s'il-vous-plait. Ça me dégoûte de vous voir vous toucher comme ça.
_ Jaloux, n'est-ce pas ? lui susurra Arthur. Pourquoi ne me l'as-tu pas fais comprendre plus tôt ? Je ne me serais occupé que de toi ».
L'Anglais l'enlaça en abandonnant son épouse – qui avait l'air de s'en foutre royalement – pour l'embrasser sans retenue sous ses yeux. Pour la discrétion, on avait vu mieux.
« Arthur… ?
_ Je pense que tu es un idiot complet ».
Ça, ça avait le mérite d'être clair. Francis se demanda un instant s'il n'était pas en train de s'autocritiquer en mettant dans la bouche d'Arthur des mots qu'il n'osait pas se dire à lui-même lors de ses pensées conscientes. C'était souvent ça, les rêves. Une mise en image caricaturée de notre vie.
« Pourquoi tu me dis ça ?
_ Eh bien, parce que tu es en train de t'attacher à moi alors que ça fait vingt fois que je te mets en garde. Tu tends le bâton pour te faire battre, comme un chien qui fait le con pour attirer l'attention de son maître. Toi, tu veux me tirer vers le haut et moi, je veux te tirer vers le bas. Je te tuerais, Francis, et bien avant que tu ne me sauves. Tu aurais dû te contenter de me sauter dans cette salle de réunion et me laisser me foutre en l'air depuis la fenêtre.
_ Tu racontes pas mal de conneries, aujourd'hui. Déjà, je ne me suis pas attaché à toi. Tu n'es que mon porte-monnaie ambulant. Ensuite, si tu penses que c'est toi et tes pauvres petites combines de frustré qui vont me tuer, tu te fourres le doigt dans l'œil jusqu'au cul. J'ai survécu à bien pire et je survivrais encore longtemps à la vie. Et enfin, il est hors de question que je te laisse te défenestrer pour des conneries. Je ne regrette pas une seule seconde ce qui est en train de se passer entre nous. J'en tire autant de profit moral que matériel.
_ Dans ce cas, pourquoi ne pas franchir le pas avec Amélia ?
_ Ce n'est pas la même chose avec elle. Ce n'est pas comme toi.
_ Il faut donc être au bord de la crise de nerf pour que tu acceptes de nous baiser ? Bon à savoir.
_ Arthur… Ne parle pas aussi sèchement ».
L'Anglais rigola et continua de l'enlacer. Sa présence était réconfortante et douce, trop pour être normale. Il venait de lui sortir des atrocités – Francis aussi, d'ailleurs – et pourtant ils s'enlaçaient normalement, comme s'ils étaient un petit couple de bienheureux. Où était le sens de ces paroles ? De ces actes ? Oui, sa vie n'était pas des plus banales, Francis en avait bien conscience, mais le vivait-il mal pour autant ? Il n'y avait pas de quoi. Tout ce qu'il voulait dans cette histoire, c'était tirer son épingle du jeu et gagner de quoi reconstruire sa vie.
« C'est pour eux ? »
Francis ne comprit pas tout de suite à quoi Arthur faisait référence mais, en le voyant baisser les yeux, il se sentit de l'imiter et remarqua qu'il tenait deux colliers dans ses deux mains. Deux chaines qui se finissaient sur un pendentif argenté et stylisé représentant chacun deux lettres de l'alphabet.
A.
M.
« Comme c'est charmant ».
L'Anglais frôla les colliers du bout des doigts avant de tirer Francis par les épaules en direction du ravin.
« Alors ? lui dit-il. Vers le haut ou vers le bas ? »
Et comme pour stériliser toute réponse, le Britannique se laissa tomber en l'entrainant dans sa chute, leurs mains liées ensembles comme s'il s'agissait d'un suicide amoureux. La mer s'approchait à la fois vite et lentement, laissant le temps à Francis de fixer une dernière fois son bourreau qui, lui, pleurait sans sanglot en le regard avec affection. Et devant ce regard émeraude magnifique, il mourut et se réveilla.
Le réveil fut brutal.
Son corps tout entier s'était tendu sous la violence de cette chute en haute mer, il avait l'impression d'avoir le cerveau réduit en bouillie et le cœur en lambeau. Peut-être avait-il abusé un petit peu la veille avec l'alcool. Heureusement qu'il avait refusé le whisky d'Arthur, sinon son imagination aurait été capable de lui sortir un Matthieu Williams déguisé en ange pour pointer du doigt sa naïveté. Encore une fois, l'alcool lui portait préjudice, il allait falloir qu'il se calme avec ça, surtout si c'est pour faire des rêves aussi incohérent et flippants.
C'est alors qu'il s'aperçut qu'on lui caressait la tête gentiment. En relevant les yeux, il fit face au visage inquiet de son patron, assis en tailleur à côté de lui, torse nu mais avec un bas de pyjama assez doux. Un petit sourire força les lèvres closes de l'Anglais, qui pencha un peu la tête sur le côté pour qu'ils se voient dans le bon angle.
