Ce qui suit là n'a pas de rapport avec ce chapitre en lui-même : je voudrais juste remercier Kira et Sayo pour avoir commenté ma fic :3 Ca me booste vraiment et ça me fait énormément plaisir. Oh, et merci aussi à Saugy de prendre la peine de la lire. Ainsi qu'à tous ceux qui la lisent -si tant est qu'il y en ait d'autres. Je vous en suis extrêmement reconnaissante !

Daisy reconnaîtrait les toits colorés de Chérubelle entre mille. Bleu pour celui de l'église, rouge ou jaune pour ceux des autres bâtiments. Aujourd'hui, le vent favorable lui a permis d'atteindre le village sans trop de difficultés.

C'était sensiblement la fin de la matinée. Difficile d'estimer le temps que l'on passera sur l'Observatoire : il semble comme suspendu. A l'image des Célestelliens, qui vivent si longtemps, les années et les heures s'étirent paresseusement, sans se presser. C'est aussi l'une des choses les plus difficiles à appréhender pour le peuple de l'Observatoire : combien de temps resterons-nous loin des mortels ? Quel laps de temps pouvons-nous nous permettre d'utiliser pour bavarder avec les autres, dormir ou s'occuper des apprentis trop jeunes pour nous accompagner, dans le cas des mentors ?

Daisy était repartie sitôt qu'elle avait offert sa bienveillessence à l'Yggdrasil, aussi il était fort à parier que Chérubelle n'avait passé que la nuit et la matinée sans protecteur.

C'est bien le problème quand il n'y a pas de Patrouilleurs dans le secteur. Impossible de demander à qui que ce soit de garder un œil sur le village dont on la charge en notre absence.

La cloque de l'église sonnait douze coups lorsque la jeune Gardienne se mit à longer la cascade. Il faisait bon et doux, une journée idéale pour son premier jour seule. Chérubelle ne comptait pour seule richesse que l'eau de sa cascade, aux propriétés miraculeuses, appelée couramment "larmes de chérubin". Cette chute d'eau formait un bassin qui séparait le village en deux avant de s'étrécir, devenant une rivière qui filait ensuite à travers la vallée. Un îlot naturel au milieu du bassin, relié à la terre ferme par un pont de bois de chaque côté, permettait d'aller d'un bout du village à l'autre. Ce fut sur ce même îlot que Daisy se posa avec légèreté, derrière deux garçons du village qui s'y trouvaient aussi et discutaient. Ils avaient des cheveux blonds tous les deux -dressés sur la tête pour le premier, très courts pour l'autre - mais les yeux respectivement gris clair et bleus. Daisy les reconnaissait, évidemment. Elle connaissait chaque habitant de Chérubelle -les brebis de son troupeau, comme aurait dit son maître - par coeur.

"C'est vraiment bizarre, déclara celui qui avait les yeux gris, avec une morgue que Daisy lui connaissait bien.

-Qu'est-ce qui est bizarre, Martial ? le questionna son ami.

-Je veux parler du nom sur la statue du Gardien, précisa Martial en ponctuant sa phrase d'un mouvement du menton en direction de la statue en question."

Cette statue était de loin, après l'église, le monument le plus important du village. Elle représentait un être à forme humaine enveloppé dans un grand manteau à capuche, les mains jointes en prière, et pourvu de deux grandes ailes. Chaque ville possédait une statue semblable, qui était censée représenter son Gardien ou sa Gardienne (pourtant, elles étaient toutes identiques, quel que soit l'apparence du Célestellien qu'elles représentaient). Sur le socle était gravé le nom du protecteur de la ville dans laquelle cette sculpture se trouvait. A Chérubelle, elle avait été installée à droite de la cascade, au sommet d'un petit promontoire.

"Qu'est ce que cette statue a de plus ou de moins que d'habitude ? s'impatienta le garçon aux yeux bleus.

-Le nom a changé, gros malin ! Je suis sûr qu'il y avait écrit "Aqui-truc", avant. Maintenant, c'est "Daisy".

-Ah bon ? Aussi loin que je m'en souvienne, j'ai toujours vu écrit "Daisy".

-Ca remonte à quand, "aussi longtemps" ? Hein ? Tu te souviens avoir lu ce nom, Hugo ?

