[Je suis tellement contente d'avoir des commentaires auxquels répondre, vous n'avez pas idée. Bien, je réponds donc à ceux de Kira. Déjà, un grand merci d'avoir posté trois commentaires au lieu d'un seul, ça m'a fait très plaisir. Oh, et ne me remercie pas de te répondre, voyons. C'est tout à fait normal, je pense. Et ne me remercie pas non plus de publier ma fic, je le fais avec un immense plaisir. L'écrire, c'est un peu comme rejouer à ce jeu que j'adore, mais en le mettant en texte et en rajoutant des choses. Tout d'abord, eh bien... autant que je te le dise tout de suite : je suis tout à fait contre le fait que Daisy et son maître soient amoureux. Vraiment. Ils sont très proches, c'est vrai, mais simplement comme le sont un mentor et son apprentie, pas plus. Ils ne sont pas amoureux. Après, je sais bien que beaucoup pensent qu'ils devraient finir ensemble. Moi, je ne suis pas DU TOUT de cet avis. Ne vois donc aucune romance entre Daisy et Aquila dans ma fic'. Ceci étant dit, vu que c'est mon perso préféré et que je l'adore, je risque d'énormément le citer tout au long de l'histoire. Si tu veux, tu peux toujours interpréter leur relation comme étant celle de deux amants. Simplement, moi, je bannie cette relation entre eux. Désolée, j'espère ne pas avoir été insultante. ;C Je pense comme ça, c'est tout. Mais libre à toi de les voir en amants, je sais que c'est le cas pour beaucoup. Si je t'ai vexée, je m'en excuse, mais je ne changerai pas d'opinion quant à la relation entre Daisy et son maître. Ce ne sont pas des amants. Ensuite, pour les ellipses... je pense qu'elles auront surtout lieu lors des déplacements entre villages. Je risque de partir du fait qu'il y a plusieurs jours de voyage, alors je ne vais bien sûr pas tout raconter dans le détail. D'ailleurs, je risque de rajouter pas mal de choses qui ne sont pas dans le jeu original, grâce à Sayo (spéciale dédicace à toi, Sayo ;3) qui m'a donné quelques idées intéressantes.
Voilà, j'espère avoir répondu à tes questions comme il se doit. En espérant que tu continueras d'aimer ma fic' !]
Sa chute vers le Protectorat dura plusieurs heures. Le ciel nocturne finit par pâlir et se teinta des premières lueurs de l'aube. Si elle avait été consciente, Daisy aurait remarqué que le monde était secoué tout entier par un puissant tremblement de terre, provoqué par la même force inconnue qui avait attaquée l'Observatoire. Nul ne pouvait prévoir les conséquences que ce séisme aurait sur l'ensemble du Protectorat. Pas encore, du moins.
Nombreux furent les mortels qui aperçurent la jeune Célestellienne tomber en piqué à travers le ciel pâlissant. Cependant, ils ne virent d'elle qu'une trainée lumineuse et brillante qu'ils prirent tout bonnement pour une étoile filante. Ils ne distinguèrent même pas les plumes blanches qui se détachaient de ses ailes par paquets entiers au fur et à mesure qu'elle tombait. Même du fond de sa profonde inconscience, elle en ressentait l'atroce souffrance. C'était pire encore que si on lui arrachait les cheveux par poignées : les ailes des Célestelliens étaient d'une sensibilité extrême. Jamais elle n'avait eu aussi mal de sa vie.
Contre toute attente, elle ne chuta pas en ligne droite. Son corps, après avoir traversé des couches et des couches de nuages tout droit, dévia légèrement de sa trajectoire et poursuivit sa course en diagonale. Si un Célestellien s'était trouvé non loin à cet instant, il aurait pu aisément suivre sa piste grâce aux plumes qu'elle semait dans son sillage. Mais aucun de ses siens n'était là. Daisy était seule. Complètement seule.
Sa chute s'acheva peu de temps après le lever du jour, à ces heures fraiches et pures où paysans et marchands partent travailler. Elle tomba la tête en bas, dans un endroit bien connu d'elle, quelques secondes après une ultime secousse qui alarma les humains, croyant que le tremblement de terre allait reprendre. Mais non. Un bruit assourdissant, suivi d'un son de vagues qui se brisent violemment sur la rive et d'éclaboussures, suivit cette secousse. Lorsque, interloqués, les habitants de Chérubelle assemblés dehors se précipitèrent vers l'origine de ces bruits -c'est à dire, leur cascade à l'eau miraculeuse-, ils eurent la plus grande surprise de leur vie. Dans le bassin de la chute d'eau, ils découvrirent une fille, de quinze ou seize ans d'après eux, plutôt petite et menue, blonde comme le soleil malgré sa tignasse gorgée d'eau, qui flottait, évanouie.