« Est-ce que ça va, Francis ? Je te voyais transpirer et t'agiter, tu as fait un cauchemar ?
_ Euh… c'était… un rêve et un cauchemar en même temps. Enfin… c'était surtout perturbant et… bizarre… Mais qu'est-ce que tu fais là, en fait ?
_ Je venais te réveiller pour qu'on aille travailler, mais quand je t'ai vu endormi… je n'en ai plus eu la force. Je t'ai trouvé… beau dans ton sommeil. Puis quand tu as commencé à soupirer de frayeur, j'ai voulu te rassurer. J'avais peur de te réveiller trop brusquement et que tu ne fasses une crise cardiaque en me voyant. Surtout que je ne devrais pas être là ».
C'était à la fois étrange et adorable. Rien à voir avec l'Arthur psychopathe de son rêve. Ou de celui d'hier. Mieux valait ne pas y penser tout de suite. Pour l'heure, il avait envie de se vider un seau d'eau sur la tête pour se remettre les idées en place et éliminer les restes de ce songe embêtant.
Il se mit en position assise pour se redresser et faire face à son cher patron.
« Tu es sûr que c'est une bonne idée de venir me voir à cette heure, chez toi ?
_ Ne t'en fais pas, Amélia est déjà partie travailler. Elle ne saura rien pour nous, je ne tiens pas à la mêler à mes problèmes. Elle serait capable de s'en vouloir. Désolé d'insister avec cette histoire, je crois que j'ai pété un câble hier à cause de l'excitation… mais je voulais juste te dire que, quoique tu choisisses, fais-le pour toi. Je n'aurais pas dû te parler comme ça et te pousser à bout… Je prends trop mes aises depuis que je t'ai à mes côtés, ça me fait peur.
_ Qu'est-ce qui te fait peur ? »
Arthur baissa les yeux sur les draps en se triturant les mains. En le contemplant, Francis se rendit soudainement compte qu'Arthur avait les yeux un peu rouges et cernés, preuve qu'il n'avait pas dû bien dormir cette nuit. Regrettait-il ses actes à ce point ? L'Anglais se frotta les yeux pour y ôter la fatigue, cherchant en même temps à mettre des mots sur ce qu'il pensait.
« Je ne sais absolument pas où je vais avec toi, c'est pas dans mes habitudes de sortir ce genre de chose… enfin, par rapport à hier, je veux dire… C'est à croire que je te prends pour mon jouet… Après, je me souviens bien de ce que j'ai dit et c'est vrai que, quelque part, je le pense.
_ Quoi donc ? Que ce serait une bonne idée que je tape Amélia ?
_ Ouais, mais seulement dans le sens monétaire. Je crois qu'hier j'étais très réaliste quant à toi, je me suis souvenue de ta vénalité et… bah, je ne sais plus vraiment comment j'en suis arrivé à cette conclusion, mais je me suis dit que ce serait logique pour toi de tenter ta chance.
_ Tu ne sais même pas ce que j'ai prévu de faire avec cet argent, Arthur. Alors pourquoi me jeter ta femme en pâture ? Une femme que tu as l'air de respecter, en plus.
_ Elle fait ce qu'elle veut de sa vie. Si elle te veut, je n'ai rien à y redire – surtout que je ne suis pas supposé le savoir – et le choix de votre relation vous appartient. Nous sommes mariés non par amour mais par amitié. Je vis mon mariage comme une colocation et nos moments de « couple » comme une immense pièce de théâtre.
_ Je comprends mais…
_ Oui, je sais. J'y suis allé trop fort hier. Mais c'est que, sur le coup, ça m'a semblé être une telle bonne idée que je me suis pris au jeu. Bref, c'était idiot de ma part, fais ce que tu veux ».
Francis n'était pas complétement convaincu. Il y avait toujours des zones d'ombres sur la soirée d'hier. Le comportement d'Arthur était de plus en plus ambivalent, à tel point qu'on se demandait combien ils étaient dans sa petite caboche. C'était peut-être là, la vraie question.
« Arthur.
_ Oui ?
_ Plus ça va et plus j'ai l'impression que tu souffres d'un dédoublement de personnalité ».
Le regard que lui envoya Arthur avait tout l'air de lui demander s'il était sérieux et voir que Francis ne rigolait pas à ce sujet sembla le faire déglutir. Apparemment, l'Anglais n'avait pas exploré la possibilité d'être réellement « atteint » d'un point de vue clinique, et ça lui faisait peur de s'entendre dire ça. En voyant sa mine renfrogné, Francis se sentit obligé de développer.