-Heu..."

Hugo réfléchit quelques secondes. Son visage trahissait une profonde perplexité lorsqu'il avoua :

"C'est drôle, je n'arrive pas à m'en rappeler.

-Tu vois ! triompha Martial. Tout le monde est bizarre, dans le coin. Ca vient de changer et tout le monde croit que ça a toujours été comme ça.

-Ha ha ! rigola nerveusement son ami. Ca doit être un coup de la Gardienne du village !"

Bien sûr, Hugo. Je n'ai que ça à faire, de changer les noms sur cette statue.

"Arrête, espèce d'andouille ! se moqua Martial. Ca n'existe pas, les Gardiens. Ce sont des inventions, c'est tout. Il n'y a que Bérangère qui croit toutes ces bêtises."

Lassée par ce dialogue, Daisy s'éloigna. Ce n'était pas par eux qu'elle obtiendrait de la bienveillessence. Elle reprit son envol, les pieds à quelques centimètres du sol, et se dirigea vers sa gauche. Sa tactique consistait à écouter les habitants, histoire de savoir s'ils avaient besoin d'aide ou s'ils lui adressaient une prière.

Chérubelle était un petit village paisible. Daisy avait bien conscience que sa tâche ici n'était pas bien difficile, par rapport à certaines grandes villes où il devait carrément y avoir deux Gardiens. Elle s'était toujours demandé pourquoi son maître, si puissant et si valeureux, avait écopé de la garde d'un endroit comme celui-ci. Chérubelle était tellement loin des gros soucis des villes importantes. Il avait vraiment dû s'ennuyer. Cela faisait tout drôle à Daisy qu'il ne soit pas là. Plusieurs fois, elle se surprit à tourner la tête et à le chercher du regard.

La jeune Gardienne prêta attention à l'homme allongé sur la rive, les yeux fermés et le visage baigné de soleil. Il avait coincé sa canne à pêche de fortune entre deux pierres et attendait visiblement qu'un poisson morde à l'hameçon. Elle se demanda s'il s'était endormi et si elle devait rester à côté de lui pour surveiller sa partie de pêche. Soudain, le petit bouchon rouge qui flottait à la surface s'enfonça dans l'eau. Mue par quelques réflexes (Aquila lui avait beaucoup fait travailler ses réflexes), Daisy saisit le manche en bois de la canne à pêche. Au son des éclaboussures, le pêcheur du dimanche se redressa en sursaut et l'attrapa. Il regarda dans la direction de la jeune Gardienne pendant quelques instants, cligna des yeux et finit par se reconcentrer sur sa prise. Nul cristal de bienveillessence n'émana de lui.

"Il n'y a vraiment pas de quoi, marmonna Daisy en s'éloignant."

Il y avait peu de monde dehors. La majorité des gens était rentrée chez eux pour le déjeuner. En passant au ras des maisons, la Gardienne blonde jetait un coup d'œil à l'intérieur. Les Célestelliens n'ayant guère besoin de manger, les repas ne pouvaient donc pas être les moments de convivialité de son peuple. Lorsqu'on voulait converser à plusieurs, au calme, loin de ce que la plupart appelaient "leur lourde tâche de Célestellien", on se réunissait dans un salon situé dans un des étages les plus bas. Mais Aquila n'était pas un adepte de ce genre de regroupements, et même des regroupements en général. Il ne bavardait qu'avec Colombe, et parfois avec son apprentie, quand ils ne travaillaient pas et qu'elle ne se trouvait pas en compagnie des autres novices.

Tout semblait tranquille, pour le moment. Daisy avisa une jeune femme qui sortait de l'une des maison, un petit baluchon à la main. Celle-ci trotta vers une grange située à quelques pas de là, et sa Gardienne la suivit, curieuse. Elle ouvrit en grand les portes de l'écurie, et, telle une ombre, la petite Célestellienne se faufila à sa suite. Une forte odeur de foin et de cheval flottait dans l'air. Le propriétaire de la grange et de l'animal, également frère de la jeune femme qui venait d'entrer, était allongé dans un coin, les bras sous la tête.

"Je t'apporte ton déjeuner, annonça sa sœur. Si tu rentres à la maison pour manger, tu iras faire la sieste tout de suite après et la journée sera finie pour toi. Tu m'écoutes ?