Ses cinq sens se réveillèrent les uns après les autres.
L'ouïe, tout d'abord. Les trilles joyeuses d'un merle, l'écho lointain ponctué de cris aigus et d'appels des enfants qui jouent, des portes qui claquent, la rumeur étouffée des gens qui discutent. Ces bruits de village en pleine activité, si différents de ceux qui rythmaient la vie chez elle, commencèrent par se fondre dans ses rêves confus avant de la faire réémerger dans la réalité.
Ensuite, le toucher. Elle prit peu à peu conscience de l'épais matelas sous elle et de l'oreiller moelleux qui maintenait sa tête. Du contact vif de l'air et d'une légère brise sur ses jambes et son bras droit uniquement.
Puis, l'odorat et le goût. Une odeur riche de légumes divers, de pain chaud tout juste sorti du four et d'herbe coupée lui monta aux narines et sa langue s'en imprégna. Sa bouche et ses lèvres étaient sèches et, sans y réfléchir, elle les humecta.
Peu à peu, elle sortit de sa torpeur et son cerveau se remit lentement en marche. Elle savait qu'elle n'était pas chez elle. Les sons, les odeurs, les perceptions n'y étaient pas du tout les mêmes qu'à l'Observatoire. Ici, tout semblait intense et riche. Chez elle, son environnement évoquait plutôt la pureté et la tiédeur. Alors qu'elle commençait à réfléchir et reprenait totalement ses esprits, une évidence s'imposa à elle. Brutale. Violente. Horrifiante.
Mon dos... je ne sens plus rien... je ne sens plus... mes ailes... qu'est-ce que... pourquoi... pourquoi je ne sens plus mes ailes ? Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce qui est arrivé à mes ailes ? Ce vide que je sens dans mon dos... Atroce... Mes ailes... Je... je ne les sens plus...
Son coeur s'emballa aussitôt et se mit à cogner brutalement dans sa poitrine. Prise de panique, elle se redressa brusquement et ouvrit les yeux dans le même mouvement. La lumière du soleil de midi qui se déversait dans la pièce l'aveugla et lui fit monter des larmes aux yeux. Elle s'empressa de clore les paupières de nouveau. Avec précaution, elle se tordit le bras en arrière et, la paume posée à plat sur son dos, elle remonta lentement la main vers les deux fines ouvertures dans son dos, près des omoplates, d'où jaillissaient ses ailes. Rien. Nulle plume n'effleura ses doigts, nul os creux tel ceux des oiseaux ne se fit sentir sous sa paume. Elle n'avait plus ses ailes.
Une horrible nausée lui noua la gorge en même temps qu'une envie de pleurer. Tremblante, elle ramena ses genoux sous son menton, entoura ses jambes de ses bras et se laissa tomber sur le côté. Les paupières toujours serrées pour échapper à l'horrible vérité, elle émit un gémissement aigu et étranglé, presque bestial, qui se retrouva vite étouffé par un sanglot.
Qu'est-il arrivé à mes ailes ? Que m'est-il arrivé à moi ? De... de quelle horrible mutilation suis-je la victime ? Une Célestellienne sans ailes est une Célestellienne diminuée, humiliée et amputée d'une part essentielle d'elle-même. Pourquoi a-t-il fallu que ça m'arrive à moi ?
Elle était tellement sous le choc que, lorsque la porte de la chambre où elle se trouvait s'ouvrit, elle sursauta violemment et son coeur battit la chamade de plus belle. Secouée de tremblements convulsifs, à moitié recroquevillée sur elle-même, les doigts serrés sur ses jambes, les cheveux ébouriffé et les yeux écarquillés par le choc et la surprise, elle ressemblait en tous points à un petit animal pris au piège. Cela ne sembla pas déstabiliser la nouvelle arrivante outre mesure. Bérangère, car c'était elle, entra dans la pièce et posa un plateau sur la table de chevet.
"Te voilà enfin réveillée ! se réjouit la jeune fille, ravie. J'ai bien cru que tu ne reprendrais jamais connaissance."
La respiration de Daisy se bloqua dans sa poitrine.
Elle... elle... elle me... voit ?
Cela en fut beaucoup trop pour elle. La jeune Célestellienne se réévanouit.
