Aquila piqua vers la vallée tel un rapace, avec une vitesse surprenante. Daisy le suivit plus lentement.

La faute à mes ailes, tout ça. J'espère qu'elles vont se dépêcher de grandir.

Les "trois créatures vicieuses", comme les avait si justement nommées Aquila, s'étaient postées en embuscade derrière un imposant rocher. Les mortels n'étaient jamais en sécurité hors des villes et villages, où il n'était jamais évident de trouver un Patrouilleur prêt à les protéger. Surtout aux alentours de Chérubelle, où aucun d'entre eux ne venait jamais. Daisy ne savait pas trop si c'était parce qu'ils estimaient Aquila capable de protéger son secteur seul, parce qu'ils n'appréciaient guère sa compagnie ou parce qu'il leur avait défendu de trainer dans les parages. Quoi qu'il en soit, lorsqu'elle était au Protectorat, elle n'avait pas d'autre compagnie que son professeur.

Les deux Célestelliens se posèrent dans l'herbe avec un bruissement d'ailes, prenant les trois monstres à revers. Rapidement, Daisy dégaina son épée. C'était une épée en cuivre toute simple, une épée d'apprenti, de celles que l'on utilise pour s'entrainer. Mais cela suffirait. Son maître, en revanche, en possédait une magnifique.

La jeune Célestellienne n'avait jamais livré un combat sans son professeur à ses côtés. Depuis le temps, elle connaissait sa tactique : les soins avant tout. Elle avait cru comprendre que c'était la tactique que tous les mentors célestelliens étaient tenus d'adopter, pour protéger leur élève et lui éviter d'écoper de graves blessures autant que possible.

Les deux gluants semblèrent se décider à prendre Daisy en étau tandis que le concombrageur affrontait Aquila seul. La jeune Célestellienne bondit en avant et frappa violemment l'une des deux créatures bleues de son épée. Elle encaissa le coup avant de se jeter sur elle, suivie de son homologue. Daisy, un peu sonnée, fondit de nouveau sur sa cible et la tua. Le gluant disparut dans une fumée bleutée. Restait le second. Elle tourna la tête vers son maître juste au moment où il lui jetait un coup d'œil en coin pour s'assurer qu'elle s'en sortait toute seule. Il avait presque l'air de s'ennuyer. D'un bond agile, il esquiva la lance du concombrageur avant de le tuer d'un seul coup d'épée fatal. Après quoi, il acheva le second gluant, toujours aux prises avec son élève.

Voilà. La menace qui pesait sur Bérangère et son grand-père était écartée. Juste à temps, car ceux-ci émergèrent au détour du sentier.

"Grand-père, regarde ! Chérubelle est juste devant nous ! commenta la jeune fille.

-Aaaaah, soupira le vieillard avec un soulagement exagéré. Jamais je n'aurais cru revoir cet endroit. Nous y voilà enfin. Nous sommes rentrés chez nous.

-Oh, arrête de faire dans le mélodramatique, Grand-père, le gronda gentiment sa petite-fille. La Gardienne de notre village nous a protégé pendant toute la durée de notre voyage, assura-t-elle avec ferveur. Il n'aurait rien pu nous arriver."

Elle joignit les mains en prière et, fermant ses yeux bleus, elle murmura :

"Bienveillante Daisy, merci de nous avoir protégés pendant notre voyage."

Oh, si elle savait qu'on était occupés ailleurs pendant environ la moitié de son périple...

Pendant quelques secondes, le corps de Bérangère se mit à irradier de lumière. Cette lumière prit la forme d'un cristal bleuté aux reflets émeraudes qui s'éleva dans les airs. Daisy recueillit ce cristal entre ses mains en coupe, le souffle coupé. La jeune fille et le vieillard, pour qui ce cristal était tout aussi invisible que les Célestelliens postés à quelques pas d'eux, comme pour tous les mortels, avaient regagné la sécurité du village.

"Regarde, Daisy, ta première bienveillessence, l'essence même de la reconnaissance des mortels envers ceux qui veillent sur eux."

