"Un bon épéiste se doit d'être rapide et précis. N'oublie pas que pour être la meilleure, ton épée doit devenir le prolongement naturel de ton corps. Notamment pour l'Attaque du Faucon, qui nécessite une prise ferme sur le pommeau et une grande rapidité. Je t'ai déjà enseigné la Lame du Dragon et la Lame de Métal, mais ce sont deux attaques plutôt basiques pour lesquelles il suffit de frapper avec force -surtout pour la seconde.
-Maître, est-ce que vous allez m'apprendre encore d'autres attaques à l'épée ? s'enquit Daisy, qui en mourait d'envie.
-Je pense que je peux d'hors et déjà t'enseigner les mouvements de base pour réaliser une bonne Attaque du Faucon, admit Aquila. Tu as des gestes vifs et précis, même si tu manques toutefois de force dans les bras. Pour toi, aucun doute qu'il te faudra utiliser des épées légères. Ah, j'ai un jour évoqué une arme qui permet à son utilisateur de placer deux coups à la suite. Te souviens-tu de son nom ?
-C'est la Lame du Faucon, répondit l'apprentie sans la moindre hésitation. Et l'on peut l'améliorer en utilisant l'alchimie.
-Bien. Je pense que nous pouvons aller en salle d'entrainement pour tenter cette fameuse Attaque du Faucon."
Daisy sourit, aux anges. Dès sa première leçon d'escrime, elle avait su que l'épée serait son arme de prédilection. La première fois que son professeur lui avait lancé une épée en cuivre -celle qu'elle utilisait encore aujourd'hui-, elle l'avait rattrapée au vol presque par instinct. De tous les apprentis, elle était de loin la meilleure escrimeuse. Sans doute en partie parce que les autres novices étaient peu voir pas du tout attirés par les armes en général et préféraient, comme la plupart des Célestelliens, compter sur leurs pouvoirs pour défendre les mortels. Bon nombre d'entre eux méprisaient les armes, qu'ils jugeaient bonnes pour les humains, avec leur goût plus que répréhensible pour la guerre et la destruction. Naturellement, Aquila faisait parti des exceptions. En plus d'être le meilleur des Gardiens, il était aussi le meilleur épéiste. Les leçons d'escrime étaient donc un vrai plaisir pour le maître comme pour l'élève.
"Aquila ? les interrompit une voix familière toute proche."
Le professeur et l'apprentie levèrent la tête et dévisagèrent le propriétaire de cette voix; lui avec peu d'intérêt, elle avec curiosité. Il s'agissait de Pincio, un Gardien plutôt massif aux cheveux blonds épais et aux yeux gris pâle qui semblaient toujours emplis de mélancolie.
"Qu'y-a-t-il, Pincio ? s'enquit le Gardien de Chérubelle.
-Je viens de faire mon rapport au Commandant Apodis, expliqua l'autre. Avant que je prenne congé, il m'a envoyé te dire qu'il souhaite te parler dans les plus brefs délais.
-Merci, lâcha Aquila. Il serait impensable de ma part de faire attendre notre chef. Daisy, patiente ici. Je ne sais pas combien de temps cela prendra.
-D'accord, répondit la novice sans s'étendre d'avantage."
Elle savait, en connaissance de cause, que son maître n'attendait pas d'elle une réponse lorsqu'il lui donnait ce genre d'ordre. Elle se renversa sur son tabouret et étendit ses jambes devant elle pour s'étirer. Cela faisait quatre-vingt-dix-huit ans exactement qu'elle était l'apprentie d'Aquila. Pour elle, ces décennies étaient passées en un éclair tant son professeur avait de choses à lui enseigner. Tout le temps où elle avait été trop jeune et pas assez bonne combattante pour l'accompagner au Protectorat, son apprentissage s'était déroulé dans le calme et la sérénité de son foyer. Lorsque son maître descendait à Chérubelle, souvent pour des journées entières (une fois, il s'était absenté plusieurs mois, et Daisy étais presque persuadée qu'elle allait mourir d'ennui, à se tourner les pouces à l'Observatoire, sans aucun cours à suivre pour tromper son désœuvrement), la jeune novice passait le plus clair de son temps dans la bibliothèque avec Colombe, l'amie proche d'Aquila. Au moins, elle pouvait bavarder avec Ange, et la responsable des archives s'était révélée une compagnie très agréable, gentille, amusante et avec toujours quelque chose à raconter. Enfin, lorsque Daisy avait été estimée prête à se rendre au royaume inférieur, l'apprentissage était devenu autrement plus palpitant et elle n'avait plus eu le temps de s'ennuyer. Elle savait qu'il lui restait deux ou trois décennies avant qu'elle soit promue Gardienne officielle de Chérubelle, mais elle n'était pas pressée. Son quotidien actuel lui convenait parfaitement.
