""Hé oh ! Il y a quelqu'un, là-haut ? Si oui, dites quelque chose. Montrez-vous !" C'est ainsi que supplient les voix des mortels, dans l'espoir permanent d'obtenir des preuves de notre existence. Depuis combien de temps veillons-nous sur leur Royaume ? Depuis combien de temps, nous, Célestelliens, existons-nous ?"

Enora laissa ses mots flotter dans la pièce et se tut. La tête appuyée contre le mur, elle observait pensivement le ciel qui s'obscurcissait progressivement sans le voir vraiment. Il lui arrivait quelquefois de se demander comment serait sa vie si le Tout-Puissant avait fait d'elle une humaine. La plupart de ses semblables frissonnaient d'horreur à cette simple idée, mais Enora n'était pas de ceux-là. Elle, entre tous, avait un mode de vie qui se rapprochait bien plus de celui des mortels que ses homologues célestelliens. Depuis des siècles, elle prenait soin des bébés qui naissaient de l'Yggdrasil, l'arbre sacré qui protégeait son peuple depuis le toit de l'Observatoire, et leur apprenait à lire, écrire et compter jusqu'à ce qu'un mentor leur enseigne leur devoir de protecteurs des mortels. A ce moment là, lorsque tous ses protégés avaient été confiés à un professeur, elle devait attendre que de nouveaux œuf-fruits poussent sur les racines de l'Yggdrasil afin qu'elle puisse recommencer à éduquer les bébés célestelliens. Mais elle n'en était pas encore là.

Enora tourna la tête vers les douze bébés qui la contemplaient de leurs grands yeux curieux. Ils avaient vu le jour entre cinq et huit années auparavant; pourtant, un humain leur aurait donné à peine trois ans, quatre, pour les plus âgés. Une nouvelle fois, Enora tenta de s'imaginer ce qu'elle ressentirait si elle n'avait que quelques soixante, soixante-dix années à vivre, comme les mortels. Comme cela lui semblerait bref !

"Enora ? l'interpela une petite Célestellienne aux cheveux bleus courts et aux yeux gris pâle, est-ce que c'est vrai que les mortels ne peuvent pas nous voir ?

-Oui, Mésange, lui confirma Enora. C'est pour ça qu'ils doutent de notre existence.

-Mais pourtant, intervint un autre tout jeune Célestellien blond clair aux yeux bruns, certains humains continuent de croire en notre existence, n'est ce pas ?

-Bien sûr que oui, mon ange.

-Comment est-ce possible, s'ils ne nous voient pas ? insista le petit.

-C'est ce qu'on appelle la foi, Merle. Ils ont foi en nous, comme nous avons foi en le Tout-Puissant. C'est très important. Notre devoir de Célestelliens n'est pas des plus faciles; pourtant, vous devrez continuer de croire en ce que vous faites et en notre travail lorsque vous serez en âge d'aider les mortels à votre tour."

Les petits acquiescèrent, même s'ils étaient trop jeunes pour vraiment comprendre ses paroles.

"Il est temps que nos petites boules de plumes aillent se coucher, tu ne crois pas ? demanda une Célestellienne adulte aux cheveux violets et aux yeux bleus, qui n'avaient rien dit jusque là.

-Tu as certainement raison, Libellule, admit Enora à l'intention de son assistante et ancienne apprentie. Ils ont passé des jours à essayer de s'envoler et de se cogner aux murs. "

Les petits Célestelliens obtempérèrent sans discuter. Ils se redressèrent sur leurs petites jambes et chacun regagna son lit garni de mousse et de plumes. Tous, sauf une, qui continuait de dévisager Enora d'un air indécis.

"Tu as entendu Libellule, Daisy ? insista la Célestellienne aux cheveux châtains. Il serait temps que tu ailles te coucher, toi aussi.

-Mais je n'ai pas sommeil, protesta la petite blonde. Je ne pourrais pas aller dehors, plutôt ?

-Il n'en est pas question. Vous êtes trop petits pour sortir, surtout lorsqu'il fait sombre, comme ça.

-C'est dangereux, dehors ?

-Pour une petite Célestellienne qui sait à peine voler telle que toi, oui, c'est dangereux.

-Mais tu nous dit tout le temps que l'Yggdrasil nous protège depuis le toit de l'Observatoire.

-Il ne te protègera de rien du tout si tu tombes, ma toute belle.

-Mais je voudrais voir le monde, moi.

-Quand tu seras plus grande. Allez, Daisy, file te coucher, à présent."