« Je ne dis pas que tu es malade ! Mais juste que tu oscilles entre une partie de toi qui veut rester raisonnable, quitte à sacrifier son bonheur, et une autre qui veut se libérer de toutes contraintes et vivre pleinement. Du coup, je pense que quand tu atteints un certain degré de stress, tu craques et… tu te laisses aller. Mais ce n'est que la théorie d'un type lambda n'ayant jamais compris un traitre mot aux sciences et à la psychologie.
_ Je pense qu'il y a un fond de vérité dans ce que tu dis. Mais il n'empêche que ce n'était pas raisonnable de te faire subir ça hier. Donc, je suis… désolé… »
Les excuses avaient l'air de lui arracher la bouche mais Francis les accepta de suite, comprenant un peu mieux ce qui s'était passé dans la tête de son patron. Ce serait juste un petit coup de folie sans conséquence dont ils ne reparleraient plus. Quoique Francis devait maintenant faire attention à l'état mental de son partenaire pour lui éviter de craquer psychologiquement dans des lieux inappropriés comme, au hasard, le bureau – où ils passaient une grande partie de leur vie. Encore du boulot en plus, en gros.
« Très honnêtement, reprit Francis alors qu'il se souvenait de son rêve malsain…, je ne pense pas que ce soit une bonne idée de devenir l'amant de ta femme. Je veux dire par là que… comment dire… ça bloque en moi… Pas que l'idée me fasse vomir mais je me sentirais comme une raclure à faire ça aux deux membres d'un même couple pour l'argent, tu vois ?
_ Je comprends. Ce serait trop. Mais pour tes besoins d'argent, ça ira ?
_ Tu as été du genre généreux jusqu'à maintenant, je l'ai bien remarqué. Je me débrouillerais. Pour l'instant, je voudrais me contenter de t'avoir toi, ça me suffit amplement ».
Arthur rougit en lui sommant de faire attention à ce qu'il disait, que ça pouvait porter à confusion, ou quelque chose dans ce genre-là.
Au moins, les choses avaient l'air d'être rentrés à leur place. Ne restait qu'à prévenir Amélia que Francis n'était pas très chaud à l'idée d'assouvir ses besoins. Pour ne pas donner l'impression d'avoir réfléchi juste trois secondes à la question, il se fit la réflexion que laisser quelques jours de battement serait une bonne idée. Et il ne devait pas oublier son rendez-vous du lendemain au tribunal de Grande Instance. Il allait donc devoir partir plus tôt mardi soir.
Arthur se releva en lui accordant un sourire un peu désolé.
« Bon, tu peux utiliser la salle de bain juste là, de toute façon ce n'est pas ça qui manque ici. Pour bien faire, il faudrait qu'on soit prêt dans une demi-heure.
_ Très bien ».
Francis le regarda partir en se disant que le problème d'Artur était plus psychologique qu'autre chose, contrairement à ce qu'il avait crû. C'était juste un gosse paumé qui avait l'impression de vivre la vie d'un autre et qui, donc, ne se sentait pas à sa place dans sa propre vie. C'était peut-être pour ça qu'il se fichait de tromper sa femme ou qu'elle le trompe. Ce n'était pas sa vie. Dans sa tête, il n'était pas marié, il voulait juste jouer. En réalité, Arthur souffrait d'un mal-être constant et se voyait comme une sorte d'erreur, de faux Arthur qui prenait sa place. D'où le délire de la veille.
Un peu remué, Francis s'extirpa du lit (confortable à souhait, d'ailleurs) et partit se faire un brin de toilette avant de rejoindre son amant dans la salle à manger. Le vase qu'Arthur avait brisé avait disparu, ne laissant place qu'à un piédestal vide qui faisait très clairement tâche. C'était un peu comme le témoin de sa venue ici, Francis avait l'impression d'y avoir laissé sa marque.
Les deux hommes s'assirent et reçurent un petit-déjeuner consistant qui leur ravi les papilles. Cependant, alors qu'ils sirotaient thé –pour Arthur – et café – pour Francis –, ce dernier se sentit soudainement visé par un regard malicieux. L'Anglais souriait, les lèvres autour du bord de la tasse, d'une façon aussi friponne que bandante. Rien à faire, Francis fantasmait trop sur les yeux verts…
« Désires-tu quelque chose ? demanda Francis en choisissant soigneusement un terme faisant double-sens.
_ Non, mentit l'autre. Rien, je regarde juste ».
Diablotin, va. Et sous le nez de son majordome imperturbable, en plus.
Arthur sembla soudainement s'intéresser à autre chose puisque son regard s'obscurcit vers un vert plus profond et mystérieux.
« Au fait… J'ai cru remarquer que tu portais un pendentif ».
Francis ne se risqua pas à lui demander quand il l'avait remarqué, Arthur semblait être d'humeur à lui répondre « pendant que tu tirais ton coup au billard » et ce serait vraiment très gênant. En fait, il préféra ne rien répondre, même si son comportement ne fit qu'attiser la curiosité de son amant.