La seconde fois fut la bonne. Lorsqu'elle reprit ses esprits, Daisy savait déjà ce qui l'attendait. Sans bouger, les yeux toujours fermés, elle inspira et expira longuement pour se calmer. Garder son sang-froid en toutes situations, voilà ce que son maître lui avait recommandé.
Bien... Que m'a enseigné mon Maître, déjà ? En situation inconnue, dresser la liste de ses certitudes.
Certitudes 1 : J'ai perdu mes ailes et sans doute mon auréole, puisqu'une mortelle comme Bérangère peut me voir.
Certitude 2 : Je suis à Chérubelle, probablement dans la maison de cette dernière.
Certitude 3 : Je suis vivante.
Un peu rassérénée, Daisy se redressa lentement et cala son dos contre ses oreillers. Elle observa attentivement les environs. Le lit dans lequel elle s'était éveillée était installé dans un angle de la pièce. Il y avait en plus une table de chevet, où fumait toujours un bol de soupe, une étagère pleine de livres, une petite table et une chaise pour seuls mobilier. La jeune Célestellienne aperçut ses collants, soigneusement pliés, étendus sur le dossier de la chaise, ses bottines au pied du lit et son épée de cuivre posée sur la table. Ce ne fut que lorsqu'elle baissa les yeux sur ses jambes nues étendues devant elle qu'elle se rendit compte que la droite était bandée. La manche droite de son t-shirt avait été retroussée aussi haut que possible et laissait voir un bandage blanc autour de son bras. Idem pour ses mains : elles avaient été intégralement pansées. Daisy entreprit de s'examiner pour voir si elle était blessée ailleurs. A priori non, excepté à la tête : un bandage lui enserrait le front. Le plus étrange, c'était qu'elle n'avait mal nul part. Peut être se sentait-elle un peu courbaturée et désorientée, mais guère souffrante ni même différente. Exception faite de l'absence de ses précieuses ailes, qui se faisait cruellement ressentir, elle se sentait exactement comme d'habitude.
La porte s'ouvrit de nouveau sur Bérangère. Lorsqu'elle vit Daisy de nouveau consciente, la jeune fille lui sourit, de ce magnifique grand sourire qui lui collait au visage presque en permanence.
"Re-bonjour, la salua-t-elle. Tu te sens mieux que tout à l'heure ?"
La jeune Gardienne acquiesça.
"Ah, tant mieux, reprit la jeune mortelle en s'emparant du bol de soupe et en le fourrant dans les mains de Daisy. Le choc a dû être vraiment rude, pour toi, quand tu t'es réveillée ici.
-Ou... oui..., balbutia Daisy en se saisissant maladroitement du récipient.
-Tiens, mange, lui conseilla son hôtesse. Tu as besoin de reprendre des forces pour guérir de ces terribles blessures.
-Oui... "
La petite blonde porta le bol à son nez et huma délicatement le breuvage qu'il contenait, une soupe épaisse et odorante que, elle le savait, Bérangère faisait elle-même. Elle se demandait bien quel goût cela pouvait bien avoir, et aussi ce que ça faisait de manger.
"Tu te demandes sûrement où tu te trouves, supposa Bérangère. Et surtout qui je suis, et pourquoi tu t'es réveillée dans cette chambre inconnue."
Oh que non, Bérangère. Je n'ai nul besoin de tes explications ; je connais déjà tout de toi et de ce qu'il faut savoir sur ce village. Je sais que je me trouve à Chérubelle et que toi, Bérangère, tu tiens seule la petite auberge d'ici. Je sais que ta mère est morte lorsque tu étais toute petite, parce qu'elle était de santé très fragile et souvent malade. Cela fait partie des renseignements que Cygne et Tucano nous ont communiqués le jour où ton père a emménagé ici. Car tu es née à Ablithia, à la fin du mois de juin, et tu avais trois ans à peine lorsque ton père est venu vivre là, peu de temps après la mort de ta mère. Je sais que ton père s'est éteint aussi, il y a deux ans, et que tu vis désormais seule avec ton grand-père. Enfin, si je me trouve dans cette chambre, c'est certainement parce que tu m'as trouvée et soignée. Mais cela ne me surprend guère. Tu as toujours eu un coeur si bon et généreux.
Mais Daisy ne pouvait rien dire de tout cela, évidemment. Alors elle se contenta de tremper le doigt dans le breuvage brûlant et de l'observer avec curiosité. Heureusement pour elle, Bérangère avait entrepris de refermer la fenêtre ouverte et, lui tournant le dos, elle ne vit rien de son manège.
"Pour commencer, mon nom est Bérangère, se présenta la jeune aubergiste. C'est moi qui tiens la modeste auberge de ce village, Chérubelle."