-Mais oui, mais oui, bâilla l'autre. Tu veux bien le poser là ? Je le dégusterai quand j'aurais fini ce que je suis en train de faire.

-La sieste, donc.

-Mais non ! J'ai juste un coup de barre, là... Je m'y remets dans cinq minutes..."

La jeune femme haussa les épaule et quitta la grange.

"Aaaah, bon, je crois bien qu'il faudrait que je m'active un peu pour nettoyer l'écurie, admit-il dans un énorme bâillement. Mais je suis si fatigué... J'ai l'impression que mon corps est... en plomb..."

Il se mit à ronfler. Daisy regarda l'homme, puis la paille souillée de gros crottins de cheval. Puis de nouveau l'homme. Puis le crottin.

Oh, non... Je ne dois quand même pas faire ça ?

Si, apparemment.

Maître, je remplirai mon devoir de Gardienne comme il se doit mais... c'est vraiment dégoûtant

Avec un gros soupir résigné, elle entrouvrit une fenêtre et s'attela à la tâche. Chaque fois qu'elle avait récupéré un tas de crottin puant, elle se dépêchait de le jeter par la fenêtre. Ensuite, frissonnant encore de dégoût, elle se rinça les mains dans l'abreuvoir et se percha dessus, attendant patiemment que l'homme se réveille.

"Oh non ! s'écria-t-il, un bon moment plus tard, en se levant d'un bond. Je n'arrive pas à croire que je me sois encore assoupi !"

Hagard, il tendit le bras pour saisir sa fourche et regarda autour de lui. Le sol était bien propre et impeccable. Perplexe, il se gratta le crâne.

"Mais... mais... comment ça se fait que c'est tout propre ? Je venais de m'y mettre quand je me suis endormi."

Daisy, qui n'avait pas bougé de son perchoir et commençait même à somnoler, attendit que la lumière se fasse dans son esprit. Heureusement pour elle, ça ne tarda pas :

"Ah, j'ai compris ! La Gardienne a dû me filer un coup de main pendant que je dormais ! Merci, Daisy ! dit-il en levant les yeux vers le plafond. Je jure que je travaillerai plus dur maintenant. J'aurais un autre cheval en un rien de temps."

Il se mit à irradier de lumière et un cristal de bienveillessence, pur et léger comme l'air, s'éleva en direction de la jeune Gardienne. Elle le recueillit avec joie et le laissa fusionner avec elle. L'air déterminé, l'homme s'était mis au travail et apportait du foin à son cheval. Daisy s'éclipsa.

La petite Célestellienne décida d'aller rendre visite à Bérangère. Celle-ci tenait seule la petite auberge du village depuis la mort de son père, deux ans plus tôt. Les clients étaient peu nombreux mais repartaient tous enchantés de leur séjour. Daisy s'assit sur le comptoir, à quelques centimètres des coudes de Bérangère.

"Voyons, réfléchissait la jeune fille à voix haute, qu'est-ce que je vais bien pouvoir préparer pour le dîner ? De la soupe de légumes ou du gratin de pommes de terre ? Si seulement j'avais de la viande, je pourrais varier un peu les menus..."

Il était vrai que les habitants de Chérubelle consommaient surtout le poisson de la rivière. Ne voyant pas comment lui procurer ce qu'elle désirait, sa Gardienne se leva et reprit son tour de garde.

Martial et Hugo, qui avaient dû rentrer déjeuner chez eux entre temps, s'étaient de nouveau installés sur l'îlot où Daisy avait atterri quelques heures plus tôt. Elle passa au dessus d'eux sans leur prêter la moindre attention et gagna la partie est du village. Des enfants s'amusaient avec un chien au milieu des fleurs et coursaient des papillons. Martial se moquait d'eux depuis l'endroit où il se trouvait.

"Martial est vraiment trop méchant ! geignit une petite fille. Il se croit tout permis uniquement parce qu'il est le fils du maire !

-Daisy, vous êtes notre Gardienne. Vous ne pourriez pas donner une bonne leçon à ce frimeur ? la supplia un petit garçon en levant des yeux implorants vers le ciel, dans la direction totalement opposée de là où elle était."