« Tu ne veux pas me le montrer ? »
Avec un soupir, le Français consentit à sortir son bijou de sa chemise. En face de lui, Arthur plissa des yeux pour l'observer attentivement, lui donnant un air de petit cochon pas content tout à fait adorable.
« Une clé ? »
C'était littéralement ça. Une clé tout à fait banale, un peu vernie pour donner du relief et une brillance stylisée, mais nul doute que ce n'était, à la base, qu'une clé comme une autre. Ne comprenant pas ce que signifiait le port de cet objet du commun, l'Anglais lui envoya un regard sceptique et mille fois interrogateur.
« C'est juste un porte-bonheur, répliqua Francis en finissant sa tasse de café. Rien de bien passionnant ».
Et simplement en disant ça, il avait réveillé tout l'intérêt du Britannique. Parce qu'il avait senti que ça ne pouvait être vrai. A croire qu'il commençait à lire dans ses pensées… Bon joueur, Arthur avait laissé couler mais ce ne serait sans doute que pour mieux revenir à la charge plus tard – trop curieux, cet enfant –, ce qui laissa temporairement Francis respirer. Ils finirent donc de manger et se hâtèrent de rejoindre la voiture, sous le regard un peu intrigué du majordome.
Pour une fois, Francis arriva au bureau par le parking, ce qui lui paraissait étranger, lui qui avait l'habitude de saluer les secrétaires dans le hall d'entrée.
Arthur s'était arrangé pour lui échapper au détour d'un couloir en lui susurrant un petit « à ce soir » au coin de l'oreille – car se retrouver dans son bureau à des heures indécentes semblaient être devenu son petit rituel préféré. En attendant, ils avaient une longue journée à gérer.
Francis ne perdit pas un instant et regagna son bureau pour jeter un coup d'œil à ses mails. Rien ne sortait de l'ordinaire, pas de plaintes, pas de critiques, et encore moins de boulot supplémentaire. Avec un peu de chance, Francis allait pouvoir lâcher un peu du zèle et passer plus de temps à encourager ses subordonnés qu'à leur distribuer des missions supplémentaires.
Il réorganisa le planning de l'équipe et dressa une piste de travail pour un dossier assez costaud. Sauf qu'il reçut, dans la matinée, un coup de fil d'Arthur lui disant que l'un de leur projet – qui remontait à déjà deux mois – leur avait été renvoyé avec une demande de réorganisation de la part du client. Le projet en lui-même était bien mais se détournait un peu de ce qui avait été espéré initialement. Francis fut donc obligé de revoir ses priorités en d'envoyer un mail à tous ces subordonnés pour les tenir au courant. Cela signifiait aussi qu'il devait réorganiser un plan de travail pour sa centaine de subalternes. Il commença à angoisser lorsqu'il comprit que la manière dont il gèrerait son équipe aurait de grandes répercussions sur la qualité du travail. Absolument tout le monde devait être à sa place et produire en fonction de ses capacités, sans se sentir délaissé. Serait-il réellement capable de s'en sortir, cette fois ? Il se posait toujours la question lorsqu'il était dans cette situation.
Déjà fatigué par sa journée, il alla se prendre un café noir pour être sûr de tenir le choc. Mais déboussolé comme il l'était, il bouscula quelqu'un. Dans la série des pas doués, il lui arrivait parfois de toucher le fond. L'inconnu lui attrapa le bras pour lui éviter de tomber et Francis reconnut à ce moment-là qu'il s'agissait de Ludwig Beilschmidt, le petit frère de son meilleur ami, Gilbert.
« Pardon, je crois que je me suis endormi en marchant, avoue le Français ».
Ludwig haussa un sourcil avant de lui répondre que ce n'était rien et qu'il devait à tout prix prendre un peu plus soin de lui pour éviter ces moments d'absences. Puisqu'ils ne s'étaient pas parlé depuis longtemps, il leur sembla assez naturel de prendre un peu de leur temps pour échanger de bonnes paroles, au moins pour regonfler leur niveau de sociabilité. On se croirait dans un jeu vidéo.
« Nouvelles chaussures ? remarqua le Français avec amusement.
_Cadeau de Gil. J'ai intérêt de les porter si je ne veux pas lui « briser le cœur », parodia le cadet en levant les yeux au ciel ».
Il n'y avait que Gil pour offrir des cadeaux aussi… atypiques. En fait, il était du genre à vous faire des cadeaux laids mais utiles, parce qu'il jugeait les objets non sur leur esthétisme mais sur leur praticité. Ce qui faisait qu'ils étaient toujours obligés de les utiliser. Ces chaussures avaient beau être immondes, elles avaient l'air confortables… Francis repensa à ce vieux stylo plume dégueulasse qui n'en finissait pas de cracher son encre.