Elle se tourna vers Daisy, qui suçotait son doigt et semblait trouver la soupe très à son goût. Elle poursuivit en venant s'assoir au bord du lit :
"Il y a deux semaines de ça, je t'ai trouvée, inconsciente, dans le bassin de la cascade qui coule ici. Tu étais en piteux état, alors je t'ai ramenée chez moi pour te soigner.
-Deux semaines ! l'interrompit sa protégée. Tu veux dire que j'ai perdu connaissance pendant deux semaines ?
-Tu avais bien besoin de repos. Tes blessures étaient vraiment graves, tu sais. Ce long sommeil a semblé te faire le plus grand bien.
-Mais deux semaines, c'est long..."
Bérangère surprit le regard préoccupé de son invitée, aussi s'enquit-elle d'un ton plus gai pour changer de sujet :
"Comment t'appelles-tu, au fait ?
-Daisy, répondit machinalement Daisy sans chercher à lui mentir. Je m'appelle Daisy.
-Dai... Daisy ? répéta la jeune aubergiste, incrédule, en ouvrant de grands yeux. C'est... C'est vraiment ton nom ?
-Oui.
-Je... Je ne sais pas si tu es au courant, mais... Daisy est le nom de la Gardienne qui veille sur nous, habitants de Chérubelle."
La jeune mortelle la fixait comme si elle avait devant elle le Tout-Puissant en personne.
"Oh... vrai... vraiment ? fit la jeune Célestellienne avec toute l'innocence dont elle était capable. Je ne savais pas... Quelle incroyable coïncidence."
A ces mots, Bérangère cligna des yeux et exhala un long soupir.
"Tu as raison, ça ne peut être que le fruit du hasard, admit-elle en secouant la tête, comme pour se moquer d'elle-même. Excuse-moi, l'espace d'un instant, j'ai vraiment cru que tu étais notre Gardienne tombée du ciel. J'ai beaucoup trop d'imagination."
Daisy lui sourit sans répondre. Elle porta le bol à ses lèvres et avala de longues gorgées de soupe délicieuse.
"Alors, dis-moi, Daisy, d'où viens-tu ?
-Je... je viens de... euh..., balbutia l'intéressée, qui réfléchit désespérément pour trouver un mensonge convaincant."
Comme elle n'y parvenait pas, elle marmonna platement en lui rendant le bol à présent vide :
"Je ne peux pas te le dire. Désolée, mais... ça m'est défendu. Merci pour la soupe. Et les soins. Et... l'hospitalité.
-Oh... très bien. Je t'en prie, ne me remercie pas, protesta gentiment Bérangère. Tu avais besoin d'aide, je t'en ai apporté, voilà tout. Reste ici autant que tu veux et fais comme chez toi, d'accord ?
-D'accord. Merci..."
Daisy ne savait pas quoi dire devant tant de gentillesse. Venant de la jeune aubergiste, qui avait toujours été prévenante et prête à venir en aide à quiconque en avait besoin, cela ne la surprenait pas vraiment. Mais se retrouver dans la peau de la petite chose blessée et vulnérable à aider, au lieu d'être celle qui offrait sa protection, la perturbait beaucoup. Bérangère se leva après s'être étirée et prévint son invitée :
"Il est temps pour moi de retourner travailler. J'étais juste passée pour préparer le déjeuner et vérifier si ton état s'était amélioré. On se voit ce soir, d'accord ?
-D'a... d'accord..."
La jeune mortelle s'en alla en emportant le bol et le plateau avec elle. Daisy, pour sa part, ne pouvait plus supporter de rester couchée. Elle éprouvait le besoin viscéral de sortir de la petite chambre, pour prendre l'air et réfléchir à ce qu'elle était supposée faire dans cette situation inconnue.
Lentement, la petite Gardienne posa ses pieds nus sur le plancher. Elle défit ses bandages un par un : plus aucune trace de blessure, quelle qu'elle soit. Même pas la moindre cicatrice. Ses premiers pas furent un peu hésitants et chancelants; cependant elle retrouva bien vite son équilibre. Elle remit ses collants avec précaution pour ne pas les émailler, chaussa ses bottines et glissa son épée dans son dos. Une fois ces préparatifs achevés, elle gagna la porte et passa la tête à l'extérieur de la chambre. La porte d'à côté, elle le savait, menait à la chambre de Bérangère. L'escalier en face, au rez-de-chaussée. Elle descendit donc prudemment les degrés et traversa rapidement la cuisine/salle à manger/chambre du grand-père, en prenant bien soin de ne pas réveiller ce dernier. Dans la pièce flottait encore une bonne odeur de nourriture.