Involontairement, elle sourit. La petite Gardienne coula un regard vers Martial. Elle avait bien envie de lui donner une leçon, notamment pour avoir osé écorcher le prénom de son maître et pour ne pas croire en elle, mais hésitait. Aquila ne serait pas très content de la voir faire des choses aussi puériles.

C'est un petit garçon qui me l'a demandé, après tout. Et puis, mon Maître n'en saura rien...

Elle jeta malgré tout un coup d'œil autour d'elle, comme elle avait l'habitude de le faire lorsqu'elle voulait faire quelque chose que son professeur désapprouverait. Après quoi, elle se posta derrière Martial et lui administra une claque à l'arrière de la tête.

"Hé ! protesta-t-il en se retournant violemment, près à en découdre."

Mais il ne vit personne, bien sûr. Après s'être massé la tête, il grogna :

"C'est toi qui a fait ça, Gardienne ? Tu n'as pas plus important à faire que de frapper les gens ?

-Si, lui confirma Daisy, bien qu'il ne puisse pas l'entendre. Mais c'était vraiment trop tentant."

Satisfaite, elle s'éloigna. Tout semblait calme de ce côté du village. Par précaution, elle jeta un coup d'œil dans toutes les maisons en passant près des fenêtres. Puis, elle s'assit sur la margelle du puits. Deux femmes discutaient, leur sceau rempli d'eau posé à leurs pieds. Le parfait modèle des commères qui passent leur temps à cancaner sur tout et n'importe quoi. Son professeur lui avait conseillé un jour de prêter l'oreille à leurs bavardages si elle voulait s'informer de ce qui s'était passé au village en son absence. Curieuse, elle les écouta.

"Ne trouves-tu pas que depuis quelques temps, les monstres des environs sont moins féroces et moins nombreux ? demandait la première, une maîtresse femme aux boucles brunes.

-Si ! s'enthousiasma la seconde, un peu plus jeune, aux innombrables tresses châtains. Il fait vraiment bon vivre à Chérubelle.

-Et c'est Daisy qui nous a débarrassés de ce fléau. Nous avons beaucoup de chance d'avoir une Gardienne comme elle.

-Ca, c'est bien vrai. Nous sommes vraiment bénis !"

Daisy, très flattée, rougit, même si, jusqu'à présent, son maître l'avait énormément aidée.

Elle reprit son envol et eut l'idée de se faufiler dans l'église, sur l'autre rive. Heureusement, les lourds battants étaient entrouverts. A l'intérieur, il faisait frais. Quelques fidèles étaient assis sur les bancs de bois et priaient. La Gardienne s'approcha de l'une d'entre eux, une vieille dame.

"J'ai perdu la bague que m'avait offert mon défunt mari, se lamentait-elle. J'ai retourné toute la maison et impossible de la retrouver. Je vous en prie, Gardienne Daisy, faites que cette bague me revienne !"

Sans attendre, Daisy fila hors du bâtiment. Partant du principe que cette vieille dame l'avait peut-être laissée tomber, elle se mit à parcourir le village les yeux fixés au sol. Plusieurs fois, elle manqua se cogner dans les bâtiments. Enfin, son regard fut attiré par le chien avec lequel les enfants avaient joué toute la journée. L'animal leva le museau vers elle et aboya une fois. Comme les monstres, les fantômes et les démons, les bêtes avaient la faculté de voir les Célestelliens. Seuls les humains en étaient incapables.

La jeune Gardienne, donc, s'approcha du chien avec perplexité. Il s'éloigna aussitôt un peu plus loin et, le museau fourré au milieu des fleurs, il se mit à gratter le sol de sa patte en grognant. Elle se pencha au dessus de lui lorsqu'il leva le cou et son regard accrocha un petit éclat brillant par terre. Elle s'en empara : il s'agissait d'une bague en or surmontée d'une jolie pierre bleu turquoise. Reconnaissante, Daisy caressa la tête du chien -pour le commun des mortels, cela prit la forme d'un coup de vent qui ébouriffait sa fourrure - et s'empressa de regagner l'église. Elle glissa ensuite l'anneau dans la poche du manteau de la vieille dame et patienta. Pour s'occuper, elle circula entre les bancs et prêta l'oreille aux prières des fidèles. Mais ils quémandaient uniquement des choses qu'elle était incapable de leur apporter : un printemps favorable, une pêche fructueuse, une grossesse prochaine, un prompt rétablissement pour un membre de la famille, atteint de grippe, qui vivait loin...