Ludwig était son égal hiérarchique mais ne discutait pas souvent avec Francis car travaillant dans un autre secteur. Pourtant, leurs bureaux étaient au même étage. Ils ne se voyaient que pendant les réunions ou lorsque le DRH les convoquait. Pourtant, ils s'entendaient bien.
« Comment ça se passe de ton côté ? s'enquit l'Allemand en s'offrant une tisane.
_ On vient de me rajouter du boulot en plus. J'ai un dossier à refaire, je t'avoue que ça ne m'emballe pas des masses.
_ Oh… Pas de chance, la période de travail intensif venait pourtant de se finir.
_ Ce sont des choses qui arrivent, tant pis pour moi. Et toi, tu survis ?
_ J'ai d'autres types de problèmes, à vrai dire ».
Avec sa mine sombre, Francis comprit que la patience de Ludwig était soumise à rude épreuve. Avec sa ponctualité et son perfectionnisme naturel, le Germanique était le genre de patron que vous ne voulez pas du tout décevoir, un homme nickel, sans problème, fidèle, parfait. Du coup, quand un de ses employés dérivait… ce n'était peut-être pas pire qu'avec Arthur – qui, de toute façon, gagnait tous les concours de hurlements haut la main – mais même ainsi, les choses bougeaient. Donc, mettre en colère Ludwig équivalait à se jeter du haut d'une falaise.
« Que se passe-t-il ?
_ Tu n'es pas au courant pour l'incident aux Archives ?
_ Euh… non ».
Encore un truc qu'il avait loupé. Pourtant, cette commère d'Antonio aurait dû le tenir au courant de tous les potins. Peut-être cela voulait-il dire qu'il bossait vraiment ! Enfin !
Ludwig se pinça l'arête du nez avec un air fatigué.
« Ça s'est passé il y a quelques jours. Quelqu'un a bousillé une étagère aux Archives et la moitié de nos dossiers se sont mélangés au sol, je ne te raconte même pas le bordel que c'était… J'ai appris que le coupable était dans mon département mais un mouvement protectionniste collectif de mes employés m'empêche de trouver qui. Ils ont créés une « ligue communiste de soutient anti-Beilschmidt » – et quel titre de merde ! – pour m'empêcher de mettre la main sur l'enfoiré qui a foutu le bordel. Sauf qu'entre temps, j'ai été convoqué par Braginsky, qui ne peut décemment pas laisser passer ça, et qui m'a donc ordonné de trouver le coupable. Voilà les grandes lignes.
_ Eh bah, mon vieux… On se tape tous une merde pour bien finir le trimestre. Un régal !
_ Je ne te le fais pas dire… Et j'ai la moitié de mon service qui pète un câble parce que leur machine à café est tombée en panne, ce qui les oblige à venir jusqu'ici ou aux autres étages. Attends-toi à une pénurie, le temps qu'on la remplace.
_ Pénurie de café ?! Oh mon Dieu, non !
_ Désolé. Apparemment, quelqu'un a appuyé trop fort sur un bouton, ce qui a déréglé l'appareil, ou je-ne-sais-quoi… Je savais même pas que c'était possible ».
Francis l'encouragea à tenir bon, puis se retrouva soudainement enlacé par un Gilbert aux anges, littéralement sorti de nulle part.
« Franny ! J'ai cru que tu m'avais pas pardonné et que tu m'évitais !
_ Mais non, Gil. Je travaillais juste.
_ Chose que tu devrais faire avec plus de sérieux, rajouta Ludwig à l'intention de son aîné qui lui tira la langue avec puérilité.
_ Je prends mes pauses, moi aussi ! C'est ça l'égalité !
_ Eh bien, la mienne vient de se terminer, remarqua son frère en jugeant sa montre. Je dois vous laisser. On se voit ce soir, Brüder. Bon courage à toi, Francis, et au plaisir de te revoir.
_ Oui, au revoir et bonne chance ».
Un petit salut de la main et il disparut, laissant les deux meilleurs amis dans leur étreinte d'enfants. Sauf que Gil semblait avoir activé son radar de grand frère, car il scannait le dos de Ludwig qui disparaissait au détour d'un couloir.
« Il est bizarre, en ce moment…, marmonna-t-il.
_ Avec tous les problèmes qu'il se tape, je peux comprendre.
_ Quoi comme problèmes ?
_ Quelqu'un dans son équipe a fait une faute assez grave, il doit te gérer au quotidien en plus de son boulot, et il se tape des chaussures affreuses en prime.
_ Elles ne sont pas affreuses ! La semelle est compensée et ergonomique ! Elle s'adapte au pied pour offrir un maximum de confort ! Et la qualité est telle qu'elles dureront longtemps !
_ C'est ça, le souci, rit le Français. Pense à ses goûts.
_ Tu parles, je ne sais même pas ce qu'il aime…
_ Quoi ? Toi, le grand frère idéal, ne sais pas ce qu'aime ton cadet ? Sapristi !