Daisy sortit et cligna des yeux, éblouie par le soleil. Maintenant qu'elle était dehors, les bruits de la vie de Chérubelle lui parvinrent plus distinctement. Ainsi clouée au sol, sans ailes, visible aux yeux de tous, la jeune Célestellienne se sentit encore plus petite que de coutume et les bâtiments la dominaient de toute leur hauteur. Ses pas la guidèrent instinctivement jusqu'à la statue de la Gardienne, cette statue de pierre supposée la représenter et où était gravé son nom. Elle s'arrêta devant la sculpture, son seul et unique lien avec sa maison céleste, désormais inaccessible. Les oiseaux gazouillaient dans les arbres alentours et le grondement de la cascade était toujours identique à lui même. Le calme et la sérénité des lieux contrastaient fortement avec l'hécatombe qu'elle avait vécue avant de perdre connaissance.
Oh, j'espère que tout le monde va bien, à la maison. J'espère que personne n'est blessé, ou pire. Tout-Puissant, faites que les miens soient tous indemnes. Faites que... mon Maître et mon chef s'en soient sortis, en étant si exposés sur le toit de l'Observatoire. Je n'ai nul moyen de savoir ce qui leur est arrivé, mais... je veux juste qu'ils aillent bien. Tous.
Comment ai-je bien pu atterrir ici ? Ma chute de l'Observatoire aurait dû m'entrainer vers ces terres inhospitalières qui se situent sous notre foyer. Chérubelle est si loin de chez moi...
Ma chute a-t-elle été brutale au point de m'avoir dépossédée de mes attributs divins ? Comment mon auréole a-t-elle pu se briser aussi facilement ? Et mes ailes ? Elles sont une partie de moi au même titre que chacun de mes membres. Pourquoi n'ai-je pas, par exemple, perdu mes bras ou mes jambes ?
Que s'est-il passé là-haut ? Cette Prophétie était supposée nous apporter une paix éternelle au royaume du Tout-Puissant. Pourtant, la maison a essuyé une attaque et l'attelage céleste a été détruit. Jamais notre royaume n'avait été malmené ainsi. Pourquoi... Pourquoi cela arrive-t-il maintenant, juste après la floraison des fyggs ?
L'Yggdrasil est censée nous protéger de tout mal extérieur. Quelle est donc cette macabre puissance qui a même déjouée les défenses du grand Arbre du Monde ? Jamais je n'avais vu de magie aussi noire et malsaine. Mais surtout...l'agresseur connaissait notre existence. Il ou elle savait que nous étions là. Quel genre d'être est-il ou est-elle? Et pourquoi s'en prendre à nous ?
Je... J'aimerais rentrer à la maison. Mais je n'ai plus aucun moyen de retour maintenant.
Est-ce que les miens vont me chercher ? Est-ce qu'ils ont la possibilité d'envoyer des secours ? Et d'abord... suis-je la seule à être tombée ? Et à avoir été privée de mes ailes et de mon auréole ?
Tant de questions tourbillonnaient dans sa tête. Tant de questions, et elle n'avait de réponse à aucune d'elles. Elle resta debout au pied de la statue longtemps, comme en transe. Mais rien ne bougea, rien ne changea à Chérubelle. Le Protectorat semblait toujours le même. Daisy était livrée à elle-même.
"Hé ! C'est Daisy. Celle qui est arrivée juste après le tremblement de terre, l'autre jour ! s'exclama soudain une voix derrière la jeune Célestellienne."
Hein ?
Celle-ci, encore à demi plongée dans ses pensées, se retourna lentement. Hugo et Martial se dirigeaient vers elle. Ce dernier semblait aussi sûr de lui et arrogant que d'habitude. Il lui agita la main devant les yeux.
"Ohé ! Réveille-toi ! Qu'est-ce que tu fais là, à regarder dans le vide ?"
Daisy ne sut absolument pas quoi lui répondre. Devant son mutisme, Martial secoua la tête.
"Je ne sais pas pourquoi Bérangère perd son temps avec une fille comme elle, commenta-t-il à l'intention d'Hugo. Elle refuse de dire d'où elle vient, ses vêtements sont vraiment bizarres... Elle ne m'inspire pas du tout confiance."
Non mais, de quoi tu te mêles ?
"C'est à cause de son nom que Bérangère est si gentille avec elle, lui dit son ami. C'est celui de la Gardienne de notre village.