Au bout d'un long moment, la doyenne mit la main dans sa poche pour y chercher quelque chose. Ses doigts buttèrent sur la bague.

"Par le Tout-Puissant ! Mais... c'est l'anneau de mon Bernard ! s'exclama-t-elle, stupéfaite. Je ne comprends pas; j'ai déjà fouillé mes poches sans succès et... oh ! Ce doit être grâce à Daisy. On a vraiment de la chance d'avoir une Gardienne comme elle qui veille sur nous. Merci. Merci beaucoup, Daisy !"

Un cristal de bienveillessence se forma et Daisy le prit dans ses mains. Comme pour le premier, il fusionna avec elle. Ravie, la jeune Gardienne voleta vers la sortie de l'église. Elle passa le haut du corps à l'extérieur et se pendit la tête en bas en s'étirant, un peu fatiguée. La nuit était tombée. Tandis qu'elle tournait machinalement la tête vers la droite, une silhouette plus que familière accrocha son regard.

Maître ?

Les ailes blanches de son professeur brillaient sous la lumière de la lune. Un peu surprise, elle le rejoignit au milieu de l'îlot où il s'était posté, les bras croisés, semblant l'attendre.

"Bonsoir, Maître, le salua-t-elle.

-Tu prends ton nouveau rôle très au sérieux, annonça-t-il. J'en suis heureux, Daisy.

-Je fais tout mon possible, confirma-t-elle."

Après une pause, elle s'enquit innocemment :

"Que faites-vous ici, Maître ?"

Elle n'ajouta pas "Vous ne me faites pas confiance", mais le pensait très fort. Il avait bien dit à Colombe qu'elle n'était qu'une débutante. Peut être l'avait-il surveillée toute la journée pour s'assurer qu'elle faisait bien son travail. Aquila sembla le deviner.

"Qu'y-a-t-il, Daisy ? rétorqua-t-il. Tu crois que ton vieux professeur ne te fait pas confiance ?"

Son élève eut un petit rire léger.

"Mais vous n'êtes pas vieux !"

Aquila se tourna vers la plaine plongée dans l'obscurité et scruta les ténèbres.

"Je dois désormais patrouiller dans tout le Protectorat, expliqua-t-il finalement à sa disciple.

-Vous êtes devenue un Patrouilleur ? s'étonna-t-elle, stupéfaite.

-C'est cela même."

Daisy avait peine à y croire. Elle savait que son maître aurait pu sans aucun problème obtenir un poste de Gardien dans une autre ville. Les paroles de Pincio lui revinrent en mémoire : "Pourquoi un Célestellien de son envergure s'impose-t-il délibérément de telles épreuves ?" Elle aimerait bien le savoir, elle aussi.

"Il est parfois indispensable que je revienne dans mon ancien secteur, la prévint-il. Voilà pourquoi je suis ici."

La jeune Célestellienne hocha la tête, à moitié convaincue. Aquila lui fit de nouveau face et reprit :

"Mais puisque je suis ici, Daisy, je voudrais t'expliquer une dernière chose... En tant que Gardiens, nous... tu dois mener ton troupeau, mais cela signifie bien plus que de surveiller les vivants.

-Que voulez-vous dire ? demanda son élève en levant vers lui de grands yeux interrogateurs. On doit aussi venir en aide... aux morts ?"

Son maître acquiesça gravement et lui ordonna de se taire. Elle obéit. Le silence total de la nuit était seulement comblé par le grondement régulier de la cascade. Puis, petit à petit, elle distingua une sorte de gémissement continu qui n'avait rien de naturel. Comme s'il n'était que la manifestation par le bruit du désespoir ressentit par quelqu'un ou quelque chose.

"Tu l'entends, toi aussi, n'est-ce pas ? chuchota Aquila en la voyant incliner la tête sur le côté avec perplexité. La voix d'une âme en peine, ici, au village, qui a besoin de ton aide...

-Oui..."