_ Mais il n'a envie de rien en ce moment ! C'est ce dont je te parlais quand je te disais qu'il a changé. Il est plus souvent dans les nuages, il réfléchit tout le temps et parle encore moins qu'avant. Y a un truc qui l'obsède et ça me rend dingue de pas savoir ! Et ne me conseille pas de lui en parler, j'ai déjà essayé, sans succès. On ne rentre même plus ensembles le soir… Je te le dis, y a truc !
_ Une femme ? »
Gilbert balaya l'idée de la main comme s'il ne voulait pas y croire. Non, en fait, il ne voulait vraiment pas y croire.
Alors qu'il continuait de discuter de tout et de rien avec son ami, une stupide pensée lui vint en tête, celle comme quoi Ludwig ferait un suspect parfait pour cette histoire de traître. Dans les nuages, moins sociable, disparaissant le soir… Un instant, il s'imagina en parler à Antonio, mais sa conscience lui rappela que, de tous, Ludwig était le moins à même de faire ce genre de chose. C'était impossible qu'il soit coupable. Non, il devait s'être trouvé quelqu'un et ce n'était que le début d'une belle et simple histoire d'amour cachée. Antonio ne goberait jamais ça, autant le garder pour lui… enfin, pour l'instant seulement.
Lorsqu'ils eurent finis de papoter, les deux hommes se quittèrent pour retourner à leur poste. Francis prit place à son bureau et se motiva à réorganiser ses troupes. Ce fut difficile car il fut dérangé par pas mal d'appels téléphoniques, soit de clients qui demandaient comment avançaient les choses, de publicitaires demandant des rendez-vous de toute urgence, ou juste ses subordonnés qui l'interrogeaient sur comment se rendre utile en attendant. Tout cela l'occupa tant et si bien qu'il en sauta le déjeuner et fut forcé de faire une pause vers 16h pour vider la corbeille de fruits et reprendre un café. L'atroce journée s'acheva enfin pour lui lorsque, vers 21h, il reçut un SMS d'Arthur lui demandant de monter. Le sous-entendu lui parût clair mais Francis ne sut pas s'il aurait la force de le satisfaire. Au pire, il pouvait bien lui faire plaisir avec le minimum d'efforts – il savait utiliser sa bouche, après tout.
Ereinté, il se résolut à rejoindre le bureau de son patron comme il était convenu sur leur contrat.
Trois coups à la porte, entrez, il entra. Rituel.
Arthur, avachi sur son bureau, se redressa avec un faible sourire. Apparemment, son instinct lui avait fait comprendre que Francis était claqué par sa journée. En effet, il ne lui demanda rien, se contentant d'un petit regard intéressé qui défila sur tout son corps, puis il se leva de son bureau pour le contourner et simplement s'y adosser, bras croisés.
« Tu tiens le choc ?
_ Je ne m'attendais pas à devoir refaire toute ma stratégie… Je t'avoue que ça me fatigue d'avance.
_ Je suis désolé, j'aurais dû voir qu'on ne partait pas dans la bonne direction.
_ C'est comme ça, il ne nous reste plus qu'à tout revoir.
_ Tu peux compter sur mon aide à tout moment ».
Francis était heureux de retrouver l'Arthur qu'il connaissait, plus calme et modéré – ça faisait longtemps qu'il n'avait pas hurlé sur quelqu'un, en plus – et qui savait faire preuve d'une grande honnêteté professionnelle. Pas comme lui.
Le Français s'avança et posa son front contre le sien, comme s'il espérait lui absorber un peu d'énergie, juste assez pour rentrer chez lui et revenir le lendemain.
« Tu es plutôt chaud, remarqua Arthur. J'espère que tu ne tombes pas malade.
_ Je suis résistant. Même si c'était le cas, il ne faudrait pas plus d'une nuit de repos pour que mon corps se débarrasse du virus.
_ Sacré volonté.
_ En même temps, j'ai passé mon enfance à être drogué de plantes et de mixtures naturelles pour booster mes défenses immunitaires. Je crois que ma mère m'a fait bouffer toute la flore du pays. Au moins.
_ Et la mienne m'envoyait chez un docteur dès que j'éternuais « au cas où », donc mon système immunitaire doit être assez faiblard par rapport à toi.
_ Ouais, le risque des médicaments, c'est qu'à force d'en prendre, notre organisme fabrique des anticorps pour s'en débarrasser, donc c'est moins efficace. C'est pour ça que ma mère prenait en charge la moindre de mes maladies. Surtout, elle voulait que je me soigne avec ma propre volonté. Du coup, elle m'envoyait à l'école, même avec 39° de fièvre.
_ Euh… c'est un peu dangereux, ça.
_ A partir de 40, elle trouve ça dangereux. Mais je n'ai atteint qu'une fois les 40° et là, elle m'a envoyé à l'hôpital.