-Ha ! Je parie que c'est même pas son vrai nom, Daisy. Ce n'est qu'une bonne à rien de troubadour qui prend un nom de Gardienne pour déjeuner à l'œil."
T..Troubadour ? Vous me prenez tous pour une troubadour ?
"Je vous en prie, finit par grogner l'intéressée, agacée. Faites comme si je n'étais pas là.
-Tiens ? Tu sais parler, finalement ? se moqua Martial."
Avant même que Daisy puisse répliquer, il pointa le doigt vers elle et siffla :
"Je te préviens, saltimbanque, je ne te laisserai pas jouer ton numéro minable dans MON secteur !
-Hein ? Quel numéro minable ? demanda la jeune Célestellienne, interloquée.
-Ouais, fais gaffe, renchérit Hugo. Martial n'est pas content que tu occupes toute l'attention de Bérangère !"
Ah, c'est donc ça ?
Daisy sourit, amusée. Elle plus que quiconque savait que Martial tournait autour de la jeune aubergiste depuis qu'il était en âge de s'intéresser aux filles.
"La ferme, espèce d'idiot ! le rabroua le jeune garçon. Pourquoi tu as dit ça ?!"
Anxieux, il regarda fébrilement autour de lui. Justement, Bérangère se dirigeait vers eux, et elle ne semblait pas très contente.
"Ho oh..., marmonna-t-il.
-Qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi est-ce que vous embêtez Daisy, tous les deux ? s'indigna la jeune mortelle aux cheveux lavande.
-Heu... salut, Bérangère. Il ne se passe rien du tout. On apprenait juste à Daisy quelques...euh... règles de vie dans le... le village."
Bérangère ne sembla pas convaincue.
"Et puis de toute façon, on était sur le point de partir, conclut Martial. Viens, Hugo."
Les deux garçons s'éloignèrent sous le regard de la jeune aubergiste, qui soupira :
"Je ne comprends vraiment pas pourquoi Martial est si imbu de lui-même, ces derniers temps. Il n'était pas comme ça avant."
Hein ? Tu en es certaine ? Je l'ai toujours vu aussi arrogant, moi.
"Enfin... si tu te promènes dehors, c'est sûrement que tu te sens mieux, Daisy, remarqua-t-elle en reportant son attention sur sa protégée.
-Oui, je me sens bien, confirma l'intéressée. Et c'est certainement grâce à toi.
-Monter ici me rappelle la première fois que je t'ai trouvée. J'ai été si surprise. Le tremblement de terre a dû te faire tomber du haut de la chute d'eau. Tu as de la chance d'avoir survécu."
Oh, si tu savais... Je suis tombée de bien plus haut.
La jeune mortelle ne pouvait pas savoir que, en temps que Célestellienne, Daisy était de constitution robuste et dotée d'une capacité de régénération hors normes. Un humain aurait certainement perdu la vie ne serait-ce qu'en chutant du haut de la cascade. Mais Daisy était loin d'être aussi fragile qu'un humain.
Bérangère pris congé en lui expliquant qu'elle n'avait plus rien à faire à l'auberge aujourd'hui et qu'elle rentrait chez elle.
"Profite bien de ta promenade, Daisy, lança-t-elle en partant. On se retrouve chez moi. Mais ne te fatigue pas trop, d'accord ?
-Oui, oui..."
Bon, je suppose que je n'arriverai à rien en restant plantée ici.
La jeune Gardienne descendit du promontoire.
Qu'est-ce que mon Maître me dirait de faire s'il était là ? En fait, il avait raison de me traiter en débutante. Je ne sais pas du tout quoi faire dans ce genre de situation.
Comme elle errait dans le village, les gens la regardaient passer avec un regard empli de curiosité. Certains la gratifiaient d'un signe de tête lorsqu'elle passait devant eux, et la religieuse fut la première à lui adresser la parole.
"Vous voilà de nouveau sur pied, mon enfant, constata la femme avec gentillesse. Vous avez beaucoup de chance d'avoir fait une telle chute et de vous en tirer avec seulement quelques contusions. Un Gardien doit certainement veiller sur vous. C'est la seule explication. Il se pourrait même que ce soit notre propre Gardienne, dont vous portez le nom, qui vous ait accordé Sa divine protection.
-Heu... Oui, c'est possible..."
Que diriez-vous si vous appreniez que votre Gardienne était en train de tomber du ciel, lors de ce tremblement de terre ? Qu'elle n'était même pas en train de vous protéger durant cette catastrophe ? Je suis loin d'être infaillible. Et surtout, loin d'être invulnérable.