Une forme laiteuse, plus loin, se détachait sur le noir profond de la nuit. Daisy dépassa son maître et vola à la rencontre de ce qui était clairement un fantôme, celui d'un homme adulte.

"Qu'est-ce qu'ils ont tous, aujourd'hui ? bougonnait-il tout haut. Pourquoi est-ce que personne ne me parle ?

-Heu... bonsoir ? le salua la jeune Gardienne avec hésitation.

-Hein ? sursauta-t-il. Quelqu'un qui veut bien me parler ? C'est pas trop tôt ! Dites, vous pouvez m'expliquer pourquoi tout le monde fait comme si je n'existais pas ?"

Heu... il ne s'est pas aperçu qu'il est mort ou quoi ?

Lorsqu'il remarqua les vêtements de son interlocutrice, ses petites ailes aux plumes blanches et son auréole divine, il manqua s'étrangler.

"M...M...M...Mais pourquoi vous êtes déguisée ?

-Ca n'est pas un déguisement, le détrompa-t-elle.

-V... Vous êtes... Mais oui ! Vous êtes une Célestellienne, c'est ça ?

-Oui. Gardienne Daisy, pour vous servir.

-A... Alors... si vous me parlez, ça veut dire que j'ai cassé ma pipe ? Allez ! Vous pouvez me le dire, je peux l'encaisser. C'est ce qui s'est passé, hein ?

-Heu... ou... oui, confirma Daisy, qui ne comprenait pas trop sa façon de parler et ne pouvait que supposer qu'il lui demandait de lui confirmer qu'il était mort."

L'idée sembla attrister le fantôme, puis une certaine sérénité se peignit sur ses traits.

"Merci d'avoir été franche avec moi, Madame... euh... Célestellienne, soupira-t-il. Comme ça, j'ai passé l'arme à gauche ? Je suis content que vous me l'ayez dit. Comme plus personne ne me parlait, j'étais prêt à m'estourbir, de toute façon ! Mais maintenant que je sais ce qui se passe, je me sens mieux et... je vais pouvoir reposer en paix, tout ça. Merci encore !

-Heu... avec plaisir, répondit Daisy. Je n'ai fait que mon travail."

Déjà, le fantôme irradiait de lumière. Il s'éleva vers le ciel et disparut. A la grande surprise de la petite Gardienne, il laissa un cristal de bienveillessence derrière lui.

"Tu t'en est bien sortie, Daisy, la félicita Aquila -fait rarissime- en la rejoignant.

-Merci, Maître.

-Grâce à toi, poursuivit-il, l'âme d'un mortel est enfin en paix.

-Est-ce toujours aussi simple d'envoyer un défunt au Ciel ? le questionna son élève.

-Si un humain qui vient de mourir ne monte pas directement aux cieux, c'est parce qu'il a généralement une dernière chose à accomplir au Protectorat. Ce sera à toi de l'aider à résoudre le problème qui le retient chez les vivants.

-D'accord.

-Comme tu le vois, lâcha Aquila en désignant le cristal de bienveillessence qu'elle tenait toujours entre ses mains, la reconnaissance d'un défunt brille bien plus que celle d'un vivant. Et maintenant, Daisy, tu vas l'amener au plus vite à l'Observatoire, n'est-ce pas ?"

La jeune Célestellienne se tortilla sur place, gênée.

En fait... J'aimerais bien faire un dernier tour dans le village, pour voir si tout va bien, avant de rentrer.

Cependant, elle n'osait l'avouer à son maître, qui s'attendait visiblement à ce qu'elle rentre sur-le-champ.

"Non, se corrigea l'ancien Gardien de Chérubelle devant son mutisme. J'oublie que tu es une Gardienne à part entière, maintenant. Tu dois retourner à l'Observatoire lorsque tu sens que le moment est venu.

-Je... je peux faire un dernier tour, alors ? osa timidement sa disciple.

-Tu n'as pas à me demander la permission, répondit-il."

Daisy crut qu'il allait s'en aller, mais il se contenta de reculer de quelques pas et de replier ses ailes.

Il me surveille encore ou quoi ?

"Viens me prévenir lorsque tu souhaiteras rentrer, la pria son mentor.

-Oh... bien sûr."