"Daisy ? l'appela une voix féminine toute proche, la tirant de ses pensées."
L'une des apprenties se tenait à côté de sa table et la fixait de ses yeux bleus interrogateurs. Elle attendait visiblement une réponse.
A quelle question, au juste ?
"Oh, je suis désolée, Avica, s'excusa Daisy en se concentrant de nouveau sur l'instant présent et sur sa camarade. Tu m'as posé une question ?
-Je voulais savoir si je pouvais prendre cet ouvrage, répéta patiemment l'apprentie Patrouilleuse en tapotant la couverture usagée d'un gros livre posé sur la table.
-Les "Armes par l'alchimie" ? lut Daisy en se tordant le cou pour lire le titre un tant soit peu à l'endroit. Oh, je suppose que oui. Mon maître voulait juste me montrer comment on fabrique certaines épées par l'alchimie. Mais on en a fini avec ça.
-Merci. Où est donc passé Aquila ? Ne me dis pas qu'il est redescendu au royaume inférieur sans toi, tout de même ? Tu es pourtant assez grande pour l'accompagner, il me semble.
-Bien sûr que oui, Avica, protesta Daisy. Et ce depuis longtemps.
-Ou alors, t'a-t-il une nouvelle fois punie pour lui avoir désobéi et t'être mise en danger ? la taquina sa camarade, qui semblait ne plaisanter qu'à moitié.
-Ca n'est arrivé qu'une seule fois, marmonna la novice blonde, mortifiée. Et c'était il y a un bon bout de temps, maintenant.
-Pas si longtemps que ça, la contredit Avica, puisque c'était vers le début de la période où il t'emmenait au Protectorat pour la première fois.
-Tout le monde va-t-il continuer à en parler pour les siècles à venir ?
-Personne ne l'avait jamais vu autant en colère, apparemment. Et c'était, je l'admets, très impressionnant de le voir de crier ainsi dessus devant tout le monde. De plus, personne n'aurait pu imaginer qu'une novice -surtout sa propre élève -ose lui désobéir.
-Comme je te l'ai rappelé, cela s'est passé il y a quelques décennies. Mais c'est de loin la punition la plus efficace qu'il ait jamais trouvée. Cette période durant laquelle j'étais consignée à l'Observatoire -et, de plus, il était si en colère même après plusieurs mois que l'ambiance lorsqu'il était là devenait des plus pesantes - a été la plus pénible de toute ma courte vie.
-Je veux bien le croire, compatit l'autre apprentie. Mais avec tout ça, tu ne m'as pas répondu. Où est donc ton professeur ?
-Le Commandant Apodis désirait lui parler, expliqua Daisy. Je ne sais pas combien de temps cela lui prendra."
Avica semblait pensive, tout d'un coup.
"Tu sais, avoua-t-elle, je ne sais pas quoi penser de ton maître."
-Que veux-tu dire exactement ? marmonna Daisy, sur la défensive, comme à chaque fois que quelqu'un d'autre que Colombe ou Ange parlait de son professeur."
Elle avait très vite constaté, et avec étonnement, que ses semblables n'appréciaient guère Aquila. Le regard qu'ils posaient sur lui était certes respectueux mais également teinté de dédain. Maintes fois, son apprentie avait surpris des Célestelliens en train de le critiquer dans son dos. Au début, elle n'avait pas compris pourquoi ils se comportaient de la sorte. Mais très vite, elle s'était aperçue que son maître se tenait toujours à l'écart des autres Célestelliens. Il ne se mêlait jamais à eux, ne leur adressait jamais la parole pour le simple plaisir de discuter et se donnait des airs supérieurs. Son impassibilité, son orgueil et son refus de se mélanger aux autres étaient les trois raisons pour lesquelles leurs semblables ne l'aimait pas, avec conclu Daisy. Mais cela l'agaçait au plus haut point. Parmi tous ces Célestelliens, excepté Colombe et le Commandant Apodis, qui connaissait réellement Aquila ? La réponse était simple : personne. La novice blonde aurait donné n'importe quoi pour ses congénères réalisent à quel point son maître était formidable.