Il était toujours amusant de constater que les gens prenaient les Célestelliens pour des êtres parfaits et tout-puissants. Jamais il ne leur venait à l'idée que leurs gardiens ailés ne passaient pas leur vie dans le village qui leur était attribué, qu'ils avaient un foyer, leur propre histoire et des êtres auxquels ils tenaient, mais surtout, qu'il leur arrivait d'être inquiets, indécis, terrifiés, malheureux ou de souffrir. Pour sa part, Daisy se sentait seule et un peu perdue, inquiète pour ses semblables et mourait d'envie de rentrer chez elle. Malgré le fait qu'elle soit née Célestellienne, protectrice des mortels. Dans un geste presque instinctif, elle porta la main à sa poitrine, là où se trouvait le collier qui la désignait comme Gardienne, comme pour y puiser un semblant de réconfort. Mais elle ne sentit pas la forme dentelée de l'aile du pendentif ni l'anneau de l'auréole sous ses doigts. Elle avait perdu son collier, ce cadeau, sans doute pendant sa chute. La cordelette était si fine, si fragile, que ça n'avait rien de vraiment étonnant à ce qu'elle se soit rompue. Après un moment de panique, Daisy soupira, amère.
Non seulement j'ai perdu mes attributs de Célestellienne, qui font de moi ce que je suis, mais en plus, j'ai perdu le pendentif qui me désigne comme Gardienne. A part mes vêtements que tout le monde doit juger "si bizarres", j'ai tout perdu de ce qui symbolise mon appartenance au peuple célestellien.
Deux fois plus déprimée à présent, elle continua sa balade dans Chérubelle. Attentive, elle prêta l'oreille à toutes les conversations, soucieuse de savoir quels dégâts le tremblement de terre avait provoqués dans le village qu'elle était chargée de protéger. Tout un chacun parlait encore de ce séisme, même deux semaines après. Apparemment, il n'y avait pas eu de morts ou de blessés, au grand soulagement de la Gardienne. La seule victime à plaindre était la jument tout juste acquise par le fermier dont Daisy avait nettoyé l'étable. D'après ce qu'elle comprit de l'histoire, le tremblement de terre avait un peu fragilisé les falaises qui entouraient Chérubelle. La nuit où il avait eu lieu, des blocs de pierre s'étaient détachés de la paroi mais, le Tout-Puissant soit loué, n'avaient écrasés personne et n'étaient tombés sur aucun bâtiment. Quelques jours après, la nouvelle jument du fermier avait été touchée par un des rochers qui se détachaient encore de temps en temps. Elle n'avait pas été tuée sur le coup, juste blessée.
"Quel malchance ! se lamentait le propriétaire de l'animal. J'avais enfin réussi à acquérir un nouveau cheval, et voilà que ma jument est blessée à cause de ces fichus cailloux ! J'avais travaillé si dur pour avoir de quoi l'acheter... Daisy doit être tellement déçue."
Avisant la jeune Célestellienne qui écoutait sa conversation, il s'empressa de préciser :
"Que ce soit bien clair : je ne parlais pas de toi, mais de notre Gardienne."
Le même phénomène se reproduisit plus tard, lorsqu'Hugo lança en regardant le ciel :
"Et alors, Daisy, qu'est ce que tu comptes faire pour nous aider ?" avant de préciser en l'apercevant : "Ce n'était pas à toi qui je parlais, bien sûr. Je m'adressais à notre Gardienne."
C'était la toute fin de la journée, et le soleil déclinait dans le ciel. Daisy se décida à rentrer et reprit le chemin de la maison de Bérangère.
Ce que je compte faire ? Ma foi, on verra bien.
Elle était presque arrivée lorsqu'elle croisa Petit-Jean, le maire de Chérubelle et père de Martial, accompagné de ce dernier. Il réprimandait vertement son fils :
"Tu ne crois pas que tu ferais mieux de trouver quelque chose d'utile à faire, au lieu de traîner et de chercher des ennuis ? Tu ferais mieux de prendre exemple sur Bérangère : cette fille se donne beaucoup de mal pour l'auberge.
-Bérangère n'a rien à voir là-dedans ! grogna Martial. De toute façon, je suis en train de chercher ce que je veux faire. Et quand j'aurai trouvé, je me donnerai le mal qu'il faudra. Sûrement."
Ni l'un ni l'autre ne semblait convaincu par ces paroles. Daisy ne l'était guère plus, d'ailleurs. Lorsque le fils du maire la vit, et comprit qu'elle avait tout entendu, son visage se décomposa.