_ Ta mère est un peu extrême, non ?
_ Si tu savais… Elle aime tellement la nature qu'elle en est devenue végétalienne. Bon, elle acceptait qu'on mange de la viande à la maison, mais elle n'y touchait pas parce qu'elle préférait les saveurs des plantes, ou un truc du genre.
_ La mienne étant carnivore, j'ai un peu de mal à me placer sur le sujet.
_ Content de voir que je ne suis pas le seul à avoir subi une mère atypique.
_ Ma mère, c'est la rage incarnée. Suffisait qu'on dise un mot grossier ou qu'on fasse le début d'une connerie pour que ça hurle à la mort… Du coup, on a inventé plein de tactiques de défense et de parades avec mes frères, on parlait même en langage codé pour l'énerver.
_ La pauvre…
_ Elle a le sang chaud et a dû gérer cinq enfants. Je pense qu'elle mérite une médaille. Même si j'aurais aimé me faire moins gifler.
_ T'inquiète, on s'en est tous pris une qui nous a décollé la tête.
_ Tellement… »
Leur discussion ne présentait aucun réel intérêt mais cela leur fit un bien fou de bavarder sur leurs mères, juste pour partager un petit bout d'eux-mêmes et se trouver des points communs. Cette simplicité presque rédhibitoire de certaines de leurs discussions était très agréable. Avec d'autres personnes, on se sentait parfois obligé d'avoir toujours quelque chose d'important ou d'intelligent à dire, or là il n'en était rien. C'était une simple discussion un peu critique, bourrée d'autodérision, juste pour finir la journée sur une note plus tranquille et plus légère. Et cela leur fit un bien fou.
Puis un petit silence compatissant les prit. Le hasard colla leurs lèvres, innocemment, puis les retira comme s'il ne s'était rien passé.
« Arthur.
_ Oui ?
_ Je voulais te dire… Je vais refuser la proposition d'Amélia, j'en suis sûr maintenant.
_ Très bien. Je n'en parlerais plus, dans ce cas ».
Le Britannique accepta donc de respecter son choix, comme convenu. Il devait avoir conscience de ce qu'il avait fait la veille. Finalement, ce refus d'aller plus loin avec Amélia le ramenait dans le droit chemin. Il avait besoin de limites, besoin qu'on lui montre précisément là où il déconnait. Francis était une vraie bénédiction pour lui, il savait le calmer avec tellement de manières différentes… Ce n'était pas que du sexe. Francis était plus que ça… Il était un remède en lui-même.
L'affaire réglée, ils se décolèrent. Francis, qui avait laissé son sac parterre, le reprit pendant qu'Arthur se dirigeait déjà vers la porte.
Bruit.
Ils se statufièrent.
Il venait d'y avoir un bruit ?
Comme une porte qui s'ouvrait.
Arthur éteignit la lumière et tira Francis jusque sous le bureau, ramenant la chaise sur eux pour les cacher de toute visite impromptue.
« Mais… pourquoi on se cache ?
_ Réflexe ».
Ils se turent.
Il y avait vraiment quelqu'un dans les bureaux, qui rôdait pas loin de celui d'Arthur, d'une démarche soignée et tranquille. Et ce n'était certainement pas la dame de ménage. Pour une fois, ce bureau plongé dans l'obscurité ne leur sembla pas si attirant que ça. Francis, qui s'entendait avec la nuit comme un loup devant sa lune, devait avouer qu'il avait peur. Il aurait eu une queue de chien, elle se serait retrouvée entre ses pattes. C'était comme si son instinct naturel de chasseur s'était transformée en instinct de survie. Il avait l'impression d'être devenu la proie. Stupide. Ils étaient au bureau, pas dans une forêt.
Et pourtant, son cœur battait à tout rompre. Et, à ses côtés, Arthur n'était clairement pas rassuré, s'accrochant à son bras comme un enfant effrayé. Non, attend… c'est un enfant effrayé ! Une petite proie pour la bête qui rôdait.
Qui s'approchait.
Non… Tu déconnes… ?
La bête avançait vers eux mais… pourquoi ? Au bout de ce couloir, il n'y avait que le bureau d'Arthur et personne à part lui ne pouvait y accéder. Et personne n'y avait intérêt.
Lorsque la porte s'ouvrit, il n'y eut plus aucun doute.
Le regard de l'Anglais n'avait jamais paru plus angoissé qu'à ce moment-là. On osait pénétrer son bureau à une heure aussi tardive ! Un voleur ? Qui ?
Ils retinrent leur respiration, faisant silence complet. Les pas tournaient un peu en rond, ouvrant les quelques tiroirs d'un des grands placards du bureau. En fait, lorsque l'on ouvrait la porte, on se retrouvait directement face au bureau et, sur le côté droit, il y avait d'immenses armoires où Arthur stockait quelques documents dont il pouvait ravoir besoin – et sur le côté gauche, la table basse et le canapé qui lui servaient à recevoir des clients.