"Ce n'est pas qu'il me fasse peur, expliqua Avica, mais on a toujours l'impression... qu'il a un grand poids sur les épaules...
-Je sais, soupira Daisy, lasse maintenant. Il semble... tourmenté. En permanence. Quelque chose... quelque chose le tracasse et le blesse profondément. Je le sens. Enfin, ça fait tellement longtemps que je suis son élève que je m'en suis rendu compte. Mais je ne sais pas ce que c'est, je ne peux rien y faire et ça me frustre.
-Et quand vous n'êtes que tous les deux au village dont il est le Gardien, ça ne rend pas l'atmosphère plus pesante ?
-Oh, non, il me semble même un peu détendu au Protectorat. J'apprécie énormément sa compagnie -elle me suffit.
-Avica ! les interrompit un Célestellien adulte à quelques pas de là. As-tu finalement trouvé l'ouvrage dont nous avions besoin ?
-Oui, Maître ! confirma son apprentie. J'arrive tout de suite.
-Attends ! la retint sa camarade. Colombe ne sera pas très contente si je ne rapporte pas ce livre à la bibliothèque. Elle se plaint toujours que, nous les novices, nous ne remettons jamais les livres à leur place et qu'elle met toujours un temps fou à les retrouver.
-Ne t'en fais pas. Je le lui ramènerai quand on en aura terminé."
Alors qu'Avica et son professeur, Pelicanus, s'éloignaient, le propre maître de Daisy choisit ce moment pour revenir.
Oh... il a l'air irrité. Je me demande ce que notre patriarche a bien pu lui dire pour l'agacer comme cela...
"Daisy, nous descendons immédiatement à Chérubelle, jeta à Aquila en passant à sa hauteur, sans faire mine de ralentir le pas.
-Que se passe-t-il, Maître ? Un problème au Protectorat ? s'inquiéta son élève en lui courant après.
-Le Commandant Apodis juge que tu es prête à devenir la Gardienne officielle de Chérubelle, répliqua le Gardien d'un ton froid.
-Comment ? paniqua Daisy, qui faillit trébucher tant sa surprise était grande. Mais... mais c'est trop tôt !
-Allons, si notre chef considère que tu es fin prête, c'est que tu l'es.
-Maître... est-ce que... est-ce que vous approuvez ma promotion ?"
La novice n'obtint jamais de réponse. Son professeur avait déjà sauté dans le portail en forme d'étoile pratiqué dans le sol qui permettait de traverser tout l'Observatoire en quelques secondes. Elle soupira, nerveuse et abasourdie par sa brusque promotion, et bondit à sa suite.
Le petit village de Chérubelle était un lieu paisible dans la vallée, niché au pied des montagnes. La vie s'y écoulait tranquillement, bercé par le grondement de la cascade qui jaillissait des rochers pour former un bassin au centre du village. On racontait que cette eau avait la faculté de guérir toutes les maladies, et les habitants ne manquaient pas de remercier leur bienveillante Gardienne pour ce cadeau qu'elle leur avait fait. Daisy savait que c'était bien une Célestellienne qui était à l'origine de cette eau pure et miraculeuse, mais ce n'était certainement pas elle. Son maître lui avait un jour raconté que l'une des Gardiennes de Chérubelle, il y avait des millénaires de cela, avait tant pleuré en voyant la misère des mortels que ses larmes de pure compassion avaient conféré à l'eau de la cascade des propriétés salvatrices. Daisy croyait se souvenir que cette Gardienne s'appelait Lys.