"Qu'est ce que tu fais là ? s'écria-t-il. Personne n'était supposé voir ça ! Tu n'as pas intérêt à en parler à Bérangère, compris ?"
La voyant hausser les sourcils et lui lancer un regard ironique, il se ravisa pour tenter de l'amadouer :
"Enfin, je voulais dire... euh... S'il te plaît, ne dis rien à Bérangère.
-Tu es la saltimbanque qui est tombée du haut de la cascade, l'autre jour ? l'interrompit son père en détaillant Daisy d'un œil critique. Et c'est Bérangère qui t'héberge ?
-C'est exact, confirma-t-elle, peu flattée par son air dédaigneux.
-Si tu es de nouveau sur pied, tu ferais mieux d'essayer de te rendre utile et d'aider Bérangère à ton tour, au lieu de traîner toute la journée."
C'était pratiquement les mêmes réflexions qu'il avait faites à Martial; aussi, les deux jeunes gens échangèrent un regard exaspéré.
"Ah, te revoilà, Daisy. Tu arrives juste à temps : je viens juste de finir de préparer le dîner."
Une délicieuse odeur de pommes de terre flottait dans la pièce. Bérangère sortait tout juste un gratin dauphinois du four; son grand-père était déjà attablé.
"Après une si longue balade, tu dois n'avoir qu'une envie : manger et aller te coucher, je me trompe ?
-Non, admit Daisy en étouffant un énorme bâillement."
Si la fatigue était une sensation familière, elle découvrait ce que c'était que d'avoir faim : son ventre gargouillait depuis plus d'une heure.
"Tu veux bien mettre le couvert ? lui demanda son hôtesse. Je te promets que tu pourras monter de coucher une fois qu'on aura dîné."
La jeune Célestellienne hocha la tête et se hissa sur la pointe des pieds pour sortir assiettes, verres et couverts des placards. A table, elle eut un peu de mal à se servir du couteau et de la fourchette, pour la simple et bonne raison que, son peuple n'ayant guère besoin de se nourrir, elle n'en avait jamais eu l'utilité auparavant. Naturellement, elle avait été initiée au combat au poignard -tous les apprentis Gardiens étaient tenus de savoir se battre avec n'importe quelle arme-, mais entre manier un couteau pour se défendre et l'utiliser pour couper des patates, il y avait un grand pas.
Durant tout le repas, Bérangère et son grand-père essayèrent d'en apprendre plus sur leur invitée, mais celle-ci ne leur fournissait que des réponses évasives. Elle savait qu'elle risquait de provoquer leur méfiance, mais elle ne pouvait pas leur révéler que, non, ça n'était pas un simple hasard si elle s'appelait comme la Gardienne de leur village, tout simplement parce qu'elle était cette Gardienne; qu'elle venait d'une tour immense perchée sur les nuages où elle vivait avec les autres Gardiens; et que non, ses parents ne s'inquièteraient pas pour elle tout simplement parce que les Célestelliens n'en avaient pas. Une chance pour elle qu'elle n'ait pas écopé de la vocation "voleur", autrement on l'aurait tout de suite mise à la porte. Parce qu'il semblait bien qu'elle était vraiment devenue une troubadour, avec les sorts et les caractéristiques qui correspondaient à cette vocation. Elle essaya de se souvenir des leçons de son maître sur les différentes vocations mortelles. Les troubadours étaient des fantaisistes-nés qui maniaient l'épée, le fouet ou l'éventail et savaient aussi se servir de boucliers. C'était une vocation équilibrée : ils étaient plutôt agiles (bien que moins rapides que les voleurs ou les artistes martiaux), avec une assez bonne puissance d'attaque et une bonne défense (même s'ils ne pouvaient égaler celles des guerriers) et pouvaient apprendre des sorts de combat et de soins (moins efficaces cependant que ceux des mages ou des prêtres, spécialistes des sortilèges). Leur principal atout était la dextérité et leur coup de grâce, flashdanse, augmentait considérablement leur fréquence d'esquive et de contre-attaque. Elle savait aussi qu'ils utilisaient certains de leurs tours au coeur des combats, comme le one-man-show ou le solo d'enfer. Dans l'après midi, un groupe d'enfants l'avait suppliée de leur montrer ses tours, mais elle n'en connaissait évidemment aucun.
Une fois le dîner expédié, Bérangère et son grand-père partirent se coucher. Daisy les imita, mais elle fut longue, très longue, à trouver le sommeil.
[Très long chapitre, vraiment. Surtout, dites moi si vous le trouvez trop long ; je m'arrangerai pour découper les autres de manière à ce qu'ils soient plus courts.]