La jeune Gardienne repartit donc inspecter minutieusement chaque foyer en jetant un coup d'œil à travers les fenêtres. Elle voulait être certaine de pouvoir rentrer en laissant le village dans une paix relative.

"Tu veux rentrer, Daisy ? la relança Aquila quand elle repassa devant lui pour inspecter la partie ouest du village.

-N... non...

-Entendu, approuva son maître en hochant légèrement la tête. Excuse-moi de me manifester ainsi. J'ai tendance à oublier que tu es une Gardienne accomplie, maintenant. Tu es ton propre maître. Tu es libre d'aller où bon te semble."

Son élève ne s'annonça prête à rentrer que lorsqu'elle eut fait le tour de toutes les maisons.

"Je te dis au revoir, alors, conclut Aquila. J'ai encore tant de choses à faire dans le Protecto... Mh ?"

Un long sifflement sonore l'interrompit. Daisy et lui levèrent la tête pour voir passer ce qui, à première vue, pouvait ressembler à une étoile filante. En regardant mieux, la jeune Célestellienne constata qu'il s'agissait d'un train doré magnifique. Il semblait flotter sur une trainée de poussière d'étoile et filait avec détermination dans le ciel nocturne.

"Regarde, souffla Aquila, c'est l'Orion Express.

-Vous voulez dire... le train que l'on appelle "l'attelage céleste" ? s'assura sa disciple.

-Oui. C'est vrai qu'on le voit de plus en plus, ces derniers temps."

L'Orion Express disparut bientôt de leur vue. Aquila semblait totalement plongé dans ses pensées et Daisy se demanda si elle devait prendre congé. Alors qu'elle ouvrait la bouche pour lui dire au revoir, il se tourna vers elle et décida :

"Finalement, j'ai changé d'avis. Je vais rentrer à l'Observatoire avec toi, Daisy. Allons-y."

Ils se propulsèrent vers le ciel et reprirent ensemble le chemin de leur foyer côte à côte, le maître et l'élève, comme ils l'avaient fait des centaines de fois auparavant. La jeune Célestellienne accéléra pour éviter de se faire distancer.

"Maître ? le héla-t-elle lorsqu'elle fut parvenue à peu près à sa hauteur. En quoi est-ce si exceptionnel d'avoir vu passer l'attelage céleste ?

-As-tu oublié la Prophétie ? rétorqua-t-il sévèrement. C'est pourtant la base de l'enseignement célestellien.

-La Prophétie dit que, lorsque nous aurons récolté assez de bienveillessence, l'Yggdrasil donnera des fruits, récita Daisy. L'attelage céleste viendra alors nous chercher et nous emmènera au royaume du Tout-Puissant, le créateur de tout ce qui existe, car notre tâche ancestrale de protéger les mortels sera terminée.

-Exactement. L'attelage céleste fait des apparitions de plus en plus fréquentes et tu as vu comme moi le scintillement de l'Yggdrasil la dernière fois. Le moment est peut-être venu."

Daisy ne put s'empêcher de faire la moue. Elle trouvait cette prophétie bancale pour plusieurs raisons évidentes.

Jusqu'à présent, Daisy avait été une jeune Célestellienne comme les autres : elle était née de l'Yggdrasil et, une fois assez grande, elle s'était vu attribuer un professeur qui lui avait enseigné tout ce qu'elle savait. Maintenant, elle était Gardienne. Sa vie aurait dû être la même que celle de tous ses semblables depuis la nuit des temps : une fois adulte, elle aurait pris un ou une jeune novice pour élève et lui aurait à son tour transmis ses connaissances. Il ou elle aurait fini par la remplacer au poste de Gardienne de Chérubelle et Daisy, devenue Patrouilleuse ou protectrice d'une autre ville, aurait fini par mourir, après une vie de plusieurs siècles. Elle était une Célestellienne ordinaire, à ça prêt qu'elle semblait dotée d'un grand potentiel qui la rendait un peu plus éminente que les autres apprentis. Mais ça avait aussi été la cas de son maître et de nombreux autres Célestelliens avant lui.

Cette nuit, Daisy allait enfin découvrir en quoi elle était hors du commun. Ou plutôt, les évènements de la nuit marqueraient le commencement de sa véritable destinée. Mais ça, tout le monde l'ignorait.