Daisy sursauta en entendant la voix de son maître. Un peu en retrait, les bras croisés, il considérait son apprentie avec une certaine approbation. Elle avait déjà vu de la bienveillessence, bien sûr, des dizaines de fois, mais c'était toujours à son professeur qu'elle était destinée. Cette fois-ci, c'était sa bienveillessence à elle. Elle qu'on remerciait de sa protection et de son aide. Cependant, une question la taraudait. Elle se tourna vers Aquila.

"Maître, qu'en est-il de vous ? Vous avez été leur Gardien pendant des siècles. Et ils ne se souviennent plus du tout de vous ?

-Non, répondit-il. Tu es désormais la Gardienne de Chérubelle à ma place. Pour les mortels, dont il est si facile de manipuler l'esprit, leur protectrice s'appelle Daisy. Elle est, et a toujours été, Daisy. Aquila n'existe pas, pour eux. Il n'a jamais existé.

-Après tout ce que vous avez fait pour eux, ça n'est pas...

-Ca n'est pas quoi ?

-Ca n'est pas... juste.

-C'est ainsi, Daisy, répliqua son professeur en haussant les épaules. Pour les habitants de Chérubelle, leur Gardienne est Daisy depuis la nuit des temps."

La bienveillessence offerte à la nouvelle Gardienne brillait doucement. Lorsque cette dernière l'approcha de son coeur, elle fusionna avec elle et Daisy se sentit emplie d'une douce chaleur.

"Bien, intervint Aquila, tu sais ce que nous Gardiens sommes supposés faire de cette substance sacrée.

-Nous devons l'offrir à l'Yggdrasil, le Grand arbre du monde, récita docilement son élève.

-Retournons à l'Observatoire pour que tu puisses y déposer ton offrande, conclut l'ancien Gardien de Chérubelle."

Tous deux levèrent la tête vers le ciel qui s'embrasait. Ils plièrent les genoux et firent battre leurs ailes deux ou trois fois avant de se propulser vers les nuages. En quelques secondes, ils avaient disparu dans l'immensité teintée d'orangé. Bientôt, il ne resta comme preuve de leur passage que des brins d'herbe agités par le vent et une ou deux plumes blanches.

Daisy s'efforçait, avec plus ou moins de succès, de voler à la même vitesse que son maître, dont les larges et grandes ailes étaient nettement plus puissantes que les siennes. Par ce temps, c'était beaucoup plus facile que lorsqu'il pleuvait ou grêlait.

Le professeur et l'élève durent traverser une épaisse couche de nuages avant d'apercevoir leur foyer. Lorsqu'ils furent assez près, ils piquèrent vers une ouverture pratiquée dans l'un des étages inférieurs. Ils se retrouvèrent propulsés vers l'un des étages les plus hauts de l'Observatoire, comme lorsqu'ils l'avait quitté, mais dans le sens inverse, au milieu d'une lumière bleutée. Daisy émergea du portail en forme d'étoile, se posa par terre et replia ses ailes dans son dos. Elle se sentit enveloppée d'une douce tiédeur, comme à chaque fois qu'elle se trouvait dans l'enceinte de son foyer céleste, provoquée par la présence de ses semblables. Elle ne se sentait jamais plus en sécurité qu'ici, où l'aura de dizaines de Célestelliens lui parvenait sans cesse. En bas, au Protectorat, seule l'essence de son maître l'accompagnait et lui certifiait qu'elle n'était pas la seule de son espèce dans ce monde.

Daisy se tourna vers son professeur, qui s'était posé près d'elle. Elle pensait qu'il allait lui ordonner d'apporter sa bienveillessence à l'Yggdrasil, mais, à sa grande surprise, il lui rappela :

"La première tâche d'un Célestellien du retour du Protectorat est d'aller faire son rapport au Commandant Apodis. Immobile comme l'étoile polaire, tu le trouveras dans la Grande salle.

-Heu..., balbutia Daisy, les yeux écarquillés de surprise, mais... ce n'est plus vous qui vous chargez des rapports ?"

Il en avait toujours été ainsi : en temps que mentor et Célestellien plus haut gradé, Aquila rapportait tout ce qui s'était passé à Chérubelle et ce que son élève et lui avaient fait au Commandant Apodis. Daisy, quand à elle, n'avait pas à se présenter devant leur patriarche. Elle ne lui avait pour ainsi dire plus adressé la parole depuis qu'elle était l'apprentie d'Aquila. Elle l'apercevait de temps à autre, qui observait les Célestelliens depuis son trône installé sur un petit promontoire accessible par cinq marches. Mais, mis à part pour la promotion de Marcus, qui était devenu apprenti Patrouilleur sous la tutelle de Cornicula, elle n'avait plus approché leur chef. De toute évidence, il en irait autrement à présent.