La petite obéit et trotta vers son lit. Cependant, elle avait bien l'intention de sortir de la grande salle où elle restait cloîtrée depuis sa naissance. Le monde au dehors l'attirait. Pas seulement le reste de l'Observatoire, qui grouillait de Célestelliens adultes qui ne prenaient jamais beaucoup de repos. Mais surtout le Protectorat, le Royaume des mortels. Il devait être bien plus excitant que la pouponnière, où il n'y avait rien de palpitant à faire.

Si je sors quelques minutes, se dit-elle, juste le temps de jeter un coup d'œil au Protectorat, il ne m'arrivera rien. Enora et Libellule ne seront pas fâchées si elles ne s'en rendent pas compte. Oui, juste un petit coup d'œil. Et après, j'attendrai d'être assez grande pour ressortir dehors. Oh, et de savoir voler correctement, aussi.

Cependant, partir à la découverte du dehors n'était pas très amusant lorsqu'on était seule. Aussi Daisy secoua-t-elle sa voisine de lit, une petite Célestellienne aux cheveux bleus comme ceux de Mésange et aux yeux bruns.

"Ange ? pépia Daisy aussi bas qu'elle le put malgré son excitation. Ca te dirait de partir en exploration avec moi ?

-Mais Enora et Libellule nous ont dit de ne pas sortir et de dormir, protesta l'autre petite en se frottant les yeux.

-Ca ne sera pas long, plaida la petite blonde. Je veux juste voir de quoi à l'air le Protectorat, et après on rentre. C'est promis.

-Ca ne m'intéresse pas. En plus, le Protectorat est dangereux. Si je pouvais, je ne sortirais jamais de l'Observatoire.

-Mais ça n'a aucun intérêt ! Imagine comme le royaume des mortels doit être plus passionnant que le nôtre !

-Ca, c'est toi qui le dit. Laisse-moi dormir, maintenant, se plaignit Ange en enfouissant son visage sous l'une de ses ailes. Ou Enora va nous gronder.

-Tu n'es pas amusante, se lamenta Daisy."

Contrariée, elle ne chercha même pas à proposer à un autre de ses petits camarades de l'accompagner. Voyant que Libellule était occupée à rassurer un autre petit blond aux yeux marron, comme Merle, la petite Célestellienne trottina vers la sortie. Enora avait entrouvert la lourde porte pour aérer un peu et ne l'avait pas encore refermée, à mille lieux de penser que l'un de ses jeunes protégés, apeurés par le monde extérieur à cause de leur jeune âge, ne tente de s'éclipser en douce. Aussi Daisy n'eut-elle aucun mal à se faufiler à l'extérieur, sur le large balcon presque entièrement recouvert de mousse. La noirceur soudaine de la nuit l'étonna. Dans la pouponnière, des dizaines et des dizaines de bougies éclairaient les lieux en permanence. Cependant, la lune projetait sa lumière pâle sur l'Observatoire, assez pour que la petite distingue où elle mettait les pieds. Elle trotta donc vers la balustrade qui faisait tout le tour de l'étage où était installée la pouponnière, sans doute afin d'éviter que les bébés Célestelliens tombent.

Daisy était si petite qu'elle parvenait à poser le bout de ses doigts sur la balustrade uniquement en se haussant sur la pointe des pieds et en étirant ses petits bras autant que possible. L'idée qu'elle aurait pu regarder par dessous ne l'effleura pas. Elle tenta donc de se hisser sur la rambarde par la seule force de ses bras, mais fut bien forcée de constater qu'elle n'en avait pas. Frustrée, et bien décidée à ne pas abandonner, elle fit battre vigoureusement ses petites ailes tout en continuant de tirer sur ses bras. A force de persévérance, elle parvint tant bien que mal à se pencher par dessus la balustrade, qui lui cisaillait le ventre. Elle connut une nouvelle déception en constatant que le cocon de nuage entourant l'Observatoire l'empêchait de distinguer ce qui se trouvait à peine un mètre au dessous d'elle. Mais là, un nuage s'effilochait, alors peut être qu'en se penchant un peu plus sur la droite... Elle entendit un battement d'ailes tout proche et pria pour que ce ne soit ni Enora, ni Libellule. Elle se pencha encore... encore un petit peu plus... et bascula par dessus la rambarde.