Le ciel était comme embrasé par le soleil couchant et avait pris une teinte orangée. Il avait fait chaud toute la journée, et Daisy était bien contente de sentir les fines gouttelettes générées par la chute d'eau sur toute sa longueur rafraichir ses petites ailes blanches étincelantes. Un millier d'arc-en-ciel furtifs et éphémères se formaient autour d'elle au hasard des rayons du soleil déclinant. De là où elle était, voletant en suspension devant la cascade, elle pouvait embrasser tout le village d'un seul coup d'œil. Un groupe d'enfants jouait avec un chien au milieu des premières fleurs printanières. Quelques jeunes femmes achevaient de laver leur linge dans la rivière, en bavardant et en s'éclaboussant. D'autres villageois folâtraient dehors, pour profiter du beau temps revenu.
"Tu en as parcouru du chemin, Daisy, commenta Aquila d'une voix neutre en se tournant vers elle."
La jeune Célestellienne se remémora tout ce qu'elle avait dû apprendre : toutes les lois et légendes de l'Observatoire et celles des mortels, leurs us et coutumes, leurs particularités, l'Histoire du monde et celle des Célestelliens, quelques recettes d'alchimie, le maniement de toutes les armes possibles et imaginables, de larges connaissances en médecine, en géographie et en astrologie (auquel elle l'avait jamais rien compris) et enfin, l'étude de tous les monstres existant et de toutes leurs attaques potentielles. Cela faisait énormément de choses.
"Oui, confirma la nouvelle Gardienne. Mais je ne pensais pas que j'obtiendrai ma Garde si vite.
-Mmh... Je dois t'avouer que j'avais des doutes lorsque tu es devenue Gardienne du village à ma place, mais..."
Il s'interrompit, le temps de laisser son regard errer sur les mortels en dessous -inconscients de la présence de deux Gardiens au dessus d'eux, qui les observaient et veillaient sur eux, car les Célestelliens étaient invisibles aux yeux du genre humain.
"Mais la paix et la sécurité dont jouissent ses habitants prouvent ta dévotion à cette tâche. Daisy, conclut Aquila, tu es à la hauteur de ton titre de Gardienne de Chérubelle."
L'intéressée sentit son coeur se gonfler de joie et de fierté. Son maître était avare de compliments. Il n'avait cessé de lui répéter qu'elle avait du potentiel et se devait de l'exploiter au maximum. Ils avaient passé trois jours à Chérubelle pour voir comment la jeune apprentie se débrouillait. Aquila était resté à côté d'elle, mais c'était à elle seule de veiller sur les habitants et de les aider. Il s'était contenté de la corriger lorsqu'elle s'y prenait mal. Mais, à l'évidence, il était satisfait des actions de son élève.
"Merci, Maître, souffla Daisy en lui adressant un large sourire auquel elle savait très bien qu'il ne répondrait pas -il ne souriait jamais."
Aquila tourna brusquement la tête en direction de la vallée. Suivant un petit chemin de terre, deux silhouettes bien connues rentraient à Chérubelle. L'une, qui allait devant, était une jeune fille vêtue d'une robe bleue et d'un tablier blanc par dessus. Un foulard orange couvrait ses cheveux lavande coupés courts et ses yeux bleus brillaient de bonté. Essoufflé par l'effort, courbé sur sa canne, son grand-père la suivait à petits pas.
"Ah ! se lamenta-t-il. Ne vieillis jamais, ma petite Bérangère. C'est terrible de vieillir !
-Nous ne sommes plus très loin, Grand-père. Je sais que tu vas y arriver, l'encouragea la jeune fille."
Trois monstres les aperçurent à ce moment-là. On pourrait les décrire comme ceci : deux d'entre eux étaient des gouttes d'eau bleus souriantes; le troisième, un genre de concombre géant pourvu de deux pieds, deux mains et armé d'une lance. Deux gluants. Un concombrageur. Daisy les vit trois secondes après son maître. Ce dernier lâcha :
"Ces créatures vicieuse ne doivent en aucun cas inquiéter les créatures innocentes de notre troupeau, Daisy. Allons, Gardienne de Chérubelle. Le moment est venu de nous acquitter de notre devoir de Célestelliens.
-Je suis prête, Maître. Rien n'arrivera aux mortels sous ma protection."
Ou du moins, c'est ce que j'espère. Parce que je suis loin d'être une aussi bonne combattante que vous.
Il dut percevoir son inquiétude car il précisa :
"Aujourd'hui encore, nous les affronterons ensemble. Suis-moi, maintenant. Nous ne pouvons nous permettre de perdre la moindre seconde."