Alors, on était en droit de se demander qui osait fouiller dans ses dossiers !
Et le pire, c'est que l'inconnu ne sembla pas y trouver son compte puisqu'il contourna le bureau pour se retrouver face au tiroir principal, au-dessus des deux hommes cachés. Bien terrés au fond du bureau, ils prièrent pour rester discret, l'intrus étant plus intéressé par le contenu du tiroir que par leur éventuelle existence.
Cependant, Francis eut comme un vertige en louchant sur les pieds de l'ennemi.
Il reconnut les chaussures.
Ludwig ?
Il passa ses mains sur son visage pour se calmer. Non, il y avait erreur. Soit quelqu'un avait les mêmes, soit on les lui avait prises.
Les deux hypothèses étaient tellement stupides qu'il manqua de se gifler.
Bien sûr que ça ne pouvait être que Ludwig avec des pompes pareilles, dont personne ne voulait !
Mais non, ce n'était pas possible ! Qu'est-ce qu'il pensait ? Un homme aussi droit et franc que Ludwig Beilschmidt ne pouvait décemment pas fouiller dans le bureau d'un de ses chefs comme si de rien n'était ! Ce n'était pas lui, ça ne collait pas à son image, ça ne faisait aucun sens ! Aucun !
Heureusement, il sembla trouver son bonheur dans le tiroir puisqu'il le referma d'un coup sec avant de remettre la chaise à sa place et de s'en aller tranquillement, aidé d'une simple lampe-torche qui devait venir de son téléphone. Puis il referma la porte et ses pas s'en allèrent.
Le silence continua encore cinq minutes. Personne ne remua, personne même n'osa respirer, jusqu'à ce que :
« Il faut qu'on bouge ».
Arthur ne se le fit pas répéter et attrapa la main tendue de son amant pour s'extirper plus facilement. Ils laissèrent leurs affaires, sauf téléphones et clés, pour ne s'embarrasser de rien durant leur évasion. Rien ne leur certifiait que l'inconnu était bel et bien parti, ils devaient donc agir avec prudence.
Au lieu de prendre l'ascenseur, ils s'encombrèrent des escaliers et descendirent la quarantaine d'étages à pied, ce qui leur prit pas mal de temps et leur reste d'énergie. Heureusement, il leur restait l'adrénaline de leur instinct de survie pour tenir le rythme soutenu. Arrivés au parking, ils prirent la voiture d'Arthur et démarrèrent plus vite que ce que la limite n'autorisait. Ils voulaient vite s'enfuir de là.
« Plus jamais une frayeur pareille…, trembla Arthur en grillant un feu rouge. Plus jamais… J'ai cru qu'on allait se faire tuer…
_ Tu fouilleras ton bureau demain pour voir ce qu'il t'a pris.
_ O-oui… Je… Je te dépose chez toi…
_ Merci. Tu devrais en parler à Amélia en rentrant, pour te calmer. De toute façon, tu n'en dormiras pas de la nuit si tu ne le fais pas.
_ C'est… c'est vrai. Et… et toi ?
_ Je vais déjà mieux, ne t'inquiète pas. Pense à toi ».
La course fut hasardeuse mais Arthur parvint à lâcher son complice jusqu'à chez lui, toujours sous le choc de l'émotion.
« Détends-toi, Arthur. C'est fini, d'accord.
_ C'est fini, oui… Je vais bien… Tout ira bien…
_ Si vraiment ça ne va pas, appelle-moi. Mon téléphone est toujours allumé.
_ Promis… »
Inquiet de son état, le Français s'étira de tout son long pour déposer ses lèvres sur sa joue. Ce fut comme le déclic pour Arthur qui se rua sur ses lèvres, dans l'espoir de trouver ce doux réconfort qu'il cherchait tant après une expérience aussi… traumatisante. Le baiser eut beau s'éterniser, il était nécessaire pour que l'Anglais se calme. Francis ne voulait pas qu'il risque un accident en rentrant. Heureusement, cela sembla d'ores-et-déjà aller mieux. L'adrénaline était retombée et être enfermé dans une voiture devait participer à sa reprise de confiance. Il était en lieu sûr.
Ils se souhaitèrent une bonne nuit, gardant cet événement dans un creux de leur tête.
Tous deux avaient été forcés d'y penser.
Et si cet inconnu était le traître ?
Vous l'avez compris, l'affaire du traître va commencer à se développer un peu. Et comme tout est lié dans cette fic, j'ose espérer que je vais finir par vous donner une migraine… /PAN/ …par vous donner envie de lire la suite… Kof ! Kof ! ^^''
Voilà, je vais m'arrêtez là et je vous souhaite une bonne journée/soirée/nuit !
Biz' !