"Non, lui répliqua son maître. TU es la nouvelle Gardienne de Chérubelle, Daisy. C'est désormais à toi de raconter tout ce qui s'est passé dans ton secteur à notre chef."

Ah, c'est vrai qu'il n'est plus supposé être mon professeur, à présent que l'on m'a donné une affectation.

Elle en ressentit de la tristesse. Elle serait seule, désormais. Aquila allait certainement être occupé ailleurs, et rares seraient les occasions qu'ils se voient. Cela l'attrista. Peu lui importait qu'elle soit plus haut placée dans la hiérarchie célestellienne et que son statut ne corresponde plus à celui "d'apprentie". Aquila serait toujours son maître.

"D'autres affaires m'attendent, conclut-il, la tirant de ses pensées. Tu voudras bien m'excuser."

Il tourna les talons et s'éloigna sans attendre de réponse de son ancienne apprentie. Daisy demeura figée sur place quelques secondes, sans trop savoir quoi faire. Des bribes de conversation lui parvenaient de sa droite. Elle tourna la tête et avisa deux Gardiens assis face à face à une table, quelques pas derrière elle, et qui discutaient. L'un d'entre eux était Pincio, celui qui était venu les tirer, son professeur et elle, de leur leçon d'escrime, trois jours plus tôt. L'autre, sensiblement plus jeune, prénommé Véga, avait des cheveux violet sombre et des yeux marron.

"Je me donne bien du mal pour repousser les monstres et venir en aide à ceux que mon rôle de Gardien m'oblige à protéger, disait Véga. Mais ils ne m'adressent pas le moindre remerciement. Est-il vraiment nécessaire que nous surveillions ces ingrats ? J'en doute fort."

Si nous protégeons les mortels, c'est parce que telle est la volonté du Tout-Puissant ! Nous sommes un cadeau qu'Il a fait aux mortels pour les protéger et les assister, car ils sont plus faibles que nous et ont besoin qu'on s'occupe d'eux !

Daisy dut se retenir très fort pour ne pas aller dire ce qu'elle pensait à Véga. Bien qu'il soit né uniquement la génération avant la sienne, et qu'il était de fait un Gardien peu expérimenté, il était mal vu de manquer de respect à son supérieur ou de s'inviter dans une conversation à laquelle on avait pas été conviée. Bien sûr, la jeune Célestellienne avait oublié qu'elle était une Gardienne, à présent, plus une novice.

Pincio ne semblait pas non plus approuver les paroles de son compagnon. Il se tourna plutôt vers Daisy et s'enquit :

"Te voici donc de retour avec la bienveillessence récoltée en dessous ?

-Oui. Vous pouvez la sentir ?

-Naturellement, mon enfant. Tu nous fais honneur, Daisy. Mais nous n'en attendions pas moins de la part de celle qu'a choisie Aquila, qui a refusé si longtemps de prendre un élève."

Tout-Puissant, j'ai entendu cette phrase tellement souvent.

Pour tous ses congénères, même ceux qu'elle n'avait pas fréquenté outre mesure, elle était "celle qu'avait choisie Aquila". Cela lui conférait, semblait-il, un certain prestige et la rendait plus éminente que les autres novices aux yeux de ses semblables. Cependant, la jeune Célestellienne n'avait toujours pas compris ce qu'elle avait de si extraordinaire et qui lui avait valu d'être prise pour apprentie par le grand Aquila.

"Je crois, poursuivit Pincio, que, une fois sa Garde transmise, Aquila a l'intention de parcourir le Protectorat. Je me demande pourquoi un Célestellien de son envergure s'impose délibérément de telles épreuves."

A première vu, ça n'était pas une question. Cependant, le Gardien fixait Daisy avec curiosité, comme si elle détenait la réponse. Mais celle-ci n'en avait absolument aucune idée et se contenta de hausser les épaules.

Ce n'est pas comme si mon Maître se confiait à moi. En revanche, Colombe le saurait peut-être...