Elle n'eut ni le temps de crier, ni même celui d'avoir peur. Alors qu'elle se sentait partir en avant, un bras puissant la rattrapa en s'enroulant autour de son ventre par derrière et la plaqua contre un torse large et inconnu. Le claquement d'ailes retentit de nouveau, et un petit vent fit se soulever les mèches blondes de Daisy. Celle-ci ne voyait, de là où elle était, que ses propres jambes qui se balançaient dans le vide, ainsi que deux autres, passées dans un pantalon noir, et une paire de pieds chaussés de solides bottes. Ces mêmes pieds se posèrent sur le balcon couvert de mousse de la pouponnière. Le bras qui compressait le ventre de Daisy était musclé et couvert d'une pièce de tissus noir, assortie au pantalon. Curieuse, la petite Célestellienne se contorsionna pour pouvoir dévisager celui qui l'avait rattrapée à temps. Elle pencha la tête en arrière... encore... encore... et finit par croiser les sévères yeux gris du plus grand Célestellien qu'elle avait jamais vu. Daisy ne distinguait pas très bien ses traits, à l'exception de son nez aquilin, de ses épais sourcils froncés et de sa tête entièrement chauve. Ses larges et puissantes ailes blanches, presque aussi grandes que lui, brillaient sous la lumière de la lune. La petite baissa le nez, intimidée.

Le grand Célestellien à la mine sévère la reposa par terre et lui demanda d'une voix sèche :

"Qu'est-ce qu'une toute jeune Célestellienne telle que toi fait en dehors de la pouponnière ?

-Je... je voulais juste sortir, souffla Daisy en se tortillant, gênée. Et... j'avais envie de voir à quoi ressemblait le Protectorat.

-Quand bien même il n'y aurait pas eu tous ces nuages, tu n'aurais rien vu du Protectorat, répliqua l'autre. Il se trouve bien trop loin en dessous de nous."

Daisy releva timidement la tête, avant de baisser aussitôt le nez vers ses pieds lorsqu'elle croisa les yeux sévère du grand Célestellien.

"La curiosité est une qualité, reprit-il, cependant, je doute qu'Enora t'ait laissée sortir seule en pleine nuit. Tu as désobéi à un ordre. Ce ne sont pas des façons de se comporter, pour une future apprentie !".

Daisy eut un éblouissement. Elle comprenait maintenant qu'Enora et Libellule leur défendaient de sortir pour leur propre bien, et que les petits Célestelliens sous leur responsabilité se devaient de leur obéir. En plus, les apprentis ne se montraient certainement pas aussi irresponsables ! La petite ouvrit la bouche pour assurer qu'elle ne le referait plus, lorsqu'une voix soulagée cria son nom.

"Daisy ! Loués soient le Tout-Puissant et le grand Yggdrasil, tu es indemne !"

Libellule accourait vers eux. Elle fit pivoter sa protégée face à elle et la gronda froidement :

"Que fais-tu dehors ? Nous t'avions défendu de sortir, parce que c'est dangereux pour toi ! Tu es encore trop petite pour te promener sur le balcon à ta guise !"

Elle redressa alors la tête pour ajouter à l'intention du grand Célestellien :

"Heureusement que tu l'as retrouvée, Aquila. Tu as ma reconnaissance éternelle. Daisy, ordonna-t-elle ensuite à la petite, excuse-toi immédiatement auprès d'Aquila pour lui avoir fait perdre son temps, à devoir te surveiller !"

Daisy ne se fit pas prier, puisqu'elle avait l'intention de le faire de toute façon. Elle s'inclina aussi bas qu'elle le put devant le sévère Célestellien et dit de sa petite voix aigue :

"Pardon de m'être montrée aussi imprudente. Je vous promets que ça ne se reproduira plus !"

Le dénommé Aquila approuva d'un sec signe de la tête, puis il salua Libellule de la même manière et s'envola d ans la nuit. L'assistante d'Enora empoigna Daisy par la main et l'entraina vers la pouponnière.

"Allez, on rentre, et ne t'avise plus de ressortir en douce comme ça ! Nous étions mortes d'inquiétude !

-Qui c'était, Libellule ? s'enquit la petite en trottinant derrière la Célestellienne aux cheveux violets.

-Il s'appelle Aquila, lui répondit-elle. C'est un éminent Gardien, sans doute le meilleur. Jusqu'à ce jour, seul un autre Gardien a fait mieux que lui."

Elle se tut subitement, comme si, curieusement, elle avait peur d'en avoir trop dit.

"Il descendait au Protectorat ? repartit Daisy.

-Sans doute.

-Pourquoi il était tout seul ? Y'avait pas son élève avec lui ?

-Il n'a pas d'élève, la détrompa Libellule. Cela fait trois siècles qu'il est prêt à se voir confier l'éducation d'un jeune Célestellien, mais il a toujours catégoriquement refusé de prendre un, ou une, apprenti(e). C'est du gâchis, mais je pense qu'il n'en prendra jamais. En tout cas, tu as eu beaucoup de chance qu'il passe par ici ! Ne recommence jamais un coup pareil, petite curieuse !

-Mais oui ! C'est promis."