"Daisy ? l'interpela la Célestellienne qui gardait le portail en forme d'étoile. Tu es perdue ? Tu sais, la Grande salle n'a pas changé de place.

-Je le sais, Alauda, se défendit la nouvelle Gardienne. J'y vais de ce pas."

Tout de même reconnaissante à la Célestellienne de l'avoir faite réagir, elle se dépêcha de se diriger vers les deux escaliers qui menaient à l'étage supérieur, la Grande salle. Des tables et des chaises étaient installées près des murs, et quelques mentors et leurs élèves étudiaient là. Daisy reconnut Avica et Pelicanus dans un coin; Cody et sa maîtresse Pétale à l'autre bout de la pièce. Un grand tapis rouge bordé d'or la traversait entièrement pour s'arrêter au pied du trône d'Apodis. Daisy accéléra le pas, soucieuse de ne pas faire attendre son vénéré chef. Il la regarda s'approcher avec bienveillance et lui sourit même lorsqu'elle gravit les cinq marches et s'arrêta face à lui.

"Bonjour, Daisy, élève d'Aquila, la salua le patriarche de sa voix douce.

-Heu... bonjour, mon Commandant."

Ses deux gardes du corps, Faucon et Davy, la détaillèrent avec curiosité. Que leur meneur s'adresse à une toute jeune Célestellienne avec une telle gentillesse était un grand honneur pour elle.

"Heureux de te revoir, Daisy, continua le chef des Célestelliens. Tu n'as quand même pas oublié le visage de ton vieux chef, le Commandant Apodis !

-Certainement pas, Commandant, lui assura la jeune Gardienne en lui rendant son sourire.

-Mes félicitations ! Tu as mené à bien ta première mission de Gardienne, Daisy. Jusqu'à présent, tu as accompli ton devoir comme il se fallait, sous l'œil vigilant d'Aquila. Le temps est venu que tu voles de tes propres ailes. Qu'en dis-tu ? Es-tu prête à accomplir ton devoir seule ?"

Daisy acquiesça, un peu nerveuse tout de même.

"Hohoho ! Je vois que tu as confiance en toi, c'est bien, la félicita le Commandant Apodis. Les jeunes ont en confiance ce que les anciens ont en expérience. Tu devras t'attendre à un peu d'action, Daisy, la prévint-il ensuite. Mais je ne doute pas de tes capacités. Tu es tout de même l'élève d'Aquila et tu feras une Gardienne digne de ce nom."

Encore cette phrase... même lui a l'air de penser que je suis extraordinaire parce qu'Aquila m'a choisie. Je ne suis tout de même pas la seule Célestellienne de l'histoire de l'Observatoire à avoir été décrétée "pleine de potentiel", non ?

"Je suis prête, affirma-t-elle.

-Abordons ta prochaine mission, dans ce cas, proposa le patriarche. Je crois que tu as obtenu un cristal de bienveillessence, non ?

-Oui, confirma Daisy. Mais un seul. Cela est-il suffisant ?

-Il n'est pas aisé de récolter de la bienveillessence, mon enfant, la rassura gentiment le chef. Comme ils ne peuvent nous voir, certains mortels doutent de notre existence. D'autres n'ont pas conscience que nous les avons aidés d'une quelconque manière."

Son interlocutrice savait déjà tout cela, mais elle hocha néanmoins la tête pour lui signifier qu'elle avait compris. Il passa donc à la suite.

"Tu dois offrir ta bienveillessence à l'Yggdrasil, dont les branches nous protègent depuis le toit de l'Observatoire. Il donnera bientôt des fruits... enfin, va et accomplis ce que je t'ai dit.

-Tout de suite, Commandant."

Daisy savait que, pour prendre congé de leur meneur, les Célestelliens étaient tenus de le saluer d'un mouvement précis du bras. Mais elle ignorait quel était le geste en question et se contenta donc de s'incliner profondément, comme elle le faisait avec son maître.

L'Yggdrasil ! Je vais enfin pouvoir contempler l'Arbre sacré de mes propres yeux !

A cette idée, son coeur s'emballa. Dans sa hâte d'offrir sa bienveillessence à l'Arbre qu'ils vénéraient, elle se mit à courir.